CHAPITRE V Je n’en fais qu’à ma tête

Je bonnis le toutim au Vieux.

Il m’écoute sans broncher, puis sa main aristocratique s’épanouit au-dessus de son bureau.

— Mes compliments, mon cher. Vous êtes allé vite en besogne.

Je lui presse les salsifis et sa main se retire.

— Car il est évident que ces Américains sont liés aux meurtres ?

— Évident, appuyé-je avec une force telle que j’ébranle l’accoudoir de mon fauteuil.

Il réfléchit un court instant, puis il décroche son appareil à engueuler à distance.

— Appelez-moi le général Hans Navemmarsch, au Shape.

Il appuie l’émetteur sur son cœur (c’est-à-dire sur une zone de silence) et me chuchote « Un vieil ami à moi ».

J’acquiesce et complimente d’un sourire de vingt-cinq centimètres de large. Il a de chouettes relations, le Dabuche. Les relations, c’est un capital. Le monde appartient à celui qui en possède le plus.

— Vous avez l’intention d’arrêter les Wetson, San-Antonio ?

— Assez vite, mais auparavant, j’aimerais étudier d’un peu plus près leur comportement.

Le général annoncé à l’extérieur entre en ligne avec la Grande Ourse sur sa manche.

Le Vieux lui présente ses devoirs. Le général les corrige à l’encre rouge et lui octroie la mention bien. Mon honorable chef s’enquiert de la santé de la générale et le général répond que, d’une façon générale, elle va bien. Nous attaquons alors le plat de résistance.

— Dites-moi, mon cher, vous devez connaître, au Shape, un certain Wetson, un Américain ?

Le général rétorque qu’effectivement.

— Quelles fonctions occupe-t-il ?

À cet endroit, longue tartine ponctuée de hochements de tronche par le Vioque. Celui-ci prend des notes furtives du bout de son crayon.

— Quel genre d’homme est-ce, cher général ?

Il écoute la réponse en mimant les expressions d’un lecteur du Figaro, passionné par l’article de fond.

Ces messieurs blablatent encore un tantinet, puis raccrochent.

Le Vieux paraît assez déprimé. Il contemple ses notes sans enthousiasme.

— Alors ? l’encouragé-je.

— Il va falloir agir très, très, très prudemment, commence le Tondu. Arthur Wetson est un personnage important qui ne travaille pas au Shape exactement, mais dirige les services industriels américains de la région parisienne. Il a l’oreille de l’ambassadeur des U.S.A.

— Et les cadavres de trois pauvres diables de couleur, complété-je.

Pas très content de cette réflexion, le Déboisé. Son visage s’assombrit. On joue « Une nuit sur le mont Chauve ».

— Cela reste à déterminer, San-Antonio. Évitez les pas de clerc. Je veux des preuves absolues et irréfutables avant que vous ne procédiez à une arrestation.

— Entendu.

— Dites-vous bien que toute fausse manœuvre pourrait avoir d’énormes répercussions. Selon le général Hans Navemmarsch, ce Wetson est un homme très bien, très cultivé. Son frère est gouverneur de son État, enfin, vous voyez le genre ?

— Je vois.

Quand le Daron commence à me courir sur la prostate, c’est comme si les habitantes d’une ruche prenaient ma bouille pour un massif de roses, ça devient vite intolérable.

— Vous m’excuserez, monsieur le directeur, mais j’ai d’importantes dispositions à prendre…

— Tenez-moi au courant.

Je sors. Ouf ! Une des plaies de ce métier, c’est la hiérarchie. Il faut toujours référer de ses actes à quelqu’un : à son chef ou à sa femme ; à son curé ou à sa concierge ; à son gouvernement ou à son percepteur. Nos faits et gestes forment une chaîne avec les faits et gestes de ceux que nous côtoyons. Si on la brise, on se casse la hure.

Je grimpe au labo tout en philosophant. Poilancatre travaille sur le slip d’un sadique. Il vient déjà de déterminer l’âge de la belle-sœur du délinquant ; le nombre d’étages que comporte son immeuble ; la couleur de sa première bicyclette et le nom de famille de son voisin du dessus. Il en est à rechercher la marque du slip (car il n’a pas encore découvert le label cousu à l’intérieur pile d’icelui) lorsque je m’annonce, apostolique en diable !

