Je retourne au Négresco dont le jeune chef, Maximin, est le meilleur des Alpes-Maritimes, du Var, des Alpes-de-Haute-Provence, et ainsi de suite en remontant jusqu’au Cap-Nord où les harengs ne sont même pas de la Baltique, et je retiens une table pour le déjeuner, bien persuadé qu’il convient de toujours joindre l’agréable à l’inutile, et que si mes salades niçoises n’aboutissent pas, mon voyage aura du moins débouché sur un repas de qualité. Je continue de garder en état de rogne sombre la silhouette du juge Favret, cette veuve insalope, crucifiée dans sa douleur où elle marine comme un piment thaïlandais dans de l’huile d’olive. Le renoncement se profile à l’horizon. Qu’importe, je suis fortement décidé à lui donner une leçon (en anglais : lesson ; et à Evry : l’Essonne). Si je débrouille cet écheveau, je cloquerai les résultats à un de mes potes de la grande presse qui en fera ses feuilles de choux gras, quitte à subir de hautes sanctions administratives, comme on dit puis. Mais la petite Hélène, fée du souvenir éternel, saura de quel bois se chauffe le réputé Santantonio.
Baderne-Baderne est résidué dans un noble fauteuil du hall, m’attendant, le chapeau abaissé jusqu’à l’arête du nez, le mégot-cloporte collé à une commissure de la bouche, les mains croisées sur le vide de sa braguette, pareilles à une vieille paire de gants en laine grise abandonnée.
J’émets ce léger bruit, mi-sifflement, mi-trille, que seul un ornithologue compétent pourrait identifier, mais que tues proches reconnaissent bien et qui vient les chercher au plus fort des foules, embarras de voitures, voire même embarras gastriques.
La Vieillasse tressaille, relève le bord de son immortel bada, ramène de la langue son clope au milieu de sa bouche et me bêle un sourire radieux comme l’abbé Désange.
— Je commençais à m’inquiéter, dit le Fossile avec un aplomb qui ne manque pas de fil.
— C’est ce que je vois, fais-je. Viens, vieille loque, je t’offre l’apéritif sur le port.
Ce sont là des mots qui lui remonteraient le moral s’il en était besoin. La Pine passe quatre doigts entre le bord douteux de sa chemise et son cou plissé, comme si sa limouille lui comprimait la pomme d’Adam ; il s’agit d’un tic car il porte des limaces trop grandes d’au moins quatre tailles.
L’air est limpide comme le livre de comptes officiel d’un usurier. La mer fait du zèle et si tu veux bien monter sur un banc, tu apercevras les côtes de Corse sur la gauche. On se sent léger, serein. Mon passage dans la cabine de la Banque Jean Foutré m’a rendu joyeux. Je vis un instant tonique qui me propose un futur envisageable. Je largue, pour un laps de temps béni, cette désagréable certitude d’être provisoire, vain et putrescible. Je me prends même à siffloter au volant de ma chignole, en longeant la Promenade des Rosbifs, si pimpante, si unique, si radieuse.
Comme le ciel est avec nous, je trouve une superbe place pour mon automobile. Un vieux pêcheur occupé à ravauder les filets pour le compte du syndicat d’initiative, m’apprend, entre deux coups de Nikon, où se trouve le Chapeau Pointu. A deux cents mètres linéaires de là, dans une petite rue pentue, entre un poissonnier et un bureau de « recette auxiliaire » désaffectée des P.T.T. (en français pet tété).
C’est le bar du Midi classique, exigu et en longueur. Un comptoir à l’entrée et quatre tables dans le fond. Un électrophone diffuse des airs corses. Ça sent le pastis. On y parle haut. Derrière le rade, le taulier-barman, en bras de chemise, très brun, avec des lunettes. Ses avant-bras comportent d’excellents tatouages dont le plus éloquent représente Napoléon Bonaparte devant les pyramides d’Egypte, avec, en médaillon, Mme Napoléon Bonaparte, née Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie. C’est ce bras historique qui nous sert le pastis. Quelques personnages qui discutaient au bar ont baissé la voix à notre entrée, mais la converse reprend. Il est question du décès dramatique de Georges Foutré. Un petit homme gros, frisé gris, avec un nez large comme le pied d’une commode anglaise et des sourcils trop bruns pour ses tifs poivre et sel, raconte l’accident, tel qu’il lui a été rapporté par mes excellents camarades de Nice-Matin. Les commentaires vont bon train, comme disait un chef de gare de mes relations.
Les pastis étant petits, nous en éclusons plusieurs. Deux des quatre tables seulement sont occupées. L’une par une jouvencelle d’une quatorzaine d’années, genre boudin irrémédiable, qui accomplit ses devoirs tout en écoutant sa propre musique à l’aide d’un de ces appareils à casque qui font tant pour l’isolement de l’individu au sein de la société.
A l’autre table, est un couple. Mais pas un couple d’amoureux : un couple de pleureurs. L’homme est maigre, grand, jaunasse. La femme, petite brunette sans grande signification collective. Ils chialent, face à face, devant des verres vides. De temps à autre, ils se prêtent un mouchoir pour se torcher la peine.
