CHAPITRE II

Le lendemain matin…

Il y avait des Noirs, dans la rame. Il y avait des Jaunes. Des Blancs. Pas de Rouges, ou alors ils se planquaient. Tous aussi moches. Tous aussi absents. « Je suis entouré de fantômes, pensa Rameau. Je suis un fantôme moi-même. Ils ne sont pas vrais. Moi non plus. »

Rameau ferma les yeux.

Un coude s’enfonça entre ses omoplates.

C’était déjà dur d’être petit, dans la vie. C’était encore plus dur de l’être dans le métro. Il descendait à Châtelet. Il n’avait pas envie de descendre, pas plus à Châtelet qu’ailleurs. Il avait envie de continuer à se laisser bercer par le métro. Ça avait un aspect vaguement troglodytique. Rassurant. Un monde sous le monde.

Le klaxon retentit, freinage, la porte s’ouvrit.

Se referma.

Rameau pivota avec difficulté autour de la barre.

Le coude appartenait à un type, derrière. Le type ressemblait à un type de la Sécurité Extérieure. En plus vieux. Rameau réfléchit qu’il avait dû vieillir aussi. Le type arborait des moustaches très Rosbif, un petit chapeau dans les gris-bleu, un manteau raglan. Il lisait la page économique du Monde.

« Je suis victime de mon imagination, pensa Rameau en serrant fermement les paupières. Ou de ma nostalgie. Ou d’une crise de parano aiguë. Ou du hasard. » Comme l’autre, le vrai, le monde du Renseignement ne connaissait pas le hasard, sauf sous la forme approximative de la maladresse. Rameau ouvrit les yeux. Baissa le menton. Il posa la plante de son mocassin sur les orteils du type. Il appuya en tournant.

— Je vous prie de m’excuser, grommela le policier.

— C’est moi, soupira le type avec la plus exquise courtoisie superficielle.

« Sécurité Extérieure, conclut Rameau. Un civil m’aurait collé une patate aussi sec. Il avait la place. » Il laissa le mocassin sur le pied. Le type prit une profonde inspiration et le haut de ses joues s’empourpra.

— Thomas Lambert, se rappela Rameau à haute voix. Promo 62.

Il tendit la main, entre deux dos.

L’autre s’en empara. Il donnait l’impression de ne pas trop savoir quoi en faire. Il dit, d’une voix mal assurée :

— Je pense que vous faites erreur.

Il avait des larmes plein les yeux.

— Je ne le pense pas, dit Rameau. L’école de police. Beaujon. Le vieux temps.

— Je me nomme Évariste Gallois, affirma l’homme d’une traite. Je suis agent d’assurance au GAN. Je ne connais pas le moindre Lambert.

— Moi non plus, confessa Rameau.

— Agent général d’assurance. Verriez-vous une quelconque objection à ce que je récupère mon pied gauche et ma main ?

— Pas la moindre.

— Je descends à la prochaine, expliqua X… pouvant être Gallois.

— Moi aussi, découvrit Rameau.

Il lâcha la main et souleva délicatement son pied qu’il reposa bien à plat sur le sol gris et trépidant de la rame. Ils se frayèrent un chemin de conserve parmi les ombres. Rameau mit le pied sur le quai en même temps que sa victime. Il gravit les escaliers du même pas. Déboucha dans le vent folâtre et vif et le soleil aigu d’automne de la même foulée.

« Il cherche à me décrocher, pensa Rameau. Le malheureux. »

L’homme courait, les pans du manteau voletaient d’une manière presque grotesque autour de ses mollets maigres. Rameau courait à son côté, en s’appliquant à lever les genoux, à bien enrouler le pied avec une légère impulsion finale, nerveuse et dynamisante, de l’extrémité des orteils. Les coudes au corps. Le menton haut. Oxygénation maximum.

X… ralentit, pressa le bras contre son flanc.

— Crevé ? Déjà ?

— Point de côté, confessa X…

— Manque d’entraînement. Mauvaise coordination, diagnostiqua Rameau. Vous n’êtes pas astreint au temps libre de gymnastique hebdomadaire, à la Sécurité Extérieure ?

