Une paire d’yeux qui se serait aventurée par hasard jusqu’à ces lignes, attirée par le titre, n’a rien à faire ici. Quel que soit son détenteur qu’elle rebrousse chemin. Dans le texte qui suit, vous ne trouverez nul fantôme engendré par le délire ou le sommeil. De même, ce récit laissera de côté les fantômes allégoriques et symboliques : son objet est archi-prosaïque, fait de bois, de caoutchouc et de cuir, c’est ce que l’on appelle un fantôme médical. Ou plutôt, un de ses principaux accessoires. Donc, ne poursuivez pas, abandonnez ces lignes, laissez-moi en tête à tête avec mon récit.
Je me limiterai cependant à raconter : seuls les mots m’appartiennent, les faits, eux, appartiennent à Doublegens-Sklifski. Il vous sera facile de vous convaincre de la réalité, de l’authenticité de ce fournisseur de faits : l’imagination doit simplement pousser jusqu’à l’immeuble là-bas, fait d’un agglomérat de briques et de tuyaux. Là, elle doit se hisser sur la pointe des pieds pour que son regard parvienne au niveau d’une fenêtre du sixième étage, juste sous le toit du géant. Dans la tache électrique jaune délavé qu’on a oublié d’éteindre, ses yeux – ainsi que l’aube – trouveront le carré de la table et dessus, le carré d’un livre ouvert, et sur le livre, la joue et l’oreille posées au milieu des lettres, la tête aux paupières fermées de Doublegens-Sklifski qui dort la bouche ouverte. L’aube s’affirme : on peut désormais distinguer sur cet oreiller en papier absolument plat, les mots qui ne sont pas cachés par la tête :
«… et après que les voies génitales du fantôme seront recourbées à la manière d’un hameçon, on lui fabriquera les hanches et les parties charnues qui, à l’instar de meubles rembourrés, seront remplis de crin et de copeaux et tendues de toile. Une fois le mannequin recouvert d’une peau tannée et assouplie, on ajoute, imitant les labia majora, une plaque de caoutchouc fendue de quatre à cinq millimètres d’épaisseur (on choisira du caoutchouc gris, uni, que l’on utilise généralement pour les semelles). À présent que la partie essentielle de l’automate, son âme pour ainsi dire, peut être considérée comme achevée, il est nécessaire de rajouter…» – mais « rajouter » touche le sommet du crâne du dormeur et la suite du texte plonge sous ses cheveux ébouriffés en contournant la ligne bombée de son front et la bosse de son nez avec sa narine qui se dilate et retombe à un rythme régulier, « des accesso… bien qu’il ne… procédé du prof. Schültze… prosp…»
Qu’est-ce donc ? Un bruit de pantoufles derrière le mur, le murmure d’un bourdon métallique – le réchaud –, la résistance sourde et bruyante que la bûche oppose à la hache qui s’enfonce en elle, sur le sol de la cuisine. Doublegens-Sklifski tressaille, sa tête couchée sur les lignes se lève d’un bond et il se frotte les yeux. Je vais finir de lire… Non, Doublegens referme son livre et s’approche du lavabo en bâillant. Ensuite, six aigles de métal s’enfoncent dans six boucles d’une veste d’étudiant grise. Derrière la cloison, à gauche, une pendule éraillée aux accents rouillés tousse neuf fois de suite. Mon fournisseur de faits cache ses mèches folles bien lissées sous la visière bleue de sa casquette et pousse la porte. À présent, l’imagination peut redescendre pour le suivre à la trace : je laisse Doublegens-Sklifski poursuivre.
I
La porte de la salle séparait hermétiquement ceux dont les numéros étaient déjà cochés sur la liste de ceux qui attendaient leur tour. Une dizaine de numéros pas cochés rôdaient, les yeux rivés à leurs livres, ou bien collaient leurs dos et leurs coudes aux murs et aux appuis des fenêtres. De temps à autre, la poignée de porte usée tournait, laissait sortir un étudiant qui avait terminé l’épreuve. « Au suivant ! »
Sklifski franchit le seuil. En haut, la profondeur blanche de la voûte. En bas, l’étoffe verte fripée, maculée de taches d’encre : la table. À gauche, douloureusement remuantes, les omoplates d’un autre candidat dont les oreilles cramoisies étaient baissées vers les questions du professeur. Sa chaise, cabrée sur ses pieds de devant, lançait des ruades. De temps à autre, on voyait s’agiter derrière le dos de l’étudiant les manchettes du chargé de cours qui l’interrogeait : un échange plus vif perçait alors à travers leur bourdonnement sonore. La chaise à droite de la table était disponible. Un visage rouge bouffi surmonté de piquants gris fit un clin d’œil à Double-gens sous ses lunettes : venez pour le tirage au sort. Il s’approcha et retourna le carré de carton : 39.
— Qu’avez-vous donc tiré ? Hum… « Le fantôme et ses accessoires, exercices principaux. » Bon. Nikita.
L’assistant courut promptement et le fantôme roula droit sur Doublegens-Sklifski, grinçant sur ses petites roues, exhibant ses moignons de bois, balançant ses hanches de toile au-dessus des vis qui le fixaient au tabouret.
— Que savez-vous du mannequin utilisé par les médecins accoucheurs ou du dispositif prévu pour le remplacer…
Le manuel remua dans la tête de Doublegens et se mit à jeter des lignes à droite et à gauche :
— Les praticiens d’aujourd’hui ont renoncé au mannequin fait de caoutchouc et de couches de papier. Pour étudier l’utilisation du forceps – dans le cas d’une présentation céphalique, surtout si la tête est correctement engagée, on se sert d’un ballon en caoutchouc ordinaire fourré d’étoupe, et dans les cas plus complexes, d’un corps d’enfant mort-né, dûment préparé et traité.
— Exactement. Nikita.
Contournant la table de l’autre côté, Nikita accourut en poussant devant lui une baignoire en verre derrière les grosses parois de laquelle l’« accessoire » du fantôme noyé dans de l’alcool jusqu’à l’occiput se balançait, somnolant, dérangé par les secousses ; il serrait ses mains et ses pieds, d’un blanc tirant sur le mauve, contre son corps enflé et glycériné.
Les doigts du professeur se plongèrent dans ses piquants gris.
— Eh bien, procédons à l’opération. Situation n° 4. Présentation de la face. L’axe de la tête est légèrement défléchi. Préparez-vous et allez-y calmement.
Nikita, encourageant l’étudiant d’un rictus, laissa pendre ses longs bras au-dessus de ce berceau de verre et dit dans un souffle :
— C’est Fifka.
