DESSINE-MOI UN TRAIT DE GÉNIE

Elles sont imprévisibles, les gonzesses.

N'établis jamais de projets à long terme avec l'une d'elles, tu risquerais d'être fait marron. Ainsi, la marchande de cartes postales… Tu la croyais maquée à outrance avec son méchant. Docile! A sa botte! Elle était sa gagneuse, sa chose, son instrument de travail. Et puis, tu vois? Au déboulé, elle a le geste libératoire. Aux ordures, le gros vilain! Bye-bye! Et là, la feinte est belle; car somme toute, c'est pas elle qui l'a balancé par le toboggan à saloperies. Il y était déjà engagé jusqu'aux cuisses. Une simple bousculade qu'elle peut prétendre faux mouvement, la garce! Et poum mister Conrad est allé becter du trognon de chou dans les profondeurs.

— On devrait aller voir où il en est, fais-je, peut-être que, sa chute étant freinée par l'étroitesse du conduit, il en aura réchappé.

Le Mastar enquille sa grosse tronche par l'orifice après m'avoir intimé de la boucler. Il sonde les échos caverneux, puis réapparaît, congestionné et hoche sa hure.

— S'il vivrait encore on entendrait ses geigneries, assure-t-il, car ça fait caisse de résonance.

— Il l'a tué! me déclare Heidi en souriant.

— Ça n'a pas l'air de trop te contrarier? noté-je.

— On ne pouvait pas me rendre un plus grand service: ce salaud me terrorisait depuis des années.

— Il fallait le quitter!

— Vous croyez que les sales types comme lui acceptent qu'on les bisse!

Elle se coule dans les bras du Gros. Lui roule une galoche farceuse, ce qui dénote une nature courageuse. Les amoureux doivent être seuls au monde. Je repasse au living. Jérémie, debout, mains aux poches, le blanc des yeux jaune, le reste féroce, déclare:

— Ça merde de plus en plus ton histoire, Sana. T'es chié quand tu t'y mets. Combien de cadavres jusqu'à présent?

— On fera le bilan en fin d'année, dis-je; j'ai pas pris ma machine à calculer.

Il est l'heure de rappeler le gymnase. D'un index déterminé, je recompose le numéro. Contre toute attente, comme on dit puis dans les ouvrages, personne ne répond.

Là, je l'ai saumâtre. Ça signifie quoi donc, selon toi, ce silence? Que les mecs de la Kärntnerstraße ont mis les voiles? Qu'ils renoncent à négocier avec ma pomme? Ou bien qu'ils sont à mes trousses?

Le tendre couple Heidi-Béru nous rejoint, enlacé. Faut-il qu'elle soit sensible à la membrane, la môme, pour chiquer les Juliette avec ce sac à merde de Roméo! Ça boxonne dur dans cet apparte, mon fils! Je suis certain qu'elle envisage maintenant de s'emplâtrer le gars Jérémie. Une black chopine compléterait bien son tableau de chasse, à Ninette. Elle porte juste la main droite de Bérurier en guise de slip. Une dextre à laquelle manque provisoirement le médius!

— Que vouliez-vous savoir de Conrad? elle me demande. Je pourrais peut-être vous renseigner?

Chère enfant! Délicieuse chérubine soucieuse de coopérer franchement. Elle a carrément changé de camp et entend payer son écot.

Je lui explique que j'eusse aimé savoir chez quel arnaqueur de première grandeur Conrad s'est rendu pour lui parler de moi. Et comment il s'est fait que le mystérieux personnage eût été si bien en cheville avec le trio d'espionnes bulgares (de Lyon).

Heidi me sourit.

— Il y a, à Vienne, un homme très protégé, qui peut à peu près tout. Il gravite dans les sphères politiques et journalistiques. Le Milieu est à sa dévotion. Les chefs d'entreprises lui versent des prébendes. Les artistes se pressent à sa table. C'est lui que Conrad a contacté après votre départ. Il lui a raconté ses mésaventures avec vous et le marché que vous aviez conclu tous les deux. L'homme dont je vous parle lui a demandé d'attendre ses instructions. Dans l'intervalle, Conrad m'a suggéré d'aller à votre hôtel pour vous séduire et essayer de vous prendre la seconde partie de la liasse.

— Mission dont vous vous êtes parfaitement acquittée, ma jolie.

Elle rougit et hausse les épaules.

— Donne-moi les coordonnées de ce potentat de la pègre, Heidi.

