Bon, que je te continue, vieux pénitent de Bruges. O mon lecteur au foie pesant ; mon compagnon d’échappées belles ; mon complice plissé ; mon solstice divers ; mon recueilleur d’extravagances ; mon copain qui bongrémalgré. Toi que j’ai fini par aimer farouchement. Que je te poursuive ce récit byzantin et légèrement fluorescent (lis-le la nuit, tu verras).
A seize heures quatre très exactement, j’appelle l’Azur Grand Lux et demande M. Moulayan avec une telle autorité qu’on me le passerait même s’il n’était pas là. Mais comme il y est, tout va bien.
Sa voix est agréable comme celle d’un psychiatre. Suave, presque. Fleurie, tiens, je t’ajoute pour faire le bon poids, te prouver que l’Antonio ne rechigne pas à la peine. Attends, il m’en reste encore un : chantante ! Si avec tout ce blaud t’es pas content, cours te faire sodomiser par Gomorrhe.
— J’écoute, susurre le Libanais.
— Vous êtes monsieur Moulayan ? je demande en prenant la voix gauche d’un droitier.
— Oui, qui est à l’appareil ?
— Mon nom ne vous dirait rien, je suis un ami de Michel Lainfame.
Bref silence.
Le Libanais :
— Un ami de qui ?
— Michel Lainfame.
— Je ne connais personne de ce nom.
— Dommage, j’aurais eu des choses intéressantes à vous dire, et également à propos de la mort accidentelle de Georges Foutré, la nuit dernière.
— Je ne connais pas davantage.
— J’ai pourtant une photo prise au téléobjectif qui vous montre, vous et lui, devant l’entrée de l’Azur Grand Lux. Mais vous avez peut-être un frère jumeau.
Nouveau temps, qui n’est pas celui des cerises, ni même celui des coucourges.
— Alors, vrai, monsieur Moulayan, vous ne connaissez ni l’un ni l’autre des deux personnages en question ? Une fois, deux fois, trois fois, je raccroche ?
La voix agréable, suave, fleurie, chantante soupire :
— Je ne les connais pas, mais ce qui m’intéresserait, c’est de savoir comment vous avez été amené à me poser une telle question.
— On se voit où ? coupé-je.
— Je ne pense pas qu’une rencontre soit utile, nous pouvons très bien continuer cette conversation au téléphone.
— Non.
— Pour quelle raison ?
— Parce qu’on ne peut pas encaisser cent mille francs par téléphone, monsieur Moulayan.
— De quels cent mille francs parlez-vous, monsieur X ?
— De ceux que vous allez me remettre en échange de renseignements précieux pour vous. Tenez, je vous donne un échantillon afin de vous prouver que je ne bluffe pas : le juge Favret, chargé d’instruire l’affaire Lainfame, vient d’arriver à Nice en compagnie de son greffier. Ils sont descendus au Négresco. Réfléchissez, monsieur Moulayan, si cet éminent et ravissant magistrat, car le juge est du sexe féminin, se trouve ici, c’est qu’il y a anguille sous roche concernant vos activités, non ? Ce que je vous annonce là est facilement contrôlable, voulez-vous vérifier et que je vous rappelle un peu plus tard ?
— Où êtes-vous ? questionne tout à trac le Libanais.
— En ville, réponds-je innocemment. Mais si vous consentez à me fixer rendez-vous, cela ne saurait être ailleurs qu’à votre hôtel : je suis un homme prudent. J’aime la vie, monsieur Moulayan, sinon je ne vous demanderais pas cent mille francs.
Mon rire ponctuateur est moins beau que le Concerto pour deux mandolines de Vivaldi, mais il produit tout de même un certain effet.
— Je ne sais pas à quoi vous faites allusion, finit par répondre le Libanais, tout cela me paraît bien fumeux et je n’exclus pas la possibilité que vous soyez un déséquilibré, mais cela m’amuserait de vous rencontrer.
Sa voix, je vais te dire la vérité, tu peux rayer tes qualificatifs précédents, elle est de miel. Tu m’entends, Dunœud ? De miel.
— Alors quand ?
— Dans un quart d’heure, est-ce possible ?
