On a buté Monsieur depuis plusieurs heures déjà car il est froid comme un nez-de-chien-bien-portant. Au cours des quelques secondes de lumière dispensée par la dernière allumette j’ai le temps d’examiner la blessure.
Ce type a pris sur le sommet de son crâne déplumé le plus magistral coup de barre de fer jamais administré à un calvitié. Il n’a pas eu le temps d’évoquer la fin tragique de la famille Capet (Allô ! ne coupez pas !).
Le coup-de-plumeau-à-guérir-les-migraines l’a expédié tout droit chez Saint Pierre qui a dû être pris au dépourvu.
Mon allumette s’éteint. C’est donc à tâtons que je fouille les fouilles du cher défunt. Inscrivez ballepeau et croisez les bras : on s’est déjà occupé de la question. Exceptées quelques miettes de tabac, les poches du mort sont aussi vides que la colonne des bénéfices sur le Grand livre du ministre des Finances.
Décidément l’endroit est trop malsain et il vaut mieux attendre ailleurs le retour (problématique) de ce Jean Brasseton que j’ai de plus en plus envie de connaître.
Je retourne à la porte et, ce faisant, mon pied se pose sur un objet rond et dur. Je me baisse et ramasse la chose. Puis je quitte le sous-sol. C’est plus une cave, c’est une morgue. Vous m’en reparlerez du Congo !
Cette fois le piano ne fonctionne plus. Un étrange silence règne dans la strass. Bizarre qu’il n’y ait pas de larbins dans cette vaste demeure.
Me voici dans le couloir de la cuisine. Je regarde l’objet que j’ai ramassé dans la sinistre cave à vin et je découvre avec horreur qu’il s’agit de l’œil de verre de M. James Hadley. Vachement désagréable et insolite, ce truc-là. L’idée que ce globe de verre se trouvait naguère dans l’orbite d’un type me colle des frissons sous la peau. Vivement je glisse l’œil dans ma poche. C’est pas que je veux le conserver comme trophée. Dieu merci, je n’ai pas de ces marottes-là, mais je me dis qu’il est un témoignage de la mort de Hadley pour les gens de sa connaissance.
Je cramponne maintenant l’ami Tu-Tues, je le tiens dans mon dos et m’avance en direction du living. La pianiste s’y trouve encore. Elle est assise sur un sofa et lit une revue d’ameublement. À mon entrée elle lève la tête. Logiquement, cette dame devrait avoir les flubes en voyant surgir chez elle, au beau mitan de la noye, ce zigoto baraqué façon bahut normand. Il n’en est rien. Elle reste très calme, attentive, je la sens à peine surprise par mon débarquement.
— Je ne vous connais pas, dit-elle seulement.
Mine de rien je glisse mon feu dans ma poche de futal. Il ne sera pas nécessaire.
— Je voudrais parler à M. Brasseton, dis-je, c’est urgent.
Elle me sourit. Vue de près, cette personne doit se faire facile ses soixante carats. Elle est menue, sèche, grisâtre. Son regard a je ne sais quoi d’extrêmement morne et lointain. J’avais deviné pile : elle roule un peu sur la jante.
— Il n’est pas ici en ce moment, fait-elle.
— Je sais. Où est-il ?
— En France !
J’avale ma salive. Est-ce qu’elle débloque ou bien dit-elle la vérité malgré sa pensarde charançonnée ?
— En France !
— Oui. Mais il va bientôt rentrer.
— Il y est depuis longtemps ?
Elle fronce les sourcils.
— Une dizaine de jours.
Je considère la dame avec une forte indécision. Je voudrais faire la part de sa folie et celle de son reliquat de raison. Quel crédit accorder aux dires d’une personne siphonnée ?
— Vous êtes une parente à lui ?
— Voyons : je suis sa maman.
— Oh ! pardon, excusez-moi. Vous habitez seule ici en ce moment ?
Elle essaie de s’épousseter les cellules.
— Vous n’avez pas de domestiques ? insisté-je pour orienter sa carburation.
— Oh ! si… Il y a Banko…
— Où est-il ?
— Je ne sais pas. Oh ! si… attendez : il est allé voir sa fiancée.
— Personne n’est venu vous rendre visite dans la soirée ?
— Si.
— Qui ?
— Eh bien… vous !
M’est avis qu’on va tourner en rond comme un avion qui n’arrive pas à dégager son train d’atterrissage tourne au-dessus d’un aéroport.
