Tout en prenant conscience de cette dure réalité, je me dis qu’entre le père et le fils Lainfame, le plus infâme des deux n’est pas celui que je pensais de prime abord. Ah ! vie, comme tu nous ménages des surprises !
Entonnons tous en chœur ce fameux lied teuton I do, I did. Et haut les cœurs ! Du moins, haut-le-cœur : ce qui va suivre sera rude, comme disait ce fameux sculpteur qui immortalisa la Marseillaise sur l’Arc de cercle de triomphe.
— Il s’agit de répondre à la question, reprend Jérôme Lainfame : qui vous a indiqué cette usine, commissaire ?
— Le déroulement logique de mon enquête, mon cher miraculé. Les carottes sont un tantinet cuites pour vous. Me trucider ne ferait qu’aggraver votre problème.
— Qui ? insiste-t-il durement, et, à nouveau, la pointe de son arme s’appuie sur ma peau ; mais cette fois c’est la glotte qui est visée.
— Voyons, Lainfame : une épée ! A notre époque ! Vous avez lu ça dans les feuilletons de L’Epatant, protesté-je.
Il y a un mouvement rageur et voilà pas ce vieux forban tout ce qu’il y a de pas beau qui me flanque un coup de rapière dans le bras gauche ! Je déguste là, regarde, tu vois ? D’accord, c’est dans ce qu’on appelle le gras, mais dis, ça fait jouir !
— Trêve de persiflage, répondez à ma question, sinon je vous larde de mille trous ! fulmine ce sale nœud rampant.
Il se tait et regarde par-dessus le burlingue. J’entends la porte s’ouvrir à la volée. Je vois surgir deux paires de jambes.
Illico j’identifie les quatre pieds, à leurs chaussures éculées, bâillantes, tordues, curédarsiennes, vangoghiennes, poulbotiennes, mal lacées, délaissées, incirées, éclatées, pareilles à de vieux tubercules en train de germer et de pourrir à la fois, car si le grain ne meurt, hein, eh bien il en va de même du soulier pinulcien et de la godasse béruréenne : il faut que la grolle périsse pour que le panard germe et s’épanouisse et conquière cette surface vitale permettant à l’individu d’assurer sa verticale et son déplacement.
Ces quatre vieux chers souliers s’avancent jusqu’à moi.
— Oh ! pardon, t’fais équipe de noye ! s’exclame L’Enflure en m’apercevant à merci, merci bien.
Puis, constatant le père Lainfame et sa collaboratrice noire.
— C’est c’vieux kroum et c’te noirpiote qui te font des misères, mec ? Ben, dis : tu baisses dans l’esploit guerrier ! T’laisser blouser par un croulant et une nana, faut qu’t’as la courroie d’transmission qui s’détend !
Et joignant le g. à la p., il carnage en un temps record, le Surgros. Une manchette au cou de la déesse la couche pour un bout ; un crochet au bouc du vioque le léthargise pour encore plus. Le Mammouth se fige, désemparé par cette victoire sans gloire, cherchant d’autres adversaires à sa mesure.
La Banane, de ce temps-là, comme on dit en Yvelines, me déligote. Stand up, l’Antonio ! Voilà, je suis tout à vous, jolie médème ! Vous pouvez ôter votre culotte, où est-ce qu’on se met ?
— Je sais que mon valeureux Béru a le secret des arrivées aussi inopinées qu’opportunes, fais-je, d’un ton professoral, mais j’aimerais savoir comment de l’état de moribond parisien il est passé à celui de superman niçois ?
Sa Seigneurerie Lardeuse hausse les épaules.
— ’Magine-toi que la Pine, elle, prend d’mes nouvelles quand t’est-ce j’sus malade. Ayant su où qu’vous étiez et m’trouvant rétabli par une andouillette lyonnaise à la moutarde, j’sus venu recoller au ploton d’à toutes fins utiles.
Quelque chose me frappe, c’est la facilité avec laquelle on est amené souvent à changer d’emploi, dans cette existence bizarrement brève, mais bien suffisante commak avec tous ces cons cerneurs. Il y a une poussière de moment, papa Lainfame m’interrogeait, et voilà que j’interroge à mon tour à l’aide de la même question.
— Qui vous a parlé de cette usine, les gars ?