— Ben voyons, j’arrive.
Et pourri ! je raccroche, surexcité comme si j’étais le collant d’Isabelle Adjani.
Que va-t-il découler de cette rencontre ? J’invite le lecteur curieux de le savoir à se déplacer un peu plus loin, après les astérisques (et périls) que je vais séance tenante déposer sous le présent texte afin d’aérer une prose qui a besoin d’un instant de répit.
Suis-moi, camarade lecteur.
Ou plutôt accompagne-moi. Ta mauvaise oreille, c’est la droite ? Bon, alors place-toi à ma dextre et franchis à mon côté la porte-couperet de l’Azur Grand Lux.
Tiens, le concierge a changé depuis naguère. L’a remplacé un monsieur à tête de sénateur américain d’avant-guerre, cheveux blancs, lunettes cerclées d’or, regard calme. Il cause avec une personne d’Outre-Atlantique sans un pouce d’accent, ce qui renforce la ressemblance signalée en cours de paragraphe.
J’attends mon tour.
Il vient.
— J’ai rendez-vous avec M. Moulayan, chambre 180, débité-je sur l’air (le grand) de Lakmé.
— Qui dois-je annoncer ?
— La personne qui a rendez-vous avec M. Moulayan, dis-je le plus sérieusement d’Europe (pourquoi toujours « du monde » ? restons un peu entre nous, merde !).
Le sénateur sonne la chambre du Libanais, répète docilement ça que je viens de lui causer, répond « Bien, monsieur Moulayan » d’un ton qui en dit long sur les pourliches que le banquier doit virguler dans l’air à la ronde, et me fait signe avec son sourcil gauche que je peux monter.
Il se passe très exactement ce que je supposais, à savoir que lorsque je déboule au premier étage, un type quitte la chambre 180, un homme entre deux stages, à mine gaufrée, regard bleu sombre, bouche mince, fringué avec une élégance ruisselante de mauvais goût.
Son innocence est à ce point feinte qu’elle équivaut à de la franchise.
— A tout à l’heure, Freddo ! lui lancé-je.
Il en reste comme deux ronds de ce que tu voudras, mais surtout pas de flan : ça me fout mal au cœur.
— On se connaît pas ! il blatouille.
— Ça commence, réponds-je. Je suppose que tu es chargé de guetter ma sortie et de me faire un brin de courette ? Nous aurons donc l’occasion de lier connaissance, pas vrai ?
Et je l’abandonne à ses stupeurs pour sonner au 180. M. Moulayan m’ouvre de sa propre main, laquelle est menue, soignée, mais pas appétissante pour un cannibale.
C’est un homme de belle allure. Les gens du Levant « désorientent » les Nordistes que nous sommes par leur côté bistre et grassouillet, leurs regards de braise frangés de longs cils pas toujours catholiques, ni même maronites, leur onction, leur voix de miel que je te causais et une certaine manière de s’habiller chic qui fait piger d’emblée pourquoi un lord anglais ne passera jamais pour un voyageur de commerce. Nonobstant, Moulayan est un personnage de bonne allure, grassouillet, c’est vrai, bistre, j’en conviens, au regard sombre, je ne le nie pas, à la voix suave, je l’ai déjà dit en plusieurs exemplaires, onctueux, il serait sot de prétendre le contraire, et à la mise chiquement libanaise, j’en suis d’accord, mais, enveloppant le tout, il se dégage de sa personne un charme, une énergie, voire une grâce équivoque auxquels on est immédiatement sensible.
Il me considère en souriant ; et son sourire ne fait pas troisième ya. Sa courtoisie lui est naturelle. J’ai déjà seriné que La Fontaine était un homme affable. Lui est carrément gentil. Il a la vocation de séduire, un besoin viscéral de plaire à tous ceux qui l’approchent.
On se serre la main en vieilles connaissances heureuses de se retrouver.
Sa chambre est tendue de velours bleu. Meubles modernes, style « qu’est-ce que t’en penses ? » de bonne facture (ça vaut plus cher que l’ancien).
Il me désigne un fauteuil de cuir d’un bleu plus soutenu que l’ensemble de l’appartement et assure son sonotone.