C’est hallucinant comme situation, cette dame dérangée seule dans une grande maison gardée par un guépard, avec un cadavre au sous-sol.
— Vous êtes certaine que personne n’est venu ?
— Mais oui, certaine, quelle drôle de question. Ah ! Si… Il y a eu vous.
Indicatif-maison. Quand c’est fini on recommence, elle est sur la boucle, la pauvre dame. Faut pas trop la chahuter, elle a le cervelet en verre filé.
— Votre domestique est parti à quelle heure ?
— Je ne sais pas… après le dîner.
Je gamberge un peu. Si elle dit vrai, le larbin n’était plus là quand on a trucidé James Hadley.
Seulement cela sous-entendrait qu’elle était vraiment seule in the house, alors comment…
Je me lève brusquement et je file à la porte principale. Elle n’est pas fermée à clé. Donc n’importe qui pouvait s’introduire chez Mme Brasseton pendant qu’elle martyrisait son piano.
Je reviens vers la chère dame déplafonnée.
— Il y a longtemps que vous jouiez du piano ?
— Ah ! vous m’avez entendue ?
— Oui. Vous jouez merveilleusement.
— Je donnais des concerts autrefois. Je joue tous les soirs…
Le piano, on ne peut pas dire que ça soit comme la bicyclette : ça s’oublie. La preuve…
— Vous me permettez de téléphoner ?
— Mais oui. Vous savez où est le téléphone ?
— Non.
— Dans le bureau de Jean.
— Et le bureau de Jean ?
— La pièce à côté…
Je m’y rends. C’est en fait une bibliothèque avec un secrétaire. Le bignou se trouve sur le meuble. Je chope l’annuaire qui lui tient compagnie et je le feuillette jusqu’à ce que j’ai dégauchi le numéro du consulat de France. Je décide alors de le prendre en note car je suis appelé à en avoir besoin souvent dans l’avenir immédiat. Je tire de ma vague le mot de recommandation du nommé Van Danléwal afin d’y inscrire ce numéro et voilà qu’au lieu de transcrire ces quelques chiffres, je me perds dans la contemplation du message lui-même. Pourquoi soudain, vu en pleine lumière, évoque-t-il confusément quelque chose en moi ? Quelle souvenance imprécise remonte à la surface de ma mémoire ? Je me prends la tronche à deux pognes et je ferme les yeux afin de me concentrer à bloc. Voyons… Voyons…
Des ondes concentriques se dégagent de ma coiffe. Brusquement je chope mon portefeuille et fébrilement je l’explore. Ce que je cherche s’y trouve bien : le mot découvert dans la basque d’habit de Bérurier et qui est en fait à l’origine de tout ce mic-mac. Je le place à côté de l’autre billet et je pousse un vagissement qui devrait exprimer simultanément : la stupeur, le triomphe, la joie et la volupté. Comprenez bien, bande de navets creux, oïez, pigez, entendez : c’est la même écriture ! Vous esgourdez ? La personne qui a passé le mot à Hans Sufler, c’est ce mystérieux Van Danléwal. J’avais cette preuve sur moi et je continuais à me cogner le bol contre les murs ! Pauvre locdu !
Je compose prestement le numéro du Consulat. Une voix de femme me répond au bout d’un certain temps. Je lui dis que je veux entretenir le consul pour une affaire de la plus haute importance. Mais c’est le genre de formule qui n’a plus l’air d’épater personne ici.
— M. le Consul donne une réception, dit-elle, et il ne peut pas venir au téléphone.
— Allez lui dire que c’est le commissaire San-Antonio des services spéciaux qui le demande, et faites vite !
J’ai dû trouver le ton adéquat, ou alors, c’est ma qualité qui l’impressionne :
— Ne quittez pas, je vais m’informer.
— C’est ça, ma poule, murmuré-je, après avoir obstrué l’émetteur avec la main, va t’informer et fais-toi cuire deux œufs…
En attendant la venue du premier consul, j’inspecte la bibliothèque, l’appareil téléphonique d’une main, le combiné de l’autre. Elle est meublée avec goût et opulence comme le reste de la maison (la cave par exemple !). Brasseton a une collection de sulfures-porte-perruques extraordinaires. Les livres rares abondent dans sa bibliothèque. Je tombe en arrêt devant une photographie posée sur l’avancée d’un rayon de bibliothèque et j’ai un haut-le-corps. Décidément je vais de surprises en surprises : mordez plutôt. La photo représente un homme costaud, vêtu de manière coloniale. Une dédicace est tracée au bas de l’épreuve : Pour ma chère maman, son Jean. Or, l’homme de la photo n’est autre que feu Hans Sufler, mort d’un coup de hallebarde, à la fleur de l’âge.
