10

Thorby ne resta pas longtemps Aiguilleur en Second Adjoint. Jeri devint stagiaire en astrogation. Mata prit la direction de la salle à tribord et Thorby fut nommé officiellement Aiguilleur en Second à Tribord, avec le droit de vie et de mort dans son index. Il n’aimait pas tellement cette idée.

Mais cet aménagement s’effondra tout aussi rapidement.

Losian est une planète habitée par des êtres non humains mais civilisés, et à l’abri des attaques au sol. Une surveillance défensive ne s’avérait pas nécessaire. Tous les hommes purent donc quitter le vaisseau pour aller se distraire, de même les femmes. (Certaines d’entre elles n’étaient jamais sorties de l’astronef, sauf pour les Rassemblements des Familles, car elles avaient été acquises par Sisu comme filles à marier.)

Losian était la première terre étrangère que Thorby abordait, car Jubbul était en fait la seule planète dont il ait un souvenir précis. Il avait donc hâte de connaître cette nouvelle contrée. Mais le travail passait d’abord. Quand il fut confirmé au poste d’aiguilleur, on le transféra de l’aquiculture à une fonction subalterne vacante parmi les employés du Subrécargue. Cela augmenta son statut. Le commerce offrait plus de prestige que l’économie domestique. Théoriquement, il était désormais qualifié pour pointer la marchandise. En réalité, c’était un employeur supérieur à lui qui effectuait ce travail, pendant que Thorby, en compagnie de cousins de son âge et de tous les secteurs, exécutait les gros travaux. La cargaison était l’affaire de tous les hommes, car on ne laissait pas rentrer les déchargeurs à l’intérieur de Sisu, quitte à les payer pour rien.

Les Losiens ne connaissent pas la notion de tarif. Les caisses de feuilles de verga étaient délivrées à l’acheteur à l’extérieur même du vaisseau. Malgré les ventilateurs, la soute gardait leur odeur épicée et étouffante. Elle rappela à Thorby le temps lointain, des mois et des années-lumière plus tôt, où, fugitif en danger d’être raccourci, il s’était pelotonné dans une de ces caisses, tandis qu’un étranger ami le tirait incognito des griffes de la police sargonaise.

Cela paraissait impossible. Sisu était sa maison. Même en songeant ainsi, il pensait dans la langue de la Famille.

Il se sentit soudain coupable en réalisant qu’il n’avait pas souvent pensé à Pop ces derniers temps. Etait-il en train de l’oublier ? Non, non ! Il ne pourrait jamais oublier, rien… Le ton de sa voix, l’expression indifférente de son regard quand il était sur le point de faire un commentaire défavorable, les matins glacés quand ses os craquaient, sa patience inébranlable quoi qu’il arrive. Car, durant toutes ces années, Pop ne s’était jamais mis en colère contre lui. Non, c’est faux, il s’était fâché une fois.

— Je ne suis pas ton maître !

Pop était furieux cette fois-là. Thorby en avait été effrayé, il n’avait pas compris.

Maintenant, à travers le temps et l’espace, Thorby comprit soudain. Une seule chose pouvait le mettre hors de lui. Il avait été terriblement insulté par l’affirmation que Baslim l’Infirme était le maître d’un esclave. Pop soutenait qu’un homme avisé ne pouvait être offensé, car la vérité n’était pas une insulte, et le mensonge ne valait pas la peine d’être pris en considération.

Pourtant la vérité l’avait blessé, car Pop avait bien été son maître. Il l’avait acheté à la vente aux enchères. Non, c’était absurde de penser cela ! Il n’avait jamais été l’esclave de Pop, il avait été son fils… Pop n’avait jamais agi envers lui comme un maître, même à l’époque où il lui donnait des claques parce qu’il faisait des bêtises. Pop… c’était Pop.

Thorby comprit alors que Pop détestait une seule chose : l’esclavage.