— Je peux vous offrir quelque chose ? demande-t-il.
— Dix millions d’anciens francs et un scotch, réponds-je.
Il s’approche d’un réfrigérateur encastré, le décastre et prépare deux whiskies en bonne et due forme.
— Sec ou à l’eau ?
— Sec.
Il me tend le verre.
— Voilà déjà le scotch, fait-il plaisamment.
A ce moment, je perçois un feutrement glisseur dans sa turne (l’anneau de sa turne est fixé à la clé) et j’avise avec quelque retard sur le méridien de Greenwich Village, une forme sombre languissamment vautrée sur le lit bas, dans l’alcôve servant d’alcôve.
Une fille brune, à la peau délicieusement teintée, joue les mères Récamier en me regardant exister. Je lui souris, elle non. Mais peu importe ou exporte, je ne suis pas là pour la bagatelle ayant déjà donné à deux reprises dans la matinée.
M. Moulayan raffole du whisky, ce qui me fait espérer qu’il m’est pas musulman, car soucieux des valeurs reconnues, j’aime qu’on soit fidèle à sa religion, sa patrie, son épouse et sa parole.
Il lampe une gorgée de perroquet, la conserve en bouche pour s’éblouir les papilles avant de la laisser glisser.
— Eh bien, cher monsieur, je vous écoute, déclare-t-il sans se détartrer de sa gentillesse mentionnée à la rubrique description, quelques centimètres plus haut.
Je pose mon verre et sors ma carte de flic.
Il la prend en considération, mais sans marquer la moindre tracasserie.
— Vous êtes commissaire de police et vous venez me demander cent mille francs ! gazouille-t-il. Les policiers français n’ont pourtant pas la réputation d’être corrompus.
— Aucune réputation n’est perdurable, soupiré-je. Disons que je suis un cas. Un cas d’espèce ou une espèce de cas…
— Expliquez-vous.
— Ne pourrions-nous rester seuls ? objecté-je en regardant vers l’alcôve.
— Nous le sommes : Ira ne parle pas un traître mot de français.
« Ah ! bon, me dis-je, voilà pourquoi elle n’a pas répondu à mon sourire : elle ne rit pas français. »
Chassez le calembour, il revient au triple galop.
— Eh bien, à dire vrai, monsieur Moulayan, enchaîné-je comme le canard du même nom, sans vouloir atténuer mon acte, je dois vous dire que le terme de corruption est impropre dans cette aventure. Si je demande une somme d’argent, relativement raisonnable, c’est à titre de dédommagement. L’on me doit réparation.
— Diable ! Et pourquoi ?
— Parce que Michel Lainfame m’a pris pour un con, voire pour une tête de Turc, ce qui est pire, bien que je sois lié d’amitié avec quelques Turcs de bon aloi, et parce que sa plaisanterie me cause un grave préjudice au niveau de mon avancement.
— J’ignore qui est ce Michel Lainfame dont vous me parlez à tout bout de champ, murmure Moulayan.
Je me penche pour saisir sa petite main d’avorteur en exil et la pétris des deux miennes.
— Monsieur Moulayan, je vous demande d’admettre une chose essentielle : rien ne va être possible entre nous si nous ne jouons pas franc-jeu (ou Franjus pour ceux qui aiment le cinoche). J’aurais pu venir vous chambrer, vous taire que je suis flic, j’ai préféré y aller carrément. Je vous suppose bien trop psychologue pour ne pas comprendre que j’étale mes cartes à l’endroit.
Le Libanais devient ineffable (comme Florian, pour changer).
— Cher monsieur, zouzouille-t-il, puisque vous me jugez psychologue, pourquoi me prenez-vous à votre tour pour un con ? Croyez-vous, qu’après vous avoir regardé et écouté pendant cinq minutes, je crois vraiment que vous êtes là pour me soutirer dix malheureux millions d’anciens francs archidévalués ? Vous n’avez pas beaucoup la tête d’un homme qui se vend, et encore moins celle d’un homme qui se solde.
Ayant virgulé, il sirote son scotch et me fait la charité de ne pas me regarder.