Et moi qui devine tout, je pressens d’emblée que le bonhomme jaunâtre n’est autre que M. Jean Foutré, de la célèbre banque du même nom.
Sorti de la morgue, il est venu sur les lieux que fréquentait son neveu bien-aimé. Pour y rencontrer qui ? Les souvenirs ou la brunette inconsistante ? Une ombre ou la réalité ?
J’hésite, réfléchis. Pinaud indique au taulier qu’il va devoir lui servir un nouveau gorgeon. Il tente de rallumer son clope, ne fait qu’accentuer la brèche roussâtre pratiquée dans sa moustache grise, tire une goulée avide, à vide, car le mégot est défunté pour toujours, mais il fait comme si tout était O.K. et prend l’air béat d’un sultan pompant son narguilé.
Un mignon cinoche se constitue sous ma coiffe. Je murmure au vioque :
— Attends-moi là, l’Ancêtre.
Et m’approche des pleureurs.
— Je vous demande pardon, je leur titille d’une voix en comparaison de laquelle, celle d’un ordonnateur des pompes funèbres générales passerait pour un disque de Coluche, je tenais à m’associer à votre douleur. Vous êtes monsieur Jean Foutré, je suppose ?
Le chialeur ferme les vannes de son chagrin pour écouter les miens. Il paraît étonné. Je l’affranchis à ma manière :
— Ce pauvre Georges m’a tellement parlé de vous que je vous ai reconnu d’entrée de jeu. Son oncle, c’était quelque chose.
Puis, me tournant vers la connasse :
— Et sur vous aussi, petite, il ne tarissait pas d’éloges.
Voilà, le bouchon est lancé, y a plus qu’à laisser filocher la situation. C’est simpliste, mais les meilleures recettes ne sont jamais sophistiquées. Une omelette se fait toujours avec des œufs battus, une pincée de sel et une noisette de beurre.
J’hoche la tête.
— Terrible, ce qui s’est passé, poursuis-je en prenant place à leur table ; se planter sottement, à son âge.
— Il allait comme un fou, dit le branleur professionnel.
Quand je le vois, l’apôtre, je me réjouis intérieurement d’avoir limé sa gerce. La pauvre bobonne, avec une mannequin pareil, elle a droit à des compensations surchoix.
— Qui c’est que vous êtes ? interroge la brunette bovide.
Je feins un regard circulaire, style troisième coutelas dans les films en noir et blanc, et baisse le ton.
— On ne se connaissait pas depuis lurette, Georges et moi, mais nous deux, ç’avait fait tilt.
Elle semble s’animer un peu, sa connerie ambivalente paraît même faire relâche un court instant.
— Je sais : vous êtes Freddo ? elle dit.
J’opine.
— Je vois qu’il vous a parlé de moi, lui aussi ? fais-je d’un air attendri.
— Il disait que vous étiez petit, moi je vous trouve grand, objecte la donzelle.
Je cligne de l’œil.
— Les pompes à talons truqués réparent les oublis de la nature. Vous me permettez de vous offrir un remontant, m’sieur-dame ?
Ils permettent. La môme écluse un Campari, le banquier se fait une anisette. On reste silencieux, à macérer, eux dans leur peine, moi dans l’imbroglio (je parle couramment l’italien).
Jean Foutré murmure :
— Monsieur Freddo, puisque vous étiez en affaires ensemble et que vous lui portiez amitié, vous ne savez pas si Georges avait de l’argent à revenir ?
Ah ! le vieux requin ! Ah ! le grippe-artiche ! Le sale radin ! L’harpagon infâme ! Cupide, plus que Cupidon ! Ça se branle trois fois par jour pour arrondir ses revenus, et ça jaillit de son chagrin pour essayer d’happer des lambeaux de fric.
Dominant mon écœurement, je profite de l’embellie :
— Côté carbure, j’ignore où il en était, mademoiselle serait peut-être plus apte à répondre ?
Ainsi interpellée, la gosse hoche la tête.
— Vous savez, Georges me tenait pas au courant ; il avait davantage tendance à piquer ma comptée qu’à me parler de ses comptes à lui. Pourtant, je crois que M. Clément lui avait fait une fleur de cinq mille badigeons, j’ai vaguement cru comprendre, un soir qu’il téléphonait…
Le regard atone du branlé s’avive.
— Il va falloir s’occuper de tout ça, fait-il. Où peut-on joindre ce M. Clément ?
Il s’est adressé à moi. Je m’hermétise, ainsi qu’il est de règle dans les milieux du Milieu, feignant de n’avoir point entendu la question, pour lui éviter l’humiliation de n’y pas vouloir répondre.
Mais l’autre, flairant du grisbi dans le secteur, se met à humer, comme toi quand tu renifles un civet de lièvre un peu trop nécrosé.
Alors il se tourne vers la gosse.
— Hein, ce M. Clément, on le trouve où est-ce ?
Elle hausse les épaules.
Oublieux de son grand chagrin, le père Foutré augmente les décibels.