Pinaud se gargarise. Son cou de pintade accordéone, il sourit d’aise, débute par un « Eh bien voilà » que le Ténor fauche net :
— Tu y avais confié un mataf, oublille pas. Un esco-ongle hollandais, ou néerlandais, ou qu’était des Pays-Bas, j’sais plus au juste. J’ai questionné ce mec bien prop’ment et y s’a affalé, biscotte quand j’y ai t’eu cassé les cinq doigts et le pouce d’la pogne gauche, y l’a décidé de garder intacs ceux d’sa droite.
— Tu l’as interrogé, tu l’as interrogé, mais il ne jacte pas une broque de français.
— Exaguete, par cont’ y cause l’allemand.
— Aucun de vous deux, que je sache, ne pratique ce bas patois ?
— J’en circonviens pas, mec, mais Marie-Marie est licencieuse en boche, je te prille d’t’rappeler. On a pratiqué par téléphone. Jus’ment elle potassait à la maison. Pinuche tenait l’appareil au mec tandis que je le manipulais. La Musaraigne a servi d’interprêtre.
— Que vous a-t-il raconté ?
— Une combine, comme quoi son patron espédiait des moules sur la Côte, qu’on les bricolait ici, et qu’un banquier du Bilan, ou du Liban, j’sais plus, les fourvoyait de part l’monde.
— Quoi d’autre ?
— C’est tout, mais tu veux qu’j’t’en apprends une bien bonne ? C’est pas la flotte qui m’a empoisonné, mais des moules dont justement j’avais bouffé crues, la veille, au troquet du père Finfin. Ce vieux zob, c’est la dernière fois que je jaffe des crustacés chez lui, déjà les escargots, l’hiver dernier m’avaient barbouillé. Ce qu’il a, c’est qu’il a pas de chamb’ froide, tu comprends ? Chez sa pomme, la denrée périssable elle est périte d’puis lulure quand tu la clapes.
Il soupire à fendre bûche.
— N’empêche que ça me chicane de deviendre fragile des bronches. Aut’fois je digérais tout, même les autruches, souviens-toi, en Afrique. Et quand tu penses : une douzaine de moules qu’ont tourné d’l’œil, et v’là ton Gros à l’articulation d’la mort. Bon, qu’est-ce on fait ?
— Le ménage, réponds-je. Il est grand temps qu’on s’occupe des moules d’ici.
Dix heures devraient sonner à ma montre si elle comportait un clocher, mais comme il s’agit d’une extraplate à quartz, elle n’est même pas équipée d’un carillon Westminster.
La jolie juge Favret est assise en face de moi, très droite dans et derrière un bureau mis à sa disposition par l’Administration niçoise. Il porte un tailleur Chanel, le juge Favret, dans les bleu sombre, avec un chemisier blanc et un tour de cou de chez Bulgari comme les aime Françoise. Jamais elle n’a paru plus sobrement élégante, plus sérieuse, plus professionnelle.
Ses yeux me friment kif si j’étais un prévenu. Prévenu, cela dit, je le suis. Je sais tout d’elle. Et comme elle ne l’ignore pas, elle m’en déteste, ce matin. Pourtant il fait soleil. Du vrai, sur fond d’azur. Dans son coin, le père Roupille ressemble à Pinaud. Un Pinaud acerbe (comme disent les Croates). Il polit son matériel à l’aide d’une peau de chamois synthétique (pas faire capoter le système glandulaire de Mme Bardot qui en a déjà pris un tel coup avec tous ces petits phoques massacrés, merde ! Que si je m’écoutais j’irais avec elle faire fondre la banquise.) On entend, venant des dehors, un marteau-piqueur : un pote à Spagiari, probable, qui fait son petit bonhomme de chemin.
— Vous avez souhaité que je vous écoute, déclare le juge Favret, cela tombe d’autant mieux que je me proposais de vous convoquer.
Me convoquer ! Je vas la convoquer dans un plumard d’ici peu, ça ne va pas traîner.
— On pourrait peut-être fermer la fenêtre ? suggéré-je, j’adore les piverts, mais trop c’est trop.
Sans attendre son acquiescement, je me lève pour lourder. Un relatif silence s’ensuit qui nous fait du bien.
— Qu’avez-vous à déclarer, monsieur le commissaire ?
Sourire équivoque du bel Antonio.
— A déclarer, mon Dieu, toujours la même chose, réponds-je en appuyant tant que ça peut de l’œil et de la voix.
« Avec en bonus, cette fois, toute la vérité sur cette étrange affaire », ajouté-je.
