DESSINE-MOI UNE TÊTE D'HAINEUX

Il surmonte son coup de flou, Félix. Je trouve que son strabisme converge de plus en plus. Ça lui fait pendouiller le regard sur le cercle inférieur de ses lunettes. Il n'est pas rasé et son poil grisâtre le transforme en malade, le pyjama aidant. Curieux que la nature se soit montrée si bienveillante avec sa braguette.

Il repousse de sa mule un menu brandon jailli de la cheminée. Puis poursuit:

— Peu de temps après ma mise à la retraite, alors que j'avais fait des adieux émus à mes partenaires de La Chatte en Feu, j'ai reçu une lettre des Etats-Unis. Elle émanait d'un certain professeur Broutmich, d'Augusta, dans le Maine. Cet homme honorable dirige le service gériatrique de l'hôpital Namofgod, l'un des plus réputés de la côte Est. Dans sa lecture, il m'expliquait qu'une de ses collaboratrices, Nelly Nicethigh, avait assisté à ma prestation lors d'un voyage à Paris et avait parlé au professeur de la surdimension de mon pénis. La description qu'elle en avait donnée troublait le praticien. Il me précisait que si mon élément reproducteur dépassait les 40 centimètres, il était prêt à m'inviter à Augusta pour une série d'observations dans son service; tous frais de déplacement et de séjour payés, avec, en plus, une prime de vingt mille dollars. Pour un homme devenu libre et empêtré dans sa liberté, l'offre était intéressante. Je pris un mètre de couturière, vérifiai ta longueur de mon sexe (48 centimètres) et répondis par l'affirmative à la proposition du professeur Broutmich, auquel j'adressai une photo de moi, nu et en pied, afin qu'il pût constater la réalité de ma bienheureuse anomalie. Quinze jours plus tard, je débarquais à Augusta.

«Prendriez-vous un petit quelque chose, Antoine? Je vous préviens que mon récit sera long. La vieille bosco a une liqueur d'abricot des plus agréable qui s'absorbe sans qu'on y pense, comme un feuilleton américain.»

Sans attendre ma réponse, il va chercher dans un petit meuble en marqueterie un flacon habillé d'une étiquette pimpante, plus deux verres de cristal de petite contenance et qu'il emplit d'une main qui commence à trembler légèrement.

— Au début de mon séjour américain, j'ai eu beaucoup de plaisir. Helmut Broutmich, d'origine germanique, est un homme agréable, plein d'attentions. Son assistante qui est aussi sa maîtresse, à qui je devais d'être connu de lui, mourait d'envie d'essayer mon membre. Depuis sa soirée à La Chatte en Feu, elle fantasmait sur mon phallus et vint me violer dans ma chambre dès la première nuit. C'est une jolie fille, un peu maigre mais pas si étroite que sa morphologie ne me le laissait craindre. Je lui donnai satisfaction, ce qui était la moindre des choses. Sa maigreur m'inspira et ce fut une opération réussie pour les deux.

Côté clinique, ce ne fut pas assujettissant. J'eus droit à une séance de photos et de mensurations précises. On fit également des radios. Broutmich me produisit dans un amphithéâtre à des confrères à lui, puis à ses étudiants. J'eus la grande satisfaction de provoquer un désir incoercible chez une jeune fille qui se croyait frigide et fuyait tous rapports sexuels, de quelque nature qu'ils fussent. J'accordai à l'adolescente quelques séances particulières, mais ne pus, hélas, concrétiser ses vœux, nonobstant les oléagineux auxquels nous eûmes recours pour tenter une percée. Elle dût se contenter de chevaucher l'objet, ce qui la conduisit tout de même à une pâmoison de bon aloi et lui ouvrit du moins des perspectives d'avenir. Vous le voyez, cher Antoine, mon expérience américaine ne manquait pas d'agrément.

«C'est alors qu'il se produisit dans la région, un événement grave: une flambée de variole qui prit le corps médical au dépourvu. Cette maladie, Dieu merci, a disparu depuis pas mal d'années déjà de la planète. L'acharnement thérapeutique de la Santé mondiale en a eu totalement raison. Et voilà qu'on assistait à une réapparition du fléau! Et où cela? Pas dans des souks, des cases, ni des taudis, Antoine, mais dans de coquets cottages américains. L'ami Broutmich en perdait son latin! L'un de ses anciens élèves, le docteur Smith, établi dans la coquette cité de Garden Valley, était au désespoir. C'est lui qui avait été en présence du tout premier cas. Il n'avait pas su diagnostiquer le mal et son patient était mort.

