— Ici Georges. Roupille, greffier, monsieur le commissaire. Le juge Favret aimerait vous entendre à propos de l’affaire Lainfame qu’il est chargé d’instruire. Une convocation pour demain en fin de matinée vous conviendrait-elle ?
La voix est urbaine, et même suburbaine, posée, latente, avec un poil d’hypocrisie et les muqueuses encombrées par un reliquat de rhume tenace.
— A votre convenance.
— Disons onze heures ?
Le planton ressemble à Bombard.
D’ailleurs, je vais écrire sa fonction « plancton » pour renforcer le fait. Faut jamais craindre. En faire trop, c’est encore rester loin du compte. Jadis, on pouvait nuancer. Mais Stendhal, c’est fini, je regrette. Intéresser, faut plus y compter : montrer, à l’extrême rigueur, à condition que ça soit gros, écrit au balai-brosse, avec du sang ou du goudron.
Ils y viennent.
Y sont venus.
Au début, je passais pour un auteur mal embouché ; ils enfilaient des bottes d’égoutier pour me lire. Et puis dis, t’as vu, le Sana joli, le comment t’est-ce ils lui ont tous emboîté la plume ? Dans la pube, et même la vraie littérature capitonnée, avec injection ?
Qu’à présent, merde, faut trouver encore mieux. Le turbo littéraire, je crois. Je cherche dans mon atelier, la nuit, pendant que tout le monde dort. Sitôt que j’ai fini de baiser : poum ! au banc d’essai ! Ça vient. C’est pas encore au point pour tout de bon. Y a encore des conneries qui grippent. Des incidences qui passent mal. Vingt-six lettres, faut s’en contenter. Mais je sens la gagne, mon drôle. J’en veux, alors j’en aurai ! Quand tu veux vraiment, t’as. Après ça je crèverai, promis. M’en irai aux pissenlits, discrétos, derrière l’église de Bonne-fontaine, tout contre, près de la fausse grotte. Les hivers y sont longs comme la connerie humaine, mais j’aime bien la neige : elle tient chaud aux morts. Me souviens, quand j’étais mort, le combien elle m’adoucissait la désertance, la neige. On aime bien envisager l’après-soi-même, c’est un truc pour s’y maintenir en douce ; le vivre à l’avance, c’est l’assurance illusoire d’en faire un peu partie après.
Le plancton me salue d’un coup de paluche au kibour.
Je toque. Entrez !
Dans le vaste bureau je suis frappé par une abondance de fleurs. Et puis par des reproductions de toiles modernes sur les murs. Ces éléments joyeux combattent la morosité administrative. Le fin du fin restant le juge. Le juge Favret se prénomme Hélène. Il a presque trente-cinq piges, une poitrine dont chacun des deux éléments pourrait servir de pilon pour écraser du manioc à un maniaque, il est blonde comme les blés, avec un visage sérieux et sorceleur sous ses taches de rousseur. Le rouge à lèvres est un peu trop pâle, il faudra que je lui dise avec ménagement quand on se connaîtra mieux. Car, d’entrée de commissaire, je suis disposé à revoir ce magistrat urbi et orbi.
Je m’avance pour saisir la main tendue par-dessus le bureau.
— Ravie de vous accueillir, monsieur le commissaire. Je vous présente Georges Roupille, mon greffier.
Une ganache en partance s’empresse pour me dextrer. Un pas beau, ce qui est préférable pour servir de porte-coton à une frangine aussi fabule que le juge Favret. Il ressemble à une affiche d’avant-guerre menant campagne contre la tuberculose et il est fringué dans les gris-râpés-luisant-aux-coudes.
Le juge possède une voix qui te met un aimable pétillement sous les testicules, comme si l’on t’y plaçait un verre où se dissolvent vingt comprimés effervescents.
Il a les yeux noisette, le juge Favret, si bien que, dans mon calbute ça s’organise pour jouer au petit écureuil farceur.
— Asseyez-vous, monsieur le commissaire.
Elle dit avec quelque emphase, comme si mon grade l’impressionnait un peu. Je l’imagine, fifille ultrasérieuse, vivant encore chez ses parents, et sortant le vieux chien corniaud, le soir dans la rue, le long des poubelles.
