L’ingénieur Tinz jeta le plan sur sa table de chevet et tira sa couverture jusqu’au menton. Couché, les yeux fermés, il percevait la lumière bleu-vert de la lampe à travers ses paupières ; des formes qui tardaient à s’effacer de sa vision projetaient sur sa rétine un reflet quadrillé : la trace du plan. Sa pensée allait de formule en formule, par un chemin détourné, vérifiant au passage les chiffres et les signes.

Près du plan, sur un coin de la table, un reste de thé. Sans ouvrir les yeux, Tinz trouva à tâtons le verre et l’approcha de ses lèvres : il était presque froid. Des idées retardataires se faufilaient dans son cerveau exactement comme par la porte d’un magasin au moment où le mot « Fermé » s’apprête déjà à s’y inscrire en lettres noires. Obstinées et méchantes, elles toquaient sur le verre, demandaient à entrer par les prunelles, lui mettaient dans la figure les aiguilles filiformes de leur montre : pas question de revenir demain. Sous les paupières de plus en plus lourdes de Tinz, les allées et venues se poursuivaient. La lumière bleu-vert pénétrait dans ses yeux comme à travers une eau stagnante recouverte de plantes. Sa gorge était sèche. Tinz tendit derechef la main vers la table : « Le thé doit être complètement froid. »

En effet, ce que ses doigts effleurèrent était froid et gluant, mais pas comme du verre : ça céda sous la pression des phalanges et, dans un frottement, peau contre peau, bondit comme une balle.

Tinz ouvrit aussitôt les yeux et leva la tête. Sous l’abat-jour bleu de la lampe, assis tout en bas du plan, se trouvait un crapaud dont les yeux globuleux s’écarquillèrent en croisant son regard. Son abdomen blanc secoué de pulsations molles se confondait presque avec la blancheur du papier, les taches vert-gris sur son dos étaient pratiquement de la couleur de la lumière, son derrière gras et flasque était posé prudemment au bout de la table, la courbure méfiante de ses pattes palmées indiquant qu’à tout moment, il était prêt à déserter le cercle lumineux pour bondir vers l’obscurité. Des relents de vase et de marais émanant de la créature parvinrent aux narines de Tinz. Il voulut crier, chasser d’un revers de main les yeux immobiles et globuleux qui le fixaient, mais les pupilles du crapaud, toujours accrochées à celles de l’ingénieur, le devancèrent : la bouche s’ouvrit et, contre toute attente, elle accoucha de mots à la place d’un coassement.

— S’il vous plaît, monsieur, la mort, c’est loin d’ici ?

Tinz se serra contre le mur dans un silence étonné. Après une pause, le crapaud bougea sur ses palmes écartées :

— Je vois que je suis définitivement perdu.

Sa voix était douce et enveloppante, les coins baissés de sa longue bouche exprimaient une sincère amertume, une déception.

Une pause.

— Vous n’êtes pas très bavard, poursuivit la bouche blanchâtre et son tracé dessina une courbure douloureuse. Pourtant, quelqu’un doit bien m’aider à sauter de l’Outre-Styx vers, disons, le « dehors » absolu et définitif, puisque vous n’aimez pas le mot que je viens de prononcer. Voyez-vous, je suis en situation de transit entre le cispendant et le transcendant (j’espère que les métaphysiciens ne m’en voudront pas pour ce cis(46)). Et comme cela arrive souvent aux voyageurs, je me suis enlisé dans…

— C’est si étrange : la nuit, sur ma table de chevet, tout d’un coup…

En entendant un début de réponse, le crapaud arrondit sa bouche dans un sourire et d’un bond souple, se rapprocha du bord de la table :

— Croyez-moi, cela me paraît encore plus étrange. Pas une seule fois en deux millénaires, je n’ai troqué ma vase contre un voyage. Et voici qu’un casanier invétéré comme moi, habitué à sa lie, se retrouve la nuit sur une table de chevet. C’est étrange, extrêmement étrange.

Tinz, s’habituant peu à peu aux yeux voilés, à la voix traînante et aux contours sinueux de son visiteur nocturne pensa que la bonne attitude à l’égard d’un rêve consistait à le laisser s’épanouir. Il se garda d’exprimer cette idée afin de ne pas se montrer impoli vis-à-vis de son interlocuteur qui s’était installé, courtois et confiant, à un demi-mètre de son oreille. Mais apparemment, celui-ci devina sa pensée.