— Il se nomme Karl Paulus, il est avocat et habite Weihburggasse.

— Tu as son téléphone?

— Il est dans l'annuaire.

M. Blanc sort de sa semi-léthargie pour m'apostropher:

— Alors on joue la carte Paulus?

— Qu'en penses-tu?

— Nous sommes bien obligés de faire quelque chose; d'autant qu'avec le cadavre dans le vide-ordures, on ne peut pas s'éterniser chez cette pute… Oh! merde, t'es chié avec ta manie de débaucher les braves balayeurs noirs pour en faire des poulets! Si je ne t'avais pas rencontré, je serais en train de dormir au côté de ma chère Ramadé.

— Penses-tu, soupiré-je, vous ne pioncez jamais, ta tribu et toi, dans votre appartement-gourbi. A trois heures du matin, tes chiares se font cuire du mouton à même le sol de la cuisine!

Il a la nostalgie qui l'empare, M. Blanc. A fleur de cœur.

— C'est vrai, rêvasse-t-il, il y a les gosses, si joyeux qui grouillent autour de nous; que vont-ils devenir si je me fais abîmer dans ta saleté d'affaire?

— Des orphelins de père, réponds-je. C'en est plein, tu sais. Moi, je le suis bien…

Il ne répond pas et feuillette l'annuaire du bigophone qui se trouvait sur une tablette, près de l'appareil.

— Tiens, me fait-il, le numéro de votre ami Paulus. Son gros doigt café au lait souligne le nom de l'avocat.

— Tu t'imagines que je vais lui demander rendez-vous de but en blanc? objecté-je.

— Pas toi: la pétasse!


Voilà, ça se présente comme ça.

Deux poings, ouvrez les cuisses.

Une maison ancienne, peinte de couleur vert. Nu, avec l'entourage des portes et des fenêtres en blanc. Délicate demeure qui dénote, de son propriétaire, l'amour d'un certain art de vivre. Elle est coincée entre deux autres maisons moins belles, dont l'une est en réfection, si j'en crois les échafaudages qui la ceignent. Elle comporte un étage, plus un second mansardé dans le noble toit. Une plaque de cuivre gravée de caractères gothiques flanque le délicat perron d'une sizaine de marches. Une grosse lanterne de fer forgé pend à une potence ouvragée. On mate tout ce topo depuis la charrette d'Heidi, stationnée à quelques encablures.

Le rez-de-chaussée de la demeure est obscur, mais de la lumière brille à deux fenêtres du premier ainsi qu'à l'une du second étage.

D'après ce qu'en sait la môme Heidi, maître Karl Paulus vit avec sa femme, une matrone de deux cents kilos et sa maîtresse, une vamp platinée comme dans les films américains d'avant-guerre. En toutes circonstances, il présente cette dernière comme étant sa collaboratrice, bien qu'il fasse chambre commune avec elle. Sa bobonne, elle, roupille au rez-de-chaussée car elle est à demi impotente. Ils ont deux domestiques: un couple, pas de la première fraîcheur. La femme est cuisinière, l'homme valet-maître d'hôtel. De plus, un type qu'il déclare être son chauffeur (et qui l'est d'ailleurs) lui tient lieu de garde du corps. Cet individu dort également à la maison.

— Bon, ronchonne M. Blanc, tu vois ça comment?

«Ça», c'est-à-dire le coup monstrueusement culotté que j'ai concocté. Au lieu de répondre directement, je demande:

— Selon toi, frisé, y a quelle distance du toit de la maison en réparation à celui de Paulus?

— Les quatre mètres prévus par les exigences de l'urbanisme, je suppose?

— Et c'est combien, ton record de saut aux jeux scolaires du Sénégal?

Là, il réagit:

— Tu as la prétention de me faire passer d'un toit à l'autre?

— Pas de te faire passer, mais de te regarder sauter, grand nègre de la jungle. Il y a une terrasse à l'arrière de la crèche à Paulus. Un tétraplégique réussirait ce bond en se marrant!

Jérémie se tourne vers Béru, à défaut de témoin plus valable.

— Il est chié, ce mec! Il me prend pour un léopard!

— Plutôt pour un chien pansé, retourne l'Enflure.

Je passe outre les protestations de Jérémie:

— Une fois sur la terrasse, tu débondes la porte-fenêtre qui donne dessus avec l'objet que voici et auquel je tiens. Ça te prouve la confiance que j'ai en tes performances physiques. Tu te coules dans la baraque et tu attends que je t'appelle. Voici un feu avec encore quatre prunes en magasin, sois économe. Tu devrais ôter tes pompes pour exécuter ce rodéo afin de ne pas faire de bruit.