«Comment et pourquoi je me pris d'amitié pour ce jeune praticien? Il se trouvait dans une affliction voisine de la déprime. Assistance à personne en danger, Antoine! Un élan de charité chrétienne m'a échappé. Ces notions-là vous collent à la peau de l'âme. Vous avez beau vous affranchir de toute une panoplie de croyances, il vous en reste des instincts de croisés. Le voyant au creux de la vague, je devins son vieil ami de France: l'hurluberlu à la grosse bite! Je lui fis voir qu'il y avait une tâche à accomplir: essayer de déterminer d'où provenait la résurgence de ce virus. Elle avait bien une cause? Une source? Certes, les commissions médicales ne manquaient pas de s'activer, de supputer, d'enquêter, cela en pure perte. Histoire de lui changer les idées, je lui suggérai de prendre quelques jours de vacances et d'enquêter avec moi. Dans les cas de neurasthénie, l'action est miraculeuse. L'homme qui agit ne pense pas. Je le convainquis sans trop de mal et nous nous mîmes au travail. J'avais vingt mille dollars à dépenser. On pouvait voir venir…»

Il en est à ce point palpitant de son récit lorsque la porte s'ouvre sur sa Carabosse. La vieille bossue glapit comme quoi Toinet vient de lui claper tout le contenu de sa boîte de biscuits pendant qu'elle soignait la plante en pot décorant son balcon un fabiusbaladurus à floraison bissextile.

Je rassure la dame en promettant d'aller lui acheter six boîtes de ces sublimes friandises pour compenser la voracité de mon adopté. Félix reconstitue le fort volume de son appendice à travers l'étoffe du pyjama, ce qui équivaut à un chèque en blanc.

Calmée, Gretta Muelner s'emporte vers d'autres lieux.

— La vieille chaufferette me tape sur les nerfs! m'avertit Félix. Je compte sur vous, Antoine, pour me sortir de son piège à rats.

— Soyez rassuré, ami, je suis là!

Il me sourit tendrement.

— Quel garçon exquis vous faites, Antoine! Courageux, drôle, disponible! Ah! posséder un fils et qu'il soit à votre image, quel bonheur ce serait! Mais l'ironie du sort veut qu'avec un braquemart de 48 centimètres, je n'aie jamais été fichu de procréer! Cela dit, ça vaut mieux puisque c'est à moi que l'enfant aurait ressemblé, et non à vous!

Il rit.

— J'emporterai mon paf dans ma tombe: quel régal pour les asticots lorsqu'ils s'attaqueront à la queue du père Félix! Elle qui aura fourni tant et tant de festins!

Il re-rit. Verse une seconde «tournée» d'abricotine.

— Cela vous ennuierait de poursuivre votre histoire, Félix?

— Au contraire, mon bon. Comme je vous le disais, nous entreprîmes, le jeune docteur Smith et moi-même, quelque chose qu'il faut bien appeler «une enquête», ne vous en déplaise. Sur mes instances, nous la prîmes par le début, c'est-à-dire par le malade number one, celui qui allait périr le premier, un vieux type du nom de Ferguson. Il laissait une aimable veuve, femme de jugeote, ancienne infirmière, donc de quelque compétence. D'ailleurs, selon Smith, elle avait, la première, reconnu les symptômes de la variole dans la maladie de son époux.

«D'autres, avant nous, étaient venus la questionner: «avaient-ils eu des contacts avec un étranger? Son mari avait-il fait un voyage, quelque temps auparavant, dans un pays sous-développé?» Les réponses étaient «non». Les Ferguson ne recevaient personne et se déplaçaient peu. Ils n'avaient jamais quitté le territoire américain. Leurs seuls voyages consistaient à rendre visite une ou deux fois l'an à leurs fils, établi à Atlanta. Comme ce dernier gérait un motel, il lui était malaisé de se déplacer lui-même, car personne ne le secondait efficacement.

«Je m'enquis auprès de Broutmich pour savoir si l'on avait enregistré des cas de variole dans la capitale de la Géorgie. Là encore, la réponse était «non». Les commissions d'enquête qui nous avaient précédés, s'étaient arrêtées à cette constatation. Nous faillîmes faire de même. Pourtant, dans la nuit qui suivit, j'eus une insomnie d'où jaillit la grande décision qui allait marquer le tournant de l'affaire: nous devions nous rendre à Atlanta et continuer l'enquête chez le fils Ferguson.»

