C’était un jeune homme grand et efflanqué, avec des cheveux courts frisottés et des lunettes larges à montures d’écaille. Il ressemblait à un des Shadows, ou à un sous-lieutenant d’infanterie, ou à un oiseau de nuit, effaré, sur une plage en plein midi. Il avait poursuivi ses études chez les jèzes, à Dole. Licence en droit. Reçu dans les cinquante premiers au concours de commissaire, l’année où ils n’en avaient pas pris plus.
Répondait par le passé au totem de Renard Haineux.
À la sortie de stage, on l’avait collé à la Sécurité Extérieure, parce que personne ne savait quoi en foutre, à part ramer les haricots. À la Sécurité Extérieure, on l’avait fourré aux Moyens Techniques et divers. Il y avait déployé sans tarder une brouillonne mais extrême incompétence.
Renard Haineux se trouvait au fond d’un bistrot de Saint-Michel.
Les deux types, à sa table, appartenaient à la catégorie délicate des vacataires occasionnels. Ils ne ressortissaient à aucun poste budgétaire officiel ni assimilé. Ils avaient surnagé à la surface du flottement, comme n’importe quel cageot pourri dans la darse la plus reculée de n’importe quel port de commerce.
— C’est lui, déclara Renard Haineux en glissant une photo sur la table.
— On le suicide ou on l’accidente ? s’enquit vaguement celui qui paraissait le plus ancien dans le grade le plus élevé.
— Ni l’un, ni l’autre.
— Alors, ça va faire plus cher.
— Aucune importance.
— Où on l’amène ?
— Je ne sais pas, reconnut Renard Haineux. Vous n’avez pas un coin, une maison à la campagne, un endroit, quelque chose ?
— Ça va faire encore plus cher. On est couverts ?
— Sécurité Extérieure de l’État, rappela Renard Haineux, d’un ton qui n’était pas dépourvu d’emphase.
— Ouais, bon. Qu’est-ce qu’on en fait, alors ?
— Vous le gardez au frigo. Il vaut de l’or.
— Y va falloir voir le prix de pension, réfléchit le sbire principal. Les frais de transport. Y va peut-être falloir sous-traiter une partie du marché.
Il sortit une calculatrice extra-plate.
— Pas question de sous-traitance, dit Renard Haineux d’un ton sec.
— Ça fait tant, dit l’homme.
— Qu’à cela ne tienne, fit le policier, grand seigneur.
Ils en conclurent que c’était pas lui qui raquait.
— N’oubliez pas que cet homme fait l’objet d’une surveillance permanente exercée par deux fonctionnaires de chez nous qui se relaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Plus un point haut qui est apparemment le fait de la Sécurité Intérieure. C’est en outre un homme efficace et déterminé, ajouta Renard Haineux en empruntant les inflexions légèrement condescendantes qu’il utilisait d’ordinaire pour s’adresser à ses sujets. Je vous invite par conséquent à ne pas sous-estimer ses capacités de réaction…
Le sbire principal ressortit sa Texas Instruments.
Renard Haineux prit connaissance du chiffre affiché. Puis il regarda le visage de l’homme par-dessus ses lunettes.
— Par jour, précisa ce dernier avec une affabilité strictement commerciale.
Il faisait nuit.
Les deux sbires remontaient le boulevard Saint-Michel, à pied.
Ils avaient les poings dans leurs poches de blouson.
— Ils ont l’air de tenir au client, estima l’ancien.
— Tu crois ?
— Ouais. (Il avait la tête dans les épaules.) Ouais… Y aurait un plan.
— C’est plus comme avant.
— C’est pareil. On griffe leur type. On le garde au frais, mais pas pour eux. On le stocke, pour ainsi dire. On leur dit pas où… Tu vois le plan ?
— Non, dit l’autre.
— On négocie…
— On négocie, mon cul. S’ils mettent autant de temps pour sigler que la dernière fois…
— La dernière fois, rappela l’ancien d’un ton légèrement impatient, c’était seulement une vacation funéraire. C’était un peu normal qu’ils se méfient…
— On n’aurait jamais dû faire disparaître tout le client.
— C’est pas perdu. On le sait pour la prochaine fois.
— Je te dis qu’ils ont pas de ronds. Il faut tout le temps qu’on relance. Non, j'te dis, ces grosses boîtes nationales, c’est de la zoubia. C’est des tocards. De la tchatche, tant que tu veux, mais pas un flèche…
L’ancien sortit une main de la poche, afin de donner plus de poids à ses propos :
— On le garde au frais. Après, on fait le tour. On le file au plus offrant.
