CHAPITRE VIII
LA VÉRITÉ ESQUIVE L’HOMME
Michael Heinz tire sur les guides et les roues s’immobilisent. Le marchepied. Puis les degrés usés de la petite gare. Unding lève les yeux vers le cadran et se dit qu’il faut changer la métaphore de la roue. Car les rayons ont beau tourner, la jante est toujours immobile. Défile alors dans son cerveau une longue guirlande d’images. Ses rencontres avec Münchhausen (Unding n’est pas le seul à l’avoir constaté) ont toujours accéléré et renforcé les pulsations des idées, donnant libre cours, jusqu’à n’en plus pouvoir, à la fantaisie. Alors, sous le martèlement rythmique des roues, dans le balancement du wagon, le crayon d’Unding ne lâche pas ses doigts, il galope sur les lignes bleues, traçant les contours d’un nouveau poème. Le train approche de Berlin, quand le titre surgit : « Adresse aux dossiers de chaises. » Il est, sur le navire des mots comme ailleurs, de ces instants de naufrage où l’âme siffle : « Tout le monde sur le pont ! » De partout, des couchettes bercées par la vague, des portes closes et même de l’obscur trumeau, les mots s’empressent, au signal, de remonter à la surface des pages, tantôt sur la crête, tantôt dégringolant dans les creux, comme le pont du navire dans la tempête. Absorbé par sa tâche, Unding a manqué la Friedrichstrasse-Banhof et, descendu à Moabite, il marche à travers la ville, les oreilles si pleines des résonances de ses strophes qu’il n’entend ni le martèlement des roues ni le vacarme des hommes.
Il lui faut atteindre le seuil de la chambre, avec sur la porte l’inscription : « Ernst Unding », pour qu’il se rappelle où il est, qui il est.
Un sommeil profond fait ensuite avancer la flèche des heures de neuf unités. Assis sur le lit, jambes pendantes, Unding insère ses pieds dans ses chaussures mais il n’a pas le temps d’attacher les lacets que l’hier, inondant sa mémoire, s’empare de sa conscience fraîche et dispose. Les péripéties du voyage à Bodenwerder lui apparaissent, irréparables. Une pensée fugitive : « Puisque j’étais venu l’aider, que n’ai-je rien dit ? En quoi le silence peut-il être de quelque secours ? » À son chevet, ses écritures de la veille. Unding promène son regard sur les pattes de mouche au crayon et a un rire amer : « C’est bien cela : j’ai pu m’adresser aux dossiers de chaises, alors pourquoi pas à un homme ? » Cependant, les mots manuscrits agrippent ses pupilles et le poète ne voit pas que les strophes inabouties rivent à nouveau les doigts sur le papier, que la volonté du poème s’est substituée à la sienne. Il revoit la salle imaginaire avec, en perspective, les rangées de créatures en bois, à l’infini. Chacune a, devant et derrière, un dossier sur quatre pieds figés et arqués. Plongeant des yeux dans ces alignements serrés, le poète martèle de mots les dossiers inertes, cédant à l’emphase du désespoir. Il parle de l’impossibilité d’entendre toutes les pensées qui voudraient devenir des mots, de Beethoven, sourd, jouant d’un clavicorde aux cordes dévissées sous les petits marteaux. Il s’émerveille de la noble franchise de ses non-auditeurs et les donne en modèle aux hommes qui dissimulent lâchement qu’eux aussi, quoi qu’on en ait, ne sont que des dos sur des pattes vissées au sol. De strophe en strophe, enflammé de colère, de tristesse, il écrit… Mais il n’est pas bien de jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule d’un poète lyrique, quand il s’adresse au dossier de sa chaise, et non à vous.