L’homme fit non de la tête. Il essayait désespérément de rattraper son souffle, qui lui échappait en sifflant par saccades. Rameau le saisit en haut du coude et dit, en retroussant légèrement les babines afin de se donner l’air terrifiant :

— J’ai un .38 bulldog muni d’un silencieux dans la poche gauche, X… Il est braqué directement sur votre abdomen. Si vous essayez de me jouer un tour de vache, je vous vide le contenu du barillet dans les tripes. Compris ?

— Vouif, fit X…

— Asseyons-nous sur ce banc fort opportun.

— Volontiers.

— Remettez-vous, mon vieux, dit Rameau en époussetant le bois.

Ils s’assirent. X… ramena les pans du manteau sur ses cuisses. Le petit chapeau paraissait vissé sur son crâne. Rameau sortit son paquet de Gitanes de la main droite, en alluma une.

— Vous savez qui je suis. Vous savez de quoi je suis capable. Ce bulldog… Je suis gaucher, savez-vous ?

— C’est dans le dossier, dit X… avec amertume.

— Vos noms, prénoms, grade exact et numéro matricule.

— Désolé, murmura X… (On le sentait sincèrement désolé.) Je ne peux vous communiquer ce genre de renseignements.

— Date d’entrée dans la police ?

— Navré.

— Mandat électif et décorations ?

— Impossible.

— À quelle division appartenez-vous ? poursuivit Rameau imperturbable.

— Sincèrement contrit. Je ne peux pas vous communiquer ce genre de renseignement touchant à l’organisation du service.

— Qui vous a mis sur mon dos ?

— Je ne peux…

— C’est ça, grommela Rameau. Vous ne pouvez répondre à aucune de mes questions.

— Secret défense, opposa X… avec un sourire malheureux sur un râtelier à douze mille balles.

— Vous me suiviez…

— Quelle importance.

— Aucune, reconnut le petit policier. Quelle heure est-il ?

— Nav… Neuf heures trente-six, rougit X… (Il vérifia deux fois.) Oui, neuf heures trente-six.

Rameau poussa son index raidi dans les côtes de l’homme de la Sécurité Extérieure, qui se redressa.

— Navré, dit le policier. Vous ne m’êtes plus d’aucune utilité.

Il fit « Pan » avec la bouche.

Pas très fort.

X… s’affaissa en tas sur le côté gauche. Le petit chapeau tomba derrière le banc pas vraiment en évidence. Rameau se leva sans hâte, remonta les jambes maigres en chien de fusil sur le banc. Un pigeon se dandinait dans le caniveau. Son œil rond et stupide clignait avec l’absence de vie d’un feu de circulation.

— Casse-toi ou je te bute aussi, grogna Rameau du coin de la bouche comme il l’avait vu faire par George Raft au cinéma.

* * *

C’était une créature très voluptueuse dans le style vulgaire. Elle portait des pantalons corsaire et une veste en fourrure acrylique, dans les tons jaunes. Elle regarda par-dessus l’épaule de Laurent.

— Leila est là ?

— Non.

— Vous ne savez pas quand elle va rentrer ?

— Non.

— Elle m’avait dit qu’elle garderait Éloïse, aujourd’hui.

— Éloïse ?

Elle posa le couffin à leurs pieds dans l’entrée. Déjà plus dehors. Un couffin en osier doublé de Liberty rose, et qui tenait toute la place. Laurent cligna les paupières. Éloïse dormait, ses petits poings contre la figure.

— Qu’est-ce que je vais faire ? demanda la créature. Il fallait que j’aille pointer au chômage, ce matin.

— C’est embêtant, reconnut Laurent.

— Vous êtes seul ?

— Avec mon fils.

— Vous avez un fils ?

— Il a onze ans, dit Laurent avec fierté. Il est en train de faire ses devoirs dans la cuisine. Je pourrais vous la garder, jusqu’à ce que Leila rentre.

— Vous feriez ça ? dit la fille sans chaleur.

— Bien sûr, affirma Laurent.

— Fantastique, dit la fille.

Elle avait un popotin énorme.

Laurent regarda le popotin descendre précautionneusement l’escalier. Lorsqu’il se retourna, Petit Facteur flairait le couffin avec une hostilité évidente. Il se tenait à bonne distance de l’objet et de son contenu.

— D’où ça vient, ça ?

