Chapitre 18

Et tout de suite après ça, le Cœur-en-Or poursuivit sa route comme si de rien n’était, hormis un aménagement intérieur remanié non sans une certaine recherche : plutôt plus vaste, et traité en délicats dégradés de bleu et de vert. Au centre, un escalier en colimaçon (ne menant nulle part en particulier) jaillissait d’une gerbe de fougères et de jonquilles, avec à proximité un cadran solaire dont le socle recelait le terminal de l’ordinateur. Un jeu de miroirs et d’éclairages savamment disposés créait l’illusion de se trouver dans une serre dominant un vaste jardin à l’ordonnancement exquis. À la périphérie de cette zone de verdure étaient disposées des tables à dessus de marbre sur des piétements en fer forgé admirablement ouvragés. Lorsqu’on examinait la surface polie du marbre, des silhouettes d’instruments apparaissaient et dès qu’on l’effleurait, ces instruments se matérialisaient instantanément sous vos doigts. Vus sous l’angle correct, les miroirs s’avéraient refléter toutes les données voulues même si la source exacte de ces réflexions était loin d’être claire. À vrai dire, c’était sensationnellement beau.

Mollement étendu sur une chaise longue en osier, Zaphod Beeblebrox demanda :

— Que diable s’est-il donc passé ?

— Eh bien, dit Arthur, allongé au bord d’un petit bassin, j’étais juste en train de montrer le bouton du générateur d’improbabilité… » il indiqua la direction de son emplacement initial mais à la place trônait à présent une plante verte.

— Mais où sommes-nous ? demanda Ford qui était lui-même assis sur l’escalier en colimaçon, un Pan Galactic Gargle Blaster bien frappé dans la main.

— Exactement là où nous étions avant, j’ai l’impression… dit Trillian, tandis que tout autour d’eux les miroirs leur révélaient soudain l’image du paysage désolé de Magrathea qui continuait effectivement de défiler sous eux.

Zaphod bondit de son siège :

— Mais alors, qu’est-il arrivé aux missiles ?

Une nouvelle image, surprenante, s’inscrivit sur les miroirs :

— Il semblerait, indiqua Ford, dubitatif, qu’ils se soient transformés en un pot de pétunias et un cachalot apparemment très étonné…

— Avec un facteur d’improbabilité », intervint Eddie, qui lui, n’avait pas changé d’un poil, « de huit millions sept cent soixante-sept mille cent vingt-huit contre un. »

Zaphod fixa Arthur :

— Vous aviez pensé à ça, Terrien ?

— Ben, dit Arthur, tout ce que j’ai fait, c’est de…

— Ce fut une excellente initiative, savez-vous ! le coupa Zaphod. Enclencher le générateur d’improbabilité durant une seconde, sans avoir au préalable activé les écrans de contrôle. Mais mon garçon, vous nous avez tout bonnement sauvé la vie, vous vous rendez compte ?

— Oh ! dit Arthur, eh bien, ce n’était rien, vraiment…

— Non ? dit Zaphod. Oh ! bon, dans ce cas n’en parlons plus. O.K., l’ordinateur, fais-nous atterrir.

— Mais…

— J’ai dit : n’en parlons plus.


Une autre chose dont on omit de parler, ce fut que (contre toute probabilité) un cachalot s’était soudainement matérialisé à plusieurs kilomètres au-dessus de la surface d’une planète étrangère.

Et vu qu’une telle position se révèle difficilement tenable pour un cachalot, la pauvre innocente créature eut fort peu de temps pour assimiler son identité de cachalot avant de devoir assimiler l’idée de ne plus être un cachalot du tout.

Voici donc la consignation détaillée de l’ensemble de ses pensées depuis le moment où commença son existence jusqu’à celui de sa fin :

Ah… ! Que se passe-t-il ? songea-t-il.

Euh, excusez-moi mais… qui suis-je ?

Hello ?

Pourquoi suis-je ici ? Quel est le but de ma vie ?

Que veux-je dire par : qui suis-je ?

Du calme, ressaisissons-nous maintenant… oh ! mais que voilà une intéressante sensation, qu’est-ce que c’est ? Comme une impression de creux, de picotement dans mon… dans mon… bon, je suppose que je ferais mieux de commencer d’abord par trouver des noms pour les choses si je veux espérer progresser dans ce que, pour la beauté de ce que j’appellerai ma démonstration, j’appellerai le monde, alors appelons ça mon estomac.

Bon. Oooooooooh mais, c’est que ça s’amplifie ! Eh mais… qu’est-ce que c’est que ce sifflement rugissant entourant ce qu’à l’instant même je viens de décider de baptiser ma tête ? Peut-être que je peux appeler ça… le vent ! Est-ce un nom bien choisi ? On fera avec… peut-être que j’en trouverai un meilleur plus tard quand j’aurai découvert à quoi ça sert. Ce doit certainement être quelque chose de très important, vu tout le sacré foin qu’il peut faire. Eh… et ça, c’est quoi ? Cette… appelons ça une queue – ouais, queue. Eh ! Je sais drôlement bien en battre, non ? Waoh ! Waoh ! C’est super ! Ça n’a pas l’air de donner grand-chose mais je trouverai sans doute plus tard pour quoi c’est fait. Voyons maintenant… ai-je édifié une image cohérente du monde ? Non.

Tant pis, hein ! C’est déjà tellement excitant ! Toutes ces choses à chercher ! Toutes ces choses à découvrir ! La tête m’en tourne à l’avance…

À moins que ce ne soit le vent ?

Il y a un sacré vent maintenant, non ?

Et waoh… ! Eh ! Qu’est-ce que c’est que cette chose qui me fonce soudain dessus très vite ? très très très vite ? Si grosse, et plate, et molle… il faudrait que je lui trouve un nom évocateur… voyons : grosse… molle… grolle ? Sole ? Sol ! C’est ça ! Voilà un bon nom : le sol !

Je me demande si on va être copains, tous les deux ?

Et tout le reste, après un brusque grand choc mou, ne fut plus que silence.


Fait passablement curieux, la seule chose à traverser l’esprit du pot de pétunias pendant sa chute, fut :

— Oh ! non, pas encore !

Bien des gens ont estimé que si nous savions exactement pourquoi le pot de pétunias avait pensé ça, nous en saurions bien plus sur la nature profonde de l’univers que ce n’est le cas à l’heure actuelle.

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