Elle croise ses jolies mains sur un méchant buvard, rose comme le sourire gingival d’un académicien.
— La vérité !
— Ne vous l’avais-je pas promise pour ce matin, madame le juge ?
— Eh bien ! je vous écoute ! Etes-vous prêt, monsieur Roupille ?
— Mrumphhh mrumphh, répond l’évadé de l’époque glaciaire.
Je le désigne du menton.
— Vous devriez moderniser l’outillage, juge, soupiré-je. Ne me dites pas qu’un magnéto à prix moyen ne serait pas plus efficace et constituerait une compagnie plus agréable que ce vieux scribouillard plein de tics et de relents !
Hélène claque son sous-main de la main.
— Je vous en prie, commissaire ! Je ne tolérerai aucune plaisanterie de ce genre !
Mais son regard se met à rire, et son nez, et ses joues. Tout rigole soudain en elle, sauf sa bouche qu’elle s’efforce de maintenir pincée.
Elle déglutit, fait un effort et propose :
— Commencez !
— Vous rappelez-vous de l’affaire Morutti ? Ce financier romain disparu en mer, il y a treize ans ? Son yacht avait pris feu, il n’y eut qu’un seul survivant qu’on retrouva dans un bateau pneumatique équipé d’un émetteur d’alarme XX 56 à fulmigation protozoée ? Le bruit courait que Morutti se livrait à un gros trafic de devises américaines. Eh bien, le rescapé du naufrage n’était autre qu’un certain Jérôme Lainfame, père de Michel. Deux ans plus tôt, le même papa Lainfame avait été longuement entendu par un de vos confrères qui instruisait l’affaire de l’avion Paris-Beyrouth désintégré en plein ciel par une bombe. Lainfame devait se trouver à bord, ayant fait enregistrer ses bagages, mais il s’était évanoui dans la salle d’embarquement au moment de l’appel des passagers : malaise cardiaque et n’avait pu prendre l’avion…
J’adresse un baiser muet, du bout des lèvres à ma jugette qui s’empresse de rougir et de détourner les yeux.
— Cela, dis-je en guise de préambule, afin de vous situer le personnage. Vous comprenez qu’avec une hérédité pareille, Michel, le rejeton, puisse n’être pas blanc-bleu. Le père et le fils, de connivence avec deux escrocs… de haut vol, si je puis dire, histoire de détendre l’atmosphère et de voir vos jolies lèvres découvrir vos jolies dents (inutile de transcrire cela, révérend père Roupille), le père et fils, donc s’acoquinant avec une paire de forbans dont l’un est hollandais et l’autre syrien habitant le Liban, ont monté un trafic d’un genre absolument nouveau.
A cet instant précis de mon passionnant récit, on frappe à la porte bureautale. « Entrez ! » conseille le juge. Bérurier bérure, solide, sanguin, sans gains, sans gêne, la braguette mal fagotée, une poche du veston arrachée, le chapeau haut relevé, mastiquant encore des aliments riches en calories.
— Scusez-moi si j’vous d’mande pardon, fait-il, j’apporte ce dont à propos d’quoi tu m’as d’mandé d’m’manier le cul, moi et Pinaud.
Il adresse un sourire à Hélène, puis un rond de jambe Louis Quatorzième arrondissement.
— Ravi d’vous faire la connaissance, dit-il, quand est-ce on se trouve av’c des juges comme vous, vaut mieux êt’prévenu !
Et il pouffe de sa saillie.
D’un geste infiniment noble, il dépose un méchant sac de papier sur le burlingue.
— Enfin, tout s’sera passé sans infusion d’sang, déclare l’Enorme. Et c’qu’a eu d’bon, c’est qu’le vieux n’s’est point trop fait tirer la queue pou’s’mett’à table, il arrive à un âge que la nature rébellionne plus ; on a eu vite trouvé un motus vivandière, moi et lui, pas vrai, Tonio ?
Sans façon, le Mastar s’installe dans un fauteuil de cuir fendillé menu, fait mine de réprimer un rot, sans pleinement y parvenir, et camoufle un pet en grincement de siège avec une sagacité diabolique. Il me cligne de l’œil.
— Y a qu’pour l’odeur qu’j’aye pas la parade, murmure l’Mondain : faudrait beaucoup d’ail, mais y a des dames qui craindent.
Là-dessus, soucieux d’aller jusqu’au bout des belles manières, il ôte son chapeau et l’accroche à son soulier après avoir croisé les jambes.
