PÉRIODE SUISSE

M comme… musique ou comme… vous savez

Un immense chalet de l’Oberland bernois, beau comme un vieux meuble solennel et pimpant, fleuri de géraniums et de pétunias blancs (rouge et blanc, couleur de la chère Helvétie) se dresse au sommet d’un promontoire dominant l’aimable station de Saasfépa, canton de Berne.

Superbe construction, harmonieuse et forte, décorée de fresques naïves représentant l’ours bernois dans toutes les attitudes propres à ce délicieux plantigrade. De larges baies où se reflètent les montagnes d’alentour à la pointe desquelles la neige perle en permanence comme le lait aux seins d’une nourrice[32]. Et puis des conifères qui déconnent car la plupart sont plus caducs que les accords d’Evian… Une image de sérénité. LA sécurité ! On a envie de s’arrêter là et d’y vivre.

La propriété porte un nom dont l’origine s’explique aisément, compte tenu de la profession de son occupant, mais qui, vu les circonstances, paraît quelque peu incongru.

« La baguette levée ».

C’est là qu’habite Oskar Hamboler entre deux concerts, sa femme et sa bonne à tout faire.

Lorsque nous nous présentons au chalet, nous sommes accueillis par un abominable petit chien qui ressemble à une houppette de minaudière. La bestiole en furie réussit l’exploit de japper, de mordre le bas du pantalon de Béru et d’uriner dans sa chaussure ; le tout en même temps. Alexandre-Benoît qui fit un peu de football en son jeune âge place un shoot qui mettrait Just Fontaine en arythmie complète, et le canicule[33] exécute une trajectoire de trente mètres, laquelle s’achève dans la vasque d’un bassin moussu. Vague plainte du roquet. Un plouf !

— But ! annonce triomphalement le Gravos.

Sur ce, une gaillarde nous ouvre. Carrée, masculine, le teint brique, le cheveu filasse. Elle porte un uniforme de femme de chambre (vu la couleur de ses crins, ce serait plutôt une femme de chanvre[34]).

Elle nous pose une question en Schwisser-Tüsch, que je tente de traduire en vrai allemand d’abord, puis en français ensuite et qui, si mes connaissances linguistiques ne sont pas prises en défaut doit signifier quelque chose dans le style.

— Que désirez-vous ?

Ou bien :

— C’est à quel sujet ?

Je me risque à lui réclamer le maestro en français.

Elle nous propose d’entrer en un dialecte comportant pas mal de racines latines et beaucoup de purée de pommes de terre.

Tandis que nous obtempérons, elle sort sur le perron d’ardoise et appelle :

— Jipsy ! Jipsy !

Mais Jipsy ne répond pas davantage qu’un sous-marin français parti en plongée.

La servante tourne alors vers nous un mufle paniqué.

— Vous ne pas voir petit Hund ? Chien ! Très choli ! Rosen Band collier. Hübsch !

— Il était là y a pas un instant, assure l’hypocrite Béru. Il s’est mis à cavaler après un écureuil…

L’hommasse part en courant et en aboyant ses Jipsy !

Son raffût attire une vieille dame menue et plâtrée, aux cheveux bleus frisottés, dont la bouche ressemble à une lettre cachetée à la cire.

La survenante nous jette un regard rapide, mais déjà bourré d’affolement. À son tour elle s’élance, négligeant de répondre à nos saluts.

— Jipsy ! Jipsy !

— Je crains que nous ayons raté notre entrée, soupiré-je. Tu pourrais modérer tes bas instincts quand tu vas dans le monde, Gros.

— Oh ! Eh ! Dis ! s’insurge le Mastar, t’imagines pas que je me vas laisser effranger le futal par un Médor de rombière.

Un flot de musique nous parvient.

— Pietro Antonio Locatelli, concerto ! annonce la marquise de la Lune après douze secondes de recueillement.

Soudain, il y a un formidable couac dans l’exécution. La musique s’arrête. Une voix acide fulmine :

— Intolérable, messieurs ! Inadmissible ! Quatre fois de suite au même endroit ! Si ça continue je changerai le violoncelle et l’alto ! C’est eux !

Des coups de baguette énergiques sur un pupitre scandent le mécontentement du Maître.

— Bon, on reprend !

La musique s’élève, solide, pleine, accomplie.

— Seigneur, dit la marquise, l’orchestre entier répète dans ce chalet ! Cela doit valoir le coup d’œil.

Et, tandis qu’à l’extérieur, les « Jipsy » hystériques de ces dames s’éloignent, nous nous dirigeons vers la source sonore. Au bout du couloir une porte est entrouverte. Deux marches à gravir et nous déboulons sur un auditorium admirablement agencé. Les murs sont insonorisés, des baffles se dressent un peu partout comme des manches à air de paquebot, il y a des rangées de sièges et de pupitres, un piano à queue, une harpe, une batterie, une estrade, des appareils de sonorisation d’où sortent en louvoyant des raccords et des fils gainés de caoutchouc, comme du lit d’un grand malade en pleine perfusion.

À notre profond ébahissement, le chef d’orchestre est seul.

Juché sur son praticable, il bat la mesure devant… un tourne-disques.

Étrange bonhomme que Oskar Hamboler. Pas très grand, mince, une soixante nerveuse, le poil teint dans les tons queue de vache. Un gros nez. Une veste de forte laine. Les pieds nus et variqueux dans des chaussons de tourbier. Il se démène comme un homard dans de l’eau bouillante.

La musique s’enfle. Le rythme s’accélère. Hamboler se trémousse. Ses longs cheveux teints se soulèvent par-derrière, dévoilant qu’ils sont blancs par-dessous. Le merlan qui lui peinturlure la coiffe doit être miro, du moins ne pas perdre son pinceau dans les profondeurs.

Rangés contre le mur, nous contemplons le surprenant spectacle. Il y a quelque chose d’impressionnant dans la fièvre passionnée que met ce bonhomme à battre une mesure inutile. Son masque se convulse. On dirait que les archets lui rentrent dans le rectum, que les cymbales retentissent au creux de son estomac, que les flûtes lui jouent à bout portant dans les portugaises. Il se plisse, se gondole, se tortille. Une gueule de caoutchouc !

— Tu sais qu’à l’Olympia, il fait un malheur dans son tchèque[35] ! murmure Bérurier.

Le couac primitivement entendu se répète. Le maestro pousse un cri de brûlé vif et arrache le bras de l’électrophone.

— C’en est trop, messieurs ! glapit-il. Je ne peux en supporter davantage. Ou alors vous le faites exprès ! Bon, très bien, ce sera tout pour aujourd’hui ! Je flétris votre manque de conscience professionnelle !

Il s’assoit au bord de son estrade, sort un mouchoir à carreaux de sa poche et s’éponge le front.

Je m’approche.

— Excusez-moi, maître…

Le chef d’orchestre-sur-trente-trois tours sursaute et se dresse. Il paraît gêné. Soudain se révèle un timide. Il a l’air de vieillir sous nos yeux, à force de confusion.

— Vous… vous étiez là ? demande-t-il peureusement.

— C’est-à-dire que nous venons d’arriver…

Il opine, mais notre stupeur est encore trop lisible sur nos frimes pour qu’il accepte mon pieux mensonge.

— Je… Je m’entraînais, dit-il.

— Naturellement, maître, je conçois très bien cela.

— Il s’agit de ne pas perdre la main. Depuis quelques années mon orchestre est dissous, mais je compte le remonter la saison prochaine. Toujours l’harmonium de l’église, avec les mêmes cantiques, ça finit par devenir fastidieux.

Bérurier, qui jauge le brave homme de son œil critique, me laisse choir dans le coin des étiquettes :

— Dis donc, elle est en cale sèche, ta célébrité !

Le fait est que je suis troublé. Mon vis-à-vis ressemble à un petit rentier à marottes. Pourquoi diable les gens de la Couillognum Organisation s’en sont-ils pris à lui ?

— Vous savez, murmure Oskar Hamboler, je suis le plus grand de tous !

On se regarde. La marquise me virgule un coup de remonte-cils qui traduit nos pensées communes.

— Je sais, maître. Je sais… m’empressé-je.

— J’ai conduit la Philharmonique de Berlin !

— Comment l’oublierions-nous !

— Et j’ai dirigé plus de vingt fois à l’Albert-Hall de Londres.

— Ce furent des concerts exceptionnels.