— Bravo, Félix! ne puis-je me retenir d'exclamer. Voilà qui est d'un véritable flic!

Il ôte ses lunettes. Ses yeux abandonnés s'entrechoquent soudain. Posément, il fourbit ses verres avec le pan de sa veste pyjameuse, se refait un regard et le braque sur moi.

— En France, dit-il, nous n'avons pas d'idées, mais nous avons du bon sens.

— Donc, Félix, votre petit toubib ricain et vous-même, vous rendîtes chez le fils du premier variolé?

— Exactement. C'est un obèse blafard. L'Amérique en produit des quantités, à coups de pop-corn, de club-sandwiches et de boissons gazeuses. Des êtres énormes de partout auxquels il faut deux sièges pour s'asseoir et qui, en règle générale, croient prendre l'air dégagé en s'affublant de tee-shirts à la gloire de Superman ou de Mickey Mouse. Ferguson fils appartient à cette catégorie. Il a toujours un sachet de friandises ou un gobelet géant à la main. Il ne parle qu'en mastiquant et il bouffe même aux chiottes. C'est une sorte de monstre. D'hippopotame vautré dans son marigot. Il passe sa vie dans un énorme fauteuil colonial, derrière son comptoir, à lire des comics en mangeant.

Il campe bien, Félix. On s'y croirait. On devine le lettré, à l'écouter. Décortiqueur de textes. Prêteur d'intentions.

— Et alors? pressé-je.

Mon terlocuteur me coule un regard de reproche. Je n'apprécie donc pas son récit que je veuille en hâter le déroulement? Je l'apaise d'un sourire et je murmure:

— C'est passionnant!

Rassuré, il gratte ses roustons quelque peu appauvris par l'excès de zèle qui leur fut demandé un demi-siècle durant.

— Nous entreprîmes le siège de cette forteresse de graisse, poursuit le professeur. Ferguson a le souffle court et la bouche pleine, donc il parle peu. Nous mîmes des jours à lui arracher par bribes des faits dont vous allez mesurer l'importance. Je vous passe les affres de ce long accouchement. Nous lui tirions les vers du nez par minuscules tronçons, anneau après anneau. Nous développions ensuite cette maigre pâture en questionnant le personnel et les voisins du motel, entre autres un marchand de voitures d'occasion d'origine mexicaine. Enfin, nous parvînmes à établir le rapport suivant:

«Lors du dernier séjour des parents Ferguson, c'est-à-dire quelques semaines avant le décès du vieux, il se produisit un fait divers au motel. Que je vous précise auparavant l'originalité de l'établissement. Il représente un campement indien. Chaque bungalow a la forme d'une hutte, bien qu'il soit en ciment et pourvu du meilleur confort. Il y a une douzaine de ces constructions autour d'une tente centrale, beaucoup plus vaste que les autres, servant d'office et de restaurant. L'ensemble fait un peu Disneyland, mais il est amusant et attire le touriste de passage qui ne manque pas de le photographier sous tous les angles. Papy et mamy Ferguson occupaient le bungalow le plus proche de la construction mère. La tente voisine de la leur était occupée par deux jeunes femmes blondes. Elles s'étaient inscrites sous des noms américains, mais Ferguson fils prétendait qu'entre elles, elles parlaient polonais. Il avait fait un séjour dans l'armée, au cours duquel il s'était trouvé en compagnie de deux Polaks naturalisés qui employaient leur langue originelle pour communiquer entre eux et avait gardé ce dialecte en mémoire.

«Le second jour de leur arrivée, des agents de la C.I.A. se présentèrent au motel et montrèrent au taulier la photo d'une des filles. Ferguson reconnut qu'elle était momentanément sa cliente. Les deux agents se rendirent alors à la tente-bungalow des deux filles. La porte en était fermée à clé. Ils frappèrent et leur ordonnèrent d'ouvrir, ce qu'elles firent après quelques tergiversations. Les gars de la C.I.A. leur passèrent alors les menottes. Ils rassemblèrent les effets des deux clientes et embarquèrent le tout. A signaler que le père et la mère du motelier se trouvaient à l'office pendant cette arrestation, à laquelle ils n'assistèrent donc point. C'est toujours clair, Antoine?»

— Tellement limpide que ça me donne soif, cher Félix!