— Vous le voyez, soupiré-je, à l’intention d’Hélène, chacun a des auxiliaires pittoresques, les vôtres donnent dans l’ulcère à l’estomac, les miens dans la scatologie triomphante.
Elle me désigne le paquet apporté par l’Enflure.
— Le papier est détrempé, note-t-elle, il va se crever.
Je plonge la main dedans et en ressors une belle moule à la coquille d’un noir bleuté.
— Voici le véhicule idéal convenant au trafic de nos lascars, madame le juge. Cette moule vaut sans doute plusieurs millions d’anciens francs.
Je la lui tends.
— Si vous voulez bien l’examiner, il y a des lavabos dans le couloir où vous pourrez vous laver les mains.
Hélène, très intriguée, on le serait à moins, on le serait témoin, se saisit du mollusque un tantisoit entrebâillé, insère la lame d’un coupe-papier pour le forcer tout à fait et écarte les deux volets de la coquille, découvrant la bébête, orangée et blanche, grasse, appétissante.
— Eh bien ? demande-t-elle.
— Poursuivez vos investigations, juge !
Un peu écœurée par son geste vivisecteur, la belle magistrate plonge la pointe du coupe-papier dans le corps de la moule. Pas ragoûtant. Des trucs se mettent à flouzer, liquides brunâtres à forte senteur d’iode.
— Il n’y a rien, fait-elle.
Béru se lève.
— Si vous permettrez, dit-il, c’est manière de pas laisser perdre.
Il porte le mollusque charnu à sa bouche et l’arrache à sa maison natale d’une succion capable de provoquer une dépression atmosphérique.
Cette gouluance accomplie, il repose la coquille sur le sous-main.
— Au diable vos cachotteries, s’impatiente le juge ; à quoi riment vos ridicules démonstrations !
— Vous donnez votre langue ? dis-je, en mettant dans la question un tas d’intentions gros comme le résultat d’une grève d’un mois des éboueurs parisiens.
Elle soupire de rage.
— Alors cherchez, cherchez toujours ! ajouté-je.
Hélène saisit la coquille entre le pouce et l’index, comme on prend une chose souillée avec des pincettes.
— Que voulez-vous chercher dans une coquille vide !
— Elle est vide, et pourtant elle vaut une petite fortune.
— Elle est en or ?
— Si elle était en or, elle serait plus lourde et ne détiendrait pas une valeur exceptionnelle. Etudiez-en la partie extérieure.
Le juge retourne la coquille. Comme sur beaucoup de moules un petit coquillage parasite, d’un blanc verdâtre, s’est fixé à la paroi.
— Ça ? demande mon interlocutrice.
Je sors mon canif de ma fouille.
— La lame de votre coupe-papier est trop épaisse, servez-vous de celle-ci pour détacher le petit coquillage.
Le père Roupille a largué ses feuilles à conneries pour s’approcher. Il souffle fort, par-dessus l’épaule d’Hélène, faisant frémir les délicats cheveux de la chère convoitée. Elle cigogne menu la base du coquillage, au bout du compte, il finit par se détacher de la maison mère et tombe sur le buvard. Il est farci de mastic.
— Evidez-le ! enjoins-je.
Elle.
Et bon, pas la peine de te faire tarter plus longuement, quand ma jugeuse a pétri le mastic, elle sort un diamant d’au moins trois carats de la coquille parasite.
— Mon Dieu ! s’exclame-t-elle, en superbe fille d’Eve qu’elle ne pourra jamais s’empêcher d’être, tout juge d’instruction qu’elle soit.
— Astucieux, non ? exulté-je. Les moules arrivent de Hollande par sacs de cinquante litres ; chaque sac contient dix moules truquées. Quel fonctionnaire des douanes, aussi zélé et astucieux soit-il, s’amuserait à gratter les quelques coquilles pourvues d’un petit parasite ? Ceux-ci subsistent jusque dans notre assiette, généralement, et nous sont familiers. D’ailleurs, dix moules sur une telle quantité représentent peu de chose !
« Seulement, à chaque envoi, il arrive une centaine de sacs, ce qui représente un millier de diamants par voyage. Lucratif, non ? »
— Allez écrire, Roupille ! dit sèchement Hélène à son vieux hareng saur qui a tendance à se vautrer sur son épaule pour mieux admirer la pierre.
La vieille chaude-pisse regagne sa place, l’oreille et la couille basses.