Quoi qu’il en soit, il faut attendre le crépuscule, à l’heure où l’air prend la teinte des lignes de graphite, pour que le brouillon du poème soit achevé et que le crayon lâche les doigts. Unding n’a rien mangé de la journée. Jetant son manteau sur ses épaules, il sort dans la rue vespérale et pousse la porte de la première taverne venue. Armé d’un couteau, d’une fourchette et d’une paire de mâchoires, le poète affamé a tôt fait de venir à bout d’une portion de saucisses. Du chou ne demeure qu’une légère odeur de chou, quant aux œufs sur le plat, c’est en vain qu’ils le fixent de leurs yeux jaunes implorants. Ayant repoussé le premier assaut de la faim, Unding tend le bras vers sa chope de bière, la rapproche de lui, quand soudain ses doigts lâchent précipitamment l’anse de verre : à la surface du breuvage, heurtant les parois à facettes, gonflent et crèvent de minuscules bulles d’écume, exactement semblables à celles qui, quelques années plus tôt, lui ont permis de rencontrer Münchhausen. La crise d’égoïsme que les historiens d’art ont accoutumé d’appeler « inspiration » étant passée, l’image de l’ami abandonné vient se planter au beau milieu de sa conscience et refuse d’en bouger. Cette nuit-là, Unding se tourne et se retourne sur ses oreillers brûlants, avant de trouver le sommeil. Mais un rêve le visite : un plafond bas, étayé de monceaux de livres ; dans son dos, un pas léger d’oiseau. Unding se retourne : sur le bureau, à pas précautionneux, une bulle se déplace sur des pattes de canard. Unding veut s’enfuir : ses pieds sont de bois et vissés au sol. Il ne peut laisser l’oméga l’attaquer par-derrière – il n’a pas oublié – or, derrière, devant, partout : rien que des dos. Et la bulle, gonflant encore ses renflements parés de rayons irisés, devient de plus en plus énorme ; déjà le bureau, les livres là-bas, le plafond, toute la pièce et Unding lui-même sont dans la bulle, les renflements se précisent et grossissent, un instant encore et… c’est l’explosion… la mort. Unding desserre les paupières et se voit… les yeux ouverts sur le lit. L’aube pointe à la fenêtre.
Au cours de la journée, son inquiétude ne fait que croître. Qu’il prenne le journal ou note dans son bloc les nouvelles dispositions du responsable de la firme Veritas, dans toute l’agitation du jour il n’a qu’une image en tête : celle d’un homme, le visage enfoui dans ses mains parcheminées et dont la queue de cheval, tombant du haut du crâne et s’allongeant lentement, semble annoncer l’irréparable. C’est ainsi que l’on retrouve Ernst Unding au nombre des passagers du train de nuit Berlin-Hanovre.
Réveillé par le coup frappé à l’huis et la même voix que quelques jours auparavant, Michael Heinz sort de la cour sur son petit chariot paysan. Unding saute sur le marchepied et les roues se mettent à tourner en direction de Bodenwerder. Le froid est un peu plus vif que la dernière fois et, contemplant l’aurore qui lentement s’embrase, Unding entend la légère couche de glace recouvrant les flaques se rompre et craquer, çà et là, sous le pas des chevaux. Quand, des brumes matinales, émergent les moulins à vent, agitant leurs bras dans le ciel pour saluer l’équipage, une pensée effleure le cerveau du poète : « Et si les récits du baron n’étaient, une fois pour toutes, que mystification, la plus habile et fantastique des münchhauseniades ? » Unding se représente le visage rieur de l’ermite de Bodenwerder, satisfait d’être convaincu de polissonnerie et d’avoir réussi à faire croire à l’incroyable. Déjà, Unding ne sent plus le froid, son cœur bat plus vite, mais les roues sont toujours aussi lentes. Impatient, il se penche vers le cocher :
— Ne peut-on presser les chevaux, Herr Heinz ?
Michael lance son fouet et l’équipage vire sur la route latérale. Caquetant désespérément, une volée de canards, effrayée, tente d’échapper aux sabots qui accélèrent ; quelque chose craque sous les roues. Unding se retourne pour regarder : un des canards, visiblement, a été pris de court. Les ailes aplaties sur la terre, il tend en travers du chemin son cou inerte. Sur sa lancée, la voiture de Heinz grimpe et dévale allègrement la colline, déjà son fracas retentit sur les rondins du pont, lorsque Unding a ce cri :
— Stop !
Dans le matin libéré de la brume, apparaît, sur la rive d’un lac, un groupe de gens occupés à observer les évolutions d’une barque. Quatre hommes y ont pris place, munis de gaffes ; plongeant et remontant tour à tour, les gaffes sondent le fond du lac. Parmi les curieux, Unding distingue la silhouette voûtée du vieux majordome ; ce dernier se retourne, alerté par le bruit des roues, il reconnaît le visiteur et, aussi vite que le lui permet son âge, gagne le pont. Incapable d’attendre, Unding saute de sa voiture et s’empresse à sa rencontre :
— Il est arrivé malheur ? Parlez.