Ne jamais contrarier un louftingue, mes frères. Primo ce n’est pas charitable, deuxio on n’en obtient rien de positif.

Rasséréné, le maître me prend par le bras.

— Les femmes ne sont pas là ?

— Elles recherchent un délicieux animal répondant au nom de Jipsy.

L’homme joint ses mains longues et blanches.

— Fasse le ciel qu’il ait disparu à tout jamais ! Un jour je l’empoisonnerai : les jappements de ce sale cabot m’empêchent de me concentrer. Avez-vous remarqué que les chiens sont à l’image des gens : plus ils sont menus, plus ils font du bruit.

— C’est vrai. Besoin de s’affirmer. Ce sont les hommes à complexe qui laissent pousser leur barbe, maître.

Il me lâche le bras.

— Pardonnez-moi : pendant que j’y pense…

Il se précipite sur un disque sélectionné au bout d’une table et, de la pointe d’un canif (suisse) pratique une légère entaille dans un des sillons.

— Voilà, dit-il, ma fausse note pour la répétition de demain. Ces gens-là, les exécutants, ont une mentalité épouvantable. Si je ne poussais pas des coups de gueule, c’est eux qui me mèneraient à la baguette !

Il se réponge la devanture. Une soudaine béatitude détend ses traits qui restaient crispés par l’effort physique.

— J’ai une grande nouvelle à vous annoncer, murmure-t-il on va publier un gros ouvrage sur moi ?

– Ça ne m’étonne pas, maître.

— Avec de nombreuses illustrations me représentant tout au long de ma carrière !

— Cela va de soi.

— Venez par ici, je vais vous montrer la maquette ! Un volume de bibliophile, tirage à trois exemplaires. Un pour moi, un pour ma bonne et un qui sera mis aux enchères. Vous rendez-vous compte des sommes qu’il atteindra ? Le prix d’un Rembrandt, non ?

— Ou d’un Velasquez !

— N’est-ce pas !

D’une allure chaplinesque, il nous entraîne dans la pièce voisine. C’est un bureau garni de meubles en bois clair, ravissant. Le plafond est constitué de panneaux aux peintures naïves. Les divans sont recouverts de velours de soie. Tout brille, tout est d’un goût exquis. Par la baie qui bée, on aperçoit la station, en contrebas, avec son majestueux Oberland-Palace qui ressemble à une caserne qu’on aurait bricolée en vue du tournage d’un film dont l’action se déroule au Moyen Âge.

Oskar Hamboler nous place en demi-cercle devant un guéridon sur lequel repose un immense bouquin relié plein cuir, avec incrustations d’or et de nacre.

Sur la couverture, ces mots :

OSKAR HAMBOLER
Sa vie — son œuvre — son éthique

Le musicien se met à tourner les pages.

L’ouvrage ne comporte provisoirement que des photographies.

On découvre pour commencer l’image d’un bébé à l’air stupide en train de faire la lippe au quatrième top sur un coussin à pompons.

— Moi, bébé, annonce-t-il. Regardez de près cette épreuve, mesdames et messieurs, ne sentez-vous pas déjà comme un rayonnement autour de ce chérubin ? Un halo ? Un signe ?

— Si ! Si ! nous exclamons-nous en chœur, à l’exception de Béru qui laisse tomber cette turpide question :

— Vous aviez des végétations pour garder la bouche ouverte comme un brochet empaillé ?

Le Maestro tourne la page. Cette fois il porte un délicieux petit costume tyrolien qui le fait ressembler à ces sujets de bazars suisses représentant un hérisson travesti.

— Ici j’avais cinq ans, et je déchiffrais déjà Mozart.

– Émouvant, conviens-je.

— Sur celle-là, je suis au piano de mon grand-père, Aloïs, celui qui a fondé la fabrique de montres.

C’est pour moi ce que les apaches-lanceurs-de-torches-enflammées appelaient : un trait de lumière.

— Ah bon, les célèbres montres Aloïs Hamboler, c’est vous ?

— Oui. Je garde nos quarante-trois fabriques par esprit de famille, ainsi que les seize cargos et les six cents camions qui les transportent dans les cinq parties du monde. Sinon, ma musique me suffirait pour vivre.

Je comprends dès lors pourquoi ce petit bonhomme intéresse la Couillognum. Archi bourré ! La plus grosse affaire suissaga après Nestlé ! Je suppose qu’un conseil de famille avisé a placé ses biens sous tutelle, compte tenu du jeu qu’on enregistre dans les bielles de son caberlot !

— Là, je fais mon service militaire, et c’est moi qui dirige la fanfare du 3e Edelweiss de Marche.

Les pages continuent de tourner, chacune étant assortie d’un commentaire extasié.

— Voyez ! Mon premier concert dans la salle des fêtes de notre usine à la Chaux-de-Pysse. Au piano c’est Jeannot Cousin, qui dirige à présent la brasserie Schmolistz à Berne.

Désormais, une série de photographies suit, qui toutes le représentent au pupitre. Chaque image concerne un concert donné en d’obscures localités grisonnes ou argoviennes. Mon petit doigt me chuchote que l’Albert Hall et la Philharmonique de Berlin, ça devait être en rêve !

— Moi, ici, en train de prendre le café avec le syndic.

Ouf ! Nous allons en avoir terminé avec cette biographie illustrée, car sur le cliché, Oskar Hamboler paraît avoir son âge actuel. Que non pas. Il tourne encore les pages. Nous poussons des exclamations diverses.

— Monsieur votre père, maître ? s’enquiert madame de la Lune.

— Non : moi, sourit le musicien.

— Mais… On vous donnerait vingt ans de plus : ces cheveux de neige, cette barbe de patriarche…

— C’est moi à septante ans ! Comprenez moi : je tenais à avoir ma biographie complète de mon vivant. Par conséquent il a fallu anticiper. Heureusement, mon photographe est un homme averti ! Quel beau vieillard je vais faire, n’est-ce pas ?

Il tourne la page.

— Moi, à huitante ! poursuit l’inexorable iconolâtre. Toujours bon pied, bon œil. Et la baguette à la main, encore ! Faisant la pige à Ansermet. C’est bien simple : je ne m’en sépare que pour dormir, et encore, je la pose à côté de mon dentier sur ma table de nuit. Si je vous disais que je mange chinois depuis trente ans afin de m’alimenter à l’aide de baguettes ! Ne pas perdre la main, fût-ce en soupant ! C’est beau, la vocation, non ?

— Formidable, maître, soupiré-je en m’écartant du guéridon, estimant la séance terminée, et étant quelque peu pressé d’aborder le sujet crucial qui nous amène.

— Attendez ! Ce n’est pas fini !

Il nous regarde d’un œil prometteur. Son gros nez en forme de tubercule primé est agité de frissons bleutés.

— Pour celle-ci, j’aimerais que vous vous concentriez, déclare-t-il.

Son index est théâtral lorsqu’il rabat le feuillet suivant.

— Moi, sur mon lit de mort, dans ma nonante-sixième année ! Terrible, hein ? Un gisant ! Je suis gothique, mesdames et messieurs ! Regardez-moi de près : gothique ! Quelle noblesse dans les traits ! Tout le mystère de la mort est là, sur mon visage ! Belle fin, en vérité ! Sereine, édifiante, paisible. J’ai prononcé des paroles décisives. Mes derniers mots ? Mort Bach !

Le maquillage est de première. Le nez pincé, les orbites enfoncées, les joues concaves.

— Quelle carrière ! Une vie bien remplie ! Je fus l’un des tout grands. Peut-être le seul. D’ailleurs, voyez, mes compatriotes ne s’y sont pas trompés…

Nouvelle page.

Nouvelle photographie nous découvrant Oskar Hamboler statufié sur un socle. Il est drapé dans une toge romaine, les bras levés pour une attaque en force, la baguette dans le prolongement de l’index.

— Lisez un peu l’inscription qu’ils ont gravée dans le marbre de mon socle. Puis-je vous proposer une loupe, chère madame ?

— Merci, j’ai mon face à main, refuse dignement la marquise.

C’est elle qui, pour prouver sa toujours bonne vue lit à haute voix :

À OSKAR HAMBOLER
L’UNIQUE

— Oui, l’unique, balbutie le Maître. Ils m’ont rendu justice. Enfin ! Aussi, pour leur témoigner ma gratitude, ai-je eu un dernier geste…

Et il actionne l’ultime page de l’album.