— Mais attendez, ce n’est pas tout, madame le juge. Je vous ai parlé d’un trafic astucieux, vous allez constater qu’il l’est sur toute la ligne. Dans une première phase, les moules arrivent de Hollande, lestées de diamants, fort bien. Or, une fois en France, elles sont décortiquées et accommodées en conserve. Les diamants restent ici. Depuis le changement de régime, ils constituent une valeur refuge idéale pour tous deux qui n’ont pas le courage de passer une frontière avec leur fric clandestin. Les moules qui quittent la France sont équipées d’autre chose. Béru, please !
Sa Majesté somnolente se dresse.
— C’t’ à propos d’quel sujet, m’sieur l’abbé ?
— Un bocal magique, et un !
— Où lavais-je la tête !
Il se lève, fouille son pantalon et ramène de sa poche droite, généreuse comme une hotte de Père Noël, un bocal de moules fabrication EMAFNIAL S.A.
— Tu es sûr que c’est un bon ?
— Authentificionné par l’vieux Lainfame, y a pas possibilité d’gourance : chaque bocaux contient deux moumoules magiques.
— Laquelle est la bonne ?
— Celles qu’ont les yeux bleus, plaisante le grand humoriste de la maison Poulman.
Devant mon manque absolu d’hilarité, et malgré sa déception consécutive, il déclare brièvement :
— Les « bonnes » sont pas d’la même race, è sont toutes petiotes, alors qu’toutes les autres ont le gabarit moule de choc. D’alieurs, mate à travers l’verre du bocaux : on les asperge.
« Tu les voyes, là, mignardes, très pâlichonnes comparétiv’ment à leurs grosses frangines ? »
Je déverrouille le couvercle et, toujours à l’aide de ce fameux coupe-papier, je parviens à extraire les deux mollusques incriminés.
— Vous aimez les moules, juge ?
— Oui, pourquoi ?
— Nous allons en manger chacun une, prenez celle que vous voudrez.
— Mais vous ne m’avez pas dit…
— Bon Dieu, ayez confiance en moi au moins une toute petite fois ! Je viens de vous assurer gloire et promotion en déchiffrant cette énigme, non ? Mangez-en une, vous dis-je.
Elle prend l’une des moules sans enthousiasme, la flaire, la porte à ses lèvres. Moi je clape la seconde à coups de dents énergiques.
— Fameux, non ? Elle a un goût plus iodé que généralement.
Hélène se décide enfin. Elle mange la petite bête mais vraiment pour m’être agréable.
— Je lui trouve un étrange arrière-goût, remarque-t-elle.
— C’est l’extrait de cantharide qui fait ça, madame le juge.
— Hein, pardon ?
— Tous ces bocaux sont expédiés dans des pays du Moyen-Orient où les riches petrolmen consomment les petites moules auxquelles nos jolis messieurs ont injecté une dose de cantharide F G 813, la plus aphrodisiaque qui soit au monde… Ils paient cela une fortune, car vous n’ignorez pas que le Moyen-Oriental aime faire l’amour presque autant que moi ; bien que naturellement doué, il est ingavable et part du principe que la meilleure chose qui puisse arriver à un ivrogne, c’est d’avoir soif !
Mais le juge Favret ne m’écoute plus. Très pâle, il me fixe, la bouche entrouverte, le regard proéminent.
— Ça ne va pas ? demandé-je.
— Est-ce que c’est-il que la poud’ d’perlimpin y f’rait déjà de l’effet ? lance l’Amuseur public. Maâme la jugesse bich’rait-il déjà ses vapeurs dorées ? On dit qu’l’effet est rapidos, j’te vous prédis un’ de ces parties de jambons qui feront date dans la magistralture debout, mes amis !
Il se frotte les mains.
— Soye dit entr’ nous et la place Masséna, je m’ai mis deux trois bocals d’côté pour à la maison, moi et Berthe, les somptueuses retrouvailles… C’est mérité, non ?
— Vous avez osé ! finit par articuler Hélène. Il y a atteinte à…
Je l’interromps :
— Hé ! mollo, juge. Je vous ai seulement proposé de vérifier le bien-fondé de ce que j’avançais. Vous réclamez des preuves, non ? C’est votre boulot. Et d’ailleurs, je me suis livré également à l’expérience…
Entre ses dents, elle lance :
— Salaud !
Je ne bronche pas.