Doublegens comprit : ce petit cadavre qui en était à sa centième naissance, mimant docilement l’accouchement – de forceps en forceps – avait son propre nom inventé Dieu sait par qui. Sans quitter des yeux le bébé, Doublegens-Sklifski enfila des gants en caoutchouc et vérifia la fermeture de la tenaille. Entretemps, la tête de Fifka apparut derrière le bord de verre ; son front bombé était nimbé de creux : des dizaines de forceps qui l’avaient tiré du fantôme – avant la vie, semblait-il – avaient ceint la tête du mort-né d’une couronne de martyr : blessures rouge-gris ; ses paupières cernées de bleu étaient complètement fermées ; du mucus et de l’alcool s’écoulait de la fente de sa bouche.
Nikita glissa la préparation anatomique dans le bassin ouvert du fantôme : les jambes de ce dernier bougèrent, les ressorts se tendirent, le socle grinça. Se penchant vers le mannequin, Doublegens introduisit, tâtonnant avec la plus grande précaution, l’index et le majeur de sa main gauche – en direction de l’occiput de Fifka – le pouce restant écarté : il sentit aussitôt les fontanelles et le bord supérieur de l’oreille. Sa main droite approcha d’abord l’une, puis l’autre cuillère du forceps qui vinrent entourer les tempes. La fermeture claqua – et c’est à cet instant qu’il entendit distinctement, là, derrière la fente en caoutchouc, un petit cri plaintif. N’en comprenant pas la raison, l’étudiant lâcha les pinces et leva les yeux sur le professeur. Mais celui-ci regardait ailleurs ; soudain, la barbiche furieusement agitée, il bondit en direction des voix qui parvenaient de l’extérieur. Sa tête s’engouffra dans la fente de la porte en criant quelque chose à propos du bruit et de l’inadmissible, de ce « tapage de tous les diables », de la science et des garnements. Nikita compatissait, le cou tendu en direction du seuil. Mais Doublegens percevait à peine cette soudaine agitation : ses yeux revenus vers le fantôme voyaient trouble : le forceps refermé effectua lentement un mouvement de spirale, étirant le caoutchouc, glissa hors du fantôme avec un léger bruit de ventouse entraînant, poussée après poussée, la tête, puis l’épaule, le coude pointu, les petites jambes minces comme des ficelles. Une fois sorti, le petit corps vacilla et tomba par terre avec un petit « plouf », le forceps heurta la lame du parquet. L’étudiant demeura perplexe, n’y comprenant rien et n’essayant pas de comprendre.
La porte claqua et le professeur, après avoir donné libre cours à sa colère, retourna à la table d’un air victorieux.
— Où en êtes-vous ? Ah. C’est fait. Bon. Ce sera satisfaisant ou pas trop ? Enlevez-moi ça.
Devançant Nikita, Doublegens-Sklifski, surpris de son propre empressement, ouvrit le forceps et, prenant le petit corps par la taille, le reposa entre les parois de verre : quelque chose agrippa son doigt, il sentit une douleur, arracha sa main – de petites bulles apparurent à la surface de la solution d’alcool. Personne ne s’était aperçu de rien. On rangea le corps dans un coin sombre de la salle. Le fantôme demeura jambes écartées, en l’attente du suivant. Serrant ses mâchoires qui claquaient.
Sklifski se précipita vers la porte. On l’entoura : quelles étaient les questions, était-ce difficile ? Il fila sans répondre.
2
Les jours se mirent à tourner comme les ailes d’un moulin. C’était le dernier examen. En quarante-huit heures, il fallait faire ses bagages, régler toutes les affaires, s’arracher à la ville, partir. À cela s’ajoutaient l’agitation des adieux, les beuveries estudiantines et toutes sortes de bêtises traditionnelles. Des dizaines de mains serraient celle de Doublegens-Sklifski, des lèvres sentant l’alcool se collaient à ses lèvres, il chantait le Gaudeamus, il jetait en l’air des camarades et on le jetait en l’air, on le traînait d’estaminet en estaminet, de folie en folie. Vers la fin de la deuxième nuit, cette agitation l’entraîna chez des femmes maquillées. Et c’est là que contre toute attente, dans le trouble semé par les lacets qui se défaisaient sous ses doigts, les petits rires et les murmures, il imagina soudain les jambes écartées du fantôme, gluant, mort, froid. Aussitôt dégrisé, Sklifski mit fin à l’amour impromptu. Il pensait, marchant en zigzags dans les ruelles : « L’ai-je bien extrait ou est-il sorti tout seul, est-ce le forceps ou…»
Ce fut la première fois que cet incident confus émergea à la surface du souvenir, montra le bout de sa tête pour retourner aussitôt dans l’obscurité et le sommeil, englouti.
Sklifski ne se réveilla qu’en fin d’après-midi. Tout semblait en ordre. Il lui restait trois heures avant le train. On eût dit que ses tempes étaient serrées par des tenailles. Dans sa bouche, du mucus et de l’alcool. Sklifski décida de se promener pour faire passer son mal de tête. Il descendit les six étages. La rue. Le pointillé jaune des réverbères. Sans penser à rien – pourvu que l’étau se desserre – il avançait de borne en borne, happé par les trouées des rues ; les fenêtres noires et jaunes défilaient. Soudain, les pierres de taille blanches des murs de l’université surgirent devant lui. La lumière jaillit d’en bas, de la rigole de pierre où le mur s’enracinait dans le sol. « Nikita ne doit pas être bien loin » – cette idée glissa dans son cerveau et aussitôt, les tenailles se desserrèrent, lâchèrent prise : plus de douleur. Doublegens-Sklifski consulta sa montre : de toute façon, il était déjà ailleurs, et pourtant, il était encore là. Et il lui restait une heure à tuer.
Il entra, cherchant des yeux à qui s’adresser et aussitôt, pratiquement sur le premier escalier qui s’avançait dans le carré de la cour, il distingua dans le crépuscule naissant une silhouette pensive aux longs bras, aux épaules pendantes : Nikita. Sklifski l’interpella.
— Je pars, mon vieux. Aujourd’hui.
— Bonne route, alors.
— J’ai oublié une chose.
— Quoi donc ?
Nikita bâilla et se détourna.
— Tu vis ici, dans ce sous-sol ?
— Ouais.
— Tu es seul ou tu as des enfants ?
— N-non.
— Tu te rappelles, tu avais appelé l’autre, le fantôme, par son nom : Filka ou Fedka…
— Fifka, rectifia Nikita. Si vous avez oublié quelque chose, on peut le chercher : chez nous, rien ne disparaît.
Nikita descendit dans son sous-sol et revint aussitôt en faisant tinter un trousseau de clés.
