CHAPITRE III

LE JUMEAU DE KANT

Bien qu’aux bottines le baron de Münchhausen préfère les pantoufles et au labeur le loisir, force lui est bientôt de dire adieu à ses siestes d’après-midi et à ses mœurs casanières. S’il est aisé de dissiper d’un revers de main la fumée de la vieille pipe, le bruit « fait » par la fumée va, en revanche, croissant, aussi irrépressible que la vague océane. Naguère paisiblement suspendu à sa fourche d’acier dans le cabinet du baron, l’écouteur du téléphone, à présent, ne tient plus en place. À la porte, le heurtoir cogne sans relâche contre le battant de chêne, télégrammes et lettres grouillent de partout, braquant leurs cachets ronds sur Münchhausen.

Les yeux du baron qui les parcourent distraitement se figent soudain sur une invitation élégamment imprimée (caractères anciens sur bristol) : un groupe d’admirateurs prie « le très honoré baron Hieronymus de Münchhausen d’honorer de sa présence l’assemblée commémorative organisée pour le bicentenaire des activités du très honoré baron. Le comité d’organisation. Splendid Hôtel. Date et heure. »

Les salons du Splendid Hôtel ruissellent des ors d’une multitude de lumières électriques. Pivotant sans bruit, la porte-miroir du hall ne cesse d’accueillir de nouveaux invités. Dans le grand salon ovale, le blason des Münchhausen, avec, armoiries sur la diagonale de l’écu, cinq canards – bec, queue, bec, queue, bec – volant, enfilés comme des perles sur une ficelle, et sous la queue du dernier volatile, en caractères latins : mendace veritas.

Autour des longues tables formant un M alambiqué, des fracs et des décolletés : membres du corps diplomatique, publicistes connus, philanthropes et banquiers. Maintes fois, déjà, les coupes ont tinté et les « hip » enthousiastes ont pris leur envol vers les plafonds à la suite des bouchons, lorsque enfin se lève celui qu’on célèbre. Son tour est venu de répondre :

Ladies and gentlemen, lance Münchhausen en parcourant du regard les tables devenues muettes, il est dit dans l’Évangile : « Au commencement était le Verbe. » Ce qui veut dire : toutes choses doivent commencer par des mots. C’est ce que j’ai déclaré à la dernière conférence internationale de la paix et je me permettrai de le répéter devant la présente assemblée. Nous autres, Münchhausen, avons toujours fidèlement servi la fiction : mon aïeul Haynau prit part à la croisade avec Frédéric II, et l’un de mes descendants adhéra au Parti libéral. Que peut-on redire à cela ? La même date nous mit au monde, Kant et moi. Comme votre digne assemblée ne l’ignore sans doute pas, je suis quasiment le jumeau de Kant et, en ce jour pour moi solennel, il serait injuste de ne pas l’évoquer aussi. Certes, nous divergeons quelque peu, l’auteur de la Critique de la raison pure et moi. Ainsi, le postulat de Kant : « Je ne peux connaître que ce que j’inclus moi-même dans mon expérience », je l’interprète, moi Münchhausen, de la façon suivante : je me charge d’inclure, aux autres de se débrouiller pour connaître ce que je leur sers, s’ils ont assez d’expérience. Toutefois, sur le fond, nos idées se sont maintes fois rejointes : tandis que j’observais, par exemple, un peloton de Versaillais braquant ses fusils sur les communards désarmés (cela se passait près du mur du Père-Lachaise), je ne pouvais m’empêcher de songer à un aphorisme du sage de Königsberg : « L’homme est l’unique finalité de l’homme et ne saurait être rien autre que sa finalité. » Mister Shaw – l’orateur se tourne vers une extrémité du M chargée de fleurs et de coupes – dans une de ses talentueuses pièces, affirme que si notre existence est éphémère, c’est parce que nous ne savons pas vouloir notre immortalité. Mais, que Mister Bernard me pardonne, je vais beaucoup plus loin que lui dans la quête du secret de l’immortalité : il ne me sert à rien de désirer moi-même prolonger mes jours à l’infini, il suffit que les autres me souhaitent longue vie, à moi Münchhausen, pour que (la voix de l’orateur frémit), voilà, par la force de vos volontés conjuguées, je marche sur les traces de Mathusalem. Oui, oui, inutile de protester, ladies and gentlemen, vos mains tendues vers moi ne tiennent pas seulement des coupes : vous m’avez ouvert un compte courant d’être. Je défalque aujourd’hui un crédit de deux cents. Pour la suite, à votre aise : vous maintiendrez le compte ou vous le fermerez. De fait, il vous suffit, d’un battement de cils, de me chasser de vos prunelles, et je suis aussi nu que le néant lui-même.

