AVANT-PROPOS

La voix grasseyante et angoissée de Berthe m’arrache des toiles.

— Santonio ? C’est moi, Berthy !

Elle éclate en sanglots qui manquent me fissurer les tympans comme un gravier dans un pare-brise.

— Eh bien, eh bien, Berthe, que vous arrive-t-il ? m’inquiété-je-t-il.

— Alexandre-Benoît est mourant, répond-elle catégoriquement.

Moi, quand je perds mon sang-froid, c’est pour le faire réchauffer au bain-marie.

— Qu’appelez-vous mourant, douce amie ? questionné-je sans appuyer sur la pédale forte.

— Il me fait quarante et un de fièvre, commissaire, et il délire. Le toubib dit qu’il faudrait l’hospitalier.

— Que diagnostique-t-il ?

— Un genre d’espèce de sorte de typhoïde, rapport qu’il aurait bu de l’eau polluée.

L’incrédulité me laisse un moment sans réaction. Et puis, le bon sens m’empare.

— Ecoutez, Berthe, ça ne tient pas debout : Béru n’a jamais bu d’eau !

— Eh bien si, commissaire, il en a bu, dans du Ricard. Ils sont été à la pêche l’aut’jour, avec Pinaud, et y z’ont pris la flotte de l’étang pour mouiller leur pastis.

— Pinaud n’est pas contaminé, lui si fragile ?

— Pas encore, mais ça va viendre, bougez pas ; vous pensez, ce vieux branleur toujours enrhumé ! Mais il peut crever, c’est pas moi qui ira pleurer : me faire boire un étang à mon homme, je vous jure. Y a que cette vieille colique pour des idées pareilles ! Je vous appelle comme quoi ça serait gentil si vous viendriez voir mon gros loup ; y vous réclame dans ses moments de luciderie.

— J’arrive, Berthe !

ET QUELQUES MINUTES PLUS TARD…

Il est rouge comme un conclave, le cher chéri. S’il n’avait déposé son dentier dans un verre de beaujolais (ça conserve une belle teinte aux fausses gencives, prétend-il), il claquerait des dents. Son grand corps athlétique de surgoret suralimenté frémit comme les mains d’un adepte de Parkinson utilisant un pic pneumatique. Il a les boules phosphorescentes, et qui proéminent comme chez les Martiens (tels qu’on les représente dans les dessins moristiques). Il a enfilé deux gros pulls, dont l’un à col roulé, par-dessus son tricot de corps.

— Eh bien ! la Grosse ! lui dis-je en m’approchant.

Ses oreilles remuent à la voix de son maître. Messire Pâté-Maconnerie est en état de réceptivité.

— C’est pas Byzance, dis donc, l’Artiste, va falloir te payer un viron à l’hosto !

Ses lèvres, appétissantes comme des mégots de cigares dans une pissotière, remuent, deux syllabes en sourdent :

— Mes couilles !

— Le toubib a dit…

— Je l’encule !

— S’il est consentant, moi j’ai rien contre, plaisanté-je ; toujours est-il que la carburation se fait mal pour ta pomme, Gros.

Il demeure inerte, comme s’il ne m’avait pas entendu. Et puis il produit un nouvel effort.

— C’est d’la faute à Pinuche…

— Oui ; je sais : il t’a fait boire l’eau de l’étang ?

— Moi, je bois toujours le Ricard sans eau, av’c un glaçon, juste pour dire… Mais y f’sait chaud…

Des éclats de voix nous parviennent, troublant notre angoissante intimité. Il s’agit de Pinaud, justement. Le vieil incriminé est venu aux nouvelles et la Baleine le prend à partie (inégale) :

— Vous v’nez voir vot’œuvre, bougre de vieux nœud ! Ah ! vous m’l’avez mis beau, mon Alexandre-Benoît ! Lui faire boire un marécage ! Faut vraiment être à court d’conneries !

L’Emmitouflé crachote sa défense par petites quintes.

— Mais, chère Berthe, c’était l’eau d’une source qui se jetait dans l’étang !

— Vous m’en faites une belle de source, ’spèce de cancrelat, mouchez-vous au lieu de débloquer, pantoufle ! Quand c’est que mon homme sera canné, c’est vous p’t’être qui m’donnera de l’amour, passionnée comme je suis ? Dites, le père, ça fait combien est-ce de temps qu’vous l’avez pas dégagé de l’antimite, votre vieux bitougnot tout en peau d’zob ? Il est beau, votre Bérurier, à c’t’heure ! Qu’on se demande s’il passera seulement la journée, un homme de sa vigourance ! Venez me le voir, bougre de fripe ! Venez me le regarder de près, mon jules !

