Joyeux Noël, mes petites chéries. Je pense à vous fort comme je vous aime. Je vais mieux, mais il est encore trop tôt pour que je voyage et vienne vous retrouver. Je vous souhaite une nouvelle année pleine de surprises, d’amour, de réussites. Embrassez votre maman pour moi. À très vite.

Votre petit papa d’amour.


Joséphine scruta l’écriture : c’était bien celle d’Antoine. Il dessinait toujours ces barres de « J » en milieu de lettre au lieu de les poser au faîte, comme si c’était trop fatigant de hisser la barre jusqu’au sommet et recroquevillait ses « s » tels des moignons de Chinoises aux pieds bandés.

Puis elle jeta un coup d’œil au cachet de la poste : 26 décembre. Cette fois-ci, on ne pouvait prétendre que c’était une vieille lettre écrite avant qu’il périsse. Elle relut la carte plusieurs fois. Seule face à l’écriture d’Antoine. Shirley et Gary étaient rentrés tard, la veille, les filles dormaient encore. Elle posa la carte sur la table de l’entrée, bien en évidence, et alla se faire une tasse de thé. C’est en attendant que l’eau boue, accoudée près de la bouilloire électrique vert amande à guetter les premiers frémissements, qu’il lui vint une question : pourquoi Antoine ne donnait-il pas d’adresse ni de téléphone où le joindre ?

C’était son deuxième courrier sans qu’il indique le moindre point de chute. N’importe quoi : une adresse e-mail, une boîte postale, un numéro de téléphone, un hôtel. Avait-il peur qu’on le retrouve et qu’on lui demande des comptes ? Était-il si défiguré qu’il craignait de provoquer le dégoût ? Vivait-il dans le métro à Paris ? S’il vivait à Paris, adressait-il ses lettres à ses copains du Crocodile Café de Monbasa afin qu’ils les postent et que les filles croient qu’il était encore là-bas ? Ou tout cela n’était-il qu’une supercherie et il était mort, bien mort ? Mais alors… qui avait intérêt à faire croire qu’il était vivant ? Et pour quelle raison ?

Pour lui faire peur ? Lui extorquer de l’argent ? Elle était riche maintenant. C’est ce que soulignaient les journaux qui, lorsqu’ils évoquaient le succès du livre, ne se privaient jamais de parler des millions que l’auteur avait gagnés.

Avait-il appris qu’elle était le véritable auteur d’Une si humble reine ? S’il n’était pas mort, il lisait les journaux. Ou il les avait lus au moment du scandale provoqué par Hortense à la télévision. Et, dans ce cas-là, y avait-il un lien entre l’agression dont elle avait été victime et la réapparition d’Antoine ? Parce que, s’il lui arrivait quelque chose, ce seraient les filles qui hériteraient. Les filles et Antoine.

Je délire, se dit-elle en regardant le niveau d’eau de la bouilloire bondir sous les bulles. Antoine était incapable de tirer sur un lapin de garenne ! Oui, mais le doux, le sensible rêve toujours de rudesse, de virilité comme un moyen d’échapper à la réalité, à la pression qu’il subit, à l’inéluctable constatation de son impuissance. La société actuelle pousse les gens à la violence comme seule affirmation de soi. S’il a eu vent de mon succès, comment ne pas penser qu’il n’ait pas vécu cela comme un affront personnel ? Moi, Joséphine, l’attardée du Moyen Âge, qu’il a toujours maintenue en tutelle, je réussis et je deviens une provocation vivante qu’il oppose à ses échecs répétés. Cela développe en lui un sentiment d’infériorité et de frustration qu’il ne peut supprimer qu’en me supprimant. Équation vite faite dans l’esprit d’un homme aux abois.

Antoine croyait au succès, au succès facile. Il ne croyait ni en Dieu ni en l’Homme, il croyait en lui. Tonio Cortès, le flamboyant. Un fusil à la hanche, un godillot sur le fauve sacrifié, un éclair de flash qui l’immortalise. Combien de fois lui ai-je dit de se construire patiemment ? De ne pas brûler les étapes. Le succès se bâtit de l’intérieur. Il n’arrive pas par magie. Ce sont mes années d’études et de recherches qui ont rendu mon roman vivant, vibrant de mille détails qui ont résonné dans l’esprit des lecteurs. L’âme y a sa part. L’âme de la chercheuse humble, érudite, patiente. La société, aujourd’hui, ne croit plus à l’âme. Elle ne croit plus en Dieu. Elle ne croit plus en l’Homme. Elle a aboli les majuscules, met des minuscules sur tout, engendre le désespoir et l’amertume chez les faibles, l’envie de déserter chez les autres. Impuissants et inquiets, les sages s’écartent, laissant le champ libre aux fous avides.

Oui mais… pourquoi aurait-il supprimé madame Berthier ? Parce qu’elle portait le même chapeau et qu’il a cru que c’était moi dans l’obscurité ? Cela n’est possible que s’il est en France depuis quelque temps déjà. Qu’il m’épie, qu’il me suit, qu’il connaît mes habitudes.

Elle écouta le chant des bulles dans la bouilloire, le lent crescendo de l’eau qui gronde jusqu’au déclic, versa l’eau bouillante sur les feuilles de thé noir. Trois minutes et demie d’infusion, insistait Shirley. Plus de trois minutes et demie, c’est âcre, moins, c’est fade. Le détail a son importance, tous les détails ont toujours leur importance, rappelle-toi, Jo.

Il y a un détail qui cloche, un tout petit détail qui ne va pas. Un détail que j’ai vu sans le voir. Elle récapitula. Antoine. Mon mari. Mort à quarante-trois ans, cheveux châtains, taille moyenne, Français moyen, pointure trente-neuf, victime de suées abondantes en société, fan de Julien Lepers et de « Questions pour un champion », de manucures blondes, de bivouacs africains et de fauves en descentes de lit. Mon mari qui vendait des carabines à condition de ne pas y introduire de cartouches. Chez Gunman, on le gardait pour sa douceur, ses bonnes manières, sa conversation. Je déraisonne. Depuis hier soir, je pense de travers.

Elle resta un moment à ruminer, entourant la théière brûlante de ses mains, pensant à Antoine, puis à l’homme au col roulé rouge, à l’œil fermé, à la cicatrice…

Antoine n’est pas un assassin. Antoine est faible, c’est sûr, mais il ne me veut pas de mal. Je ne suis pas dans un roman policier, je suis dans ma vie. Il faut que je me calme. Il est à Paris, peut-être, il me suit, c’est possible, il veut m’approcher, mais n’ose pas. Il ne veut pas sonner à la porte et dire « voilà, c’est moi ». Il veut que ce soit moi qui aille à lui, l’accoste, lui propose de l’héberger, de le nourrir, de l’aider. Comme je l’ai toujours fait.

Sur un quai de métro…

Deux rames qui se croisent.

Pourquoi sur ce trajet, la ligne n°6, qu’elle prenait tout le temps ? Elle aimait cette ligne qui traversait Paris en survolant les toits. Qui rebondissait sur les chiens-assis, volait des bouts de vie. Un baiser par-ci, un menton de barbe banche par-là, une femme qui brosse ses cheveux, un enfant qui trempe sa tartine dans le café au lait. Ligne qui joue à saute-mouton, un coup au-dessus des immeubles, un coup en dessous, un coup je te vois, un coup je ne te vois pas, grand serpent de terre, monstre du Loch Ness parisien. Elle aimait s’engouffrer dans les stations Trocadéro, Passy ou, quand il faisait beau, marcher jusqu’à Bir-Hakeim en passant par le pont. Par le petit square où les amoureux s’embrassent, où la Seine reflète leurs baisers dans le miroir de ses eaux fauves.

Elle courut chercher la carte qu’elle avait posée dans l’entrée et lut l’adresse. C’était bien leur adresse. Leur adresse actuelle. Écrite de sa main à lui. Pas raturée par une gracieuse dame de la poste.

Il savait où elles habitaient.

L’homme au pull col roulé rouge dans le métro n’était pas sur la ligne n°6 par hasard. Il l’avait choisie parce qu’il était sûr de la rencontrer, un jour.

Il avait tout son temps.

Elle trempa les lèvres dans sa tasse et fit la grimace. Âcre, si âcre ! Elle avait laissé le thé infuser trop longtemps.

Le téléphone de la cuisine sonna. Elle hésita à décrocher. Et si c’était Antoine ? S’il avait leur adresse, il devait aussi connaître le numéro de téléphone. Mais non ! Je suis sur liste rouge ! Elle décrocha, rassurée.

— Vous vous souvenez de moi, Joséphine, ou vous m’avez oublié ?

Luca ! Elle prit un air enjoué.

— Bonjour Luca ! Vous allez bien ?

— Comme vous êtes polie !

— Vous avez passé de bonnes fêtes ?

— Je déteste cette période où les gens se croient obligés de s’embrasser, de cuire des dindes infectes…

Le goût de la dinde lui revint en bouche, elle ferma les yeux. Dix minutes et demie de terre qui s’ouvre en deux, de bonheur fugace.

— J’ai passé Noël avec une mandarine et une boîte de sardines.

— Tout seul ?

— Oui. C’est une habitude chez moi. Je déteste Noël.

— Parfois, on change ses habitudes… Quand on est heureux.

— Quel mot vulgaire !

— Si vous le dites…

— Et vous, Joséphine, Noël fut gai à ce qu’on dirait…

Il parlait d’une voix sinistre.

— Pourquoi dites-vous cela si vous n’en pensez pas un mot ?

— Mais je le pense, Joséphine, je vous connais. Un rien vous enchante. Et vous aimez les traditions.

Elle entendit la condescendance dans sa dernière phrase, mais l’ignora. Elle ne voulait pas faire la guerre, elle voulait comprendre ce qui était en train de se passer en elle. Quelque chose se défaisait à son insu. Se détachait. Un vieux lambeau de cœur desséché. Elle parla du feu dans la cheminée, des yeux brillants des enfants, des cadeaux, de la dinde brûlée, elle alla même jusqu’à évoquer la farce au fromage blanc et aux pruneaux comme un savoureux danger qu’elle osait affronter et ne ressentit qu’une délicieuse duplicité, une nouvelle liberté qui gonflait en elle. Elle comprit alors qu’elle n’éprouvait plus rien pour lui. Plus elle parlait, plus il s’effaçait. Le beau Luca qui la faisait trembler en s’emparant de sa main, en la glissant dans la poche de son duffle-coat disparaissait comme une silhouette dans la brume. On tombe amoureuse et, un jour, on se relève et on n’est plus amoureuse. Quand avait commencé ce désamour ? Elle se souvenait très bien : leur promenade autour du lac, la conversation des filles qui couraient, le labrador qui s’ébrouait, Luca qui ne l’écoutait pas. Leur amour s’était effrité, ce jour-là. Le baiser de Philippe contre la barre du four avait fait le reste. Sans qu’elle s’en aperçoive, elle avait glissé d’un homme à l’autre. Avait déshabillé Luca de ses beaux atours pour en habiller Philippe. L’amour s’était évaporé. Hortense avait raison : on se détourne un instant, on saisit un détail et le zazazou disparaît. Ce n’est qu’une illusion, alors ?

— Vous voulez qu’on aille au cinéma ? Vous êtes libre, ce soir ?

— Euh… c’est-à-dire qu’Hortense est là et j’aimerais en profiter tant que…

Il y eut un silence. Elle l’avait offensé.

— Bon. Vous me rappellerez quand vous serez libre… que vous n’avez rien de mieux à faire.

— Luca, s’il vous plaît, je suis désolée, mais elle ne vient pas souvent et…

— J’ai compris : le tendre cœur d’une mère !

Son ton moqueur énerva Joséphine.

— Votre frère va mieux ?

— État stationnaire…

— Ah…

— Ne vous sentez pas obligée de prendre de ses nouvelles. Vous êtes trop polie, Joséphine. Trop polie pour être sincère…

Elle sentit la colère monter en elle. Il devenait un intrus à qui elle n’avait plus envie de parler. Elle observait ce sentiment nouveau avec étonnement et une certaine assurance. Il lui suffirait d’appuyer sur cette colère pour qu’elle fasse levier et le jette par-dessus bord. Un homme à la mer de son indifférence. Elle hésita.

— Joséphine ? Vous êtes toujours là ?

Le ton était railleur, léger. Elle prit son courage à deux mains et appuya sur le levier.

— Vous avez raison, Luca, je me moque complètement de votre frère qui passe son temps à me traiter de gourdasse sans que vous y voyiez aucun mal !

— Il souffre, il n’arrive pas à s’adapter à la vie…

— Ça ne vous interdit pas de me défendre ! Ça me fait de la peine que vous ne me défendiez jamais. Et que vous me le rapportiez en plus. Comme si vous étiez ravi de m’humilier. Je n’aime pas votre attitude, Luca, autant que je sois claire.

Les mots se précipitaient comme si elle les avait retenus trop longtemps. Elle sentait son cœur cogner et l’émotion brûler ses oreilles.

— Ah ! Ah ! La bonne sœur se rebiffe !

Il se mettait à parler comme son frère !

— Au revoir, Luca…, dit-elle à bout de mots.

— Je vous ai blessée ?

— Luca, je crois que ce n’est pas la peine qu’on se rappelle.

Elle sentit qu’elle prenait de la hauteur. Puis répéta avec une sorte d’indifférence étudiée, une lenteur calculée qui l’enivrèrent :

— Au revoir.

Raccrocha. Regarda le téléphone comme si c’était l’arme d’un crime, étonnée par sa témérité, saisie d’un vague respect envers cette nouvelle Joséphine qui raccrochait au nez d’un homme. C’est moi ? C’est moi qui ai fait ça ? Elle éclata de rire. J’ai rompu ! Pour la première fois de ma vie, j’ai rompu avec un homme ! J’ai osé. Moi, l’empotée, celle qui a le nez bêtement au milieu de la figure, celle qu’on désigne comme noyée d’office, qu’on largue pour une manucure, qu’on crible de dettes, qu’on accable, qu’on manipule, je l’ai fait.

Elle releva la tête. C’était trop tôt pour parler aux étoiles, mais ce soir, elle leur raconterait. Elle raconterait comment elle avait tenu sa promesse : plus personne ne la traiterait comme une quantité négligeable, plus personne ne l’écraserait de son mépris, plus personne ne l’offenserait sans qu’elle se défende. Elle avait tenu parole.

Elle courut réveiller Shirley pour lui annoncer la bonne nouvelle.


Henriette Grobz sortit du taxi en défroissant sa robe de soie grège et, se penchant vers la portière, demanda au chauffeur de l’attendre. L’homme marmonna qu’il n’avait pas que ça à faire. Henriette lui promit d’un ton sec un bon pourboire ; il acquiesça tout en réglant la fréquence de sa station de radio. « Je lui propose de l’argent pour rester assis derrière son volant sans bouger, et il râle ! » gronda Henriette en écrasant sous ses talons carrés les graviers de l’allée. « Peste soit de ces paresseux ! »

Elle venait chercher sa fille. « Ça suffit comme ça, tu t’es assez reposée, tu ne vas pas moisir dans une chambre de clinique, c’est de la complaisance, rien de plus ; fais ta valise, prépare-toi à partir », l’avait-elle prévenue au téléphone.

Les médecins avaient donné leur accord, Philippe avait payé la note, Carmen l’attendait à la maison.

— Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? demanda Iris, une fois assise dans le taxi, les mains posées sur ses genoux. À part une bonne manucure…

Elle glissa ses mains sous son sac pour dissimuler ses ongles abîmés.

— J’étais bien dans ma petite chambre. Personne ne venait me déranger.

— Tu vas te battre. Reprendre ton mari, retrouver ton rang et ta beauté que tu as tendance à négliger. Une poignée d’arêtes ! Voilà ce que tu es devenue ! On se coupe en t’embrassant. Une femme qui se laisse aller est une femme sans avenir. Tu es trop jeune pour te cloîtrer.

— Je suis foutue, dit Iris d’une voix calme comme si elle constatait un fait.

— Taratata ! Tu fais un peu de gym, tu te remplumes, tu te maquilles et tu récupères ton mari. Un homme, ça se harponne avec une bonne danse du ventre. Apprends à te déhancher !

— Philippe…, soupira Iris. Il vient me voir par charité.

Je le gêne, se dit-elle. Il ne sait pas quoi faire de moi. Il ne faut pas gêner quand on ne vous aime plus. Il faut se faire oublier, devenir toute petite pour ne pas précipiter la chute. Attendre que l’autre vous oublie, oublie les griefs qu’il a contre vous. Espérer qu’il vous reprenne, une fois l’orage passé.

— Fais un effort !

— J’ai plus envie…

— Tu vas la retrouver, l’envie, sinon tu finiras comme moi : vêtue de chandails qui grattent, à manger du thon à l’huile de vidange et des petits pois de chez Ed l’épicier !

Iris se redressa, une lueur amusée dans les yeux.

— C’est pour ça que tu me sors de là ? Parce que tu n’as plus d’argent, que tu comptes sur Philippe pour te remplumer ?

— Ah ! Je vois que tu vas mieux, tu reprends du poil de la bête !

— Tu n’es pas venue souvent durant ces semaines à la clinique. Ton absence fut remarquable.

— Ça me déprimait.