Le vieil homme baisse tristement la tête :
— Cela fait deux jours que le baron a disparu. J’ai alerté tous les domestiques. Nous avons fouillé la maison, le parc, la forêt, à présent nous cherchons dans le lac. Il n’est nulle part.
Ernst Unding garde un instant le silence. Puis :
— Arrêtez les recherches. C’est inutile. Venez.
La voix du visiteur est pleine d’assurance. Le vieillard s’incline d’autant plus volontiers que, sans maître depuis deux jours, il éprouve le besoin de recevoir des ordres. La barque accoste, les gaffes gisent sur le sol, l’équipage fait route vers la maison. En chemin, Unding a le temps d’apprendre les détails.
— Après votre départ, rapporte le majordome, tout s’est passé comme d’habitude. Bien que… non, le baron a refusé de déjeuner et prié de ne pas le déranger sans nécessité. À six heures, comme toujours, il est monté dans son cabinet. C’est l’heure où il a coutume de prendre un petit verre de kummel. J’ai déposé le plateau sur la table. Le baron, à son habitude, était assis, livre en main, dans le fauteuil. Je voulus lui demander s’il me fallait réchauffer son déjeuner : il me fit signe de me retirer…
— Pardonnez-moi de vous interrompre, mais auriez-vous retenu le titre de l’ouvrage qui se trouvait, ce soir-là, entre les mains du baron ?
— Un maroquin rouge, doré sur tranche, je crois. Il est toujours sur sa table, là où le baron l’a laissé. En fait…
— Je vous remercie. Poursuivez.
— Je redescendis et ne bougeai plus, pensant que le baron, souffrant, pouvait à chaque instant me mander. La maison est si calme que j’entendais nettement ses pas dans la bibliothèque. Je fis venir Fritz (mon petit-fils) et lui commandai de se poster au bas de l’escalier, de ne pas s’éloigner d’un pas et de tendre l’oreille, au cas où le baron appellerait. Pour moi, je vaquai à mes affaires, une chose en entraînant une autre, et ne m’en revins qu’à la nuit. « Le baron s’est-il montré ? demandai-je à Fritz. – Non. – A-t-il appelé ? – Non. » Qu’est-ce que cela signifiait ? Fritz tombait de sommeil. Je le libérai et, rapprochant un petit banc de l’escalier, j’y pris place, aux aguets. Pas le moindre bruit de pas. Se pouvait-il qu’il fut vraiment malade ? Pas le moindre murmure. Ceci, une heure durant, et encore une. Puis, peu avant la minuit, ce fut comme si, là-haut, on avait soudain effleuré une petite clochette : le tintement du battant contre la paroi, et ce fut tout. Peut-être en eus-je l’illusion ou peut-être pas. Je montai jusqu’à la porte de la bibliothèque. Je frappai, attendis : rien. J’ouvris à peine et demandai : « Monsieur le baron a sonné ? » Pas de réponse. Là, je me décidai à entrer et que vis-je ? Personne dans la pièce, le fauteuil était vide, au bord du bureau le livre refermé, celui-là même, en maroquin, le petit verre était tombé et avait roulé sous la table, seule oscillait doucement l’extrémité de la nappe, à croire qu’on venait à peine de l’effleurer du genou. J’allai à la fenêtre : fermée. Très Sainte-Vierge, qu’est-ce que tout cela signifiait ? Je parcourus les rayonnages du regard : des livres partout. Et si le baron s’était caché ? Mais où ? Et puis, nous n’étions plus des enfants pour jouer ainsi à cache-cache. Je rappelai Fritz. Tout fut retourné. Ensuite, je demandai au gardien : n’est-il pas sorti ? Non. Nous fouillâmes le jardin, nous éclairant de torches. C’est ainsi que tout commença. Et cela fait deux jours que nous nous tapons la tête contre les murs. Dites-moi donc, monsieur, se peut-il qu’un homme quitte une pièce sans en sortir. Hein ?