Sur laquelle s’étale… une radiographie. Celle de son squelette. Elle est dédicacée à l’encre blanche et l’on peut lire ces mots tracés d’une main ferme :

À ma Suisse bien-aimée, à qui ma baguette a toujours donné l’heure exacte.

Oskar Hamboler

Le claquement sec du livre refermé ponctue le désarroi de nos pensées.

À cet instant précis[36] la petite dame aux cheveux bleus réapparaît, hors d’haleine. Ses rides débouchées par la sueur ressemblent aux chevrons peints sur les volets neuchâtelois. Son masque est tragique.

— Oskar ! glapit-elle, préviens la police : nous ne retrouvons pas Jipsy.

— Quel malheur, mon aimée, ma douceur, ma beline ! exclame hypocritement Hamboler.

— Il faut entreprendre des battues ! Mobiliser la population ! Sonner le tocsin ! continue la vieillarde.

— N’aurait-il pas suivi quelques vilaines chiennes de passage ? suggère l’immortel musicien.

Sa vioque se cabre. Un hoquet lui fait trépider le râtelier.

— Jipsy ! s’insurge-t-elle. Suivre une créature en chaleur. Tu es fou, mon pauvre ami ! Téléphone, te dis-je. Moi, je repars…

Avant de sortir elle nous couvre d’un regard ardent, sévère, déjà vengeur :

— Des personnes valides ne pourraient donc pas nous aider ? lance-t-elle.

Devant notre immobilité, un râle lui part de la gorge. Enfin, elle récupère une goulée d’air, La v’là repartie.

Oskar Hamboler hoche la tête.

— Les policiers ! soupire-t-il, comme s’ils n’avaient pas d’autres chiens à fouetter ! Vous me voyez alerter les gendarmes d’ici pour ce petit monstre à poil ? Par moment, je me demande si ma femme ne serait pas un peu dérangée.

* * *

Je décline enfin mon identité. Mais l’artiste, distrait, se méprend.

— Ah bon, c’est vous ! fait-il… Je ne vous espérais pas si vite. J’ai préparé l’argent.

Il ouvre un coffret mural, dissimulé derrière un tableau, ce qui est une astuce diabolique lorsqu’on veut se protéger des voleurs helvétiques, et y puise une forte enveloppe de papier kraft, maintenue close par un élastique. Il me la tend.

— Comptez ! Les cinq cent mille francs s’y trouvent. Évidemment, c’est cher, très cher, mais la virilité n’a pas de prix. Notez que sur le plan artistique « ça » ne me gêne pas. Au contraire, je me concentre mieux, seulement, il y a Rösely. Alors, comme disait je ne sais quel auteur de chez nous : « Là est la question ! »

Voyant que je ne m’empare pas de sa foutue enveloppe, il s’étonne :

— Quoi ! Le marché ne tient plus ? Vous n’allez pas augmenter vos tarifs, j’espère ! Ce ne serait pas honnête. Il a déjà fallu que je chaparde dans les économies du ménage pour me procurer la somme ! C’est mon épouse qui dirige tout ici. Et elle a l’œil, la vieille bougresse ! Une Jurassienne, ça tient des comptes. Pour elle, un million, c’est un million. Je vais me faire apostropher durement lorsqu’elle découvrira mon larcin.

— Attendez, attendez, maître, interviens-je. Du diable si je comprends quelque chose à votre histoire. Reprenons tout depuis le commencement, voulez-vous ? Il semble que nous ne soyons pas sur la même longueur d’ondes. Depuis un certain temps vous êtes impuissant, n’est-ce pas ?

— Totalement ! Si vous saviez comme ça m’a mis en porte-à-faux avec Rösely ! Le climat de la maison est devenu irrespirable.

— Rösely, c’est Madame Hamboler ?

— Du tout, c’est la bonne !

— J’avoue ne pas comprendre…

— Facile, fait le maître avec une infinie patience, ma femme est frigide depuis toujours et les seuls rapports physiques que nous ayons eus depuis notre nuit de noces ce sont les bains de pieds de moutarde que nous prenons en commun, l’hiver. Par contre, notre athlétique Rösely est une commère qui aime la chose et entend la pratiquer quotidiennement, quand ça lui chante. Ses envies sont brusques et je dois les satisfaire. Dieu merci, le ciel — entre autres dons — m’a nanti d’une constitution robuste qui me permet de m’affirmer sexuellement avec un certain brio. J’ai donc pris l’habitude de la contenter et nous menons une vie quiète tous les trois. Seulement depuis mon avarie rien ne va plus. Elle est devenue odieuse, elle me bat, me prive de dessert et a décidé de nous quitter si je n’arrivais pas à remettre le moteur en marche avant la fin du mois. Nous quitter ! Vous réalisez ! gémit Oskar Hamboler ! Nous quitter…

— Vous y êtes très attachés ? laissé-je tomber, platement.

— Non seulement, mais depuis le projet de loi Schwartzenbach, il est impossible de trouver de la main-d’œuvre en Suisse ! Les gens de maison, c’est fini !

Il essuie un pleur.

— C’est pourquoi votre coup de téléphone de l’autre jour m’avait redonné espoir. Dites, vous n’allez pas m’abandonner ! Sans servante, que vais-je devenir. Ma femme ne sait même pas accommoder un œuf coque ni faire un thé-tilleul[37] ! Lorsque par misère Rösely prend un jour de congé pour visiter sa sœur, je suis obligé de faire le ménage. Vous ne pouvez savoir, la vaisselle, quel fléau cela représente pour un chef d’orchestre. J’ai beau passer des gants de caoutchouc, mon doigté est perturbé.

— Un instant, mon cher maître, à quel coup de téléphone faites-vous allusion ?

— Ben voyons…

Il est plus effaré qu’un hibou dont le réveille-soir se serait détraqué et qui ouvrirait les yeux à trois plombes de l’aprème.

— Alors ce ne serait pas vous ? Un de vos collaborateurs, peut-être ? On m’a demandé textuellement : « Seriez-vous disposé à recouvrer votre virilité moyennant la somme de cinq cent mille francs ? » J’ai hésité. Un demi-million de francs suisses, ça donne à réfléchir. Pourtant l’enjeu vaut la chandelle, si je puis dire. Mon interlocuteur s’impatientait « Réponse ? » répétait-il dans l’appareil. J’ai fini par dire « Oui ». « Parfait, m’a-t-il alors déclaré, préparez la somme, d’ici peu vous recevrez la visite de quelqu’un qui vous procurera la guérison instantanée en échange de l’enveloppe. »

— V’là qu’est neuf, non ? s’écrie Bérurier. C’te fois, la situation se décarre, comme on dit dans le Larousse en cent vingt voltes. Les gus de l’Organisation cherchent à engranger après avoir semé.

— Exact, mon brave ami, renchérit Mme de la Lune, dans un premier temps, ils ont réduit les sexes de ces messieurs à l’inertie. Dans un second, ils les ont laissés baigner dans l’angoisse de la situation, et à présent, troisième temps, ils proposent le remède moyennant finances, après que les malheureux auront tout essayé en vain pour se ranimer. Avouez, mes bien chers, que cette entreprise est géniale ?

Nos digressions ne font pas la botte d’Oskar Hamboler, lequel nous examine à tour de rôle d’un œil démantelé.

— Mais alors, ce n’est vraiment pas vous ! balbutie le maestro. Vous ne pouvez rien pour moi.

Berthe-la-Silencieuse juge que le moment de placer sa réplique est arrivé.

— Mais si qu’on peut, mon pauvre bonhomme. J’sus là pour vous tirer l’embarras du calcif.

— Et nous z’autres, on n’vous prendra pas une flèche, renchérit l’Hénorme. À la rigueur vous refilerez une tocante à Maâme, si vraiment vous tiendrez à vous reconnaître. Juste un petit ognard en or fuselé, avec un encerclage de diams et le bracelet en plaqué platine pour quand elle va faire ses courses, manière de bêcher un peu auprès de la bouchère et consœurs, vous savez comment t’est-ce que sont les mémés ? Coquettes comme des paonnes !

Le chef d’orchestre frémit tel un chiot devant une balle de caoutchouc passant hors de sa portée.

— Non, vrai ? Me guérir ! Me guérir !