— J’ai lu votre rapport sur l’affaire Lainfame, monsieur le commissaire, les déclarations de l’inculpé sont en tout point conformes aux termes de celui-ci, ce qui met un comble à ma perplexité. Cet homme jure ses grands dieux qu’il a tué son épouse au cours d’une crise de jalousie. Effrayé ensuite pour sa situation, il a tenté de vous corrompre pour se forger un alibi, mais lorsque vous êtes allés chez lui, c’était sa maîtresse qui — inexplicablement, selon ses dires — gisait dans la chambre. J’avoue que je donne ma langue au chat.
— Miaou ! fais-je.
C’est culotté, non ? Si Mme le juge est bégueule, elle va rebuffer vilain, en pleine déposition, lui gaudrioler le document de la sorte ! Mais elle se contente de réprimer un sourire. D’ailleurs, son père Laganache n’a pas réagi.
— Croyez-vous que Lainfame ait réellement tué sa femme, monsieur le commissaire ?
— Ecoutez, dis-je, ne pourrions-nous conclure un pacte, tous les trois ? Vous m’appelez Antoine et votre aimable greffier écrit M. le commissaire sur ses parchemins ; je ne me fais appeler M. le commissaire que par les malfrats, histoire de leur faire écouter la différence, sinon je suis un garçon d’une simplicité monacale.
Nouveau sourire réprimé.
— Je n’ai pas pour habitude d’appeler les témoins que j’auditionne par leur prénom, non plus que les hommes que je ne connais pas, fait le juge. Permettez-moi de revenir à ma question : Lainfame, selon vous, a-t-il pu tuer sa femme ?
— Pourquoi pas ? Mais dans l’affirmative, il ne l’a pas fait chez lui, car lorsque je me suis présenté à son domicile, cela ne sentait pas la poudre.
— Le service du laboratoire affirme la même chose et n’y a découvert aucune autre trace de sang que celui d’Alice Sambois.
— Je suppose que vous avez lancé un avis de recherches pour retrouver Maryse Lainfame ?
— Naturellement. Jusque-là il est négatif. Personne ne l’a aperçue dans l’immeuble le jour du meurtre.
— Puis-je vous dire quelque chose, hors antenne ? fais-je en montrant le greffier.
Le juge lève la main pour intimer à son mironton de ne pas transcrire.
— Je vous en prie.
— Je me suis dessaisi trop précipitamment de l’affaire, j’aurais dû enquêter à chaud, avant de prévenir mes supérieurs.
— Ça n’aurait pas été légal, objecte le juge Favret.
— Je suis réputé pour agir à la diable, madame le juge, et aussi pour obtenir des résultats.
— Alors pourquoi avez-vous changé vos habitudes ?
— Par probité ; parce que dans cette histoire, je me suis senti davantage témoin qu’enquêteur. Lainfame a essayé de me faire chanter, alléguant que son épouse avait eu des bontés pour moi, ce qui est vrai.
Elle acquiesce, me vote un regard complimenteur qui me touche, reprend toute sa rigidité de juge d’instruction et demande :
— Puisque vous l’avez connue, donnez-moi votre sentiment sur Mme Lainfame.
Son « puisque vous l’avez connue » est sorti sans fioritures ni intention voilée, pas la moindre ironie non plus.
— Je l’ai connue au cours de vacances à La Baule, elle partageait mon hôtel et, s’ennuyant, a partagé également mon lit, si je puis me permettre. C’était une personne agréable, belle et enjouée, pas une femme légère malgré le peu d’opposition qu’elle a faite à mes avances.
— Votre liaison a duré longtemps ?
Je me sens gêné de parler de cela avec cette ravissante juge. Son sérieux administratif n’ôte rien à ses qualités de jolie fille. Je lui trouve un je ne sais quoi d’émouvant. Je devine, au fond de son être, une espèce de vague détresse cachée. Et puis, tout à coup, j’avise une alliance à sa main gauche. Elle ne vit donc pas chez ses vieux et ne promène pas Médor en robe de chambre, le soir avant d’aller se zoner.
— Liaison est un bien grand mot, réponds-je. Je lui préfère celui, plus passe-partout, d’aventure. Une aventure de vacances, du genre de celles qui se nouent entre un homme seul et une femme seule sur un bateau, au cours d’une croisière. Après son séjour à l’Hermitage, elle partait pour les Etats-Unis avec son bonhomme. On s’est promis de se téléphoner quand elle reviendrait, et puis on s’est oubliés. Le temps est un filtre sûr. N’est solide que ce qui lui résiste.