Il ne savait pas exactement pourquoi il en était si sûr, mais il en était intimement persuadé. Il n’arrivait pas à se rappeler ce que le vieil homme disait de l’esclavage en tant que tel. Mais il l’avait entendu déclarer que l’homme avait seulement besoin d’être libre dans son esprit.

— Hé là !

Le Subrécargue le dévisageait.

— Oui, monsieur ?

— Vas-tu déplacer cette caisse ou t’en faire un lit ?

Trois jours locaux plus tard, Thorby terminait juste sa douche ; il était sur le point de descendre à terre avec Fritz, lorsque le quartier-maître apparut.

— Le capitaine attend l’Empoyé Thorby Baslim Krausa chez lui.

— Tout de suite, Quartier-Maître, répondit le garçon, puis il ajouta quelque chose entre ses dents.

Il se dépêcha d’enfiler ses vêtements, fit un saut jusqu’à sa cabine pour prévenir Fritz et se précipita vers les appartements du capitaine en espérant que le quartier-maître l’avait prévenu qu’il était en train de prendre une douche.

La porte était ouverte. Thorby s’adressa à lui dans les formes requises, mais l’homme leva la tête et le coupa.

— Bonjour, Fils, entre.

Le garçon changea tout se suite de ton, et utilisa le titre familial.

— Oui, Père.

— Je vais descendre à terre. Veux-tu venir avec moi ?

— Mon Capitaine ? Je veux dire, bien sûr Père ! Ce serait extra !

— Bien. Je vois que tu es prêt. Allons-y.

Il sortit d’un tiroir des morceaux de fil de fer tordu et les tendit au garçon.

— Voilà de l’argent de poche pour t’acheter un souvenir.

Thorby les examina.

— Qu’est-ce que ça vaut, Père ?

— Rien, une fois que nous aurons quitté Losian. Tu me rendras ce qui te restera pour que je le convertisse. Ils nous payent en thorium et en marchandises.

— Mais comment vais-je savoir combien il faut payer pour un objet ?

— Tu peux les croire sur parole. Ils ne trichent ni ne marchandent. Ils sont bizarres. Ce n’est pas du tout pareil sur Lotarf… Là-bas, si tu achètes une bière sans discuter pendant une heure, tu n’es pas dans le coup.

Thorby sentit qu’il comprenait mieux les Lotarfis que les Losiens. Ce n’était pas convenable d’acheter quelque chose sans la dose requise de discussion. Mais les frakis avaient des coutumes barbares, il fallait s’en accommoder. Sisu s’enorgueillissait de ne jamais entrer en litige avec des frakis.

— Viens. Nous parlerons en marchant.

Dans l’ascenseur qui les menait à terre, le garçon remarqua le vaisseau, voisin du leur : Libre-Commerçant El Nido, clan Garcia.

— Père, allons-nous leur rendre visite ?

— Non, j’ai vu le capitaine le premier jour.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Y aura-t-il des fêtes ?

— Oh, je me suis mis d’accord avec le capitaine Garcia pour nous dispenser des réceptions d’usage. Il a hâte de partir. Mais tu peux très bien aller les voir dans le cadre de tes fonctions. – Il ajouta : – Ça ne vaut, pourtant, presque pas la peine. Leur vaisseau ressemble à Sisu, en moins moderne.

— Je pensais aller voir leur ordinateur.

Ils étaient en bas et posèrent pied à terre.

— Je ne crois pas qu’ils te le montreront. Ils sont plutôt du genre superstitieux.

Au moment où ils s’éloignaient du treuil, un bébé losien surgit à toute allure, leur tourna autour en reniflant leurs jambes. Le capitaine Krausa laissa la petite créature l’examiner, puis lui dit gentiment, en la repoussant doucement :

— Cela suffit.

La mère siffla pour la rappeler, la ramassa et lui flanqua une fessée. Le capitaine lui fit un signe de la main en l’appelant :

— Bonjour !

— Bonjour, Marchand, répondit-elle en Interlingua d’une voix aiguë et sifflante.