Un claquement de verrou – puis un autre – de couloir en couloir : les deux hommes, avançant d’un pas sonore, arrivèrent jusqu’à une petite porte blanche qui menait au cabinet d’embryologie. Nikita trouva à tâtons la clé qu’il fallait.
— C’est Fifka, bien sûr, et vous, vous dites Fedka. Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre. Eh, mais c’est ouvert : qu’est-ce que ça veut dire ?
En effet, à peine poussa-t-il la porte que celle-ci s’ouvrit. En face, sortant de la pénombre, deux rangées d’alambics, de bouteilles, de cuves aux parois épaisses, de burettes et de petits récipients.
— À gauche. Le 14-b. Le petiot est là, derrière sa vitre.
Soudain : vlan ! Le trousseau tomba par terre.
— Ça alors.
Derrière la paroi de verre de la cuve, le niveau de l’alcool avait baissé : dessus comme dessous – rien. On alluma. Par terre, entre le cube de verre et le seuil, des traces mouillées bien nettes : des petits pas d’enfant. Tandis que les deux hommes, penchés sur les lames du parquet, examinaient les empreintes, leur contour alcoolisé s’effaçait à vue d’œil en s’évaporant et, une minute plus tard, il n’en resta plus rien.
— Donc, ça vient de se passer…
— Qu’est-ce qui vient de se passer ?
— Ça alors. Il ne doit pas être bien loin. Il s’est caché. On va le chercher. Fifka, eh, Fifka !
Ils s’approchèrent tous les deux doucement de la porte : à droite et à gauche, sous la voûte semblable au plafond d’une grotte, s’étiraient d’infinis couloirs vides où résonnait l’écho de leurs pas.
Nikita s’aventura dans l’obscurité, mais n’entendant plus de bruit derrière lui, il se retourna :
— Et vous ?
— J’ai mon train. Je risque de le rater.
— Bon, bon. Ça alors !
Ils retournèrent vers la sortie en silence. Une heure et quart plus tard, Doublegens-Sklifski était assis derrière la vitre d’un wagon. Le train s’ébranla : l’histoire du fantôme se décrocha, restant loin en arrière. Sans s’effacer pour autant.
3
En partant à la campagne, le jeune médecin du zemstvo(53) Doublegens-Sklifski pensait partager son temps entre les gens et les livres, entre l’hôpital et la bibliothèque. Il emportait plusieurs piles de livres dont les pages n’étaient pas encore coupées. Mais la guerre s’immisça dans ses projets et, au lieu de couper ses livres, il lui fallut découper des corps. Infirmeries ambulantes, points d’évacuation, quartiers, hôpitaux de campagne. Masques de chloroforme. En masse. Du brancard au billard – du billard au brancard. « Au suivant ! » Éclat et tintement des pincettes et des bistouris : dans l’alcool – dans le sang – dans l’alcool – dans le sang. Puis, un jour, dans un champ : lumière, fracas – et la conscience perdue. Contusion grave. Guérison. Et de nouveau, le grincement et le chuintement du scalpel : dans l’alcool, dans le sang. Mais sa peau sur la nuque et le long des vertèbres lui semblait étrangère. De temps en temps, des taches troubles dansaient devant ses yeux, la terre se dérobait sous ses pieds comme une toupie. À la fin, ayant fait le tour des catégories d’invalidité, le docteur Sklifski, rayé de la guerre, retourna à ses livres qui avaient eu le temps de jaunir, à sa pharmacie murale, dans son village à moitié vide, émondé par la guerre, un village de femmes.
La vie tenta de retourner sur ses gonds : Sklifski lisait ses livres, prenait des notes, rédigeait des ordonnances, écrivait des lettres au front, soignait la syphilis tertiaire, se rendait aux messes célébrées pour les « martyrs de la guerre » ; le soir, il écoutait le grillon et buvait de l’alcool coupé d’eau. Or, lui-même n’avait pas été bien soigné : de temps en temps, il avait l’impression que la contusion gagnait tout son corps et que non seulement sa nuque, mais sa tête entière était recouverte d’une peau étrangère, morte.
Ensuite… Mais ce qui arriva ensuite, tout le monde le sait. Chacun se souvient de ce qu’il a pu et bien voulu retenir. Doublegens-Sklifski, lui, a retenu : typhus – incendies – pas de routes – pas de livres – famine. Sa bouteille à alcool resta longtemps vide et, lorsqu’elle se remplit, il n’y ajouta plus d’eau.
4
L’étrange accident attendit des années pour revenir à la surface et choisit pour cela un crépuscule d’automne orageux. Des nuages étaient arrivés et avaient jeté l’ancre. Le couchant tenta de percer à travers leur pellicule fuligineuse, mais ses rayons furent coincés entre deux tas de nuages lourds.
Doublegens-Sklifski ne se sentait pas bien : un mille-pattes piquant remuait sous sa peau, faisant des allers-retours le long de ses vertèbres. Il essaya de faire les cent pas – il n’y parvint pas. Il resta un moment devant son étagère de livres, scrutant de ses yeux plissés les reliures qu’il connaissait si bien : un volume de Duhamel, La Philosophie des Als-Ob(54) de Vaihinger, Feuerbach dans la traduction de Guiz, La Métapsychologie(55) de Richet. Il s’en détourna. Il se dirigea vers la table : glouglous de bouteille. Encore et encore. Puis, vers l’autre table. Il s’assit, les semelles contre le mur. Le mille-pattes sous sa peau rentra ses piquants et cessa de bouger. Il vit des grains de sable projetés contre la vitre, puis les premières gouttes se mirent à tomber. Le vent tira sur la poignée de la porte, celle-ci s’ouvrit, le calendrier accroché au mur fit défiler des dates pas encore venues. Sans décoller ses semelles du mur, Doublegens-Sklifski se retourna vers la porte : marchant dans les pas du vent, un être anthropomorphe se faufilait dans l’embrasure.
Sklifski se leva et fit un pas vers le seuil, comme si quelqu’un l’y avait poussé.
— Qui est-ce ?
Sans répondre, la créature continua à se glisser lentement, mais obstinément dans l’ouverture étroite.
— Atrophie musculaire, se dit Sklifski dans un étonnement placide et il pressa le pas pour appuyer sa main sur la porte.
Sa perception absorbait le phénomène avec une netteté et une sobriété parfaites. Même les rafales de vent qui murmuraient à travers les fentes une sorte de « fffff » ne lui échappèrent pas.
— Qui est-ce ? répéta-t-il plus doucement et, avec un parfait sang-froid (comme s’il s’était agi d’une expérience de laboratoire), il poussa la porte : entre sa main et le cadre, il y avait quelque chose de gluant comme de la pâte qui, flasque et informe, s’écrasait sous la pression. C’est alors qu’il entendit, venant de la fente, comme jailli sous la poussée :
— Fifka.