— Mais oui, mon loup, rassure le Mastar en lui tapotant l’endosse. J’ai une magicienne comme bergère. Une femme douée d’un don, quoi, faut admettre. Vous avez des gonzesses miraculées qui font valser des roses. D’autres à fluide qui te racornent une entrecôte. Ma légitime, elle, une passe magnifique et elle te vous rajuste les cosses de la batterie. C’est les mystères de la nature. Le signe du destin, ou çui de cinq-sens, j’ignore. On peut que le con se tâter, mon grand. Tu vas la retrouver ta vraie baguette, vieux voyou. Et la régaler ta chambrière. Lui verser ses arriérés de tendresse avec les intérêts au cul-mulé. Lui éblouir le baigneur tellement fort qu’elle te sera soumise pire qu’une esclave. Tu parles d’un 14 juillet qu’elle aura droit, la grande jument. Entre nos parenthèses, dis, la musique, quand t’escalades ce bijou, t’as pas l’impression de courir le Prix d’Amérique sur un percheron ?

Tandis qu’il con-fesse le fameux chef-de-fauteuils-d’orchestre, je me prends à part pour une conférence au sommet. Je crois qu’on tient le bon bout, mes frères. Je suis dans la ligne droite maintenant. Du moment que les gars de la clique à Peter Blut entreprennent la ramasse, on va pouvoir poser des collets. L’essentiel était que les garennes sortent de leurs terriers.

Ils doivent pousser de vilaines frimes, ces futés. Se dire que je brûle et que par contrecoup leur affaire commence à renifler le roussi. Primo, j’ai découvert leur astuce des sièges « couillognumisés ». Secundo, j’ai démasqué l’un de leurs membres. Tertio, nous possédons une personne capable de réparer leurs méfaits. Alors, fatalement, ils brusquent les choses. L’heure est venue de collecter la fraîche à tout-va, avant que notre influence salvatrice ne s’étende par trop. La situation me dicte ma conduite ; je n’ai pas le choix : il faut s’incruster dans ce chalet et attendre que « les autres » se manifestent. Élémentaire comme procédé. On va les piéger sur place.

J’arrache tant bien que mal Oskar Hamboler aux postillons béruréens pour lui faire part de la situation.

Lui, il veut bien tout ce qu’on veut, du moment qu’on lui assure sa guérison. Le seul point chaud : arranger cela avec son épouse qui n’est pas du genre particulièrement hospitalier, et aussi avec Rösely dont le travail au chalet est déjà considérable.

On se groupe pour lui donner tout apaisement. Un chœur céleste, aux inflexions moelleuses lui assure que tout se passera bien. Béru fera la cuisine, Berthe la vaisselle, la marquise repassera le linge et moi je passerai l’aspirateur. Oskar n’aura qu’à battre la mesure et contenter sa bonne.

Un rêve, non, dans une nation traumatisée par l’initiative Schwarzenbach[38].

— Vous êtes mes bienfaiteurs, murmure le maître. Écoutez, si tout se passe bien, mon livre sera tiré à quatre exemplaires au lieu de trois et vous en aurez un. Vous ne paierez que les frais d’impression.

— C’est trop gentil il est normal que nous vous aidions, affirme doucement la marquise. La France doit tant à la Suisse, cette douce terre d’asile où les proscrits du monde entier viennent panser leurs blessures. Votre pays est la corne d’abondance de l’Europe, maître. Une île heureuse, verdoyante et noble. Un symbole ! Votre drapeau est le positif de celui de la Croix-Rouge. Il exprime l’idée de salut ! Vous avez bien raison de le mettre partout, car il est beau comme une flamme. Votre beurre a un goût d’herbe grasse. Votre vin blanc mousse comme l’esprit. Votre chocolat n’est pas DU chocolat c’est LE chocolat. Vos montres ridiculisent tout instrument qui, confectionné hors de vos frontières, a la prétention saugrenue de vouloir indiquer l’heure. Votre monnaie est forte sans ostentation belliqueuse. Vos banques sont les dernières forteresses de ce monde en péril. Quand je prends une médication, je veille à ce qu’elle soit made in Swiss pour être plus sûre de ma guérison. J’aime les fromages de mon pays, mais je salue les vôtres, qui sont pratiquement leurs frères de lait ! Et je vous remercie au nom des Hauts-Savoyards et des Jurassiens français habitant en limite du canton de Genève de les laisser contempler gratuitement, depuis chez eux, ce jet d’eau impétueux qui est, à la ville de Calvin, ce que le tour Eiffel ne sera peut-être jamais à Paris.

Elle donne l’accolade à Oskar.

On applaudit.

Sur ce[39] Rösely fait une entrée fracassante.

Elle s’arrête dans l’encadrement de la porte, comprime ses deux seins animés et lâche d’une voix qui vous fêle l’âme :

— Monsieur ! Le petit chien est mort[40] !

N comme nave

Ah ! les plaintes déchirantes d’une mère !

Ah ! le cri des entrailles arrachées, extirpées fumantes des ventres-femelles !

Ah ! la sombre beauté de la douleur maternelle.

Son pathétisme !

Sa farouche grandeur !

Sa vue sur les Alpes !

Elle finit par nous toucher, Mme Hamboler, à force qu’il est bien intense son chagrin, d’une violence pas concevable ! Quasi sublime, pour ainsi dire.

Elle berce le menu cadavre détrempé de Jipsy dans ses bras. Et elle raconte ce que furent leurs amours ! Elle récite leur vie passée, leur vie finie avec des mots brefs, hachés, secs comme du biscuit de pensionnat. La manière qu’elle l’a élevé d’abord, à sa sortie du chenil. Entièrement au lait Guigoz ! Ses premiers pissats. Ses premiers aboiements. Le grand rideau de velours du salon qu’il avait déchiqueté, l’amour. Et la fois où ce chérubin avait mordu le facteur jusqu’au sang, qu’elle a dû le mener « au » vétérinaire (pas le facteur, Jipsy) car ces gens-là, même lorsqu’ils sont suisses, n’ont pas toujours les pieds propres…

Une vie de chien s’écoule, comme tombe d’une mosquée les lamentations d’un muezzin. Chien de luxe, d’accord, mais cela n’enlève rien à la noblesse de la chose.

Puis, de la détresse ultime, elle vire sur la colère, la dame du chef d’orchestre. Les grands chagrins ont tôt ou tard un côté insurrectionnel. Faut qu’ils flambent. Alors ses lamentations se muent en invectives. Elle doit savoir de quelle manière il est mort, Jipsy. Elle exige une enquête ! Il faut alerter Berne, la brigade criminelle, car IL SAVAIT NAGER ! Curieux tout de même que sa mort coïncide avec notre arrivée ! Qui sommes-nous ? D’où venons-nous, tous quatre, avec nos figures d’étrangers ? Pourquoi le chien s’est-il noyé juste à notre venue ? C’est louche ! C’est bizarre ! La police saura le fin mot ! Nous passerons en jugement ! Tant pis pour les conséquences diplomatiques. La prison à vie, si nous avons trempé dans le forfait ! Mais vengeance lui sera accordée. Elle a droit à des dommages et intérêts élevés ! Sa vie est brisée dorénavant. Qui partagera son lit ? Hein ? À qui fera-t-elle la lecture, le soir, avant de s’endormir ? En compagnie de qui prendra-t-elle son petit déjeuner, le matin ? Et les nuits, dites ? Les longues nuits d’hiver englouties dans la neige, comment les passera-t-elle ? Qui désormais se blottira entre ses seins fibreux ? Ah, non ! C’est trop ! Elle dépasse les limites du tolérable. Elle va faire une dépression. Mourir, peut-être ?

Un qui se fend le pébroque, c’est Oskar ! Dans le dos de sa mémère, il exécute des mimiques simiesques pour nous divertir, tel un cancre en cachette du maître. Rösely s’en aperçoit et cafarde. D’apprendre ce forfait, Mme Hamboler, ça lui détourne le cours du chagrin. La v’là qui gifle son bonhomme à toute volée de bois vert. V’lan ! V’lan ! V’lan !

Et v’lan ! Elle en avait oublié une !

Elle hurle :

— Brigand ! Crapule ! Sadique !

Et puis un autre qualificatif se forme à ses lèvres, comme il vous vient une grosse bulle irisée, des fois, pendant qu’on se lave les chailles.

— Assassin ?

L’expression lui dégage des horizons. Elle désembrume fissa, la vioque ! Réalise la haine que son batteur de mesure en neige nourrissait pour le merveilleux Jipsy. Des années il a couvé son ressentiment. Celui-ci a fini par éclore.

— C’est toi, hein, calamité ? Avoue ! Si tu ne me le dis pas, la police te fera parler, crapule !