— Moi, je veux le rencontrer, cet homme. Je suis bien certain que Georges travaillait pour lui cette nuit, sinon y avait aucune raison qu’il roulasse à cette heure-là, non ? Votre M. Clément doit comprendre que ça mérite quelques dédommagements, non ? C’est quel genre d’homme ?
— Pas marrant, répond la brunette gaufrée.
— Ah ! Ah ! donc vous le connaissez ! exclame Jean Foutré.
Au lieu d’éluder, la gosse rengracie :
— Ben oui, je l’ai vu une fois ou deux.
— Et vous l’avez vu où est-ce cela ? insiste le charognard à triple émission quotidienne.
J’interviens :
— Hé, petite ! Un peu de discrétion, s’il vous plaît ! C’est pas parce que Georges s’est fraisé qu’il faut monter sur une estrade pour raconter sa vie professionnelle !
Ainsi rappelée à l’ordre, la gosse rougit et se tait.
Furieux, le banquier m’apostrophe en pivotant :
— Non, mais dites donc !
Je sens que l’instant est venu de trancher dans le vif.
— Vous, le marchand de foutre, un peu de décence, please ! Allez vous taper un rassis et oubliez-nous. Ma parole, il est prêt à racler les fonds de cercueils, ce corbaque !
Il veut protester, seulement je lui chope l’avant-bras et le lui serre avec tant de vigueur qu’il blêmit, prend les flubes et se tire.
— Sale coco, non ? dis-je à la brunette.
— C’est un pingre, admet-elle.
— Et vous alliez le rancarder sur M. Clément ! Je vous le dis, môme : il n’aurait pas apprécié.
— C’est mon chagrin, je sais plus où j’en suis, plaide-t-elle.
J’enchaîne :
— Ce qui me surprend, c’est que vous le connaissiez, comment ça se fait ?
— Avant-hier, Georges est allé le voir à son hôtel. J’étais avec lui et j’ai attendu sur la moto, dehors.
Quand il a ressorti, M. Clément l’accompagnait. Il paraissait mauvais et discutait en s’agitant.
— Vous êtes certaine qu’il s’agissait de M. Clément ?
— Georges me l’a dit après.
— Hmmm, ça m’étonne. Il était comment ?
— Plutôt gros, genre libanais, avec un sonotone. Bien sapé.
— Oui, c’est lui, dis-je en chiquant au gars surpris. C’était à quel hôtel ?
— Ben, l’Azur Grand Lux, sur la Promenade.
— Pas d’erreur, c’est bien ça, admets-je avec aplomb.
Cette gosseline, comme poire, on trouve pas mieux, même à Rungis. Molle, je te dis que ça, fondante. Conne à bouffer de la bite, ce dont elle ne se prive d’ailleurs pas, puisqu’elle tapine.
— Vous faites quoi, là, tout de suite ? lui demandé-je.
— Rien, je sais pas. Faudra que je prenne mes affaires au studio parce que d’ici que le tonton fasse mettre les scellés.
— Venez, je vous emmène.
— Mais c’est à deux pas.
— On va les faire ensemble.
Je carme les consos au rade. Pinaud est à peu près bourré complet, encore deux pastagas et on ferme !
A la table voisine, la jeune, adepte du walk-man (devenu walk-woman en l’occurrence) continue de chiader des maths tout en écoutant Chagrin d’amour à s’en fissurer les portugaises.
— Tu m’attends ici, Mathusalem, dis-je à César, et arrête de pinter, le pastaga, c’est pas ta longueur d’onde ; quand tu t’écartes du muscadet, tu flanelles des quilles. C’est pas le moment, on a école cet aprèm’.
On arpente le trottoir, la petite et moi.
— T’es d’où ? je lui questionne : pas d’ici assurément, t’as pas d’accent.
— Grenoble.
— Et la route Napoléon t’a conduite droit au ruban niçois ?
— Je voulais voir la mer.
— En fait t’es venue aux asperges ! C’était bien, la vie avec le gars Georges ?
— Il avait ses bons côtés…
— T’as des perspectives ?
— Non. C’est trop récent.
— Il te tenait au courant de son boulot ?
— Pas trop.
— Mais encore ?
Elle s’arrête d’arquer, me mate d’un œil qui entend reconsidérer l’existence, y découvrir des aspects positifs jusqu’alors ignorés.
— C’était un emporté, il supportait pas que je lui pose des questions.
— Par contre, quand tu ne mouftais pas, c’est lui qui jactait, non ?
— Ça lui arrivait.
— Il t’a parlé de notre histoire en cours ?
— Léger.
— Il t’en a dit quoi ?
— Pourquoi vous me demandez ça ?
— Pour savoir.
Je lui mets la main sur l’épaule, copain-copain, avec un peu de tendresse compatissante en sus.
— T’as rien à redouter de moi, ma gosse, j’espère que t’as confiance, sinon, dis-le.
Nouveau regard de biche indécise.
— Si, si : j’ai confiance.
— Il te racontait où on se retrouvait, lui et moi ?
— Ben, oui : à l’Azur Grand Lux, comme pour M. Clément.
— Et ce qu’on mijotait, il te l’a dit, oui ou pas ?
— Il m’a dit que vous étiez dans un coup fumant, la bande, ça oui.
— Dans quelle discipline ?