D’un coup de battoir, elle propulse la Vieillasse au milieu de la chambre. César est un tantisoit rassuré par ma présence. Il me salue machinalement, s’approche du lit et s’incline comme un chef d’Etat en visite sur le tombeau du soldat inconnu.

— Gargarisez-vous bien les yeux, Pinaud ! C’est vot’travail, ça ! Soilliez fier, ’spèce de pendeloque ! Un homme qu’il aurait fallu j’sais pas quoi pour qu’il ait seulement besoin d’un cachet d’aspirine. Bâti à Dachau et aux Sables d’Olonne !

« Regardez bien l’état dont vous l’avez mis, regardez mieux, miraud comme vous êtes ! Et ça se disait son ami indéflexible ! Me rendre veuve avec de l’eau accroupie ; tenez, j’sais pas de quoi vous êtes passible, mais vous l’êtes ! »

Emporté par le désespoir, Pinaud se voile la face et s’écroule en chialant dans un fauteuil qui pourrait être Louis XIV par ses dimensions s’il n’avait été exécuté par le beau-frère de Bérurier, ébéniste de grand talent.

L’organe du Mastar retentit à nouveau :

— Berthy, fais-le pas chier ! C’est pas d’sa faute si y aurait eu des microbes dans c’te flotte.

— Pas de sa faute ! barrit la Tour-de-Nesles ! Mais lui-même personnellement est un microbe ambulant, Pinaud ! Y a qu’à le voir. Ce vieux, ça fait vingt piges qu’il moribonde à vos nez et barbes sans que vous y trouveriez à redire, bon Dieu ! J’sus sûre qu’avec une seule de ses éternuances, vous foutriez le choléra à toute l’Afrique. Vous allez pas me dire qu’il n’est pas tubar, une gueule pareille ! On lu ferait une cuti, y ressemblerait à un crapaud !

La situation s’envenimant, l’air confiné de la chambre devenant irrespirable, je décide une intervention énergique.

— Berthe, au lieu de houspiller injustement Pinuche, vous feriez mieux d’appeler une ambulance ! conseillé-je.

La voix de Béru, rauque mais déterminée, éclate en coup de clairon :

— Vot’ambulance, carrez-vous-la dans le baba !

— Que tu le veuilles ou non, on va te soigner, Alexandre-Benoît !

— J’demande qu’on me cassasse pas les roustons, mec ! répond le malade d’un ton plus assuré. Si au lieu d’nous loufer une pendule, la mère Tatezy voudrait s’lement me préparer un bol de vin chaud sucré, av’c de la canelle, vous verreriez vot’thermomètre comme j’m’assoyerais dessus ! Bon, c’est pas le tout, on est là qu’on cause, qu’on plaisante, mais j’ai des choses à te dire, mon drôle. Auparavant, faut qu’c’te grosse fumière va me faire mon vin chaud, manière de rétablir ma circulance sanguignolente. Si tu croives que chez nous, les Bérurier, ma mère nous drivait à l’hosto pour une typhoïde ou une pain d’icite, mes choses ! Même l’cancer du foie à Mémé on l’a sogné à la ferme, av’c des herbes sauvages et des applications.

Il reprend souffle, tant mal que bien.

— Berthy, soupire-t-il, si tu voudras pas me préparer mon vin chaud, j’vas demander à Sana d’s’en occuper. Mais c’est malheureux tout d’même d’avoir une épouse légitimiste et d’crever sans soins, comme si dans le fond, t’espérais d’être veuve, j’me demande d’ailleurs, histoire d’avoir les couillées franches av’c Alfred, ce con. Mais fais-toi pas d’illuses, la Grosse. Même que je dessouderais, ton pommadin, tu peux te l’arrondir pour ce qu’est de te convioler. La bagatelle, il est partant, marida, c’t’une aut’paire de burnes !

Epuisé, il ferme ses chers yeux en phares de Bugatti 1929.

— Tu ne devrais pas t’agiter, Bébé Rose ! lui dis-je en caressant son énorme main, grosse et rugueuse comme une araignée de mer.

— Vous croyez-t-il que je dusse lui faire son vin chaud ? demande l’épouse.

Sa question redéclenche Prosper.

— Va falloir convoquer un conseil de famille pour un bol de vin chaud, maint’nant ! ricane le moribond, depuis le fond de sa couche enfiévrée. Chez nous autres, à la ferme, on soupait au vin chaud, l’vendredi, pour faire maigre. Chacun son pain dans son saladier de picrate !

