Qui, que, quoi, dont, où…
Et merde !
Ils auront beau dire, faire, sanctionner, interdire, la langue française suivra son bonhomme de chemin. De même que les langues belge, suisse, canadienne, zaïroise. Et cambodgienne, et bulgare, portugaise, finnoise. La langue anglaise, je suis moins certain. C’est devenu une espèce de billet de banque, or la monnaie n’évolue pas, elle dévalue.
Je sens que je te ferais vite chier, lancé comme. Toi, c’est l’histoire qui t’intéresse, ma déconne tu t’en torches. Soit. Avant de céder le terrain à la sottise cavalcadante, je vais te citer un admirable, un que j’aime, un qui détient. Un presque ignoré, tellement grand qu’on ne voit plus son ombre ; tellement belge qu’on n’y prête pas attention ; tellement à moi que je peux te l’offrir : Louis Scutenaire, Bruxelles, France. Il a écrit, entre z’autres : « Je vais vous dire le présent, le passé et l’avenir : votre cul pue, il a toujours pué, il puera toujours. »
Merci, seigneur Scutenaire de nous informer. Le véritable enseignement consiste à apprendre aux gens ce qu’ils savent déjà, d’instinct. Pitié pour ceux qui jamais ne sauront.
— Cela paraît lourd ! nous dit le concierge de nuit. Tu vois ? Ça y est, j’ai repris le fil. Le fil de la vierge, le fil de la verge, celui de la belle histoire polico-polissonne. Le fil en aiguille, somme toute.
Fil d’or, fil d’étendage sanglant élevé.
On se coltine une manne d’osier contenant, tu l’as déjà deviné, espèce de grand machin, notre pote le marin batave endormi. Pinuche marche menu, suant, s’essoufflant, s’exténuant, et sous chaque instant courbant plus bas la tête.
— Les bouquins, y a rien de plus lourd, confessé-je au nuiteux concierge, un homme assez avancé dans le temps pour avoir franchi le point de non-retour.
— Une pleine malle ! s’exclame-t-il ; monsieur va avoir de quoi lire.
Il montre Pinaud d’un hochement de menton empreint de barbe naissante et de respect.
— Mon ami prépare une thèse sur les cultes polythéistes dans l’empire romain, et il a besoin d’une documentation importante, crois-je judicieux d’ajouter, car je n’aime pas laisser se développer la curiosité des concierges, fussent-ils futiles, de nuit et de palace.
Celui de l’Azur Grand Lux pousse l’obligeance jusqu’à nous appeler l’ascenseur, lequel répond au nom exquis de Roux-Combaluzier. La cabine accourt, nous héberge et nous hisse.
Une fois parvenus dans la chambrette du Résidu, nous vidons la malle sur le tapis. Le marin continue d’y pioncer fermement.
Je le bâillonne, ploum ! L’installe dans la vaste penderie : flouttt ! Recoulisse la porte : reflouttt !
— Alors ? demande ensuite le noble vieillard.
— Très surprenante journée, fais-je. Tu me gardes ce gentleman jusqu’à demain en veillant à ce qu’il ne soit pas découvert par une dame du service ; dis que tu es souffrant et qu’on doit te ficher la paix.
— Ne sois pas inquiet, San-A.
— Surtout contrôle bien ses liens quand il aura repris conscience, je n’ai pas envie qu’il s’échappe !
— Il ne s’échappera pas ! promet fermement l’homme qui pisse moins vite que son ombre.
La détermination du Sinueux est telle que je le quitte en toute confiance.
Pour aller prendre du repos, crois-tu ?
Voire !