Ces derniers mots, toutefois, sont balayés par une déferlante d’applaudissements, les cristaux s’entrechoquent, des dizaines de mains cherchent celle de l’homme qu’on célèbre et qui a à peine le temps de varier ses sourires, de saluer et de remercier. Puis, les tables repoussées contre les murs, violons et crécelles entonnent un fox-trot et, dans un petit aréopage de calvities fumantes, celui qu’on honore passe devant les couples de danseurs pour gagner le fumoir. Là, les fauteuils sont réunis en un cercle intime et, se penchant à l’oreille du roi de la fête, un as de la diplomatie lui fait une proposition confidentielle. L’instant, on le verra par la suite, est mémorable. En réponse à la proposition, les sourcils de Münchhausen escaladent son front, tandis que son index à la pierre de lune sur la troisième phalange, longe le bord de son oreille, comme s’il voulait saisir les mots à tâtons. Alors, s’approchant encore, l’as de la diplomatie avance un chiffre. Münchhausen hésite. Le diplomate ajoute un zéro. Münchhausen hésite toujours. Enfin, s’arrachant à ses songeries, il abaisse la pierre de lune au niveau de ses yeux, les plissant sur l’ovale au trouble scintillement, et dit :

— J’ai déjà séjourné sous ces latitudes, il y a de cela quelque cent cinquante ans et, vrai, je ne sais… vous avez lancé le balancier, il oscille à présent entre oui et non. Certes, je ne suis pas homme à me laisser effrayer ni, comme on dit, désarçonner, sans compter que l’expérience de mon premier voyage dans le pays barbare dont le nom vient d’être évoqué fournit, sir, assez de matière pour juger à la fois de lui et de moi. À propos, hormis quelques maigres publications ici ou là, cette matière reste à ce jour inconnue du public. J’ai lié connaissance avec la Russie sous le règne de feue ma bonne amie, l’impératrice Catherine II… mais je vois que je tente d’éluder la question posée sans détour.

Cependant, évaluant avec justesse ses chances, l’as de la diplomatie adresse un geste à ses voisins qui peignent aussitôt sur leurs visages un intérêt enthousiaste.

— Nous vous en prions !

— Nous serions fort curieux de savoir…

— Pour ma part, je suis tout ouïe.

— Nous vous écoutons.

La double queue de son frac voletant au vent, un gradé qui a encore du galon à prendre court jusqu’aux portes et fait de grands gestes aux danseurs : le fox-trot se transporte dans une salle plus éloignée. Et le baron commence :

— Quand notre diligence approcha des frontières de ce curieux pays, le paysage changea brutalement. De ce côté, les arbres se paraient de riches couleurs, de l’autre ce n’étaient qu’immensités neigeuses. Le temps de changer d’attelage, nous troquâmes nos légers manteaux de voyage contre des pelisses. La barrière se leva et… mais je ne vais vous narrer ni l’aventure des notes de musique restées gelées dans le cor de notre postillon, ni l’histoire du cheval demeuré suspendu au coq d’un clocher, ni quantité d’autres choses : tout homme cultivé les connaît comme sa poche ou, si vous préférez, comme ses patenôtres. Stoppons donc les roues de notre diligence aux portes de la capitale des Barbares du Septentrion qui, à l’époque, avait nom Saint-Pétersbourg.