— Bravo, lancé-je. Oui : bravo ! Vous êtes un homme très fort, monsieur Moulayan. Il est vrai que je ne suis pas un flic pourri, mais il est exact en tout cas que je suis un policier pris dans une toile d’araignée, je vais vous raconter la chose.
Et je lui balance toute la sauce, sans rien travestir, ce qui doit te laisser pantois (de l’ancien français pantaisier). J’ai recours à cette méthode quand l’adversaire en est digne, il arrive qu’elle porte ses fruits.
Je ne tais à Moulayan que mon inclination pour le juge Favret ; au contraire, je laisse aller mon ressentiment contre ce magistrat méprisant qui m’accable de brimades afin de fustiger mon action parallèle.
Le Libanais m’écoute comme un neurologue son patient, avec une attention un peu distante, en homme qui sera amené à se prononcer au bout de la péroraison, mais qui n’est pas impliqué dans les faits qui lui sont confiés.
Lorsque je me tais, son verre est vide, le mien aussi.
— Je vous en sers un autre, commissaire ?
— Pourquoi pas ?
Il renouvelle les consos puis lance quelques mots en arabe à la fille de l’alcôve. Cette dernière répond brièvement. Et moi, pendant ce temps, tu sais quoi ? Non ? Je repère mon petit enregistreur tout culment posé sur une étagère de verre fumé, à côté d’une œuvre d’art moderne qui ne ressemble à rien et donc te fait penser à n’importe quoi. Je sais bien que, depuis la « Lettre volée » d’Edgar Poe, les non-cachettes sont les plus sûres, pourtant je me dis que la Vieillasse s’est pas gercé la bagouze ! Il a dû s’introduire ici sous un prétexte de service, peut-être en usant d’un gilet rayé chapardé dans la lingerie, et poser mon engin à la va-vite, en présence du couple. Fatal, puisque Moulayan n’a pas encore quitté sa piaule !
Surtout, l’oublier. Je me gaffe de la transmission de pensées. Si l’appareil m’obnubile, je vais déclencher un mécanisme secret dans les méninges du banquier.
Il me remet le deuxième scotch d’un air songeur.
— Je suis très contrarié, monsieur le commissaire, déclare-t-il.
— Vraiment ?
— Vous m’êtes sympathique, or je ne vais pas pouvoir vous être utile.
— C’est donc un refus catégorique ?
— Ne confondez pas refus et impuissance.
— Monsieur Moulayan : vous connaissiez le dénommé Georges Foutré, il est venu vous voir dans cet hôtel et j’ai des témoins. Foutré surveillait la maison des parents Lainfame quand je lui ai sauté au colback.
— J’ai reçu effectivement sa visite. Il était d’origine pied-noir et il avait connu mon fils en Afrique du Nord. Il est venu m’en demander des nouvelles, Joséphin l’ayant averti de mon séjour sur la Côte d’Azur.
Que veux-tu objecter à ça ? Et puis il est si quiet, Moulayan, si confiant en lui-même, si certain d’être à l’abri de toutes les manigances.
— Il s’est lié de sympathie avec un certain Freddo, lequel sortait de chez vous lorsque je suis arrivé.
— Ce n’est pas impossible. Freddo est chauffeur de grande remise, c’est lui qui me pilote sur la Côte dans mes déplacements.
— Donc, nos relations tournent court ?
Son sourire me désarme. J’aurais des fusées Pershing dans mes poches, je les flanquerais dans la corbeille à fafs. Incoinçable, le cher homme.
Je torche mon glass et me déplante du fauteuil.
— Dommage, monsieur Moulayan, lui dis-je, je crois que nous venons de passer à côté d’une grande histoire d’amour, vous et moi. Je vais donc poursuivre mon cavalier seul. J’arriverai au bout de mes recherches, croyez-le. Et peut-être regretterez-vous votre attitude.
— Allons, monsieur le commissaire, pas de menaces voilées, je vous en prie, fait le Libanais avec un sourire exotique et légèrement trop sucré.
— Où avez-vous pris qu’elles sont voilées, rigolé-je, nous ne sommes pas au Moyen-Orient !
Derechef, nous nous en pressons dix.
Je sors.