— Oui, dit le crapaud, et une membrane recouvrit ses yeux. Déjà Juvénal avait parlé des grenouilles du Styx auxquelles personne ne croit, pas même les enfants qui se lavent gratuitement dans les bains publics(47). Mais il vaudrait mieux évoquer cette question avec ceux qui, pour le prix d’une obole, s’immergent dans les eaux les plus pures qui soient, celles du Styx : les nouveau-défunts, expression calquée sur « nouveau-nés ». Cela dit, rien ne me soucie moins que la croyance en ma réalité : être un rêve a ses avantages, cela vous délie des liens de la cohérence, même si je n’ai pas l’intention d’abuser de ce privilège. D’ailleurs, si le rêveur peut douter de la matérialité de ce qu’il voit, le rêve, à son tour, peut remettre en question l’existence du rêveur. Le tout est de savoir qui en vient le premier à ne pas croire à l’autre : mettons que les hommes cessent de croire en Dieu, Dieu se retrouve dans un sacré pétrin, mais il se peut que Dieu cesse de croire à la réalité de son invention, c’est-à-dire du monde, et alors… Oh, il y a beaucoup de bulles à la surface du Styx, rondes comme des o et toutes, elles éclatent, sans exception. Mais nous nous éloignons de notre sujet. Si l’on me permet de faire référence à Hegel, qui considère que certains peuples, le vôtre par exemple, possèdent l’être, mais sont dépourvus d’histoire, sont a-historiques, eh bien pourquoi moi, qui viens d’une antique lignée des crapauds du Styx(48), bien qu’exilé hors de l’être (je remets Hegel des pieds sur la tête(49)), ne raconterais-je pas mon histoire, du moment qu’on veut bien m’accorder un peu d’attention ? Enfin, tous les phénomènes se manifestent à la conscience dans leur évidence, ils font irruption directement dans le cerveau sans demander la permission, comme moi maintenant, et cette méthode… mais nous n’allons pas absurdiser à outrance ni nous encoasser dans la métaphysique, n’est-ce pas ?

Tinz regarda encore une fois, avec une attention rassurée, l’habitant des limons du Styx installé sous la lumière bleue de la lampe. S’apprêtant à commencer son récit, le crapaud posa plus confortablement son gros derrière et empoigna le rebord de la table en y collant ses pattes de derrière couvertes d’excroissances. Ses yeux globuleux, son ventre rond qu’on aurait dit moulé dans un gilet en tissu, sa bouche aux lèvres fines pincées à l’anglaise rappelaient la silhouette du flegmatique Pickwick (sur les illustrations de Seymour(50)) au moment où cet expert en goujons des étangs du Hampshire s’apprête à raconter une de ses histoires. Tinz sourit en réponse et, décollant le dos du mur qui lui donnait froid, tira le bord de la couverture qui retombait, pour le remettre sur le lit, puis s’apprêta à écouter. Après quelques « hum » et quelques toussotements, l’intrus nocturne, blafard dans la lumière bleue de l’abat-jour, commença :

— Ainsi que je l’ai déjà dit, pour nous autres habitants des limons du Styx, les déplacements d’un « ici » vers un autre « ici » sont plus étranges que toutes les étrangetés. Un voyage, c’est un dévoiement, hum, ouais, du moins c’est ce que pensent les plus grands esprits des bas-fonds. Car vous autres, infatigables rampeurs, vous avez beau ligoter la terre avec des chemins, tous vos voyages se terminent inévitablement par la fosse, votre dernier « ici », dont personne n’est jamais sorti. Il est stupide de se faire rattraper par la pelle, unijambiste mais dégourdie : il est bien plus simple de s’enfouir dans la vase. Or tout le monde n’a pas la chance de pouvoir dialoguer avec la vase antique et sage qui recouvre le lit du Styx, ce fleuve dans lequel finissent toutes les significations. En comparaison avec la mort, la vie est une province perdue. Un paradoxe, direz-vous ? Pas du tout. Quand toi, Tinz, tu atteindras nos limons… Oh, dans le rien on ne manque de rien ! Je t’assure que toute votre vie avec sa pacotille d’étoiles et de soleils n’est qu’une banlieue du Styx. Vivre, c’est s’absenter de la mort. Cela dit, vous qui avez fui le « rien » y retournez tôt ou tard, car il n’existe rien d’autre.