Il est dominé par mon autorité tranquille, Jérémie.

— Et le gros lard, pendant ce temps? demande-t-il.

— Lui, il restera en réserve dans la rue. Quand on nous ouvrira, je m'arrangerai pour enquiller cette boulette de chewing-gum dans la gâche de la serrure afin qu'il puisse l'ouvrir sans clé.

— Et comment saurai-je-t-il que ma présence est souhaitée? demande le Mahousse, avec emphase.

— Je m'arrangerai pour te le faire savoir. Pigé? Allez, les gars, haut les cœurs, un pour tous et tous pour moi! File, Jérémie. Nous allons attendre que tu sois en place pour déclencher le bal.

Il est parfait, l'artiste. Posément, il quitte son veston, le dépose sur la plage arrière de la tire. Dessous, il porte un pull marron, que je qualifierais de «tête-de-nègre» s'il se trouvait sur un autre torse. Ensuite, il se défait de ses mocassins, puis de ses chaussettes beiges, trop claires dans la nuit.

— C'est marrant, ces Noirauds, comme y reniflent la ménagerie, remarque Béru.

— Chaque race a ses effluves, déclare Jérémie. Les Noirs sentent la ménagerie, les Jaunes le musc et les Blancs le cadavre. Toi, en supplément, tu pues la merde, et pas la merde de bonne qualité.

Ayant dit, il glisse le pistolet que je viens de lui remettre à l'arrière de son futal, se fond dans l'ombre et gagne la maison en réfection.

Cinq minutes plus tard, je distingue sa silhouette élancée au bord du toit. Un brusque traczir me biche. S'il rate son coup, l'ancien balayeur, il risque de se briser la nuque ou la colonne vertébrale!

Je le vois, ramassé sur lui-même, son buste faisant un mouvement de piston. Et puis c'est la détente soudaine. Il avait raison, le Gros: un singe! Sauf qu'il se rattrape pas par la queue, M. Blanc. Le voici à quatre pattes sur la terrasse de Karl Paulus. Il y demeure un moment immobile, se redresse méticuleusement et s'approche de la porte-fenêtre. Je lui ai appris, naguère, à se servir de mon sésame. Cric, crac, fric, frac, il ouvre et entre.

Je tapote l'épaule de Fräulein Heidi.

— On y va, chérie. Mais une dernière fois, je t'avertis: si tu cherches à me blouser, je te tire une balle dans le coccyx et tu ne pourras plus baiser que par correspondance.


C'est l'avocat en personne qui vient répondre à notre coup de sonnette. Il a une tronche léonine, le gus. La face lombaire avec d'épais cheveux presque blancs rejetés en arrière et maintenus par une paire de lunettes à monture d'écaille qu'il porte à la Jean Dutourd car, comme l'illustre académicien, il a davantage besoin d'un serre-tête que de verres de vue.

Son regard clair est ombragé (on écrit toujours comme ça dans les livres qu'ont de la tenue «ombragé») par d'épais sourcils qui, eux, curieusement, sont très bruns.

Le maître doit en mesurer deux, comme l'écrit Mgr le comte de Paris et banlieue dans son fameux traité sur la pêche au thon dans la Haute-Marne. Il se trimbale une brioche grosse comme une bétonnière et porte une veste d'intérieur de couleur champagne, avec des revers de soie noirs, des brandebourgs et des épaulettes de Cosaque.

Passe un moment de silence au cours duquel il nous scrute, Heidi et moi. Puis il s'efface pour nous laisser entrer. Demeure bourgeoisement tudesque: de la pierre, des boiseries, des tapis, des meubles sinistros et des tableaux tellement sombres et folichons que les peintres qui les ont brossés ont dû ensuite entrer dans des monastères pour retrouver le goût de vivre.

Toujours sans un mot, il nous conduit au premier, là que se trouve son vaste bureau-bibliothèque avec des échelles d'acajou pour pouvoir attraper les livres dont le nom de l'auteur commence par «A». Sa table de travail est sobre comme le tombeau de Charlemagne et son fauteuil à peine plus grand que le trône du défunt shah d'Iran. Paulus va y prendre place et nous désigne les deux sièges, relativement modestes, disposés en face de lui.