Il faut vous dire que par la précédente diligence était arrivé dans la ville de saint Pierre un philosophe qui fit un peu parler de lui en son temps, un certain Denis Diderot : c’était, de mon point de vue, un philosophailleur des plus insupportables, petit-bourgeois parvenu, à tendance, de surcroît, évidemment matérialiste. Vous le savez, je n’ai jamais pu souffrir, et ne le puis à ce jour, ces matérialistes qui affectionnent de rappeler, à tout propos et hors de propos, que l’ambre odorant n’est qu’excrément de cachalot, et le bouquet de fleurs dans lequel telle charmante demoiselle enfouit son visage, qu’une botte d’organes sexuels arrachés à des plantes. Qui, en vérité, a besoin de ces âneries ? Je n’en ai pas idée. Mais, au fait ! Nous fûmes tous deux, Diderot et moi, reçus à la Cour. Je ne vous cacherai pas qu’au début, l’impératrice parut incliner plus, figurez-vous, pour ce parvenu sans éducation : violant à chaque pas l’étiquette, Diderot était capable de marcher de long en large sous le nez de notre hôtesse couronnée, de lui couper la parole et, dans le feu de la discussion, de lui tapoter le genou. Un sourire bienveillant aux lèvres, Catherine écouta jusqu’au bout ses ineptes projets : éradication de l’ivrognerie en Russie, lutte contre la concussion, réforme des manufactures et du négoce, rationalisation des pêcheries de la mer Blanche. Rejeté dans l’ombre, j’attendais patiemment et mon tour et mon heure. Aussi, dès que ce salisson à l’habit maculé de taches d’encre s’attaqua, par le bon vouloir de la tsarine, au développement des pêcheries, je passai moi aussi des idées à l’action. J’avais acquis auprès de chasseurs du cru quelques renards pris au piège et j’entrepris, à l’abri de hauts murs aveugles dans l’arrière-cour de la propriété où je résidais, mes propres expériences – brièvement décrites dans mes Mémoires, si vous vous souvenez – consistant à mettre hors d’eux les renards, à les faire, au sens propre, sortir de leur peau. Tout se déroulait le mieux du monde, qui plus est dans le plus absolu secret. Et, tandis que Diderot s’ingéniait à pêcher du poisson dans la mer gelée, je parus devant la tsarine qui commençait à éprouver quelque déception à l’endroit de son favori et, avec la plus grande révérence, la priai d’assister à une de mes démonstrations susceptible de transformer radicalement l’industrie de la fourrure. À date et heure fixées, la tsarine et sa Cour arrivèrent dans mon arrière-cour : quatre solides haïdouks, munis de fouets, et un renard les attendaient. Sur un signe de moi, les lanières caressèrent en tous sens le poil de la bête et celle-ci, après une ou deux tentatives pour s’échapper, se retrouva littéralement hors d’elle, atterrissant entre les mains d’un cinquième haïdouk qui n’espérait que cela. Ceux d’entre vous qui ont lu Darwin connaissent l’étonnante faculté d’adaptation des animaux au milieu. Brutalement exposé au froid, le renard, dénudé, commença aussitôt à se couvrir d’une courte brosse, les petits poils s’allongèrent à vue d’œil et, bientôt dotée d’une nouvelle fourrure, la malheureuse bête cessa de trembler ; uniquement, hélas, pour retrouver le pilori et les coups de lanières. Et ainsi de suite, figurez-vous, jusqu’à sept peaux, jusqu’à ce que l’animal, pour ainsi dire, sortît d’un bond de la vie. J’ordonnai de débarrasser le cadavre et rangeai les sept peaux sur la neige, puis dis en m’inclinant : « 700 % de bénéfice net. » L’impératrice en fut fort divertie et me tendit sa main à baiser. Il me fut ensuite proposé de rédiger un mémoire sur les méthodes et perspectives de l’industrie de la fourrure, ce que je fis sans délai. Ayant porté sur mon rapport la mention : « Approuvé », Sa Majesté biffa de son auguste main tous les « aux renards, des renards, par les renards », qu’elle daigna remplacer par : « aux hommes, des hommes, par les hommes », puis : « Corrections seules valides. Catherine. » Une tournure d’esprit peu commune, n’est-ce pas ?