Elle mesurait les deux tiers de la taille de Thorby, se tenait sur quatre pattes et possédait en outre deux membres antérieurs. Le bébé se déplaçait sur les six. Tous deux étaient jolis, luisants et avaient des yeux perçants. Ils amusèrent le garçon et le déconcertèrent à peine avec leur double bouche, une pour manger, l’autre pour respirer et parler.

Krausa continua de parler.

— Tu as fait un bien joli coup avec le vaisseau losien.

Thorby rougit.

— Tu es au courant, Père ?

— Quelle sorte de capitaine serais-je si je ne le savais pas ? Oh, je sais ce qui t’ennuie. N’y pense plus. Si je te donne une cible, tu dois la toucher. C’est moi qui décides de couper les circuits, si on l’identifie comme un ami. Quand je tourne cet interrupteur béni, tu peux ordonner à l’ordinateur de tirer, les bombes sont désarmées, et le propulseur verrouillé. Le Chef ne peut plus actionner la touche-suicide. Alors même si tu m’entends arrêter la manœuvre, ou si tu es trop concentré pour m’entendre, cela ne fait rien. Va jusqu’au bout de ton problème, cela sert d’entraînement.

— Oh, je ne savais pas, Père.

— Jeri ne te l’a pas dit ? Tu as pourtant dû remarquer le bouton, le gros rouge à droite.

— Euh, je n’ai jamais été dans la Chambre de Contrôle, Père.

— Comment ? Il faut remédier à cela. Elle pourrait bien t’appartenir un jour. Rappelle-moi… Juste après être entrés dans la zone irrationnelle.

— Je le ferai.

Thorby était content à l’idée de pénétrer dans ce lieu mystérieux. Il était sûr que la moitié de ses parents n’y avaient encore jamais été. Mais il fut surpris de la remarque. Un ex-fraki pouvait-il être habilité à commander ? Un fils adoptif pouvait succéder aux postes de responsabilités, car quelquefois le capitaine n’avait pas de fils à lui. Mais un ex-fraki ?

— Je ne me suis guère occupé de toi, mon fils… Je ne t’ai pas donné l’attention que j’aurais dû donner au fils de Baslim. Mais j’ai une grande famille et si peu de temps à y consacrer. Es-tu bien traité ?

— Mais, bien sûr, Père !

— Hum… Je suis content de l’entendre. C’est… enfin, tu n’es pas né dans la Famille, tu sais.

— Je sais. Mais tout le monde est gentil avec moi.

— Tant mieux. J’ai eu de bons rapports sur toi. Tu sembles apprendre vite, pour un… Tu apprends très vite.

Avec amertume, Thorby termina mentalement la phrase de son père, mais le capitaine continuait :

— As-tu été dans la Salle du Réacteur ?

— Non, je ne suis entré qu’une fois dans la salle d’entraînement.

— Eh bien, c’est le moment d’y aller, pendant que nous sommes à terre. C’est plus sûr. En outre les prières et les purifications ne sont pas aussi longues. – Krausa s’arrêta. – Non, nous allons attendre que ton statut soit bien établi. Le Chef croit que tu pourrais faire un bon élément dans son secteur. Il s’est fourré l’idée stupide que tu n’auras jamais d’enfants, et il pourrait profiter de ta visite pour te mettre le grappin dessus. Ces ingénieurs !

Thorby comprit tout le discours, même le dernier mot. Les ingénieurs avaient la réputation d’être légèrement timbrés. On croyait ordinairement que les radiations provenant de l’étoile artificielle qui faisait fonctionner Sisu, ionisaient leurs cellules nerveuses. Vrai ou faux, les ingénieurs pouvaient commettre les pires infractions aux règles de l’étiquette et s’en tirer. Ils étaient tacitement déclarés « non coupables pour raison de folie », dès qu’ils avaient été exposés à plusieurs reprises aux périls de leur profession. L’Ingénieur Chef répondait même à Grand-mère.