Elle est devenue embrumée, tout soudain, la chérie. Une tristesse vient de la cueillir à froid. Elle respire un coup plus large que les autres et enchaîne :
— Je comprends mal la démarche de Michel Lainfame. Ce qu’il déclare est si peu crédible… Pourquoi prétendre qu’il a tué sa femme et feindre la stupeur en trouvant le cadavre de sa maîtresse ? C’est d’une incohérence ! Cependant, il paraît sain d’esprit, une première expertise médicale est d’ailleurs formelle sur ce point.
Je me lève pour aller jusqu’à la fenêtre soulever un coin du rideau.
De dos, je déclare, très actor studio :
— Puis-je me permettre de vous donner un bon conseil, madame le juge ? Un conseil basé sur l’expérience.
— Dites toujours.
— Quand un homme réputé sain d’esprit raconte des choses aussi abracadabrantes, il faut essayer de le croire. Il y a une chance sur deux pour que ce soit vrai.
— Mais vous dites vous-même qu’on n’a pas tiré un seul coup de feu dans l’appartement.
— Peut-être triche-t-il sur un point : le lieu où a été abattue sa femme, mais supposons qu’il ne mente pas pour le reste ? J’étais là lorsqu’il a vu le corps d’Aline Sambois, sa stupeur, son effondrement m’ont semblé réels. Il paraissait vraiment abasourdi.
— Très bien, je vous remercie, monsieur le commissaire. Je vous reconvoquerai sans doute ultérieurement.
Elle me congédie brusquement, pis que si je lui avais envoyé la main au réchaud. Quelle mouche la pique ?
Son ravissant visage paraît buté, presque hostile. Qu’ai-je donc dit qui la fasse réagir ainsi ?
Je m’arrête devant son grand bureau. Comme elle semble minuscule, derrière ce machin ministre surchargé de dossiers ! Bureau ministre, bureau sinistre. J’attends qu’elle me tende la main. Elle semble ne pas y penser.
— Je vous remercie, répète-t-elle, plus durement.
Je m’incline :
— Mes hommages, madame. Salut, monsieur Roupille !
Et je sors, avec une espèce de fêlure légère à l’âme.
Le plancton qui ressemble à Bombard, l’ancien ministre éclair du gouvernement spécimen de la Sixième République, fait les cent mille pas dans le long couloir qui pue la mélancolie mal cirée.
Il me resalue.
— Dites donc, lui fais-je, elle est jolie, le juge.
— Jolie mais pas marrante, rectifie l’agent.
— Le genre peau de vache ?
— Non : triste. Faut dire qu’elle est veuve de fraîche date : son bonhomme s’est viandé en bagnole, y a six mois.
— Je comprends. Elle a des gosses ?
— Je crois pas.
Il ajoute, avec une vague nostalge dans l’inflexion :
— C’est con d’être veuve avec un cul pareil ! Vous l’avez vue debout ?
— Non.
— C’est debout qu’il faut la voir ; sans son cul, elle est manchote.
Cette forte déclaration du plancton me trotte dans l’esprit quand, à vingt et une heures douze très exactement, je compose le numéro privé de la jugette, trouvé par miracle dans le cher annuaire de Paris, ouvrage considérable s’il en fut, où tant et tant de destins s’y trouvent rangés, comme sardines en boîte, par ordre alphabétique.
Le biniou sonne deux fois avant qu’on décroche ; la voix d’Hélène Favret me mélodise les trompes d’Eustache d’un « J’écoute » qui ferait bander un escargot.
— Pardon de vous importuner, madame le juge, ici San-Antonio ; figurez-vous que je ne cesse de penser à cette affaire Lainfame et j’aimerais que nous en reparlions le plus vite possible.
Ma terlocutrice paraît réfléchir et propose :
— Voulez-vous demain, à seize heures ?
— Dans votre grand bureau solennel, et en présence du père Lagrinche ! Je me trouve dans votre quartier, voulez-vous que je fasse un crochet par chez vous ?
Bel ange, va ! Elle me voit radiner avec mes croquenots à clous, la jolie veuvasse. N’est pas dupe de ma roue de secours, qu’est-ce que je raconte : de ma ruse de Sioux.
— Je regrette, monsieur le commissaire, je n’ai pas pour habitude de recevoir à mon domicile les témoins des affaires que j’instruis ; d’ailleurs il est tard.
Elle a raccroché. Le bel oiseau d’or de sa voix s’est envolé, comme l’écrit superbement M. Maurice Schumann dans son livre.