En face, la porte du 183 se referme presto. Mais le mégot momifié de Pinaud gît sur la moquette du couloir.
Une Mercedes noire stationne sur le menu terre-plein réservé aux clients de l’hôtel et aux taxis.
Freddo est installé au volant. Il s’est affublé de Ray-Ban sombres et mâche du schwing-gum pour se donner l’air intelligent.
Car depuis que l’homme a cessé de marcher à quatre pattes, il n’a jamais rien découvert de plus efficace pour mobiliser son potentiel intellectuel. L’individu qui mâche du chouinegomme impressionne immédiatement et je dirais mieux : intimide… Lorsque je me trouve brusquement face à un rumineur de caoutchouc, me voici saisi par la majesté de l’instant. Je comprends qu’il se produit quelque chose de « dépassant » et je reste indécis, troublé, ébloui par tant de connerie concentrée dans un acte aussi menu. Des frissons me traversent ; des froids coulis rôdent par mes orifices ; une peur confuse me saisit, qui m’incite à la fuite. Et alors, comme tant de fois, je me réfugie dans l’imploration divine. Il n’est de refuge qu’en haut. Lève ton visage vers le ciel et dis-lui ce que tu as à lui dire, même si ça n’est pas gentil. Tu verras comme tu seras soulagé après. La prière, c’est l’âme qui avait besoin de pisser.
Continuons.
Le beau Freddo mâchouilleur est donc là, en attente de son « client ». Je m’installe à son côté, sans qu’il ait le temps de dire ouf, et d’ailleurs, cela rimerait à quoi qu’il prononce un mot aussi idiot ?
— Georges t’aimait beaucoup, lui dis-je comme entrée en table des matières ; si c’est pas malheureux : aller se fraiser la poire contre un camion hollandais, je te demande un peu ! Il aurait percuté un camion italien, espagnol, ou français, voire anglais à la grande rigueur, mais hollandais ! Tu connais la Hollande, toi ? En mai, ça paye à cause des tulipes, mais ensuite ne reste que les moulins à vent et les Hollandais qui ont l’air aussi cons qu’eux.
Je tire mon étui de deux cigares de ma poche, le lui présente :
— T’es tenté, Freddo ? Ce sont des claros de La Havane, Castro m’en envoie chaque année une boîte pour mon anniversaire. La robe en est verte, tu vois. Non ? Toi, c’est la vieille cousue des familles ! T’as tort, tu feras ton petit cancer des éponges avant moi. Bon, on y va ?
Jusque-là, ma faconde lui a bousculé les méninges. Hébété, il demande :
— On va où ?
— Démarre, je te dirai.
— Je peux pas, j’attends…
— T’attends plus : je suis là. Roule !
Et j’accomplis une chose qu’on ne voit que dans les films de catégorie merdique, mais faut pas faire le difficile avec un auteur comme l’Antonio, que tous les moyens lui sont bons : poil à gratter, torgnoles, calembours, larmoyades, etc. Je dégaine l’amie Tu-Tues, et plante son mufle entre deux côtes à Freddo, au niveau du cœur.
— Allons, bonhomme : contact !
Il se reprend un brin :
— Comme si vous pouviez me flinguer devant un portier d’hôtel sur la Promenade des Anglais !
— Où tu as pris que je te flinguerais ? Mon pétard n’est pas à balles ; mais à curare. Si je presse la détente, une minuscule aiguille t’injecte dans ta viande juste ce qu’il faut pour que tu sois paralysé à vie. Effet instantané et c’est même moi qui donnerai l’alerte comme quoi t’as eu une attaque.
— Je vous ai rien fait ! s’affole le Freddo qui est plus à l’aise dans une partie de castagne à poings nus que dans une joute oratoire.
— Refus d’obéissance, t’appelles ça rien, Freddo ! Tu sais que pendant 14–18 on a passé des chiées de bidasses au peloton pour ce motif ? Allez, fonce, tu ne disposes pas d’un potentiel énergétique suffisant pour pouvoir me contrer.
Freddo file un coup de sabord marloupin sur l’entrée de l’hôtel, escomptant un miracle, mais Nice n’a jamais été la succursale de Lourdes et rien ne se produit, sauf que le portier se gratte discrètement les couilles de sa main blanchement gantée. Le driveur retient un soupir et met les bulles.