Soudain, d’une netteté aveuglante : la fente s’ouvrant en grand – la fontanelle sous son doigt – la tête – la chute, le corps par terre et lui, au lieu de tirer… Sklifski tira la porte et laissa entrer.
— Je viens juste… vous parler du forceps… – de syllabe en syllabe, la voix de l’intrus se faisait de plus en plus distincte – pourquoi m’avez-vous de force… et tant qu’à faire, pourquoi pas jusqu’au bout ?
La voix se brisa. Sans répondre, Sklifski fit craquer une allumette levant le lambeau de flamme jaune au-dessus de sa tête, examinant l’apparition : une forme trapue sur des jambes torses rachitiques. Une immense tête en forme de citrouille sur des épaules décharnées, enfoncées à l’intérieur du corps. Autour du front bombé, d’une tempe à l’autre – trace de la pression du forceps – la couronne de bleus ceignant le crâne, comme dans son souvenir. La bouche ouverte… L’allumette lui brûla les doigts et Sklifski entendit à travers l’obscurité qui était tombée entre lui et la créature :
— Oui, ça aide, contre les loups et les spectres. Mais moi, on ne saurait me chasser en craquant une allumette : même le soleil est impuissant à vous faire disparaître, vous autres qui vous dites humains.
Sklifski s’attendait à tout, sauf à un échange d’arguments :
— N-non. Ce n’est pas pour ça. Pas la peine de confier à une allumette ce dont la logique doit se charger. Une impression auditive peut contaminer la vue. Tu es un fait, mais tu es pour ainsi dire un fait non factuel. Bref : une hallucination. Et moi, je ne serais pas médecin si…
— Et tu as pu imaginer, – le contour dissimulé dans la nuit frémit – que je me faufilerais dans votre existence comme à travers l’embrasure de cette porte. Je suis une hallucination qui cherche non pas à s’incarner, non pas à s’enraciner dans la perception de quelqu’un, mais bien au contraire, à se déshalluciner, à s’éteindre une fois pour toutes, à tomber du forceps : à rentrer dans le zéro, sous le couvercle hermétique, derrière la paroi de verre du bocal dont vous – vous, les hommes – m’avez fait sortir dans le monde par la ruse et la force. Qui vous l’a permis ? Je vous le demande : qui ?
Sklifski retourna à la table, mais les contours du fantôme ne se rapprochèrent pas, ils se profilaient toujours sous le cadre noir de la porte.
— Une hallucination ! – son oreille, à l’affût, happait de nouvelles paroles – et nos mots, les tiens et les miens, ne sont-ils pas une hallucination ? Ou bien, prétends-tu que notre conversation n’est réelle qu’à moitié ? Comment mes paroles, si elles étaient inexistantes, pourraient-elles refléter tes réponses qui existent sans nul doute : à moins qu’elles ne soient une illusion ? Même un minimum de logique suppose que lorsqu’on a reconnu une toute petite chose, un phénomène minime dans l’infinité des phénomènes, comme étant une hallucination, on doit considérer comme tel tout le reste. Imagine un homme rêvant qu’il s’est endormi et qu’il fait un rêve. Le dormeur ne perçoit pas son rêve dans le rêve comme une réalité, il le considère à juste titre comme une illusion, une vision. Or, prétendre que le premier rêve est plus réel que le second, c’est comme affirmer qu’un cercle tracé autour d’un polygone est plus géométrique que ce dernier.
— Attends, attends, tu vas trop vite, laisse-moi réfléchir, s’énerva Sklifski, tu dis que…
— Que toi – et n’importe quel « toi » – vous vous êtes créé un monde alors que vous êtes vous-même irrémédiablement chimériques. J’ai essayé de calculer le coefficient de votre réalité : ça donne quelque chose comme : 0,000 x…
— Hum, cela me paraît être le début d’une philosophie bien étrange…
— Peut-être. Ce sont simplement là les prémisses du fantomisme.
— En quoi consiste donc…
— Le fantomisme, c’est bien simple : c’est comme un forceps qui se referme. Les gens sont des mannequins mus par des ficelles et qui s’imaginent être les marionnettistes. Les livres savent que les volontés ne sont pas libres, mais les auteurs des livres, eux, ne le savent plus : chaque fois qu’il s’agit de vie réelle et non d’espace à l’intérieur d’un livre, l’homme oublie fatalement qu’il est déterminé. Les mécanismes de la conscience s’enrayent, c’est bête. Une fiction, sur laquelle tout tient : les actes, la possibilité même d’actions humaines qui composent la soi-disant « réalité ».
Et comme rien ne peut tenir sur une fiction, rien n’existe : ni Dieu, ni vermisseau(56), ni toi, ni moi, ni nous. Dans la mesure où chaque chose est définie par d’autres choses, eh bien, il n’y a que ces autres choses qui sont, mais pas les choses en elles-mêmes. La marionnette imagine obstinément qu’elle est faite non de carton et de fils, mais de chair et de nerfs et que les deux extrémités du fil sont entre ses mains. Elle s’ingénie à inventer philosophèmes et révolutions, or ses philosophies portent sur des mondes morts inexistants et ses révolutions tombent toujours du forceps. C’est là qu’apparaît une béance entre moi, fantôme in expli, et vos consciences de fantômes dilettantes. Tout comme moi, vous avez été précipités dans la pseudo-existence par des causes, à ceci près que vous autres, fantomoïdes, sujets du monde des causes parvenus à l’inexistence, vous imaginez être des rois dans un ridicule « royaume des fins », ainsi que l’appelait Kant, tandis que moi, venu à la vie par force, je ne connais que la volonté de la pince qui m’a introduit dans les phénomènes, c’est tout. Aussi, m’est-il impossible de prendre part au jeu de l’institution des fins, de vous imiter en croyant désirer et agir – jamais et d’aucune façon. Des causes me font agir, je les sens et les reconnais, mais moi-même je ne désire aucune de mes actions ni paroles, et vouloir me paraît aussi absurde et impossible que marcher sur l’eau ou me soulever moi-même par l’occiput.
— Tu ne poursuivais donc aucune fin en venant ici ?