— Et soudain, tu viens parce que tu as besoin de moi ou plutôt de l’argent de Philippe. C’est désespérant !

— Ce qui est désespérant, c’est que tu renonces alors que Joséphine, elle, parade. Elle est allée déjeuner chez ce porc de Marcel. Au bras de ton mari !

— Je sais, il me l’a dit… Il ne se cache pas, tu sais. Il ne fait même pas cet effort… Je préférerais qu’il me mente, ça me laisserait un espoir. Je pourrais me dire qu’il me ménage, qu’il tient encore à moi.

— Et tu laisses faire ?

— Que veux-tu que je fasse ? que je pleure ? que je m’accroche à ses basques ? C’était bon de ton temps. Aujourd’hui, la pitié, ça ne marche plus. C’est la compétition partout, même en amour. Il faut du nerf, toujours plus de nerf, de l’assurance, de l’aplomb et j’en manque cruellement.

— Ce n’est pas grave. Tu vas réapprendre…

— En plus, je ne suis même pas sûre de l’aimer. Je n’aime personne. Même mon fils m’indiffère. Je ne l’ai pas embrassé pour Noël. Pas eu envie de me baisser vers lui pour lui donner un baiser ! Je suis un monstre. Alors mon mari…

Elle avait prononcé ces derniers mots d’un ton léger comme si cette observation l’amusait plus qu’elle ne la navrait.

— Qui te demande de l’aimer ? C’est toi qui dates, ma pauvre chérie !

Iris se tourna vers sa mère et décida que la conversation devenait intéressante.

— Tu ne l’as jamais aimé, papa ?

— Quelle remarque idiote ! C’était un mari, on ne se posait pas toutes ces questions. On se mariait, on vivait ensemble, parfois on riait, d’autres fois on ne riait pas, mais on ne souffrait pas pour autant.

Iris ne se souvenait pas d’avoir entendu son père et sa mère rire ensemble. Il riait tout seul des bons mots qu’il inventait. Quel drôle d’homme ! Il ne prenait pas de place, il parlait peu, il est mort comme il a vécu : sans faire de bruit.

— De toute façon, poursuivait Henriette, l’amour, c’est un attrape-couillon qu’on a inventé pour vendre des livres, des journaux, des crèmes de beauté, des places de cinéma. En réalité, c’est tout sauf romantique.

Iris bâilla :

— Tu aurais peut-être dû réfléchir avant de nous mettre au monde… C’est un peu tard, non ?

— Quant au sexe dont vous faites si grand cas aujourd’hui, n’en parlons pas… C’est un pensum répugnant qu’on se force à accomplir pour satisfaire l’homme qui s’agite au-dessus de vous.

— De mieux en mieux. Tu voudrais me donner envie de retourner dans ma chambre de malade, que tu ne t’y prendrais pas autrement !

— Mais tu n’es pas sortie pour tomber amoureuse ! Tu es sortie pour reprendre ton rang, ton appartement, ton mari, ton fils…

— Mon compte en banque et le partager avec toi ! J’ai compris. Mais j’ai peur de te décevoir.

— Je ne te laisserai pas glisser sur la pente du désespoir. C’est trop facile ! Je vais te reprendre en main, ma petite fille. Compte sur moi !

Iris sourit avec une sorte de désenchantement calme et tourna son beau visage mélancolique vers la vitre. Qu’est-ce qu’ils avaient tous à vouloir qu’elle s’agite ? Le médecin qui la soignait lui avait trouvé un professeur de gymnastique qui allait venir chez elle la « reconnecter avec son corps ». Quel jargon horrible ! Comme si j’étais une rallonge qu’on branche sur une prise électrique. C’était un jeune médecin. Grand, doux, les cheveux châtains, les yeux bruns ronds comme des billes, une barbe de barde mélancolique. Un homme précis et sans mystère, avec lequel on est sûre de ne jamais souffrir. Un homme qui doit toujours être à l’heure. Il l’appelait madame Dupin, elle l’appelait docteur Dupuy. Elle pouvait lire, dans ses yeux, le diagnostic précis qu’il était en train d’établir. Elle pouvait presque déchiffrer le nom des médicaments qu’il allait lui prescrire. Elle n’éveillait aucun trouble en lui. Avant d’entrer dans cette clinique feutrée, je plaisais encore. Les regards des hommes ne glissaient pas sur moi comme ceux du docteur Dupuy. Ma mère a raison, je dois me reprendre. Je n’ai qu’à mentir, prétendre que j’ai cinq ans de moins et remplir mon mensonge de Botox.

Elle chercha à tâtons son poudrier dans son sac et l’ouvrit afin de se contempler dans la glace. Elle aperçut deux taches bleues immenses et graves qui la regardaient. Mes yeux ! Il me reste mes yeux ! Tant que j’ai mes yeux, je suis sauvée ! Ça ne vieillit pas, des yeux.

— C’est bon d’être dehors ! dit Iris, rassurée d’avoir retrouvé sa beauté.

Puis, revenant au spectacle de la rue sous la pluie, elle s’exclama :

— Que c’est laid ! Comment font les gens pour vivre dans ces cages ? Je comprends qu’ils y mettent le feu. On entasse les gens dans des clapiers et on s’étonne qu’ils soient en colère…

— Réfléchis bien. Si tu ne veux pas finir dans une de ces tours, tu as intérêt à te remplumer et à récupérer ton mari. Sinon, tu seras bien obligée de découvrir les charmes cachés de la banlieue…

Iris eut un sourire las. Elle ne prononça plus un mot et se laissa aller contre la vitre.

Elle n’a pas beaucoup apprécié ma remarque, pensa Henriette, observant à la dérobée le profil buté de sa fille aînée. Chaque fois qu’Iris est confrontée à une réalité déplaisante, elle tente de la contourner. Jamais elle ne l’affronte. Toujours à se rêver ailleurs. Transportée dans un monde idéal d’un coup de baguette magique qui efface tous les problèmes, résout toutes les difficultés. Un monde feutré, doux, où elle n’a qu’à apparaître. Elle serait prête à écouter n’importe quel charlatan qui lui vendrait du bonheur plus blanc que blanc et sans le moindre effort. Prête à se donner au maître qui la comblera : Botox ou Dieu. Elle pourrait devenir bonne sœur, s’enfermer dans un couvent, rien que pour ne pas avoir à se battre. Elle qu’on croit si forte ne tient que sur du rêve de pacotille. Tout plutôt que de tremper ses mains dans le cambouis de la réalité. Pourtant, il va bien falloir qu’elle s’élance. Philippe ne se laissera pas reprendre facilement. C’est une drôle de fille. Elle vous balaie de son sourire éblouissant, vous effleure de son regard bleu intense sans vous voir. Ni le sourire ni le regard ne transmettent la moindre chaleur, le moindre intérêt. Au contraire, elle les déplie comme deux paravents qui la protègent. Tous succombent pourtant : elle est si belle. Et dire que je parle de ma fille ! On pourrait croire que je suis amoureuse d’elle. Comme cette Carmen qui l’attend à la maison. En tous les cas, je ne paierai pas ce taxi. Cette course est une ruine !

Quelle va être ma vie ? se demandait Iris en essuyant du bout du doigt la buée sur la vitre. Il va bien falloir que je sorte, que j’affronte les autres. Ces bouches assoiffées de calomnies qui se sont gargarisées en évoquant mon cas, ces derniers mois. Elle entendait leurs chuchotis malveillants, leurs sifflements de commères : la belle Iris Dupin se meurt dans une clinique de la région parisienne. Elle poussa un soupir. Il faudrait que je trouve une parade. Un cheval de Troie qui me fasse réintégrer cette bonne société cruelle et fétide. Bérengère ? Trop légère. Elle ne fait pas le poids. Un homme ? Un homme riche et puissant. Un homme en vue qui me voie. Elle eut un petit rire. Dans mon état ! Je suis devenue invisible. Il ne me reste plus qu’à séduire mon mari. Ma mère a raison. Cette femme a souvent raison. C’est une avisée, une coriace. Il ne reste donc que Philippe. Je n’ai pas le choix. C’est ma seule carte à jouer. Il est épris de cette dinde de Joséphine. Un éléphant dans un magasin de tasses de thé. Elle renverserait les tables sur son passage si je l’emmenais déjeuner et serait capable de remercier chaudement la fille du vestiaire d’avoir bien rangé son manteau. Soudain, elle se redressa et frappa du plat de ses deux mains sur son sac.

Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?

Ce serait Joséphine, son cheval de Troie ! Mais bien sûr ! C’est avec elle qu’elle s’afficherait. Qui mieux qu’elle pourrait signifier au monde parisien que l’histoire du livre n’était qu’une affaire injustement exagérée. Un de ces ragots enflés jusqu’à la démesure qu’une piqûre d’épingle fait éclater. Leur faire croire à ces bouches d’égout que cette histoire n’était qu’un terrible malentendu, un arrangement entre les deux sœurs. L’une voulait écrire, mais refusait de signer, d’apparaître en public, l’autre, que la plaisanterie amusait, consentit à jouer un rôle. Elles voulaient juste s’amuser. Comme lorsqu’elles étaient petites et inventaient des jeux de rôle. Ce qui aurait dû être un divertissement était devenu un scandale. Et si elles devaient être coupables, c’est de ne pas avoir prévu le succès.

Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? C’est à force de ruminer dans cette clinique. Je perdais toute créativité, abrutie par des petites pilules de toutes les couleurs. Ce n’est pas mon mari que je dois reconquérir en premier, c’est Joséphine. Elle sera mon sésame, la clé de mon retour au monde. Elle ne doit pas supporter d’être fâchée avec moi et doit rougir de honte à l’idée d’avoir séduit mon mari. Les flammes de l’Enfer lui lèchent les doigts de pieds et chauffent à blanc sa conscience. Je l’inviterai à déjeuner dans un restaurant connu. J’aurai réservé une table bien en vue. M’afficher avec celle qu’on prétend ma victime suffira à museler les langues des vipères. Elle imaginait déjà les dialogues aux tables voisines : ne sont-ce pas les sœurs ennemies, attablées là-bas ? Mais oui ! Je croyais qu’elles étaient fâchées ? Ce n’était pas si terrible alors, puisqu’elles déjeunent ensemble ? L’oubli descendrait sur ce monde à la mémoire trouée comme une passoire. Trop de vilenies à mémoriser pour se permettre le luxe de se souvenir de toutes. Et ainsi, sans m’abaisser, sans m’expliquer, sans m’excuser, je reprendrai ma place et effacerai la bave des ragots. Lumineux. Enfantin. Efficace. Elle eut envie de s’applaudir. Et après, décida-t-elle, en tapotant son sac Chanel, enchantée et légère, je n’aurai plus qu’à reprendre mon mari.

Elle sortit un tube de rouge à lèvres et retoucha son sourire.

Il me faudra racheter un tube de ce rouge à lèvres.

Remettre ma garde-robe à jour.

Prendre rendez-vous chez le coiffeur.

Me faire poser des extensions pour retrouver mes cheveux longs.

Beauté des mains, beauté des pieds.

Botox.

Vitamines bonne mine.

Maillot brésilien.

Puis danse du ventre, puisqu’il le faut bien !

Le paysage avait changé. Elle apercevait les tours de la Défense, et plus loin, les arbres du bois de Boulogne. Les immeubles en pierre de taille remplaceraient bientôt les barres en béton et les réverbères se feraient plus gracieux. Elle avait toujours su se sortir des pires situations par un tour de passe-passe. Il fallait lui reconnaître cette qualité. Je ne sais peut-être pas faire grand-chose, mais je camoufle mes crimes en beauté.

Elle s’étira et étendit les bras.

— Ça a l’air d’aller déjà mieux, remarqua Henriette. Est-ce de reconnaître le chemin de l’écurie qui fouette ton humeur ?

— Il faut se méfier de l’eau qui dort, ma chère mère. Les pires desseins fermentent sous l’apparente quiétude. Mais tu le sais, n’est-ce pas ? On n’est jamais tout à fait celle que les autres croient.

Elle se pencha vers le chauffeur et lui demanda de s’arrêter.

— Je crois que je vais finir à pied. Cela me fera du bien et achèvera de me donner ce coup de fouet dont tu parlais !

Henriette lança un regard affolé au compteur. Iris surprit son regard.

— Je te laisse payer… Je n’ai pas d’argent sur moi. Désolée.

— Si j’avais su, on serait rentrées en bus ! bougonna Henriette.

— Ne présume pas de tes forces… Tu hais les transports en commun.

— Ça sent l’oignon vert et les pieds !

Iris lui dédia son fameux sourire. Celui qui ignorait les compteurs de taxi et les embûches de la vie. Un rire malicieux traversa ses yeux. Henriette fut rassurée. Elle paierait la course, mais serait bientôt remboursée au centuple. Elle avait eu des frais importants ces derniers temps, des frais imprévus. Mais si tout marchait comme elle en avait été assurée, cette saleté de secrétaire ne l’emporterait pas au paradis. D’ailleurs, à l’heure qu’il était, elle devait déjà moins faire son intéressante.

À l’heure qu’il était, elle ne devait même plus être intéressante du tout.


De retour chez elle, debout dans la salle de bains, dans sa longue chemise de nuit, Henriette Grobz réfléchissait. Si le plan A ne donnait pas satisfaction, le plan B, avec Iris, était en route. Sa journée avait été, malgré le compteur du chauffeur de taxi – quatre-vingt-quinze euros sans le pourboire ! –, positive.

On ne l’aurait plus comme ça. Avec Marcel, elle avait péché par négligence. Elle s’était laissée aller, avait cru que sa vie était toute tracée. Grossière erreur. Mais elle avait appris une leçon : ne jamais se laisser bercer par l’apparente sécurité, prévoir, anticiper. Une vie de femme au foyer se règle comme une entreprise. La concurrence est partout, prête à vous débarquer ! Elle l’avait oublié, et le réveil avait été brutal.

Plan A, plan B. Tout était en place.

Elle contempla avec tendresse la trace ancienne d’une brûlure sur sa cuisse. Un pâle rectangle de chair rose, lisse et doux.

Et dire que tout était parti de là ! Un simple accident domestique et elle avait repris du poil de la bête ! Quelle bonne idée elle avait eue, ce jour-là, c’était au début du mois de décembre, de décider de faire son chignon, toute seule ! Elle s’en félicitait chaudement en caressant le rectangle rose.

Ce jour-là, elle se souvenait très bien, elle était allée chercher son fer à défriser dans le placard de la salle de bains. Un siècle qu’elle ne l’avait plus utilisé ! L’avait branché. Avait démêlé ses longues mèches qui accrochaient le peigne comme du foin sec, les avait séparées en paquets égaux et attendait patiemment que le fer chauffât pour les lisser une par une et les monter ensuite en chignon sur le sommet du crâne. Il fallait qu’elle apprenne à se coiffer sans l’aide de Clochette, sa petite coiffeuse. Avant, au temps béni où Marcel Grobz remplissait sa bourse, Clochette venait la coiffer chaque matin, avant de filer à son salon parisien. Elle l’avait baptisée Clochette parce qu’elle accomplissait des merveilles avec ses doigts de fée. Et qu’elle oubliait toujours son nom. Et puis ça avait un petit air affectueux, qui valorisait cette pauvre fille au demeurant assez ingrate et diminuait le montant des pourboires.

Elle n’avait plus les moyens de s’offrir les services de Clochette. Un sou était un sou, elle devait veiller à faire des économies. La nuit, quand elle se relevait pour aller aux toilettes, elle se servait d’une lampe de poche et ne tirait la chasse d’eau qu’une fois sur trois. Au début, cette traque des dépenses superflues l’avait irritée, humiliée. Mais là elle s’était prise au jeu et reconnaissait volontiers que cela mettait un peu de piment dans son quotidien. Par exemple, le matin, elle se fixait une somme à ne pas dépasser de toute la journée. Aujourd’hui, pas plus de huit euros ! Il lui fallait parfois des trésors d’imagination pour remplir son contrat. Mais la nécessité rend ingénieux. Un matin, prise d’une soudaine audace, elle avait décidé : zéro euro ! Elle avait eu un petit hoquet de surprise. Zéro euro ! Qu’avait-elle dit là ? Il lui restait quelques biscuits, du jambon, de l’Orangina, du pain de mie, mais pour la baguette tiède du matin, le tube de rouge Bourjois à Monoprix, il lui faudrait trouver un stratagème. Elle était restée dans son lit jusqu’à ce que midi sonne. Elle se tortillait, supputait, imaginait des chemins détournés pour ramasser une monnaie égarée, un tube de rouge qui roule du présentoir et qu’elle pousserait du pied jusqu’à la sortie à la barbe du vigile, elle roucoulait d’aise, plissait un nez redevenu féminin, d’exquises fossettes de plaisir creusaient ses joues rêches et plissées, elle gloussait, oh ! la la ! quelle aventure ! Puis, n’y tenant plus, elle s’était levée, avait roulé ses mèches sous le chapeau, enfilé une blouse, une jupe, un manteau et avait posé le pied en conquérante dans la rue. Courage, s’était-elle dit, alors que le vent lui coupait les yeux et en faisait jaillir des larmes. Le froid lui mordait les doigts, et elle n’avait pas assez de ses deux mains pour maintenir en place la large galette qui menaçait de s’envoler de son crâne. Elle sentit de la boulangerie voisine s’exhaler une douce odeur de baguette chaude. Elle regarda tout autour d’elle, cherchant un moyen de parvenir à ses fins, et regretta soudain de s’être laissée aller à cette extrémité : zéro euro tout de même ! Elle avait serré les dents, relevé le menton. Était restée un long moment, immobile, cherchant des yeux une solution qu’elle ne trouvait pas. Partir sans payer ? Faire une dette ? C’était tricher. Des larmes de froid lui brûlaient les pommettes, elle secouait la tête, découragée, quand soudain, jetant les yeux à terre, elle avait aperçu un mendiant. Un pauvre hère à canne blanche qui avait placé à portée de main sa sébile. Une sébile, ma foi, bien garnie. Sauvée ! Dans le paroxysme de sa convoitise, elle avait cherché dans les cimes ce qu’elle avait à ses pieds. Un soupir de bonheur s’était échappé de ses lèvres. Elle avait tressailli de joie ; son esprit s’était rasséréné aussitôt. Elle avait essuyé la sueur de son front, étudié calmement la situation, les passants sur l’avenue, sa position. L’aveugle avait allongé ses jambes maigres sur le macadam et tapait du bout de sa canne blanche afin d’attirer l’attention. Elle avait regardé à droite, regardé à gauche et avait vidé la sébile d’un rapide tour de poignet. Neuf pièces d’un euro, six de cinquante centimes, trois de vingt et huit de dix ! Elle était riche. Elle en aurait presque embrassé l’aveugle et était remontée en courant chez elle. Le rire habitait ses grandes rides et elle avait refermé la porte, laissant éclater sa joie. Pourvu qu’il soit là le lendemain ! S’il revient, s’il ne s’aperçoit de rien, je redouble mon pari de zéro euro quotidien !