— Salut, commissaire. Vous avez d’autres têtes à me soumettre ?

— Oui, mon bon : la mienne !

Il éclate d’un rire qui fait exploser l’une de ses éprouvettes.

— Je ne plaisante pas, assuré-je.

Pour le coup il devient grave comme quelqu’un à qui son patron promet de l’augmentation.

— Expliquez.

— J’ai lu naguère dans les journaux l’histoire d’un journaliste américain qui s’était transformé en nègre afin de pouvoir vivre la vie d’un homme de couleur.

— Je l’ai lue aussi.

— Pourriez-vous me transformer en Noir pour un laps de temps assez bref ? Mettons, pour quelques heures ?

Poilancatre se mouche machinalement dans le slip qu’il étudiait.

— Vous transformer en nègre !

— Puisqu’il existe des produits susceptibles de colorer les pigments.

Il sourit.

— C’est possible !

— Cela comporte-t-il des risques ?

— Aucun.

— Je n’aurai pas à redouter de troubles physiques ?

— Non, mon cher.

— Alors allons-y gaiement. Et faites vite !

Il est très excité par l’expérience.

— Étendez-vous sur le canapé, San-A. Je prépare le nécessaire.

San-Antonio s’étend. Que n’aurait-il fait, grand Dieu, pour son job !


Au bout d’une plombe, le zig baraqué-Maison (et même Grande Maison) passerait plus facilement pour le fils du négus que pour celui du roi de Suède. Je ne vous répéterai jamais assez combien Poilancatre est un artiste dans son genre.

Non seulement ma peau a une belle couleur acajou, mais de plus, grâce à des boulettes de cire astucieusement placées dans les trous d’aération de mon pif j’ai vraiment le naze d’un Noir. Il n’y a que la bouche qui reste impec. Poilancatre me suggère de jouer du clairon pendant quatre heures d’affilée. Je le remercie du conseil et je m’évacue.

Dans les couloirs riches en odeurs inhumaines et en courants d’air, je tombe sur Pinaud, lequel Pinaud rentre de sa virée des gares.

— Tu as du neuf ? lui demandé-je.

Le Respectable joint ses sourcils et proteste d’une voix bêlante :

— Qui vous a permis de me tutoyer ?

— Voyons, Pinuche, plaisanté-je, on ne reconnaît pas son chef bien-aimé ?

Il est médusé de la tête aux pieds en passant par la partie continentale de son individu.

— C’est pas possible !

— La preuve !

— J’ai jamais vu ça ! Ce que c’est bien imité ! On dirait la réclame pour le Banania.

— Tu n’as pas répondu à ma question ; du neuf ?

— Rien.

— O.K. Tu referas une virée des consignes en fin de journée.

— Encore ?

— Oui, mon lapin. Si le coupeur de têtes remet ça, il est important que nous puissions localiser les heures de dépôt. Tu piges ?

— Oui, monsieur… Je veux dire, oui, San-A.

— Dis-moi, Vestige, Béru est sur une autre affaire. S’il avait besoin de me contacter, dis-lui que je travaille sur un chantier à Saint-Germain-en-Laye, 28, rue du Professeur Jean Néfaidotre[9]. Mais qu’il ne se manifeste qu’en cas d’extrême urgence, hein ?

— Compte sur moi. Mais c’est fou ce que ça peut te changer, tu sais…

Il ne me reste plus qu’à faire l’emplette d’une combinaison blanche de peintre et à retourner chez Jules-Luis Ledarachide.

L’honorable marchand de barbouille m’attend dans son bureau. Sa secrétaire, qui lui servit de nourrice sèche vraisemblablement et qui est restée sèche si elle n’est plus nourrice, martyrise le clavier d’une machine à écrire née comme elle sous le second et le dernier Empire.

— Ce que vous voulez ? brame Jules-Luis Ledétergente en me voyant débouler ou plus exactement débougnouler dans son Ripolin’s office.

— C’est moi, dis-je, croyant l’explication suffisante.

— Écoute, mon pote, faut pas jouer au c… avec moi parce que t’es sûr de perdre ! glapit le superman du pinceau.

J’ai toutes les peines du monde, plus une peine lunienne et deux peines martiennes à me faire reconnaître. Quand, enfin, il s’est rendu à l’évidence, il s’écrie :

— Vous avez de ces combinaisons, dans la Rousse !