Mais nous autres, habitants du fond du Styx, nous trouvons inutiles tous ces bonds au-dehors. Nous prenons possession de tout ce qui existe au moment où cela n’existe plus. Car les eaux du Cocyte, du Léthé, de l’Achéron et du Styx communiquent et on ne saurait entrer au pays de la mort quelles baignent qu’en laissant tout souvenir de la vie dans nos eaux tranquilles sans vagues. Ainsi, les innombrables mémoires humaines se débarrassent-elles de leur contenu, fardeau de la vie vécue, dans les profondeurs noires du Styx : décomposées en jours et en instants, elles se déposent lentement chez nous, tout au fond, en passant entre les gouttes. Des vies s’empilent, strates superposées, assemblages de jours troubles et décolorés, traces d’actions, résidus de pensées. On ne peut véritablement faire un pas sans remuer les mémoires humaines qui tapissent le fond du Styx : égrènement multilingue de mots éteints, mystères visqueux des crimes et des caresses, tout cela s’agite à chacun de mes bonds au-dessous et au-dessus de moi, se collant à mes palmes.

Le crapaud interrompit son récit un instant, poussant ses pattes de devant, terminées par des sortes de doigts, vers un coin de l’oreiller. Tinz regarda attentivement la peau de ces doigts, blanche sous des taches verdâtres, parsemée de boursouflures.

— Donc, reprit le crapaud et, d’un élan souple de ses pattes de derrière, il se déplaça jusqu’au coin du coussin, tout près de l’oreille de son interlocuteur, donc, il est clair que nous autres habitants du fond des jours n’avons aucune raison de le quitter. Nous n’imitons pas les grenouilles de rivière ordinaires qui chassent les mouches. À quoi bon ? Les vies vécues tissent d’elles-mêmes le tapis brodé de noir qui recouvre le fond du Styx. Enfouis jusqu’aux yeux dans la vase des jours, nous n’écoutons que le clapotis de la rame de Charon tout en haut et regardons glisser l’ombre de sa barque perdue entre les deux rives, celle de la vie et celle de la mort. Dans la vase, tous les « vas-y » s’enlisent, une fraîche éternité ombreuse s’effile à travers notre demeure en fines évasions, velours du limon, nirvana du nirvana, s’agglutinant autour de la pensée, de la transpensée, de l’outre-transpensée et…

Une membrane cacha les yeux du crapaud, sa tête enfoncée dans son corps vert-blanc sans cou se hissa, ses lèvres baveuses s’avancèrent.

— Mais alors, comment se fait-il que… ?

Les yeux révulsés de son hôte se découvrirent au son de sa voix, mais les mots du crapaud tardèrent à sortir du silence.

— Tu vois, il s’est passé quelque chose qui m’a obligé à émigrer. Oui, je sais, après tout ce que je viens de dire, un tel propos doit sonner bizarrement dans ma bouche. Pourtant, l’enchaînement des faits ne coïncide que rarement avec celui des raisonnements. Il se trouve que la population du fond du Styx n’est pas homogène. La disparité des résidus de souvenirs nous influence aussi d’une certaine manière. En matière de mort, nous nous divisons en libéraux et conservateurs. Je fais partie des derniers. Hélas, ces temps-ci, les partisans d’une attitude libérale envers la mort ont pris le dessus. Nous autres, vieux crapauds du Styx, nous nous en tenons à un principe qui a fait ses preuves au cours des siècles : ce qui est mort doit être tout à fait mort, nous ne voulons pas de produits préfabriqués, de tous ces avortons, ces suicidés, ces gens tombés au champ d’honneur, de tous ces parvenus de la mort qui se jettent avant l’heure dans les eaux sacrées des fleuves. Moi et ceux qui pensent comme moi, nous trouvons qu’un mort bricolé à la va-vite n’est pas un bon mort. La mort doit travailler patiemment et en profondeur, lentement, d’année en année, s’infiltrant dans l’homme, estompant peu à peu ses pensées et affaiblissant ses émotions ; sa mémoire doit se décolorer progressivement, virer au gris sous l’effet des maladies ou de la vieillesse, elle doit prendre les tons d’une gravure, c’est alors seulement qu elle sera assortie aux limons du Styx. Or, toutes ces vies précipitées de force dans le Styx, interrompues en pleine course et que la mort n’a point travaillées, conservent leur énergie vitale. Le Léthé les repousse, rejetant leurs mémoires excitées, bariolées chez nous, dans le Styx. Elles nous perturbent, elles gâchent notre néant. Cela semble si clair, si évident. Pourtant les libéraux, qui jouent toujours sur l’ambition, sur la fascination du nombre, brandissent depuis longtemps le slogan : davantage de morts !

