11
Si seulement tu savais.
Lorsque je reviens en arrière et pense à nos discussions avant que tout ça ne se mette en marche jusqu’à atteindre le point de non-retour, il y a des phrases qui restent gravées dans ma mémoire et qui ressemblent à de petites mines antichar que je fais sans arrêt exploser en marchant. Est-ce que c’est à ce moment-là que l’idée avait germé ? Est-ce que c’était vrai, ce qu’elle avait dit du testament ? Je ne sais pas si elle m’avait menti. Je n’arrivais pas à franchir le pas. Lorsqu’il fut clair qu’elle avait raconté mensonge sur mensonge, c’était trop tard.
J’ai eu suffisamment de temps pour réfléchir à ce qui s’est passé et pour me triturer les méninges avec ça. Bettý sera toujours une énigme pour moi. Je sais que je n’arriverai jamais à la comprendre parfaitement. Ma réflexion n’a jamais été aussi loin que la sienne. Je n’ai jamais vu dans quelle direction nous allions. J’avais trop confiance en elle pour ça. Je n’ai jamais vu l’image en entier, uniquement le petit point que j’étais et en fait, je n’ai jamais su avec certitude où se trouvait mon lopin de terre sur la carte de géographie de Bettý. Je ne l’ai vu que lorsqu’il était trop tard. J’avais confiance en elle.
Je lui aurais confié ma vie.
Peu après notre conversation à son sujet et celui de Tómas, la sonnette de ma porte retentit. J’avais été toute la journée au bureau à Reykjavík et je savais qu’ils étaient en ville tous les deux. Je n’attendais aucune visite, mais parfois Bettý faisait une apparition à l’improviste et c’est ce qu’elle fit ce soir-là.
Elle tenait un mouchoir devant son visage.
– C’est lui qui m’a fait ça, sanglota-t-elle en tombant dans mes bras. J’ai cru qu’il allait me tuer.
Je la pris dans mes bras et je sentis la colère monter en moi. Je fermai la porte et la conduisis dans le séjour. Nous nous assîmes sur le canapé et j’essayai de retirer le mouchoir de devant son visage, mais elle ne me le permit pas.
– Sale bête, dis-je.
– Je lui avais dit de ne pas taper sur le visage.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– J’ai cru qu’il ne s’arrêterait jamais ! Sale type !
– Quitte-le, Bettý ! Pour l’amour du ciel, quitte-le !
J’avais envie d’aller trouver Tómas chez lui et de le tuer. Oui, de le tuer, tout simplement. J’étais hors de moi et je bouillais d’indignation. C’était donc ça qu’il se payait avec son argent : le visage ensanglanté de Bettý.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
Bettý ne répondit pas.
– Il sait pour nous ? demandai-je. C’est pour ça qu’il t’a agressée ?
– Non, dit-elle. Il ne sait rien. Il m’a cognée contre le bord du lit. Il a remis ça à plusieurs reprises. Je l’ai supplié, je pleurais…
– Il est où, maintenant ?
– À la maison, à Thingholt.
– Il sait où tu es allée ?
– Non. Il s’est endormi. Il était soûl.
– Qu’est-ce que c’est qu’ce cirque ? dis-je. Qu’est-ce que tu fabriques avec lui ?
– Rien, dit-elle. Je ne fais rien avec lui. Il est comme ça. Il veut que ça se passe comme ça. Ne dis pas que c’est ma faute !
– Tu lui as permis d’aller trop loin. Il faut que tu…
– Tu trouves que c’est ma faute ? s’écria-t-elle en retirant le mouchoir de son visage. La moitié de celui-ci était en sang. Elle avait une légère coupure à l’arcade sourcilière et la paupière était tuméfiée et toute noire. Elle remit le mouchoir sur la blessure. Je me levai pour aller chercher des glaçons au congélateur, je les mis dans un torchon et lui donnai le tout.
– Il faut que tu ailles faire constater ça, fis-je. Il faut aller aux urgences.
– Ça va s’arranger, dit-elle.
– Ça ne peut pas continuer comme ça, dis-je.
– Sale con !
– Il faut que tu arrêtes avec lui. Dis-lui que maintenant ça suffit. Dis-lui que tu le quittes.
– Peut-être qu’il se doute de quelque chose, dit Bettý.
– Il a dit ça ? Il a dit quelque chose ?
– Non, mais… il n’a jamais été comme ça… comme un forcené, dit-elle. Il n’a jamais été aussi loin. Il va encore dire que c’était seulement un accident. Qu’il ne l’a pas fait exprès. Que je me suis cognée contre le lit. Que je suis tombée.
– Bettý…
Je ne savais pas quoi dire. J’étais sans voix.
Nous nous tûmes.
– Quitte-le, dis-je à la fin.
– Je ne pourrais pas, même si je le voulais, dit-elle. Nous en avons déjà discuté et je sais que je t’ai ri au nez et que j’ai dit que jamais je ne le quitterai, et toi tu crois que c’est uniquement pour l’argent. Mais il y a tellement d’autres choses. Des choses intimes. Quelque chose qui est ancré en lui et dans son satané égoïsme. Je le connais. Je sais qu’il ne me permettrait jamais de le quitter. Il me l’a dit. Il m’a dit qu’il ne me lâcherait jamais. Que nous serions toujours ensemble. Il ne supporterait pas de savoir ce qui se passe entre nous deux. Il ne pourrait jamais supporter que je le quitte. Surtout s’il apprenait que c’est à cause de toi. Il faut que tu… Il ne s’en remettrait jamais.
