8 LA QUATRIÈME VISITE

— Vous ne fermez pas le portail à clé ?

— Pff, à quoi bon !

Il n’a pas insisté. Nous avons regagné la 403 de Ferrie. J’ai ouvert la portière à Mme Dravet. L’autre était déjà installé à son volant. Je disposais de quelques secondes.

— Qu’avez-vous fait du corps ? ai-je demandé dans un souffle.

— Laissez-moi, vous voulez donc me perdre ? Rentrez chez vous, j’irai vous voir demain.

Le conducteur a demandé surpris :

— Ça ne va pas ?

Pour toute réponse, elle s’est assise auprès de lui et a fait comme si elle n’avait pas entendu la question.

L’auto a démarré. Il était un peu plus d’une heure à la montre du tableau de bord. J’étais à bout de forces ; il me semblait que j’allais m’évanouir, moi aussi, et pour tout de bon.

Trois cents mètres plus loin, j’ai frappé l’épaule du conducteur.

— Voulez-vous arrêter ? J’habite ici. Je pense qu’il est inutile que je vous accompagne, n’est-ce pas ?

Il a freiné aussitôt avec empressement.

— En effet, c’est pas la peine.

Il n’était pas mécontent de rester seul avec la femme. Ça l’émoustillait. Il venait de passer plusieurs mois à dorloter une épouse enceinte et il avait besoin de récréation.

— Mes hommages, Madame.

Elle m’a tendu la main par-dessus le dossier de son siège.

— Merci pour votre obligeance, Monsieur.

Ferrie m’a broyé énergiquement les phalanges.

— Au plaisir.

En quittant l’auto, j’ai éprouvé un serrement de cœur.

Je suis resté planté au bord du trottoir jusqu’à ce que les deux feux rouges eussent disparu.

Une brusque apathie ensevelissait le quartier dans cette torpeur hébétée qui suit les festins. Les fenêtres s’éteignaient dans les falaises noirâtres des immeubles. Je me sentais seul, plus seul que je ne l’avais jamais été. Plus seul que devant le cadavre d’Anna ; plus seul que dans le box des Assises ou dans ma cellule. Je ne comprenais rien au comportement de Mme Dravet. Pourquoi avait-elle fait disparaître le corps de son mari ? Pourquoi cet évanouissement feint ? Pourquoi le prétexte du sac à main oublié à l’église, puisque tout cela était faux ?

La pensée des deux petites étoiles rouges souillant sa manche m’obsédait davantage encore. À un certain moment, je me suis dit qu’elle avait tué son mari et qu’avec l’aide d’un complice… C’était fou, extravagant ; mais j’étais prêt à tout imaginer et à tout croire.

À quelques mètres de moi, la façade déprimante de ma maison se dressait comme un remords. C’était toute mon enfance, c’était ma mère qui m’attendait derrière ce grand mur écaillé. J’avais tout gâché, tout tué : mes souvenirs et ceux qui les avaient faits.

J’ai boutonné mon pardessus le plus haut possible, j’ai fourré mes mains dans mes poches et je suis retourné, en rasant les murs, jusque chez Dravet.

J’en avais assez de ce mystère : il me fallait une franche explication avec la jeune femme. J’étais décidé à la menacer si besoin était pour la faire parler.

Je me suis souvenu qu’elle avait négligé de fermer le portail à clé et j’ai pénétré dans la cour de l’atelier.

D’obscurs reflets dansaient dans les grandes vitres. Un univers fantasmagorique grouillait dans ces longs panneaux de verre opaque. Il fallait les fixer un bon moment avant de comprendre que c’étaient les nuages pourris de décembre qu’on y voyait déambuler.

J’ai attendu près d’un quart d’heure, en inspectant ces lieux conçus pour le travail. J’aimais la forte odeur de papier, si franche. Je trouvais émouvant cet amoncellement de rames, pareil à une forteresse.

Mme Dravet tardait à revenir. Comme il faisait de plus en plus froid, je me suis mis à l’abri dans la cabine d’un des camions. Ceux-ci étant tournés face au portail, je pouvais surveiller l’entrée à travers le pare-brise.

Que faisait-elle en compagnie de Ferrie ? Ils étaient allés à l’église ; elle avait feint de chercher son sac, peut-être même l’avaient-ils réclamé au presbytère ? Mais ensuite ? Il ne fallait pas un quart d’heure pour accomplir ces fausses recherches. Or cela faisait maintenant plus d’une demi-heure qu’ils étaient partis !

La fatigue m’engourdissait plus fortement que tout à l’heure dans l’église. J’ai relevé le col de mon pardessus et me suis acagnardé à la banquette en allongeant mes jambes sur le siège. Je n’ai pas tardé à m’assoupir.