Nous autres, héros de foutriques polars, sommes sur la brèche trente-quatre heures sur vingt-cinq. Toujours cette action qui échevelle, nous pousse au cul, nous entraîne dans le tourbillon du plus loin, du lis-moi, salope ! Du tu mouilles, hein ? Du t’halètes, ma vache haletière. La frénésie ! « Il ouvrit la porte et entra », je te le répéterai au grand jamais suffisamment. Là qu’est la clé du métier. Les jeunes me demandent : « Je veux faire romancier, comment t’est-ce faut-il s’y prendre ? » Moi j’imperturbe pour leur répondre. « Tu commences par : Chapitre Premier. A la ligne : Il ouvrit la porte et entra, point. Ensuite t’as plus qu’à faire des phrases courtes et à te chatouiller le bulbe avec une plume d’autruche, et puis sous les roustons également, pour mieux faire viendre. »
Donc, fatigué par cette journée émotionnelle, je regagne le cher Négresco prestigieux, sous les palmiers qu’agite une brise marine, quand au moment d’y pénétrer, une femme se présente à moi, avec, semble-t-il, l’intention de me racoler. Elle est survêtue d’un imperméable léger comme une capote anglaise (et de même couleur), surcoiffée d’un carré Hermès représentant une course de diligences dans Versailles, avec Louis Quatorze au balcon. Je m’apprête à lui dire que « non, merci, madame, sans façon, j’ai déjà donné », lorsqu’elle me chuchote :
— Cher Antoine, ne sursautez pas, je suis Maryse Lainfame, allez m’attendre dans votre chambre et laissez votre porte entrouverte.
Moi, impec, je ne bronche pas, continuant ma route comme un honnête homme qui fait la sourde portugaise aux léchantes proposes d’une dame pétasse.
Mais un hym(è)ne de grâce joue dans mon âme de surdoué.
Après avoir tant bataillé pour forcer la solution, ne dirait-on point qu’elle vient à moi ? Spontanément ? C’est féminin, la chance. Et la voici qui m’aborde : « Tu montes, chéri ? »
Je monte.
L’hôtel est tranquille, que juste un prince arabe dérouille sa seizième concubine qui a oublié de baiser sa babouche droite, avant de lui tirlipoter le zozor, mais le temps qu’il lui crève un œil et la paisibilité revient.
Une jubilation m’asticote ta nervouze. Me voici tout requinqué et paré pour de nouvelles aventures.
Je grimpe in my bed-room, comme disent les Chinois de Hong Kong (qui n’entend qu’un Hong n’entend qu’un Kong).
Maryse, la tant souhaitée, la tant cherchée, Maryse Lainfame est là, en bas, et va être là, en haut, dans un peu moins que tout de suite ! Hip hippique Oural ! comme criait un de mes copains de Magnitogorsk.
Tu parles que je la laisse ouverte, ma lourde !
Le temps de me laver les mains, de m’oindre les joues d’eau de toilette, et de redonner un peu de luisance à mes tatanes avec le bas des doubles rideaux que je suis ultra-prêt à la recevoir. Un peu de radio, pour créer l’ambiance. Je trouve un truc vachement mimi sur Radio-mon-thé-quart-l’eau, à moins que ça ne gicle d’un poste de la côte ligure tellement que c’est sirupeux. De la musique mouille-chatte, comme dit l’archevêque de la synagogue de Chartres.
Un glissement feutré dans le couloir. Toc toc. Elle pousse l’huis. Entre. Referme, s’adosse à la porte comme cela se fait tout ce qu’il y a de volontiers dans les films, quand un fugitif vient d’atteindre son havre (Seine-Maritime) de grâce (quand ça se passe à Monaco) ou de pets (quand ça se situe dans des lavatories)… Dieu, comme elle est pâle, cernée, bleuie, taraudée par l’angoisse.
Orpheline, violée, tuberculeuse, déportée, affamée ! Tu la soupçonnerais de tous ces avatars et de bien d’autres dont je n’ai pas le temps de dresser un inventaire plus poussé car j’ai oublié de couper les gaz de ma mobylette.
Elle exhale un soupir infini. Des larmes jaillissent soudain de ses yeux, évidemment, car d’où voudrais-tu, sois logique pour une fois !
Compassionné, on le serait témoin, je me jette sur elle, la prends dans mes bras. Les violons semblent suivre mon action et déchaînent à chier partout, vaselineux en diable nioug nioug zwin mionla lalère, polente et couchetapiane, voir Napoli et canner ! Ils nous saupoudrent de parmesan fin râpé ! lacryma-christi en injection ! J’en gode d’entrée de jeu.