— J’en sais rien. Leila avait dit à sa mère qu’elle la gardait.

— Ouais, fit Petit Facteur avec scepticisme. Tu m’avais promis qu’on irait au Pub Renault, cet après-midi.

— On peut y aller quand même, quand Leila sera rentrée.

— C’est un mec ou une fille ?

— Une fille, dit Laurent. Éloïse. Une mignonne petite fille de sept mois.

Il saisit le couffin par les anses.

Ça pesait pas loin d’une tonne.

— Tire-toi, bonhomme, ordonna Laurent avec une tranquille autorité. On va être largement à la hauteur de la situation, j’te dis.

— Hum, fit Petit Facteur.

On le sentait médiocrement convaincu.

* * *

Il était dix heures et quart.

Rameau gravissait sans la moindre hâte les solennelles marches de marbre qui menaient aux étages de la Sécurité Intérieure. D’autres montaient et descendaient. C’était aussi confus et déprimant qu’un tableau de Jackson Pollock. Ils avaient le pas décidé, l’allure déterminée et fuyante qui trahit aussi sûrement le subalterne que le complet de confection. Quelques femmes. Accessoires de bureau, ou cheptel réservé.

Rameau parvint au quatrième.

Il prit la passerelle qui conduisait aux services techniques.

« Encore cinq ans, pensa le policier, après la proportionnelle. Un truc dans le Var ou le Languedoc, le jardin, le farniente. Quelques plants de vigne. Pas de téléphone. Pas de voiture. L’anonymat le plus anonyme. » Les flots bleus baignaient déjà ses chevilles.

Il sortit le carré de sa poche pour ouvrir la porte.

Il n’y avait pas de porte.

Rameau se passa la main sur la figure, s’attarda au menton râpeux qu’il tint comme une poire entre le pouce et l’index et massa doucement.

Il revint sur ses pas, sans quitter le mur des yeux.

Services techniques.

Il y avait marqué « SERVICES TECHNIQUES » sur la porte.

Trois marches.

Il gravit les trois marches.

Douze pas.

Rameau compta douze pas.

La porte de son bureau se trouvait normalement à trois marches et douze pas de celle des services techniques. À trois marches et douze pas, il n’y avait rien, qu’un mur désespérément lisse et gris-bleu administratif. Rameau promena le bout des doigts sur sa surface impassible. Les examina. Pas la moindre trace de poussière ou de crasse.

Il pesa contre la cloison.

— Nom de Dieu, fit doucement le policier.


— Je veux voir № 2, dit Rameau à Cul de Plomb.

— № 2 est chez le № 1. Ils sont en conférence hebdomadaire sur la Sécurité. Défense absolue de les déranger. Voulez-vous prendre rendez-vous ?

— Non, dit Rameau. Ils n’avaient pas le droit de faire ça. J’avais des affaires personnelles dans ce bureau. Aucun texte légal ou réglementaire ne prévoit qu’on puisse murer le bureau d’un fonctionnaire. Aucune disposition…

— Ça va, dit Cul de Plomb.

— Surtout de nuit. En réunion…

— ÇA VA ! hurla Cul de Plomb.

Elle paraissait au bord de la crise d’hystérie. Rameau sortit une Gitane. Il dit, avec une cruauté toute délibérée :

— Vous ferez savoir à № 2 que je suis très profondément indigné par ce qui s’est passé. Ce genre de procédé est choquant et de surcroît contraire au souci de concertation prôné à tous les niveaux par le ministre. Vous ne manquerez pas de lui dire que je vais devoir en référer à mon syndicat.

La jeune femme releva la tête et blêmit :

— Vous ne feriez pas cela.

— Si, affirma Rameau. Au point où en sont maintenant les choses, c’est pour moi une obligation morale d’alerter le syndicat. Une question de dignité. Tous les travailleurs ont le droit à la dignité. Vous comprenez ?

— Non, dit Cul de Plomb avec horreur. Vous êtes un être abject. Un termite industrieux de l’échafaudage social. Je préfère ne pas comprendre.

— Le syndicat. Où sont mes affaires ?

— Dans votre bureau.

— Mon bureau ?

Elle sortit une clé neuve d’un tiroir.

Rameau l’examina soupçonneusement avant de s’en saisir.