— Ecrivez, écrivez, m’sieur Roupille ! Insulte à officier de police, dites, vous jouez avec votre carrière, madame le juge !
Roupille fulmigène :
— Vous êtes un triste individu, commissaire. Vos manigances sont une honte pour la police.
— Je sais, fais-je, le ministre de l’Intérieur se gave de Librium 5 à cause de moi ; par contre, si je suis sa honte, je constitue également sa gloire, non ? A propos, que je vous termine l’histoire, petite juge adorée (vous voyez les premiers symptômes de la cantharide…).
« Donc, l’association de forbans. Papa Lainfame, depuis des années, afin d’avoir les coudées franches, curieusement, joue les paralytiques. Son unique hoir fait une carrière honorable. Mais Michel a un talon d’Achille : les femmes. Ça ne va plus du tout avec la sienne. Il décide de s’en débarrasser. Hélas, il a commis l’imprudence (par prudence d’ailleurs) de mettre l’affaire EMAFNIAL au nom de Maryse, un divorce foutrait l’organisation dans la… chose ; vous me suivez ? »
— Oui, fait-elle, et sa voix a des inflexions sucrées.
— D’ailleurs, il veut davantage qu’un divorce : son élimination pure et simple. Mais il n’a pas le courage de perpétrer un tel forfait. Alors une idée diabolique germe dans son esprit, comme l’écrivent joliment nombre de mes confrères qui possèdent un beau brin de plume dans l’anus. Il alerte ses complices, leur déclare que son épouse a tout découvert à propos de leur trafic mignon et qu’il convient de la neutraliser définitivement et très vite. Les copains en sont d’accord. Qui prend en charge l’exécution ? Ce sera à vous de démêler l’écheveau, jolie jument ; il faut bien que vous participiez un peu à l’instruction de cette affaire, n’est-ce pas ?
Elle se crispe, me flanque une œillade mauvaise qui m’atteint au front, mais j’en ai essuyé d’autres avec ma pochette de soie.
— Un guet-apens est organisé. Savez-vous où ? L’horreur, ma poule !
Hélène se tourne vers son asthmatique.
— Vous ne mentionnez pas, bien entendu, les libertés de langage du commissaire, monsieur Roupille !
— Evidemment, fait l’autre, et sa voix hostile produit le bruit d’un vieux tramway dans un virage.
Je poursuis, de plus en plus allumé, dopé, fort, content, sûr de moi, de ma victoire, de mon triomphe, de la grosse zimoulette que je vais lui carrer dans le T.G.V. avant midi.
— Il faut un endroit tranquille. Or, Michel loue un studio discret pour y commettre avec sa maîtresse le vilain péché d’adultère, pouah ! C’est là que le rendez-vous est pris avec les tueurs. Là qu’il fait venir son épouse, sa maîtresse se trouvant en voyage. Mais le destin veille. Il a son mot à dire, le destin. Aidé de son camarade de promotion le hasard, il provoque le retour inopiné d’Aline Sambois. Les deux femmes face à face ! Explosion ! Maryse s’en va, laissant la place à sa rivale puisqu’elle est pratiquement chez elle. Les tueurs se pointent. Ils ne connaissent pas Maryse, prennent Aline pour elle et la butent, vous me suivez ?
— Rocambolesque !
— Mais vrai. Une belle réalité a toujours eu le pas sur une mauvaise fiction, ma chérie. Remplacez « chérie » par « madame le juge », papa Roupille ! merci.
Hélène hoche la tête.
— Continuez.
— Dans le complot d’assassinat, il a été convenu qu’après le meurtre les assassins amèneraient le corps au domicile de la victime. Pendant tout ce micmac, Michel Lainfame se montrerait ostensiblement en des lieux où il était connu afin de se constituer un alibi. Quand ses complices, probablement inconnus de lui, mais qui, mon petit doigt me le gazouille, faisaient partie de l’équipe Moulayan, le préviennent que tout est O.K., le diabolique personnage m’appelle. Il a son plan. D’un machiavélisme qui dépasse tellement les limites que je n’ose vous l’exposer, madame mon amour de juge…
Elle réprime un nouveau sourire.
— Je suis ici pour tout entendre !