— Oh ! fait-elle. Oh ! Antoine, Antoine, si vous saviez…
Et vite, au lieu de me dire, elle enfouit sa détresse dans l’ouverture de mon veston, entre mon cœur et ma carte de l’American Express. A gestes prélatiques, je dénoue son carré Hermès et sa chevelure lui étant rendue l’embellit. Puis je déboutonne son imper, et ses formes restituées la sacralisent. Je pousserais sans me forcer le décarpillage, passant de la robe aux sous-vêtements, mais la décence m’en empêche. Pourtant je me rappelle vivement ses seins bien fermes, son exquis fessier pommé à souhait, ses cuisses bien profilées et sa chatte délectable, d’un châtain tirant sur le vénitien. Dévêtir la femme que l’on presse contre soi est une opération délicate, nécessitant un apprentissage poussé et un entraînement assidu. La gaucherie est fatale, les faux mouvements impardonnables. Tout doit s’accomplir en souplesse, sans impatience. Un ongle qui « accroche », des doigts qui s’exaspèrent sur une fermeture récalcitrante, et le charme se rompt. De Casanova, tu passes connard en deux coups les gros, mon pote ! L’homme à femmes, tout comme un pickpocket, doit s’exercer sur un mannequin lesté de grelots avant de passer à l’action. Le point le plus névralgique, c’est le soutien-gorge. La chierie ! Il existe beaucoup de modes d’agrafages. Et c’est minuscule, ces saletés ! J’ai suivi des cours chez un baron belge un tantisoit ruiné qui possédait une collection exhaustive de tous les modèles de soutiens-loloches. Ses doigts d’aristo fascinaient lorsqu’il faisait sauter pressions ou menus crochets.
« — De la gauche ! prônait-il. Le bras droit enserre la taille, il fait prisonnier. La main gauche butine. Elle erre sur le cou, remet en place des cheveux fous près de l’oreille, dévale l’épaule, plonge en arrière, reconnaît le terrain. Au premier toucher, le conquérant doit identifier la marque du soutien-gorge et par conséquent se référer mentalement à son système de fixation. Ne jamais utiliser le pouce, beaucoup trop balourd, c’est l’empoté de notre main, le pouce, le gros benêt dont on n’est jamais sûr. De préférence, se servir de l’index et du médius en les activant de l’intérieur. Le dégrafage doit s’opérer immédiatement, sans le moindre tâtonnement préjudiciable au climat qui s’est instauré. Certains soutiens-gorge ne comportent qu’une seule fixation, ça c’est du gâteau. Mais la plupart en ont deux. Le fin du fin est de parvenir à libérer simultanément les deux crochets ; on y arrive au bout de quelques années d’expérience. La chienlit vient de ceux qui, par trop sophistiqués, ont des fermetures multiples, implantées souvent en diagonale. Dans ces cas périlleux, ne pas perdre son sang-froid. Aussitôt identifiés, ne cherchez pas à forcer votre talent. Mine de rien, prenez dans votre poche le canif pourvu de minuscules ciseaux que vous aurez préalablement dégagés de leur encoche. Vous coupez délibérément la bride avant la fermeture, en faisant très attention que l’acier de l’instrument n’entre pas en contact avec la peau brûlante (ou supposée telle) de votre partenaire. Surtout que les mâchoires des ciseaux ne mâchouillent pas la bride ; pour pallier la chose, veiller à ce que les lames soient constamment affûtées. Un boucher saurait-il débiter l’escalope avec une lame ébréchée ? Si vous agissez convenablement, la dame ne s’apercevra du forfait qu’au moment de remettre son soutien-chose, c’est-à-dire lorsque vous n’en aurez plus rien à foutre et où il vous sera loisible de lui mettre deux tartes dans la gueule au cas où elle rouscaillerait avec trop de véhémence. »
Ainsi parlait mon baron belge. Une nature.
Et il continuait, le cher homme :
— Lorsque la bride s’est rendue, surtout pas de précipitation : n’arrachez pas ce double bonichon (pour beaux nichons) afin de vous jeter sur la proie comme un soudard. Non, non : attendez qu’il tombe de lui-même, tel le fruit mûr de sa branche. Oubliez-le jusqu’à ce que le relâchement vous ait livré ce que vous convoitiez. Et alors, je vous en conjure : droit à l’extase ! Feignez la stupeur. Oui, agissez comme si ce délicieux surgissement vous prenait au dépourvu. Que ce soit un don du ciel ! Criez carrément au miracle ! Désormais, le présent vous appartient, libre à vous de lui faire un avenir ! »
Ainsi continuait le baron belge, être d’extrême délicatesse qui ne rêvait que plaids et bosses et pour qui les nuits étaient du rose le plus suave.