— Où on va ? demande-t-il une fois qu’il a pénétré dans le flot des bagnoles.
— Prends la direction de Cannes.
Il roule sans hâte. Ses mâchoires crispées forment deux boules d’os sous sa peau.
On atteint l’aéroport.
— Prends à droite, j’adore l’arrière-pays.
Il enquille une voie tranquille, bientôt ça se met à grimper. Je pense au juge Favret, si mignonne devant son assiette. Vrai, ce que j’aimerais lui claper la case départ à Médème. Je lui raffolerais le frifri, à la magistrate, à l’en faire geindre comme une scie musicale. Je la pressens délectable. La Grande Bouffe, avec elle, ça doit être le summum du nectar, plus deux doigts fureteurs dans la bagouze pour créer le climat ! Mince, je vais pas me mettre à triquer dans la Mercedes de Freddo, sans blague !
Nous longeons de ravissantes villas Sam-Suffy, des maisonnettes « Mon Repos » et brusquement, je glapis :
— Freine !
Il file un coup de patin à la désespérée.
— Recule un chouïa, petit Prince.
Freddo obéit des mains et des pieds. Je ne me suis pas gouré : voici bien l’endroit idéal, une sorte de terrain aussi vague qu’un programme politique, transformé en cimetière de bagnoles. C’est silencieux, sinistros malgré le soleil et les fleurs sauvages poussant entre les épaves.
Je parle de silence, il est relatif, car, lorsque mon pilote hors ligne a coupé la sauce, nos étiquettes sont assaillies par un foisonnement d’insectes et de pépiements de zizes.
— Ça a beau être des voitures, on se croirait vraiment dans un cimetière, non ? fais-je à Freddo.
Il ne répond rien. Pianote nerveusement son volant élégamment gainé de simili-peau de panthère.
— J’aime discuter de choses sérieuses dans la paix de la nature, lui déclaré-je, ce qui le laisse froid comme le cul d’un esquimau constipé.
C’est pas un lyrique, Freddo. Le matérialisme se lit sur sa frime en caractères majuscules.
— Logiquement, ça devrait bien se passer, reprends-je. J’ai deux ou trois questions à te poser, tu y réponds, après quoi on rentre en ville et on se dit bye-bye. Seulement, gaffe-toi : sur les questions que je vais te poser, je connais la réponse de plusieurs, si bien que tu n’as pas la possibilité de me chambrer. Tu me reçois cinq sur cinq, Tout-Beau ?
— Allez-y toujours, dit-il en s’adossant à sa portière pour me faire face.
Il adopte une posture nonchalante, remontant son genou droit à la hauteur de son menton. Il se caresse la jambe. Moi, tu me connais, non ? Des coups comme celui qu’il mijote, j’en inventais déjà quand Félicie changeait mes couches. Mon intervention est sèche. Une plongée : vraoum ! Il déguste mon crâne à pleines chailles et tourne de l’œil. Le sang lui pisse de partout. Je remonte la jambe de son futiau et découvre un lingue arrimé dans sa chaussette par un gros élastique noir. Sur la lame, il y a écrit, en creux : Kauhava-Finland.
Je jette dédaigneusement l’eustache par-dessus ma vitre à demi baissée.
— Allons, Freddo ! Du poulet, avec un couteau ! T’es folle dans ton petit cigarillo, toi !
« Je t’ai dit que tu ne faisais pas le poids ; même avec des plombs de vingt-cinq kilos dans chacune de tes fouilles, tu continuerais de flotter à la surface. Maintenant, assez plaisanté, on entre vraiment dans le vif du sujet. »
Il opine, résigné.
— Lainfame Michel, tu connais ?
— Je l’ai rencontré, oui, convient le beau Freddo.
— Dans quelles circonstances ?
Il n’a pas le temps de répondre. Une tire pénètre dans le cimetière de voitures, qui se pointe jusqu’au pare-chocs arrière de la Mercedes.
Mon confrère Quibezzoli, l’un de ses hommes, le juge Favret et son enculé de greffier en descendent.
A suivre…