Ce n’était pas du sommeil, mais une espèce d’état second qui en tenait lieu, une totale relaxation. Je gardais conscience ; seulement les choses qui m’environnaient n’avaient plus de réalité. Je devenais insensible au froid, indifférent à la situation. Ma curiosité s’émoussait et Mme Dravet n’était plus qu’un souvenir d’une femme aimée que j’avais tuée voici très longtemps.

Le ronflement d’une auto devant le portail ; le brusque arrêt de son moteur, un double bruit de portières claquées ! En un éclair j’ai été réveillé, lucide, d’une lucidité aiguisée par le repos que je venais de prendre.

J’ai voulu descendre du camion, mais il était trop tard : le portail commençait de s’ouvrir.

D’un geste vif j’ai abaissé le pare-soleil et me suis plaqué contre le dossier du siège… Dans la nuit, il ne devait pas être possible de me voir.

Mme Dravet est entrée, escortée de Ferrie. L’homme au manteau de cuir lui tenait familièrement le bras. Elle est restée un instant appuyée au portail.

— Merci, a-t-elle murmuré… Merci pour tout.

L’autre lui a lâché le bras pour lui caresser le cou d’un geste conquérant. J’ai failli me ruer hors de la cabine pour aller lui casser la figure. Ç’a été un coup de jalousie aiguë, semblable à celui qui m’avait saisi, certain jour. Un besoin de détruire l’objet d’une trahison. J’ai vu rouge. Et puis, brusquement, ma colère s’est évanouie : elle venait de lui saisir le poignet afin de lui faire retirer sa main.

— Vous voyez bien que vous avez eu un réveillon tout de même, disait Ferrie.

Je me suis permis un geste dans ma cachette. J’ai dégagé mon avant-bras pour consulter ma montre et j’ai eu un haut-le-corps. Elle indiquait cinq heures dix. Ainsi, ils étaient restés partis plus de quatre heures.

J’ai eu un moment de doute et j’ai même porté ma montre à mon oreille pour voir si elle marchait. Son tic-tac paisible m’était resté familier. Lorsque la veille on me l’avait rendue, au greffe de la prison, mon premier geste avait été de la remonter et de fixer la petite trotteuse des secondes. Elle s’était remise en marche docilement.

— Vous voyez, Madame Dravet, ç’aura été pour moi un Noël pas comme les autres…

— Pour moi aussi.

— Bien vrai ?

L’imbécile ! Il avait la voix noyée et j’étais certain qu’il devait promener sur elle des yeux de poisson mort.

— Vous êtes une femme si extraordinaire.

— Il y a longtemps qu’on ne m’a pas dit ça !

Elle avait dû lui parler de sa détresse conjugale, à lui aussi. Peut-être même avait-il eu droit au récit de la naissance de Lucienne ?

— Vous voulez venir prendre un dernier verre ?

Il ne s’attendait pas à cette proposition et n’a pas pu répondre tout de suite. J’étais certain qu’il lui avait fait une cour assidue pendant la nuit. Elle l’avait subie gentiment, mais en gardant ses distances, et brusquement, alors qu’il n’y avait plus d’espoir pour lui…

— Vous croyez que j’ose ?

— Pourquoi pas ? C’est Noël après tout !

Ils ont traversé la cour et sont passés à quelques centimètres de moi. Mme Dravet a ouvert la porte du couloir. Puis il y a eu le raclement de la grille du monte-charge. J’ai attendu un peu avant de descendre du camion.

Au lieu de m’en aller, je suis entré dans le bâtiment. À tâtons, j’ai gagné l’escalier et je me suis mis à en gravir les marches à pas précautionneux, m’arrêtant à chaque degré pour écouter.

Je les entendais parler, mais je ne comprenais pas ce qu’ils disaient. Leurs voix composaient un ronron sourd et continu. Et soudain, il y a eu un appel :

— Jérôme ! criait Mme Dravet. Tu es là ? Jérôme ?

Mon sang n’a fait qu’un tour. Cette femme était-elle folle ? Pourquoi se mettait-elle à appeler son mari, alors qu’elle le savait mort ?

Je me suis plaqué au mur, le cœur fou.

— Jérôme ?

Brusquement il y a eu un grand cri. Un cri d’effroi, un cri de folie.

La voix sourde de Ferrie balbutiait :

— Madame… Allons, Madame… Madame…

Ensuite plus rien. Un silence vertigineux, rendu plus intense par l’obscurité de l’escalier. Un silence qui était déjà comme un aspect de la mort.