Le conteur parcourt du regard le cercle des sourires et poursuit :

— Après cela, le nez de monsieur Diderot s’allongea, comme s’il se le fût coincé dans sa tabatière, juste avant la plus exquise des prises. Accoutumé d’être à tu et à toi avec la vérité comme avec la tsarine, le sage de Paris se retrouva laissé pour compte, en tête-à-tête avec la première. Une société, ma foi, convenant parfaitement à ce genre de parvenu5 ! Le pauvre n’ayant pas de quoi regagner ses pénates, force lui fut de vendre, pour quelques centaines de livres, sa bibliothèque ; l’impératrice en fit l’acquisition. Le lendemain, reçu par Sa Majesté, je lui présentai le cahier dans lequel je relatais mes voyages et aventures. L’ayant lu, elle dit : « Cela vaut toutes les bibliothèques. » On m’alloua un domaine de cent mille âmes. Souhaitant me reposer des flatteries de la Cour et de certaines circonstances que je tairai ici, me bornant à noter au passage que je n’ai point le goût des femmes trop en chair, je partis visiter mes nouvelles possessions. Étrange, vous dirai-je, est le paysage russe : au milieu d’une plaine, tels des champignons cachés sous leur chapeau, une petite famille d’isbas chauffées à la noire6, le toit posé à la va-comme-je-te-pousse ; on y pénètre et on en sort par ce qui sert de cheminée, en même temps que la fumée ; des puits surmontés, à Dieu sait quelle fin, de longues barrières et souvent situés, de surcroît, à l’écart des routes ; des bains qui, à la différence des minuscules masures, comptent jusqu’à six étages portant ici le nom de « planches ». Mais je m’éloigne de mon sujet. Perdu dans l’étrangère immensité, je songeais fréquemment à mon Bodenwerder natal : accents circonflexes pointus de ses toits de tuile, vieilles lettres à demi effacées des devises inscrites en noir sur la chaux blanche des murs. La nostalgie me précipitait dans une errance fiévreuse, à seule fin de tuer le temps, le fusil à l’épaule, à travers marais et roseaux ; jamais ma gibecière n’était vide et ma gloire de chasseur – on en trouvera quelque écho dans mes Mémoires, mais à quoi bon répéter ce que le moindre écolier sait par cœur ? – ne tarda pas à courir des rivages de la mer Blanche à ceux de la Noire. Bécasses et perdrix, toutefois, furent bientôt remplacées par les Turcs. Oui, oui, la guerre fut déclarée aux Turcs et force me fut de remiser ma carabine à son clou et, pour parler figurément, d’armer ces mains que vous voyez là de deux cent mille fusils, sans compter le bâton de feld-maréchal que, eu égard à mes relations passées avec la tsarine, je n’avais pas cru possible de refuser. Dès la fin du premier combat, nous ne vîmes plus rien que les dos ennemis. À la bataille du Danube, je pris mille, non, deux mille canons ; il y en avait tant que nous ne savions qu’en faire et, pour occuper nos instants de loisir, tirions avec sur les moineaux. Par une de ces accalmies entre deux combats, je fus appelé de la Stavka7 à la capitale où l’on devait me remettre les insignes de l’Ordre de saint Basile le Bienheureux, se composant de quatorze croix d’or et de diamant. Les bornes des verstes défilèrent devant mes yeux plus vite que les rayons des deux roues de mon équipage, vers lesquelles, perché sur mon siège, je penchais parfois dangereusement. Entrant dans la capitale sur des essieux fumants, j’ordonnai de ralentir la course des chevaux et, soulevant mon tricorne, passai devant la foule qui, venue à ma rencontre, était massée jusqu’au palais. Saluant de droite et de gauche, je remarquai que tous les sujets de Russie étaient nu-tête. J’y vis d’abord une manifestation naturelle des sentiments du peuple envers le triomphateur que j’étais ; mais, une fois achevées la cérémonie et la litanie des félicitations, ces gens, malgré le vent froid qui soufflait de la mer, demeurèrent sans couvre-chef. Cela me parut quelque peu étrange ; je manquais toutefois de temps pour mener l’enquête. Les verstes se remirent à défiler et je retrouvai bientôt les beaux alignements de mes troupes, rangées pour accueillir leur chef. En m’approchant je vis qu’elles aussi allaient tête nue. « Couvrez-vous », commandai-je, mais, ventrebleu!… mon ordre resta sans effet. « Qu’est-ce que cela signifie ? » demandai-je, tournant un visage furieux vers mon aide de camp. « Cela signifie, répondit-il, effleurant de ses doigts tremblants son crâne nu, que nous avons tiré tous nos chapeaux à l’ennemi, Votre Haute-Excell… »