— Bon, j’y vais, on verra bien ! se décide l’Ogresse.

Bérurier exhale un soupir qui est loin d’être son dernier, voire seulement son antépénultième.

— C’est pas la mauvaise femme, nous rassure-t-il, Berthe, ce qu’elle a, c’est qu’elle a pas l’sens du soignage. La bouffe, la baise, tu la trouves partante, mais l’service entretien, pièces et main-d’œuvre, fume ! C’est pas l’tout. Sana, tu veux bien fouiller dans la poche interne de ma veste, posée là-bas, sur l’dossier de cette chaise ? T’y trouveras mon portefeuille.

Je souscris à sa demande.

— Tu l’as ?

— Si c’est cette botte à sucre pliée et qui contient quelques pièces d’identité que tu qualifies de portefeuille, je l’ai.

— Dedans, y a une page de bloc dont j’ai écrit une adresse contre, tu trouves ?

— Ce feuillet graisseux et auréolé de vinasse ?

— Textuel. Garde-le, c’est pour toi.

— Merci pour ce fabuleux présent, Gros, mais ça consiste en quoi ?

— Hier soir, à la Grande Volière, j’ai pris une communication pour ta pomme, en ton absence au cours de laquelle t’étais pas là, mec. C’tait une dame…

— Et que me voulait-elle ?

— Te parler. Elle paraissait pressée et elle causait comme une qu’a trop couru ou trop limé. Elle m’a dite « Joignez d’urgence le commissaire San-Antonio, dites-lui que c’est de la part de son amie Maryse de La Baule. Qu’il se rende le plus vite possible à l’adresse que voici, question de vie ou de mort. »

« Elle m’a filé l’adresse à toute vibure, une seule fois et a raccroché comme si l’récepteur téléphonique lui brûlait les doigts, j’espère pas m’être gourancé, l’temps que je trouvasse de quoi noter. D’autant qu’je commençais à m’sentir pâlot du bulbe, av’c une fièvre de cannibale. »

Je m’approche de la fenêtre pour décrypter le document trouvé dans la luxueuse maroquinerie de mon malheureux compagnon. Difficile à lire. Déjà, il était, de son aveu même, la proie du mal quand il a pris note et les frites qui sont entrées en contact avec le feuillet rendent son texte mystérieux.

Après moult efforts oculaires et avec la participation évasive du Gravos, je finis par détecter les mots suivants : « Lapointe. Cap d’Antibes. »

Maigrichon.

Nonobstant ma répugnance, je serre le document dans mon porte-cartes un peu plus must que celui d’Alexandre-Benoît. Ce qui me pétafine, c’est l’avertissement de la correspondante « de la part de son amie Maryse, de La Baule ». S’agissait-il de Mme Lainfame ? Oui, sans doute. Ce serait donc la preuve que son bonhomme nous berlure en continuant de prétendre qu’il l’a trucidée. Et pourquoi dois-je voir ce Lapointe, à Antibes ? Question de vie ou de mort…

Berthe revient, apportant le breuvage guérisseur. Sa Majesté trouve la force de s’asseoir.

Il souffle sur la fumée vineuse, goûte.

— Banco, la Grande, t’as pas paumé ton tour de main. C’est sucré impec, y a la pincée de cannelle qui faut, et t’as même poussé la délicatesse jusqu’à la belle tombée de marc qui donne du corps. Tu vas voir, c’te typhoïde, comment elle va se trouver à ma patte après ta potion magique, Berthy.

Il boit à petites gorgées renaissantes.

Il vit ! Saint Lazare, merci pour lui !

Je réveille Pinuche.

— Hé ! Baderne, on est arrivés !

La Vieillasse qui en moulait dans le fauteuil Louis-Beau-frère manque s’affaler en avant.

Elle se dresse en chancelant.

— Hein, quoi ?

— Viens, on se casse, on a école pendant que môssieur soigne ses langueurs.

Il prend congé des Bérurier, penaud comme s’il était le bacille d’Eberth en personne.

— Pas la peine de rouler les mécaniques, César, l’avertit la houri, vous pouvez plastronner, vous aurez votre tour, délabré comme je vous voye. Vous pensez bien que si mon homme qu’est fort comme un Turc s’est morflé la typhoïde, vous allez la choper aussi ; chez vous elle vient plus lentement à cause que vous êtes plus vieux ; mais quand t’est-ce qu’elle vous aura mis le grappin dessus, c’est pas avec du vin chaud que vous la guérirez !

Sur cette aimable prophétie, nous nous retirons.