L’aventure lui chatouillait le ventre, elle n’avait plus faim.

Il était revenu. Assis sur le trottoir, un bonnet sur les yeux, des lunettes fumées, un lambeau d’écharpe autour du cou et des mains atrocement mutilées. Elle prenait bien soin de ne pas le regarder afin de ne pas ressentir, au lieu du délicieux frisson du danger couru, les tourments d’une conscience peu habituée à commettre des larcins.

Cette quête de la dépense zéro rendait ses journées passionnantes. On oublie souvent de mentionner cette volupté hors la loi des nécessiteux obligés de chaparder, pensait Henriette. Ce plaisir interdit qui transforme chaque instant de la vie en aventure. Parce que si, par malchance, le mendiant changeait de lieu, il lui faudrait trouver une autre victime. C’est pour cette raison qu’elle avait décidé de ne lui voler chaque fois que quelques pièces, lui laissant de quoi subsister. Et pour qu’on ne pense pas qu’elle le dévalisait, elle faisait tinter les pièces dérobées afin qu’on croie qu’elle les déposait au lieu de les prélever.

Ce fameux jour donc, ce matin où elle attendait que le fer chauffât, elle s’était demandé soudain si l’aveugle était bien à sa place et, prise d’angoisse, voulant vérifier sur-le-champ si sa pitance journalière serait assurée, elle s’était levée brusquement et avait renversé le fer chauffé à blanc sur sa cuisse, la brûlant atrocement. Des lambeaux entiers de peau s’arrachèrent quand elle retira le fer rouge. Le sang coulait de la peau écorchée. Elle poussa un cri affreux, courut chez sa concierge, lui montra sa blessure, la suppliant d’aller chercher une pommade ou demander conseil à la pharmacienne au coin de la rue. C’est alors que cette brave femme, qu’elle avait autrefois accablée des cadeaux dont elle ne voulait plus, la fit entrer dans sa loge, décrocha le téléphone et composa, d’un air mystérieux, un numéro.

— Dans quelques minutes, vous n’aurez plus le feu et, dans une semaine, la peau sera rose et belle ! lui assura-t-elle, tapant sur le cadran avec des airs de conspiratrice.

Puis elle lui avait passé son interlocutrice.

Il en fut ainsi. Le feu disparut puis la chair boursouflée se lissa comme par enchantement. Chaque matin, Henriette, éberluée, constatait la guérison éclair.

Il lui en avait quand même coûté cinquante euros et elle avait eu beau grimacer, la guérisseuse au bout du fil n’en démordait pas. C’était son prix. Sinon elle soufflait sur le téléphone et la douleur revenait. Henriette avait promis de payer. Plus tard, en possession du précieux numéro, elle avait appelé celle qu’elle avait déjà baptisée la sorcière. Elle l’avait remerciée, avait demandé à quelle adresse envoyer le chèque puis, sur le point de raccrocher, s’était entendu proposer :

— Si vous avez besoin d’autres services…

— Qu’est-ce que vous faites à part guérir les brûlures ?

— Les foulures, les piqûres d’insectes, les venins, les zonas…

Elle débitait sur un ton mécanique un catalogue de services à la carte.

— Les inflammations diverses, pertes blanches, eczéma, asthme…

Henriette l’avait interrompue. Une idée lui était venue, fulgurante :

— Et les âmes ? Vous travaillez les âmes ?

— Oui mais c’est plus cher… Retour d’affection, dépression, chasse aux esprits, désenvoûtement…

— Et vous envoûtez aussi ?

— Oui, et c’est encore plus cher. Parce qu’il faut que je me protège si je ne veux pas prendre de choc en retour…

Henriette avait réfléchi. Et pris rendez-vous.

Un beau jour, donc, juste avant les fêtes de Noël qui allaient consacrer sa solitude et son impécuniosité, elle s’était rendue chez Chérubine. Dans un immeuble défraîchi du vingtième arrondissement. Rue des Vignoles. Pas d’ascenseur, une moquette verte constellée de taches et de trous, une odeur de chou rance, un appartement au troisième étage où, sur la sonnette, une pancarte disait : « SONNEZ ICI SI VOUS ÊTES PERDU ». Une grosse femme lui ouvrit. Elle entra dans un appartement minuscule qui avait du mal à contenir le tour de taille de sa propriétaire.

Tout était rose chez Chérubine. Rose et en forme de cœur. Les coussins, les chaises, les cadres aux murs, les plats, les miroirs et les fleurs en papier crépon. Même le front bombé et luisant de Chérubine était orné d’accroche-cœurs pommadés. Ses bras gras et flasques comme du fromage blanc sortaient d’une djellaba en foulards roses. Elle se sentait en visite dans la roulotte d’une romanichelle obèse.

— Elle m’apporté une photo ? demanda Chérubine en allumant des bougies roses sur une table de bridge recouverte d’une nappe rose.

Henriette sortit de son sac une photo en pied de Josiane et la posa devant la forte femme dont la poitrine se soulevait en sifflant. Elle avait le teint blafard, les cheveux rares. Elle devait manquer de chlorophylle. Henriette se demanda s’il lui arrivait de sortir de chez elle. Peut-être y est-elle entrée un jour et ne pouvait plus en sortir vu son embonpoint et l’étroitesse du logis ?

Levant les yeux, pendant que Chérubine tirait une boîte à ouvrage de sous la table, Henriette aperçut, posée sur un coin de commode, une grande statue de la Vierge Marie qui, les mains jointes, une couronne dorée sur son voile blanc, se penchait vers elles. Elle fut rassurée.

— Qu’est-ce qu’elle veut exactement ? demanda alors Chérubine en prenant le même air dévot et penché que la Vierge.

Henriette eut une seconde d’hésitation, se demandant si Chérubine s’adressait à elle ou à la Vierge. Puis elle se reprit.

— Je ne veux pas vraiment un retour d’affection, expliqua Henriette, je veux que ma rivale, la femme sur la photo, tombe dans une profonde dépression, que tout ce qu’elle touche tourne vinaigre et que mon mari revienne.

— Je vois, je vois…, dit Chérubine en fermant les yeux et en croisant les doigts sur son ample poitrine. C’est une demande très chrétienne. Le mari doit rester avec la femme qu’il s’est choisie comme compagne pour la vie. Ce sont les liens sacrés du mariage. Celui qui les défait encourt le courroux divin. Nous allons donc demander un envoûtement premier degré. Elle ne veut pas sa mort ?

Henriette hésita. L’usage du pronom personnel troisième personne du singulier la troublait. Elle avait du mal à savoir à qui parlait Chérubine.

— Je ne veux pas sa mort physique, je veux qu’elle disparaisse de ma vie.

— Je vois, je vois…, psalmodia Chérubine, les yeux toujours fermés, passant et repassant ses mains sur sa poitrine comme si elle la massait.

— Euh…, demanda Henriette, qu’est-ce exactement un envoûtement premier degré ?

— Voilà, cette femme va se sentir très fatiguée, n’aura plus de goût à rien, plus de goût à l’acte sexuel, aux tartelettes aux fraises, aux bavardages, aux jeux avec ses enfants. Elle va faner sur pied comme une fleur coupée. Perdre sa beauté, son rire, son entrain. En un mot : dépérir lentement, avoir des pensées sombres et même suicidaires. Une fleur coupée, je peux pas dire mieux…

Henriette se demanda si c’était pour cette raison que l’appartement était rempli de fleurs en papier crépon. Une fleur par victime.

— Et mon mari reviendra ?

— L’ennui et le dégoût s’étendront à tout ce que touchera cette femme et, à moins qu’il soit animé d’un amour extraordinaire, plus fort que le sort, il se détournera d’elle.

— Parfait, dit Henriette en se rengorgeant sous son chapeau. J’ai besoin qu’il reste en forme pour faire tourner sa boîte et gagner de l’argent.

— On le protégera donc… Il faudra qu’elle m’apporte une photo de lui.

Ah ! Il allait falloir revenir ! La bouche d’Henriette se pinça en une grimace de dégoût.

— A-t-il des enfants avec cette femme ?

— Oui. Un fils.

— Elle veut qu’on le travaille lui aussi ?

Henriette hésita. Un bébé tout de même…

— Non. Je veux être débarrassée d’elle, d’abord…

— Parfait. Elle peut partir maintenant, je vais me concentrer sur la photo. Les effets seront immédiats. Le sujet va être englué dans une langueur, un malaise perpétuels, un mal de vivre, et perdra le goût à tout.

— Vous êtes sûre ? Bien sûre ?

— Elle pourra vérifier si elle en a les moyens… Chérubine n’échoue jamais.

Elle se retourna vers la statue en plâtre et joignit les mains en signe d’allégeance à la Vierge.

— L’homme marié ne doit pas quitter son épouse. Le sacrement du mariage est sacré. Elle verra, ajouta-t-elle en revenant vers Henriette. Elle saura me le dire… Elle a un moyen de vérifier l’efficacité du sort ?

Henriette pensa à la petite bonne qu’elle rencontrait au parc quand cette dernière promenait l’enfant et qu’elle soudoyait depuis plusieurs mois pour avoir des nouvelles du couple honni.

— Oui. Je pourrai, en effet, suivre les progrès de votre…

Elle voulait prononcer le mot « travail », mais n’y parvint pas. Elle se sentait oppressée dans cette atmosphère surchauffée où les meubles semblaient peu à peu se rapprocher et l’encercler.

— Ça fera six cents euros. En liquide. J’accepte les chèques pour les petites sommes, pour les grosses, je veux du liquide. Elle a compris ?

Henriette s’étrangla. Elle avait escompté que la sorcière lui prendrait deux cents, voire trois cents euros.

— C’est que je n’ai que trois cents euros sur moi…

— Pas de problème, elle me les donne et elle reviendra avec le reste quand elle apportera la photo du mari. Mais il faut revenir vite…, ajouta-t-elle avec une nuance de menace dans la voix. Parce que si je commence le travail…

Sa respiration se fit plus sifflante. Elle posa la main sur la poitrine, poussa un long soupir qui finit en un mugissement. Henriette tremblait. Elle se demandait si elle n’avait pas commis une grosse erreur en s’adressant à cette femme. Mais l’image de Marcel et de Josiane confits d’amour, béats dans leur grand appartement, balaya ses scrupules.

Elle avait sorti les billets placés dans son soutien-gorge et les avait déposés sur la table.

Ce jour-là, elle s’était retrouvée dans la rue, étourdie. Sans un sou. Elle avait dû faire un effort pour s’engager dans une bouche de métro et était rentrée chez elle, soucieuse. Il allait falloir qu’elle multiplie les journées à zéro euro pour payer Chérubine.

Trois semaines plus tard, elle s’était rendue au parc Monceau, à la recherche de la petite bonne qu’elle trouva sur un banc en train de lire une revue pendant que le marmot dans sa poussette était plongé dans la contemplation d’un papier tout collant de caramel.

— Bonjour…, avait-elle dit en s’asseyant à côté de la fille.

— Jour, avait répondu la fille levant les yeux de sa revue.

— Vous avez passé de bonnes fêtes ?

— Comme ci, comme ça…

— Tous mes vœux de bonne année, ajouta Henriette qui trouvait que la fille ne faisait pas beaucoup d’efforts pour engager la conversation.

— Merci. À vous aussi…

— Il fait quoi, là ? avait demandé Henriette en montrant le gamin du bout de son escarpin.

— C’est le papier de son Carambar, avait dit la fille, se penchant pour essuyer les joues du bébé maculées de caramel. Il adore les Carambar. Il se fait les dents avec…

— Il le dévore, on dirait ! s’exclama Henriette. Le caramel et le papier !

— Il essaie de lire la blague écrite dessus !

— Parce qu’il lit ?

— Ah ça ! Il en fait des merveilles, ce gosse-là ! J’en reviens pas. Sais pas à quoi ils pensaient quand ils l’ont fabriqué, mais ils devaient pas se raconter des fadaises !

Elle laissa la petite bonne parler de l’enfant, des progrès étonnants qu’il faisait chaque jour, de ses mines enjouées ou courroucées, de l’état de ses dents, de ses pieds, de ses selles bien moulées.

— Lui manque que la parole ! Et si vous voulez mon avis, ça va pas tarder !

Henriette essayait de paraître intéressée, écouta encore quelques anecdotes surprenantes de la part d’un enfant de cet âge, puis la coupa.

Elle n’allait pas commencer à s’attendrir devant un rejeton qui bavait sur un papier de Carambar.

— Et la mère ? Elle va bien ? Je ne la vois plus au parc…

— Ne m’en parlez pas ! Elle a le mal de vivre.

— Et ça se traduit comment ?

— Une langueur terrible.

— Comment ça ? Avec tout le bonheur qui vient d’entrer dans sa vie ?

— C’est à y rien comprendre ! dit la fille en secouant la tête. Elle passe ses journées au lit. Elle pleure tout le temps. Ça lui a pris un matin. Elle s’est réveillée, s’est assise sur son lit, a mis un pied à terre, m’a dit je crois bien que j’ai la grippe, je me sens faible, je vois tout tourner et elle s’est recouchée… et depuis, elle n’en finit pas de se traîner. Le pauvre monsieur sait plus quoi faire ! Il a des croûtes sur le crâne à force de se gratter la tête. Même le petit, il gazouille plus. Il est plongé dans ses lectures, il attrape tout ce qui lui tombe sous la main et je vous le dis, bientôt il lira tout seul ! Forcément, y a plus personne pour l’amuser, il s’ennuie, alors il lit !

Henriette écoutait, émerveillée. Elle en aurait baisé l’air qu’elle respirait. Ainsi ça marchait ! C’était comme la brûlure : Josiane allait disparaître par enchantement.

— Mon Dieu ! Mais c’est terrible ! fit-elle d’une voix qu’elle voulait pleine de compassion, mais qui hennissait de bonheur. Pauvre monsieur !

La fille opina et enchaîna :

— Il tourne en rond comme une bourrique. Elle reste couchée toute la journée, veut voir personne, veut même pas qu’on ouvre les rideaux, la lumière lui fait mal aux yeux. Jusqu’à Noël, ça allait encore. À Noël, elle s’est levée, elle a même reçu du monde, mais depuis c’est terrible !

Henriette lisait sur les lèvres de la fille son bulletin de victoire.

— Je dois tout faire. Le ménage, la cuisine, le linge et le gosse ! J’ai pas une minute à moi ! Sauf quand je sors le promener… là, je respire un peu, je peux lire un bouquin.

— Ça arrive parfois, vous savez, ces dépressions. On appelle ça le retour de couches. Enfin, de mon temps, on appelait ça comme ça.

— Elle refuse d’aller au docteur. Elle refuse tout ! Elle dit qu’elle a des papillons noirs qui volent dans sa tête. J’vous jure, c’est ses propres mots. Des papillons noirs !

— Mon Dieu ! soupira Henriette. À ce point-là !

— Puisque je vous le dis ! Ça m’arrange pas, moi. Et impossible de lui faire entendre raison ! Elle dit que ça va bien finir par passer. Ce qui va se passer, c’est qu’on va tous partir !

— Oh ! Pas lui quand même ! Il l’aime sa Josiane ! avait protesté Henriette qui avait du mal à contenir sa joie.

— Vous en connaissez beaucoup d’hommes qui endurent la maladie ? Quinze jours, oui, mais pas plus ! Là, ça fait des semaines que ça dure ! J’en donne pas cher de ce ménage. C’est dommage pour l’enfant. C’est toujours eux qui trinquent dans ces cas-là…

Ses yeux s’étaient abaissés sur le bébé qui les regardait intensément comme s’il essayait de comprendre ce qui se disait au-dessus de sa tête.