Mais les ingénieurs subalternes n’étaient pas autorisés à surveiller la salle du réacteur, tant qu’ils étaient à même de concevoir des enfants. Ils prenaient soin de l’équipement auxiliaire et s’entraînaient à faire des gardes dans une salle reconstituée. La Famille faisait très attention à éviter des mutations pernicieuses, parce qu’elle était plus vulnérable aux dangers radioactifs que les habitants des planètes. On ne voyait jamais de mutations parmi eux. Ce que l’on faisait des bébés anormaux à la naissance était un mystère chargé d’un tabou si fort que Thorby n’en imaginait même pas la possibilité. Il savait seulement que ceux qui surveillaient le réacteur étaient des gens âgés.

Toutefois il n’avait pas particulièrement envie de procréer. Il vit simplement dans la remarque du capitaine une allusion au fait que l’Ingénieur Chef voyait en Thorby un postulant possible au poste glorieux de garde du réacteur. Cette idée le fascinait. Les hommes qui étaient aux prises avec les dieux fous de la physique nucléaire, avaient un statut juste au-dessous de celui d’astrogateur… Et, selon eux, un rang plus élevé. Leur opinion était plus proche de la vérité que celle émise officiellement. Même un capitaine adjoint qui essayait d’user de sa supériorité vis-à-vis d’un garde du réacteur, pouvait très bien se retrouver à faire le pointage des stocks, tandis que l’ingénieur se reposerait à l’infirmerie et retournerait ensuite à ses chères occupations. Un ex-fraki pouvait-il aspirer si haut ? Etre un jour Ingénieur Chef et damer le pion à l’Officier Chef en toute impunité ?

— Père, reprit Thorby avec chaleur. L’Ingénieur Chef croit vraiment que je peux apprendre les rites de la salle du réacteur ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit ?

— Oui, mais… Mais pourquoi le croit-il ?

— Es-tu lent d’esprit ou extraordinairement modeste ? Un homme qui peut résoudre des problèmes d’angle de tir, est capable d’apprendre le génie atomique, et l’astrogation, ce qui est tout aussi important.

Les ingénieurs ne touchaient pas à la marchandise, ils se contentaient seulement de charger le tritium et le deutérium, et s’affairaient sur le port aux tâches qui les concernaient strictement. Ils ne s’occupaient pas de l’économie domestique du vaisseau. Ils…

— Père ? Je crois que j’aimerais bien être ingénieur.

— Vraiment ? Eh bien maintenant que tu le sais, tu peux t’empresser de l’oublier.

— Mais…

— Mais quoi ?

— Rien, rien du tout.

Krausa poussa un soupir.

— Mon fils, j’ai des obligations envers toi. J’essaie de les remplir le mieux que je peux.

Il réfléchit à ce qu’il pourrait dire au garçon. Mère avait fait remarquer que si Baslim avait voulu qu’il comprenne le message à transmettre, il l’aurait exprimé en Interlingua. Mais d’un autre côté, comme Thorby connaissait maintenant la langue de la Famille, il avait peut-être traduit le contenu pour lui-même.

— Thorby, sais-tu qui est ta famille ?

— Comment ? Ma famille, c’est Sisu, répondit-il étonné.

— Bien sûr ! Je veux dire celle que tu avais avant cela.

— Pop ? Baslim l’Infirme ?

— Non, non ! Il était ton père adoptif comme moi. Sais-tu dans quelle famille tu es né ?

— Je ne crois pas en avoir jamais eu, répliqua-t-il tristement.

Krausa comprit qu’il avait rouvert une plaie et ajouta rapidement :

— Allons, mon fils, tu n’es pas obligé de copier toutes les réactions de tes compagnons. Si ce n’était avec les frakis, avec qui ferions-nous du commerce ? Comment survivrions-nous ? Un homme a de la chance, s’il est né dans la famille, mais il n’y a rien de honteux dans le fait d’être né fraki. Chaque atome a sa raison d’exister.