— Non…
— Alors, quelle raison…
— Ne te presse pas de me poser des questions. Tombé de la pince qui s’était resserrée sur moi, je suis venu ici par cette porte qui s’est desserrée…
Ils se turent tous les deux un bref instant. Dans le dos de Sklifski, le carré de la fenêtre s’illuminait d’éclairs s’envolant dans la nuit lourde. Tournant le visage vers ces lueurs qui se répandaient à l’intérieur de l’isba, il proféra par-dessus la tête de son hôte – s’adressant aux éclairs ou à lui-même :
— C’est étrange : une aberration crépusculaire – même pas un fantôme, « un accessoire » – s’est glissée… Ne peut-on pas dérouler toute la chaîne des causes, maillon après maillon ? Il y a un tabouret près du seuil, lança-t-il par-dessus l’épaule au fantôme qui se tenait contre le mur.
Le contour près de la porte vacilla et se fit plus court.
— Eh bien. Même une biographie en plusieurs volumes, si on en retire toutes les fins, ne laissant que les raisons, sera réduite à une dizaine de pages. En me retrouvant dans la vie comme dans une souricière, j’ai attendu patiemment et attends toujours qu’on m’en sorte et… mais procédons maillon par maillon. En sortant de mon berceau de verre, je me suis dirigé vers la porte sans savoir où elle menait. J’ai été accueilli par l’obscurité et le labyrinthe des couloirs vides qui m’ont conduit dans un réduit sombre et suffoquant, rempli de chiffons et de vieilleries. M’enveloppant dans des bouts de tissu que j’ai trouvés là (j’avais pris froid en errant dans les couloirs) je me suis mis à écouter l’espace caché entre les gros murs : d’abord rien, puis, au loin, deux voix et un tintement de clés. Je suis allé dans cette direction, mais je n’ai pas réussi à rattraper le bruit. Cependant, les portes sont restées ouvertes : elles m’ont conduit d’abord dans la cour, ensuite, à travers le trou noir de la porte cochère – à l’extérieur, dans les lumières et les bruits d’une ville nocturne.
Au début, j’avais très peur qu’on me voie : « un fantôme ! », qu’on me capture et qu’on me ramène derrière la vitre. Je cachais mon visage dans les ombres, je rasais les murs en essayant de m’emmitoufler autant que faire se pouvait dans mes chiffons. Mais je me suis aperçu bientôt que ces précautions étaient inutiles : les gens ne remarquent que ceux dont ils ont besoin et encore, tant qu’ils en ont besoin. Et comme moi, je… Bref, je n’avais pas à m’inquiéter. Des centaines et des milliers de paires de bottes passaient à côté de moi : leur contenu m’intéressait peu et c’était réciproque. Parfois, comme je marchais sur un boulevard, le matin, des petits d’homme levaient sur moi des yeux interrogateurs. J’avais encore leur taille à l’époque et j’ai essayé de prendre part à leurs jeux deux ou trois fois. « Si je n’étais pas mort avant la fantomisation, me disais-je, j’aurais été comme eux. » Mais « eux » se détournaient de « la créature » en pleurant de peur. Leurs nounous et leurs bonnes me chassaient avec des petites pelles en bois et des ombrelles : Va-t’en. Et je m’en allais en pliant avec peine mes jambes lourdes de traitements – toujours plus loin – fuyant les multitudes – sans m’arrêter.
Là-bas, dans la salle des fantômes, on ne m’avait pas laissé sécher suffisamment et ici, parmi les pierres de la ville chauffées par le soleil, ça se faisait sentir peu à peu. Vers midi, des mouches s’agglutinaient autour de moi plongeant leurs petites trompes dans ma morte-chair. À peine m’asseyais-je que des chiens accouraient de toutes les portes cochères : ils humaient l’air, hérissaient leurs poils et, m’encerclant de leurs yeux méchamment écarquillés, se mettaient à hurler. Je leur jetais des pierres et m’en allais après avoir forcé leur encerclement. Bientôt, ces sales bêtes m’ont chassé à la périphérie de la ville : je me réfugiais dans des terrains vagues et des cimetières pour ne regagner les carrefours que le soir. Les pluies et l’humidité ramollissaient mon corps qui devenait tout flasque. Les toxiques dégagés par la putréfaction se mêlaient à l’alcool et aux sels de mercure causant une infection qui me faisait souffrir. Je ne pouvais plus continuer ainsi. J’ai décidé d’attirer l’attention des passants, de me montrer, de demander à ce qu’on me ramène derrière la vitre. Découvrant mes bras et mon visage, je barrais le chemin aux passants exhibant devant leurs yeux ma main en décomposition, mais leurs pupilles se détournaient avec dégoût, des pièces tombaient dans ma main. En rassemblant ces pièces de cuivre, je pouvais acheter à la pharmacie une journée ou deux de demi-existence.
La chenille du temps rampait à travers les jours en arquant ses anneaux. L’automne approchait avec son humidité. Les hommes, eux, trouvaient refuge sous leurs toits. J’ai eu la nostalgie, moi aussi, de mon couvercle de verre. Lors d’une intempérie, j’ai décidé de rentrer par mes propres moyens. Glissant sur la boue des trottoirs, fuyant les rencontres, je me suis traîné de carrefour en carrefour jusqu’à la porte de l’université.
Sur le premier escalier qui s’avançait dans le carré de la cour, j’ai distingué dans la pénombre une silhouette courbée. C’était Nikita.
— Nikita ?
— Oui.
— Ce qui m’a étonné, c’est que lui n’a pas du tout été étonné de me voir. C’était un vieillard un peu toqué, mais gentil. Quelques années plus tôt, il avait perdu sa femme et son enfant (je l’ai appris par la suite), il souffrait de sa solitude. C’est ainsi que j’explique le fait qu’il a partagé avec moi sa petite chambre dans le sous-sol : nous avons vécu ensemble. Comme je l’ai compris plus tard grâce à ses longs récits, je n’étais pas le seul à avoir profité de ses sentiments paternels. Et aussi : Nikita m’a raconté que tu m’avais fui, le soir de ton départ, tu t’en souviens ?
— Continue.
— Je continue : ma vie se passait entre quatre murs, dans le sous-sol. Il était rare que je remonte à l’extérieur. Nikita volait pour moi de l’alcool et du sel de mercure. Le soir, il me parlait de ses morts. Peu à peu, j’ai appris à l’aider dans son travail : à enlever les toiles d’araignées et la poussière, à installer les préparations, à veiller sur son domaine constitué d’une centaine de serrures. Il m’a appris à lire et bientôt j’ai commencé à tâter les étagères de la bibliothèque et à fouiner dans les lettres des livres.