Nous est avis unanime qu’il est temps d’éviter le massacre d’Oskar, l’heure du lynch étant arrivée !

— Madame ! avance la marquise, votre servante s’est méprise : votre époux, au contraire de narguer, montrait des signes d’affliction. Par ailleurs, nous nous portons garants, les uns et les autres, que cet adorable animal vivait lors de notre arrivée. Et vous pouvez croire en notre parole, ces messieurs sont des officiers de police assermentés jusqu’à la moelle.

— Faitement, rallonge le Gros, pas bégueule, et pour qui une vanne est le cadet de ses sous suisses. À présent, je vas vous dire ce dont il est arrivé à votre petit namour de chienchien, chère Maâme.

Il se racle la gorge. On appréhende en silence. La petite vieille aux cheveux bleus attend, avec du sang qui s’accumule au coin de l’œil.

— V’là, fait Bérurier. Ce bout-de-zan a avisé un écureuil, ainsi qu’on a eu l’honneur de vous en causer précédemment. Il l’a couru après. Un toutou, je vous mets au défi, vous lui lâchez un écureuil devant la truffe, le v’là qui fonce, qu’y soye chien de chasse ou de laitier, ou même bijou-à-sa-mémère comme dans le cas dont on préoccupe. Emporté par son nez lent, vot’médor se sera pété la frime contre la fontaine en coursant son casse-noisettes. Ensuite d’après quoi, étourdi, il a tombé dans l’eau et s’est noyé. Personne y a fait du mal, allez, ma brave dame ! Qui t’est-ce qu’aurait eu le cœur de s’en prendre à une petite bricole sans défense comme ça ? Visez-moi ce pauv’ moustique av’c son ruban détrempé… On dirait une pantoufle perdue…

Il essuie un pleur imaginaire, qui n’en va pas moins droit au cœur de la vieille. Vaincue par toutes ces belles assurances, elle aborde le troisième stade de la peine : celui de la prostration.

— Oskar chuchote-t-elle en s’abattant sur un siège, tu téléphoneras à une maison funéraire. Je veux qu’il ait un bel enterrement. Le cercueil en acajou, avec des poignées d’argent massif ! Capitonnage en satin. Et que le caveau soit beau, Oskar. Marbre rose et lettres d’or…

— Oui, ma colombe ! Ne t’inquiète pas, ma zibeline ! Sois forte, mon hermine des neiges ! Tout ce que tu voudras : un catafalque ! Un mausolée ! L’eau chaude sur l’évier ! La stéréo ! On jouera du Chopin. Je serai au pupitre ! J’alerterai les notables, les corps constitués. Je te promets un conseiller fédéral au moins, pour les funérailles. Garde ton grand courage, mon oiseau rare. Place ta confiance dans le temps souverain ! Prie ! Un jour la paix viendra ! Tu retrouveras ton équilibre… Tu referas ta vie. Rappelle-toi, lorsque « Libellule » s’est fait écraser par une motocyclette, tu as cru que tout était fini. Et puis il y a eu Jipsy…

Le maestro se démène. Se prodigue. Brave homme. Mari de devoir. On administre un calmant à la pauvre femme. On parvient à lui arracher des bras le cadavre de la houppette mouillée. Elle s’abandonne.

Lorsqu’un semblant de calme s’est rétabli, je constate la double absence de Béru et de la forte Rösely. Profitant de ce que Berthe est occupée avec Mme de la Lune, je pars discrètement à leur recherche et les découvre dans une chambre du premier étage, grâce aux indiscrétions d’un sommier mal insonorisé. Je toque à la porte en chuchotant :

— Alexandre-Benoît !

— Entre ! lance joyeusement Béru.

Lequel vient de sortir.

Inutile de vous décrire la scène soudarde qui m’est révélée, l’on me taxerait de basse complaisance. Moi, vous me connaissez ? Je n’abuse jamais des situations croustillantes. J’en sais qui se complaisent dans le scabreux. Des sans foi ni loi, exploiteurs de décalbardages honteux, toujours avides d’en remettre. Des qui contribuent à la perversion systématique des masses. Les artificiers du feu d’archifesses ! Les dépantalonneurs pour comiques-croupions ! Des qui s’obstinent dans la culture du trou, sans paraître savoir qu’un trou c’est simplement rien avec quéque chose autour ! San-Antonio, lui, c’est l’auteur sérieux, utile. Le côté électroménager de la littérature. Pas de superflu. Du fonctionnel ! Y a aucune fioriture dans un réfrigérateur, naisse pas ? Tout y a sa place, bien précise. Chaque pièce y est indispensable. Ma prose idem ! Je marne dans « l’au-plus-juste ». Je limite les frais. Ne révélant que ce qui doit l’être, ne détaillant que l’essentiel. Bon, la chambre… Béru achevant de… La vachasse troussée. Elle est conçue pour, Fräulein Rösely. C’est du bestiau de carambole, cette damoiselle. Du monstre à faire reluire les valets de ferme ! Ses dessous ? Dur à répertorier. Doit les acheter chez des merciers reculés de l’Appenzell qu’ont encore du stock d’avant l’entrée du canton dans la confédération. Elle a la juponaille médiévale, Rösely.

Elle me sourit béat. Chez les crétins, le sourire n’est pas un reflet de l’âme, mais une réaction organique. Béru a les yeux en technicolor, pareils aux rosaces de Our Lady from Paris.

— C’était juste pour me rendre compte, dit-il. Franchement, y a pas de quoi péter une pendule, mais c’est du sujet tout terrain, pour calcer dans les labours. Ça craint pas les cailloux, ni les fourmis, pas même les orties. Pour ce qu’est des rédactions sensitives, tu te l’accroches. Mam’selle attend que t’aies fini ta cueillette d’asperges en pensant à rien.

On a l’impression que le Gros rend compte d’une nouvelle voiture dans les colonnes d’une revue sur l’automobile. Il vient de tester un véhicule utilitaire, pour les travaux ingrats de la campagne nécessitant de la mécanique robuste.

— En escaladant des personnes comme voilà, poursuit l’Ineffable, tu te demandes à quoi que ça correspond, pour elle, la bouillave. Ce que ça peut lui trémousser en fait de plaisirs carnés. La défense passive, mon pote ! Mais alors, d’une docilité que t’aurais peine à croire. Maniable malgré son empattement. Tu braques aussi bien qu’avec un taxi britiche. Et question d’amortisseurs, no problo, Mec. On monterait à douze que ça broncherait pas. T’as qu’à brancher le crapahutage et laisser courir. Une vraie chenillette ! Pourtant faut croire qu’elle a du contentement au baigneur puisqu’elle tarabuste le père La Baguette pour pas qu’il la laisse en rade de carburant. Ou alors, sinon, c’est moral, hein ? Va savoir… Les femmes, y a pas à chercher, faut les accepter comme elles sont, ou alors se faire œuf-nuque ou pédoque de charme. Bon, je redescends retrouver ma légitime dont je craignais que ce fusse t’elle en entendant ton pas.

L’Homme fort s’en va.

Fräulein Rösely se réharnache en ma présence, sans la moindre gêne. Elle relace le bas de sa culotte au-dessus des genoux, reboutonne la fente latérale de son jupon. Assure la tension de ses jarretières sur ses cuisses porcines.

Je rassemble mon courage et ce dont je dispose en fait de vocabulaire suisse-allemand pour l’attaquer.

— Chère merveilleuse mademoiselle Rösely, nous sommes venus pour apporter la guérison à votre maître, lequel, comme vous ne l’ignorez pas, souffre d’une panne de secteur dans la région Rhône-Alpes.

— Ja, Ja, baillache la vachesseté, Herr Hamboler, pas bon, nicht, plus rien !

— Y aura ! promets-je témérairement. Auparavant, j’aimerais savoir de quelle manière on s’y est pris pour le traiter.

— Traiter ?

Je lui explique sommairement en quoi consistent les radiations de couillognum et comment les vilains s’y prennent généralement pour réduire leurs victimes à l’inertie. Elle connaissait vaguement le principe, son maître le lui ayant expliqué cent quarante-trois fois depuis qu’il a reçu le communiqué du Z.O.B. Ensemble, ils ont inventorié les coussins et les rembourrages des sièges, sans résultat. D’ailleurs, Oskar ne s’assoit jamais ! Les chefs d’orchestre ont ceci de commun avec les vieux chênes, c’est qu’ils meurent debout, la baguette à la main pareille à un rameau desséché…

— Fait-il du cheval ? demandé-je.