— Pauvre biquet, avait chuchoté Henriette. Il est si mignon ! Avec ses boucles rouges et ses gencives à vif.

Elle s’était baissée vers le marmot, avait voulu poser la main sur sa tête. Il avait poussé un cri strident, s’était raidi et avait reculé au fond de la poussette afin d’échapper à sa caresse. Pire : il avait joint ses pouces et ses deux index et avait brandi vers elle une sorte de losange menaçant en hurlant pour qu’elle s’éloigne.

— Oh, ben ça ! On dirait que vous êtes le diable ! Dans L’Exorciste, c’est comme ça qu’on éloigne le Malin !

— Mais non, c’est mon chapeau ! Il lui fait peur. Ça fait souvent ça avec les enfants.

— C’est sûr qu’il est bizarre. On dirait une soucoupe volante. Ça doit pas être pratique dans le métro !

Henriette se retint de la rembarrer. Est-ce que j’ai une tête à prendre le métro ? Sa bouche se tordit pour empêcher une réplique cinglante de s’échapper. Elle avait besoin de cette gamine.

— Allez, avait-elle dit en se levant, je vous laisse à votre lecture…

Elle avait glissé un billet dans le sac entrouvert de la fille.

— Oh ! Faut pas. Je me plains comme ça, mais ils sont bons pour moi…

Henriette s’en était allée, un sourire aux lèvres. Chérubine avait bien travaillé.

Tout cela coûtait de l’argent, c’est sûr, calculait Henriette en chemise de nuit, caressant sur sa cuisse sa brûlure rose et lisse, mais c’était aussi un investissement. Bientôt Josiane ne serait plus qu’une loque. Avec un peu de chance, elle deviendrait amère, agressive. Elle repousserait le père Grobz, le chasserait de son lit. Marcel, désemparé, reviendrait vers elle. Il pouvait être si benêt. Elle avait toujours été étonnée qu’un homme aussi redoutable en affaires puisse être aussi naïf en amour. Et puis, la petite bonne avait raison, les hommes n’aiment guère les malades. Ils les supportent un moment, puis se détournent.

Peut-être maintenant, se dit-elle en se glissant dans son lit, serait-il temps de passer à l’étape suivante de mon plan : me rapprocher de Grobz, faire semblant de discuter des termes du divorce, me montrer douce, compréhensive, faire preuve de repentir. Battre ma coulpe. L’endormir et le ferrer. Et cette fois-ci, il ne s’échapperait plus.

Et si ça ne marchait pas, il y aurait toujours le plan B. Iris était revenue à la vie, semblait-il. Elle avait eu un beau sourire triomphant quand elle était descendue du taxi. Plan A, plan B… Elle serait sauvée !


Gary et Hortense, dans un Starbucks café, savouraient un cappuccino. Gary était venu retrouver Hortense pendant sa pause-déjeuner ; ils regardaient à travers la vitrine passer les gens sur le trottoir en trempant leurs lèvres dans la mousse blanche et épaisse. C’était un de ces jours d’hiver que les Anglais appellent « glorieux ». What a glorious day ! se lancent-ils, le matin, en se saluant d’un large sourire satisfait comme s’ils en étaient personnellement responsables. Ciel bleu, froid vif, lumière éclatante.

Hortense aperçut un homme qui marchait tout en finissant de s’habiller d’une main et de manger un donut de l’autre. En retard ! En retard ! chantonna-t-elle en étudiant sa démarche de pingouin pressé. Il était si occupé qu’il ne vit pas la paroi transparente d’un abri de bus et la heurta de plein fouet. Sous le choc, il se plia en deux et lâcha tout ; Hortense éclata de rire et reposa la tasse qu’elle tétait doucement.

— Ben… On dirait que t’as la pêche ! déclara Gary d’un ton sinistre.

— Pourquoi ? Tu l’as pas, toi ? répondit Hortense sans quitter l’homme des yeux.

Il était maintenant à quatre pattes et tentait de rattraper le contenu de son attaché-case renversé sur le trottoir. Le flot des passants s’ouvrait pour l’éviter et se reformait aussitôt après l’obstacle franchi.

— Hier soir, j’ai été convoqué par ma grand-mère…

— Au Palais ?

Gary acquiesça. Le cappuccino avait dessiné une fine moustache blanche au-dessus de ses lèvres. Hortense l’effaça du doigt.

— Y avait une raison ? demanda-t-elle en suivant de l’œil l’homme agenouillé qui répondait au téléphone tout en essayant de refermer son attaché-case.

— Oui, elle dit que j’ai assez traîné, que je dois décider ce que je vais faire l’année prochaine. On est en janvier… C’est maintenant qu’on doit s’inscrire dans les universités…

— Et tu as répondu quoi ?

L’homme avait raccroché, il se préparait à se remettre debout quand il se mit à taper de toutes ses forces sur ses cuisses, sa poitrine avec un air de panique, les yeux roulant de tous côtés.

— Ben, rien justement. Tu sais, elle est impressionnante ! Tu te tiens à carreau devant elle…

Hortense se retint de rire. Qu’est-ce qu’il avait à présent ?

— Elle m’a donné le choix entre une académie militaire ou une université de droit, quelque chose comme ça. Elle m’a précisé que tous les hommes de la famille faisaient un passage dans l’armée, même ce vieux pacifiste de Charlie !

— Ils vont te raser la tête ! s’exclama Hortense, sans détacher les yeux du spectacle de la rue. Et tu vas porter un uniforme !

L’homme semblait avoir perdu son téléphone et était reparti à quatre pattes dans la foule le chercher.

— Je n’irai pas dans une académie militaire, je ne ferai pas l’armée et je n’étudierai pas le droit, le business ou quoi que ce soit d’autre !

— Ben, c’est clair au moins… Alors où est le problème ?

— Le problème, c’est la pression qu’elle va me mettre ! Elle lâche pas comme ça, tu sais.

— C’est à toi de décider, c’est ta vie ! Il faut que tu lui dises ce que toi, tu as envie de faire.

— De la musique… Mais je ne sais pas encore sous quelle forme. Pianiste. C’est un métier, pianiste ?

— Si tu es doué et travailles comme un enragé !

— Mon prof dit que j’ai l’oreille absolue, que je dois continuer, mais… Je sais pas, Hortense. Je sais pas. Ça ne fait que huit mois que je fais du piano. C’est angoissant de décider à mon âge de ce qu’on va faire toute une vie…

L’homme avait retrouvé son portable et, toujours accroupi, essayait de remettre le boîtier en place, tout en maintenant sa serviette coincée sous le bras, ce qui ne lui facilitait pas la tâche.

— Va te coucher, mon pauvre vieux, soupira Hortense, c’est pas ton jour !

— Merci beaucoup ! s’exclama Gary. On peut dire que tu trouves vite des solutions, toi !

— C’est pas à toi que je m’adressais ! Je parlais au mec dans la rue qui vient de tomber. T’as rien vu ?

— Je croyais que tu m’écoutais ! T’es vraiment incroyable, Hortense ! Tu te fous des gens !

— Mais non… J’ai juste commencé le feuilleton du mec dans la rue avant que tu ne te mettes à parler ! Bon, je ne le regarde plus, promis…

Juste un dernier coup d’œil : l’homme s’était redressé et cherchait quelque chose par terre. Il ne va pas ramasser son donut quand même ! Elle se hissa légèrement sur les fesses pour le suivre. L’homme scrutait le trottoir, aperçut le beignet un peu plus loin, contre un pied de l’abribus, se baissa, le ramassa, l’épousseta et le porta à sa bouche.

— Oh ! Le gros dégueulasse !

— Merci beaucoup, lâcha Gary en se levant. Tu fais chier Hortense !

Il ouvrit la porte du café et sortit, en la claquant.

— Gary ! cria Hortense, reviens…

Elle n’avait pas fini son cappuccino et hésitait à le laisser sur la table. C’était son déjeuner.

Elle se précipita dans la rue et chercha des yeux quelle direction Gary avait pris. Elle aperçut son large dos, sa haute taille qui tournait au coin de d’Oxford Street d’une pirouette furieuse. Elle le rattrapa et s’accrocha à son bras.

— Gary ! Please ! C’est pas de toi que je parlais quand j’ai dit « gros dégueulasse ! »

Il ne répondit pas. Il avançait à grandes enjambées et elle avait du mal à le suivre.

— Étant donné que tu fais dix-huit centimètres de plus que moi, tes enjambées sont donc dix-huit pour cent plus grandes que les miennes. Si tu continues à ce train-là, tu vas vite me semer et on ne pourra plus parler…

— Qui a dit que j’avais envie de parler ? maugréa-t-il.

— Toi, tout à l’heure.

Il resta muet et continua ses amples foulées, la traînant à son bras droit.

— Faut que je me roule par terre ? demanda-t-elle, essoufflée.

— Fais chier.

— L’argument est mince ! Elle a raison ta grand-mère, faudrait que tu reprennes des études, tu es en train de perdre ton vocabulaire.

— Tu m’emmerdes !

— C’est pas mieux !

Ils continuèrent à marcher. What a glorious day ! What a glorious day ! chantonnait Hortense dans sa tête. Ce matin, elle avait eu la meilleure note en classe de style et avait dessiné une boutonnière de belle allure pour le cours de cet après-midi. Les autres élèves allaient la détester. Si elle appréciait le style, elle ne négligeait pas la technique et se souvenait d’une phrase lue dans un journal : « Un styliste qui ne connaît pas la technique n’est qu’un illustrateur. »

— Je te donne jusqu’au coin de la rue pour changer d’humeur parce que au coin de la rue, nos chemins se séparent. Mon temps est précieux.

Il s’arrêta si brusquement qu’elle lui rentra dedans.

— Je veux faire de la musique, c’est la seule chose dont je sois sûr. Je ne fume pas, je ne bois pas, je ne me drogue pas, je ne pille pas les magasins à la recherche d’un look, je n’écoute pas mes cheveux pousser en attendant Dieu, je n’ai pas de goûts de luxe, mais je veux faire de la musique…

— Ben alors, dis-lui tout ça.

Il haussa les épaules et la regarda du haut de sa grande taille. Ses yeux s’arrêtèrent au-dessus d’elle et dessinèrent un toit de colère.

— Je sors le paratonnerre ou tu me foudroies tout de suite ? demanda-t-elle.

— Comme si c’était si simple ! dit-il en levant les yeux au ciel.

— Et ta mère, elle dit quoi ?

— Que je fais ce que je veux, que j’ai encore le temps…

— Et elle a bien raison !

Il s’était assis sur un muret et avait relevé le col de son caban. Il était émouvant, réfugié dans son grand col, avec des boucles de cheveux noirs qui tombaient sur ses yeux égarés. Elle vint s’asseoir à côté de lui.

— Écoute Gary, tu as le luxe de pouvoir faire ce que tu veux. Tu n’as pas de problèmes d’argent. Si toi, tu n’essaies pas de faire ce qui te passionne dans la vie, qui peut le faire ?

— Elle comprendra pas.

— Depuis quand laisses-tu quelqu’un d’autre décider de ta vie !

— Tu la connais pas. Elle lâche pas facile. Elle va faire pression sur maman qui va culpabiliser de ne pas s’occuper de moi « sérieusement » – il dessina des guillemets dans l’air – et va intervenir.

— Demande-lui de te faire confiance pendant un an…

— Mais un an, ça ne suffira pas ! Il faut bien plus de temps pour faire vraiment de la musique… Je vais pas suivre des cours de cuisine !

— Inscris-toi dans une école de musique. Une bonne école de musique. Une qui en impose.

— Elle ne voudra pas en entendre parler…

— Tu passeras outre !

— Plus facile à dire qu’à faire !

— C’est bizarre, jusqu’à aujourd’hui, je ne t’avais jamais imaginé en looser !

— Ah ! ah ! ah ! Très drôle !

Il inclina la tête comme pour dire vas-y piétine l’homme à terre, écrase-moi de ton mépris, tu es très forte à ce jeu-là.

— Tu renonces avant même d’avoir essayé. Puisque tu dis que c’est ta passion, prouve-lui que c’est sérieux et elle te fera confiance. Sinon c’est comme si tu jetais l’éponge avant même d’être monté sur le ring !

Leurs regards se croisèrent et se questionnèrent en silence.

— C’est comme ça que tu fais, toi ? demanda-t-il en ne la lâchant pas des yeux comme si sa réponse pouvait changer sa vie.

— Oui.

— Et ça marche ?

Elle en avait la chair de poule tellement il la regardait sérieusement.

— Pour tout. Mais faut bosser. Je voulais mon bac avec mention, je l’ai eu, je voulais venir à Londres, je suis venue à Londres, je voulais faire cette école, j’ai été prise et je vais devenir une grande styliste, peut-être même une grande couturière. Personne ne m’a fait dévier de ma route d’un centimètre parce que j’ai décidé que personne ne le ferait. Je me suis fixé un but, c’est assez simple, tu sais. Quand tu décides sérieusement quelque chose, tu réussis toujours à l’avoir. Suffit d’en être convaincu et tu convaincs tous les autres. Même une reine !

— Y a d’autre chose que tu t’es juré d’avoir ? demanda-t-il sentant que le moment était précieux, qu’elle avait baissé la garde.

— Oui, répondit-elle sans trembler, sachant exactement ce à quoi il faisait allusion mais refusant de répondre.

Ils ne se quittaient pas des yeux.

— Comme quoi ?

— Not your business !

— Si. Dis-moi…

Elle secoua la tête.

— Je te le dirai quand j’aurai atteint mon but !

— Parce que tu l’atteindras, bien sûr.

— Bien sûr…

Il eut un petit sourire énigmatique comme s’il concédait qu’elle pouvait avoir raison, mais que l’affaire n’était pas encore réglée. Loin de là. Il y avait encore quelques formalités à remplir. Il y eut ensuite une minute de grande solennité qui les entraîna dans un domaine où ils n’étaient encore jamais entrés : celui de l’abandon. Ils se mangeaient l’intérieur de l’âme, le velouté du cœur et pouvaient dire, sauf qu’ils ne prononçaient pas les mots, exactement ce à quoi ils pensaient. Ils se le dirent dans les yeux. Comme si ça n’existait pas ou que ça ne devait pas exister encore. Ils dansèrent deux pas de tango avec ce velouté du cœur, s’embrassèrent doucement sur la bouche de leurs âmes, puis retombèrent dans les klaxons de la rue et les passants qui perdaient leur donut en courant.

— Bon, récapitulons, dit Hortense étourdie par ces confidences muettes. Tu vas d’abord te trouver une bonne école de musique. Tu feras ce qu’il faut pour te faire accepter. Tu vas travailler, travailler…

Il la suivait des yeux et écoutait son avenir.

— Après, tu affrontes ta grand-mère et tu emportes le morceau… Tu auras des arguments, tu te seras bougé le cul pour lui prouver que c’est une passion. Pas un passe-temps. Ça l’impressionnera, elle t’écoutera. Tu es trop nonchalant, Gary.

— C’est ce qui fait mon charme ! plaisanta-t-il en ouvrant ses grands bras, en les faisant planer au-dessus d’elle pour poursuivre leur tango muet.

Elle s’écarta, reprit sérieuse :

— À dix-neuf ans, oui. Mais dans dix ans, tu seras un vieux charmeur inutile et désabusé. Alors prends-toi en main, prouve aux autres qu’ils ont raison de te faire confiance…

— Y a des fois où j’ai envie de rien. Juste d’être un écureuil qui sautille dans Hyde Park…

Un petit vent froid s’était levé et il avait le bout du nez qui rougissait. Il enfonça ses mains dans ses poches comme s’il voulait les crever, racla le sol du bout de ses chaussures, poursuivit un moment ce qui semblait être un long monologue intérieur. Elle l’observait, amusée. Ils se connaissaient depuis si longtemps ; il n’y avait personne dont elle était aussi proche. Elle se rapprocha, passa une main sous son bras, posa la tête sur son épaule.

— Tu ne lâches jamais, toi ! grogna-t-il.

Elle releva la tête vers lui et lui sourit.

— Jamais ! Et tu sais pourquoi ?

— …

— Parce que j’ai pas peur. Toi, tu meurs de trouille. Tu te dis que dans la musique, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus et tu as peur de ne pas être élu…

— Pas faux…

— Ta peur t’empêche de passer à l’action. Et elle empêchera ton rêve de se transformer en réalité.

Il l’écoutait, ému, presque effrayé par la justesse de ses propos.

— Tu veux qu’on aille au cinéma, ce soir ? demanda-t-il pour retrouver la légèreté de l’air.

— Non. Faut que je bosse. J’ai un travail à rendre demain.

— Tu bosses toute la soirée ?

— Oui. Mais en fin de semaine, si tu veux, je serai plus libre.

— Je te dois combien pour la consultation ?

— Tu me paieras ma place de ciné.

— D’accord.

Hortense regarda sa montre et poussa un cri.

— Zut ! Je vais être en retard !

— Tu es comme ta mère, tu dis jamais merde !

— Merci du compliment !