Un jour de fête où les cloches sonnaient au-dessus de la ville et où les couloirs de l’université étaient vides, Nikita décida de me conduire chez ma « maman », comme il l’appelait. Nous sommes passés devant toute une rangée de fenêtres où les rayons du soleil avaient tracé des dessins et nous avons franchi une porte que je connaissais bien : « maman » était là, au milieu d’armoires et d’instruments, les jambes toujours écartées, usée et salie par des centaines et des centaines de mains et de forceps. Nous sommes restés en silence un petit moment. Il n’y avait pas un bruit dans la salle des préparations. Nikita a touché mon épaule d’un geste grave et nous sommes retournés chez lui dans le vide solennel des couloirs.
Les années passaient. D’abord, la ville s’est parée de drapeaux tricolores, puis de drapeaux rouges(57). Il était rare que nous sortions, le vieillard et moi, du carré de pierre de la cour universitaire. Je me rappelle, un jour que les rues étaient ensanglantées et sonores, nous étions embusqués derrière les vitres tremblantes de notre sous-sol. Un camion est passé – ombre furtive – devant notre fenêtre et aussitôt, un oiseau en papier a donné un coup de bec à la vitre. J’ai ouvert : des tracts jonchaient le sol. Sans quitter l’appui de la fenêtre, j’ai commencé à les lire à haute voix. Le vieillard m’écoutait, prêtant l’oreille aux paroles, puis il m’a dit :
— Ce n’est pas pour nous, Fifka. Non, pas pour nous.
Peu à peu, sont venus la faim et le froid. Au début, j’étais content de voir l’immense université se vider : je pouvais errer parmi les livres des heures entières sans craindre les rencontres. Mais le froid soufflait à travers les trous laissés par les balles, les tuyaux de chauffage étaient givrés. Nikita savait que lorsqu’il faisait humide, mes fontanelles s’ouvraient et mon corps pourrissait : il avait usé ses dernières forces à fabriquer un poêle, il s’était traîné au marché pour acheter du bois en essayant de me sauver. Les ans et la faim ont fait leur travail : j’ai enterré le vieillard et je suis resté seul.
Le trousseau de clés – mon héritage – me permettait d’ouvrir une centaine de portes. Ma vie s’est trouvée prise dans les soucis – comme dans une toile d’araignée. Personne ne m’a proposé la place du concierge qui s’était libérée, mais les spectres et les fantômes, tu las constaté, n’attendent pas qu’on les convoque. Deux petites dizaines de professeurs et un bibliothécaire à moitié aveugle qui traînaient toujours leurs savates parmi les appareils et les livres, plongés dans leurs pensées, ne remarquaient pas l’homoncule qui rasait les murs en silence, leur apportait les appareils au bon moment, tapi dans des coins obscurs au milieu d’un bruissement de papiers. Je remplissais des questionnaires. Dans la rubrique « origines sociales », j’écrivais toujours « fantôme » et dans « occupation temporaire », je notais d’une écriture soigneusement calligraphiée : « humain ». Pas mal, hein ? Et je les signais…
— Comment, je me le demande ?
— Doublegens-Sklifski. À moins que tu renies ta paternité ?
Il y eut une minute de silence. Dans la vitre, l’obscurité pâlit laissant apparaître les contours des peupliers. Les étagères surgirent de leurs niches, se détachant sur la blancheur des murs.
Le docteur s’approcha de l’une d’elles, tâta les bouteilles. On entendit glouglouter. Puis, le bouchon réintégra son nid de verre avec un léger tintement.
— Je suis en manque de sel de mercure, entendit-il dans son dos, une voix sonore et visqueuse qui semblait entravée par la salive.
La main de Sklifski glissa de bouteille en bouteille, vers la gauche et, trouvant le nécessaire, l’approcha de son hôte. Debout à un pas de la table, Sklifski distinguait presque les lèvres rondes du fantôme qui suçaient avidement le goulot de la bouteille, il entendait nettement son souffle rythmé par un bruit de ventouse. Enfin, ses lèvres se décollèrent du goulot :
— Je vous le recommande, dit Fifka dans un ricanement en donnant une chiquenaude sur le récipient – une odeur à la fois caustique et douceâtre émanait du goulot ouvert. Sklifski repoussa la bouteille tout en la refermant :
— Ça suffit. Et après ?
— Après… Je ne voyais aucun après devant moi. Je n’entendais jamais de pas sur les marches qui menaient à mon sous-sol. Même mes rêves étaient devenus vides, sans images. Il me semblait que j’avais juste échangé ma prison de verre contre une autre, de pierre. Le soir, je restais assis sur le sommier vide de Nikita, les yeux rivés au frémissement jaune de la veilleuse à regarder les taches d’ombres se superposer à celles d’humidité. En me croisant, les voisins détournaient toujours leur nez, quant à la femme de ménage, un sac d’os qui vivait dans le sous-sol d’à côté, elle a crié une fois dans mon dos :
— Tu es un intrus de la vie !
L’angoisse était la seule visiteuse qui daignait descendre silencieusement les marches glissantes pour se rendre dans mon réduit bas et obscur. Parfois, je me disais : et si un « moins » chassait l’autre, si l’inexistence multipliée par l’inexistence aboutissait à l’être ? Et je tardais…
À la fin, je me suis glissé une nuit dans la salle des préparations et j’ai enlevé ma mère pour la transporter dans mon sous-sol. Il fallait bien raccommoder le vide. À présent, je pouvais la contempler souvent et longtemps, ma génitrice en bois : rejetant son corps sans tête en arrière, elle s’était figée dans une éternelle contraction d’accouchement. Cela me rappelait trop de souvenirs. Parfois, comme je lui parlais des livres que je venais de lire, du fantomisme qui détruirait un jour ou l’autre le royaume des fins, qui éteindrait tous ces feux follets, ses jambes écartées et tendues m’empêchaient de penser et de parler : saisissant ses moignons de mes deux mains, je tentais de les rapprocher, mais ils ne m’obéissaient pas, gros d’autres vies, innombrables, et le plus souvent, j’interrompais mes réflexions.
Un nouvel hiver est arrivé. Ma provision de bois s’est vite épuisée. J’ai essayé de voler des planches dans la palissade des voisins, comme d’autres, mais je n’avais pas la force de les arracher, et le bruit d’une hache aurait attiré l’attention. Il m’était inutile de quémander, à moi, un intrus de la vie. Les froids se faisaient rudes. J’ai passé plusieurs jours à ramasser des bouts de bois gelés dans la neige, mais il y avait là plus de glace que de bois. Mon corps était devenu bleu comme le mercure enfermé tout au fond des thermomètres par le gel. Un soir, comme le vent cognait à ma fenêtre ornée d’étoiles de givre et que son souffle entrant par les fentes semblait vouloir arracher la lumière de ma mèche qui fumait, j’ai découpé et brûlé ma mère. En même temps qu’un peu de chaleur, le poêle exhala une odeur de caoutchouc et de crin brûlé. C’était tout ce quelle avait pu me donner, à part la vie, comme vous dites. Je ne me rappelle plus comment j’ai tenu jusqu’au bout de l’hiver.