Il fait un beau soleil de mai. Le printemps chante dans les slips et peint des ombres un peu partout.

— Tu as dit que nous avions du travail ? s’étonne le Flageolant.

— Oui, l’Ancêtre ; et ça urge.

Je lui désigne ma Maserati.

— Monte !

— Où allons-nous ?

— Cap d’Antibes.

— Comme ça, tout de suite ?

— T’aimes plus la bouillabaisse ?

— La rouille me donne des brûlures d’estomac.

— Tu suceras les arêtes.

— On se prend pas un petit bagage ?

— J’ai toujours un baise-en-province dans le coffiot de mon bolide.

— Toi, oui, mais moi ?

— Tu as changé de chemise la semaine dernière et tu t’es rasé avant-hier matin ?

— Oui, mais…

— Eh ben ! alors ! Tu ne vas pas te mettre à jouer les gandins à ton âge !


Et nous arrivâmes sept heures et dix minutes plus tard dans cette coquette cité d’Antibes où les femmes, contrairement à ce qu’on croit généralement, ne sont pas antibaises (ouf !) mais antiboises.

Je n’ai rien de plus pressé que de bondir au bureau de poste pour, fiévreusement, compulser l’annuaire afin d’y débusquer des Lapointe. J’en déniche deux, blottis entre un Laplanche, et un Lapoire. Je note leurs coordonnées et m’apprête à refermer le merveilleux bouquin des P.T.T., si fertile en périphéries, lorsque le hasard, toujours et encore lui, incite mon regard à remonter la colonne de quelques noms, mon subconscient ayant été probablement capté par la chose à mon insu. Mais l’insu, faut savoir lui passer outre de temps en temps.

Je lis : « Lainfame Jérôme, Villa de La Pointe, chemin des Arbousiers », plus le tubophone que je n’ai pas à te donner ici car tu t’empresserais de le composer et ça risquerait de me griller le coup.

Donc, La Pointe s’écrivait en deux mots. Il ne s’agissait pas d’un patronyme mais du nom donné à une propriété, très certainement située à la pointe du cap.

Lainfame. De la famille du meurtrier, je gage (et même le tueur à gages) ?

— Tu parais guilleret, remarque le vieux bélier décorné quand je reprends place au volant.

— Dans quelques minutes je saurai si j’ai raison de l’être, réponds-je.

Un facteur obligeant nous indique le chemin des Arbousiers, au pied du phare. Il fait déjà très chaud pour la saison et les cigales ont mis en route leurs vibromasseurs. L’air sent le pin, n’oublie pas. Je ralentis, manière de marauder dans la voie étroite. La plupart des maisons sont encore fermées. Je finis par apercevoir les deux mots « La Pointe », délicatement écrits au fer forgé noir sur un pilastre blanchement crépi. Au-delà d’une grille ouvragée, peinte en vert, s’élève une maisonnette de dimensions modestes, mais très pimpante, avec ses tuiles bonnes comme les romaines, ses portes vernies, ses volets blanc cassé. Mille mètre carrés de pelouse où se dressent quelques pins complets lui composent un environnement agréable. Jouxtant la construction, il y a le classique petit garage. Sa porte en est levée et l’on aperçoit une vieille Mercedes vert d’eau (ou vert Nil si t’es poète et égyptologue). Donc, la crèche est occupée, tu vois ?

— Viens, l’Ancêtre ! enjoins-je à ma vieille Pinasse.

Il s’arrache de la Maserati en tâtonnant un peu partout pour chercher ces points d’appui qui firent tellement défaut à Atlas qu’il ne put soulever le monde, ce con. Ses gestes craquent comme des gressini italoches au moment où tu cherches à les beurrer. L’arthrite au flambeau, Pépère connaît ça ! On se demande comment il se débrouille, César, pour faire encore de l’usage ! C’est le genre de vieille casserole entartrée dans laquelle tu t’obstines à faire bouillir l’eau de ton thé.

Nous sonnons à la grille, déclenchant la hargne d’un clébard quelque part dans la cabane.

La porte s’open et une grande femme un peu secouée par la soixantaine paraît, bonne chique, bon gendre, vêtue d’une robe plutôt austère pour la Côte d’Azur, dans les gris malades. Elle a le cheveu blanc-bleu et l’air d’être aussi marrante qu’une épidémie de peste bubonique.

— Qu’est-ce que c’est ? demande-t-elle depuis son seuil.

— Service du recensement, madame ! réponds-je poliment.

Elle vient alors jusqu’au portail et nous considère avant que de l’ouvrir. Nos mines urbaines tendraient à lui inspirer confiance, toutefois elle demande :

— Vous possédez une pièce justificative ?