Je fixai les yeux sur elle.
– Tu as essayé ? demandai-je. Une fois ? Est-ce que tu as essayé de le quitter ?
Elle hocha la tête.
– Sérieusement ? Pourquoi est-ce que tu ne m’en as pas parlé ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment…
– J’en avais assez de lui. Il va voir ailleurs comme ça lui chante. Il y a plein de bonnes femmes dans la rue qui l’attendent prêtes à le recevoir à bras ouverts.
– Bettý…
– Il me considère comme sa propriété, dit Bettý. Et il ne lâche pas ce qu’il possède. Il me l’a dit.
– Salaud, dis-je en serrant les dents.
C’était vraiment ce que je pensais. Je n’avais jamais ressenti une telle colère auparavant. C’est seulement alors que je me suis rendu compte à quel point j’aimais Bettý et jusqu’où pouvait aller mon désir de passer ma vie avec elle. Combien je désirais l’avoir tout entière pour moi et jusqu’où pouvait aller ma jalousie envers son mari. C’est à partir de ce moment-là que je me mis à haïr Tómas Ottósson Zoëga.
C’était un sentiment que je n’avais jamais ressenti auparavant à l’égard de quiconque et que Bettý allait réchauffer et entretenir comme une fleur délicate.
Vus de l’extérieur, Bettý et Tómas avaient de bonnes relations. Il ne m’arriva qu’une seule fois de les entendre tous les deux discuter de leur vie privée. Nous étions dans un hôtel à Londres et ils pensaient sans doute qu’ils pouvaient parler islandais aussi fort qu’ils le voulaient parce que personne ne les comprendrait. Tómas tentait d’obtenir des accords avec une grande chaîne commerciale. Je lui étais d’un soutien indispensable à la fois pour l’anglais, où il était médiocre, et pour les négociations en vue d’accords, où il était vraiment sur son terrain.
Nous nous étions donné rendez-vous dans le hall de l’hôtel avant de sortir pour dîner. Ne les y voyant pas, j’allai au bar. Il se trouvait dans une grande salle somptueuse – c’était l’un des meilleurs hôtels de la ville – et le bar proprement dit se trouvait dans une rotonde au milieu de la salle. Il y avait des box séparés par des cloisons en lambris. Dans l’un d’eux, j’entendis Tómas et Bettý. Je dressai l’oreille et voulus m’asseoir auprès d’eux, mais ils se disputaient, si bien que je m’arrêtai et écoutai.
– … et je trouve que ce n’est pas correct, dit Tómas. Je trouve ça moche de ta part.
– Fiche-moi la paix !
– Je suis juste bon à t’entretenir. Je suis juste bon à t’enrichir et à te procurer tout le luxe dont tu rêves, mais je ne peux même pas coucher avec toi.
– Tómas, c’est seulement que je ne suis pas disposée.
– Ça fait un mois que tu n’es pas “disposée”.
– Tómas…
– On croirait qu’il y a quelqu’un d’autre dans ta vie, éructa Tómas.
– Mon pauvre chéri…
– Tu en serais capable.
– C’est l’homme qui refuse de m’épouser qui dit ça. Combien de temps devons-nous être ensemble avant que…
– Je commence à croire que j’ai eu raison d’attendre.
– J’avais commencé à préparer le mariage.
– Et tu n’as même pas attendu que je te fasse ma demande !
– Quand tu as décidé tout à coup que ce n’était pas le moment. Quand est-ce que ça le sera ? Quand est-ce que ce sera le bon moment ? Dis-moi !
– Hum… Qu’est-ce que vous buvez ?
Le barman venait d’arriver à côté de moi et je tressaillis. Je m’avançai jusqu’au box de Tómas et Bettý en faisant comme si je venais de les découvrir.
– Vous êtes là ? Je pensais que vous vouliez qu’on se rencontre dans le hall.
Tómas ne souffla mot et Bettý me sourit sans aménité en me tendant un verre vide.
– Un manhattan, dit-elle. J’en ai bien besoin. Tómas croit que je le trompe.
Je me figeai sur place.
– Tais-toi, dit Tómas.
– Sûrement avec toi, dit Bettý en riant. Elle essayait de le provoquer et ça marchait.
– Foutue conne, dit Tómas qui se leva et quitta le bar.
Nous ne l’avons plus vu ce soir-là et je me rappelle qu’avant de m’endormir j’ai pensé : si Tómas lui vole dans les plumes, est-ce que ce n’est pas téméraire de sa part à elle de lui parler comme ça, surtout devant des tiers ?
Je n’ai jamais interrogé Bettý là-dessus. Je ne sais pas si ça aurait changé quoi que ce soit. Elle aurait sûrement eu une réponse toute prête. Mais lors de cette conversation, j’ai compris aussi qu’elle désirait épouser Tómas bien qu’elle ne m’en eût jamais parlé. Il avait refusé. Lui qui lui cédait tout. C’était peut-être ça le début.