CHAPITRE VII

Je vais moi-même au bar jeter un coup d’œil. Maria ne s’y trouve pas, non plus qu’au salon, et le Chauve à l’œil made in Italy a également disparu. Je me pointe donc vers mon pote le portier. Il me virgule une œillade égrillarde.

— Monsieur est toujours partisan du charme slave ? demande-t-il.

— De plus en plus, assuré-je. À propos, vous n’avez pas vu Madame Vachanski ?

— Elle est sortie il y a un instant.

— Seule ?

— Oui.

— Je croyais qu’elle était avec un ami : un type chauve qui se tenait assis là ?

Il fait une moue évasive.

— Ils ne sont pas sortis ensemble en tout cas.

— À propos de sortir ensemble…

— Oui ?

— Vous ne savez pas où mes deux amis sont allés ?

— Non, Monsieur, ils n’ont rien dit. Il est vrai qu’ils sont partis précipitamment lorsque leur taxi a été là.

Je tique.

— Ils ont pris un taxi ?

— Ils l’ont demandé aussitôt après le coup de téléphone qu’ils ont reçu.

Alors là, coup de cymbale dans l’arrière-tronche de San-Antonio. Béru et Pinaud ont reçu un appel bigophonique à Élisabethville où ils ne connaissent personne ! C’est inouï, fantastique, et surtout inquiétant.

Je me fais répéter la chose. Puis je demande :

— D’où venait cet appel ?

— Mais, de la ville, Monsieur.

— Et qui vous a-t-on demandé ?

— Le locataire de la chambre 404[12].

Le mystère s’épaissit.

— J’aimerais retrouver le taxi qui a véhiculé mes amis, la chose doit être possible, je pense, pour un homme aussi intelligent que vous ?

Je lui glisse un bifton format adulte. Il l’enfouille si vite qu’un instant je me demande si je le lui ai vraiment donné.

— Assez facile, Monsieur.

Et le portier décroche le bignou. Il compose un numéro en utilisant la pointe d’un stylomine.

— Les Taxis Van Houten ? demande-t-il.

On lui répond « Oui » en wallon.

— Ici Albert 1er, annonce le roi chevalier des portiers d’hôtel congolais. Dans la soirée je vous ai demandé une voiture, vous êtes au courant ? Bon. Il est rentré ? Très bien, dites-lui de venir ici tout de suite.

Il raccroche.

— Vous avez de la veine, le chauffeur rentrait à l’instant après avoir terminé son service.

De la chance ! J’espère. Cette disparition du tandem Béru-Pinuche ne me dit rien qui vaille. Poursuivant ma série de déductions, je pense qu’après avoir découvert qui j’étais, James Hadley a mené une rapide et discrète enquête dans l’hôtel.

Il a appris que je n’étais pas seul et a décidé de neutraliser mes collaborateurs. Pendant que Maria et ses bougnouls s’occupaient de moi, lui s’occupait de Béru et du cher retraité.

Pauvre Pinuche ! Dire qu’il devrait être derrière son bar, à cette heure ! En guise de retraite, il risque fort de se retirer dans l’estomac d’un lion !

Je suis interrompu dans mes réflexions par l’arrivée du chauffeur de taxi. C’est un superbe noir de près de deux mètres, vêtu d’un vêtement de coutil bleu.

Son sourire vaudrait une fortune chez Colgate, sa chevelure en vaudrait une autre chez Cadoricin et je pense qu’il pourrait sûrement en réaliser une troisième chez Éminence.

Il tient à la main une casquette plate américaine, bleue à visière blanche.

— C’est toi qui m’as demandé, M’sieur ?

— Je voudrais savoir où vous avez conduit les deux messieurs que vous êtes venu chercher dans la soirée ?

Il rit et je reçois un éclat de sa denture dans l’œil.

— Les ai emmenés à Bokono, M’sieur.

— Où est-ce ?

— Si tu veux je t’emmène.

— O.K.

Je le suis. Il pilote une rutilante Mercédès 220, rouge vif. Je m’installe à ses côtés sur la banquette avant.

— Mes amis ne t’ont rien dit ?

— M’ont dit de les emmener à Bokono, M’sieur.