Naturellement, nous n’avons pas capitulé, refusant toujours une politique de la mort expansionniste et agressive. Succès et défaites alternaient. Les libéraux, il faut le reconnaître, savaient mieux agir sur le populo. De temps à autre, ils rassemblaient les chœurs de grenouilles en meetings et alors, de violents coassements s’élevaient au-dessus du Styx exigeant des morts en masse. En général, leurs voix qui résonnaient de plus en plus fort parvenaient jusqu’à la terre, éveillant les foules humaines lesquelles, singeant les grenouilles déchaînées du Styx, exigeaient la mort pour elles-mêmes, hum. Des guerres se déclenchaient. Sous le poids des combats, la barque de Charon s’enfonçait dans l’eau jusqu’aux bords. La clique qui réclamait des morts se calmait alors provisoirement…

Mais, ainsi qu’on aurait pu le prévoir, avec les siècles, les appétits des partisans de la mort en gros augmentaient. Les chefs libéraux démagogues se vantaient à qui mieux-mieux de pouvoir repeindre le Styx en rouge sang. Tous étaient endoctrinés jusqu’au dernier têtard. La jeunesse aux pattes fines sautait en foule sur les bancs de sable et criait, tournant des milliers de bouches vers la terre : Encore ! Encore !

L’heure était à la tension et à l’angoisse. Une inéluctable menace venait soit de la vie, soit de la mort. Même moi qui n’avais pas quitté le fond depuis des millénaires, je finis un beau jour par monter à la surface trouble du fleuve pour observer les deux rives : la nôtre, la rive morte, recouverte de cendres molles, était plate et silencieuse. Faute d’air, le ciel noir pesait dessus de toute son absence d’étoiles. L’autre rive, la vôtre, était voilée de brumes, mais votre soleil immonde rayonnait à travers, et des amoncellements d’arcs-en-ciel remuaient, emmêlés dans ses rayons. Brrr, la vie, quelle horreur ! J’en ai détourné le regard et vite fait demi-tour pour me glisser dans ma vase.

Entre-temps, la moultmort appelée depuis si longtemps avait commencé : elle hurlait là-bas, sur la terre, par la voix de milliers de bouches de fer levées en l’air, elle rampait, brume empoisonnée, éteignant les arcs-en-ciel et arrachant les rayons du soleil, ses vents chargés de mitraille charriaient le duvet humain tels des pissenlits sur lesquels on souffle, directement vers le Styx. Les premières vagues de mortalité furent accueillies par un coassement voluptueux de toute la lie du Styx. Je n’y comprends rien : c’est peut-être la terre qui, en tournant, a détourné les hommes du droit chemin, les a rendus pervers même dans la guerre, car ces imbéciles jettent dans la mort ce qu’il y a de plus inapte à la mort, leurs jeunes. Les mémoires des jeunes gens ne sont pas encore remplies, elles sont vides, c’est pourquoi une fois précipitées vers le Léthé et emportées vers le Styx par le courant, trop légères pour couler, elles flottent à moitié immergées. Ces jeunes de l’entremort s’agglutinent à la manière des lentilles d’eau, formant une sorte de pellicule qui sépare le fond du fleuve de sa surface.

Nous autres crapauds de la vieille trempe, nous avons essayé de percer cette couche en promouvant l’idée de démobilisation, de pacifisme comme on aurait dit chez vous sur la terre. Je me rappelle avoir prononcé une conférence dans une des fosses les plus profondes du fond, évoquant un jardinier qui, désireux d’accélérer la croissance d’une plante, l’avait tirée vers le haut et avait fini par l’arracher avec sa racine. Mes arguments ne réunirent qu’un public restreint. Tous mes efforts furent vains : les obscurs aux coassements sanglants n’étaient plus des obscurs, mais des rougeoyants, car à chaque combat des flots de sang s’infiltraient dans les eaux traditionnellement noires du Styx. La rame de Charon pataugeait dans la sanie. Les bords surchargés de sa barque avalaient de l’eau. C’est alors que certaines âmes s’y sont lancées à la nage, soulevant les eaux éternellement immobiles.