— Vous devez le savoir mieux que moi, non ? On dirait que vous m’interrogez pour apprendre !
Tiens, serait-elle moins gourdasse qu’elle n’y paraît, Ninette ?
— C’est pour vérifier ce que tu sais, comprends-tu ? On raffole de la discrétion, chez M. Clément.
— Je sais pas grand-chose, et de toute manière, je le dirais pas.
— Très bien, t’es choucarde ! Alors, explique-moi dans quelle branche on usine ?
Elle secoue la tête.
— Je l’ignore.
Plutôt sèchement, soudain. Aurait-elle des doutes ? Trouve-t-elle mon questionnaire anormal ?
Je n’insiste pas.
On est arrivés à son studio. Mot pompeux qui évoque un endroit délicat. En fait il s’agit d’une chambre pas joyce, avec les gogues sur le palier, un coin cuisine. Sous l’évier, il y a un bidet roulant. Un sommier drapé d’un couvre-lit en peluche orange, quelques meubles achetés dans un grand magasin pour bourses légères, des gravures découpées dans des magazines sont punaisées à la diable sur le papier flétri des cloisons ; tu mords le topo ? Sinistros. Un endroit à dormir, pas un endroit où vivre.
Elle biche une valtoche enquillée sur l’armoire. Tout ça ressemble à du Carné d’avant-guerre : « Fleur de Misère met les bouts », scène première.
Je me tiens à califourchon sur une chaise selon ma bonne habitude et la regarde se déplacer. Elle aurait dû rester à Grenoble, miss Paumée ; aller voir la mer de glace plutôt que la Grande Bleue.
— C’est quoi ton blase, déjà ? lui demandé-je.
— Michèle, mais on me dit Mimiche.
— Sympa…
Elle semble avoir oublié son deuil. Je la sens soucieuse.
— Tu vas aller où, commak ?
— Chez une copine.
— Et ensuite ?
— Ben, je continuerai de m’expliquer.
— Un autre julot va te maquer.
— Je ne sais pas.
— Moi, je sais. Pourquoi tu accélérerais pas dans le virage ? T’as de la family à Grenoble ?
— Mes vieux, mon frelot…
— Il fait quoi, ton dabe ?
— Il marne à la mairie.
— Une suppose que tu remontes les Alpes, Mimiche ? Tu t’inscris au chômedu en attendant de trouver un job à ta botte. Au besoin tu essaies de te lever deux ou trois michetons parmi les notables, de quoi affurer l’essentiel, hein ? Maintenant que tu l’as vue, la mer ?
— C’est drôle ce que vous me dites : j’y pensais un peu, seulement j’ai pas de blé.
— Les piastres à Georges sont où ?
— Alors là, malin qui pourrait le dire, sûrement pas ici.
— Me fais pas croire qu’il avait un compte en banque !
— Non, mais…
— Où voudrais-tu qu’il ait carré ses picaillons, ce grand voyou ? Tiens, je te propose un marka : si je trouve sa cagnotte, tu largues Nice et tu retournes à Grenoble, t’es d’ac ?
Elle me sourit.
— Chiche !
Je me mets à mater la chambre, sans bouger de ma chaise, me contentant de la faire pivoter sur un pied pour exécuter un 180 degrés. Ça ne doit pas être trop coton, ma petite course au trésor. Le lit ? Non, car c’est la môme qui le fait. Des boîtes ? Non plus, pour la raison ci-devant : c’est Mimiche qui bricole dans la carrée. Donc, il faut penser à une zone d’inertie absolue. Sur l’armoire ? Tout de même pas, c’est la cache à la mère Michu, ça ! Je me lève pour inspecter les gravures au mur. Elles tiennent par quatre punaises, sauf la plus grande : un poster américain représentant un pédé à poil en train de frotter son sexe contre une meule à aiguiser. Le document est positivement entouré de punaises à têtes blanches piquées dans sa bordure.
Je ne me donne même pas la peine de palper la gravure.
— Tiens, Mimiche, fais-je, je te parie ma bite à moi que le flouze à ton bonhomme est placardé derrière celle-ci !
La môme s’interrompt de rassembler ses effets.
Me regarde.
Regarde le poster.
Un air incrédule badigeonne sa frimousse. Une enfant ! Rien qu’une gamine en dérive, incapable de pleurer longtemps.
Elle va dépunaiser le poster de ses longs ongles laqués sombre. Le grand feuillet se rabat, découvrant des talbins de cinq cents raides, eux-mêmes punaisés au mur pour constituer une sorte d’intéressant carrelage…
Follingue en plein, Mimiche bat des mains. C’est pas le même genre de veuve que le juge Favret, décidément. Chacun cultive le souvenir à sa manière.
Elle compte sa fortune. Près d’une brique !
— T’as de quoi opérer ta transhumance, ma poule, ricané-je. Apporte une boîte de fruits confits à tes vieux et laisse quimper le pain de fesses. Tu sais, éponger des locdus pour qu’un loulou s’offre des pompes en croco, ça ne va pas dans le sens de l’Histoire.