Tout autre que moi-même, autrement dit mézigue, en aurait la glande à curiosité hypertrophiée. San-A., lui, ne se démonte pas. Ce n’est pas un Meccano. Il se dit tout bêtement que l’affaire est encore plus compliquée qu’il ne le supposait. L’homme mort villa Dupont était le propriétaire de la maison : Jean Brasseton. Il avait pour des raisons qu’on ne peut encore qu’imaginer, pris une fausse identité.
— Allô ! fait la voix du consul.
Je rapproche le combiné de ma bouche et de mon éventail à libellule puisque effectivement il est combiné pour que soit synchrone cette double opération.
— Je m’excuse, monsieur le consul, il vient de se produire du nouveau. M Van Danléwal qui m’a écrit un mot de recommandation pour la police est-il encore chez vous ?
— Naturellement, riposte le consul. Ici les réceptions ne finissent qu’au matin.
— Il est indispensable que je lui parle ; je vais donc retourner au consulat. Mais je vous serais reconnaissant de ne pas l’avertir de ma visite.
Pas emballé du tout, du tout, le diplomate ! Je le soupçonne de ne pas aimer le poulet.
— Monsieur le commissaire, me dit-il sèchement, ma position à E-ville est très délicate, comme celle de tous les diplomates étrangers, et je ne puis me permettre de participer à des enquêtes extra-policières. Nous ne sommes pas en France, et sans vouloir discuter de la légalité de votre mission…
Je l’interromps, vite fait sur le gaz.
— Votre esprit coopératif sera connu en haut lieu, tranché-je.
— Mais…
— Je vous demande simplement de me faire appeler Van Danléwal au téléphone, sans lui dire qui je suis.
— Mon cher commissaire, je voudrais que vous sachiez…
— Je sais. Et comme je suis pressé il est superflu de me faire un dessin téléphoné, j’attends.
— Soit, tranche ce digne homme. Je vous l’envoie.
Il s’éclipse. Je me reprends à mater le portrait de Jean Brasseton. Ce cliché a été tiré voici une dizaine d’années au moins, mais il est très ressemblant et je suis absolument certain de ne pas me gourer. Le gars qui pourrait me fournir la notice explicative de tout ce mic-mac serait accueilli par l’harmonie municipale et aurait droit à ma considération, plus à un tarif de réduction sur les chemins de fer.
— Oui, j’écoute ?
La voix qui intervient est basse, ferme. On sent percer un rien de curiosité dans le ton.
— Monsieur Van Danléwal ?
— Soi-même.
Un très léger accent belge.
Je me lance dans l’arène :
— Je suis un ami de Brasseton.
— Ah, bon ?
— Je ne sais pas si vous êtes au courant de ce qui s’est passé la semaine dernière pendant votre séjour à Paris ?
Son silence est crispé. On devine l’homme sur ses gardes.
— Allô ? fais-je, manière de donner une relance à l’entretien.
J’ai alors l’idée du siècle. Si je fixe rancard à cet homme dans un endroit neutre, il se méfiera.
— Je suis chez Jean, actuellement, il faudrait que vous veniez m’y rejoindre…
— Jean est avec vous ?
Je jette un furtif regard à l’image du colonial.
— Justement, Jean est mort !
— Quoi !
Je ne pense pas qu’il me berlure. L’exclamation est trop spontanée, trop véhémente.
— C’est pourquoi je vous appelle. Venez vite, il faut que nous examinions la situation.
— Très bien, j’arrive.
Il va raccrocher, mais il demande encore :
— Le guépard ?
— Je l’ai enfermé.
— À tout de suite.
Il raccroche et bibi aussi. Comme j’achève ce geste, je perçois un léger frôlement dans mon dos. Au moment où je me retourne, quelque chose siffle. Avant d’achever ma volte-face je fais un saut de côté, d’instinct. Et je prends sur l’épaule gauche un gnon terrible. Je regarde : la vieille cinglée est là, armée d’une barre de fer beaucoup plus conséquente qu’un bâton de sucre d’orge.
Son visage est révulsé par une noire fureur. Elle a les yeux qui lui pendent sur les joues, les chailles crochetées, la mâchoire tordue. Si je n’avais pas exécuté ce pas de danse je serai mort à l’heure qu’il est. Comme est mort James Hadley. Car maintenant il n’y a plus de doute : c’est la vioque qui se l’est fait. La voilà qui redresse la barre de fer pour essayer de m’assaisonner.