Elle ouvre d’encore plus grands yeux, limpides comme la glace et cons comme la mort :

— Cheval ? Pferd ? insiste-t-elle.

— Exactement. Comme : hue cocotte ! Comme : À dada !

Elle amorce un rugissement qui meurt dans une exclamation de fauvette et déclare en pouffant :

— Herr Hamboler ? Cheval ! Oooooh, nein ! ! ! !

— Alors, bicyclette ?

La dondon dodue réitère son manège, comme disait un forain de mes relations qui venait de changer ses chevaux de bois contre des fusées Apollo.

— Herr Hamboler ? Bicyclette ! Oooooh, nein ! ! ! !

Gros problo, mes gamins. De quelle manière lui a-t-on administré son taf de mite-burnes, au maestro ? Il doit bien ou a bien dû s’asseoir (ou se mettre à califourchon) sur la source du mal, puisque le mal l’a frappé !

C’est important, la logique. Pernicieux aussi, peut-être parce qu’elle finit par vous emprisonner, mais c’est la seule rampe à laquelle on peut s’accrocher pour gravir les degrés branlants de la déduction.

Croyez surtout pas que je pontifie, les jules. Je ne fais qu’avouer une grosse faiblesse. L’homme ne peut progresser que par le raisonnement. Bien sûr, y a l’instinct. Seulement quand il se fout le doigt dans l’œil, le résultat est calamitesque.

Me voyant assis au bord du lit, la donzelle des alpages transhumante de la gamberge, se méprenant sur mes intentions secrètes, ou, plutôt croyant que j’en ai, elle demande obligeamment :

— Vous voulez figue-figue aussi ?

En ponctuant d’une aimable relevée de jupaille.

— Non, non, merci, m’empressé-je.

Mais mon regard fureteur vient de retapisser un truc pas banal. Il s’agit, je vous le dis tout de suite avant qu’il ne se gâte, des jarretières de Fräulein Bovidé. J’ai déjà vu des danseuses de french-cancan avec leurs dessous frisoleurs semblables à de la barbe à grand-papa. Certaines des parmi lesquelles je cause arboraient des jarretières rehaussées de pierreries bidon. Aucune par contre ne s’affublait de pendeloques aussi grosses que celles qui tintinnabulent sur les jambons de la Rösely.

— Vous avez de belles jarretières, lui affirmé-je galamment.

Son œil s’écarquille. Elle se re-méprend et croit que je regrette son offrande. Bonne fille, la v’là qui remonte son rideau de scène.

— Oui, jolies avoue-t-elle. Jarretières françaises… Parisss ! Elles font la cuisse « zegxy ». Porte-bonheur. Amour, beaucoup ! Très fort exgzitation de l’homme. Vous permettez ?

Elle s’avance, me proposant un ventre de charolaise sur le point de véler en même temps qu’une puissante odeur de rouquine propre.

Chacune des jarretières est ornée de deux cabochons scintillants.

J’en saisis un et l’examine de plus près. Rösely croit qu’on va jouer l’Embarquement pour citerne et se met à délacer ses harnais.

— Attendez, attendez, juste une minute, supplié-je.

Je bricole en hâte le cabochon. Il se dévisse comme un capuchon de stylographe. À l’intérieur, vous le savez déjà, se trouve une pile au couillognum. Je jubile. À force de traquer ces saloperies je finis par acquérir une rare dextérité dans l’art de les dépister. Cette fois, n’m’a pas fallu longtemps pour mettre la main dessus !

Bravo, mon San-Antonio. Toujours à la hauteur ! Un crack, quoi ! Non, je m’envole pas, je me rends justice. Sinon, qui le ferait ? Vous, peut-être ? Bande d’ingrats ratiocineurs, jamais contents, râleurs, baveurs, ergoteurs, pires clients ! Les ongles en forme de ronces. Les lèvres comme un anus en action. Le regard qui désoblige tout. Et des pensées salingues, maugréantes, à n’en plus finir, qui font la queue dans vos tronches faisandées et qui croupissent avant de s’écouler. Vous ? Rendre justice au San-A. Plutôt crever, hein ? Garde-chiottes, vous m’avez officiellement promu. Sur le rayon des cagoinsses, pour les grandes diarrhées d’été, les longues constipations automnales. Gaudrioleur fourbu, l’Antonio ! Merci, bien. Lorsque je veux vous prendre les notions exactes, je vais dans un endroit dansant. C’est sur une piste à gambille que je vous trouve fantastiques de vérité. La manière que vous y allez des cannes, mes pauvres. Votre air grave, appliqué, pénétré. Cette sûreté animale ! Grotesques au-delà de tout sur des musiques pas à votre mesure. Vos yeux, à cet instant ! Je pourrai jamais raconter. Un jour je tenterai, mais je promets rien. Ou alors si, je prendrai des photos. Je m’appuierai sur des gros plans pour démontrer. J’aimerais quand même vous la prouver une bonne fois, votre connerie magistrale ! Dans sa vraie splendeur, Slove, serre-ta-cuisse, et lulure… Seuls ! La danse, c’est l’apothéose de votre solitude et la fierté qu’elle vous procure. Ah, la fierté inconsciente ! Un règne ! Des bourreaux ! Je vous mate d’un coin d’ombre, comme l’araignée depuis sa toile. Je mouille. Je me pardonne des choses, me donne quitus. Par comparaison, je finis par me découvrir des relents d’estime pour moi. Bande de danseurs, va ! Trémousseurs !

Toujours est-il que je viens en un tourne-paluche de découvrir la forme du traitement d’Hamboler : les cuisses de sa grosse seringue ! Pour faire la bonne mesure, vu que l’indice de fréquentation restait somme toute assez bas, on lui a cloqué quatre piles à ses somptueuses jarretières.

— Où les avez-vous achetées ? je demande.

— Colporteur ! répond la fille des pâtures. Il a dit, les garder pendant l’amour, tout le temps, grosse egzitation für le monsieur, beaucoup !

– À quoi ressemblait-il, votre colporteur ?

— Vieux. Grande barbe…

Le portrait qu’elle me brosse conviendrait pour illustrer un conte de Perrault. De l’imagerie. Le vieux colporteur aux jarretières enchantées ! Fable ! Ça cadre bien avec le grand chalet et la chambrière au dargeot majuscule, avec les montagnes d’alentour, les costumes nationaux en velours noir, les rubans de Jipsy, la dinguerie des Hamboler. Une harmonie. Les zigs de l’organisation sont fortiches.

* * *

Ma victoire est saluée comme elle mérite par des exclamations enthousiastes.

— Mon cher commissaire, vous vous surpassez, affirme Mme de la Lune. Fichtre Dieu, vous avancez désormais dans cette enquête comme la marée montante sur une grève…

Le chef d’orchestre n’en revient pas.

— En somme, dit-il, cette gueuse de Rösely est la cause du mal qu’elle me reproche ?

— Son véhicule, seulement, maître. Elle tenait à vous exciter, ce qui est tout à son honneur… et au vôtre ! Madame votre épouse est calmée ? m’enquiers-je, en n’apercevant plus la vieille aux cheveux bleus.

— Endormie, dit la marquise. Nous venons de la mettre au lit.

Hamboler agite sa baguette nerveusement. Il ressemble à un métronome emballé.

— Justement, dit-il, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je voudrais bien qu’on me fasse mes soins pendant que je suis tranquille.

— Quels soins ? demandons-nous.

Il désigne Berthe.

— Mais d’après ce qui me fut affirmé bredouille le brave homme, Madame pourrait intervenir efficacement dans mon cas ?

— Casse la tienne, roucoule Berthy. Si vous auriez un endroit tranquille où que vous pouvriez vous relater, cher m’sieur, je vous prendrais ses hanches tenantes.

Le roi de la baguette flottante jette autour de lui un regard apeuré. Traqué, il est, Oskar. Par les deux mégères qui le coincent comme un serre-livres. Entre sa frigide qui lui manipule les actions boursières et le gouffre à crinière qui lui manipule les bourses, il garde sa liberté de manœuvre juste devant le pupitre de son auditorium, à battre la mesure pour des chaises vides. Il vit du Dali, Oskar. Son existence, c’est la gare de Perpignan sur les toiles du génial Salvador. Il possède des fabriques de montres illustres, mais il vit à l’heure des montres molles, embaumé dans ses berlues.