— Je n’ai pas honte !

— Ne te fâche pas !

— Pardon. Je ne suis pas gêné par mes ancêtres. Je ne sais seulement pas qu’ils sont. Pour autant que j’en sache, ils pourraient bien être de la Famille.

Le capitaine fut stupéfait à son tour.

— Eh bien, mais c’est possible après tout… fit-il lentement.

La plupart des esclaves étaient achetés sur des planètes que les marchands respectables ne fréquentaient pas ou naissaient sur les terres de leur propriétaire… Mais un pourcentage lamentable représentait les membres de la Famille capturés par les pirates. Ce garçon… La Famille avait-elle perdu un vaisseau dans la période requise pour lui ? Il se demanda si au prochain Rassemblement, il n’arriverait pas à l’identifier à travers le fichier du Commodore ?

Mais même cela n’épuiserait pas les possibilités. Certains officiers chefs omettaient de déclarer les naissances tout de suite, et attendaient le prochain Rassemblement. Mère ne regardait pas à la dépense, lorsqu’il s’agissait d’envoyer un long message spatial pour faire enregistrer les nouveau-nés sur-le-champ. Sisu n’était jamais négligent.

Et si le garçon né dans la Famille n’avait jamais été déclaré au Commodore ? Quelle injustice de perdre son acte de naissance !

Un pensée s’insinua dans son esprit. Une erreur pouvait être corrigée de plusieurs façons. Si un Vaisseau Libre Commerçant avait été perdu… Mais il n’arrivait pas à s’en rappeler.

Il ne pouvait pas non plus en parler. Mais comme ce serait merveilleux de pouvoir donner une ascendance au garçon ! Si seulement… Il changea de sujet.

— Dans un sens, mon garçon, tu as toujours fait partie de la Famille.

— Euh ? Comment, Père ?

— Baslim l’Infirme est un membre honoraire de la Famille.

Quoi ? Est-ce possible ? De quel vaisseau ?

— De tous les vaisseaux. Il a été élu à un Rassemblement. Il y a très longtemps, il s’est produit une chose honteuse, Baslim y a remédié et toutes les Familles ont une dette à son égard. J’ai assez parlé. Dis-moi, as-tu déjà pensé au mariage ?

C’était vraiment la dernière chose à traverser l’esprit de Thorby. Il était beaucoup plus intéressé d’en savoir plus sur ce que Pop avait fait pour mériter l’honneur incroyable de devenir membre de la Famille. Mais il reconnut le ton qu’utilisait un aîné pour clore un sujet tabou.

— Eh bien, non, Père.

— Ta Grand-mère pense que tu commences à regarder de près les jeunes filles.

— Eh bien, Grand-mère ne se trompe jamais… Mais je ne l’avais pas réalisé.

— Un homme est incomplet sans une femme. Cependant je crois que tu es encore trop jeune. Amuse-toi avec toutes, mais ne pleure avec aucune. Et rappelle-toi nos coutumes.

Krausa pensait qu’il était lié par l’injonction du vieil homme : demander l’aide de l’Hégémonie pour trouver les origines du garçon. Ce serait gênant si Thorby se mariait avant que l’occasion se présente. Il avait toutefois beaucoup grandi ces derniers mois depuis son arrivée à bord du Sisu. A cette inquiétude venait s’ajouter le sentiment désagréable que son idée à moitié conçue de trouver (ou de fabriquer) une ascendance pour le garçon, était en contradiction avec ses obligations sacrées vis-à-vis de Baslim. Puis il eut une pensée réconfortante.

— Ecoute, mon fils ! Après tout, la femme qu’il te faut n’est peut-être pas à bord. Il n’y en a pas beaucoup pour toi dans le gynécée. Prendre femme, c’est une affaire grave. Elle peut te faire monter en grade ou ruiner ta carrière. Alors ne te presse pas. Au Grand Rassemblement, tu en rencontreras des centaines. Si tu en trouves une qui te plaît et qui ressens la même chose pour toi, j’en parlerai à ta Grand-mère. Si elle approuve, nous négocierons son échange. Nous serons généreux. Cela te convient-il ?