— Mais c’est un beau compliment. J’aime bien ta mère !

Elle ne répondit pas. Chaque fois qu’on lui parlait de sa mère, elle se refermait. Il la raccompagna jusqu’à l’entrée de son école.

— Tu sais ce qu’elle a dit d’autre ma grand-mère ?

— Elle t’a donné ton rang d’accession au trône ?

No way. Je veux être musicien, je te dis !

Hortense eut un petit sourire qui semblait dire « bonne réplique » et accéléra le pas.

— Elle m’a parlé de mes conquêtes sentimentales, c’est comme ça qu’elle appelle les grosses cochonnes que je me tape, et elle m’a dit avec son air de royale délicatesse… « Mon cher Gary, quand on donne son corps, on donne son âme. »

— Impressionnante !

— Réfrigérante, oui ! Tu baises plus jamais, après une réplique comme ça !

— Arrête de te plaindre ! T’es un privilégié. L’oublie jamais. Y a pas beaucoup de mecs qui sont les petits-fils de la reine ! En plus, tu as tous les avantages : tu es royal et personne ne le sait. Alors shut up !

— Heureusement qu’on le sait pas ! T’imagines ma vie, traqué par les paparazzi ?

— Moi, ça m’irait très bien. Je serais sur toutes les photos et je deviendrais célèbre ! Je lancerais ma marque en un clin d’œil !

— Compte pas là-dessus ! Je partirais sur une île déserte et tu me verrais plus jamais !

Ils étaient arrivés devant l’école d’Hortense à Piccadilly Circus. Elle lui plaqua un rapide baiser sur la joue et le quitta.

Gary la regarda disparaître dans le flot d’étudiants qui s’engouffraient à l’intérieur du bâtiment. Cette fille avait l’art de régler les problèmes. Elle ne s’encombrait pas d’états d’âme. Des faits, des faits, rien que des faits ! Elle avait raison. Il allait se mettre en quête d’une école. Il apprendrait le solfège et ferait des gammes. Hortense lui avait donné un coup de pied dans le derrière et un coup de pied dans le derrière vous fait toujours avancer. Et gomme les idées noires. Il n’avait plus l’impression de porter sa vie comme un fardeau mais de l’avoir posée sur le trottoir et de la considérer d’un œil détaché. Comme une chose à laquelle il allait imprimer une direction, nord, sud, est, ouest. Il n’avait plus qu’à choisir. Une vague d’allégresse l’emporta et il se sentit voler après Hortense pour l’embrasser. Il cria « Hortense, Hortense », mais elle avait disparu.

Il se retourna vers la rue, les passants, les feux rouges, les voitures, les motos et les bicyclettes et eut envie de les prendre à partie.

« What a glorious day ! » lança-t-il en apercevant un bus rouge à deux étages qui se détachait, majestueux sur le ciel bleu. Bientôt il serait remplacé par un bus à un seul étage, mais ce n’était pas grave, la vie continuerait parce que la vie était belle, qu’il allait la prendre en main et décharger tout ce barda noir qu’il trimballait parfois sur le dos.


En première heure, c’était un cours d’histoire de l’art.

Le professeur, un homme tout gris au teint ivoire, avait un débit lent, traînant et un petit ventre rond qui pointait sous un gilet bordeaux. Son col de chemise était un col de radin. Il faudrait mettre de l’ampleur dans le col, dans les manches, dans les basques, observait Hortense en dessinant des croquis sur sa feuille blanche. Souffler sur lui le vent du grand large. Il expliquait comment l’art et la politique parfois marchaient main dans la main et parfois tiraient à hue et à dia. Il demanda à la classe somnolente quand étaient nés les premiers partis politiques.

— Dans le monde ? demanda Hortense en relevant la tête de son cahier.

— Oui, mademoiselle Cortès. Mais plus précisément en Angleterre, car les premiers partis ne vous en déplaise sont nés en Angleterre. Vous n’avez pas l’apanage de la démocratie, malgré votre Révolution française.

Hortense n’en avait aucune idée.

— En Angleterre, reprit-il en tirant sur les pointes de son gilet. Au XVIIe siècle. Il y eut d’abord ce qu’on appelait des « agitateurs » qui haranguaient les hommes dans les armées, puis, en 1679, une querelle opposa les parlementaires et les grands du royaume. Les débats devinrent vifs, ils s’insultaient en se traitant de « tories », voleurs de bétail, et de « whigs », bandits de grand chemin. Ces insultes restèrent et c’est ainsi que naquirent les noms des deux grandes formations politiques anglaises. Plus tard, en 1830, le premier parti politique fut fondé, il s’agit du parti conservateur, le premier parti européen et, on peut le dire, du monde…

Il s’arrêta, satisfait. Sa main tapota son petit ventre rond. Hortense prit un crayon et entreprit de le rhabiller avec panache. Un homme si cultivé se devait d’être élégant. Elle se mit à dessiner une chemise pour homme : le col, les manches, les boutons, la coupe, la forme longue, avec pans réguliers, irréguliers.

Elle pensa au torse de Gary et gribouilla un torse juvénile dans un col de caban. Gary royal. Gary poursuivi par des paparazzi. Elle dessina des chemises de voyou dans des blousons étroits, y ajouta en souriant des lunettes noires. Gary à Buckingham, dans une réception, face à la reine ? Elle esquissa une chemise de smoking romantique avec de multiples plis. Pas trop larges, les plis. La pointe de son crayon cassa, faisant un pâté sur la feuille blanche. « Mince ! » laissa-t-elle échapper. « Tu es comme ta mère, tu dis jamais merde ! » Elle avait du mal avec sa mère. Son amour pesait des tonnes. Le désir de vouloir tout donner à l’enfant qu’on aime empoisonne l’amour. Enferme l’enfant dans une gratitude obligée, une reconnaissance mièvre. Ce n’était pas de la faute de sa mère, mais c’était lourd à porter.

L’émotion était un luxe qu’elle ne pouvait s’offrir. À chaque fois qu’elle était sur le point de succomber, elle bloquait tout. Clic, clac, elle fermait les écoutilles. Et ainsi, elle continuait à être de bon conseil pour elle-même. Elle restait sa meilleure amie. C’est le problème avec les émotions, elles vous torpillent. Vous éparpillent en mille morceaux. Vous tombez amoureuse et, tout à coup vous vous trouvez trop grosse, trop maigre, trop petits seins, trop gros seins, trop basse sur pattes, trop haute sur pattes, trop grand nez, trop petite bouche, dents jaunes, cheveux gras, stupide, ricanante, collante, ignare, moulin à paroles, muette. Vous n’êtes plus votre meilleure amie.

En revenant de faire des courses avec sa mère, alors qu’elles tendaient le bras pour héler un taxi, elles avaient aperçu un escargot réfugié sur le bord de l’avenue, rétracté sous sa coquille, tentant de passer inaperçu sous une feuille morte. Sa mère s’était penchée, l’avait ramassé et lui avait fait traverser l’avenue. Hortense s’était aussitôt murée dans une réprobation muette.

— Mais qu’est-ce que tu as ? avait demandé Joséphine, à l’affût de la moindre humeur passant sur le visage de sa fille. Tu n’es pas contente ? Je croyais te faire plaisir en t’offrant une journée de shopping…

Hortense avait secoué la tête, exaspérée.

— T’es obligée de t’occuper de tous les escargots que tu rencontres ?

— Mais il se serait fait écraser en traversant !

— Qu’est-ce que t’en sais ? Peut-être qu’il a mis trois semaines pour franchir la chaussée, qu’il se reposait, soulagé, avant d’aller retrouver sa copine et toi, en dix secondes, tu le ramènes à son point de départ !

Sa mère l’avait regardée, interdite. Des larmes étaient montées dans ses yeux paniqués. Elle avait couru rechercher l’escargot, manquant se faire écraser. Hortense l’avait rattrapée par la manche et poussée dans un taxi. C’était le problème avec sa mère. L’émotion lui brouillait la vue. Son père, aussi. Il avait tout pour réussir, mais se liquéfiait dès qu’il était confronté à un soupçon d’adversité, à un nuage d’hostilité. Il suait à grosses gouttes. Elle souffrait, petite fille, lors des déjeuners chez Iris ou chez Henriette, quand elle voyait apparaître les premiers signes d’angoisse. Elle joignait les mains sous la table pour que l’inondation s’arrête, souriait, inerte. Les yeux tournés vers l’intérieur pour ne pas voir.

Alors elle avait appris. À bloquer sa transpiration, à bloquer ses larmes, à bloquer le carré de chocolat qui allait lui faire prendre un gramme, à bloquer la glande sébacée qui se transformerait en bouton, le sucre du bonbon qui deviendrait carie. Elle bloquait toutes les entrées de l’émotion. La fille qui voulait devenir sa meilleure copine, le garçon qui la raccompagnait et essayait de l’embrasser. Elle ne voulait courir aucun danger. Chaque fois qu’elle risquait de se laisser aller, elle pensait au front dégoulinant de son père et l’émotion s’arrêtait net.

Alors qu’on ne lui dise surtout pas qu’elle ressemblait à sa mère ! C’était le travail de toute sa vie qu’on remettait en cause.

Elle ne se maîtrisait pas uniquement par dégoût de l’émotion, elle le faisait aussi pour l’honneur. L’honneur perdu de son père. Elle voulait croire à l’honneur. Et l’honneur, elle en était sûre, n’avait rien à voir avec les émotions. À l’école, quand elle avait étudié Le Cid, elle s’était jetée à corps perdu dans les tourments de Rodrigue et de Chimène. Il l’aime, elle l’aime, c’est de l’émotion, ça les rend flageolants et pleutres. Mais il a tué son père, elle doit se venger, leur honneur est en jeu et ils se redressent. Corneille était bien clair là-dessus : l’honneur grandit l’homme. L’émotion le courbe. Le contraire de Racine. Racine l’insupportait. Bérénice lui tapait sur les nerfs.

L’honneur était une denrée rare. La compassion avait remplacé l’honneur. On avait interdit les duels. Elle aurait adoré se battre en duel. Provoquer celui ou celle qui lui manquait de respect. Trucider d’un coup de lame l’offenseur. Avec qui, dans cette classe endormie, aimerais-je croiser l’épée ? se demanda-t-elle en survolant l’assistance.

Elle aperçut, sur sa gauche, le profil de sa colocataire. Agathe avait enfoui sa tête dans son bras comme si elle prenait des notes, mais elle somnolait. De face, on pouvait la croire absorbée par le cours professoral, mais de côté, on voyait bien qu’elle dormait. Elle était rentrée à quatre heures du matin. Hortense l’avait entendue vomir dans la salle de bains. Elle ne se battrait jamais, celle-là. Elle rampait. Laissait des nains rastaquouères lui dicter leur loi. Presque chaque soir, ils venaient la chercher. Ils n’appelaient même plus pour la prévenir. Ils arrivaient, aboyaient « allez ! Habille-toi, on sort ! » et elle les suivait. Je ne peux pas croire qu’elle soit amoureuse de l’un d’eux. Ce sont des gnomes vulgaires, brutaux, suffisants. Ils ont une drôle de voix avec des charbons ardents, une voix qui vous prend à la gorge, vous brûle le visage, vous fait courir des frissons dans tout le corps. Elle les évitait, mais s’entraînait aussi à ne pas laisser la peur l’envahir quand elle les croisait. Elle les maintenait à distance, imaginait un kilomètre entre elle et eux. C’était un exercice difficile car ils étaient terrifiants malgré leurs sourires forcés.

Pourtant cette fille était douée. C’était une modéliste très inspirée, une styliste qui ne dessinait pas, mais trouvait d’instinct la ligne du vêtement, ses découpes. Ajoutait le petit détail qui allait affiner la taille, allonger la silhouette. Elle savait travailler une toile. Elle ne savait pas le goût de l’effort et du travail. Elles avaient été retenues toutes les deux, sur cent cinquante candidates, pour un stage chez Vivienne Westwood. Une seule serait prise. Hortense comptait bien que ce soit elle. Il y avait encore un entretien à passer. Elle s’était documentée sur l’histoire de la marque, afin de saupoudrer l’entretien de ces petits détails qui lui donneraient l’avantage. Agathe n’y avait sûrement pas pensé. Elle était trop occupée à sortir, danser, boire, fumer, se déhancher. Et vomir.

Story of her life, pensa Hortense en dessinant le dernier bouton de la chemise blanche de smoking de Gary dînant à Buckingham Palace.


— Tu ne veux pas aller à Londres ?

Zoé secoua la tête, en baissant les yeux.

— Tu ne veux plus jamais aller à Londres ?

Zoé émit un long soupir qui disait non.

— Tu t’es disputée avec Alexandre ?

Le regard de Zoé glissa sur le côté. Aucun indice sur son visage ne permettait de savoir si elle était en colère, malheureuse ou menacée par un danger.

— Mais parle, Zoé ! Comment veux-tu que je devine ? s’énerva Joséphine. Avant, tu faisais des bonds de joie quand tu partais pour Londres, maintenant tu ne veux plus y aller ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

Zoé lança un regard furieux à sa mère.

— Il est huit heures moins cinq. Je vais être en retard à l’école.

Elle prit son cartable, l’installa sur son dos, serra les courroies, ouvrit la porte d’entrée. Avant de sortir, elle se retourna et menaça :

— Et tu rentres pas dans ma chambre ! Interdit !

— Zoé ! Tu ne m’as même pas fait un baiser ! continua Joséphine en regardant disparaître le dos de sa fille.

Elle courut dans l’escalier, descendit les marches quatre à quatre, rattrapa Zoé dans le hall de l’immeuble. Elle se vit dans la glace : en pyjama avec un sweat-shirt que lui avait offert Shirley et qui disait : MORT AUX GLUCIDES. Elle eut honte quand elle croisa le regard de Gaétan Lefloc-Pignel qui avait rejoint Zoé. Elle tourna les talons et s’engouffra dans l’ascenseur. Elle heurta une jeune femme blonde qui n’avait pas l’air en meilleure forme qu’elle.

— Vous êtes la maman de Gaétan ? demanda-t-elle, heureuse de faire la connaissance de madame Lefloc-Pignel.

— Il avait oublié sa banane pour la récréation. Il a des baisses de tension parfois, il lui faut du sucre. Alors je me suis dépêchée pour le rattraper et… J’ai pas eu le temps de m’habiller, je suis sortie comme ça.

Elle avait posé un imperméable sur sa chemise de nuit et était pieds nus.

Elle se frottait les bras, évitant le regard de Joséphine.

— Je suis contente de vous connaître. Je ne vous rencontre jamais…

— Oh ! c’est mon mari, il n’aime pas que je…

Elle s’arrêta comme si on pouvait l’entendre.

— Il serait furieux de me voir pas habillée, dans l’ascenseur !

— Je ne vaux pas mieux que vous, s’exclama Joséphine. J’ai couru après Zoé. Elle est partie sans m’embrasser ; j’aime pas commencer ma journée sans un baiser de ma fille…

— Moi non plus ! soupira madame Lefloc-Pignel. C’est doux, les baisers d’enfants.

Elle ressemblait à une enfant. Chétive, pâle, deux grands yeux bruns peureux. Elle baissait le regard et tremblait en serrant les pans de son imperméable. L’ascenseur s’arrêta et elle sortit de l’ascenseur en disant plusieurs fois au revoir, en retenant la lourde porte. Joséphine se demanda si elle voulait lui confier quelque chose. Des mèches blondes s’échappaient de ses cheveux tressés en deux nattes fines. Elle jetait des regards inquiets à droite et à gauche.

— Vous voulez monter prendre un café chez moi ? demanda Joséphine.

— Oh, non ! Ce ne serait pas…

— On pourrait faire connaissance, parler des enfants… On vit dans le même immeuble et on ne se connaît pas.

Madame Lefloc-Pignel avait recommencé à se frotter les bras.

— J’ai ma liste de choses à faire. Il ne faut pas que je sois en retard…

Elle parlait comme si elle était terrorisée à l’idée d’oublier quelque chose.

— Vous êtes très gentille. Une autre fois, peut-être…

Elle retenait toujours la porte de l’ascenseur de son bras maigre.

— Si vous voyez mon mari, ne lui dites pas que vous m’avez aperçue comme ça, en négligé… Il est trop… Il est très à cheval sur l’étiquette !

Elle eut un petit rire gêné, se frotta le nez contre son coude, cachant son visage dans la manche de l’imperméable.

— Gaétan est très mignon. Il vient parfois sonner à la maison…, tenta Joséphine.

Madame Lefloc-Pignel la regarda, effrayée.

— Vous ne le saviez pas ?

— Parfois je fais des siestes l’après-midi…

— Je ne connais pas bien vos deux autres enfants, Domitille et…

Madame Lefloc-Pignel haussa les sourcils, hésita comme si elle cherchait elle aussi le nom de son fils aîné. Joséphine répéta :

— Mais Gaétan est très mignon…

Elle ne savait plus quoi dire. Elle aurait bien aimé qu’elle relâchât la porte de l’ascenseur. Il faisait froid et le sweat-shirt MORT AUX GLUCIDES n’était pas très épais.