— Troisième étage gauche, dit la femme d’une voix lasse et néanmoins courageuse. Les serviettes de bain sont dans le classeur métallique, rubrique extrême-centre. Vous avez une prise de courant en 220 volts au-dessus du calendrier. Il y a un percolateur dans l’armoire forte. Nous ne servons pas de petit déjeuner avant neuf heures.

Rameau s’approcha d’elle.

Il tapota avec douceur son épaule agitée de soubresauts.

— Allons, allons, mon petit, soupira le policier, vous ne devriez pas prendre toutes ces choses tellement à cœur.

Elle éclata en sanglots déchirants.


« J’ai un bureau, pensa Rameau en se balançant dans le fauteuil en simili. Un téléphone avec deux lignes directes. Un plein tiroir d’infusettes et de l’alcool de menthe. Je n’ai plus besoin de monter sur le bureau pour voir la rosace de Notre-Dame. On m’a attribué des trombones neufs. Une botte de stylos à bille grosse comme mon avant-bras. Un carnet complet de bons d’autoroutes, une dotation de trois cents litres d’essence mensuels. »

Rameau serra les sourcils.

À l’aide de quels bordereaux et sur quel poste administratif de gestion lui avait-on consenti de telles largesses ? Le policier décrocha le téléphone, appela son ancien bureau.

En même temps, il fourrait une dizaine de stylos dans sa poche, pour Petit Facteur.

* * *

Il y avait un № 1 et un № 2 à la Sécurité Intérieure. Il y avait aussi des № 3, des № 4 et 5, etc., jusqu’au moment où, de marche en marche, d’irresponsabilité relative en irresponsabilité absolue, on se retrouvait à la base, et pas plus avancé pour autant.

Il y avait de la même façon un № 1 et un № 2 à la Sécurité Extérieure. Les mêmes êtres indéfinissables et grisâtres que leurs homologues et parfaitement interchangeables avec les précédents.

Ils se trouvaient dans un bureau dont on ne dira rien, avec devant eux une flopée de N° jusqu’à 6 ou 7 et qui tournaient comme des lions en cage dans une ambiance de catastrophe feutrée. On lisait dans leurs yeux froids le désir forcené et la certitude inébranlable de parvenir finalement, un jour, au bout d’intrigues complexes et de coups bas inexpiables, au fauteuil auquel № 1 se cramponnait avec une énergie indomptable, quoique sénescente.

Les N° étaient gris, froids, durs. Élégants.

On sentait en eux l’étoffe de sous-énarques, de super-policiers d’une super-police aérienne, dangereuse, efficace. La seule vraie. № 1 aplatit ses deux mains parallèles sur le maroquin du bureau.

Tout le monde rectifia instinctivement la position.

— Quel est le tordu qui a envoyé ce type, ce Chose, là… sur Rameau ?

— Personne, avoua quelqu’un.

— Comment ça, personne ?

— Personne.

№ 1 fouilla les rangs de son œil impératif.

— Quelqu’un l’a envoyé, tout de même.

— Le tour de permanence, expliqua quelqu’un d’autre. Chose était inscrit au tableau de permanence.

— Ce type sévissait aux archives générales depuis vingt-trois ans et sept mois, dit № 1. Vous pensez vraiment qu’il était qualifié pour ce type de mission ?

— Vous le pensez vraiment ? aboya № 2.

— Ça va, ça va, tempéra № 1. Rameau nous l’a bouzillé. Sans bavures. Rien qu’avec ce qu’il va falloir donner à la veuve, la Gestion va m’arracher les roustons. À moins que…

— À moins que ? surenchérirent en cœur les pirayas, dont les poumons se gonflèrent d’espoir.

— Voilà, fit № 1. (Il joignit les doigts, les coudes sur le bureau. Prit son air le plus finaud, assez pompidolien mais pas trop, à cause du changement.) Résumons-nous. Rameau a abattu un de nos agents. Il faudra attendre les résultats de l’autopsie pour déterminer avec quelle arme, encore qu’il ne fasse pas de doute qu’il a certainement utilisé un pistolet à gaz tchèque, dont l’effet est foudroyant et d’ailleurs indécelable.