Je me sens triste, mais triste à gerber. C’est con une cabine de bistrot quand la dame qui t’hante vient de t’expédier chez Plumeau. Tous ces bottins empilés, ces numéros écrits à la va-vite sur la cloison d’insonorisation, et ces beaux dessins de bites et de chattes avec du poil autour qui semblent te faire de l’œil.
Bité, c’est bien l’Antonio, madame. Sa déconvenue lui ronge tout l’hémisphère Sud. J’ai l’Australie qui dégode, la Nouvelle-Zélande qui me gratte, Nouméa comme un furoncle !
Bon Dieu, cette sœur, il me la faut ! J’ai décidé la chose en passant le seuil de son burlingue. Je mettrai le temps et l’énergie qu’il faudra, mais elle sera à moi, et nous serons très heureux, au soir avec ma chandelle dans son merveilleux éteignoir.
Pour le moment, toujours est-il que ça s’engage assez mal. Elle doit me juger bellâtre, le juge, fringant cavaleur, tombeur de nanas tout-terrain. Tu parles : le gus Lainfame qui a tenté de me faire chanter parce que j’ai carambolé sa bergère, c’est pas une bonne carte de visite pour horizontaler une frangine à principes, veuve éplorée de surcroît. Six mois que son julot s’est emporté au paradis, c’est mince comme délai de réadaptation à la vie plumardière. Mes lecteurs et trices vont me juger cynique si je dis qu’il faudrait au moins le double. Sana, le je-crois-en-rien, le nihiliste, qui ne donne pas sa chance à l’éternité, la dénie, en fait fi, lui passe outre, matérialiste de bas étage, petit goret lubrique, forniqueur invétéré, belle queue haleine fraîche, polisson à disposition, calceur de service, puant personnage, somme toute ! Dégueulasse zigoto, à radier, omettre, dénier, oublier.
La tristesse d’Olympio pour le moment, ce maudit. San-A. l’âme en peine.
Je me traîne au rade pour un double n’importe quoi. Le serveur, un gentil Rital calamistré, me suggère un truc de sa composition qu’il a pas souvent l’occase de fourguer dans ce quartier, son breuvage arsénieux et détonant lui a valu le premier prix de cocktail à l’examen des barmen de San Remo. C’est à dominante verte, c’est fort et doux, ça possède un goût plutôt pharmaceutique et ça réveillerait un sénateur pendant le débat sur les nationalisations. J’avale sans broncher, le complimente, lui supplie de me verser une vodka en catastrophe pour effacer l’impression.
Hélène Favret, juge !
Elle crèche à deux pas : rue Meissonier. Je vais draguer devant son immeuble. La rue est déserte.
Ah ! belle tristesse de l’amour qui naît et qui tourmente. Je lève les yeux vers le no 33, là qu’elle crèche. A quel étage ? Ma poitrine se gonfle, ma zézette de même. Toutes voiles dehors, ton pote Antonio, chérie ! Cœur et queue épanouis, marchant de pair, marchand de paires ! Mal embouché, le personnage. Je vois des lecteurs et trices qui m’écrivent : « On aime, mais pourquoi ces gros mots ? D’où vient cette marotte de la grossièreté systématique ? Vous seriez si tant tellement plus gouleyant, fruité, moelleux à cœur, en nous épargnant ce tombereau de bites et d’insanités. Ça vous apporte quoi t’est-ce, cette vilaine habitude ? Vous voulez prouver quoi donc en émaillant si vilainement un texte incomparable au demeurant ? » Moi, je lis. Je réfléchis. Je me dis que oui, oui, promis, je te vas m’amender, écrire châtié des choses quasiment cadémiques, fignolées dans la délicatesse estrême ; bien me retenir, m’abstenir, me refréner à bloc, plus rien laisser filtrer de ma mal embouchure ; je vais faire salon dans mes livres, m’y montrer courtois et bien élevé comme dans la vie où je suis si prépondérant, empressé, tout bien : sortable, quoi ! Qu’au point en est, tout le monde veut me sortir, justement : des rois, des ministres, des gagadémiciens, des barons, des richards, des édiles, des étoiles, des escrocs, tout le gotha ; que je suis contraint de me cramponner ferme au bastingage pour pas céder, trouver n’importe quel prétexte, je suis pris, je suis parti, je suis mort, impossible d’accepter l’invitation, une autre fois, plus tard, dans une vie postérieure ! Mais ils reviennent à la charge, les héroïques, M. et Mme Ducon prient l’Antonio de ses deux de bien vouloir leur faire l’honneur de… Pas l’honneur, non, non : le bras d’honneur seulement. Ça oui, je peux me permettre. Zob ! Fume ! Au fion, ta soirée, Votre Excellence ! T’as vu une bibite commak, déjà ? Vise un peu à travers mon futiau comme elle se voluminise bien, admirable. Ta soirée, je me la mets ici, monseigneur. Envoie-moi mille balles, j’irai bouffer chez Lasserre, ou à l’Auberge d’Armaillé, à la Barrière Poquelin, peu importe, mais avec qui je veux, avec qui j’aime, avec qui je décide. Les gros mots, puisqu’on en cause, je vais te faire un navet, pardon : un aveu. Les gros mots, c’est une façon de se protéger, le fossé creusé entre moi et les autres. Si tu m’aimes, accepte-les. Fais ami-aminche avec eux. Loup de velours, tu comprends ? Allez, dis que tu comprends et répète avec moi : poil de bite, pine en l’air, bouffe-merde, enculé de sa sœur, etc. N’aie pas peur : un jour je deviendrai maigre et poli, parce que mort et silencieux. Pour l’instant, je vis. Je vis de toutes mes forces parmi les culs et les fleurs, les abeilles et les zobs, le foutre et l’aurore.