— Soyez gentil, chuchote-t-il, occupez Rösely pendant ce temps, car elle est capable de mal prendre la chose. Chère madame, ajoute-t-il pour Berthe, sortez du chalet. Au bout de la propriété, vous apercevrez un petit pavillon. La clé est sur la porte, attendez-m’y, sol, la, si, do.

Ravie de la tournure romanesque que prennent les choses, la frivole Berthe s’éclipse. Un pavillon au bout du parc, avec la clé sur la porte, vous parlez d’un régal pour une personne dont les lectures sont puisées dans les feuilletons de « La Soirées des Chaumines ».

Elle vaque, la grosse vacca. Court, vole à son devoir de sœur humaine penchée sur les maux de ses contemporains.

La marquise, opportune, propose à Rösely de lui faire les lignes de la main.

La peau de ses battoirs ressemble à l’enduit gratté crépissant certains mas provençaux, à la servante. Pour s’y repérer, faut sauter des ornières, contourner des cicatrices, escalader des veines. Elle est ravie. Elle pâme. Elle dit que c’est la première fois qu’on lui lit l’avenir ainsi. Ça la surexcite à fond. Elle espère beaucoup du futur, comme la plupart des imbéciles. Chez l’andouille humain, l’avenir représente un capital, il l’imagine toujours richement achalandé, nanti de moments somptueux. La caserne d’Ali-Baba ! Y aura qu’à puiser les piastres et les félicités. Il est plein de diams, de beaux chibroques dodus, d’honneurs, d’aventures délicates mijotant au bain-marie en attendant d’être consommées.

— Oh ! Oh ! exclame Mme de la Lune en considérant les cratères qui lui sont proposés. Quelle main !

— C’est la mienne ! répond orgueilleusement la servante.

— Cette ligne de vie profonde ! Regardez, San-Antonio, l’on dirait une vue aérienne du grand canon du Colorado.

Comprenant que sa houri number two est solidement amarrée, le Maestro prend la tangente, sa baguette sous le bras.

— Formidable ! continue notre camarade d’équipée, vous vivrez cent ans, ma fille !

La blondoche fait la gueule et explique que sa mère se porte comme un charme, de même que sa grand-mère et que sa bisaïeule est morte à cent six ans. La perspective de vivre jusqu’à cent, au lieu de la réjouir, lui semble comporter quelque chose de restrictif. Fine mouche, la marquise passe en seconde.

— Votre vie va bientôt changer, annonce-t-elle. Il va se produire un événement important. Cette petite ligne brisée, là, qui se branche sur la ligne de cœur annonce une rupture de contact radicale. Ce sera brusque. Ce sera violent ! Ce sera pénible… Mais il en découlera de grandes choses pour vous. Je vois venir un militaire, avec des galons. Bel homme. Un blond. Très grand…

Les roucoulades de la chambrière couvrent la voix de notre amie.

— Ben, prends pas ton fade à l’avance, ma poule, morigène Bérurier, agacé. Si t’aimes si fort l’uniforme, la prochaine fois je me déguiserai en pompier ! Ah, les gonzesses, dans le fond, y a que le gros drap qui les intéresse.

Comme il achève ses mots, le fracas d’une détonation fait trembler les vitres. Il roule, longuement à travers la montagne, s’enfle, cascade, chuinte en miaulements répétés par des échos aux aguets, repris plus loin, portés, emportés, aspirés par les vallées.

Nous bondissons.

— On dirait un coup de fusil ? dit la marquise.

— Ja, Gewehr ! murmure Rösely !

– Ça vient de tout près, non ? murmure Alexandre-Benoît.

À cet instant[41] des hurlements retentissent à l’extérieur.

— Berthe ! hurle le Gros.

Il est cramoisingue instantanément. Titubant comme un bourdon maladroit, il se jette contre la baie vitrée et la pulvérise bien qu’il s’agisse d’une glace isoplane.

Il fonce, le preux chevalier, piétinant les géraniums et les pétunias helvétiques d’Oskar Hamboler, en direction du pavillon à toit d’ardoise non loin duquel tournoie mollement la fumée du coup de fusil, tel le spectre d’un ectoplasme attardé.

* * *

J’ai beaucoup hésité, mes bonnes pelures.

Parvenu à une pareille culminance de mon récit, devais-je changer de chapitre, comme certains changent de slip après de furtives amours, ou bien, n’exploitant pas l’effet, continuer ma marche en avant dans la savane de cette étonnante aventure ?

Perplexité cruelle ! Tourment d’auteur chevronné de bas en haut.

Mon premier mouvement fut de tourner la page. Mais il y a une grande humilité dans San-A., vous ne l’ignorez plus.

« Nonne houx en ballon pas ! me suis-je dit. Foin de ces trucages pour tireurs à la ligne, tireurs au flan. Du calme ! De la discipline littéraire, mon grand. Réfrène ton goût pour la facilité. »

Ai-je eu tort ou raison ? La facilité n’est-elle pas, en réalité une preuve de richesses ? Et se châtier ne constitue-t-il pas un signe d’avarice intellectuelle ? La sobriété n’engendre-t-elle pas la sécheresse ? Réponde qui peut à ces angoissantes questions dont je me torchonne les voies d’expulsion au demeurant.

Cependant, soucieux de contenter tout le monde et sa femme, j’ai benoîtement opté pour un moyen terme.

Les moyens termes sont toujours des moyens ternes.

Donc ils vous conviennent admirablement.

Aussi, voici ce dont nous allons convenir, mes brutes. Au lieu de démarrer un nouveau chapitre, je te vas vous foutre un chapitre bis. C’est pas génial, dites ?

J’en ai dans le crâne, comme disait ce fou qui se tapait sur les miches !

Tournez, j’arrive.

N bis… donc… comme précédemment

Quand à mon tour j’atteins le pavillon, je découvre Bérurier à genoux sur le seuil, en train de se comprimer le burlingue pour retenir des spasmes stomacaux dont les conséquences pourraient être indescriptibles.

— San-A. ! Mon San-A. ! C’t’horrible, bégaie l’Enflure. Mords un peu c’te vision d’eucalyptus[42] !

Je risque mes deux yeux hardis par l’ouverture. Puis je m’élance. Berthe est là, sur le carreau, la main en sang, la joue en sang, la bouche en sang. Pas morte, non plus qu’inanimée, mais groggy, foudroyée.

Quant à Oskar, il gît simultanément sur le lit et sur le dos, plus vert qu’un champ de poireaux bien irrigué. Lui, est out, totalement. Sa baguette a roulé sur le plancher, dérisoire trophée d’une fée désenchantée. Elle ne s’y trouve pas seule, hélas pour lui. Ah ! mes amis, mes bons et aloyaux amis que j’aime bien malgré mes rebuffades. Ah ! mes chers vous tous, mes frères de vaille que vaille, de rien qui vaille, gens de bon et mauvais esprit, oyez l’affreuse nouvelle. Oskar Hamboler, l’unique, s’il reste à la rigueur un chef d’orchestre, n’est en tout cas plus un homme.