— Rien d’autre ?

— Non, M’sieur. Ils causaient qu’ils allaient retrouver un ami qui s’appelait Tonio ou quèque chose comme ça.

C’est bien ce que je pensais : on a berluré mes potes en leur faisant croire que je les réclamais.

— C’est loin, Bokono ?

— Juste au nord d’E-ville, M’sieur.

— Ils sont allés dans une maison ?

— J’sais pas, M’sieur. On les attendait avec une auto tous-terrains, même chose les Jeeps, M’sieur, tu sais ? Plus grande seulement.

Je frémis. Une voiture tous-terrains ! Ça veut dire qu’on les a convoyés dans la jungle. Si on les a trimbalés si loin, ce n’est sûrement pas pour leur faire admirer le paysage.

Nous ne tardons pas à arriver. Le chauffeur stoppe à un carrefour de routes. Il n’y a que quelques maisons isolées, des hangars plutôt, où l’on doit remiser des machines agricoles.

— Ici, m’annonce le conducteur.

— Et l’auto dans laquelle ils sont partis a pris quelle route ?

Il me désigne la voie la plus étroite.

— Par là.

— Très bien, allons-y.

Le chauffeur secoue la tête.

— Pas possible, M’sieur.

— Pourquoi ?

— C’est pas sûr. Plein d’Ossoboukos dans la forêt. Eux y sont très méchants. Y en a encore cannibales…

Je m’emporte.

— Tu vas pas te dégonfler, collègue. Avec moi t’es paré, je suis armé.

Il secoue la tête avec la même détermination patiente.

Je pourrais avoir douze bazookas autour du ventre et une mitrailleuse jumelée dans le tiroir de ma cravate qu’il n’accepterait pas davantage. Je ne puis cependant pas m’engager à pince dans la sylve sauvage ? D’autant plus que je n’ai même pas une Wonder pour rechercher mes compagnons. Il en a eu une idée à la gomme, le Vieux, de nous propulser dans ce sacré pays. Ah ! la carne, il me le paiera.

— C’est bon, soupiré-je, ramène-moi en ville.

— Tout de suite, M’sieur ! s’empresse le Fangio des Tropiques.

En cours de route il me vient une idée.

— Sais-tu où se trouve le Consulat de France ?

— Oui, M’sieur.

— Très bien, tu vas m’y conduire.

Je look ma breloque. Elle marque dix heures vingt. C’est plus tellement une heure pour les visites diplomatiques, mais enfin ce n’est pas non plus une heure extravagante. Nécessité fait loi, a déclaré un mec qui devait être dans la nécessité.

Le Consulat se trouve dans un immeuble neuf aux larges baies. La plaque qui somme la porte a quelque chose de rassurant qui me réconforte un brin. J’entends de la musique, des rires… La lumière coule à Giono et je suppose que le champagne en fait autant.

— Faut attendre ? me demande le chauffeur.

— Oui, mon fils.

Il fait la grimace.

— Mon service est fini, M’sieur.

— Tu as de la chance, le mien ne fait que commencer.

Il éclate de son bon rire juvénile.

— Attends-moi et je te refilerai un pourboire gros comme l’ami que tu as trimbalé à Bokono.

Il accepte. Je pénètre sous le porche où un gardien de la guerre civile congolaise monte la garde, assis sur la première marche du perron. Le Consulat occupe tout le rez-de-chaussée. Je sonne à une large porte laquée. Un noir en veste blanche et pantalon noir vient délourder. Le bruit, la musique, les rires sont plus présents. Si je ne me goure pas, il doit y avoir réception au Consulat.

— Je voudrais parler à M. le Consul de France, déclaré-je avec emphase, ayant pris soin de m’en acheter un paquet avant de partir.

— Monsieur le Consul est occupé.

— C’est extrêmement important.

Mais le Négus est obstiné.

— Il est occupé, on peut pas le déranger.

— Je vous répète que c’est extrêmement important !

— On peut pas, on peut pas ! répète le larbin.

Je me flanque dans une rogne plus noire que la frime de mon vis-à-vis. Je lui glisse ma carte professionnelle dans la main.