— Après avoir passé la journée en compagnie de leur poussah de fils, reprit le professeur Nimbus de la verge, les Ferguson rentrèrent se coucher. La mamy se mit à procéder à ses préparatifs nocturnes dans la salle de bains. En l'attendant, le vieux brancha la télé. C'est alors qu'il remarqua, à côté du poste, un objet étrange qui ne s'y trouvait pas le matin. Il s'agissait d'un cube d'acier d'environ sept centimètres de côté. L'une des faces coulissait. Elle était fermée par un cachet de cire comportant un signe qu'il ne sut interpréter. Le bonhomme fit sauter le cachet et coulisser le couvercle. Le cube s'avéra être une sorte de boîte contenant neuf petites ampoules dans des compartiments de bois. L'une d'elle était brisée. Ferguson père flaira la chose qui ne dégageait aucune odeur spéciale. Il se demandait comment ce minuscule container d'acier avait échoué au pied du poste de télé. Regardant alentour, il constata que sa fenêtre était ouverte, à cause de la chaleur (le climatiseur ne fonctionnait pas) et qu'en face de ladite, à deux ou trois mètres, la fenêtre du bungalow voisin l'était aussi. En homme de jugeote, il pensa que quelqu'un avait dû lancer la boîte d'une tente à l'autre. Alors il s'en saisit et sortit. Ce fut pour constater que des policiers exploraient le bungalow des deux filles. Ils fouillaient les lieux avec minutie. Le vieux leur montra sa trouvaille et leur demanda si, par hasard, ce n'était pas «ce machin-là» qu'ils cherchaient. Les flics s'écrièrent qu'effectivement; Ferguson expliqua où il avait déniché la boîte. Ils le remercièrent chaleureusement, placèrent la boîte d'acier dans un sac en plastique et se retirèrent.

— Formidable, Prof! exulté-je. Cette boîte contenait le virus de la variole et le vieux fut contaminé par l'ampoule qui s'était brisée sous l'effet du choc quand l'une des gonzesses l'a balancée d'un bungalow dans l'autre à l'arrivée des perdreaux!

— Tout nous permet de Le penser, n'est-ce pas?

— C'est l'évidence.

Là-dessus, la Carabosse revient en trombe dans le salon. Elle est en surexcitance indignée. Faut l'entendre clamer en autrichien moderne! De ses criailleries, il appert (de couilles et du verbe apparoir) que ce satané Toinet vient de lui faire une propose honteuse, à Mme Frau. Il lui demande ni plus ni moins qu'elle lui montre sa bosse; en contrepartie, lui s'engage à lui laisser toucher sa guiguite.

— Mon Dieu, ma chère, je conçois mal votre indignation, la calme Félix, le marché est équitable et je dirais même que je le trouve plutôt avantageux pour vous. Votre gibbosité est un amas excédentaire qui, sans vouloir vous vexer, n'intéresse que quelques esprits curieux, tandis que les génitoires de ce petit garçon sont des bijoux que vous n'aurez probablement plus jamais l'occasion de tripoter. Voilà une offre inespérée, ma bonne, que seul un petit Français de France pouvait vous faire. Quelle autre nation, en effet, produit des enfants aussi délurés?

Elle renaude encore, la chouette déplumée. Balance des mein Got, mein Got pour catastrophe nationale. Les Popoffs radineraient sur Wien avec leurs chars, elle serait moins perturbée!

On la darde en silence jusqu'à ce qu'elle s'évacue. J'ai idée que le gars Toinet va la rendre jobastre avant la fin de notre visite. Tu parles d'une emplette qu'elle a faite en draguant Félix, la vieille peau! Sa quiétude bourgeoise morfle sérieusement.

Lorsque enfin elle nous lâche les baskets, on est obligés de se reconnecter le circuit pour revenir à l'affaire Félix.

— Que vous disais-je, Antoine?

— Vous acheviez de me relater l'histoire du container à variole… Une fois acquise cette info primordiale, qu'avez-vous fait?

— Une connerie, répond sans hésiter Félix. Et majeure!

— Mais quoi encore, Félix?

— Nous sommes allés à la police pour rapporter aux autorités ce que nous venions de découvrir.

— La police d'Atlanta?

— Oui.

— Vous avez raconté aux flics des événements qu'ils connaissaient déjà, noté-je.

— Certes, mais ils n'en connaissaient pas les prolongements. Ainsi ignoraient-ils l'épidémie de variole qui en a résulté dans le Maine. Cela dit, ça n'a pas eu l'air de les émouvoir beaucoup. Notre déclaration a été enregistrée par un gros flic porcin qui fumait un cigare de vingt centimètres. Il a pris nos coordonnées, nous a fait signer le papier et n'a même pas répondu à notre salut lorsque nous l'avons quitté.