Je suis ému, voire même zému, de la retrouver !
Maryse. Pourtant, une « ancienne maîtresse » te disparaît de l’émoi au gré des ventres qui lui succèdent. L’homme perd la mémoire du zob. Ne lui subsiste qu’une vague émotion égrillarde. Moi, de la trouver en femme traquée, ma belle somptueuse de La Baule, si joliment dorée par le soleil atlantique jadis, j’en ai le corgnolon noué, promis !
Elle a l’auréole des martyrs.
Au-dessus de sa tête, alors que la plupart l’ont sur leurs draps.
Chérie, va !
J’essuie ses larmes de mon pouce en spatule : virgule à gauche, virgule à droite.
— Racontez-moi, mon chou chéri.
Et je la conduis jusqu’au lit, lequel est bas, donc propice, avec un matelas multisoupirs Espadon et des tas d’avantages en nature qu’à quoi bon te faire mouiller, ma biche, en te les énumérant, avec tout ce que j’ai encore à débloquer sur cette histoire merdeuse !
Elle s’assied, je m’assois, tout est pour le mieux. J’attends son bon vouloir. Mais pour parler, il faut disposer de cordes vocales libres de tout chagrin. Le sien n’en finit pas de finir. Elle a passé des heures cauchemardesques, des jours… Des nuits, surtout !
Je lui bisouille les lèvres. L’encourager.
— J’ai peur, me dit-elle à bouche portante.
— De qui ?
— Je ne sais pas, ce qui ajoute à mon angoisse.
Quand on connaît son ennemi on sait au moins comment le combattre ou, en tout cas, qui fuir.
Bon, ça démarre, parler fait parler, de même que manger donne faim. Allons-y tranquillos.
— Qu’est-ce qui provoque cette frousse, Maryse ?
— On veut me tuer.
— Qui ?
— Mon mari, probablement.
— Il est en prison.
— Lui, oui, mais pas les gens qui sont derrière lui.
— Quels gens ?
— Mystère.
— Vous ne voulez pas me le dire ?
— Franchement, j’ignore tout d’eux.
— Clément Moulayan, cela vous dit quelque chose ?
— Absolument rien.
— Non plus qu’un Hollandais nommé Van Delamer ?
— Jamais entendu ce nom.
— Comment m’avez-vous trouvé ?
— Par hasard. Je suis exténuée et je cherchais un hôtel où dormir. J’errais sur la Promenade des Anglais quand je vous ai vu quitter l’Azur Grand Lux…
Le hasard ! Toujours fidèle au rendez-vous.
— Si nous prenions les choses par le début, Maryse ?
— Je suis ivre de fatigue, voilà des jours que je n’ai pratiquement pas fermé l’œil, somnolant dans ma voiture de louage pour repartir plus loin, n’osant carrément descendre dans un hôtel, fût-il un établissement de province.
— Un bain, ça vous irait ?
— Je ne rêve que de ça.
Je lui désigne la salle d’eau.
— Vous y trouverez tout ce qu’il vous faudra, il y a même de la mousse à l’essence de pin ! Comme je déteste les parfums, mon eau de toilette est d’une neutralité helvétique.
— Merci. Vous croyez que quelqu’un m’a vue entrer dans l’hôtel ?
— Naturellement, mais ce qui importe c’est que le ou les quelqu’uns n’appartiennent pas à la bande qui vous effraie ; à ce propos je vous signale que ses membres ont davantage tendance à me fuir qu’à me surveiller. Détendez-vous. D’ailleurs je suis là, et vous avez confiance en moi puisque vous y êtes également, non ?
— C’est vrai, merci.
Maryse exit.
Un brouhaha d’eau coulant impétueusement ne tarde pas à me parvenir. La radio donne le dernier bulletin d’informes. Il s’agit bien de R.M.C. Le poste ensoleillé annonce qu’une explosion a détruit le yacht d’un plaisancier hollandais dans le port de Villefranche.