Et je caresse la façade du regard.
Pourquoi m’intéressé-je tellement au juge Favret ?
Bon, suppose que je la fourre une belle et bonne fois, bien complètement ; que je lui bricole un « complet » de classe ? Et après ? La redite. L’ennui naquit de l’uniforme ôté, ai-je déjà écrit dans mon ode au président Edgar Faure.
Seulement, à cet instant « après » n’existe pas. Je m’en torche. Et donc mon désir d’elle s’élève comme une fumée sur la mer calmée. J’ai au cœur la lagune de Venise dans l’aube du printemps.
Quine d’être vacant ! Ça fait une paie que je ne me suis pas senti en mal d’amour.
Je m’adosse à une porte qui ferait la joie d’un cocher puisqu’elle est cochère. Je soupire un grand coup, et encore un autre, plus profondément. Et si j’allais sonner à cette porte ? Elle méconduirait, bien sûr. Et tout serait à jamais dit ! Si veuve, si rigide, la chaste garce !
Amoureux d’un juge ! O Dieu, les tranches pleines ! A propos de Dieu, ne pourrait-Il pas intervenir un peu, ce gentil ? Y a des moments où Il doit donner un coup de pouce à Sa créature, le Créateur. Bien joli d’inventer l’homme, seulement faut penser au service après-vente, dites donc, Dieu ! Je croise en Vous, mais faites un geste !
Et attends, faut que je vous fasse rire, que disent les cons en banquetage avant d’en mal raconter une que tout le monde sait. Attends, bougez pas, ça devient farce. Ou peut-être prodige ? La raie alitée dépasse l’affliction.
La porte de l’immeuble que je convoite s’ouvre, paraît alors un énorme tas de poils en la personne d’un saint-bernard pour repas de première communion. Il tient en laisse une jeune femme en kimono noir, portant par-dessus lequel[2] un léger manteau gris à col d’astrakan davantage plus gris. Et cette femme, oui, t’as gagné, bravo, tu devines tout, t’es incollable, sauf à la sécotine ; cette femme, Françaises, Français et chers camarades syndiqués n’est autre — ou plutôt n’est pas autre qu’Hélène Favret, juge.
Cet instant de quasi-médusance de l’Antonio ! Te dire ! Je me pincemi et pincemoi sur un bateau d’où le malheureux pincerai tombe à l’eau, sans savoir nager, ce cor !
Je la désespérais ! Or, elle m’apparaît !
Elle est là, derrière son bestiau. Tu peux te permettre d’être veuve, de guerre ou de naguère, en compagnie d’un monument pareil ! De quoi te remplir une 2 CV ! Cette connerie de traîner soixante-dix kilos de clébard quand t’as des caniches nains qui pèsent trois kilogrammes et sont plus affectueux, frisés de surcroît !
Je prends mon flacon d’Eau écarlate et je me détache de l’ombre.
Le juge m’aperçoit. Elle devient moins belle l’espace d’une seconde deux dixièmes sous le Saint-Empire romain germanique de la colère.
Dans la lumière blanchâtre de l’éclairage municipal, son visage métamorphe. Les yeux, soudain, tu dirais deux poinçons acérés, comme l’écrivait Adolf Hitler dans ses Mémoires de Guerre.