Mimiche s’approche de moi et porte la main sur une minuscule boucle métallique que je porte au sommet de mon futal et qui, lorsqu’on la tire vers le bas, fait jouer l’ouverture de ma fermeture Eclair (cher Eclair, que de gratitude on te doit ! Ton invention qui remonte déjà à un demi-siècle a plus révolutionné notre société que la capsule Apollo).
— Eh ! dis, petite, tu te permets des privautés ! j’exclame.
La jeune veuve objecte, très pertinente :
— Vous m’avez parié votre bite, non ?
Que veux-tu que je lui réponde ? Comme deux élans du chibre ne me font pas peur dans une matinée[4], d’autant qu’elle entend me déguster à la petite cuiller, je la laisse s’évertuer. Et je vais t’avouer une chose, mais jure-moi de ne pas la lui répéter car ça foutrait par terre mes leçons de rédemption : sa technique est si pure qu’il est regrettable de la voir abandonner son métier de pute. Aux figures imposées, elle se montre irréprochable, et elle est intrépide dans les figures libres ; ah ! ce n’est pas elle qui risquera jamais de s’étouffer à l’oral en passant sa maîtrise de fellation.
Ramassage du gars Pinuche.
Il est à ce point blindé que je dois le reconduire à son lit où je l’allonge tout habillé, lui laissant ses godasses, son chapeau et son mégot.
Les mains croisées sur le ventre, il a l’air d’un gisant sculpté par Dubout.
La table que j’ai retenue pour deux, devient donc une table pour un, aussi mangé-je comme quatre, manière de compenser la défection du Suranné.
Tout en dégustant, j’opère un bilan de ma matinée. Je l’estime très positif. Mon enquête file bon train, toutes voiles gonflées. Va falloir, maintenant, que je m’intéresse à ce mystérieux M. Clément et son comparse Freddo, et que je m’y intéresse d’urgence pendant que la piste est chaude.
J’en suis aux petits filets de rougets parsemés de truffes nappés de beurre blanc et accompagnés de pointes d’asperges saupoudrées de caviar, lorsqu’un couple, guidé par le maître d’hôtel, vient prendre place à la table voisine de la mienne. Je n’y prête pas attention sur l’instant, me trouvant trop complètement ensuqué par mes pensées émulsionnantes ; pourtant, je finis par lui consentir un lerchu d’attention, ce qui me permet de constater que ce couple est composé du juge Favret et de son con de greffier, l’honorable Roupille.
Homme de grande maîtrise, je parviens à rester un pas vide, comme dit le Gros. Je comporte pile comme si les deux arrivants étaient des touristes hollandais ou suédois, c’est te dire !
M’appliquant à ne les point regarder, j’ignore par conséquent si eux-mêmes portent les yeux sur ma personne. Cela ne m’empêche pas de conserver en rétine l’exquise jeune femme, sublime dans une robe bleue, avec une veste légère, un tour de cou en or, et une coiffure nouvelle, m’a-t-il paru.
J’achève mon repas sans broncher, à gestes précieux, refuse les desserts, accepte le café, signe l’addition, y joints un royal pourliche en espèces, me lève, m’en vais.
J’ai beau adopter cette attitude catégorique, mon cœur demeure tout en nuances et mon âme chante. Tudieu, que m’a-t-elle donc fait, cette jugeuse, pour me flanquer dans un tel état de liesse par sa seule présence ? Pareil coup de foudre n’est pas courant chez moi.
Certes, et je ne m’en cache pas, je réagis vite au beau sexe, mais il est incourant que mes pensées se trouvent mobilisées de la sorte. Voilà des années qu’une femelle ne m’a pas mis en état de choc sentimental.
Ainsi, elle se décide donc à remuer ! Il se déplace, le ravissant juge ? Il monte en première ligne ? Est-ce après avoir eu un contact avec mon collègue Quibezzoli ?
Je sens que nos routes risquent de se croiser dans Nice la Belle. A cette perspective, un courant de 220 volts me zigouique la moelle épineuse.
Pour l’heure, je marche d’un pas gaillard en direction de l’Azur Grand Lux, bioutifoul immeuble neuf, vitre, acier, béton, qui s’érige à une certaine distance (pour être précis) du merveilleux Négresco.
Le soleil darde à plein chapeau. La mer se fait d’un bleu qui n’est pas sans me rappeler la robe du juge Favret. Et d’ailleurs, tout me la rappelle puisque je ne pense qu’à elle.
Un portier portant un uniforme bleu… azur, est à l’affût devant une porte à cellule électronique qui cisaille les passages dans un chuchotement feutré.
Il soulève son kibour galonné à mon arrivée, et je lui remets cinq francs pour sa peine, ce qui est peu, mais reconnais que le geste lui-même est modique.
A cette heure somnolente, l’animation est nulle dans le hall de l’hôtel. De grandes parois en verre fumé, une immense tapisserie de Lurçat, des fauteuils aux lignes cosmiques créent une ambiance internationale. C’est le genre point de rencontre pour une certaine catégorie d’individus qui se compose de P.-D.G. ricains, de diplomates noirs et de cadres supérieurs français.