La coupe était pleine. Impossible de le supporter plus longtemps : adieu, limons chéris, adieu, éternité inerte et toi, silence qui chante la mort ! J’ai décidé de me sauver – là-bas, dans les cendres. Mes pattes palmées m’ont porté jusqu’à la surface en quelques brasses. J’ai sorti la tête de l’eau, cherchant des yeux la rive morte. C’est alors que tout a commencé : j’avais beau scruter, je ne parvenais pas à distinguer la vie de la mort. Les deux rives étaient brûlées et dévastées, criblées de trous d’obus profonds, béances sépulcrales, une vapeur mêlée d’alluvions toxiques cachait les lointains à gauche comme à droite. Que faire ? Il fallait prendre une décision. J’ai bondi droit devant moi.

Je progressais à bonds prudents. Peu à peu, l’air enfumé est devenu plus clair, j’ai vu apparaître sur mon chemin la lueur des villes et, par la volonté du hasard…

— Te voilà sur la terre ? Eh bien…

Extirpant son coude de l’oreiller, Tinz se rapprocha de la bouche qui était en train de terminer son récit :

— Hélas, oui, car autrement, il y aurait eu peu de chance que nous nous rencontrions. Naturellement, j’ai essayé de rebrousser chemin. Mais je n’ai pas retrouvé mes traces. Errant au hasard, je tombais sans arrêt sur des nids humains. Que pouvais-je faire ? Le jour, caché dans l’humidité des étangs et des mares, je fuyais les tentacules jaunes de votre soleil. Les grenouilles des rivières, acclimatées à la vie, détalaient, terrifiées par l’hôte venu du Styx. Mais à la tombée de la nuit, je sortais à la recherche de compagnons de route pour retourner dans la mort. Mes tentatives ont échoué. Je me souviens, une nuit, comme maintenant, j’avais sauté sur l’oreiller d’une phtisique de dix-huit ans. Cette jeune créature aux tresses défaites, étalées sur la taie brûlante, avalait l’air dans un halètement convulsif. J’ai eu envie de la distraire comme le font parfois les docteurs, ces espions du Styx. Glissant ma bouche dans son oreille, j’ai osé un calembour : Pneumothorax, couax ! Mais, qui aurait pu le croire ? ma compagne de voyage a poussé un cri, on a entendu des pas, j’ai dû prendre mes jambes à mon cou et filer au milieu de flacons hérissés d’ordonnances – on aurait dit des queues en papier – pour rejoindre mes ténèbres.

Une autre fois, j’ai réussi à me glisser sous la couverture mince d’un claviste qui mourait intoxiqué par le plomb. Oui, hum… l’alphabet dont les combinaisons composent vos missels et vos brochures politiques est en fait un poison. Je me souviens d’avoir collé la membrane de mon oreille contre son cœur faiblissant pour l’ausculter… À propos, je m’embrouille facilement dans le folklore de l’Outre-Styx, le refrain de votre chanson « Oh, sculptons dans le marbre, gravons dans les cœurs…», ne signifie-t-il pas justement « Auscultons » ? je le répète, je ne suis pas très féru de vos excroissances verbales…

— Assez d’idioties, attends – Tinz écarta brusquement ses yeux des pupilles globuleuses du crapaud, si tu ne viens voir que des compagnons de route, alors moi aussi…

Une bulle se forma sur la bouche du crapaud, éclata, puis :

— Hélas, non. Vois-tu, tandis que je vagabondais de par le monde, les ténèbres des pensées vagabondaient en moi. J’ai vu et observé bien des choses, j’ai roulé ma bosse à travers les espaces des deux côtés du Styx. Et voici mes conclusions : le problème ne réside pas dans les guerres que les vivants font aux vivants, pas dans le fait que vous autres, les hommes, vous n’existez que pour vous enterrer les uns les autres, mais dans la guerre éternelle entre les deux rives du Styx, dans la lutte permanente de la mort contre la vie. Je propose un armistice. Si j’ai fait un saut chez toi, c’est pour te parler de ce plan et non pour toi-même.