Un souffle glacé parcourut le bas de l’assistance. Quelqu’un toussa. À part soi.

— Nous sommes seuls, messieurs, à savoir cela, dit № 1 avec une aisance de caboteur. Seuls avec Rameau. Rameau ne parlera pas. (№ 1 sourit, comme seul un grand professionnel sait le faire.) Nous ne parlerons pas non plus, messieurs. Notre agent se promenait dans le quinzième, et l’autopsie montrera qu’il a été terrassé par une crise cardiaque alors qu’il prenait quelque repos sur un banc.

— Dans le quinzième, précisa № 2. Crise cardiaque.

— Est-ce qu’il y a des questions ? demanda № 1 en rassemblant ses doigts.

— Et Rameau ? demanda un N° indistinct.

— Rameau ? Gardez-le sous cloche. Mais de loin. De très loin… Au revoir, messieurs.

La foule se bouscula à la porte.

№ 1 accrocha № 6 au passage. № 6 était sous-adjoint par intérim au bureau d’ordre des missions. № 1 lui tritura confidentiellement l’avant-bras.

— Vous veillerez bien entendu à effacer toute trace de la couverture Rameau. Les bordereaux et comptes rendus de missions, tout ce qui concerne de près ou de loin l’affaire de ce matin. Je compte sur vous.

— Bien, monsieur, dit № 6.

— Nous avons perdu un agent d’élite. Un modèle, dit № 1. Quelle tristesse.

— Oui, monsieur, dit № 6.

Il ne paraissait rien moins que convaincu.

Il regagna cependant son bureau anonyme de sa souple démarche de félin en maraude. Parmi tous les chariots, tous les ringards, tous les blaireaux de la Sécurité Extérieure, № 6 se considérait lui-même comme le plus doué, le plus vif et somme toute le plus digne de connaître une promotion aussi foudroyante que prudemment méritée. Il s’empressa de commencer par photocopier en autant d’exemplaires que nécessaires l’ensemble du dossier Rameau.

Comme il procéda lui-même à l’opération au lieu de confier la tâche à l’un de ses esclaves, vingt minutes après la commission des faits, l’ensemble des bureaux patronaux de la Sécurité Extérieure bouillonnait comme un chaudron de sorcière.

Il est juste cependant de mentionner que la fuite s’organisa en nappe et ne remonta pas en clapotant l’échelle hiérarchique directe. Pas tout de suite, en tout cas.

* * *

Au même moment. Rameau mâchonnait un sandwich tunisien à la terrasse d’un bistrot des Halles. Il faisait frais. Le ciel était d’un bleu acrylique, avec de petits nuages roses en houppe de cygne. Rameau supputa qu’il allait faire beau. Il remonta les épaules, soupira profondément et écarta les orteils en éventail au fond de ses mocassins. Puis il alluma une Gitane entre deux bouchées.

— Monsieur Beethoven, clama le serveur depuis la porte. Monsieur Ludwig Van Beethoven…

— Oui, fit Rameau en agitant le bras.

— Téléphone pour vous, monsieur Beethoven.

— Merci, dit Rameau en saisissant le combiné sur le comptoir.

— C’est toi, Chou-Baby ? s’enquit une troublante voix de gorge.

Rameau ressentit des picotements dans la nuque.

— Oui, fit le policier.

— Je suis toute nue de partout, Chou-Baby. Même endroit que d’habitude. Tu viens ?

— Comment résister à pareille invite ? grommela Rameau.

— Viens VITE.

Il raccrocha. Le loufiat souriait avec ostentation.

— Vous autres artistes, vous vous emmerdez pas, hein ?

— Non, confia Rameau d’une voix lugubre. On s’emmerde pas.

* * *

— ’pa, elle pleure, annonça Petit Facteur sans lever la tête.

La cuisine embaumait la résine de soudure.

— J’ai entendu, fils, dit Laurent avec une légère arrogance. Sa vieille nous a laissé assez de lait, de biberons et de Pampers pour soutenir un siège.

— C’est peut-être bien ce qu’on va devoir faire.

— Mais non, dit Laurent.

Il entrait dans son personnage de père d’affecter la plus parfaite assurance. Il leva les yeux de son magazine :

— Tu vas bientôt arrêter de torturer ces stylos ?