Derrière le comptoir (acier et verre taillé dans la masse) de la réception, se tient un gonzier qui serait obèse s’il était moins gros, mais qu’on peut classer parmi les monstres dont le curriculum figure dans le Livre des Records. J’ai l’impression qu’on a placé ce mec dans cette niche et qu’on lui a construit sa banque autour pour l’y enchâsser à tout jamais.
L’être humain en question se tient debout à son rade, les coudes sur un grand registre dans lequel il écrit j’ignore quelles conneries, d’une écriture tellement régulière qu’une lettre de lui te donnerait envie de gerber.
J’attends qu’il ait achevé de rédiger ses mémoires, mais ça lui prend un bon bout et il paraît surprenant qu’un mec de ce volume ait autre chose à raconter que son poids.
Ayant enfin mis un point provisoirement final à ses confessions, il relève deux lourdes paupières dans lesquelles on se taillerait facilement une paire de gants de boxe, et m’octroie un regard à peu près entièrement jaune.
Je lui présente ma brème. La manière qu’il s’en empare me laisse craindre d’avoir confondu avec ma carte de l’American Express, malgré la différence de format. Il se contente de la placer devant son œil droit, au lieu de l’enquiller sur la machine à imprimer ; puis me la rend.
Il attend, en caressant l’un de ses vingt-huit mentons, que je veuille bien lui expliquer pourquoi.
— Vous avez ici un client du nom de Clément, lui dis-je.
Le monstre gonflable va appuyer sur un bistounet chromé commandant les volets mobiles d’un classeur super-moderne.
Il se tourne alors vers moi.
— Non ! laisse-t-il tomber à l’unanimité plus sa voix.
Cette brève assertion ne me dégoufigne pas la tarentaise chevauchée. J’en conclus seulement que Clément n’est pas un patronyme mais un ouvrillyme.
Je débite alors la description faite par Mimiche :
— Un homme de genre un peu levantin, avec un sonotone ?
Tout étant relatif, je m’abstiens de lui répéter que M. Clément est « plutôt gros », car ce zig doit le juger d’une maigreur squelettique par rapport à lui-même.
— C’est peut-être M. Moulayan ? suggère le cétacé de la réception.
— Pouvez-vous vérifier si son prénom est bien Clément.
Il s’en assure.
Acquiesce.
— Exactement. Chambre 180.
— Profession ?
— Banquier à Beyrouth.
— Il est descendu ici depuis longtemps ?
Le Mongol fier vérifie.
— Le 6 !
J’examine ma mémoire, laquelle ne fonctionne pas par déclenchement sprunéo statique, mais simplement comme ça. Le 6 ! C’est le lendemain du jour où Michel Lainfame a été arrêté.
Coïncidence ?
— Il n’est pas seul ici, n’est-ce pas ?
— Effectivement, une jeune femme l’accompagne, reconnaît mister Trois Tonnes ; une brune qui ne sort pratiquement pas. Elle prend ses repas au restaurant de l’hôtel.
— Personne d’autre ? L’on m’a signalé qu’il y avait avec lui un type entre deux âges répondant au merveilleux diminutif de Freddo ?
— Je ne vois pas.
— Tant pis. Savez-vous si Moulayan est dans son appartement présentement ?
— Demandez au concierge.
— Merci de votre coopération, cher monsieur. Cela vous ennuierait-il de me donner l’adresse de votre tailleur ? Je voudrais me faire faire un tennis couvert, en toile imperméabilisée.
Je n’attends pas sa réaction et me propulse au comptoir qui fait face, celui du concierge, où un homme qui ressemble à Louis XVI (mais il a au moins une tête de plus que lui) accroche des clés à des crochets.
— Bravo, lui fais-je, votre collection est déjà très fournie.
Il ne me sourit pas. Les plaisanteries, il ne les tolère qu’enveloppées dans des billets de cent points.
— M. Moulayan, jeté-je alors d’un ton rogue.
Le serrurier fait son plein de suffisance avant de répondre :
— Il n’est pas dérangeable avant seize heures.
— Pour quelles raisons ?
— Pour les siennes, et elles me suffisent.
Oh ! dis, ça va plus ! C’était pas inscrit dans le programme de la Nouvelle Société, qu’un pingouin prétentiard envoie rebondir un commissaire dans l’exercice de sa fonction !
Il a droit à ma carte. Mais elle ne paraît pas le commotionner outre mesure.
— Pourquoi ne peut-on rencontrer Moulayan avant seize heures ? redemandé-je en articulant bien et en lui découvrant tout grand le blanc de mes yeux.
Il hésite.
— Ce sont ses instructions. Il fait la sieste.
Je m’arrache pour retourner vers le monstrueux, lequel s’est remis à écrire la vie de Fatty dans son registre en forme de radeau.
— Ami, un suprême petit renseignement : j’aimerais les noms des gens qui sont descendus à l’Azur Grand Lux le 6 et qui s’y trouvent encore.
Un voile marron passe dans son regard jaune.
— C’est du travail, me répond-il.
— Je sais, admets-je : il convient d’appuyer sur le bouton qui vous donne les entrées du 6 dernier, de noter les noms et de les confronter avec ceux qui occupent l’hôtel présentement. Mais comme votre classeur est électronique et que tout est répertorié par ordre alphabétique, vous devez venir à bout de cette écrasante mission en un peu moins d’une minute trente. Cela dit, j’ai droit à des frais généraux, la preuve en est.