Le mot combinaison me ramène à la réalité de l’heure (il est treize heures treize, j’espère que ça me portera bonheur). J’enfile la mienne.

Là-dessus, les employés de Jules-Luis Ledecoude rappliquent. Mon « patron » me présente comme étant un nouveau manœuvre.

Immédiatement, ces messieurs qui ont un esprit fou me baptisent Blanche-Neige. Le chef d’équipe s’appelle Foiridon ; c’est un petit gros qui ne boit de l’eau que dans les cas désespérés, l’autre ouvrier est italien et son blase est très musical puisqu’il se nomme Rémi Solfado.

Nous partons pour la rue du Professeur-Jean-Néfaidotre (célèbre chimiste français qui enrichit le patrimoine national de la salière à trous, du gruyère à trous, de la clarinette à trous et du trou du tronc du culte).

En cours de rue, mes camarades m’expliquent qu’ils marnent (Joffre dixit) chez des Américains bien gentils dont le seul défaut est de leur offrir du whisky au lieu de vin rouge.

Solfado passe ensuite à un chapitre qui me tient à cœur.

— Tiens, juste avant toi, on avait aussi un mâchuré : Gododemo. Il grattait avec nous, et puis il s’est mis les cannes sans rien dire. Brave mec, ça m’a épaté qu’il se barre sans dire au revoir. Vous autres, les barbouillés, vous avez des idées à part… Au fait comment tu t’appelles ?

— Bug-Jargal, fais-je, étant hugolien jusqu’au délire inclus.

— Drôle de nom, assure Rémi Solfado, lequel repère du premier coup les poutres fichées dans les carreaux de ses voisins.

Foiridon qui pilote la camionnette remarque :

— Pour un négro, t’escamotes pas les « r » en causant.

— Ma mère était bourguignonne.

Mes collègues éclatent de rire. Une belle ambiance règne chez les peintres en bâtiment. Avec eux ça marche en chantant, du reste voyez Hitler.

Nous rangeons la tire rue du Professeur que vous savez et nous pénétrons dans la propriété.

Vous ai-je dit qu’aujourd’hui il fait un temps magnifique d’arrière-saison ? Les arbres du parc sont marqués de roux comme les deux grands bœufs du père Dupont et un soleil mélancolique mélancolise sur les toits.

Foiridon me désigne un pot de peinture, une échelle et un rouleau en peau de mouton.

— Tu vas te farcir la première couche sur la partie gauche de la façade, tu saisis ?

— Oui, m’sieur.

— Je te demande pas de cavaler, mais de bien étaler, hein ? Y a pas plus chinois que notre patron. Tous les soirs il vient nous casser les bonbons. Si y a un manque ou n’importe quoi, il fait un ramdam que tu peux pas savoir, que même toi t’en pâlirais ! Ça serait un tableau de Léonard de Vinci qu’il l’éplucherait pas mieux !

J’acquiesce et je me mets courageusement au labeur.

Je suis survolté, mes mecs. Je me dis que je suis dans the house of the crime et, quand on est poulet ça vous fait friser les plumes.

Tout en étalant de mon mieux, avec une application de bon écolier, de la peinture blanche sur un mur, je fais le tour du problème.

Le serveur chinois d’un restaurant également chinois, disparaît. Coïncidence étrange, un client du même restaurant cesse de fréquenter l’établissement.

Un musicien nègre disparaît. La veille de sa disparition, le même client se trouvait à une table dans la boîte où se produisait le musicien.

Un mulâtre ouvrier-peintre disparaît pendant qu’il travaillait chez le fameux client !

Les têtes sectionnées de ces trois malheureux sont retrouvées par un homme extraordinairement beau, doué, intelligent et tout, dans les consignes individuelles de Saint-Lazare. Et le même jour, quelqu’un de la famille du client a regardé à l’intérieur d’une des consignes sans rien y déposer !

Entre nous et le donjon de Vincennes, si nous n’avions pas affaire à des Américains haut placés, le plus sage serait d’emballer toute la famille Wetson et de la passer au troisième degré. Je vous parie la Mère Rik contre le Père-Lachaise qu’il ne faudrait pas longtemps à des professionnels de la chansonnette comme Béru et moi pour obtenir des aveux circonstanciés avec fenêtre sur le pacte Atlantique.