Finalement, comme à regret, madame Lefloc-Pignel laissa la porte se refermer. Joséphine lui fit un petit geste amical de la main. Elle doit prendre des tranquillisants. Elle tremble comme une feuille, sursaute au moindre bruit. Ce ne doit pas être une compagne très agréable, ni une mère très présente. Elle ne l’apercevait jamais à l’école, ni à la supérette du quartier. Où va-t-elle faire ses courses ? Puis elle se ravisa. Elle fait peut-être comme moi qui retourne à l’Intermarché de Courbevoie. Une habitude que j’ai gardée de mon ancienne vie. Elle avait toujours sa carte de fidélité. Antoine aussi en avait une. Deux cartes sur un seul compte. C’était encore un lien qu’elle gardait avec lui.

Elle rentra chez elle et décida d’aller courir. Elle passa devant la chambre de Zoé et poussa la porte. Elle n’entra pas. Une promesse est une promesse. Une nouvelle lettre était arrivée. Avec l’écriture d’Antoine. Elle l’avait tendue à Zoé qui s’était enfermée dans sa chambre pour la lire. Elle avait entendu le double tour de clé qui signifiait qu’il ne fallait pas la déranger. Joséphine n’avait posé aucune question.

Zoé restait enfermée dans sa chambre avec Papaplat. Joséphine collait l’oreille à la porte et entendait Zoé lui demander son avis sur une règle de grammaire ou un problème de maths, une jupe, un pantalon. Elle faisait les questions et les réponses. Disait « mais oui, que je suis bête, tu as raison ! » et elle éclatait de rire. D’un rire forcé, qui bouleversait Joséphine.

Le soir, Zoé dînait en silence, fuyant son regard, ses questions.

« Mais qu’est-ce que je peux faire ? » se demandait Joséphine en courant autour du lac, ce matin-là. Elle avait parlé aux professeurs de Zoé, mais non, lui avait-on répliqué, tout va bien, elle participe, joue dans la cour, rend ses devoirs propres et bien faits, apprend ses leçons. Madame Berthier lui manquait. Elle aurait aimé se confier à elle.

L’enquête sur sa mort n’avançait pas. Joséphine était retournée voir le capitaine Gallois. Aimable comme une circulaire administrative.

— Nous avons très peu d’éléments. Je vous mentirais si je prétendais le contraire…

Cette femme avait une manière très désagréable de s’adresser à elle.

Elle boucla un premier tour de lac et en entama un second. Elle aperçut l’inconnu qui venait à sa rencontre, les mains dans les poches, son bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils. Il la croisa sans la regarder.

Il fallait qu’elle se souvienne exactement quand avait commencé la métamorphose de Zoé. Le soir de Noël. Pendant les cadeaux, elle était encore gaie, elle faisait le clown. C’est l’entrée en scène de l’effigie de son père qui avait tout déclenché. À partir de ce moment-là, à partir du moment où Antoine a été assis parmi nous, Zoé s’est désolidarisée. Comme si elle prenait le parti de son père contre moi… Mais pourquoi ? Mince ! pesta Joséphine, c’est quand même lui qui est parti avec sa manucure ! Il faudrait qu’elle appelle Mylène. Elle n’avait pas eu le temps. Pas le temps ou pas envie ? Elle hésitait à se confier à Mylène. Ne savait pas pourquoi. Je ne suis pas de ces femmes qui tapent sur les cuisses de leur rivale et deviennent leur meilleure copine. Elle s’arrêta. Elle avait trop forcé dans la petite côte avant l’embarcadère pour l’île.

Elle s’étira, lança les bras en l’air, plongea la tête en bas, tira sur les bras, sur les jambes. Il lui manquait. Il lui manquait. Il revenait tout le temps. Il se glissait dans sa tête, prenait toute la place. Reviens, supplia-t-elle tout bas, reviens, on vivra en clandestins, on se cachera, on volera des instants de bonheur en attendant que le temps passe, qu’Iris guérisse, que les filles grandissent. Les filles ! Peut-être que Zoé savait. Les enfants savent de nous des choses que nous ignorons, nous-mêmes. On ne peut pas leur mentir. Peut-être que Zoé sait que j’ai embrassé Philippe ? Elle sent le goût de ses baisers quand je me penche vers elle.

Elle se redressa. Se massa les jambes, les mollets. S’étira encore une fois. Il faut que je lui parle. Que je la confesse.

Elle fit quelques pas. Réfléchit en trottinant. Elle avançait, absorbée par sa réflexion, quand elle entendit crier son nom :

— Joséphine ! Joséphine !

Elle se retourna. Luca venait vers elle. Les bras ouverts, un grand sourire sur le visage.

— Luca ! s’écria-t-elle.

— Je savais que je vous trouverais là. Je connais vos habitudes !

Elle le dévisagea comme pour s’assurer que c’était bien lui.

— Vous allez bien, Joséphine ?

— Oui. Et vous, vous allez mieux ?

Il la regarda en souriant.

— Joséphine ! Il faut qu’on parle. On ne peut pas rester sur ce malentendu.

— Luca…

— Je suis désolé pour l’autre fois. J’ai dû vous blesser, mais je ne voulais pas vous faire du mal ni me moquer.

Elle secouait la tête, essuyait la sueur qui coulait sur son front, écartait ses cheveux collés sur son visage.

— Vous permettez que je vous offre un café ?

Elle rougit et refusa son bras.

— C’est que je suis toute collante, j’ai couru et…

Joséphine n’en revenait pas : Luca, l’homme le plus indifférent du monde, lui courait après ! Elle sentit ses genoux flageoler. Elle n’était pas habituée à susciter des passions. Ne savait pas comment se comporter. D’un côté, elle lui était reconnaissante. Elle se sentait importante, séduisante. D’un autre côté, elle le regardait et se disait qu’il était beau comme un bout de bois mort. Ils se dirigèrent vers la buvette près du lac. Luca commanda deux cafés et les posa devant elle. Elle serra les genoux, ramena les pieds sous sa chaise et se prépara.

— Vous allez bien, Joséphine ?

— Oui, ça va…

Elle n’était pas très douée pour tenir les hommes à distance. Elle n’en avait pas l’habitude. Elle préférait le laisser parler.

— Joséphine, j’ai été injuste envers vous…

Elle fit un geste de la main pour l’excuser.

— Je me suis mal conduit.

Elle le regarda en pensant que beaucoup de gens se conduisaient mal avec ceux qui les aimaient. Il n’était pas le seul.

— Je voudrais qu’on oublie tout ça…

Il leva vers elle un regard sincère.

— C’est que…, bafouilla-t-elle.

Elle ne savait pas quoi dire. C’est que c’est trop tard, c’est que c’est fini, c’est que depuis il y en a eu un autre qui…

— Je ne suis pas très habituée aux choses de l’amour. Je suis un peu cruche…

Elle ajouta, à voix basse :

— Vous le savez bien, d’ailleurs…

— Vous me manquez, Joséphine. Je m’étais habitué à vous, à votre présence, à votre attention délicate, généreuse…

— Oh ! s’exclama-t-elle, surprise.

Pourquoi ne lui avait-il pas dit ces mots, avant ? Quand il était encore temps. Quand elle désespérait de les entendre. Elle le regarda, désemparée. Il lut la désolation dans son regard.

— Vous n’éprouvez plus rien pour moi ? C’est ça ?

— C’est que j’ai tellement attendu un signe de vous que… je crois que je me suis…

— Que vous vous êtes lassée ?

— Oui, en quelque sorte…

— Ne dites pas que c’est trop tard ! déclara-t-il, enjoué. Je suis prêt à tout… pour que vous me pardonniez !

Joséphine était à la torture. Elle essaya d’attraper un bout d’amour, un fil qu’elle pourrait tirer, pincer, froncer, ourler, broder pour en faire un gros pompon. Elle plongea dans le regard de Luca, plongea les yeux grands ouverts, chercha, chercha. Ça ne pouvait pas s’évanouir comme ça ! Elle guetta un bout de fil dans ses yeux, sur sa bouche, dans l’échancrure de sa manche, j’aimais m’y blottir quand on dormait ensemble, j’apercevais son bras qui me retenait, j’étais émue, je fermais les yeux pour retenir cette image. Elle chercha, chercha, mais ne trouva pas le début d’un fil. Elle remonta à la surface, bredouille.

— Vous avez raison, Joséphine. Ce n’est pas un hasard si je me retrouve tout seul à mon âge. Je n’ai jamais été capable de garder quelqu’un ! Vous, au moins, vous avez vos filles…

Joséphine se remit à penser à Zoé. Elle ferait comme Luca. Elle se mettrait à nu devant elle et lui dirait parle-moi, je suis nulle en expression d’amour, mais je t’aime tant que si tu ne m’embrasses plus le matin, je ne peux plus respirer, je ne sais plus mon nom, je perds le goût de la première tartine, le goût de mes recherches, le goût de tout.

— Mais vous avez votre frère. Il a besoin de vous…

Il la regarda comme s’il ne comprenait pas. Fronça les sourcils. Chercha à qui elle faisait allusion, puis se reprit et ricana :

— Vittorio !

— Oui, Vittorio… Vous êtes son frère, vous êtes aussi la seule personne vers qui il peut se tourner !

— Oubliez Vittorio !

— Luca, je ne peux pas oublier Vittorio. Il a toujours été entre nous.

— Oubliez-le, je vous dis !

Sa voix était pleine d’ordres et de colère. Elle recula, surprise par son changement de ton.

— Il fait partie de notre histoire. Je ne peux pas l’oublier. J’ai vécu avec lui puisque je vous ai…

— Puisque vous m’avez aimé… C’est ça, Joséphine ? Autrefois. Il y a longtemps…

Elle baissa la tête, gênée. Ce n’était pas de l’amour, ça s’était enfui si vite.

— Joséphine… S’il vous plaît…

Elle se détourna. Il n’allait pas la supplier. C’était embarrassant.

Ils restèrent un long moment, silencieux. Il jouait avec le sachet de sucre, l’écrasait de ses longs doigts, le pressait, le roulait, l’aplatissait.

— Vous avez raison, Joséphine. Je suis un boulet. J’entraîne tout le monde vers le bas.

— Non, Luca. Ce n’est pas ça.

— Si, c’est exactement ça.

Leurs cafés étaient froids. Joséphine grimaça.

— Vous en voulez un autre ? Ou autre chose ? Un jus d’orange ? Un verre d’eau ?

Elle refusa d’un geste de la main. Arrêtez, Luca, supplia-t-elle en silence, arrêtez. Je ne veux pas que vous deveniez cet homme suppliant, servile.

Il tourna son regard vers le lac. Aperçut un chien qui s’ébrouait et sourit.

— C’est ce jour-là que tout a commencé… N’est-ce pas ? Ce jour où je ne vous ai pas écoutée…

Elle ne répondit pas et suivit le chien des yeux. Son maître lui avait renvoyé sa balle dans le lac et il plongeait pour la chercher. Le maître attendait, fier de sa science de dresseur, fier de pouvoir claquer des doigts et que l’animal lui obéisse. Il cherchait dans le regard des gens autour de lui la reconnaissance de ce pouvoir-là.

— Vous savez ce qu’on va faire, Joséphine ?

Il s’était redressé, l’air déterminé.

— Je vais vous laisser une clé de chez moi et…

— Non ! protesta Joséphine, effrayée de la responsabilité qu’il allait lui donner.

— Je vais vous laisser une clé de chez moi et quand vous m’aurez pardonné mon indifférence, ma muflerie, vous viendrez et je vous attendrai…

— Luca, il ne faut pas…

— Si. Je n’ai jamais fait ça. C’est une preuve d’a…

Elle écouta le mot qu’il faillit dire. Mais il ne le prononça pas.

— Une preuve d’attachement…

Il se leva, chercha une clé dans sa poche. La posa sur la table à côté du café froid. Déposa un baiser sur les cheveux de Joséphine et répéta :

— Au revoir, Joséphine.

Elle le regarda partir, prit la clé. Elle était encore chaude. L’enferma dans sa main comme la preuve inutile d’un amour défunt.


Zoé ne voulut pas parler.

Joséphine l’attendait à son retour de l’école. Elle dit à sa fille, ma chérie, il faut qu’on s’explique. Je suis prête à tout entendre. Si tu as fait quelque chose que tu regrettes ou dont tu as honte, dis-le-moi, on en parlera et je ne me mettrai pas en colère parce que je t’aime plus que tout.

Zoé posa son cartable dans l’entrée. Enleva son manteau. Alla à la cuisine. Se lava les mains. Prit un torchon. S’essuya les mains. Coupa trois tartines de pain. Les beurra. Rangea le beurre dans le Frigidaire. Le couteau dans le lave-vaisselle. Préleva deux barres de chocolat noir aux amandes. Plaça le tout sur une assiette. Revint chercher son cartable dans l’entrée et, sans écouter Joséphine qui insistait « il faut qu’on parle Zoé, ça ne peut plus durer comme ça », referma la porte de sa chambre et s’enferma jusqu’à l’heure du dîner.

Joséphine fit réchauffer le poulet basquaise qu’elle avait préparé. Zoé aimait le poulet basquaise.

Elles dînèrent en tête à tête. Joséphine ravalait les larmes dans sa gorge. Zoé sauçait la sauce du poulet sans un regard pour sa mère. La pluie frappait les carreaux de la cuisine et s’écrasait en grosses gouttes molles. Quand les gouttes sont épaisses, lourdes, elles s’accrochent sur la vitre et on peut les compter.

— Mais qu’est-ce que je t’ai fait ? hurla Joséphine, à bout de mots, à bout de nerfs, à bout d’arguments.

— Tu le sais très bien, lâcha Zoé, imperturbable.

Elle débarrassa son assiette, son verre et ses couverts. Les plaça dans le lave-vaisselle. Passa l’éponge sur la table, délimitant précisément son emplacement, prenant bien soin de ne pas ramasser les miettes de sa mère, plia sa serviette, se lava les mains et se retira.

Joséphine bondit de sa chaise, lui courut après. Zoé referma la porte de sa chambre. Elle entendit deux tours de clé.

— Je ne suis pas ta bonne ! cria Joséphine. Tu dis merci pour le dîner.

Zoé ouvrit la porte et dit :

— Merci. Le poulet était délicieux.

Puis elle referma, laissant Joséphine sans voix.

Elle revint dans la cuisine. S’assit devant l’assiette à laquelle elle n’avait pas touché. Regarda le poulet froid figé dans sa sauce. Les tomates fripées, les poivrons racornis.

Elle attendit un long moment, étalée sur la table, la tête dans ses bras.

Une chanson des Beatles éclata dans la chambre de Zoé. Don’t pass me by, don’t make me cry, don’t make me blue, cause you know, darling, I love only you. C’est inutile. Cela ne sert à rien de forcer les confidences. On ne se bat pas contre un mort. Encore moins contre un mort vivant. Elle eut un rire amer. Elle n’avait jamais entendu ce rire dans sa bouche. Elle ne l’aimait pas. Il faut que je travaille. Que je trouve un directeur de recherches. Que je soutienne ma thèse. Étudier m’a toujours sauvée des pires situations. Chaque fois que la vie me joue des tours, le Moyen Âge vient à mon secours. Je récitais le symbolisme des couleurs aux filles pour dissimuler l’angoisse du lendemain ou le chagrin de la veille. Bleu, couleur de deuil, violet associé à la mort, vert, l’espérance et la sève qui monte, jaune, la maladie, le péché, rouge, à la fois feu et sang, rouge comme la croix du croisé sur sa poitrine ou la robe du bourreau, noir, couleur des Enfers et des ténèbres. Elles arrondissaient la bouche, effrayées, et j’oubliais mes problèmes.

Le téléphone vint interrompre ses pensées. Elle le laissa sonner, sonner puis se leva.

— Joséphine ?

La voix était enjouée. Le timbre insouciant et gai.

— Oui, déglutit Joséphine, les mains crispées sur le combiné.

— Tu es devenue muette ?

Joséphine eut un rire gêné.

— C’est que je ne m’attendais vraiment pas…

— Eh oui ! C’est moi. Retour à la vie active… et je précise, sans rancune aucune. Ça fait longtemps, hein, Jo ?

— …

— Ça va, Jo ? Parce qu’on dirait que ça ne va pas du tout…

— Si, si. Ça va. Et toi ?

— En pleine forme.

— Tu es où ? demanda Joséphine, cherchant un point où accrocher la robe de ce fantôme.

— Pourquoi ?

— Pour rien…

— Si, Joséphine. Je te connais, tu as une idée derrière la tête.

— Non. Je t’assure… C’est juste que…

— La dernière fois, c’est vrai, ça a été un peu violent entre nous. Et je m’en excuse. Je le regrette vraiment… Et je vais te le prouver : je t’invite à déjeuner.

— J’aimerais tant qu’on ne se dispute plus.

— Prends un crayon et écris l’adresse du restaurant.

Elle écrivit l’adresse. Hôtel Costes, 239, rue Saint-Honoré.

— Tu es libre après-demain, jeudi ? demanda Iris.

— Oui.

— Alors, jeudi à treize heures… Je compte sur toi, Jo, c’est très important pour moi qu’on se retrouve.

— Pour moi aussi, tu sais.

Et puis elle ajouta à voix basse :

— Tu m’as manqué…

— Qu’est-ce que tu dis ? demanda Iris. Je n’entends plus…

— Rien. À jeudi.