Quelle surprise !
« Eh bien, me dis-je très franchement, car je suis toujours direct avec moi-même, n’ayant aucune raison prépondérante de me berlurer ; eh bien, mon cher Français, te voici donc près du but, car, maintenant, entre Maryse Lainfame et le mataf du Gerda III, tu vas obtenir la vérité. »
Et ma cervelle de se frotter les mains ! Et mon impatience de se frotter les pieds sur le paillasson du triomphe. Et tout mon être de se mettre en état d’érection ! Vive Sana ! Vive la République !
Que pile au plus fort de ma bandaison spirituelle, on retoque à ma porte. Je vais ouvrir, non sans avoir dégainé l’ami Tu-Tues pour le garder dans la poche de mon veston, quitte à faire stopper celui-ci ultérieurement si je dois défourailler à travers l’étoffe, ce qui m’est arrivé à plusieurs reprises au cours d’une carrière si bien remplie que tu ne trouverais pas assez de place pour y loger l’intégrité d’un marchand de voitures d’occasion.
Pas de rebecca en perspective, mais une surprise de taille, malgré qu’elle soit menue. Le juge Favret ! En personne et robe de chambre satinée à revers de soie dans les tons vieux rose !
Alors là, j’en ai les réacteurs qui désalimentent sec, les cannes qui flageolent, les brandillons en branche de sapin, les châsses à meneaux et la menteuse comme un os de sèche.
Elle, là, à minuit et des, un ruban rose nouant ses cheveux, démaquillée mais plus sublime encore.
Hélène ! Ma si tant tellement convoitée. Ma féerie du moment ! Mon incommensurable (de lièvre) ! La fée du (maréchal des) logis ! La superbe ! La tentante ! L’obsédante ! L’en : chantante, flammante, jôlante, laçante, luminante, noblissante, quêtante, rageante, soleillante, sorcelante, tétante, thousiasmante, travante, trechoquante, vahissante, veloppante, voûtante (oh ! la la ! oui !).
Hélène ! La jugette sans jugeote ! Elle, moi ! Nous ! Ici ! Là ! Venue délibérément. Il est minuit ! L’heure du crime et du docteur Schweitzer ! L’heure de la passion (selon les fruits de Saint-Mathieu) et de l’Alka-Seltzer.
Je n’en peux plus de stupeur ! Je me vide de trop la fixer. J’hémorragise ! Me voici exsangue ! Dolent !
Elle referme la porte. Je la trouve pâle. Un malheur ? On aurait tué son greffier ? Son chien Pataud aurait contracté le rhume des cimes, saint-bernard à ce point ?
— Eh bien me voilà, balbutie-t-elle, c’est bien ce que vous attendiez ?
Non ! Vraiment ! Elle s’apporte pour moi tout seul ? C’est un vrai cadeau Bonux ? Un don de cosaque du ciel ?
J’avance mes deux mains jusqu’à son doux visage. Son regard chavire. Ses lèvres se retroussent. Ma bouche oblitère la sienne, comme l’écrivait naguèrement Jean Dernalier dans son livre publié par les Laboratoires Roussel dans leur collection sur les grands hypnotiques. Le baiser qui s’ensuit pourrait être de Beethoven si Beethoven n’avait pas été sourd.
J’oublie tout !
J’ai tort.
Car la lourde de la salle de bains livre passage à Maryse totalement nue, avec les poils de sa chattoune emperlés de rosée.
Les deux femmes font : « Ah ! » en s’apercevant. Et puis « Oh ! », pour dire de pousser un peu plus avant leur conversation.
Le juge Favret a le dernier mot puisqu’il rajoute « Aooh », kif une Anglaise venant de poser le pied par inadvertance sur le slip du couronnement de la reine d’Angleterre (ne surtout jamais oublier qu’elle en portait un ce jour-là !).
Elle se sauve !
Adieu, juge, veau, vache, cochon, troussée ! Je contemple d’un œil marri mon infortune et le panneau vibrant de la porte durement claquée. Le coup du siècle vient de me passer au ras de la braguette, les gars ! Un douze pareil ne se rattrape jamais. Ce fut une brève victoire. Quel souvenir ébloui sa visite aurait pu me laisser. Et puis, tu vois : fatalitas !