Je ne bougeais pas. Je respirais menu. J’ignore combien de temps s’est écoulé ainsi. J’aurais dû disparaître, mais une force obscure m’obligeait à rester. Je voulais savoir. De toute évidence, « ils » avaient trouvé le cadavre de Jérôme Dravet. Mais où sa femme l’avait-elle dissimulé ? Et pourquoi l’avait-elle déplacé ? Pourquoi avait-elle retardé l’heure de cette découverte ? Pourquoi ? Pourquoi ? Le cauchemar devenait insoutenable…

La porte s’est ouverte, au-dessus de moi. Un long rectangle de lumière blonde s’est plaqué contre la grille du monte-charge. Il y a eu la silhouette mince de la jeune femme sur cet écran de clarté.

Un jeu d’ombres. Non : une tragédie d’ombres. L’homme au manteau de cuir voulait la retenir car elle fuyait.

— Je vous en prie. La police arrive tout de suite. Restez calme, Madame. Je vous le demande… Je sais bien que c’est affreux, mais il le faut… Allez, venez… venez…

Et il l’a entraînée dans l’appartement, sans refermer la porte.

Je fixais le rectangle de lumière et j’écoutais les brefs sanglots de Mme Dravet.

J’ai compris qu’il fallait filer à tout prix. Si la police me trouvait ici, je risquais le pire.

Sur la pointe des pieds, j’ai commencé de redescendre les marches de pierre. Mais comme j’arrivais aux derniers degrés, la sirène aigrelette de Police-Secours a éclaté, vibrante et toute proche. J’ai cru que j’allais défaillir.

La sirène s’est tue. Le portail a grincé légèrement.

J’étais pris dans cet escalier comme dans une nasse. Je n’avais plus que la ressource de remonter pour retarder l’échéance.

J’ai donc regrimpé l’escalier sans me donner la peine d’étouffer le bruit de mes pas. Peut-être y avait-il un moyen de fuir par le toit ? Je me rappelais la lucarne percée tout en haut de la cage du monte-charge.

Je suis parvenu sur le palier illuminé. J’ai coulé un bref regard pour m’assurer que ni Ferrie ni Mme Dravet ne se trouvaient devant la porte. Ils n’y étaient pas. Seulement j’ai vu autre chose, et cet autre chose m’a fait douter de ma raison : par l’enfilade des portes, restées ouvertes, j’apercevais distinctement le cadavre de Jérôme, blotti sur le canapé dans sa position initiale.

Mais déjà j’avais dépassé le palier et je commençais à douter de cette vision, à décider qu’il s’agissait d’une hallucination.

Un étroit escalier de bois continuait vers les combles. Je l’ai gravi aussi vite que j’ai pu. Déjà, les pas des policiers retentissaient en bas. Je me suis figé. Impossible de retrouver mon souffle. J’avais la poitrine bloquée dans un terrible étau. Il y avait en bas des exclamations, des chuchotements…

Ma situation était intenable. Si les policiers s’aventuraient dans l’escalier, ils allaient me découvrir et alors je ne pourrais jamais leur faire admettre que je me trouvais là uniquement en qualité de témoin trop curieux. Le petit escalier n’allait pas plus haut. Que faire ?

Avec des gestes infiniment prudents, infiniment glissants, j’ai palpé le mur. Mes doigts étaient devenus des doigts d’aveugle, ils possédaient soudain une espèce de voyance tactile.

J’ai senti la rugosité d’une porte. J’ai trouvé un loquet, je l’ai tourné, lentement, lentement. Je priais Dieu pour que ce pommeau répondit à ma pression.

Da porte a obéi. Elle a émis un léger craquement et ce faible bruit m’a fait l’effet d’un coup de canon. Quelques secondes d’une immobilité totale m’ont permis de reprendre courage. J’ai poussé la porte avec d’infinies précautions. L’espoir renaissait. J’avais oublié le mort du dessous, la comédie de Mme Dravet et la police pour ne plus songer qu’à mon salut. Je savais que tous les greniers comportent des tabatières.

Si j’en découvrais une, j’étais peut-être sauvé. Mais plus j’avançais, plus le noir s’épaississait. Je coulais à pic dans les ténèbres. Elles m’engloutissaient impitoyablement, comme l’eût fait la terre sombre d’un marécage.

Une fois dans le grenier, j’ai entrepris de refermer la porte. J’agissais avec plus de précaution encore qu’à l’ouverture.

Lorsque le battant a été entièrement repoussé et qu’a eu joué le pêne du loquet, il m’a semblé qu’un formidable rempart venait de se dresser entre la police et moi.

J’ai attendu un moment encore. Je vivais en pointillé, par spasmes.

Sous moi, c’était plein d’allées et venues, de paroles inaudibles, de sonneries de téléphone.

« Ils » devaient alerter des ambulanciers, prévenir le parquet. Allaient-ils fouiller la maison ?

Une autre peur, beaucoup plus sournoise, me tenaillait maintenant. Je savais que Mme Dravet avait un complice. C’était fatal, puisqu’en son absence, cadavre de son mari avait été ramené au salon.