Vous avez lu ces mots fataux ? Plus un homme ! Le principal accessoire de sa virilité a été séparé de lui. Tranché net, comme l’asperge de printemps lorsqu’elle est parvenue à un bon calibrage. Qu’est-ce qu’il disait, Vigny ? Que le son du cor est triste au fond des bois ? Ben qu’il vienne risquer un œil sur le rude plancher de sapin où s’étale l’objet inanimé et sans âme en question ! Qu’il considère ce triste relief et qu’il me dise si la tristesse qui s’en dégage n’est pas pire que ses tonton-tontaine et tonton forestiers. Ça me rappelle un dur souvenir de jadis… Quand je passais mes vacances à la cambrousse, chez grand-mère. Je m’étais lié d’amitié avec un garçon de ferme qu’on appelait le Yougo, au village, vu qu’il s’était pointé de Zagreb, un beau matin. Un grand gaillard à la peau ocre, au nez aquilin, au regard enfoncé. Les terreux lui faisaient la gueule. Déjà que les gars du patelin voisin étaient qualifiés d’étrangers, alors vous jugez, Zagreb… Moi, je le trouvais sympa. Il me racontait les Balkans, j’aimais déjà parler d’ailleurs. Son pays me paraissait tellement beau à travers ce qu’il m’en disait que je me demandais bien pourquoi il l’avait quitté. Le Yougo… Son prénom c’était Josef, son nom finissait par « itch », naturliche. Il travaillait dur et sentait l’animal. Le jour de sa maigre paie, vous savez ce qu’il faisait ? Il achetait une plaquette de beurre, un quart… Et il la mangeait comme on bouffe du chocolat, sans pain, commak, à la main. J’en prenais mal au cœur de le regarder. « Tu vouloir ? » me demandait-il en me tendant la tablette de butter où se lisait l’empreinte de ses ratiches carnassières. Je faisais la grimace. Il riait. « Très bon, ça va bien, ça va bien, très bon » qu’exclamait le Yougo. Un jour la nouvelle a couru comme ce que les grands z’écrivains appellent « une traînée de poudre » : le Yougo allait se marier avec la Marie Vinet, une vieille fille de l’endroit qui vivait seule avec son père impotent. Officiel ! Il attendait ses papelards de Yougoslavie, des autorisations de France, tout un chize administratif, quoi ! Vous parlez d’un cri dans la contrée ! La Marie, nobody s’en occupait, vu qu’elle tournait rance dans sa fermette, mais qu’un Yougo se l’octroye, alors là ça ne jouait plus. Y avait abus de confiance. Crime de lèse-paysannerie. Ça ressemblait à quoi, cette graine du pays marida à un boyard ? Vous imaginez ce grand scandale ? La race qui se fourvoyait, virait au chiendent, périclitait lamentablement. On a déclenché des représailles dans le bled. La tracasserie s’est instaurée, est devenue institution locale. Je vous passe les inscriptions sur les murs de la Marie. Les banderoles que des sournois arrimaient entre les cornes de ses vaches ; et les tristes farces signées anonymes qu’on faisait au Yougo, comme par exemple de lui envoyer des petits paquets de merde par la poste, ou bien de le lapider à coups de pommes de terre, quand, le crépuscule venu, il rentrait des lointains labours, à califourchon sur le bourrin de son employeur. Je me rappelle plus le temps que ça a duré, cette furia péquenote. Des semaines, je suppose. Peut-être même des mois. Le Yougo semblait stoïque. Il répondait rien, subissait tout avec une apparente résignation. Et puis un matin de soleil, vous savez ce qu’il a fait, le grand bougre ? Il est allé dans un pré bordé d’une grande haie de noisetiers. Il y a creusé un trou. Il a empli le trou de bois mort. S’est couché dessus. Il s’est arrosé d’essence et s’est foutu le feu, comme un bon bonze (acidulé).

C’est le facteur qui l’a découvert, agonisant, aux deux tiers cramé en montant du bourg pour sa tournée. Les derniers gémissements du moribond l’ont alerté, l’odeur aussi. Il a contourné la haie et aperçu mon copain dans les flammes, spectre d’homme déjà. Il ne pouvait plus rien pour lui, que de le voir mourir en appelant au secours.

Moi, je suis venu en vacances la semaine d’après le drame. Vous jugez du choc pour un môme ! Brûlé ! Le Yougo s’est brûlé ! Je me suis rendu sur les lieux. J’ai vu le trou noir jonché de cendres redoutables. Le lieu sentait le bois brûlé mouillé et aussi une odeur plus subtile, quasi suave. Je ne parvenais pas à me défasciner l’œil. Comme je m’apprêtais à me barrer, j’ai avisé quelque chose dans l’herbe. Un pouce ! Un pouce tout jaune, avec un grand lambeau de peau calcinée long d’au moins quinze centimètres. Je me suis sauvé, fou de terreur.

Oui, le pauvre truc au maestro me remet en mémoire le pouce du Yougo qui a pourri dans l’herbe, là-bas dans un coin vert de mon passé. Il a la même forme, presque ! Et aussi cette couleur honteuse de débris d’homme. Je vous dégoûte ? Tant mieux ! J’avais prévenu au départ que je lâcherais de la vapeur nocive. Toussez un bon coup et passez outre. Enfin quoi, tonnerre de Dieu, vous savez ce qui vous guette quand vous san-antoniaisez, non ?

Je suis pas sur la grande carte, mes drôles ! Avec bibi c’est la tambouille façon routier. Le velouté de ceci, la sauce suprême de cela et les délicats consommés, je les laisse aux spécialistes de la plume dans le train.

Je m’agenouille auprès de Berthe. Je me sens une immense tendresse pour elle. Elle est tragique et un peu ridicule, la Gravosse, ainsi terrassée. D’un regard preste j’essaie de dresser son bilan : une vilaine plaie à la main, une entaille à la joue, quelques dents cassées. Balle explosive ! Rien de très grave pour notre vaillante Bérurière.

— Vous souffrez beaucoup, ma pauvre amie ? je lui susurre.

— Assez, oui. J’espère que je ne suis pas défigurée ? s’inquiète la coquette.

— Du tout : une éraflure. Vous n’avez rien vu ?

— Je m’ai rendu compte de rien. Sur le moment, m’a semblé qu’on me foutait un coup de pied dans la figure, articule-t-elle péniblement.

— Ah ! chérie, ma grosse jolie, mon tendre amour, ma toute belle ! pleurniche Bérurier en s’approchant.

Il avance sur ses genoux, le Dodu.

— T’es vivante ! T’es vivante ! aboie-t-il en la pressant contre lui. Rien de cassé ! Saine et oise ! Sauf-conduit ! Seine et chauve ! Scène et sauve ! Merci.

Une petite voix, qui est déjà d’eunuque, se glisse dans la grande scène du Te Deum.

— Je m’excuse, balbutie Oskar Hamboler, quelqu’un pourrait-il me redonner ma baguette ?

Sa baguette, oui.

* * *

Une ambulance à deux places vient d’évacuer nos braves victimes sur l’hôpital de Saasfépa.

Mme Hamboler, gavée de sédatif dort toujours, ignorante du nouveau drame qui vient de se jouer (toujours comme expriment les grands stylistes). Rösely sanglote dans un fauteuil.

— Allons, allons, lui dit l’infatigable Mme de la Lune, du courage, ma fille, ç’aurait pu être pire. La chirurgie a fait de tels progrès. On réussit des greffes si spectaculaires…

Mais la vachasse n’a pas besoin de consolations. Elle préfère que son destin suive son cours, sans la participation du corps médical.

— C’était dans ma main, ici, vous le dire ! pleurniche-t-elle. Vous m’annoncez que le contact va se rompi. Je l’ai vu rompi, même qu’il était sur le plancher !

Elle lève les yeux sur le grand gendarme blond, aux galons plus scintillants qu’un balancier d’horloge neuchâteloise, venu investiguer à la suite de mon appel.

L’homme lui sourit.

— N’avais-je pas raison ? me dit la marquise, lorsque je prévoyais que ces brigands s’en prendraient à Berthe ?

— Si, madame, conviens-je, et je rends hommage à votre perspicacité.

— Cette petite Bérurier est leur ennemie. Ils veulent coûte que coûte la neutraliser.

— On le dirait.

— Et ils y mettent le prix, ces monstres ! Elle a bien failli y passer ! Nous sommes surveillés, commissaire. On nous observe, on nous suit ! Que dis-je : on nous précède !

La sonnerie du téléphone retentit. Rösely reprend son regard au regard égrillard du policier. Elle tend sa main bourrée de présages vers le téléphone et décroche.

— Ja, wer ist da ?

Elle écoute, fronce son nez poilu…

— Was ? Kommissaire Zantonio ?

— C’est pour moi ! empressé-je.

Surprise, c’est la voix du Vieux ! Comment il se débarbouille pour me piquer à la volée, le Big Boss, je ne le saurai jamais. Le flair, je suppose ? Et puis aussi une localisation constante de ses effectifs. Il livre plusieurs parties d’échecs à la fois et sait où se trouve chacune des pièces.

— Vous tombez bien, monsieur le directeur ! m’exclamé-je, figurez-vous…

— M’en fous, rentrez ! coupe l’homme à la chevelure en cuir de Cordoue.

Vous jugez de mon interloquade ! Jamais il ne m’a parlé sur ce ton, le Vieux ! Dites, il a pris un coup de goumi sur le cigare, ou quoi ?

— Mais, monsieur le directeur, il se passe ici des choses d’une gravité exceptionnelle et…

— M’en, fous, je vous dis ! égosille le Dirlo. Rentrez immédiatement, San-Antonio. Quoi qu’il se passe là-bas, ce n’est rien, entendez-vous ? RIEN à côté de ce qui se passe ici.

Et il raccroche.

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