Enfermé entre quatre murs aveugles de mon sous-sol, je n’ai pas vu qu’autour de moi, tout changeait et se métamorphosait peu à peu. Des peintres ont surgi devant les briques fuligineuses. À l’intérieur de la cour, une odeur d’asphalte frais montait des trottoirs défoncés ; les traces de balles sur les vitres ont été bouchées avec du mastic. Les couloirs vides se sont remplis. Les fenêtres obscurcies par la poussière laissaient de nouveau passer la lumière. Cela ne me convenait pas : sans attendre les questions et les coups d’œil scrutateurs – qui étais-je et que faisais-je là ? – je suis parti, m’extirpant de cette vie comme je m’y étais introduit, discrètement, sans attirer l’attention. Ceux qui sont descendus chez moi, dans la cage étouffante de mon sous-sol, n’y ont rien trouvé si ce n’est un trousseau de clés sur la table et deux rangées de bouteilles à alcool et à sels de mercure – vides – dans un coin plein de toiles d’araignées.
Je suis taillé et cousu d’une drôle de manière. Tu le vois bien. Lorsque je rencontre le soleil et les pluies, mes coutures se défont, je commence à pourrir. Là aussi, ça n’a pas manqué. Seul un hasard m’a évité une totale déchéance. Un jour, comme je m’étais abrité d’une rafale de pluie sous un auvent, la porte s’est brusquement ouverte et, me frappant dans le dos, m’a fait dégringoler le perron et tomber dans une flaque. En levant la tête, j’ai vu un visage aux paupières plissées : il avait des yeux bienveillants et une mouche minuscule sur la joue droite. Aussitôt, sous les éclaboussures, dans le vacarme des gouttières, j’ai sorti mes vieilles attestations et obtenu un poste de coursier dans un atelier de mode dirigé par cette personne compatissante qui m’avait recueilli. À la place de livres, j’ai eu à transporter des cartons et des colis, de rue en rue, de cliente en cliente. J’avais encore assez de force pour porter des tissus légers. En chemin, je me cachais autant que possible sous mes montagnes de cartons. En arrivant, je ne sonnais pas à la porte cochère, je montais l’escalier de service puis, me faufilant par la porte ouverte, essayais de filer le plus vite possible. On ne me remarquait jamais : dans mes cartons, attachés avec des ficelles, se cachaient des espèces de « fantômes » qui imitaient le corps, le faisant paraître plus enveloppé ou plus mince, plus élancé ou moins grand, bref, qui simulaient le charme tout comme moi je simulais la vie. Caché dans un coin obscur, j’aimais observer les ciseaux et les machines à perforer des coupeuses errer sur les surfaces de papier en recherchant la ligne idéale entre le rêve et le réel. Dans l’atelier, sous une rangée de crochets, des dizaines d’enveloppes à corps en gaze, en soie, en velours retombaient de patères en bois : des femmes – des femmes – des femmes. Des odeurs de colle, de parfum, de transpiration. Ce harem de vêtements avait besoin de son eunuque : quelque chose d’asexué et sans visage. Une présence masculine dans ce petit monde fait pour capturer des hommes aurait été prématurée. De toute évidence, mon physique me donnait droit à cette fonction. En plus, quand je voyais le mètre glisser sur les torses nus de femmes vivantes chaudes et douces, je n’éprouvais que dégoût et peur. Nous autres, fantômes, nous avons nos propres goûts et notre propre idée sur ce que vous appelez l’amour.
— Tiens donc, dit Sklifski avec un sourire. Un petit instant. Je reviens.
De nouveau, on entendit le verre tinter contre le verre. Dans le bleu de l’aube qui suintait à travers la nuit, Sklifski voyait clairement – yeux contre yeux – le visage de l’intrus de la vie : des paupières immobiles, le front enfoncé par les cuillères du forceps, la fente de la bouche visqueuse.
— Alors, votre avis, demanda Sklifski en se penchant vers le trou de la bouche qui remuait de nouveau – les battements du sang dans ses tempes, de plus en plus forts, assourdissait les mots.
— Mon avis se réduit à ceci : vous autres, les humains, vous ne vous rencontrez jamais. Vous ne faites qu’être là et épier les rendez-vous des spectres. D’abord, vous vous inventez les uns les autres. Celui-ci aime toujours dans celle-là une autre, un fantôme qu’il apporte de l’extérieur à son bonheur à deux dos et à quatre bras. C’est pourquoi chaque celui-ci, avant de s’abandonner à l’étreinte, protège d’une manière ou d’une autre celle-là qui n’existe pas de celle-ci qui existe. Le procédé le plus vulgaire : la nuit. La plupart d’entre vous aime dans le noir lorsque vous pouvez revêtir le mannequin couché à côté de vous d’un corps des plus extraordinaires et ce corps, d’une âme des plus fantastiques : le fantasme des fantasmes. Vos vagues attouchements nocturnes n’injectent-ils pas de l’illusion dans le cerveau, ne plongent-ils pas la réalité vulgaire dans une préparation de rêve, comme… Bref : parce qu’on invente l’autre, celle-ci met au monde des enfants. Et si…
— Attends, attends, dit Sklifski en lui coupant la parole, quelque chose de ce genre est déjà venu se frotter à mon cerveau. Il m’est déjà arrivé de penser – comme ça, par hasard – que l’acte d’amour, vois-tu, est une naissance à l’envers : on est étrangement attiré par le lieu d’où on est sorti à l’aide d’une pince. Ce n’est rien d’autre. Je crois que je m’embrouille. Ma tête bourdonne.