Mais dans la conjoncture présente, comme dit le Vieux, et étant donné les hautes fonctions que, les relations qui, le poste dû, il faut avancer dans cette affaire comme une poule qui couve sur ses œufs.

Une musique de jazz féroce fait trembler les vitres de la maison. M. Elvis Presley met le paquet. Après une séance de vociférations, il pique une crise d’épilepsie. Ensuite, c’est le cas caractérisé de délirium très mince.

Cela dure une plombe. Puis la musique s’arrête et la chouette rouquine que j’ai filée la veille paraît.

J’ai le pancréas qui dérape sur ma vésicule tellement elle est rutilante. Elle porte un pantalon en satin vert, une veste boutonnée sur l’épaule en simili-panthère, et un ruban vert ceint sa chevelure acajou. Je manque dégringoler de mon échelle et j’ai envie de boire mon pot de peinture.

— Hello ! crie-t-elle à mes copains.

— Elle est dans la pompe, répond Foiridon qui est un monument d’humour.

La môme rigole. Elle ne doit pas parler français.

Soudain elle m’avise et son rire s’évapore. Il y a un je ne sais quoi d’étrange dans son regard.

Je me hâte de lui distribuer une risette grand module pour jeune fille bien portante.

Elle vient se planter sous mon échelle, comme le client d’un magasin de chaussures se plante sous celle de la vendeuse lorsque celle-ci lui attrape la boîte de mocassins, pointure 54, sur le dernier rayon de la boutique.

— Vous êtes un neuf employé ? demande-t-elle péniblement.

Yes, maâme !

— You speak English ?

— Just a little.

Son visage se détend comme la bretelle d’un ancien combattant 14–18 qui vient de perdre deux boutons simultanément.

Malgré mon teint foncé et mon nez élargi, je dois avoir conservé un certain sex-appeal car la demoiselle me virgule une œillade friponne qui collerait des démangeaisons à la statue d’Apollon ! Holà ! Qu’est-ce à dire ? Est-ce que ces petites Ricaines qui doivent tenir compte de la ségrégation aux States se défouleraient sur le sol béni de la France éternelle ? J’ai du court-circuit dans les amygdales inférieures, les gars ! Les poils de ma poitrine se tissent tous seuls.

What’s your name ? demande-t-elle.

Bug, dis-je.

You are américain ?

— No.

Elle branle le chef, ce qui est bon signe. Puis, avec ce merveilleux accent qui me liquéfie la moelle épinière, elle déclare :

— Je mon nom is Cynthia !

On croit rêver. Ça fait cinématographe, à une période nettement postérieure à celle des Frères Lumière.

— Très heureux.

Elle rentre dans la demeure, puis réapparaît très peu de temps après.

— Viendre boire un glass ! crie-t-elle.

C’est la ruée au baba. Foiridon et Solfado descendent de leurs échelles en beaucoup moins de temps que l’homme n’en a mis à descendre du singe. Je les suis.

On met le cap sur l’office où des whiskies carabinés nous sont servis. Cynthia trinque sans manières avec nous.

— Tu te rends compte si elle est gentille ? me fait Foiridon. Et pour la descente elle nous bat. Vise-moi comme elle te nettoie son godet ! Ce truc, on y prend goût à force ; seulement ça cogne sur la cocarde. Fais gaffe, toi qu’as pas l’habitude, sans ça tu vas être naze !

Je profite de la circonstance pour examiner les lieux. La demeure ressemble à un campement coûteux. Il y a des appareils électriques en grand nombre, mais tout est en désordre. Visiblement, les habitants de ce pavillon n’ont pas la même conception du home que les bourgeois de chez nous. Eux, le napperon brodé ils se le mettent quelque part. Le meuble de style ils sont prêts à en faire un feu de cheminée et les petits saxes leur serviraient de cibles pour s’entraîner à la carabine.

Je remarque que la jouvencelle ne me quitte pas des yeux. Ce que j’aimerais savoir c’est ce qui se passe derrière son joli crâne. Est-ce elle qui décapite les teintés ? Et me considère-t-elle comme un patient possible ? Ou bien l’intérêt qu’elle me porte (un intérêt à cent pour cent) est-il purement… affectif ? Cruelle incertitude. Beaucoup plus troublante que la glorieuse incertitude du sport.