— Bien entendu, m’empressé-je.

Et j’extirpe de ma vague une carte portant l’en-tête du Ministère de la Population, stipulant que je suis accrédité pour procéder à toute enquête concernant le recensement de la France.

Une nouvelle lubie de ton Antonio, ma chérie. Je boulonne à la carte, doré de l’avant (comme exprime Bérurier). On vit l’époque de la brème : cartes de crédit, d’accès, de tout ce que tu voudras. On projette de créer la carte de baise. C’est pour très vite. Tu la présenteras à la frangine que tu entends calcer, elle se la carrera dans la chaglaglatte, une cellule magnéto réactive oblitérera ta cartounette et tu pourras limer vingt minutes sans bourses déliées.

Rassurée, la personne déboucle.

Nous la suivons sur les opus incertum de J.-S. Bach composant le chemin.

On pénètre dans la maisonnette. Ça donne sur un hall de petites dimensions communiquant avec le living. Ce dernier, un peu foutoir, de brique et de braque : mobilier surabondant, hétéroclite. Comme souvent, la résidence secondaire a servi de poubelle. On l’a équipée d’une chiée de surplus d’ailleurs : une desserte d’acajou voisine avec une table Knoll, une horloge bretonne avec un canapé de cuir râpé, et tout à lave-dents. Des peintures anciennes, des statues modernes, du rideau à pomponnette, du tapis à motifs abstraits. Bordélique, vasouillard, répandu.

Au milieu de tout cela, un vieux schnock dans une chaise roulante. Le portrait de Michel Lainfame avec trente balais de mieux. Une vraie ruine, le dabe. Gâtochard à outrance, le dentier branligoteur. Caricatural, pitoyable dans sa robe de chambre à gros carreaux. Il me défrime sans réagir ni répondre à nos salutations.

La dame s’approche du reliquat et lui crie dans l’oreille droite :

— C’est le service du recensement !

Ce qui laisse le bonhomme profondément indifférent, ni ne le fait ciller. Moi, dans la vie, y a plein de gens qui me font ciller, soit dit en pissant.

Nous voici donc à pied d’œuvre. Il va falloir s’employer. Ce qui risque de mettre le puzzle à l’oreille de notre hôtesse, c’est que nous sommes démunis de toute paperasse. Je devrais arriver bardé de formulaires à remplir, mais je ne dispose que d’un misérable carnet consignateur, à reliure spirale, ce qui est bien pratique pour en arracher les feuillets, tu ne trouves pas ?

— Bien, fais-je, en prenant place à une table de jardin en fer peint en blanc, nous sommes donc ici chez monsieur et madame Jérôme Lainfame ?

— Effectivement, répond Mme Lainfame, très guindée, dans le plus pur style « ta bite a un goût », petite bourgeoisie essoufflée, revenus amenuisés par les inflations et laminés par le programme commun, mais principes maintenus.

On crève pavillon haut, dans les plis d’un conservatisme sans espoir de retour.

— D’autres personnes habitent avec vous cette maison plus de six mois de l’année ? je continue de questionner.

Et je renifle. Moi, tu connais mon sens olfactif surdéveloppé ? Je suis capable de détecter une choucroute garnie à dix mètres et des beignets de morue à vingt. Je sens ici des fragrances de cigare. Et je peux même te pousser les préciseries jusqu’à affirmer qu’il s’agit de Château-Latour. Et dans ma majestueuse cervelle, un léger bistougnage s’opère. Je me dis que Mme Lainfame n’a pas une frite à téter un barreau de chaise et que même sa dernière pipe remonte probablement à la Quatrième République. Ce n’est pas non plus le gâtouillard qui fume le cigare, dans son état de profond délabrement, tu lui en cloquerais un dans le bec, il le mangerait. Et comme une pensée ne vient jamais seule et que mon intelligence, sans être supérieure, se situe toutefois entre celle d’un chef de gare de première classe et celle d’Einstein, je me tiens le raisonnement ci-dessous, deux points à la ligne :

« Le vieux, dans sa tuture est aussi doué de compréhension qu’un philodendron dans son pot ; tout circuit interrompu, il est inapte à piger les choses les plus évidentes ; si sa bonne femme lui a bieurlé dans la portugaise que nous appartenons aux services du Recensement, c’est pas pour sa comprenette qui est en cale sèche depuis un bon bout de moment, mais pour prévenir quelqu’un qui se trouve dans la maison. »

Ayant tiré cette aimable conclusion, je pose encore une chiée de questions bateau, en puisant dans mes souvenirs, car je fus recensé moi-même et j’en conserve une légitime fierté. La dame y répond sèchement, sans fioritures, allant à l’essentiel. Je note avec application, tout bien, fonctionnaire modèle. Qu’après quoi je remise mon mignon carnet, me lève et dis négligemment :

— Merci de vous être prêtée à ces petites formalités indispensables, madame Lainfame. Il ne nous reste plus qu’à visiter la maison pour mon état des lieux.