Ayant perçu comme un glissement derrière moi, je me retourne et avise un horrible gazier qui a eu la tronche éclatée à un moment délicat de sa vie et qui a été réparé par Picasso déguisé en chirurgien esthétique. Je suppute qu'il doit s'agir du porte-flingue de l'avocat.

L'arrivant s'assied près de la porte.

La tension grimpe. Le silence se fait angoissant.

A la fin, maître Paulus croise ses mains manucurées devant soi et se met à fixer Heidi d'un air interrogateur qui la glace.

— Je vous remercie d'avoir bien voulu nous recevoir à une heure aussi avancée pour son âge, maître, attaqué-je.

Il me dit:

— Vous pouvez parler français.

En français. Preuve que mon accent germanique péclote. Mais lui, pas un poil d'accent! Il serait d'Arcachon ou de Pithiviers il causerait pas mieux ma chère langue fourrée.

— Merci, maître. Je suis l'homme dont vous a entretenu Conrad Wilfrid, ce matin, ou plus exactement hier matin, puisqu'il est passé minuit. Je réclamais de l'aide et j'ai obtenu un guet-apens, ce qui indiquerait que vous préférez les agents de l'Est aux agents français. A cause de votre intervention, j'ai vécu une journée difficile qui a occasionné le décès prématuré d'un certain nombre de personnes, des femmes principalement.

Je m'attends à ce qu'il proteste, dénègue, me joue un petit air de musique de chambre, mais il continue de m'écouter avec détachement, ses grosses pattounes toujours nouées sur le sous-main.

— J'estime, mon cher maître, que vous me devez réparation pour le grave préjudice que j'ai subi. Vous connaissant de réputation, je sais qu'il va vous être facile de m'aider. Ce que j'attends de vous c'est de retrouver un vieil homme innocent que les Bulgares ont entre leurs mains. Il me le faut dans les délais les plus brefs, c'est-à-dire avant la fin de la nuit. J'ajoute que si vous me refusiez votre assistance, il s'ensuivrait pour vous de très grosses tracasseries.

Je pousse Heidi du genou. Elle murmure:

— Ils ont tué Conrad, Herr Paulus.

— Ainsi qu'Elsa Labowicz et Katarina Swoboda, si leurs noms vous disent quelque chose, ajouté-je.

Mais le gros type ne s'en laisse pas conter. Je le vois passer la main sous son bureau. Et moi je sais ce qu'il est en train de faire. Tel un présentateur de T.V. en cours de journal, il cherche le bouton destiné à avertir en régie qu'on envoie le document chargé d'illustrer son commentaire.

Je lui souris.

— Ne vous donnez pas cette peine, mon cher maître.

Je lui montre une minuscule paire de pinces logée dans le creux de ma main.

— Je viens de sectionner le fil de votre alarme.

Là, je marque un point, car il perd de son impassibilité.

— J'aime pouvoir discuter sans arrière-pensée avec un interlocuteur comme vous, maître Paulus.

Y a des gens, tu vois naître et croître la fureur sur leur visage comme tu vois arriver un orage tropical au-dessus de la mer. Ça s'assombrit, un souffle puissant agite leurs poils de nez et leurs yeux lancent des éclairs.

Dis, il va pas éclater? Son énorme bedaine paraît contenir des quintuplés arrivés à terme et qui se bousculent devant la chicane.

— Kurt! il glapit, tout en me désignant.

Le porte-coton bondit. Un vrai molosse dressé, les crocs crochetés. S'il te mord, faut que la viande soit arrachée, sinon il peut plus déplanter ses ratiches.

La vélocité du zig, Mamma mia! Il est déjà sur moi. Que juste j'ai eu le temps de virguler mes pinces coupantes dans le carreau de la fenêtre, histoire d'alerter Bérurier.

Déjà, le gorille m'a saisi les bras par-dessus le dossier de ma chaise et me les ramène en arrière au point de les faire craquer.

— Blanc! crié-je.

L'homme de main est un grand pro. C'est Çiva, ce type! Il a six bras! Déjà il m'a rousti mon feu, sans me lâcher d'un iota. J'ai l'impression d'être cimenté sur mon siège.

Le gros Paulus se lève.

— Ne le lâche pas! dit-il.

Il va à sa bibliothèque et fait pivoter un panneau de livres trop dorés pour être lus, dévoilant un réduit de deux mètres sur deux.

— Amène-le ici! enjoint-il.