— Je ne comprends pas.

— C’est pourtant si simple. Qu’est-ce que le pays de la mort ? Un pays comme les autres, mais avec une taxe de douane très élevée : en passant la frontière, le vivant y laisse cent pour cent de sa vie. C’est tout. Tirons un trait là-dessus. Les morts pourront se faire rapatrier dans leur patrie terrestre, tandis que ceux qui sont trop vivants pour rester en vie… Mais n’entrons pas dans les détails. Mes idées et tes chiffres pourraient faire bouger du point mort la grande cause de la coïncidence entre la mort et la vie. De toute façon on y viendra : je n’arriverai pas à coasser plus fort que les fous qui ont pris possession du fond du Styx. Laissons-les faire. Tant pis. L’unique amor dont je sois capable, moi qui suis originaire des eaux noires, c’est l’amor fati(51). Nous commencerons par des broutilles qui s’intégreront peu à peu à la vie.

— Par exemple ?

— Oh, les exemples ne manquent pas. Disons, à tous les carrefours, un mécanisme joliment construit : une planche verticale sortant de terre avec, à hauteur de poche, une fente étroite pour les pièces et, à hauteur de front, une fente du diamètre d’une balle. Vous vous en approchez, vous y glissez votre pièce et vous vous prenez une balle dans la tête. Ce n’est pas cher, c’est accessible à tous et, à condition que l’appareil soit silencieux, ce qu’on peut obtenir grâce à un système d’insonorisation, ce n’est presque pas gênant pour l’entourage. Ou bien… mais passons, allons à l’essentiel. Ton dessin de pont m’est tombé entre les palmes à point nommé : des formes précises et légères. Tes chiffres plient et déplient l’acier comme de la cire ; or il est temps de déployer de nouvelles techniques ; il faut créer une matière plus légère que la toile d’araignée et plus solide que le béton armé, plus invisible que le verre et plus souple que les fils d’or, car le moment est venu de construire un pont sur le Styx. Oui, oui ! Il sera suspendu entre l’éternel « non » et l’éternel « oui ». Grâce à nous, des excavatrices ouvriront leurs gueules noires sur les méandres du Styx. Nous leur ferons écoper toutes les mémoires englouties du monde. Tout ce qui est tombé dans l’oubli, les siècles superposés aux siècles, l’histoire et la préhistoire mélangées aux limons du Styx, nous les remonterons sous votre soleil. Nous viderons l’oubli jusqu’au fond. La mort dilapidera ses richesses – oboles et vies – aux mendiants et nous verrons si vous arriverez à rester vivants au milieu de cette mort ressuscitée. Donc, au travail. Ensemble, à la gloire de Obiit(52). Non ? Oh, notre pont transformera votre « non » en « oui ». Et si mon coauteur me le permet, je voudrais me placer… plus près de ses pensées. Hum. Ici, ce n’est pas très confortable, en revanche, sous les os temporaux, on se sent en parfaite sécurifiance…

Tinz se serra contre le mur. Il vit les yeux du crapaud s’écarquiller comme deux bulles méchantes, ses pattes de derrière se cambrer, prêtes à bondir. Et, avant qu’il n’eût le temps de lever la main dans un réflexe de défense, un coup souple et glissant en plein cerveau renversa sa tête sur l’oreiller. Tinz cria et… ouvrit les yeux.

Une lumière limpide et égale remplissait la pièce. Sur sa table de chevet, dans la lumière gris-bleu de la lampe qu’il avait laissée allumée et que le soleil rendait terne, le plan déployé d’un pont à cinq voûtes. Sur un coin de la table, un verre renversé tournait sa bouche ronde transparente en direction des yeux de Tinz, la langue plate de la cuillère en argent avait glissé sur le bord blanc-vert de la soucoupe. Les hachures du schéma portaient des traces humides : éclaboussures ou…

L’ingénieur Tinz referma les yeux, tentant de retenir les images des limons qui fondaient rapidement à la lumière. Puis, il rejeta la nuit en même temps que la couverture. Ses pieds cherchèrent ses pantoufles sur le sol d’un mouvement familier, son cerveau enfilait les schémas et les chiffres habituels.


1931

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