Maryse est toute contrite.
— Je viens de causer un incident regrettable ? déplore-t-elle, avec un rien d’hypocrisie en toile de fond.
Je chique les désinvoltes :
— Une dame insomniaque, qui cherchait à calmer ses nerfs, fais-je lâchement.
Comme c’est pitoyable, un homme ! Et le coq chanta trois fois.
Il s’agit dorénavuche de ne pas sombrer dans l’onde si lasse des éternels regrets. En avant, toute !
— Voulez-vous boire quelque chose, ma chérie ?
— Volontiers.
— Alcool ? je questionne en ouvrant le minibar.
— De préférence.
— Champagne ?
— J’adore.
J’extirpe un quart de Mumm Cordon Rouge que je débouche en trois coups de pouce. Il n’y a qu’un verre à eau sur le petit plateau avoisinant le frigo.
— Dois-je sonner pour obtenir une flûte ?
Maryse hausse les épaules :
— Qu’importe le contenant, quand le contenu est du champagne. Ce verre fera parfaitement l’affaire.
Je verse doucettement le breuvage mousseux. Dis-moi que tu Mumm.
Maryse est assise sur mon plumard, simplement vêtue de l’oreiller qu’elle a placé sur son ventre. Adossée à la tête du lit capitonné, elle considère son destin d’un œil lucide.
La jeune femme se met à raconter son aventure avec la soudaineté d’un poste de radio à déclenchement horaire.
— Le jour du meurtre, je me trouvais dans notre maison de campagne lorsque mon époux m’a appelée de Paris. Il m’a annoncé qu’il lui arrivait un gros ennui susceptible de ruiner sa situation et me priait de le rejoindre immédiatement. Il ne voulait pas que nous nous retrouvions à l’appartement, mais dans le studio d’un ami, aux Ternes. Nous sommes convenus d’une heure, Michel m’a dit qu’au cas où j’arriverais la première, la clé de ce studio serait sous le paillasson. A l’heure dite, j’étais au rendez-vous. Personne ne répondant à mon coup de sonnette, j’ai effectivement découvert la clé là où il m’avait prévenue qu’elle se trouverait. Je suis entrée. L’endroit ressemblait à une garçonnière et empestait le parfum. Des vêtements d’intérieur féminins étaient accrochés dans la salle de bains.
— Vous aviez entendu parler de ce studio ?
— Non, jamais.
— Il vous a cité le nom de l’ami auquel il appartenait ?
— Non plus ; et pour cause…
— C’est-à-dire ?
— Il louait lui-même cet appartement pour sa maîtresse.
— Comment l’avez-vous su ?
— Elle est survenue pendant que j’attendais.
— Passionnant.
— Vous trouvez !
— Au plan du récit, oui. Vous connaissiez son existence ?
— Oh ! je me doutais bien que Michel avait « quelqu’un », notre ménage, vous ne l’ignorez pas, battait de l’aile depuis belle lurette.
— Et alors, cette dame arrive ?
— Elle tenait une valise à la main et a paru sidérée par ma présence. « Ah ! le salaud ! s’est-elle écriée, il profite de mon absence pour recevoir d’autres femmes dans mon propre studio ! » Nous avons échangé quelques explications, histoire de nous révéler l’une à l’autre qui nous étions, ensuite j’ai pris mes cliques et mes claques.
— Elle était rentrée inopinément de voyage ?
— Il semblerait.
— Vous ne vous êtes pas demandée pourquoi Lainfame vous avait donné rendez-vous dans son baisodrome ?
— Je me pose la question sans trêve, répond-elle comme une qui a trouvé la réponse.
Je lui tends le verre de champagne dont la mousse commence à s’assagir.
Elle le prend et l’élève quelque peu en un toast machinal.
— A votre santé ! lui dis-je.
Maryse boit une forte gorgée. Elle a à peine le temps de déglutir, la voilà qui lâche son godet et se met à suffoquer.
« Merde, elle s’étouffe ! pensé-je, comme Sancho le fit sur son âne. Mieux : elle se meurt. Elle est morte ! Elle a mouru. Elle a mortu. A votre santé ! viens-je de lui lancer. Merci pour elle ! »