Mon apéro

Paroles: Robert Malleron. Musique: Robert Juel 1936

On peut donner des leçons d' morale

Quand on possède bonne soupe et bon feu

Mais quand on ne possède que peau d' balle

On prend son plaisir où on peut

Dans le quartier, on me blague

Je suis un pilier d' bistrot

C'est vrai qu'avec les pochards, j' divague

Chaque fois qu' j'ai le cœur trop gros

D'autres cherchent des trucs compliqués

Mais comme j'ai horreur du chiqué

Moi, c'est au bord du comptoir

Que je prends tous les soirs

Mon apéro…

J' discute avec le patron

J' l'appelle par son p'tit nom

Oh, c'est un bon gros

Comme les mâles j' lui dis: Arthur, vas-y!

Et j' te lui joue la tournée au zanzi

Le phono pousse une java

L'ennui doucement s'en va

Tout me semble beau

Et j' noie mon ennui profond

Pour une heure, tout au fond

D'un apéro…

Sur mes seize ans, comme j'étais belle gosse

Tous les gars m' faisaient du boniment

Alors, je m' suis mise à faire la noce

C'est venu, je n' sais pas comment

Y m' payaient tout sans rien dire

J'avais voiture et hôtel

Mais il me fallait toujours sourire

Le cœur barbouillé de fiel

Et j' rêvais d'un petit mécano

Qui n' m'offrirait que des bécots

Alors, pour chasser le noir

J' buvais dans tous les bars

Des apéros

Grimpée sur un tabouret

Trempait dans mon gobelet

Un chalumeau

Et devant l'air fatigué des danseurs

Je m' sentais prise par les chasses du chauffeur

Plus que moi riche d'amour

Il embrassait chaque jour

Une dactylo

Et j' n'avais pour m' consoler

Mon cœur si désolé

Qu' les apéros

Mais les cocktails me tournaient la tête

Alors j'ai bientôt plaqué l' métier

Me r'voilà, bon Dieu que la vie est bête!

Revenue dans mon vieux quartier

La r'voilà, ma p'tite église

Et chez moi rien n'a changé, rien!

Rien sinon mon cœur, cette prison grise

À qui tout reste étranger

Hélas, le bonheur n'a qu'un temps

Voyant que l'amour foutait l' camp

Je suis rev'nue au comptoir

Où l'on m' payait le soir

Des apéros…

Je n' crois plus à rien du tout

"Patron, encore un coup

Et du costaud!"

C'est en baissant l' nez que j' revois les cieux

Et dans mon verre, je pêche des rêves bleus

Affamée par les coups durs

J'ai pas mis la main sur

Le bon numéro

Et mon cœur vide d'amour

N'a plus d' tendresse que pour

Les apéros…

Загрузка...