Aussitôt, collant presque son visage à celui de Sklifski, Fifka se mit tout près de son oreille. Des taches noires dansaient autour des yeux du docteur dans le bleu de l’aube, l’air bourdonnait, étonnamment brûlant, mais il saisit à travers les taches et les bruissements :
— Non, non, il faut justement que tu m’écoutes jusqu’au bout. Il en reste un peu tout au fond de la bouteille. Ne le renverse pas. Donc. Où en étions-nous ? Je parlais de mon attitude pratique envers l’amour. J’ai déjà dit que toutes ces femelles faites de chair froissée m’étaient étrangères et me faisaient peur. Mais sous le toit de l’atelier, derrière sept tournants d’un escalier en colimaçon, j’ai trouvé ce dont j’avais rêvé plus d’une fois derrière la porte de mon réduit étriqué : là-haut, il y avait un lieu où des modèles étaient conservés comme dans des archives. J’en possédais la clé. Il était rare que quelqu’un monte cet escalier grinçant pour voir ces simulacres de carton. Mais il fallait être prudent. Je choisissais toujours la nuit pour mes rendez-vous secrets, ce moment où il n’y avait personne dans l’atelier et où toutes les portes étaient verrouillées. Alors, une bougie à la main, je montais les marches en spirale : une fois la porte ouverte, je voyais des rangées d’êtres féminins unijambistes qui offraient sans mot dire les cambrures et les rondeurs mortes de leur corps à la lumière de la bougie. Je passais devant sans les toucher. Au bout de la rangée, à gauche, près du mur m’attendait la mienne. Posant la bougie par terre, je m’approchais d’elle, poitrine contre poitrine. Le tendre galbe de ses hanches froides glissait sous mes doigts, les rondeurs vides de ses seins se frottaient contre ma poitrine. Son pied unique grinçait, pitoyable et sans défense, et il me semblait… Mais tu comprends, ce qui m’attirait sur ce fil de rasoir qu’est la volupté ce n’était même pas cela, mais l’idée : pour qu’une personne naisse, il faut que deux vivants s’aiment, mais pour qu’une personne meure, écoute bien, il faut que deux fantômes s’aiment. Et donc.
— Attends, attends… – Doublegens-Sklifski s’agrippa au mur et voulut se relever mais les taches noires, de plus en plus nombreuses, formèrent soudain une ombre. Donc, tu es venu chez moi pour…
Un bref mouvement de la bouche de Fifka apparut à travers les trouées dans l’obscurité, mais les taches devancèrent sa réponse : elles se rejoignirent et… On pourrait d’ailleurs se passer du « et », un point aurait suffi. Mais la tradition – qui ne commence ni ne finit avec moi – exige une sorte de dénouement littéraire, des références à des sources. Soit.
5
Le lendemain matin, les malades venus en consultation chez le docteur Doublegens-Sklifski, avec leurs hernies, leurs boutons et leurs abcès, attendirent longtemps en poussant des soupirs convenus et en jetant des regards en biais en direction de la porte : pas un bruit. Quelqu’un eut l’idée d’aller jusqu’à la fenêtre de la maisonnette où habitait le docteur, juste à côté : peut-être s’était-il endormi à moins qu’il ne fût parti. Après avoir regardé par la fenêtre une bonne minute, l’éclaireur fit des moulinets avec son bras comme appelant à l’aide. Un instant plus tard, plusieurs visages se collèrent à la fenêtre. La porte était entrouverte. Les gens entrèrent. Ils sentirent une odeur d’alcool et de sel de mercure. Le docteur gisait par terre, les mains toutes brûlées, la joue dans une flaque de sel de mercure à moitié évaporée. On le souleva : ses yeux étaient fermés, des inepties s’agitaient sur ses lèvres, tout son corps tremblait. Les patients se regardèrent et diagnostiquèrent un delirium tremens.
À vrai dire, il y a neuf ans, j’étais moi-même un patient du docteur Doublegens-Sklifski. Nous avions fait connaissance grâce à un éclat d’obus qui s’était enfoncé dans ma hanche. Le docteur Sklifski qui me soignait à l’époque, donnait l’impression d’un homme maussade qui fuyait la compagnie et les rencontres ; je ne pense pas qu’il se soit souvenu de moi dans les années qui ont suivi, mais moi, j’avais la mémoire plus longue : une sourde douleur, qui visitait de temps en temps ma vieille blessure mal soignée, entraînait toujours avec elle, sur les fils des associations, l’image du docteur Doublegens : un visage allongé, l’envol audacieux des sourcils, les lèvres cachées sous la moustache rousse pendante, une poignée de main rude et brève.
Tout récemment, en cherchant un nom dont j’avais besoin sur les listes de malades de l’un des hôpitaux moscovites, je tombai aussi sur un nom dont je n’avais pas besoin (ce que je crus sur le moment) : Doublegens-Sklifski. Après une hésitation, je décidai de passer voir le malade, d’autant plus que quelques portes seulement me séparaient de son lit. Sklifski me reconnut tout de suite, sa poignée de main était devenue plus douce et plus prolongée : ses yeux, enflammés et brillants comme chez tous les fiévreux non seulement ne me fuyaient pas, mais au contraire… En un mot : venu pour une minute, je restai deux bonnes heures jusqu’à ce que l’aide-soignante me chuchote à l’oreille qu’une longue conversation risquait de faire du mal au malade. Je sortis en promettant de revenir, car c’est justement durant cette visite que Doublegens-Sklifski avait commencé à me raconter sa rencontre avec le fantôme.
Lors de ma seconde visite, j’entendis la fin de l’histoire. Il est vrai que Sklifski, dont l’état s’était dégradé pendant les trois ou quatre jours où nous ne nous étions pas vus – ses yeux étaient comme entourés de cendres, son visage avait pris une teinte cireuse – parlait avec peine, par à-coups, perdant le fil, s’embrouillant. Malgré cela, une fois rentré, je me mis à écrire. Au début, mon récit avançait bien, mais ensuite, ma plume se heurta à des obstacles ici et là. Car nous autres écrivains, lorsque nous nous emparons d’un fait, nous le disséquons, nous y cherchons cette « ligne de correction » entre ce qui est et ce qui devrait être, pour reprendre les paroles du fantôme. Le coefficient de réalité du fait en question ne m’intéressait nullement : c’était la mauvaise construction du récit qui me désarçonnait. J’aurais voulu comprendre : l’humanisation progressive de Fifka, l’imperceptible glissement du fantomisme vers la téléologie, la transformation des causes en fins, était-ce inventé par Doublegens après coup ou bien donné de façon immédiate et inséparable du phénomène ?
Pour répondre à cette question, le plus simple était de retourner à la source. Mais on ne me laissa pas entrer dans la chambre de Doublegens :
— Impossible. Il va trop mal.
J’attendis deux ou trois jours et réitérai ma tentative. Sans poser de questions inutiles, je traversai le couloir de l’hôpital, me rendant à la porte que je connaissais bien. Elle était entrouverte. Je sentis une légère odeur de sel de mercure. J’entrai dans sa chambre : son lit était vide, parfaitement bordé et, sur la couverture, un oreiller bien lissé ; le carré blanc de la table de chevet – c’est tout. J’entendis des pas. Je me retournai : l’aide-soignante.
— Déjà ?
— Déjà.
En retournant à mon manuscrit, je me décidai, après quelques hésitations, à considérer cette histoire comme authentique : c’est Doublegens-Sklifski qui répond de chaque mot. Me rendre ce service ne lui coûte rien : il est mort.
1926