L'homme à la frime implosée m'oblige à me lever par une double torsion de mes omoplates. Merde, qu'est-ce qu'ils branlent, mes potes! Ce serait le moment de jouer Ruy Blas pourtant! En avançant vers le réduit, je constate qu'il est capitonné, insonorisé et pourvu d'une banquette fixée au mur. Charmante oubliette. Elle doit servir à calmer les partenaires récalcitrants lorsque la discussion capote.

Il décroche son téléphone, pianote, attend peu et dit:

— Paulus! Venez prendre livraison d'un colis qui vous intéresse.

Puis il raccroche. Peu bavard pour un avocat! Nous sommes devant l'entrée du réduit. A ce moment précis, une voix qui a tendance à escamoter les «r» lance:

— Lâchez-le, sinon je fais une bêtise.

Quand je te dis qu'il escamote les «r»: on ne peut pas s'en apercevoir dans la phrase ci-dessus, mais ça donne en tout cas cette impression.

Jérémie vient d'entrer, tenant devant lui une jolie dame blonde par la taille. Il lui braque le canon de son feu sous le menton. Stupeur des deux Autrichiens.

— Je vous ai dit de le lâcher! réitère mon black pote.

— Laisse! fait Paulus à Kurt.

Ouf! j'ai les ailerons complètement paralysés.

Et puis voilà encore du nouveau! Un type en pyjama et robe de chambre surgit avec une pétoire qui a l'air d'être une réplique de cette fameuse grosse Bertha qui tirait sur Paris pendant la Quatorze. Il en pose le canon sur la nuque de Jérémie. Et il dit, en autrichien, mais mon pote comprend:

— Laisse tomber ton pistolet immédiatement, sinon y aura une flaque de sang sur le tapis de monsieur.

Et M. Blanc, amer, jette son flingue par terre. C'est le moment que met Béru à profit pour entrer à son tour dans la pièce qui se met à ressembler à une pièce de Feydeau. Lui, il pense pas, il cause pas, mais il cogne. Sa fameuse manchette de gladiateur de la Villette au cou du larbin pyjamé. Boum! au tas!

Mister Mastard s'empare des deux feux souillant le sol.

— J' croive qu' c' sera tout, annonce-t-il. Y a plus personne derrière moi.

Pour lors, je biche le flingue de mon gorille.

— Tu permets, Gras-Double?

Et je prie maître Paulus et son garde du corps d'entrer dans le réduit. Ensuite je fais pivoter le panneau. Un claquement sec se produit, qui marque la fermeture d'une serrure de haute technicité. Voilà mes deux ex-antagonistes à la niche.

Béru exulte. Parade devant le gars Jérémie.

— Qui est-ce qui l'aurait eu dans les miches sans l'intervenance du gars Bérurier, Niacouais? Le mec qu' j' viens d'allonger, y t' filochait l' train depuis l'escadrin, et toi, bonne pomme, trop occupé à serrer la gonzesse, tu ne t'apercevais de rien, Dégourdi sans maïs!

Je tends l'oreille pour m'assurer que les deux prisonniers ne font pas de ramdam. Mais le réduit est si parfaitement insonorisé qu'ils pourraient y tirer un feu d'artifice et y organiser un défilé de majorettes sans qu'on en perçoive le moindre écho depuis le burlingue.

Une qui est dépassée par les événements, c'est la brave Heidi. Elle se croit dans un film ricain, la mère!

— Selon toi, murmuré-je, à qui a-t-il téléphoné?

Elle hausse les épaules.

— A l'équipe des Bulgares? insisté-je.

— Il me semble, en effet, ne disconvient-elle pas.

— Donc, ils vont s'amener ici. Ce qui fait que, comme je souhaitais les rencontrer, je vais être comblé. En tout cas, je te remercie pour ton comportement: tu as été réglo.

— Je trouve qu'avec vous autres, la vie est plus marrante, répond simplement la douce enfant.

Je flatte sa croupe et m'approche de la dame blonde que ceinturait M. Blanc. Beau châssis, pouliche de race. Une dénoyauteuse de burnes patentée! Comment qu'elle doit lui faire gicler la cervelle, au cher maître!

— Elle écoutait depuis la porte de sa chambre, m'explique Jérémie. Je l'ai ceinturée par surprise.

— Il va falloir la neutraliser, ainsi que le téméraire endormi par le Gros. Et puis veiller à ce que les autres occupantes de cette crèche se tiennent peinardes. Allons, les mecs, grouillons, j'attends du monde!