Félix prend l'air gêné du monsieur que son épouse embrasse en présence de sa maîtresse.

— Qu'est-ce qui vous chicane, Félix?

— Je viens de penser que le docteur Smith ne voulait pas que nous nous rendions chez les flics d'Atlanta; il tenait à conserver notre découverte pour ceux d'Augusta puisque c'était dans la région d'Augusta qu'avait sévi l'épidémie; c'est moi qui ai insisté, triple idiot que je suis! Si je l'avais écouté, il vivrait probablement encore.

Je sursaute.

— Il est mort?

— J'allais y venir, Antoine. Une fois notre rapport fait aux autorités de Géorgie, j'ai proposé à mon compagnon de visiter la région. J'aime les belles demeures de style colonial comme on en voit dans les films au sucre glace des grands confiseurs d'Hollywood, style Autant en emporte le vent. Il a accepté. Nous avons alors loué une voiture pour sillonner la contrée. Smith était un bon compagnon, très porté sur le sexe. Il nous est même arrivé une double bonne fortune dans un restauroute servant de halte aux bus Greyhound. Deux voyageuses, la mère et la fille… Je me trouvais aux toilettes. Je n'avais pas pris garde au fait qu'il en existait pour les white men et pour les coloured men. Bien entendu, distrait comme vous me savez, j'étais entré dans les secondes. Un grand vieux nègre à barbe survint, qui s'indigna de ma présence. Dans le Sud, ces gens ont pris l'habitude de pisser entre eux et je n'eus que le temps de m'évacuer, la bite à la main. C'est alors que je croisai la dame évoquée plus haut: la maman. Jeune maman. Elle rôdait autour de la quarantaine et ne pouvait laisser passer un sexe de la dimension du mien. La manière dont elle le regarda me laissa entendre que, déjà, elle le convoitait. Je le lui proposai pour après ma miction, car j'en avais besoin pour la satisfaire. Elle accepta. Je prévins le docteur Smith de ce qui s'ourdissait et il consentit à «s'occuper» de la fille. Nous conduisîmes ces deux dames dans la campagne environnante et pûmes les fourrer convenablement, nonobstant l'inconfort. Ce genre d'exploit bucolique ne pénalise que nos charmantes partenaires car nous sommes mieux adaptés qu'elles, nous autres mâles, à de furtives étreintes.

Lorsque nous eûmes batifolé à loisir, nous nous aperçûmes que leur bus était reparti sans les attendre et nous dûmes le courser en voiture pour le rattraper. Je vous signale la chose pour vous dire que c'est la fille qui, au cours de cette poursuite, nous avertit que nous étions suivis. Effectivement, une Lincoln noire nous collait au train. Nous rejoignîmes le Greyhound à l'entrée d'une agglomération et les deux polissonnes purent y prendre place. Ensuite de quoi, nous nous occupâmes de la Lincoln, laquelle attendait cent mètres derrière nous.

«Cette fichue voiture noire nous rendit perplexes. Nous vérifiâmes qu'elle en avait bien après nous, en empruntant des routes secondaires. Puis en accélérant. Smith possédait un bon coup de volant. Bientôt, nous abordâmes une région montagneuse, déserte et escarpée. Nos poursuivants étaient implacablement à nos trousses. Nous nous perdions en conjectures. Qu'est-ce que ces gens pouvaient bien nous vouloir? Les vitres teintées de leur véhicule ne nous permettaient pas de les apercevoir et aoutaient à notre angoisse. Smith perdait la tête. Il roulait à une telle allure au bord du précipice que je le suppliai de lever le pied. Mais il ne m'obéissait pas et ce qui devait advenir advint: ce pauvre docteur rata un virage et nous partîmes dans le vide. Mon cher Antoine, il ne se passe plus de nuit que je ne rêve à ce plongeon. L'horreur! L'attente! Cela n'en finit pas. Tout votre être est glacé, vos pensées patinent. Vous êtes l'épouvante en personne. Vous ne voyez plus rien, ne sentez plus rien. La notion de mort elle-même vous abandonne. C'est la trouille chimique! La pétoche à l'état pur!