Malgré mon épaule endolorie (je ne sens plus mon bras gauche) je lui bondis dessus. La mêlée est confuse, la lutte ardente et noire. Cette sexagénaire est douée d’une force peu commune. Elle écume littéralement. J’ai toutes les peines du monde à lui arracher sa baguette magique.
J’y parviens tout de même et je balance la vieille dame dans un fauteuil profond.
— Ça vous prend souvent d’administrer des somnifères pareils, madame Brasseton ?
J’assiste alors à un phénomène étrange. Ce visage convulsé s’apaise ; ce masque de la fureur, cette statue de la haine deviennent peu à peu calmes et doux.
— Pourquoi vouliez-vous me faire du mal, madame Brasseton ?
Elle me sourit aimablement.
— Parce que je croyais que vous veniez voler le diamant de Jeannot, me dit-elle.
— Quel diamant ?
— Le diamant, vous savez bien…
— Non, je ne sais pas.
Elle chevrote un rire incrédule, puis tout de go, murmure :
— Vous prendrez bien quelque chose ?
— Merci, j’ai failli prendre et ça me suffit. Dites, madame Brasseton, si vous alliez au dodo ?
— J’attends mon petit. Il est à Paris et il va bientôt rentrer.
— Il ne rentrera que demain, vous devriez aller dormir, comme ça vous seriez en pleine forme pour l’accueillir. Hmm ?
Je profite de l’hésitation qu’elle parait manifester.
— Allez, venez, je vais vous conduire à votre chambre.
Docile, elle se lève.
Nous grimpons au premier. Elle pénètre automatiquement dans une pièce ; la force de l’habitude, c’est quelque chose. La chambre est meublée en ancien, sans doute sont-ce les meubles que Mme Brasseton mère possédait en Europe ?
Je m’empare de la clé, mine de rien, et je serre la louche de la vieille folle.
— Dormez bien, à demain !
J’évacue la piaule et je la ferme à clé. Si elle veut filer, elle sera obligée de sauter par la fenêtre. Comme le perron de la crèche se situe exactement au-dessous, elle serait, le cas échéant, dans l’impossibilité de nuire.
Puisque je me trouve à the first floor, je décide d’opérer une rapide inspection des lieux. Je vais de chambre en chambre, jetant un coup d’œil hâtif après avoir éclairé, et repartant. Comme j’arrive au fond du couloir devant la dernière porte, je stoppe comme une fourmi devant un trait tracé à la craie.
Quelque chose de rouge filtre sous la porte.
Et moi qui vous entretiens, moi San-A., j’en ai trop vu pendant ma carrière pour douter un seul bout d’instant que ça soit du sang.
Je délourde lentement. La porte obéit. Lumière ! Le spectacle n’est pas fameux. Faudrait rembourser, mais l’honnêteté se perd. Un superbe garçon noir, âgé d’à peine vingt ans, est allongé sur le plancher. On lui a filé un demi-chargeur de valdas dans la poitrine à l’emplacement supposé du cœur et il est mort au point que la statue équestre de Jeanne d’Arc, rue des Pyramides, semblerait plus vivante que lui. Le pauvre gars s’est vidé de son raisin et ça constitue un méchant tapis irrégulier.
Vous parlez d’une hécatombe dans cette maison !
Je redescends, plus pensif que le zig sculpté par Rodin ; celui qui se tient le dôme au bout du poing.
Le cauchemar continue, fastueux comme dans un film d’Alfred Hitch. C’est la vieille qui a buté James Hadley, ça sans aucun doute, seulement qui a flingué le jeune domestique noir ? Était-ce le Chauve au lampion ersatz ? Je vois à peu près le cinoche qui s’est produit : James H. s’introduit dans la casba. Ou bien il sonne et le larbin lui ouvre. James zigouille le boy. Puis il fouille la maison… C’est alors que maman Brasseton pique sa crise et se met à lui jouer Casque d’or avec sa matraque en fer forgé. Bon, tout cela est parfait, seulement un détail continue à me tarabuster : qui a fouillé les poches du Chauve ? La vioque ? Bizarre, ça ne correspond pas tellement à sa forme de folie. Mais je ne suis pas psychiatre.
Une bagnole vient de s’arrêter là-bas, derrière la grille. Un pas robuste crisse dans l’allée. Je prépare mon artillerie de poche et je descends afin d’accueillir le visiteur.