J’ai virgulé la chose avec le maximum d’innocence ; mais tu verrais la réaction de mémère. You youille ! Un nuage passe sur sa figure de constipée chronique.

— L’état des lieux n’a rien à voir avec le recensement de la population, objecte-t-elle.

— Ah ! mais si, pardon, riposté-je plaisamment, l’habitat est lié au problème, c’est facile à comprendre. Mais soyez sans crainte, madame, je ne fais que jeter un œil, pour compter les pièces, déterminer leur usage et préciser l’état dans lequel elles se trouvent.

La vioque dit :

— Nous avons trois chambres, une salle de bains et un petit débarras à l’étage. En bas : cette pièce, la salle à manger et la cuisine.

Je note sur mon carnet.

Elle se croit hors d’eau, la douairière. Se détend. Devient presque urbaine. Dans sa chaise roulante, le papa Lainfame émet quelques vagissements.

— Pardonnez-moi, dit-elle, mon mari réclame l’urinal.

— Mais faites donc, je vous en prie, chère madame.

Elle va chercher le récipient de verre, fait pivoter le siège du dabe pour nous éviter un affligeant spectacle et dégage la quéquette du bonhomme.

— Si vous le permettez, je vais dresser l’état des lieux du rez-de-chaussée pendant que vous assistez votre époux, madame Lainfame.

Et me voilà parti, Pinuche sur les talons, prenant des notes bidon. Je passe dans le hall.

— Ici, donc, le hall, fais-je. Je suppose que la cuisine se trouve là…

Je chuchote à Pinaud :

— Continue de me parler comme si j’étais près de toi.

Et je pose mes mocassins pour m’élancer dans l’escadrin cinq à sept, au lieu de quatre à quatre, car j’ai de grandes jambes et suis porté sur la chose.

Deux secondes plus tard, je commence à ouvrir les portes du haut. La première donne sur une chambre aussi capharnaümique que le livinge et qui fouette le renfermé.

— Elle est bien, cette cuisine, déclame Pinuchet, en bas. J’adore le pin d’Orégon, Mme Pinaud me réclame depuis des années une installation de ce genre…

J’ouvre la deuxième porte, laquelle m’offre une pièce plus petite que la précédente, chichement meublée d’un lit ancien, très haut sur pattes. Un type est assis en travers du plumard, dos à la cloison. Il fume un mégot de Château-Latour, ce qui est contraire aux préceptes de mon ami Zino Davidoff, lequel affirme qu’un cigare ne doit se fumer qu’à moitié, mais peut-être prétend-il cela pour pousser les clilles à la consommation ?

Près du lit est une table de nuit, comme il est écrit dans les mauvaises traductions de l’anglais. Sur la table de nuit, est un revolver de fort calibre, dans son holster de cuir. Très belle artillerie, capable de chasser l’éléphant, le buffle ou le bison futé. Mon surgissement sidère le mec. Le temps qu’il réagisse, j’ai bondi jusqu’à la table de noye et cramponné l’arme.

— Vous avez un permis pour ce jouet ? je lui demande.

En matière de réponse, il cherche à me filer son pied dans les couilles. Mais quand tu es à demi allongé sur un plumard, tu ne jouis pas (si je puis dire) d’une grande liberté de mouvements. Tenant à mes testicules comme toi à ton livret de Caisse d’épargne, j’esquive à la torero, olé ! Lui biche la pattoune arrivée à bout de course et pèse violemment dessus. Ça craque. Il hurle.

— Non, pas cassé : cheville démise, simplement, diagnostiqué-je ; il existe maintenant des sprays calmants absolument miraculeux, en trois jours la douleur disparaît.

Le gars oublie sa souffrance pour tenter de se jeter sur moi. Pas de chance, baby : je suis en verve et lui sers douze coups de boule rapides dans les gencives, soit un alexandrin.

Le pensionnaire des Lainfame tombe à la renverse, la bouche comme s’il venait de bouffer de la gelée de groseille à même le pot.

Rapidos, je lui passe les menottes puis redévale au rez-de-chaussette, réintègre mes targettes.