— Écoute, mon pote, lui dis-je. Tu vas aller porter cette carte au Consul, sinon je te coupe en morceaux dont le plus gros sera pareil à un grain de tapioca, vu ?

Cette fois il se dit que, de toute manière il doit en référer à son patron et il détale. J’entre dans le hall et je relourde because les courants d’air. Je n’ai pas longtemps à attendre.

Le Consul se pointe avec un air commotionné. Il est en smok. C’est un bel homme d’une quarantaine d’années, aux tempes précocement grisonnantes. Il porte des lunettes à montures d’or et il a une cicatrice au menton, comme en avaient les étudiants allemands à l’époque où ils se gravaient leurs initiales dans le portrait à coups de sabre.

Il me salue avec la tête et avec distinction.

— Excusez ma visite si peu protocolaire, dis-je, mais j’ai grand besoin de votre aide ou, pour le moins, de vos conseils.

Pour commencer il me rend ma carte, puis il s’efface afin de me laisser passer.

— Allons dans mon bureau.

Le larbin a déjà ouvert la porte d’icelui et fait la lumière. J’entre dans une pièce aux vastes proportions et au mobilier anachronique, car il est très administration française, et dans ce style ultramoderne ça se remarque.

— Asseyez-vous, je vous écoute.

Il contourne son burlingue ministre et s’accoude à son sous-main de maroquin.

— Monsieur le Consul, je me trouve ici depuis quelques heures en mission secrète. En compagnie de deux de mes inspecteurs, je devais enquêter sur certaines personnes étrangères dont le comportement a paru suspect à mes chefs. Or, mes hommes ont été kidnappés dans la soirée. Un mystérieux correspondant leur a fixé rendez-vous à Bokono en mon nom. Sans méfiance ils s’y sont rendus. Là une auto les attendait qui les a emmenés dans le cœur de la brousse.

Je me tais pour le laisser parler, mais il tarde à jacter, le diplomate. À mon avis il manque de chaleur. J’espérais un peu plus de compréhension et un esprit coopératif plus poussé.

— Voilà qui est fâcheux, fait-il.

Entre nous et la prochaine édition de France-Soir, j’avais déjà eu la même idée avant de carillonner à sa porte.

— Je voudrais faire quelque chose, vous vous en doutez, poursuis-je courageusement, mais dans ce malheureux pays déchiré par la guerre civile, j’avoue que je me sens perdu.

Il ôte ses lunettes et se met à les fourbir avec la pochette de soie de son smoking.

— Cher monsieur le Commissaire, une confidence en vaut une autre. Je viens moi-même d’arriver à Élisabethville et je fête ce soir mon entrée en fonctions avec les personnalités de la ville.

— Parmi elles, M. le Consul, n’y a-t-il pas un notable de la police ou de l’armée ? Quelqu’un qui puisse me permettre enfin de disposer d’une certaine force armée pour rechercher mes compagnons ?

Il hésite un instant.

— Attendez-moi ici, fait-il.

Puis, désignant avant de sortir une cave à liqueurs :

— Si vous voulez vous servir un verre.

Je veux que je veux. Il n’a pas fermé la porte que j’ai déjà sélectionné la boutanche de noir et blanc (dans ce pays c’est tout indiqué) et que je m’en vote une rasade à l’unanimité plus ma voix.

Le coup de remonte-moral me fait grand bien. Je me dis que tout n’est peut-être pas perdu. Mes deux compères se sont déjà trouvés dans des draps plus sales que leurs chemises et ils s’en sont (et Dalida) tirés.

Je me sers un nouveau gorgeon d’optimisme en bouteille et le Consul revient. Il tient à la main une feuille de papier sur laquelle quelques lignes d’écriture commencent de sécher. Il l’évente pour hâter cet assèchement.

— J’ai parmi mes invités le sous-directeur des mines de Kestadéssou. Il est au mieux, paraît-il, avec les services de police. Voici un mot de recommandation. Je lis :

« Prière de prêter assistance au porteur de la présente. Merci.

Van Danléwal.

— Merci, murmuré-je, je dois aller à l’hôtel de police avec ceci ?

