Renard Haineux se rasait avec soin devant la petite glace du lavabo. Lorsqu’il eut terminé, il débrancha et rangea avec soin dans sa pochette son Brown Sextan bicéphale. Nu devant le modeste ustensile de porcelaine vieillie, il se lava soigneusement partout, y compris derrière les oreilles. Puis il se sécha et enfila des sous-vêtements et des chaussettes, par nature peu solennels, et par-dessus un souple fuseau d’élastiss noir, un ras du cou noir et laça indéfiniment ses rangers de peau sombre dans la tige d’un desquels il fixa l’étui contenant le derringer dont il avait pris sein de remplir chacune des deux chambres superposées de cartouches .357.
Dans son dos, le Teppaz à piles rengainait en sourdine une version symphonique du Now’s the time de Charlie Parker. Prémonitoire.
Quelques flexions.
Renard Haineux éteignit le tourne-disque, embrassa les huit mètres carrés qui avaient constitué son aire de son regard d’aigle après correction. S’il parvenait à ses fins, si cet immonde Rameau lui révélait son terrible secret létal, le commissaire de police premier échelon Renard Haineux pourrait s’offrir tout de suite un duplex avec terrasse de commissaire de Sécurité Publique, à condition qu’il soit en poste dans un coin où il y ait deux ou trois CHR et quelques maisons de vieux, histoire de faire de la viande avec les vacations funéraires. Une bagnole deux litres de taulier de la BRI. Une maîtresse de patron de la Mondaine.
Le tout en un seul homme, troisième échelon.
Renard Haineux referma doucement la porte dans son dos.
Une porte plus mince et plus dépourvue de style que les œuvres complètes de Jean Dutourd.
Le rück-sac pesait lourd à son épaule athlétique, mais pas trop, à cause de la hauteur de ses ambitions. Il avait tout dedans : son rasoir, une paire de lunettes de rechange, soixante mètres de corde nylon, piolets. Des pitons tout neufs pour aller dans le béton. Il s’en fit la promesse solennelle : avec l’aide de Dieu et de son .357, jamais plus il ne passerait Jean Dutourd en sens inverse.