Pinuche continue d’extasier à haute voix sur la cuisine, comme quoi elle est équipée d’un four à ultrasons, qu’en deux minutes tu peux cuire n’importe quoi, même quelque chose de surgelé.

Mme Lainfame qui vient de vider la vessie de son pauvre kroume réapparaît, l’urinal en main et va le vider dans les chiches.

— Si vous voulez bien nous montrer le premier étage, maintenant ? lui demandé-je.

Mon ton courtois est suffisamment inflexible pour qu’elle renonce à s’opposer.

— Eh bien, puisque vous insistez, messieurs, je vais donc vous faire visiter le premier étage ! elle crie positivement.

Et comme pour assurer le coup, elle hurle à l’intention du philodendron pisseur :

— Papa ! Je fais visiter le premier à ces messieurs du Recensement !

Si le locataire du dessus n’a pas entendu, c’est qu’il s’est fait mastiquer les feuilles !

Nous montons.

Un qui rit sous cape, tu devines qui c’est ?

Première chambre. Vide.

Deuxième chambre…

La dame commence en ouvrant la porte :

— J’espère ne pas importuner notre cousin qui fait la sieste.

Le « cousin » ne fait plus la sieste. Il est déjà sorti du coaltar. Il se tient debout, menotté, la poire en compote, l’air sombre, tuméfié du cervelet autant que de la margoulette.

Mme Lainfame se croit en pleine féerie. Elle ne pige plus, voudrait, regarde, suppute, s’écarquille, convulse du bulbe, s’emballe du palpitant.

— Mon Dieu ! égosillé-je, qu’est-il arrivé à votre cousin ?

La chère dame s’essaie à parler, n’émet que des onomatopées taupées, dont le sens échappe. Elle dit « agrrr herrr mejrrr ». Ne manque pas d’« r », l’« r », c’est la fin du langage, ce qui subsiste lorsque tout a été dévasté. L’extrémité septentrionale de la civilisation, le retour à l’âge du feu.

— Bjrrrrqurrr, ajoute-t-elle en manière de péroraison.

Et puis le silence.

Pinaud en profite pour rassembler en un seul volume différentes mucosités qui lui encombraient les bronches et l’arrière-gorge. Il expulse ledit au plus secret d’un large mouchoir à carreaux qu’il replie posément ensuite pour empocher ce témoignage de son catarrhe.

L’individu qualifié de cousin continue de se tenir tranquille et se réfugie dans un mutisme rigoureux.

On pourrait demeurer de la sorte très longtemps, tous les quatre, à se regarder, à savourer le plaisir ténu de l’immobilisme absolu.

Je laisse flotter. Ce genre de situation doit se décanter toute seule. Tout mammifère en gestation trouve son issue lorsqu’il est parvenu à terme. L’instant présent est une espèce de gros cobaye à poils diffus qui accouche.

La maman Lainfame pâlit à vue d’œil. Va-t-elle s’évanouir comme au dix-neuvième siècle ?

Moi, plus malin qu’un gorille ayant décroché sa licence en lettres, je lui cloque ma carte de « Recenseur », déjà exhibée sous le nez. Je la renfouille puis déballe ma vraie, celle où il y a écrit « Police ».

Elle lit machinalement, reste morne.

J’approche mes lèvres de son oreille perforée, au lobe de laquelle brille une pastille d’or plus ou moins diamanteuse.

— Allons bavarder dans votre chambre, chère madame.

Et je lui prends le bras.

Elle me suit.

D’un hochement, j’indique à Pinaud qu’il doit surveiller le pensionnaire.

Dans la pièce d’à côté, la troisième, celle que je n’ai pas encore visitée, c’est exquis. La mère Lainfame s’y est aménagé un coin relax, délicat, agréable. Une véritable chambrette de jeune fille, pimpante, avec des fleurs, des tissus pastel, des tableautins légers. Son crabe, compte tenu de son infirmité, pionce sur un canapé du salon. Elle, du coup, a retrouvé une semi-liberté. Je l’imagine, écrivant sur papier vieux rose à d’anciennes copines de pension.

— Asseyez-vous donc, madame Lainfame.

Elle se dépose sur une chaise capitonnée.

J’en place une face à elle et l’acalifourchonne, le menton sur le pont de mes bras.

— Je vous écoute, dis-je.

Son regard fuit le mien. Mais dis, quand deux frimes se trouvent à moins de quarante centimètres l’une de l’autre, il est duraille de regarder ailleurs, non ?

— Je n’en puis plus, dit-elle. La vie ne m’épargne pas.