Elle prit son édredon et alla s’installer sur le balcon. Elle leva la tête vers le ciel et accrocha son regard aux étoiles. Un beau ciel étoilé éclairé par une lune pleine et brillante comme un soleil froid. Elle chercha sa petite étoile au bout de la Grande Ourse. Tordit la tête pour la repérer. Elle l’aperçut. En bout de trajectoire. Elle joignit les mains. Merci de m’avoir rendu Iris. Merci. C’est comme si je rentrais à la maison. Faites que Zoé revienne. Je ne veux pas la guerre, vous le savez, je suis une piètre guerrière. Faites qu’on se parle à nouveau. Ce soir, je m’engage devant vous… si vous me rendez l’amour de ma petite fille, je vous promets, vous m’entendez, je vous promets de renoncer à Philippe.

Étoiles ? Vous m’entendez ?

Je sais que vous m’entendez. Vous ne répondez pas toujours tout de suite, mais vous prenez note.

Elle regarda la petite étoile. Elle avait posé son problème là-haut, tout là-haut, à des millions de kilomètres. Il faut toujours poser ses problèmes loin, loin, parce qu’on les regarde différemment. On voit ce qu’il y a derrière. Quand on les a sous le nez, on ne voit plus rien. On ne voit plus la beauté, le bonheur qui demeurent malgré tout, tout autour. Derrière le silence buté de Zoé, il y avait l’amour de sa petite fille pour elle. Elle en était sûre. Mais elle ne le voyait plus. Et Zoé non plus. La beauté et le bonheur reviendraient…

Il suffisait d’attendre, d’être patiente…


Il était devenu un homme oisif. Un homme qui traînait dans les bars d’hôtel avec des livres et des catalogues d’art. Il aimait les bars des grands hôtels. Il goûtait l’éclairage, l’ambiance feutrée, le fond de musique de jazz, les langues étrangères qu’on y parlait, les serveurs qui passaient avec leur plateau et leur démarche fluide. Il pouvait s’imaginer à Paris, à New York, à Tokyo, à Singapour, à Shanghai. Il était nulle part, il était partout. Ça lui allait très bien. Il était en convalescence d’amour. Ce n’est pas très viril comme état d’âme, se disait-il.

Il prenait un air rébarbatif, un air d’homme d’affaires occupé à lire des ouvrages sérieux. En fait, il lisait Auden, il lisait Shakespeare, il lisait Pouchkine, il lisait Sacha Guitry. Tous ces types qu’il n’avait jamais lus dans sa vie précédente. Il voulait comprendre l’émotion, les sentiments. Les grandes affaires du monde, il les laissait aux autres. Aux autres comme lui, avant. Quand il était sérieux, pressé, qu’il avait sa raie sur le côté, son col de chemise bien fermé, sa cravate bien rayée, deux portables. Un homme bourré de chiffres et de certitudes.

Il n’avait plus aucune certitude. Il avançait à tâtons. Et c’était tant mieux ! Les certitudes vous bouchent la vue. Il était en train de lire Eugène Onéguine de Pouchkine. L’histoire d’un jeune oisif qui se retire à la campagne, fatigué de vivre, en proie au spleen. Eugène lui plaisait infiniment.

Le matin, il passait à son bureau sur Regent Street et suivait quelques affaires en cours. Il téléphonait à Paris. À celui qui l’avait remplacé. Si tout s’était bien passé, au début, il sentait maintenant chez ce dernier une invitation à peine voilée. Il ne supporte plus mon oisiveté. Il ne supporte plus que je continue à toucher des dividendes sans suer à grosses gouttes. Ensuite, il appelait Magda, son ancienne secrétaire devenue la secrétaire du Crapaud. C’était le nom de code de son remplaçant : le Crapaud. Elle parlait tout bas de peur que le Crapaud ne l’entende et lui racontait les derniers potins du bureau. Le Crapaud était un obsédé sexuel.

— L’autre jour, gloussa Magda, j’ai failli le passer par la fenêtre tellement il a les mains baladeuses !

Le Crapaud restait au bureau jusqu’à onze heures le soir, était d’une laideur parfaite, sournois, odieux, prétentieux.

— Il est remarquable en affaires ! Il a doublé le chiffre depuis qu’il est aux commandes…, disait Philippe.

— Oui mais il peut exploser n’importe quand ! En tout cas, faites attention, il vous hait ! Il a les boutons du gilet qui pètent après vous avoir parlé !

Philippe avait augmenté le salaire de ses deux avocats pour être sûr d’être protégé. Il faut se garder dans ce monde de requins marteaux ! Le Crapaud était marteau, requin, mais brillant.

Il avait souvent des déjeuners de prospection. Avec des clients qu’il choisissait fortunés, agréables, cultivés. Afin de ne pas perdre son temps. Il entamait les premières négociations, puis les dirigeait sur le Crapaud, à Paris. L’après-midi, il choisissait le bar d’un palace, un bon livre et lisait. Vers dix-sept heures trente, il allait chercher Alexandre au lycée et ils rentraient ensemble en devisant. Souvent, ils s’arrêtaient dans un musée ou une galerie. Ou allaient au cinéma. Cela dépendait du travail d’Alexandre.

Parfois, alors qu’il était occupé à lire, une fille venait s’asseoir à côté de lui. Une professionnelle déguisée en touriste qui draguait l’homme d’affaires esseulé. Il la regardait s’approcher. Se tortiller. Faire semblant de lire une revue. Il ne bougeait pas, continuait à lire. Au bout d’un moment, elle se lassait. Il arrivait qu’une fille plus entreprenante lui demande un renseignement, une adresse. Il répondait toujours par la même phrase :

— Désolé, mademoiselle, j’attends ma femme !

Lors de son dernier séjour à Paris, Bérengère, la meilleure amie d’Iris, l’avait appelé pour prendre un verre. Sous prétexte d’obtenir des renseignements sur des écoles anglaises pour son fils aîné. Elle avait commencé, maternelle et préoccupée, puis s’était rapprochée. La gorge tendue sous le chemisier entrouvert, la main qui passe et repasse derrière le cou, soulevant la masse de cheveux, ployant la nuque dans une position de soumission lascive, le sourire accrocheur.

— Bérengère, ne me dis pas que tu espères que l’on devienne… comment dire, intimes ?

— Et pourquoi pas ? On se connaît depuis longtemps. Tu n’éprouves plus rien pour Iris, je suppose, après ce qu’elle t’a fait, et je m’ennuie à mourir avec mon mari…

— Mais Bérengère, Iris est ta meilleure amie !

— Était, Philippe, était ! Je ne la vois plus. J’ai coupé les ponts. Je n’ai pas aimé du tout la façon dont elle s’est comportée avec toi ! Dégueulasse !

Il avait eu un petit sourire :

— Désolé. Si tu veux, nous resterons…

Il ne trouvait pas le mot.

— Nous en resterons là.

Il avait demandé l’addition et était parti.

Il ne voulait plus perdre son temps. Il avait décidé de travailler moins pour gagner du temps. Réfléchir, apprendre. Il n’allait pas dilapider ce temps avec Bérengère ou ses semblables. Il avait laissé tomber sa conseillère en achat d’œuvres d’art. Un jour qu’ils étaient tous les deux dans une galerie et que le propriétaire leur montrait les œuvres d’un jeune peintre prometteur, il avait aperçu un clou. Un clou planté dans un mur blanc qui attendait l’accroche d’un tableau. Il lui avait fait remarquer combien ce clou semblait ridicule. Elle l’avait écouté, réprobatrice, et avait dit : Ne vous méprenez pas, Philippe, ce clou en lui-même est le début d’une œuvre d’art. Ce clou participe à la beauté de l’œuvre qu’il va recevoir, ce clou… Il l’avait interrompue : Ce clou est un pauvre clou, sans intérêt, ce clou va juste servir à supporter le poids d’un tableau. Ah non ! Philippe ! Je ne suis pas d’accord avec vous, ce clou est, ce clou existe, ce clou vous interpelle. Il avait marqué un temps d’arrêt et avait dit, ma chère Elizabeth, dorénavant, je me passerai de vos services. Je veux bien m’incliner, m’interroger devant Damien Hirst, David Hammons, Raymond Pettibon, la danseuse de Mike Kelley, les autoportraits de Sarah Lucas, mais pas devant un clou !

Il faisait le vide autour de lui. Il s’allégeait. C’est peut-être pour cela que Joséphine s’est dérobée. Elle me trouvait trop lourd, trop encombré. Elle a de l’avance sur moi, elle a appris à se dépouiller. J’apprendrai. J’ai tout mon temps.

Zoé lui manquait. Les week-ends avec Zoé. Les longs conciliabules entre Zoé et Alexandre quand il les surveillait du coin de l’œil. Alexandre ne réclamait pas sa cousine, mais il pouvait dire à son regard triste du vendredi soir qu’elle lui manquait. Elle reviendrait. Il en était certain. Ils avaient brûlé les étapes en s’embrassant le soir de Noël. Il y avait encore trop de choses irrésolues entre eux. Et il y avait Iris… Il pensa à sa dernière soirée à Paris. Iris était sortie de clinique. Ils avaient dîné « à la maison ». On pourrait faire une dînette, tous les trois ? Ce serait ballot d’aller au restaurant ! Elle avait fait la cuisine. C’était un peu raté, mais elle s’était donné du mal.

Il posa son livre. En prit un autre. Le théâtre de Sacha Guitry. Ferma les yeux et se dit, je l’ouvre au hasard et je médite la phrase que je trouve. Il se concentra, ouvrit le livre, ses yeux tombèrent sur cette phrase : « On peut faire baisser les yeux aux gens qui vous aiment, mais on ne peut pas faire baisser les yeux aux gens qui vous désirent. »

Je ne baisserai pas les yeux. J’attendrai, mais je ne renoncerai pas.

La seule femme dont il supportait la présence était Dottie. Ils s’étaient retrouvés, par hasard, un soir de réception à la New Tate.

— Que faites-vous là ? avait-il demandé en l’apercevant.

Il ne se rappelait plus son prénom.

— Dottie. Vous vous souvenez ? Vous m’avez offert une montre, une très belle montre que je porte toujours d’ailleurs…

Elle avait relevé sa manche et lui avait montré la montre Cartier.

— Elle vaut du pognon, non ? J’ai tout le temps peur de la perdre. Je la quitte pas des yeux…

— Ça tombe bien : c’est une montre, elle sert à ça !

Elle avait éclaté de rire, en ouvrant grand la bouche, révélant trois plombages en mauvais état.

— Que faites-vous là, Dottie ? avait-il répété avec un petit air supérieur comme si ce n’était pas sa place.

Il avait aussitôt regretté son ton arrogant et s’était mordu les lèvres.

Elle avait répondu, piquée :

— Pourquoi ? Je n’ai pas le droit de m’intéresser à l’art ? Je ne suis pas assez intelligente, pas assez chic, pas assez…

— Touché ! avait reconnu Philippe. Je suis un imbécile, prétentieux et…

— Snob. Con. Arrogant. Froid.

— N’en jetez plus ! Je vais rougir…

— J’ai compris. Je suis une pauvre comptable nulle à chier qui ne PEUT pas s’intéresser à l’art. Juste une fille qu’on baise et qu’on ne revoit plus !

Il avait eu l’air si contrit qu’elle avait éclaté de rire à nouveau.

— En fait, vous avez raison. Je trouve tout ça nul et bidon, mais c’est une copine qui m’a traînée ici… Je m’emmerde, vous avez pas idée ! Je comprends rien à l’art moderne. Je me suis arrêtée à Turner et encore ! On va se boire une bière ?

Il l’avait emmenée dîner dans un petit restaurant.

— Ah ! Ah ! Je monte en grade. J’ai droit au resto, à la nappe blanche…

— C’est juste pour ce soir. Et parce que j’ai faim.

— J’oubliais que monsieur était marié et ne voulait pas s’engager.

— C’est toujours d’actualité…

Elle avait baissé les yeux. S’était absorbée dans la lecture de la carte.

— Alors… Quoi de nouveau depuis votre anniversaire raté ? avait demandé Philippe en essayant de ne pas paraître trop ironique.

— Une rencontre et une rupture…

— Oh !

— Par SMS, la rupture. Et vous ?

— À peu près la même chose. Une rencontre et une rupture. Mais pas par SMS. En silence. Sans un mot d’explication. Ce n’est pas mieux.

Elle n’avait pas posé de question sur le rôle de sa supposée femme dans l’histoire de son amour raté. Il lui en avait été reconnaissant.

Il s’était retrouvé chez elle. Sans trop bien savoir comment.

Elle avait débouché une bouteille de chardonnay. L’ours brun en peluche, à qui il manquait un œil de verre, était toujours là ainsi que les petits coussins en tapisserie qui réclamaient de l’amour et le poster de Robbie William tirant la langue.

Ils avaient fini la nuit ensemble. Il n’avait pas été brillant. Elle n’avait pas fait de commentaire.

Le lendemain matin, il s’était levé tôt. Il ne voulait pas la réveiller, mais elle avait ouvert l’œil et avait posé la main sur son dos.

— Tu prends la fuite tout de suite ou tu as le temps pour un café ?

— Je crois que je vais prendre la fuite…

Elle s’était appuyée sur son coude et l’avait considéré comme on contemple une mouette engluée de mazout.

— Tu es amoureux, c’est ça ? Je le sais bien. Tu n’étais pas vraiment avec moi, cette nuit…

— Je suis désolé.

— Non ! C’est moi qui suis désolée pour toi. Alors…

Elle avait attrapé un coussin et l’avait bloqué sur ses seins.

— Elle est comment ?

— Tu veux vraiment me faire parler…

— Tu n’es pas obligé, mais ce serait mieux. Comme on n’est pas destinés à vivre une grande passion physique autant se lancer dans l’amitié ! Alors comment elle est ?

— De plus en plus jolie…

— C’est important ?

— Non… Avec elle, je découvre une autre manière de voir la vie et ça me rend heureux. Elle vit parmi des livres et saute dans les flaques d’eau à pieds joints…

— Elle a quel âge ? Douze ans et demi ?

— Elle a douze ans et demi et tout le monde profite d’elle. Son ancien mari, sa sœur, ses filles. Personne ne la traite comme elle le mérite et moi, je voudrais la protéger, la faire rire, la faire s’envoler…

— T’es drôlement pincé…

— Et pas plus avancé ! Tu me fais un café ?

Dottie s’était levée et préparait un café.

— Elle habite Londres ?

— Non. Paris.

— Et qu’est-ce qui vous empêche de vivre votre belle histoire d’amour ?

Il se redressa et attrapa sa chemise.

— Fin des confidences. Et merci pour cette nuit où j’ai été particulièrement minable !

— Ça arrive, tu sais ! On va pas en faire un drame !

Elle buvait son café et ajoutait des sucres au fur et à mesure que le niveau dans la tasse baissait. Il fit la grimace.

— C’est comme ça que je l’aime ! dit-elle en voyant son air dégoûté. Je peux manger une tablette de chocolat sans prendre un gramme !

— Tu sais quoi ? Je crois qu’on va se revoir… Tu veux bien ?

— Même si tu n’es pas Tarzan, le roi du frisson ?

— Ça, c’est à toi de décider !

Elle fit mine de réfléchir et posa sa tasse.

— D’accord, dit-elle. Mais à une condition… Tu m’apprends la peinture moderne, tu m’emmènes au théâtre, au cinéma, bref tu m’instruis… Puisqu’elle est à Paris, ce n’est pas gênant.

— J’ai un fils, Alexandre. Il passe avant tout le monde.

— Tu ne sors pas avec lui, le soir ?

— Non.

— It’s a deal ?

— It’s a deal.

Ils s’étaient serré la main en copains.

Il l’appelait. L’emmenait écouter des opéras. Lui expliquait l’art moderne. Elle écoutait, sage comme une image. Marquait des noms, des dates. Avec un sérieux qui ne se démentait pas. Il la raccompagnait chez elle. Parfois, il montait et s’endormait dans ses bras. Parfois, ému par son abandon, son innocence, sa simplicité, il l’embrassait et ils tombaient dans le lit king size qui prenait toute la place.

Il ne la rendait pas malheureuse. Il faisait très attention. Il surveillait le tremblement de la lèvre qui retient un sanglot ou le froncement d’un sourcil qui bloque une douleur. Il apprenait l’émotion avec elle. Elle ne savait pas mentir, faire semblant. Il lui disait tu es folle ! Apprends à dissimuler, on lit en toi comme dans un livre ouvert.

Elle haussait les épaules.

Il se demandait si cela pourrait durer longtemps.

Elle avait arrêté de chercher des hommes sur Internet.

Il lui avait dit qu’il ne fallait pas qu’elle interrompe sa quête à cause de lui. Qu’il n’était pas cet homme-là. L’homme qui la prendrait sous son bras. Elle soupirait je sais, je sais. Et imaginait le chagrin à venir. Parce que ça finissait toujours par un chagrin, elle le savait bien.

Il avait fini par lui demander son âge. Vingt-neuf ans.

— Tu vois ! Je ne suis plus un bébé !

Comme si elle sous-entendait, je peux me défendre et j’y trouve mon compte aussi dans notre drôle de relation.

Il lui en était infiniment reconnaissant.