— Je trouve votre attitude inqualifiable ! s’exclame-t-elle, le juge.
— En la réputant inqualifiable, vous la qualifiez, dis-je, juste manière de causer, pas laisser se refroidir la situasse. Pouvais-je prévoir que vous promèneriez cet animal hydrocéphale, madame ? Voire seulement que vous en possédiez un ? Et pourtant si : je mens. En entrant dans votre cabinet, tantôt, j’ai eu le sentiment que vous habitiez chez vos parents et que vous sortiez un chien avant de vous mettre au lit ; toutefois, je ne l’imaginais pas si gros.
J’attends, elle se calme. Je me veux si désarmant que je le deviens. Maintien modeste, je penaude en conservant toutefois le regard hardi de la sincérité.
Etre juste, c’est toujours très coton. Juste de ton, d’yeux, d’expression. Juste de silence.
Le monstrueux toutou renifle le bas de la façade et lève un de ses jambons pour la lancequine du soir.
— Ecoutez, juge, je sais que vous êtes veuve, que c’est récent et que votre chagrin est immense. Je ne cherche pas à vous en détourner, je renonce à vous séduire malgré cet élan qui me porte vers vous irrésistiblement. Vous avez ma parole d’homme et d’officier de police que je ne prononcerai jamais un mot, je ne dis pas déplacé, ce qui va de soi, mais pouvant laisser transparaître mes sentiments aussi fous que spontanés, je le sais trop bien. Je ne vous demande qu’une chose, mais à genoux : permettez-moi de travailler sur cette étonnante affaire avec vous. Plus exactement, d’y travailler pour vous. Qu’elle soit notre unique objet de conversation. Je resterai dans l’ombre, enquêteur occulte, rassemblant les pièces de ce puzzle qui vous échoit, et que vous reconstituerez. Onc n’entendra parler de moi. Vous serez Sherlock Holmes, je deviendrai Watson, votre butineur d’éléments.
— Vous n’avez donc rien à faire ? ironise-t-elle.
Ce qui est déjà mieux qu’une vilaine rebuffade.
— J’ai droit à au moins six ans de congés, réponds-je, car chaque fois que je décide de partir en vacances, une affaire me tombe dessus, qui m’amène à repousser celles-ci à plus tard. Je vais dès demain me rendre disponible et travailler sous vos ordres, madame le juge. Au noir, comme Vendredi pour Robinson, obéissant aveuglément. Serviteur muet, guerrier silencieux, main de fer dans votre gant de velours. Allons, madame le juge, par pitié, acceptez mon offre loyale autant qu’ardente. Dites un mot et mon âme sera guérie, j’aurai une raison de vivre et nous ferons triompher la vérité.
Hélène Favret me considère longuement, comme chez le volailler tu hésites entre plusieurs poulets de Bresse.
— Monsieur le commissaire, murmure-t-elle, je vais être franche avec vous ; je savais que vous étiez un enquêteur habile, je n’ignorais pas que vous étiez un coureur de jupons fieffé, mais je découvre avec une certaine surprise que vous êtes également un con, et j’ajouterai même, étant d’une nature peu complaisante, un pauvre con. Là-dessus je vous prie instamment de ne chercher à me revoir que sur convocation de ma part. Bonsoir.
Elle hèle son bestiau qui s’appelle Pataud, et que souhaiterais-tu d’autre pour ce monument de poils et de barbaque ? Le hale dans son immeuble. Me plantant là comme un pauvre con que je me sens, sinon être déjà, mais du moins devenir à la vitesse grand V.
Tu me connais vraiment ?
Moi, sous l’outrage, la honteuse flagellation, tu crois que je vais mettre le feu à la rue Meissonier, là qu’habite mon cher Avenier, en sus ! Pas si bête ! Attila connais pas ! Meissonier, peintre de batailles ! Dis, faut le faire : les chevaux cabrés, les officiers dressés sur leurs éperons, la fumée du canon, les morts piétinés, la campagne saccagée, le ciel lourd, le sang, tout le chenil, merde, c’est du travail. M’en garderais bien de bouter l’incendie en cette voie bourgeoise, brève et en diagonale.
Alors, quoi ?
Je te le dis ?
Je murmure en toisant la double porte à grosses moulures :
— Tu l’auras avant quinze jours dans le fion, le pauvre con, ma grande. C’est un homme qui te le dit, un vrai !