Et je lui bascule un Delacroix, dont la bannière est brandie par une république nichonnante qui ressemble à cette femme de ménage qu’on avait l’année dernière et dont nous avons dû nous séparer parce qu’elle vidait plus volontiers nos bouteilles que nos ordures.
Il enfouille mollement le talbin en soupirant :
— Il est rare que la police arrose.
— Question de style et de moyens, objecté-je. Vous n’êtes pas sans avoir noté que j’appartiens à l’élite du grand poulailler.
Son rire lui sort d’entre un repli qui pourrait après tout fort bien être sa bouche. Il s’active sur son classeur, bricole, titille, vérifie, cadrante, chopsule.
Puis me tend une liste imprimée en caractères violets baveurs.
Je lis :
— Moulayan Clément, Ira Pahluin, prince Konsor, général Kibel Allalune, Von Hamkomble.
Je biche le ticket, l’explore.
— Ira Palhuin, c’est la copine de Moulayan ?
— Affirmatif.
— Le prince ?
— Un vieil habitué, il a plus de quatre-vingts ans.
— Le général ?
— Son aide de camp, aussi âgé que lui.
— Von Hamkomble ?
— Industriel bavarois, figure connue sur la Côte.
— Votre hôtel est récent et vous dites du prince qu’il est un « vieil habitué » ?
— Il descendait dans un palace démoli où je travaillais.
— En somme, pas d’homme jeune dans ce lot ?
— Aucun.
« Donc, me dis-je, le fameux Freddo ne vient ici qu’à titre de visiteur. »
Je remercie d’une cordiale branlade du chef. Ma tocante indique quatorze heures trente-quatre.
Le cher Moulayan fait la pause caoua jusqu’à seize heures. Prends-je sur moi de le déranger ou attends-je ?
Mais le déranger pour lui dire quoi ? « Excusez-moi, mon bon monsieur, pouvez-vous me dire ce que vous maquillez dans l’affaire Lainfame ? » Tu penses qu’il me répondrait ? Probably pas, hein ? Mieux vaut le surveiller en loucedé, m’assurer de qui il fréquente et tout ça, non ?
Je moule l’Azur Grand Lux et, sortant de la porte cisailleuse, j’avise un homme en bras de chemise, avec un chandail dont les manches sont nouées autour de son cou, et pantalon de velours à grosses côtelettes, et puis encore un appareil photo en bandouille sur le panneau électoral. Le cheveu rare malgré qu’il soit jeune, la frime un tantisoit couperosée, l’air pas très net, que je suis prêt à te parier ta pauvre femme contre une main de masseur qu’il a les pieds douteux et le slip bicolore.
Je le remarque parce qu’avec mon œil de faucon je l’avais vaguement retapissé avant de pénétrer dans l’hôtel et que tu ne trouves pas bizarroïde qu’il soit encore là, toi, pique-plante, avec un air tellement innocent que n’importe quel douanier lui ferait déponner ses valtoches et lui passerait un doigt dans l’oigne pour s’assurer ?
Je vais innocemment, regardant de temps à autre dans la plaque miroitante de ma gourmette pour m’assurer qu’il me suit.
Il me file bel et bien, sans trop prendre de précautions, du reste.
Alors j’oblique dans une rue en feignant de chercher un numéro. Avisant un immeuble dont l’entrée communique avec une cour, j’y pénètre et, à peine le porche franchi, me plaque contre le vantail fermé.
Ça ne rate pas. Quelques minutes s’écoulent et mon zèbre se hasarde sous le porche. Aussitôt, ton Antonio chéri le biche par la dragonne de son Nikon et l’attire violemment à lui. Juste pour dire de lui enfiler mon crâne dans les narines. Comme il est trop mahousse pour pouvoir y pénétrer, c’est le tarin qui éclate. L’homme chancelle. Je le rectifie d’une manchette sur la glotte.
Pendant qu’il s’explique avec ses poumons pour tâcher de leur faire admettre qu’ils vont devoir se passer d’oxygène pendant un certain temps, je cramponne le portefeuille logé dans la poche-poitrine de sa chemise sport. En premier lieu, j’y déniche une carte de police au nom de Louis-Paul Musardin, attaché à la P.J. de Nice, Alpes-Maritimes. Tiens, je l’aurais situé de l’autre côté de la barricade, ce petit vilain.
Presto, je lui replace son porte-lasagne en fouille.
— Tu m’excuseras, Popaul, en général, ce sont les malfrats qui filochent les commissaires, pas les flics. Tu diras à mon estimé confrère Quibezzoli de boucler son magasin de farces et attrapes : je ne suis pas client.
Bonne âme, je lui fais cadeau de mon mouchoir, bien qu’il soit à mes initiales.
— Cela dit, fils, ajouté-je, tu es tellement discret que même si tu suivais un corbillard, le mort s’en apercevrait. Je vois pas pourquoi tu as choisi cette profession à la con alors qu’on doit manquer de dockers sur le port.