Le jeune secoua la tête. Il avait une belle gueule à la Samy Frey, gâchée par un rictus méfiant. On ne le sentait pas en règle avec lui-même.
— Qui c’est qui en voudrait, de c'connard, tu veux m'le dire ?
— Comme ça, maintenant, je sais pas, mais si eux y z’en veulent, y a pas de raisons qu’y en ait pas des autres, non ?
— Non.
— Les types de la Sécurité Intérieure.
— Il est de la Sécurité Intérieure.
— Le SICLI.
— Depuis le dix mai, ils sont éteints.
— Les Renseignements de l’Armée. La Direction Générale des Impôts…
— Ah non, pas eux, protesta Samy Frey. Les Impôts j’en fais une question de principe. Tout ce que tu veux, mais pas eux !
Rameau ne dormait pas à proprement parler. Il ne réfléchissait pas non plus. De loin en loin, son nez l’élançait un peu, mais sans que ce fût insupportable. Il était étendu sur le divan, un sac de couchage américain sur les jambes. Il sentit plus qu’il n’entendit Petit Facteur apparaître à son côté. Sa main trouva la courte brosse. C’était doux et soyeux comme le pelage d’un tout jeune chien.
— Pépé, souffla le gosse.
— Oui ?
— Je t’aime bien, tu sais, pépé.
— Oui, soupira Rameau. Moi aussi. Tu dors quand même, des fois ?
— Des fois.
Il le sentit indiciblement triste. « Quel bordel ! pensa-t-il. Peut-être qu’il faudrait que je m’occupe plus d’eux, au lieu de m’emmerder pour rien. »
— Qu’est-ce qui va pas, Petit Facteur ? murmura Rameau en tournant un peu la tête vers la petite silhouette sombre. Tu peux me dire, tu sais…
— Rien, pépé.
— Tu es sûr ?
La brosse fit courageusement oui sous sa paume. Il y eut un long silence souffrant.
— Pépé, commença le gosse.
— Oui ? fit Rameau, somnolent.
— Non, rien, dit Petit Facteur.
Il n’était déjà plus là.
Rameau laissa retomber la main en soupirant.
« Il a encore dû faire une connerie, pensa vaguement le policier. Je ne sais pas trop laquelle, mais c’est sûr qu’il a dû faire une connerie. »
Quelques secondes plus tard, il ronflait avec une puissance et une pugnacité peu en rapport avec son volume apparent.
Il était tard dans la nuit.
Les locaux de l’ambassade étaient déserts et sombres, sauf la pièce affectée à la cellule de crise. Elle faisait l’objet d’une protection électronique extrêmement sophistiquée. Le néon blêmissait les visages.
Omar Sharif se tamponnait la moustache. Ses yeux de silex dénotaient un certain désarroi.
— Le Colonel est formel, martela le premier attaché militaire. Il nous faut cet explosif avant les autres. Le Colonel en fait une affaire personnelle…
— Il exige d’être payé en dollars… Au cours actuel du dollar…
— Je me fous des cours du dollar. Ce Rameau doit savoir où est son intérêt. Vous savez où est le vôtre, commandant. J’exècre l’emphase, mais je ne saurais trop vous inviter à aboutir. Et à aboutir RAPIDEMENT, commandant. Commandant stagiaire, d’ailleurs, si je ne m’abuse ?
— Commandant stagiaire, reconnut Omar Sharif.
Le premier attaché militaire joignit les doigts un à un et usa de ses deux index, au bout, pour se tapoter pensivement la lèvre inférieure.
— Il nous serait extrêmement désagréable de nous trouver contraints d’envisager de surseoir à votre titularisation dans le grade actuel, déclara-t-il avec une lenteur réfléchie. Il nous serait encore plus désagréable de devoir nous résoudre à votre reversion dans votre corps d’origine, qui est, ce me semble à la lecture de votre dossier individuel, celui des sous-brigadiers-chefs de carrière, n’est-ce pas ?
— Cela est, approuva Omar Sharif, trahissant du même coup un trilinguisme instinctif.
Dans sa rude paume moite de combattant, le mouchoir pétri en boule n’avait plus guère que la taille et la consistance d’une bille issue d’une bombe à fragmentation de fabrication néo-zélandaise archaïque.