— C’est bon à savoir. Donc, essayez de comprendre le dessein hardi de Michel Lainfame : ce garçon sait que son épouse est morte chez lui. Il est en mesure de prouver qu’il ne l’a pas tuée. Pourtant, il tient à « planifier » la situation. Sachant par d’imprudentes lettres de moi que j’eus une aventure — oh ! sans lendemain, ne sois pas jalouse, ma beauté — avec sa femme, il me téléphone. J’ai su depuis qu’il était certain de me trouver à mon bureau à cette heure-là, car il avait passé des coups de fil à la Grande Taule la veille et appris que nous avions une réunion des commissaires le matin.
Je m’interromps pour chuchoter par-dessus la table, à l’abri de l’oreille professionnelle du vieux Roupille :
— Dites donc, Hélène, la cantharide ne vous chahute pas déjà le glandulaire ? Moi je commence à me sentir tout bizarre du soubassement.
Elle se contient et, sèchement :
— Je vous prie de poursuivre votre exposé, commissaire !
Bon, bon, le fruit n’est pas tout à fait mûr, du reste j’aurais de la peine à le cueillir devant les deux témoins qui nous cernent.
— Bien, madame le juge. Donc, Michel Lainfame me tube pour me demander instamment de le rejoindre ; il y a une telle exhortation dans sa voix que je cède. Nous opérons notre jonction chez Lipp. Le vilain petit bonhomme me déclare en vrac plusieurs choses : qu’il a trucidé sa femme au cours d’une crise de jalousie, qu’il sait qu’elle a des faiblesses pour moi et que, en compensation, je dois l’aider. Là-dessus il m’emmène chez lui. J’aurais dû refuser de le suivre, mais nous autres, grands policiers émérites, dès qu’on nous parle meurtre, nous remuons la queue comme un setter irlandais quand on parle de grouse devant lui. A propos de remuer la queue, ma chère, ces moules, croyez-moi, ce n’est pas un leurre ! N’écrivez pas, n’écrivez surtout pas, monsieur Roupille !
— Je n’ai jamais enregistré une déposition pareille ! glapit le Déplumé.
— Et attendez, ce n’est pas fini !
— Je ne sais pas ce qu’en pense le juge Favret, dit le scribe.
— Je vous le dirai demain, coupé-je, pour l’instant, on finit dans la foulée, mon Révérend. Où en étais-je ? Oh ! yes : je suis Lainfame jusqu’à son domicile, pour constater son forfait. Nous savons bien que les mythomanes foisonnent et que ce n’est pas parce qu’un homme s’accuse d’un crime qu’il l’a forcément perpétré.
« Saviez-vous quel était le projet du lascar en m’emmenant à son domicile ? Eh bien je vais vous le dire : me tuer, mon cher juge, tout bêtement ! Des lettres courtes mais éloquentes que j’avais adressées à Maryse établissaient qu’il y avait eu liaison entre nous. Le cadavre ! Moi sur place. Vous devinez le reste ? Il ameutait la garde, expliquait que m’ayant trouvé auprès de son épouse morte, il avait réussi à m’abattre avec du contondant : légitime défense, la couvrante idéale, non ? Il n’avait pu trucider son épouse, par conséquent c’était bibi le coupable, superbe, non ? Un officier de police ! Vous pensez si les collègues allaient calmer le jeu. Il jouait sur le velours !
« Mais qu’aperçoit-il en déboulant dans sa chambre ? Non pas son épouse, mais sa maîtresse ! Du coup, l’univers bascule ! Il pantelle, il est dépassé, abasourdi, vidé ! Je savais bien que sa stupeur n’était pas feinte !
« La suite ? C’est un cadeau pour vous, ma jolie. Elle ressortit de votre job. Ce que je pense, grosso, et même modo, c’est, dans les grandes lignes : que Maryse est partie après son altercation avec sa rivale. Peut-être s’est-elle réfugiée dans quelque petit hôtel de province ? Le lendemain, elle apprend par les médias ce qui s’est passé et, du coup, comprend tout, car elle était pas manchote du bulbe. Elle pige qu’il s’est agi d’un gai tapant et qu’elle y a échappé grâce au retour inattendu d’Aline. Son mari l’avait priée d’aller au studio. Et puis ce meurtre. Elle entrevoit tout, elle se terre, elle me prévient d’aller la rejoindre chez ses beaux-parents. Elle espère en moi. Les mecs de la bande pigent qu’il y a eu une moche maldonne.