Il renifle piteusement son raisin en cours de coagulante sans paraître m’écouter. Ulcéré, je le laisse à l’ombre du porche pour regagner ma piaule.
Passage à vide. L’humanité me décoiffe. « Ils » me font chier, tous. Décidément, ils sont devenus trop nombreux et trop connards. Y a plus de place pour la vie dans la vie.
Je grimpe au quatrième et vais m’allonger tout habillé sur mon plumard. Non loin, deux petits libertins Louis XV m’adressent des sourires mamoureux depuis leur cadre doré. Poussez, poussez, l’escarpolette !
Ou l’escopette !
Je somnole très vite. Une mouche qui doit être espagnole tant elle est noire et velue, prétend en sodomiser une autre, pas consentante, contre la vitre, et ça produit un bruit de mirliton.
Le bigophone bourdonne. Est-ce chez moi ? Oui, c’est ici. Tiens, je devais pioncer pour de bon.
Je décroche. Une voix bêlante. Je me dis : « la Pine s’arrache de son coma éthylique. »
— Quoi ? aboie-je.
— Ici Georges Roupille, greffier.
— Salut, greffier, ça greffe bien ?
Un temps d’écœurement.
— Le juge Favret souhaiterait vous auditionner, pouvez-vous vous rendre à dix-sept heures au palais de justice de Nice ?
Je bâille à haute voix.
— Je vous demande pardon ? demande le vieux nœud.
— Vous pouvez, dis-je : je dormais. Et à cause de vous, je roupille.
Mon humour ne lui sied pas le moindre.
— J’attends votre réponse, commissaire.
— Le juge Favret est descendu au Négresco, crois-je savoir ?
— Là n’est pas la question.
— Que si. J’occupe la chambre 406, pourquoi voulez-vous que j’aille me plumer la bite au palais de justice, greffier ? Si le juge veut m’entendre, qu’il vienne me voir. Cela dit, comme votre juge est du sexe opposé, pour ménager sa vertu, son honneur et sa chatte, je suis prêt à descendre au salon. Ciao, ma vieille !
Je raccroche.
Les pigeons remettent la gomme. J’aime bien leur ramage, roucoulage et toutim. Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre… Mon zob, oui !
Je m’oblige à fermer les yeux. Ne puis m’empêcher de guetter un nouvel appel du turlu, mais il reste silencieux. Tu sais que ça finira mal, le juge Favret et moi ? A force de trop se chercher, on finira par se trouver pour de bon. Surtout qu’on est à Nice (à Nice, au pays des merveilles) où l’on tire les feux d’artifice les plus very nice.
Etrange situasse que la nôtre, le juge et moi. On devrait collaborer à la loyale, œuvrer pour la plus grande gloire de la vérité, et au lieu de, c’est la guérilla sournoise. Traquenards en tout genre. Embuscades mignonnes ! Crocs-en-jambe tout azimut.
Impossible de roupiller.
On toque à ma lourde. J’ouvre à Pinuche. Il a surmonté sa biture express, juste qu’il cloaque un chouïe de la menteuse, le Biquet. Il débat des muqueuses, se dépêtre de filaments vilains.
— Tu sais ce qu’il me faudrait ? articule-t-il, comme un qui veut absolument causer tout en mangeant des spaghetti brillants : un petit coup de champagne. Tu permets que je commande une demi-bouteille, ça doit représenter le prix du repas que je n’ai pas pris, pour la note de frais.
Royal, je commande une bouteille de Dom Pérignon. Son estomac gargouille, kif-kif quand le facteur d’orgues souffle dans la tuyauterie pour en chasser les toiles d’araignées.
Je le mets au courant des ultimes nouvelles.
— Que comptes-tu faire ? demande-t-il d’une voix aussi passionnée que celle de l’agent de police qui t’indique la rue des Filles-du-Calvaire :
— Te faire changer d’hôtel, papa. Tu vas porter tes pénates à l’Azur Grand Lux.
— J’ai pas de pénates, objecte l’Enchifrogné, tu sais bien que je suis parti les mains vides.
— Je te prêterai ma valise pour faire sérieux.
— Et une fois là-bas ?
— Tu prendras la chambre la plus proche possible du 180, et tu surveilleras les agissements d’un certain Clément Moulayan. Tu sais te servir de mon sésame, crois-je ?
— Bé, oui, pourquoi ?
— Le voici ; quand le bonhomme aura quitté sa piaule, tu t’y introduiras et tu dissimuleras dans un endroit propice, que je laisse à ta sagacité proverbiale le soin de déterminer, cet appareil enregistreur, longue durée, miniaturisé. Il est d’une sensibilité de pucelle. Avant de le quitter, tu n’auras qu’à enfoncer la minuscule touche bleue qui se trouve sur le côté. Compris ?
— Evidemment.
Mon outillage disparaît dans ses poches clownesques. Il boit deux ou trois coupes en rotant d’aise très élégamment dans son poing, rien de comparable avec les rugissements d’un Bérurier.
— Et toi, pendant ce temps ? demande le Déchet.
— Moi, je foutrai la merde, promets-je. Le besoin s’en fait sentir.