Or celui — ou celle — qui avait exécuté cette effroyable manutention se trouvait peut-être encore dans les locaux. À moins que ceux-ci ne comportassent une autre issue que j’ignorais. À moins aussi qu’il ne se soit enfui pendant que je somnolais dans le camion.

Peut-être était-ce à l’intention de ce complice que Mme Dravet avait négligé de fermer le portail à clé en partant ?

Si le complice était dans la maison, il occupait peut-être ce grenier ? Je l’imaginais, tapi dans l’obscurité, près de moi, s’apprêtant à m’égorger à la moindre alerte. Je croyais percevoir le bruit léger d’une respiration. J’essayais de me contrôler, de me dire qu’il s’agissait de la mienne, l’effroi continuait de croître.

À plusieurs reprises j’ai eu envie d’ouvrir cette porte et de descendre vers les policiers.

Ce qui m’en a chaque fois empêché, c’est la pensée de la jeune femme qui se débattait avec eux. Elle m’avait à plusieurs reprises demandé de disparaître et je n’avais pas tenu compte de ses exhortations. Je m’étais obstiné à m’imposer, à la poursuivre ! Si je me montrais, tout était perdu pour elle autant que pour moi.

— Il y a quelqu’un ? ai-je soufflé.

Personne ne m’a répondu et ma voix a réussi ce que ma raison n’avait pu faire : elle m’a calmé.

Si la femme de Dravet avait eu un complice, celui-ci n’aurait pas été assez stupide pour attendre la venue de la police sur les lieux du drame.

L’escalier est devenu très bruyant.

« Ça y est, ai-je pensé, ils fouillent la maison et les ateliers. »

J’ai attendu, fou d’anxiété, pensant que la porte allait s’ouvrir brutalement et que j’allais recevoir en pleine figure le faisceau d’une lampe électrique.

Mais cela tardait. Parfois les allées et venues cessaient. Et au moment où je commençais d’espérer, elles reprenaient.

Je traversais des instants d’espoir, de confiance même ; et, à d’autres moments, j’avais envie de crier de peur et de misère.

Je me sentais trop près de l’escalier. J’ai reculé doucement. Mon coude a heurté un encadrement de porte et j’ai senti que je parvenais dans un espace plus vaste. J’ai cherché une tabatière, mais il n’y en avait toujours pas. J’ai tendu le bras pour toucher le toit mais je n’ai rencontré que le vide.

Comme j’essayais de me déplacer encore, j’ai buté contre quelque chose. Ce devait être un berceau (sans doute celui de Lucienne lorsqu’elle était un bébé) car j’ai senti la forme de la barre servant à le pousser et cela s’est déplacé en produisant un cliquetis.

Le bruit a réveillé toutes mes angoisses. L’avait-on perçu, du dessous ?

Je ne devais absolument plus bouger, sinon je risquais de renverser quelques-unes de ces vieilleries qu’on entrepose dans les greniers. Avec d’infinies précautions je me suis allongé par terre, sur le plancher. J’ai rencontré les franges d’un vieux tapis et j’ai posé ma joue dessus.

La politique de l’autruche a du bon parfois. Les yeux fermés, le corps immobile, je me sentais invulnérable. Même si quelqu’un montait jusque-là et inspectait le grenier au moyen d’une lampe électrique, il serait possible qu’il ne me voie pas.

Je me reprenais à espérer. Bien qu’on eût manipulé le cadavre, le suicide de Dravet restait sans doute probant et les autorités se contenteraient de souscrire aux formalités d’usage.

J’ai perçu le timbre d’une ambulance, des claquements de portières, des appels…

On continuait de marcher et de parler au-dessous. La petite exclamation métallique du téléphone qu’on raccrochait retentissait très souvent. Plus tard, il y a eu des cris, des larmes, j’ai alors pensé qu’on avait prévenu la famille de Dravet et que c’étaient ses parents qui gémissaient de la sorte.

Je regardais ma montre. Son cadran lumineux faisait une minuscule tache phosphorescente. Dans ce noir intégral, les chiffres se détachaient d’une façon hallucinante. Je ne voyais pas le boîtier, mais seulement ce bracelet de chiffres et les deux aiguilles acérées.

Six heures… Six heures vingt… Sept heures moins le quart…

Cela faisait une heure et demie qu’on avait découvert le corps. Donc on ne fouillerait pas les locaux. Si la police avait eu des doutes, elle aurait perquisitionné tout de suite.

Étais-je sauvé ?

Je n’osais trop y croire. Il me resterait encore tellement d’obstacles à franchir. Il faudrait que je sorte de ce grenier, que je descende l’escalier, que je traverse la cour.

Si Mme Dravet n’était pas seule, comment expliquerais-je ma présence dans les bâtiments ? Et si elle quittait ceux-ci, comment franchirais-je les portes verrouillées ?

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