« Alors c’est la chasse à la femme. On place du renfort chez les parents Lainfame. Les autres chocotent car souvenez-vous que Michel a assuré que son épouse savait tout de leurs combines. Il faut retrouver Maryse, coûte que coûte, très vite. Mais la belle-mère n’adhère pas tout à fait à cet hallali. Elle sait bien que son vieux kroum est un forban, elle l’aide à chiquer les paralytiques, mais de là à vouloir la mort de sa belle-fille… Alors, elle ne dit rien lorsque Maryse passe devant leur maison, mieux : elle m’en informe… Vous voyez que toutes les belles-doches ne sont pas les affreux dragons qui font la pâture des chansonniers.
« Le reste vous l’avez suivi, peu ou prou, compris ou non, vécu ou subodoré. Je mène mon enquête. L’état d’alerte est proclamé dans le clan Moulayan. On m’épie. On trouve que je brûle. On veut me supprimer en douceur ; d’où le coup du verre enduit d’acide prussique. C’est le sauve-qui-peut ! Tonio est là, et la saleté s’en va. Moulayan saute dans le premier vol venu. Sa gonzesse fonce alerter Van Delamer mouillé à Villefranche. Du coup, le Hollandais plie bagage ! Le bateau n’allant pas assez vite et étant facilement repérable, les yachtmen s’enfuient en bagnole. Avant de filer, comme le marin sait des choses, on piège le barlu… histoire de neutraliser un témoin gênant. Ah ! vous allez pouvoir vous amuser, ma chère âme ! Il va y en avoir des commissions rogatoires, des convocations, des arrestations ! L’affaire est énorme ! Je pense que Michel Lainfame complétera l’histoire que son croquant de père a racontée, sans trop de résistance, à mon éminent collaborateur, l’officier de police Bérurier. »
— Si qu’il ferait des réticeries, prévenez-moi, ma gosse, déclame le Mélodieux, j’sus t’à vot’ dispose pour ouvrir l’clapet des calcitrants. Quand tonton Béru pose des questions, on lu répond, c’est recta !
Je soupire.
— Franchement, juge, on va stopper là l’entretien, je vous ai offert un beau bouquet de renseignements, non ?
— Je mettrai cela en clair, fait le juge.
— Vous trouvez que ça ne l’est pas ?
— Beaucoup de points restent obscurs. Par exemple, vous êtes-vous demandé pourquoi Lainfame prétendait avoir revolvérisé sa femme ?
— Elle devait l’être par les tueurs, pardine !
— Mais la maîtresse qu’ils ont soi-disant prise pour elle a été poignardée ! Vous galopez trop vite, commissaire, moi, je réfléchis et je me demande : et si c’était M’m Lainfame qui avait assassiné Aline Sambois ? Les tueurs à gage, trouvant le travail accompli n’ont qu’à apporter le cadavre rue de Rennes. En outre, cela expliquerait mieux la fuite de notre amie Maryse. Il me reste à vérifier tout cela, commissaire.
— Non, rétorqué-je, il reste autre chose à faire, d’extrêmement mieux, Hélène, mais pour cela j’aimerais que nous demeurions en tête-à-tête !
Elle balbutie :
— Oh ! Com… commissaire…
Et moi, péremptoire, à Roupille et Béru :
— Si vous voulez bien nous laisser, messieurs, c’est confidentiel.
— Je ne sortirai que si le juge Favret m’en donne l’ordre ! déboute le squale avarié.
D’un pas lent et noble de paysan arpentant son domaine, Béru va à lui.
— On t’a dit qu’y faut qu’on va sortir, bout d’homme. Tu veux pas qu’on t’le r’demande par lettre recommandée av’c accusé d’déception, non ?
Il l’empoigne par le colback et l’emporte, comme l’ogre emportait j’sais plus qui, mais il avait raison. Roupille glapit, trépigne, en appelle à la loi, à la force publique.
— Te fais pas péter les ficelles, l’Ancêtre, morigène le Gros, la force publique, c’est moi, d’allieurs, je viens juste pour t’offrir un pastaga. Sans eau.
Et ils sortent.
Par acquit de conscience, je vais bloquer la lourde à l’aide d’un dossier… de chaise.
Puis je reviens au juge. Elle est écarlate et respire à grand-peine.
— Tu te souviendras de l’année de la moule, ma chérie ? lui chuchoté-je. Allons, ne regimbe plus, je t’aime. Tu es jolie, il fait beau. Ecoute le gazouillis des marteaux piqueurs niçois ! L’air sent le mimosa, et toi tu sens la femme. Laisse-moi te prouver que la vie est belle. Tu ne me crois pas ? Tiens, touche !