— Je torture rien, dit Petit Facteur. Je fais des essais.

— Tu crois que c’est malin de les gaspiller comme ça ?

— Pépé a dit qu’il en ramenait.

— C’est pas la question.

Petit Facteur reposa le fer à souder.

— Elle piaille. Il va falloir la changer.

— Je sais, dit Laurent d’un ton sec.

Il se leva. Petit Facteur redressa sa petite brosse, considéra pensivement son père à travers ses verres de lunette. Lui adressa un sourire assez pâle.

— Tu crois qu’elle va appeler bientôt, nous dire qu’on peut rentrer ?

— Je sais pas.

— Elle appelle plus vite, d’habitude.

— D’habitude, on lui a pas fait sauter la baraque, rappela Laurent.

— Oui, reconnut le gosse. Tu t’ennuies pas d’elle ?

— Si, confessa Laurent.

— On l’appelle, nous ?

— On peut quand même pas se dégonfler.

— Non, avoua Petit Facteur. C’était quand même pas de chance.

— Non.

— Éloïse, rappela le gosse avec la panne du fer à souder.

— Éloïse ?

— Elle pleure.

— Ah oui, fit Laurent.

Il s’éclipsa dans la chambre.

Petit Facteur poussa un soupir. Il attira à lui la calculatrice de poche de Rameau. Elle comportait une chiée de fonctions et marchait bien dans l’ensemble. mais il avait du mal avec cette cochonnerie de virgule flottante. Il aurait quand même bien aimé refaire les calculs à la main, pour voir s’il ne s’était pas trompé, mais comme il avait seulement appris les maths modernes, il était aussi démuni qu’une limande avec une pince à sucre.

* * *

Rameau gravissait son Golgotha, marche par marche. La dernière station se trouvait au troisième étage de la Sécurité Intérieure. De place en place, il s’aidait de la rampe. Son visage trahissait la légère hébétude, l’égarement qui accompagne d’habitude le plus extrême épuisement. Guillaumet dans les Andes. La traversée de la Vallée de la Mort. Tataouine. La lecture intégrale du Journal des Débats. N’importe quoi aux confins les plus reculés de l’humainement soutenable.

Même une Gitane eût été trop lourde à son front épuisé.

Il montait. Peu à peu. Falaises de marbre. Avec l’énergie obstinée, opiniâtre, d’un animal décérébré.

Un animal rudimentaire.

Il poussa du pied la porte de son bureau.

Atteignit son fauteuil neuf.

S’y effondra avec reconnaissance en balbutiant quelque chose d’indistinct.

L’instant d’après, il dormait en ronflotant de manière paisible.

* * *

— Elle est belle, hein ? s’extasia Petit Facteur.

— Superbe.

— C’est une quoi ?

— R 26 GXZ, lut Laurent sur le pare-brise.

— On dirait un truc d’agent secret, renifla dédaigneusement Petit Facteur. Combien elle fait ?

— Hors de prix.

— Un truc de pédégé, hein ?

— Oui. Ou de malfrat.

— J’ai jamais bien vu la différence, opina Petit Facteur.

Éloïse remua un peu dans le kangourou. Elle dormait, ses petits poings sur la large poitrine. Petit Facteur saisit un chausson rose dans sa main. Dedans, c’était recroquevillé, vaguement caoutchouteux.

— Elle dort comme un crapaud sur une balle de golf, observa le gosse. On dirait qu’elle se trouve bien. Vous me portiez comme ça ?

— Ça se faisait pas, à l’époque. Tu veux qu’on prenne un verre ?

— Si tu veux. Qu’est-ce que ça veut dire, GXZ ?

— Piège à cons, dit Laurent distraitement. C’est pour que ça se vende.

— Et ça se vend ?

— La preuve…

Ils s’assirent dans un box. Petit Facteur ne cessa pas d’observer les alentours. On baignait dans la moquette. Les femmes étaient belles. On se croyait ailleurs. Laurent déposa le sac Pan-Am à côté de lui. Il contenait un change, un biberon de lait et un autre, plus petit et trapu, de jus d’orange. Il y avait de la lumière partout.

— T’as drôlement la cote, dit Petit Facteur.

— C’est à cause du bébé, sourit Laurent. Elle est mignonne, non ?