Cela remettait de façon rassurante le problème à plus tard.

— Oui, très bien, Père.

— J’ai assez parlé.

Krausa pensa gaiement qu’il pourrait vérifier le fichier pendant que Thorby rencontrerait « ces centaines de filles ». Ainsi il n’aurait pas besoin de repenser à son impératif vis-à-vis de Baslim avant de l’avoir fait. Le garçon pouvait très bien être né dans la Famille, en fait ses qualités incontestables rendait toute origine fraki presque impensable. Dans ce cas, les souhaits du vieil homme seraient exaucés plus complètement que si on les suivait à la lettre. Entre-temps, n’y pensons plus !

Ils effectuèrent la distance jusqu’à la limite de la communauté losienne. Thorby contempla les beaux vaisseaux brillants des Losiens et pensa avec un certain malaise qu’il s’était efforcé d’en détruire un. Puis il se rappela de ce qu’avait dit Père : un tireur n’avait pas à se préoccuper de la cible qu’on lui désignait.

Quand ils rentrèrent dans la circulation urbaine, il n’eut plus le temps de se soucier à ce sujet. Les Losiens n’utilisent pas de voitures, mais ne préfèrent pas davantage quelque chose de plus imposant comme une chaise à porteurs. Ils se déplacent à pied deux fois plus vite qu’un homme en train de courir. Lorsqu’ils sont pressés, ils enfilent un engin qui fait penser à la poussée d’un réacteur. Quatre et parfois les six membres étaient récouverts de manches terminés par des patins. Sur le corps, une structure supportait un renflement pour le moteur (Thorby n’arrivait pas à en déterminer la nature). Revêtu de cet habit mécanique de clown, chacun devient un missile guidé, accélérant avec une désinvolture insouciante, dégageant une pluie d’étincelles, remplissant l’atmosphère de bruits assourdissants, virant au défi des lois du frottement, de l’inertie et de la gravité, doublant les autres à tout moment, et ne freinant qu’à la dernière minute.

Les piétons et les fous de la vitesse se mélangeaient démocratiquement, sans règles apparentes. Il ne semblait pas y avoir de limite d’âge aux permis de conduire et les petits Losiens n’étaient que des modèles réduits, et en plus dangereux encore, de leurs aînés.

Thorby se demanda s’il réussirait à retourner vivant dans l’espace.

Un Losien se dirigeait comme un éclair vers Thorby, du mauvais côté de la rue (il n’y avait pas de bon côté), s’arrêtait en hurlant pratiquement sur les pieds du garçon, et bondissait de côté en lui coupant la respiration, le tout sans jamais le toucher. Thorby sursautait de peur. Après avoir échappé douze fois à l’accident, il s’efforça d’imiter son père adoptif. Le capitaine Krausa fendait flegmatiquement la foule, visiblement persuadé que les conducteurs déchaînés le prendraient pour un objet immobile. Thorby eut le plus grand mal à rester calme, pourvu de cette seule conviction, toutefois elle paraissait marcher.

Le garçon n’arrivait pas à comprendre l’organisation de la ville. La circulation automobile et les piétons affluaient de toutes parts, sans respect des priorités : la convention entre la propriété privée et la rue publique ne semblait pas jouer. Au début, ils avancèrent le long de ce que Thorby qualifia de place, puis ils remontèrent une rampe à travers un immeuble qui ne semblait pas avoir de limites précises : pas de murs verticaux, pas de toit bien défini. Puis ils ressortirent, redescendirent, passèrent sous une arcade qui contournait un trou. Il était perdu.

Une fois pourtant il pensa qu’ils entraient dans une maison privée, car ils se frayèrent un chemin à travers ce qui semblait être une réception. Mais les invités se bornèrent à s’effacer pour les laisser passer. Enfin Krausa s’arrêta.