Étendu sur sa couche Spartiate, endormi, Renard Haineux se rêva lui-même : il était revêtu de cuir noir clouté et portait une cagoule pointue de grosse toile marron qui lui picotait le visage et se révélait peu pratique à l’usage, à cause des lunettes. Il avait un bracelet de force large de plusieurs centimètres à chacun de ses poignets, ce qui n’entravait cependant en rien sa froide détermination. Il évoluait avec aisance dans un lieu où il pouvait deviner de la pierre suintante, le reflet de longues flammes âpres enlaçant lascivement des piliers torves de louches rougeoiements de braises avides.
L’abdomen imberbe de l’homme étendu sur la table revêtue de skaï d’un gris manifestement administratif était gonflé comme une outre. Dans l’esprit de Renard Haineux, l’abdomen ne pouvait appartenir qu’à Rameau. Au bout de la tenaille, il arborait un trombone porté au rouge.
« — Pas ça », objurguait l’homme dont on avait auparavant recouvert le sexe à l’aide d’une serviette en éponge de marque Jalla.
« — Parle, le pressait Renard Haineux, sans que ses lèvres bougeassent. Parle tandis qu’il en est encore temps. Dis-moi à l’aide de quel instrument diabolique tu as supprimé Chose. Décris-moi les caractéristiques et le mode de fonctionnement de cette arme satanique avec laquelle tu as rectifié ce cré… ce brave entre les braves. Parle… »
« — Impossible, clamait l’homme en silence, de sa bouche sans visage. Je suis couvert par le SECRET DÉFENSE. »
« — Parle, implorait Renard Haineux. Toi et moi, nous pourrions faire de grandes choses. On pourrait commencer par supprimer № 7 et № 6. Ça se remarquerait pas avant un bon bout de temps. Et après № 5 et № 4. C’est des collègues de stage, mais ils connaissaient personnellement le maire de Villeurbanne. Ils valent pas un clou. (Renard Haineux se sentait haleter.) Et 3. ET 2. ET № 1. Je serai № 1 à la place de № 1. Je serai… (Il rectifia :) Nous serons… On peut envisager une direction bicéphale… »
« — Bon, ça suffit, coupa Rameau en s’asseyant sur la table. Ses larges pieds chaussés de mocassins informes étaient loin d’atteindre le sol. Il alluma une cigarette belge au premier tisonnier venu. J’en ai plus que marre de tes projets fumeux. Le pinard de tout à l’heure était infect. J’ai pas envie d’attraper des rhumatismes dans cette cagna. Salut. »
Renard Haineux impuissant le vit s’esquiver à travers la porte capitonnée. Le petit homme n’avait pas caché sa ferme intention de rentrer à Levallois.
C’était le dernier bulletin d’information télévisé. La speakerine avait un joli visage intelligent de poupée en celluloïd et une couronne de cheveux moussus dans les blond-beige. On la sentait plutôt déchaînée.
Il était question de structures informelles par application de la courbe de Werner aux calculs des indemnités à verser aux ayants droit des victimes d’accidents de la route.
« — Rappelons qu’une ville de la taille de Vesoul, par exemple, est chaque année rayée de la carte de ce pays par le lourd et inéluctable tribut payé au dieu Automobile. »
Elle haussa les sourcils.
« — Mais voici qu’on m’apporte un message… »
(On lui apporta le message. Elle lut. Elle avait oublié les sourcils tout en haut du front, ce qui conférait au reste du visage une expression chiffonnée.)
« — Je le découvre en même temps que vous… Selon certains renseignements parvenus à l’AFP et émanant… et émanant d’un journaliste en poste à Paris, les responsable français de l’anti-terrorisme qui ont à charge d’élucider le récent attentat au PUB RENAULT, qui, rappelons-le, a fait un nombre considérable de victimes mais qui n’est pas encore exactement arrêté du fait qu’une partie du personnel se trouvait en vacances dans le centre de la France, s’orienteraient à l’heure actuelle vers l’hypothèse de travail d’une déflagration provoquée par une fuite de gaz dans les sous-sols de l’immeuble voisin. (Elle aparta :) Nous sommes apparemment maintenant très loin des premières conclusions des enquêteurs, qui avaient rapidement acquis la certitude que l’attentat avait été commis par des membres d’Alpha-Delta, dont le principal animateur, Debrouillon, se trouverait, lui, en voyage d’étude aux Caraïbes… »
On avait programmé ensuite une interviouve de Mme Duras.
№ 2 éteignit la télé couleur portable qu’il était seul à regarder.