«Et puis, l'impact! Par une chance prodigieuse (pour moi) nous atterrîmes sur les quatre roues. Ce fut un choc phénoménal, je crus que mes vieux os se brisaient tous en même temps et je restai anéanti mais conscient, sur mon siège. Bientôt, je fus environné de flammes. Par un prodige de volonté, je parvins à ouvrir ma portière et à me couler à l'extérieur. Avais-je détaché ma ceinture ou omis de la boucler? Mystère. Je me laissai rouler sur moi-même à plusieurs reprises en une succession de tonneaux. Des arbousiers, des plantes épineuses stoppèrent ma descente. Je perdis conscience. Lorsque je revins à moi, la nuit était tombée. A ma grande surprise, je pus me remettre à la verticale sans grandes difficultés. La carcasse de notre voiture fumait encore. Je m'en approchai et constatai que le gentil petit toubib avait à présent la taille d'un garçonnet. Il était calciné à son volant.

«Il me fallut plus de deux heures pour remonter jusqu'à la route car je clopinais misérablement et la pente recouverte d'éboulis était raide. Une fois sorti du précipice, la chance recommença à me sourire: une camionnette survint, pilotée par un fermier de la région. Il s'arrêta. Je lui expliquai que je venais d'avoir un accident et il me conduisit à la localité la plus proche, me laissant devant le bureau du shérif. Au moment où j'allais m'y présenter, je ne sais quel signal d'alarme retentit sous mon crâne déplumé, Antoine. Mon subconscient me déconseillait de me manifester auprès des autorités. Une notion aiguë de danger m'envahissait. Je fis l'inventaire de mes poches. J'avais sur moi mes papiers, passeport compris, mon argent. Je n'eus dès lors plus qu'une idée: rentrer en Europe. Je frétais un taxi qui me ramena à Atlanta. De là, je pris un avion pour Washington. Plus le temps passait, plus ma frousse grandissait. J'avais réalisé que je m'étais aventuré dans des régions interdites. Ce que nous avions découvert, Smith et moi, nous condamnait. Il fallait que je quitte les U.S.A. de toute urgence pour rallier ma brave vieille France rassurante. Le premier vol qui partait pour l'Europe allait à Vienne. Depuis là-bas, la capitale autrichienne me semblait être une banlieue de Paris. Je le pris. Lorsque l'appareil quitta le sol et rentra son train d'atterrissage, je fus soulagé et je dormis pendant une bonne partie du vol.»

Son récit l'épuise, Félix. Sa voix se fêle et son souffle devient court.

— Marquons une pause, bon ami, conseillé-je. Cette évocation vous fatigue.

— L'asthme, murmure-t-il. J'ai déjà eu des symptômes en baisant, Antoine. Je tiens mal la distance, désormais. Jusqu'à récemment, je n'avais jamais remarqué que l'amour est un exercice physique. Qu'il nous malmène. La quête de la jouissance nous fait passer outre, mais ensuite, nous demeurons longtemps sur le flanc! Et encore je ne suis pas gros! Mais qu'en est-il des sexagénaires ventripotents? S'il vous reste de la foi, priez pour eux, mon garçon. Et pour vous également qui serez vieux un jour. On apprend tout aux hommes lorsqu'ils sont jeunes, sauf qu'ils deviendront âgés et podagres. Cette éducation-là, il faut se l'inventer tout seul; personne ne vous l'enseigne. On donne des cours d'éducation sexuelle, pas des cours de vieillissement.

Epuisé, il se tait. Dame Muelner prend le relais. Elle entre, tenant Toinet par le cou. Elle est radieuse. Me demande la permission d'aller «en course» avec lui. Ce que j'accorde volontiers.

— Bravo, souligne Félix, tu as fait sa conquête, petit!

Le garnement nous adresse une œillade canaille.

— Depuis qu'elle m'a fait un gros bisou sur le paf, elle est toute chavirée, nous dit-il. A propos, grand, j'ai vu sa bosse: pas terrible. C'est comme un dos, quoi, sauf qu'il est arqué.

Ils partent, bras dessus, bras dessous.

Quelque part dans l'appartement, une pendulette égrène des coups cristallins que je ne compte pas.

Il paraît avoir cent ans, Félix! La peur qu'il continue d'éprouver le mine, le ratatine, lui fait une minuscule tête de nœud. Il devient colichocéphale. Pour l'assister, je lui pose la main sur l'épaule.

— Allons, du nerf, mon bon ami!

— Je vais y laisser ma peau, chuchote-t-il. Moi que la vie importunait, voilà que ça me fait chier de la quitter! J'ai honte. Quand je pense trop fort à ma situation, je défèque, Antoine. Ce que c'est laxatif, la trouille!

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