— Oui. Inutile de leur apprendre qui vous êtes et ce que vous faites ici. Dites-leur que deux de vos amis ont voulu se promener en forêt et qu’ils n’ont pas reparu.

— Entendu !

Je prends congé du consul et je vais rejoindre mon brave chauffeur qui s’est endormi, le nez sur son volant.

Il se frotte les gobilles et me regarde comme s’il ne m’avait jamais vu.

— À la police ! enjoins-je. Et rapidos, mon lapin, y a du lait sur le gaz.


La permanence est faiblarde. Trois flics en uniforme pioncent sur des bancs de bois lorsque je m’annonce. Je demande à parler à leur chef et ils me font tout un tas de salades. La force d’inertie m’a l’air d’être la principale de ce bled. Au bout d’une demi-heure, un officier couleur de tunnel pas éclairé fait son apparition en bouclant son ceinturon. Il a l’air vanneur et de mauvais poil. Je lui raconte ma fable et lui bonnis que je suis un aminche de M. Van Danléwal. Comme preuve de ce que j’avance je lui montre le papier. Il l’épluche laborieusement. M’est avis que ce gars a appris à lire dans le marc de caoua.

— Demain on fera une patrouille, décide-t-il.

Je bondis.

— Vous charriez, non ! Pendant ce temps on est en train d’écorcher vifs mes amis !

Ça ne le tourmente pas outre-mesure.

— On ne peut rien faire ce soir. La nuit c’est pas possible.

— Mais…

— Et puis je n’ai que ça comme effectifs !

Je jette un regard lamentable aux trois zigotos qui se sont presque rendormis. Effectivement c’est pas bézef. Je suis comme dans un piège à rats. Que faire ? Où aller ?

— Revenez demain, ajoute l’officier.

Je moule le gnaf sans même lui dire au revoir. Il me court après.

— Tenez, reprenez ça.

« Ça » c’est le dérisoire mot de recommandation de Van Danléwal. Ah, y a pas d’erreur, il a de l’autorité sur les autorités, ce brave homme. Je fourre mon bifton dans ma fouille et je regagne mon hôtel.

— Vous avez retrouvé vos amis ? demande le portier.

— Non.

— Ils finiront bien par rentrer, ils doivent faire la tournée des grands ducs…

Mince de tournée ! Si c’était ça, la fameuse tournée générale promise pour le ci-devant inspecteur principal Pinaud !

— Et vous, attaqué-je, pas de nouvelles de madame Vachanski ?

— Aucune…

Je surprends un petit éclat ironique dans son œil de portier. Je ne sais pourquoi ça me fout en rogne. Pas contre lui, mais contre moi-même. Je me dis que lorsqu’on est San-Antonio et qu’on possède ma réputation, on ne se balade pas de guichet d’hôtel en guichet de commissariat pour pleurnicher. On agit.

Afrique ou pas Afrique, forêt vierge ou non, j’en ai classe de me sentir dépasser par les événements.

— Appelez-moi un taxi !

— Le même, monsieur ? ironise le gars.

Je lui braque un regard si noir qu’il en a les poils de la poitrine qui dégringolent comme du duvet de pissenlit un jour de mistral.

— N’importe lequel, et ce sera pas la peine de l’envelopper, c’est pour consommer tout de suite.

— Bien monsieur, hoquette le galonné.

Je vais attendre le bahut sur le pas de la lourde.

J’ai les nerfs vachement radioactifs brusquement. Vous savez l’effet que les épinards produisent sur Mathurin Popeye ? Le regard moqueur du portier m’a fait le même. Je vais casser la cabane, annexer le Congo, m’emparer de l’Afrique. Parfaitement. Je vais te leur montrer à tous ces foies blancs combien c’est beau, combien c’est grand, combien c’est généreux… un flic.

Il y a encore sept prunes bien mûres dans mon magasin de primeurs. Elles seront pour le premier qui me fera du contrecarre.

— C’est pour vous, M’sieur ?

Un nouveau chauffeur de taxi, mais qui ressemble au précédent comme deux gouttes de café, vient de surgir.

— C’est pour moi. À Kakahobarhi en vitesse ! Tu connais l’usine de M. Brasseton ?

— Oui, M’sieur.

— Eh bien, c’est là que je vais…

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