— Les voilà! annonce M. Blanc, embusqué derrière une fenêtre éteinte.

Noir dans le noir, il fliquerait l'Homme invisible pour peu que celui-ci eût gardé son préservatif.

— Tu es sûr?

— Complètement: la bagnole vient de s'arrêter devant la maison.

— Combien sont-ils?

— Trois: une fille et deux types.

— Ils se présentent ici à trois?

— Non: un des gars reste au volant.

— Parfait! Mettons-nous en place.

Et c'est le branle-moi le con bas, comme dit Béru!

Tout se joue sur la confiance que je place en Heidi. Faut être gonflé pour lui laisser la bride sur le coup après ses arnaques préalables; mais il semblerait que nos séances amoureuses, au Gravos et à moi, l'aient complètement gagnée à notre valeureuse cause. J'ai idée que si on parvient à s'arracher à cette gadoue, il faudra que nous l'emmenions avec nous, car elle risquerait de ne jamais devenir centenaire dans son bled!

Elle descend répondre au discret coup de sonnette. Avec Jérémie, on s'accroupit chacun derrière les deux canapés du salon, tenant notre feu par le canon pour n'utiliser que sa chère crosse contondante.

Si Heidi nous bite, on l'aura dans l'oigne, ainsi planqués. Sinon, tout devrait se passer comme dans un conte de Nous Deux.

Quant à Béru, une fois encore il est «d'extérieur» car j'ai prévu la probabilité que l'un des arrivants reste dans la bagnole.

La porte s'ouvre. J'entends Heidi saluer les arrivants brièvement.

— Monsieur, madame…

Puis elle ajoute:

— Si vous voulez bien me suivre.

Nul chuchotement, tout s'enchaîne rapidos. Des pas qui se rapprochent. La porte du salon s'ouvre, Heidi actionne un commutateurs.

— Si vous voulez vous asseoir, maître Paulus vient tout de suite!

Je lis les ombres sur la moquette. L'homme se laisse choir pile devant Jérémie. La gonzesse, surexcitée sans doute, est restée debout et se déplace dans la pièce, cette conne! Elle examine les tableautins Dix-septième accrochés aux murs. La voilà qui va contourner le canapé et m'apercevoir. Jérémie a-t-il réalisé? Oui, j'espère. Faut qu'il se paie le mec dare-dare! Il est fabule, ce Noir, car il lit mes pensées, je te jure! Je perçois un coup sec, qui sonne le creux. Alors je bondis, revolver au poing (je l'ai repris par le bon bout).

— Lève tes pattes, connasse! hurlé-je à la fille.

Là, elle est bichée au dépourvu. Si elle trimbale une arme, elle a dû la carrer dans sa culotte, car elle conserve les mains libres. Je bondis par-dessus mon canapé et fonce sur elle. Elle veut battre en retraite, mais c'est l'instant que choisit Heidi pour rouvrir la porte et, kif dans un sketch comique, la blonde se pète la frime contre le montant. Ça raisine! L'aveugle. Moi, no pitié: taquet au menton pour l'endormissement. C'est devenu rituel dans nos rangs. Le somnifère de poing. Tchloc! Une patate justement appliquée et «bonsoir les petits». Elle commence à en avoir l'habitude depuis notre coup de force au gymnase.

Jérémie va s'emparer d'un rouleau de corde que nous avions préparé sous un pouf. Il entreprend de saucissonner la coterie pendant que je vais mater les événements extérieurs.

De ce côté-ci, faut pas se plaindre: ça baigne! Et de la manière la plus simple qui soit. Figure-toi que le Dodu qui guignait depuis la charrette d'Heidi est descendu et qu'il s'approche de l'autre bagnole. Il tient sa brème à la main. Y a écrit «Police» dessus et ce mot est quasiment international. Excepté le japonais, le chinois, le sanscrit, le zanzibarien et le sourd-muet, il s'écrit presque partout de la même façon.

Avec autorité, il toque à la vitre du conducteur et plaque sa carte dessus. Puis il fait signe à l'autre de déhotter, ce que fait le gars sans défiance. Coup de tronche béruréen. Ecroulement. Sa Majesté vient pousser la porte enfermée tout en coltinant sa victime par le colback. Bientôt, nous opérons notre jonction au salon. Il a le chauffeur sur les épaules. S'en déleste d'un mouvement de meunier.

— Tu me feras un paquet de çu-là aussi, c'est pour offrir, dit-il à M. Blanc, lequel en terminait avec son propre client.

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