— Nous y sommes presque. Mon fils, nous allons visiter les frakis qui ont acheté notre cargaison. Cette rencontre va réparer le mal causé par la tractation. Il m’a offensé en m’offrant de payer, mais nous allons redevenir amis.

— Il ne va pas nous payer ?

— Que dirait ta Grand-mère ? Nous avons déjà été payés, mais maintenant nous allons la lui donner gratuitement, et il va me donner le thorium à cause de mes beaux yeux bleus. Leurs usages ne permettent pas quelque chose d’aussi vulgaire que la vente.

— Ils ne font pas de commerce entre eux ?

— Si, bien sûr. Mais en théorie, un fraki donne à un autre ce dont il a besoin, et c’est un pur hasard s’il s’avère que l’autre a de l’argent sur lui qu’il a hâte d’offrir au premier comme cadeau, et que les deux présents s’équilibrent. Ils sont très rusés. Tu ne tireras jamais d’eux un crédit supplémentaire.

— Mais alors pourquoi toute cette mise en scène ?

— Mon fils, si tu te poses des questions sur la manière dont les frakis se comportent, tu vas devenir fou. Quand tu es sur leur planète, fais comme eux… Et tu feras de bonnes affaires. Maintenant, écoute. Nous allons prendre un repas d’amitié… Seulement ils ne peuvent pas le faire, sinon ils vont perdre la face. C’est pourquoi il y aura un écran entre nous. Tu dois être présent, parce que le fils du Losien sera là aussi, excepté que c’est une fille. Le fraki que je vais voir, est en fait une mère et non un père. Leurs hommes vivent dans un genre de gynécée… je crois. Mais tu remarqueras que lorsque je parlerai à travers l’interprète, j’utiliserai le genre masculin.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils connaissent suffisamment nos coutumes pour savoir que le genre masculin signifie le chef de la maison. C’est logique d’ailleurs si tu y regardes de près.

Thorby était perplexe. Qui était le chef de la Famille ?

Père ? Ou Grand-mère ? Evidemment, quand l’Officier Chef donnait un ordre, elle le signait « par ordre du Capitaine », mais c’était seulement parce que… Non, enfin bref…

Le garçon se mit soudain à soupçonner que les coutumes de la Famille pouvaient être illogiques par endroits. Mais le capitaine poursuivait :

— Nous ne mangerons pas vraiment avec eux, c’est encore un jeu fictif. On te servira un liquide vert visqueux. Tu le porteras simplement à tes lèvres sans boire, il te brûlerait le gosier. En dehors de cela… – Krausa fit une pause pendant qu’un de ces phénomènes losiens évitait le bout de son nez. – En dehors de cela, écoute bien ce qui est dit, de façon à être averti pour la prochaine fois. Oh oui ! Après que j’aurai demandé l’âge du fils de mon hôte, on te demandera le tien. Tu répondras « quarante ans ».

— Pourquoi ?

— Parce que c’est un âge respectable, dans leurs années, pour un fils qui accompagne son père.

Ils arrivèrent et pourtant cela semblait se passer encore en public. Ils s’accroupirent en face de deux Losiens, pendant qu’un troisième se tenait blotti non loin. L’écran entre eux avait la taille d’un mouchoir, et Thorby pouvait voir par-dessus. Il essaya de regarder, d’écouter, et d’apprendre, mais le trafic ne cessa pas un instant tant autour et entre eux, dans un vacarme infernal.

Leur hôte commença par accuser Krausa de l’avoir fourvoyé. L’interprète était pratiquement incompréhensible, mais il révéla une maîtrise surprenante des injures en Interlingua. Thorby ne pouvait en croire ses oreilles et s’attendait à voir Père partir sur-le-champ ou bien devenir violent.

Mais le capitaine écouta calmement, puis répondit avec une rhétorique fleurie, en accusant le Losien de tous les crimes du maquignonnage au carottage en passant par le trafic illicite dans l’espace.