Nous retournons à nos pinceaux. Tandis que mes collègues tirent sur leurs touffes de poils, le San-Antonio en noir et blanc s’attarde à relacer sa chaussure, plus exactement à feindre de, puisque cette chaussure n’a pas de laçage.

La souris ne s’y trompe pas. Les sœurs, qu’elles soient de Barbès ou de Philadelphie, de Tokyo ou de Tananarive, sentent le désir qu’elles inspirent. Pour ses yeux de voyante, ça doit être écrit gros comme une manchette de France-Soir sur mon front que j’aimerais lui faire un raccord.

Nous sommes seulâbres dans le vestibule. On se regarde fixement, et nos quatre z’yeux ont cette inexpression intégrale qu’ont les lampions d’une dame et ceux d’un monsieur au moment où ils réalisent que ce qui importe le plus ici-bas, ça n’est ni le traité de Versailles ni le dernier film de Brigitte Bardot.

Peut-être que ça va faire du vilain d’ici avant pas longtemps, mais dans la vie il faut savoir prendre des risques ; alors j’en prends !

Et j’en reprends, parce que ceux-ci ne sont pas mauvais. À vrai dire, je n’ai même jamais pris de risques plus savoureux.

Une bouche comme celle de Cynthia, faut l’avoir goûtée pour y croire.

Quand on l’embrasse, on a l’impression de sauter en parachute dans le septième ciel. Des étincelles dorées se mettent à crépiter sous votre coiffe et vous ne vous rappelez absolument plus la couleur du cheval blanc d’Henri IV. Une pure merveille. Elle a le corps à ventouses-aimantées, ce qui constitue une innovation. Dès que vous vous approchez d’elle, sa partie inférieure vous cherche le pôle nord.

On dirait qu’elle est en caoutchouc-mousse.

Ah ! mes amis. Ça valait le coup de se faire badigeonner le derme au brou de noix pour atteindre une telle félicité.

Quelle merveille ! Un feu d’artifice pour reine d’Angleterre en voyage !

Si je m’écoutais, je l’embarquerais vers les étages supérieurs, là où se trouve vraisemblablement tout ce qu’il faut pour se mettre à l’horizontale et y être bien.

Mais voilà : le pinceau commande.

Je ne suis pas venu ici pour donner une démonstration de galoche princière. Il est temps d’actionner le disjoncteur si je ne veux pas faire péter ma centrale.

— Quand puis-je vous voir ? je questionne. J’aimerais vous parler… à tête reposée.

Elle me vaporise un regard tellement chaud qu’il me roussit les sourcils. Ça se met à renifler le cochon brûlé dans le secteur.

— Cette nuit, fait la belle rouquine.

— Où, insisté-je, le cœur cognant à se rompre…

— In my bedroom.

Elle m’explique qu’elle pioge au premier et sur le derrière. Il y a à l’arrière de la taule une porte dérobée (c’est pour cela sans doute qu’on a déposé une plinthe le long du parquet). Cynthia laissera la porte ouverte. À minuit je pourrai la rejoindre, elle m’attendra sur le palier.

Ce palier est aussi un palier de mon enquête, j’ai idée.

— Et alors, tu t’annonces, Boule de Neige ! clame Foiridon en ramenant son nez sculpté dans du beaujolais solidifié.

Il me toise d’un air d’en avoir deux (c’est la grâce que je lui souhaite).

— Dis voir, mon pote, est-ce que tu chargerais pas cette jeune vierge, des fois ? me chuchote-t-il lorsque je l’ai rejoint.

— En voilà une idée !

— Je m’ai laissé dire que les frangines adoraient les négros et que vous autres, avec votre teint de radis noir, vous n’aviez qu’à vous décalcer pour en prendre ! C’est vrai ou pas ?

— Faut bien qu’on ait des compensations, souligné-je. Les Blancs nous courent après avec une lampe à souder, c’est juste que les Blanches nous fassent une fleur…

Il hausse les épaules.

— Tu penses trop pour un Noir, dit-il. Moi que je suis blanc, je pense moins que toi.

— Tu n’es pas blanc, tu es rouge, rectifié-je, c’est donc pas un critère.

Tandis qu’il analyse mes paroles, je reprends ma place sur l’échelle.

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