— Elle n’épargne personne, madame, chacun déguste sa part de cruautés.

— Tout le monde ne subit pas la même dose de malheurs, vous le savez bien !

Bon, ça c’est le galop d’essai. Elle « règle le micro », comme certains chanteurs avant d’attaquer, histoire de prendre la température de la salle.

Seulement, à présent, faudrait peut-être qu’elle me pousse sa goualante.

— Je vous écoute ! répété-je, en laissant poindre mon agacerie.

— Vous êtes au courant de ce qui est arrivé à mon fils Michel ?

— Oui, madame.

— Il n’a pas assassiné sa maîtresse !

— C’est ce qu’il prétend. Par contre il s’accuse du meurtre de sa femme, ce qui constitue une situation plutôt bizarre.

— Il n’a pas non plus tué sa femme !

— Comment le savez-vous ?

Elle baisse le ton, comme si elle craignait que le gars d’à côté perçoive ses paroles.

— Je l’ai vue !

— Quand donc ?

— Hier après-midi.

— Racontez.

— Je taillais mes rosiers, une voiture est arrivée, Maryse la pilotait. Elle allait stopper, mais soudain elle a accéléré et a disparu.

— Pourquoi ?

— Parce que lui (elle montre la cloison) sortait du garage au même instant, il était allé prendre je ne sais quoi dans sa Mercedes. Maryse l’a aperçu, elle a pris peur et s’est enfuie.

— Qui est-il ?

— Je l’ignore. Il est arrivé le lendemain de l’arrestation de Michel. Il a commencé par prétendre qu’il appartenait à la police et m’a demandé si j’avais eu des nouvelles de ma bru. Je lui ai dit que non. Alors il a annoncé qu’il allait l’attendre. Son attitude a changé, il m’a littéralement terrorisée, m’annonçant que si je n’entrais pas dans son jeu, Michel serait perdu, mais que par contre, si j’obéissais à ses directives, l’innocence de mon fils serait reconnue.

— Et alors ?

— Alors, rien : il s’est installé dans la maison où il s’est montré relativement discret.

— Il a reçu des visites ?

— Non, mais on lui téléphone plusieurs fois par jour.

— Qui ?

— Je l’ignore. Tantôt il s’agit d’une voix d’homme, tantôt d’une voix de femme.

Ces révélations me dégoulinent dans l’entendement, faisant surgir une foule de pensées à changement de vitesse. Ainsi, Michel Lainfame m’a menti en prétendant qu’il avait tué son épouse. Pourquoi ? Maryse Lainfame a voulu contacter ses beaux-parents, du moins sa belle-doche puisque le daron est marmeladé de la coiffe, elle a aperçu l’homme au flingue et s’est barrée presto. Ensuite, elle m’a téléphoné. Elle espérait que je viendrais et que se produirait alors ce qui s’est produit.

— Maryse vous avait téléphoné depuis l’arrestation de son mari ?

— Absolument pas.

— Que pensez-vous de cette affaire, madame Lainfame ?

— Que Michel est pris dans une affreuse machination pour une raison que je ne perçois pas.

— Quand votre belle-fille est survenue, hier, l’homme l’a-t-il vue ?

— Non, il regardait l’objet qu’il venait de sortir de l’auto.

— Vous lui avez signalé la chose ?

— Grands dieux non.

— Pourquoi ?

— L’idée ne m’en est pas venue.

— Cependant, de toute évidence, il est chez vous pour piéger Maryse.

— Je ne veux pas qu’il arrive de mal à ma bru pour qui j’éprouve une réelle affection.

— Quand bien même la liberté de votre fils serait en cause ?

— Je suis convaincue que cet homme me ment et que ce n’est pas parce qu’il mettrait la main sur Maryse que Michel serait tiré d’affaire.

Elle hésite, puis questionne :

— Qu’allez-vous faire ?

Je gamberge un bref instant, puis je murmure :

— Téléphoner. Vous permettez ?

— Nous n’avons qu’un poste, il se trouve dans le salon.

J’évacue ma chaise. Elle avance sur mon poignet sa main fripée par l’âge, mais aux ongles parfaitement laqués.

— Que va-t-il se passer, à présent, monsieur ?

— Nous allons voir, évasifié-je.

— Et moi, que dois-je faire ?

— Je vous le dirai après ce coup de fil, madame Lainfame.

Sa main retombe. J’aperçois des larmes sur ses pauvres joues creusées par le tourment.

C’est pourtant vrai que la vie est à chier.

On veut pas croire, mais c’est vrai.

Je te jure que c’est vrai.

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