Ceci plaça l’entretien dans une atmosphère de cordialité. Le Losien leur fit cadeau du thorium qu’il avait déjà payé, puis offrit ses fils et tout ce qu’il possédait.

Le capitaine Krausa accepta et lui donna Sisu avec tout ce qu’il contenait.

Les deux parties rendirent généreusement les présents. Ils restèrent sur un statu quo, en gardant comme symbole de leur amitié ce que chacun avait désormais : les Losiens des centaines de kilos de feuilles de verga, le Commerçant des lingots de thorium. Tous deux s’accordèrent sur le fait que les cadeaux étaient sans valeur, mais précieux pour des raisons sentimentales. Dans un élan d’émotion, le Losien donna son fils, et Krausa offrit Thorby en retour. S’ensuivirent les investigations d’usage. On apprit que chacun des deux était trop jeune pour quitter le nid familial.

Ils sortirent du dilemme en échangeant les prénoms des fils. Thorby se trouva propriétaire d’un nom qu’il ne voulait ni ne pouvait prononcer. Puis ils « mangèrent ».

La chose verte dégoûtante était non seulement imbuvable, mais en outre irrespirable ; Thorby se mit à tousser quand elle brûla ses narines. Le capitaine lui lança un regard désapprobateur.

Après cela ils partirent. Pas de salutations, ils s’en allèrent tout simplement. Krausa reprit d’un air songeur en avançant comme un somnambule dans une circulation tous azimuts :

— Des braves gens, pour des frakis. Jamais de discussions vives et avec ça tout à fait honnêtes. Je me demande souvent ce que l’un d’entre eux ferait si je le prenais au mot pour ces fameux cadeaux. Il paierait probablement.

— Pas vraiment !

— N’en sois pas si sûr. Je pourrais t’échanger contre ce petit Losien.

Thorby ne dit plus mot.

Les affaires terminées, le capitaine aida son fils à faire des emplettes et à visiter, ce qui soulagea le garçon, car il ne savait pas quoi acheter, ni comment rentrer au vaisseau. Son père adoptif l’emmena dans un magasin où on comprenait l’Interlingua. Les Losiens fabriquent toutes sortes de choses d’une extrême complexité. Thorby ne reconnut rien de ce qu’il connaissait. Conseillé par Krausa, il choisit un petit cube verni, qui, une fois agité, montrait des scènes losiennes à l’infini. Il offrit au marchand ce qu’il possédait comme argent. Celui-ci prit un fils de fer et de la monnaie sur un collier de pièces. Puis il donna à Thorby son magasin avec tout son contenu.

Le garçon, à travers son père, exprima ses regrets de ne pouvoir offrir que ses services pour le reste de sa vie. Ils se tirèrent de ce mauvais pas avec des insultes polies.

Thorby se sentit réconforté quand ils atteignirent la base de lancement et qu’il vit les contours familiers de Sisu.

Quand il regagna sa cabine, il y trouva Jeri assis les pieds sur la table et les mains derrière la tête, qui leva les yeux vers lui sans sourire.

— Salut, Jeri !

— Salut, Thorby.

— Tu es descendu à terre ?

— Non.

— Moi si. Regarde ce que j’ai acheté ! – Thorby lui montra le cube magique. – Tu l’agites et chaque image est différente.

Jeri regarda une image et le lui rendit.

— Très intéressant.

— Jeri, pourquoi fais-tu la tête ? Tu es malade ?

— Non.

— Crache le morceau.

Jeri posa les pieds par terre, et regarda le garçon.

— Je reviens dans la salle de l’ordinateur.

— Comment ?

— Oh, je ne descends pas en grade. Juste le temps d’entraîner quelqu’un d’autre.

Thorby sentit un frisson glacé le transpercer.

— J’ai été rétrogradé ?

— Non.

— Alors qu’est-ce que cela signifie ?

— Mata a été échangée.

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