— Si.

— Tu aimerais pas avoir la même ?

— Non, dit carrément Petit Facteur.

Il tripotait un stylo à bille.

Sur le capuchon, il y avait marqué : « Police Nationale — 1975 ».

Cela signifiait qu’on l’avait distribué en 82. L’encre était dégueulasse. On commencerait à mettre en circulation les 82 juste à l’orée du deuxième millénaire. Petit Facteur doutait sincèrement que la qualité de l’encre eût encore une quelconque importance à ce moment.

— Et pour ces messieurs ? s’ingénia un serveur suffisant.

— Un tilleul-menthe et un Coca.

— Un tilleul-menthe et un Coca.

Petit Facteur observait les pavillons des voitures en contrebas. C’était beau, net, incorruptible. Des morceaux d’éternité. Il n’avait pas vraiment soif. C’était surtout pour faire plaisir à Laurent. C’est vrai : toutes les femmes les couvaient de regards framboise. Dans le tas, il y en avait de drôlement belles, et qui devaient coûter chaud.

Pas une seule aussi belle que maman sans ses lunettes, réfléchit Petit Facteur. C’est con d’avoir des emmerdes pour un malentendu. Il se leva.

— Où tu vas ?

— Aux vécés.

— Tu vas trouver ?

— Y a pas de raisons.

— Ça va, dit Laurent.

Petit Facteur connaissait le numéro par cœur. C’était leur numéro, après tout. Papa payait les traites comme maman. C’était interdit, mais il crayonna un peu sur le skaï. Pas beaucoup. Il ne restait plus beaucoup d’encre dans le stylo. Leur numéro ne répondait pas.

— Je vais appeler à la boîte, annonça Petit Facteur au taxiphone.

— Mme Rameau a pris son après-midi, monsieur, dit le standard. Des affaires de famille à régler. Voulez-vous que je lui laisse un message ?

— C’est pas la peine, dit Petit Facteur.

Il raccrocha.


Dans le métro, il se rappela qu’il avait laissé son stylo et il l’avait laissé. Laurent se pencha sur son fils, usant en cela de la décélération de la rame.

— Ça ne va pas ?

— Si, dit Petit Facteur.

— On le dirait pas. Tu as mal au ventre ?

— Non.

— Tu es bien sûr ? Tu ne dis pas ça pour me faire plaisir ?

— Non, dit Petit Facteur au hasard.

Ça raccélérait. Laurent prit une profonde et virile inspiration.

— On va appeler maman, en rentrant, promit-il. Tu vas voir, on va lui expliquer et tout va s’arranger.

Il posa une puissante main paternelle sur l’épaule de Petit Facteur. La rame brimbalait en pleine vitesse. Éloïse soupira deux fois coup sur coup et ouvrit deux yeux bleus très ronds remplis de sommeil à ras bord. Petit Facteur lui prit la main. Elle referma les yeux.

Il ne jugea pas utile de faire le moindre commentaire, quant à la situation.

* * *

Ils pow-wowaient dans la cuisine, en conseil élargi.

— Je ne bougerai pas d’ici, prévint la femme. Pas avant que ce pavillon de merde soit reconstruit. Pierre par pierre.

— D’accord, dit Rameau.

Il semblait excédé mais fataliste. Leila l’observait avec attention. Comme un chat son bac à sable.

— Il reste des affaires dans la voiture, dit la femme.

— C’est bon, dit Laurent, j’y vais.

— J’y vais aussi, s’éclipsa Petit Facteur.

— On dormira toutes les deux, proposa Leila à la femme.

— Il n’en est pas question un seul instant, dit Rameau.

La femme sortit un cliché Polaroid de son sac.

— Regarde un peu ce qu’ILS ont fait.

— Fichtre, consentit Rameau.

Il restait la dalle. La dalle et quelques ferrailles. Un pan de cloison noirci d’environ six mètres carrés et qui ne paraissait tenir à rien.

— Soufflé, grinça la femme. Éparpillé… Les vitres ont morflé dans un rayon de trente mètres. J’ai passé la nuit dans la voiture, tellement j’étais furax.

— Hmm, dit Rameau.

— Toujours aussi furax ? demanda Leila.