À cet instant, cependant, la voiture s’arrête aux portes de la propriété, ce qui épargne à Unding la peine de répondre. Sautant à terre, il s’avance vers la maison, sans attendre le majordome. Ensommeillé, hirsute, Fritz lui ouvre la porte. Longeant la galerie de portraits encadrés d’or terni, Unding grimpe la spirale de l’escalier menant à la bibliothèque. Un coup frappé à la porte, et le poète, son chapeau à la main, franchit le seuil. Rien n’a changé depuis l’autre jour. Quoique… non… la pendule, que l’on a manifestement oublié de remonter, est silencieuse et le dossier du fauteuil qui, la fois précédente, supportait, manches pendantes, le vieux pourpoint du baron, est nu. Le petit livre en maroquin ? Oui, le domestique a dit vrai : au bord de la table, à portée de main du fauteuil. Unding s’en approche, effleure les équerres de cuir pourpre. Oui, c’est bien lui. L’émotion stoppe un instant les doigts. Toutefois, il n’y a pas de temps à perdre : en bas, une porte a claqué, des pas se rapprochent. Unding tend le bras, ouvre le livre, et les pages défilent : trois… non, plus loin… trente-neuf… encore plus loin… soixante-cinq, soixante-sept, voilà. Saisis d’un tremblement léger, les doigts tournent la page : le long cadre vide, dessiné en légers filets typographiques, n’est plus vide. Les épaules voûtées, le baron de Münchhausen se tient au milieu.
Il porte le traditionnel pourpoint et la queue de cheval pend entre ses omoplates. Certes, il n’a pas l’épée à son flanc gauche, comme dans l’édition de 1783, et ses cheveux ont visiblement blanchi. Mais l’observateur extérieur ayant pu contempler d’autres exemplaires se dirait simplement : « Le temps efface et pâlit les couleurs. » Quoi qu’il en soit, il ne se trouverait pas au monde un individu assez fou pour penser ce que pense le poète Ernst Unding : « Le voilà donc, son dernier coup : il s’est joué lui-même. » Et il le sent : une larme amère est enchevêtrée à ses cils. Mais cela ne suffit pas. Le poète fronce le sourcil de colère et tend la main vers le crayon. Les mots de l’épitaphe, pourtant, ne passent pas. Il demeure assis un instant, les coudes appuyés aux bras du fauteuil, les yeux rivés aux contours vagues, à la silhouette en réduction de son ami, qui a finalement retrouvé son vieux livre. Et il lui semble bien que les feuillets en fleurent bon l’éternité.
Cependant, les pas du majordome, qu’on eût pu croire retenus dans le dédale du couloir, résonnent soudain tout près. Il lui faut se hâter. Effleurant de ses doigts précautionneux les équerres de cuir, Unding rabat dévotement la couverture. Puis, le livre à la main, il s’approche des rayons de la bibliothèque, en quête d’une place pour le cercueil en maroquin. Voici : frottant sa toile pourpre contre cuir et parchemin, le volume s’insère entre un vénérable Adam Smith et les Contes des mille et une nuits. La porte grince dans le dos du poète. Unding se retourne et voit le majordome :
— Le baron ne reviendra pas, lance-t-il en passant devant lui, pour la bonne raison qu’il n’est jamais parti.
Le vieillard tente de boitiller à sa suite, à seule fin d’obtenir une réponse plus claire, mais il ne réussit à rattraper ni la réponse ni Unding. Cinq minutes ne se sont pas écoulées que le poète est déjà dans la voiture, l’œil rivé au dos de Michael Heinz qui, çà et là, d’un sifflement de son long fouet chantant, pousse l’allure des chevaux. Crissant sur les plaques de glace, les roues, déjà, abordent le pont, quand le poète, se penchant soudain, touche Heinz à l’épaule.
Heinz se retourne sur son siège et voit, coincé sur les genoux de son passager, un carnet largement ouvert. Sans manifester d’étonnement, il allume une cigarette, arrange son avaloire et s’installe dans l’attente. Quant au texte agencé de lettres grises sautillantes, il dit :
Sous un suaire de maroquin
Gît dans l’attente du Jugement des vivants,
celui qui, aplati en deux dimensions,
du monde enfreignit les mesures,
le baron Hieronymus
de Münchhausen.
En vrai combattant, cet homme
jamais n’esquiva la vérité : sa vie
entière, il la passa à ferrailler contre elle, jouant
les phantasmes contre les faits. Et quand,
en réponse aux coups, il lança
une décisive attaque, la vérité elle-même,
j’en atteste, esquiva
l’homme. Si oncques voulez prier pour le salut de son âme,
adressez-vous à saint Personne.
Ernst Unding replie les feuillets et fait un signe au cocher : on repart. Sous les roues, à nouveau, tintent les petites plaques de glace recouvrant les flaques.