Au cours de la nuit, je fus réveillé dans ma tente de feld-maréchal par une idée soudaine. Je me levai, me vêtis et, sans réveiller mes ordonnances, gagnai les avant-postes ; deux mots brefs – un mot de passe et un mot d’ordre – m’ouvrirent les portes du camp turc. L’ennemi n’avait pas eu le temps d’émerger des coups de chapeaux tirés sur lui que, déjà, j’avais atteint sans encombre les portes de Constantinople ; or, nombre de tirs ayant porté trop loin, tout, là aussi, jusqu’au faîte des toits, avait été bombardé d’une grêle de coups de chapeaux. Au palais du sultan, je me fis connaître et obtins aussitôt une audience. Mon plan était d’une simplicité extrême : racheter tous les chapeaux qui ensevelissaient les troupes, les populations, les rues et les routes. Le sultan Mahmud était lui-même bien embarrassé de cette avalanche de couvre-chefs, ce qui me permit de les acquérir à vil prix. Entre-temps, l’automne avait tourné à l’hiver et le bon peuple de Russie, demeuré sans chapeaux, se gelait, s’enrhumait et se rebiffait, brandissant la menace de soulèvements et d’un nouveau Temps des Troubles8. Le gouvernement ne pouvait guère compter non plus sur les notables : les têtes chauves des sénateurs gelaient au premier chef et leur ardent amour du trône se refroidissait notablement chaque jour. Je chargeai alors navires et caravanes de mes chapeaux, puis, au travers de pays neutres, les acheminai vers la Russie aux myriades de têtes ; la marchandise partait magnifiquement et, plus le mercure descendait dans les thermomètres, plus les prix grimpaient. Des millions de chapeaux eurent bientôt retrouvé leurs crânes et je devins l’homme le plus riche de la Turquie ruinée par la guerre et les contributions. Cependant, je m’étais lié avec le sultan Mahmud et je décidai d’investir mes capitaux dans l’œuvre de reconstruction de son pays. Les intrigues de palais contraignirent néanmoins le sultan à changer de résidence, avec moi et son harem : nous partîmes pour Bagdad, cité riche, sinon d’or et d’argent, du moins de contes et de légendes. De nouveau, je ressentis le mal de mon lointain Bodenwerder, certes indigent mais si cher à mon cœur. Quand je priai mon ami couronné de me laisser regagner ma patrie, le sultan, les larmes roulant dans sa barbe, répondit qu’il ne supportait pas les séparations. Alors, désireux, dans la mesure du possible, de raccourcir le temps de celle qui nous attendait, car je ne pouvais vivre sans revoir, fût-ce de loin en loin, le foyer de mes aïeux, je résolus de relier Bodenwerder et Bagdad par des parallèles d’acier : des rails. Ainsi germa le projet du chemin de fer de Bagdad dont la réalisation, hélas, se ferait longtemps attendre. Nous commençâmes les travaux, mais…

Le baron interrompt brusquement son récit et se tait, les yeux rivés à l’œil étincelant de la pierre de lune ornant l’index de sa dextre.

— Pourquoi donc vous être arrêté en si bon chemin ? ne peut se retenir de demander quelqu’un.

— Parce que, répond le baron, se tournant du côté d’où vient la question, le chemin de fer, alors, n’était pas encore inventé. C’est tout.

Un rire léger parcourt le cercle. Le baron, lui, reste grave. Se penchant vers l’as de la diplomatie, il lui touche le genou et dit :

— Je me suis laissé prendre à mes souvenirs. Mais c’est d’accord : je pars. Comme dit un de leurs proverbes : « Quand le Russe agonise, l’Allemand est au mieux de sa forme. » Hé-hé… Puis, haussant la voix à l’intention des oreilles qui se tendent de toutes parts, il ajoute : Jamais encore le canard de notre blason n’a replié ses ailes.

Viennent ensuite poignées de main, raclements de pieds et, un instant plus tard, le portier crie devant le tourniquet de la porte-miroir du Splendid Hôtel :

— L’auto du baron de Münchhausen !

La portière claque, la sirène déchire l’air et les sièges de cuir, se balançant doucement, voguent dans la nuit solennelle, illuminée d’étoiles et de lanternes.

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