— Moins. Elle sourit. C’était de la construction moderne. Vraiment dégueulasse. Y avait pas de véranda. L’ennui, c’est que l’assurance veut pas marcher. Le type dit que ça ressemble pas au gaz. (Elle réfléchit et ajouta :) Il dit que ça ressemble à rien. Rien de connu.

— Comment peut-il dire une chose pareille ? s’indigna Rameau.

— Les policiers pensent que c’est un attentat.

— Les quoi pensent quoi ? s’étrangla le policier.

— Les flics. Les poulagas. Les comiques du commissariat.

« Un attentat. À cause de ton boulot. Ils pensent que c’est toi qui étais visé. Ils pensent que c’est un malentendu. »

— Je travaille au service des personnels et des matériels, commença Rameau, machinalement. Je distribue les stylos à bille et les trombones. (Il se tut. Ça se voyait qu’il réfléchissait intensément.) Baisse la tévé, commanda-t-il à Leila. Mets-toi quelque chose sur le dos. Tu vas finir par attraper la mort.

La jeune femme enfila une chemise d’homme. Elle regarda les volutes grasses qui s’enroulaient dans l’écran. On voyait des vitrines pulvérisées, des flaques sombres sur le trottoir. Des nuées de pompiers pataugeaient dans les débris. L’objectif de la caméra zigzaguait. Des hommes couraient en tous sens. Elle fixa l’écran sans grand enthousiasme. Y avait pas de raisons de s’enthousiasmer, aussi bien. Des gyros. Ça ressemblait aux Champs-Élysées. La vitrine ne lui était pas inconnue.

D’un ton sépulcral et décisif, le speaker de service disait :

« — C’est aujourd’hui, un peu en fin d’après-midi, qu’un engin d’une extrême violence a fait explosion au Pub Renault, alors que de nombreux consommateurs et un certain nombre de véhicules d’exposition se trouvaient dans l’établissement, parmi lesquels le tout nouveau prototype de la future R 69 à moteur central et c’est véritablement miracle si le bilan n’est pas plus lourd, encore que les sauveteurs redoutent de trouver des victimes dans le fond du Pub où l’incendie, et par conséquence les flammes font encore rage… (Zooming. La crasse remplit l’écran. Laurent et Petit Facteur avaient déposé les affaires sur le tapisom du salon. On les aurait dits transformés en statue de sel. Petit Facteur rentra la tête dans les épaules.) C’est le premier attentat de ce type perpétré dans la capitale, avec une telle et froide cruauté délibérée. Les auteurs savaient et ils ont perpétré leur acte, qui paraît marquer un tournant dans l’activité terroriste, avec… »

— J’en ai marre de ces conneries, cria Rameau en s’abattant sur la télé.

Il se retourna. Il avait éteint.

Personne ne l’avait entendu arriver.

— J’avais baissé, dit Leila. Elle boutonnait la chemise à la hâte.

— Nom de Dieu, dit le policier. On dirait que vous en avez pas assez de toute cette violence. Ça suffit pas, dehors ?

— Si, reconnut Laurent.

— Je ne tolérerai pas que la violence fasse intrusion dans cette maison.

— D’accord, dit Leila. Où elle dort ?

— Sur le divan. Avec son mari.

— Elle dit qu’il en est pas question, tant que le pavillon…

— Nom de Dieu, hurla Rameau.

— Chut, fit Petit Facteur. Éloïse.

— Éloïse ? beugla Rameau. Quelle Éloïse ?

Petit Facteur écoutait RTL sur son transistor. Il avait fourré un écouteur dans son oreille gauche. Laurent fumait une cigarette. Il était tard. Ils avaient la cuisine pour eux tout seuls.

— Qu’est-ce qu’y disent ?

— Y disent qu’y a eu ni morts ni blessés, chuchota Petit Facteur. Ou alors, s’il y en a eus, ils ont tous été transformés en lumière et en chaleur. Ils disent que ça a été revendiqué par une douzaine d’organisations. Ils disent qu’en fait les auteurs ont voulu s’en prendre à un symbole de la consommation populaire.

— Enlève-toi, murmura Laurent. Il faut qu'on déplie les lits de camp.

— Le mieux, réfléchit Petit Facteur, c'est d'en mettre un sous la table.

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