Depuis qu’elles attendaient la réponse de Vivienne Westwood, pour savoir laquelle de leurs deux candidatures serait retenue pour le stage, l’atmosphère entre Agathe et Hortense était électrique. Elles ne se parlaient presque plus. Se cognaient l’une à l’autre dans l’appartement. Cachaient leurs cours, leurs cahiers. Agathe se levait tôt, allait en classe, ne sortait plus. Elle s’était mise à travailler et il régnait un calme inhabituel dans l’appartement. Hortense s’en félicitait. Elle pouvait travailler sans boules Quiès dans les oreilles, c’était un grand progrès.

Un soir, Agathe rentra avec un dîner acheté chez le Chinois et proposa à Hortense de partager sa pitance. Hortense se méfia.

— Tu goûtes les plats d’abord…, déclara-t-elle.

Agathe éclata d’un rire d’enfant et roula sur le canapé en se tenant le ventre.

— Tu crois vraiment que je vais t’empoisonner ?

— Avec toi, je m’attends à tout ! grogna Hortense qui se trouvait un peu ridicule, mais se méfiait quand même.

— Écoute. Si ça te rassure, je mange d’abord et je te passe le plat après… Tu ne me fais vraiment pas confiance…

— Pas confiance du tout, si tu veux savoir.

Elles avaient dîné, assises sur le tapis à longs poils. Agathe n’avait rien renversé. Elle n’avait pas bu outre mesure. Avait débarrassé. Rangé. Était revenue s’asseoir en tailleur sur le tapis.

— J’ai autant le trac que toi, tu sais.

— J’ai pas le trac, avait répliqué Hortense. Je suis sereine. C’est moi qui l’aurai. J’espère que tu seras bonne perdante !

— Demain soir, y a une soirée au Cuckoo’s. Une soirée où il y aura toute l’école des Français, tu sais, Esmod…

Il n’y avait pas que Saint Martins ou la Parsons School à New York, il y avait aussi Esmod, à Paris. Si Hortense n’avait pas choisi d’y aller, c’était parce qu’elle voulait quitter Paris et sa mère. Vanina Vesperini, Fifi Chachnil, Franck Sorbier ou encore Catherine Malandrino étaient sortis de cette école. Si, il y a cinq ans, on ne parlait que de Londres, Paris était revenu au centre de la planète mode. Avec une spécialité française : le modélisme. À Esmod, on apprenait à maîtriser les techniques de moulage à la toile, le travail de coupe, de patron. Un savoir-faire précieux qu’Hortense avait très envie d’apprendre. Elle hésita.

— Y aura tes potes ?

Agathe fit une moue qui disait « bien obligé ».

— C’est sûr que c’est pas un cadeau, ces mecs-là ! Ce sont de gros porcs…

— Mais ils sont gentils, aussi, tu sais !

— Gentils ?

Hortense éclata de rire.

— Parfois, ils m’aident, ils m’encouragent, ils me donnent des ailes…

— Ça se saurait si les cochons avaient des ailes ! Ils se racleraient pas le cul dans la gadoue, ils voleraient ! Et eux, ils sont pas près de décoller !

Elle avait fini par accepter d’aller à la soirée avec Agathe.

Elles avaient pris un taxi. Agathe avait donné une adresse qui n’était pas celle de la boîte.

— Ça t’embête si on passe chez eux d’abord ?

— Chez eux ! avait hurlé Hortense. Je monte pas chez ces mecs-là, moi.

— S’il te plaît, avait supplié Agathe. Avec toi, j’aurai moins peur… Ils me foutent la trouille, quand je suis seule.

Elle avait vraiment l’air effrayé.

Hortense était montée en pestant.

Ils étaient assis dans le salon. Un décor qui brillait de mauvais goût. Que du marbre, de l’or, des candélabres, des rideaux à glands dorés, des bergères clinquantes, des fauteuils obèses. Cinq hommes en noir. Posés sur leurs gros culs de cochons. Elle n’avait pas aimé quand ils s’étaient tous levés et s’étaient rapprochés d’elle. Pas aimé du tout quand Agathe s’était éloignée sous prétexte d’aller aux toilettes.

— Alors… On se la joue moins grande gueule, soudain ? C’est une idée, Carlos, ou la gamine, elle fait dans sa culotte ? avait demandé un petit costaud.

Elle n’avait pas répondu, guettant la sortie d’Agathe des toilettes.

— Dis donc, ma poule, tu sais pourquoi on t’a fait venir ici ?

Elle était tombée dans un piège. Comme une novice. Il n’y avait pas plus de soirée au Cuckoo’s que de bon goût dans ce salon !

— Aucune idée. Mais vous allez sûrement m’expliquer…

— On voulait te parler d’un truc… Après, on te laisse tranquille.

Ils vont me demander de faire des passes. De tapiner pour leurs sales tronches de cochons qui ne volent pas. Qui s’engraissent pendant que les filles triment. Voilà d’où viennent le pognon d’Agathe, ses jeans à trois cents euros, ses petites vestes Dolce & Gabbana.

— Je crois que j’ai une petite idée et vous pouvez toujours vous brosser le pantalon…

— Je crois que t’as pas d’idée du tout, dit celui qui devait être le patron puisqu’il mesurait au moins un mètre soixante-quinze et leur mangeait à tous la soupe sur la tête.

— Ça m’étonnerait. Je ne suis pas née de la dernière pluie, vous savez…

De nombreuses étudiantes faisaient des passes. Pour payer leurs études ou pour aller skier à Val-d’Isère. Il y avait des agences spécialisées qui les louaient au week-end. Elles partaient dans les pays de l’Est passer une nuit avec un poussah et revenaient, les poches pleines.

— C’est un service un peu spécial qu’on va te demander… Que tu as intérêt à nous accorder. Parce que sinon, on va se mettre en colère. Très fort. Tu vois là-bas, la porte de la salle de bains…

Hortense s’interdit de regarder et fixa celui qui devait passer pour un géant au nez des nains qui l’entouraient. Il a le poil dru et le menton bleu, se dit-elle en le repoussant du regard et une petite tache jaune dans l’œil, comme un éclat de mayonnaise.

— Derrière la porte de cette salle de bains, tu risques de dérouiller. Et de dérouiller salement…

— Ah, oui ? dit Hortense essayant de prendre de l’altitude, mais sentant la peur la remplir d’un blanc cotonneux qui lui faisait trembler les jambes.

— Alors voilà ce que tu vas faire… tu vas très gentiment te retirer de la compétition avec Agathe. Lui laisser la place chez Vivienne Westwood.

— Jamais ! lâcha Hortense qui comprenait le repas chinois, la propreté soudaine de sa colocataire, l’ambiance studieuse de l’appartement.

— Réfléchis. Ça me fait mal de penser à ce que tu vas endurer derrière la porte de la salle de bains…

— C’est tout vu. C’est non.

Agathe ne réapparaissait pas. La salope, pensa Hortense. Et moi qui pensais qu’elle était en train de s’amender ! J’avais bien raison de me méfier des bons sentiments.

Il ne fallait pas qu’elle s’écroule face à ces rastaquouères. Tous habillés en noir avec des pompes pointues. C’est une colonie de vacances ou quoi ?

— T’as deux minutes pour réfléchir. Ce s’rait con que tu te fasses amocher !

Et ce serait con de vous priver d’une entrée gratuite dans ce monde-là, pensa Hortense qui réfléchissait vite. Vous utilisez cette gourde d’Agathe et vous pénétrez ni vu ni connu dans le temple de la mode. Comptez pas sur moi, les mecs. Comptez pas sur moi.

Cinq minutes passèrent. Hortense inspectait les lieux avec l’application d’une touriste à Versailles : les dorures des commodes, les tiroirs renflés, l’argenterie étalée sur le dessus – pour faire croire qu’ils prennent le thé, peut-être ? –, le balancier de la pendule qui battait l’air en silence, les miroirs biseautés, le parquet bien ciré. Elle était faite aux pieds.

— Le temps est passé, précisa-t-elle en regardant sa montre. Je vais vous laisser. Enchantée d’avoir fait votre connaissance et j’espère bien ne jamais vous revoir…

Elle tourna les talons et se dirigea vers la porte.

Un des rastaquouères se leva et vint bloquer la sortie, la ramenant à son point de départ. Un autre choisit un CD, l’ouverture de La Pie voleuse de Rossini, et tourna le volume à fond. Ils allaient lui taper dessus, c’était sûr. Je ne crierai pas. Je ne leur donnerai pas ce plaisir-là. Ils n’allaient pas la trucider. Seraient bien embêtés avec un cadavre sur les bras !

— Tu t’en charges, Carlos, dit le plus grand avec son air de chef.

— OK, répondit l’interpellé.

Il la poussa vers la salle de bains, la jeta par terre. Ressortit. Elle se releva, resta un moment, debout, les bras croisés. Il me laisse là pour que je réfléchisse. C’est tout vu. Je ne vais pas moisir ici.

Elle ressortit de la salle de bains, les rejoignit dans le salon et demanda :

— Alors ? On se dégonfle ?

Le grand qui se prenait pour le chef vit rouge. Il fonça sur elle, la traîna jusqu’à la salle de bains et la précipita sur le sol carrelé en gueulant espèce de putain ! Claqua la porte. Je l’ai vexé, se dit Hortense. Un bon point pour moi. Ça ne va pas adoucir les coups, mais au moins, ils sont prévenus. Je ne vais pas me laisser faire.

Elle ajusta sa veste, remit sa jupe en place, brossa ses épaules. Rester digne et droite. C’est tout ce qui lui restait. L’air était toujours aussi blanc, cotonneux et elle avait envie de vomir.

Il ne fallait surtout pas qu’elle se laisse dominer par la peur. Il fallait qu’elle la garde à distance. Qu’elle mette des détails entre la peur et elle. Du pratique. Pas de l’abstrait qui affole, brouille la tête. Pas des grandes idées du genre c’est pas juste, c’est pas bien ce que vous faites, je me plaindrai à qui de droit… Ça, c’était se mettre à genoux devant eux.

Elle entendit le dénommé Carlos. Il fallait toujours qu’il fasse du bruit, qu’il gueule pour s’annoncer. Il était là. Dans la salle de bains. Du blanc partout. Pas un détail de couleur auquel se raccrocher, démarrer un bout de résistance. Cet homme était un cube. Un mètre cinquante-cinq sur un mètre cinquante-cinq. Un cube chauve et gras. Un vrai gnome. Lui manquait que les poils sur le nez, la glotte en goutte d’huile et les oreilles pointues. Encore que les poils sur le nez, à y regarder de plus près, on pouvait les compter.

Sa large silhouette masqua la lumière du plafonnier en verre opaque. Il faisait de l’ombre partout. Devant la violence qu’il avait en lui, elle oublia tout. Elle ne pouvait même pas regarder ses yeux tant ils brillaient de colère. Si elle voulait garder un peu de sang-froid, il valait mieux qu’elle fixe le rideau de la douche. Blanc, tout blanc, comme le blanc cotonneux qui montait en elle et l’étouffait. Les murs aussi étaient blancs. La glace, la petite fenêtre, le meuble au-dessus du lavabo. Blanc le lavabo. La baignoire, blanche. Le tapis de bain, blanc aussi.

Il tendit son bras, décrocha sa ceinture, lui demanda de baisser son jean.

— Même pas en rêve ! lâcha Hortense, les dents serrées pour repousser tout le blanc qui l’étouffait.

— Baisse ton jean, ou je sors le rasoir…

Elle réfléchit rapidement. Si elle baissait son pantalon, il sortirait le rasoir après. Elle serait vite effacée.

— Même pas en rêve, elle répéta, en cherchant un détail de couleur dans la salle de bains.

Il posa la ceinture sur le rebord de la baignoire, ouvrit l’armoire à pharmacie et prit un rasoir. Un rasoir noir à longue lame qui se replie. Le rasoir de pépé mafieux dont se sert Marlon Brando dans Le Parrain. Elle s’accrocha à la scène, se la passa dans sa tête. Il a le menton tout blanc et il glisse la lame en faisant la moue, une moue veule et cruelle. Pouvait pas se raccrocher à Marlon Brando pour s’en sortir. Pas fiable.

— Même pas peur…, elle dit en repérant une serviette jaune roulée dans la baignoire.

« Du rouge au vert, tout le jaune se meurt. » Apollinaire. C’est sa mère qui leur avait appris ce vers quand elles étaient petites. Sa mère qui leur racontait l’histoire des couleurs. Bleu, vert, jaune, rouge, noir, violet… Elle s’en était servie dans un devoir sur le thème « Harmonie et couleurs », il n’y avait pas longtemps. Elle avait eu la meilleure note. Belle culture, avait dit le prof. Références intéressantes qui approfondissent le propos. Elle avait mentalement remercié sa mère, le XIIe siècle, Apollinaire et avait fait amende honorable pour s’être si souvent moquée de tout ça.

La peur recula de dix bons centimètres. Si elle trouvait un autre détail de couleur, elle serait sauvée.

— Agathe, viens voir ici…, gueula le cube.

Agathe entra, les épaules enroulées, le regard collé au sol. Gluante de peur. Hortense chercha son regard, mais l’autre se déroba comme une anguille.

— Montre-lui ton doigt de pied ! aboya le cube.

Agathe s’appuya au mur blanc de la salle de bains, défit la boucle de son escarpin et exhiba le moignon d’un petit doigt de pied. Un truc minuscule, ratatiné, qui avait dû être sectionné à la racine. C’était dégoûtant à voir : un bout de chair tout violet avec du rouge. Plus d’ongle, mais du rouge. Du rouge vinasse, du rouge tordu, mais du rouge !

— Tu peux remballer ! Casse-toi !

Agathe sortit comme elle était venue : en glissant le long du mur.

Hortense l’entendit gémir de l’autre côté de la porte.

— T’as compris comment ça obéit les filles ?

— Je ne suis pas une fille. Je suis Hortense. Hortense Cortès. Et je vous emmerde !

— T’as compris ou je te fais un dessin ?

— Allez-y. Je vous dénoncerai. J’irai voir les flics. Vous avez même pas idée dans quel pétrin vous vous mettez !

— Moi aussi, je connais du monde, ma petite. Peut-être pas du propre, mais du haut placé aussi !

Il avait posé le rasoir, repris la ceinture.

Le premier coup partit. En plein visage. Elle ne l’avait pas vu venir. Elle ne bougea pas. Fallait pas qu’elle lui montre qu’elle avait mal ou qu’elle avait peur. Le second coup, elle le laissa venir, ne se baissa pas et serra les dents pour ne pas crier. C’était comme des décharges de feu dans tout le corps. Des pointes qui partaient d’en haut et descendaient jusqu’au ventre.

— Allez-y… je m’en fous, je changerai pas d’idée. Vous perdez votre temps.

Un autre coup sur les seins. Puis un autre encore sur le visage. Il frappait de toutes ses forces. Elle pouvait le voir qui reculait, s’élançait. Il avait un air sérieux, appliqué. Il était ridicule.

— J’ai prévenu mon copain, haleta Hortense, la bouche pleine de salive, si je ne suis pas rentrée à minuit, il appelle les flics. J’ai donné votre nom, celui d’Agathe, celui de la boîte. Ils vous retrouveront…

Elle ne sentait plus les coups. Elle pensait juste au mot qu’elle devait ajouter après chaque mot prononcé. Elle prenait l’excuse de parler pour se placer de biais et ne plus tout prendre en pleine face.

— Vous le connaissez, cracha-t-elle entre deux coups. C’est le grand brun qui vient tout le temps chez moi. Sa mère travaille dans les services spéciaux. Vous pouvez vérifier. Elle fait partie de la police secrète de la reine. Ce sont pas des tendres. Vous allez pas vous marrer avec eux…

Il devait écouter car il frappait moins fort. Il y avait comme une légère hésitation dans son bras. Elle essayait de ne pas hurler parce que, si elle se mettait à hurler, il se dirait qu’il était presque rendu au but et se déchaînerait. Elle avait l’impression que sa peau partait en lambeaux, que le sang giclait, que ses dents allaient sauter. Elle entendait les coups résonner dans sa mâchoire, sur ses joues, sur son cou. Les larmes coulaient de ses yeux, mais il ne devait pas les voir. Il faisait trop sombre et puis il bouchait toute la lumière avec son torse de brute, ses bras de brute, ses ahanements de brute.

Au bout d’un moment, elle ne ressentit plus rien qu’un grand tourbillon où seuls les mots qu’elle tentait de prononcer en restant au plus près de sa pensée, en la gardant le plus précise, le plus déterminée possible, l’empêchaient de sombrer et de se laisser tomber à terre. Tant qu’elle était debout, elle pouvait discuter. D’égale à égal. Encore que le gnome, elle le dominait de deux bonnes têtes. Ça devait l’énerver aussi de devoir se mettre sur la pointe des pieds pour la frapper !

— Vous me croyez peut-être pas ? Mais si j’étais pas si sûre de moi, je me serais déjà traînée à vos pieds…

Elle voyait sa bedaine monter et descendre à chaque respiration. Il avait mis un pied en avant comme s’il voulait reprendre l’équilibre. Reprendre des forces. Il n’est pas en bonne santé, eut-elle le temps de penser avant qu’il se rétablisse. Ça la fit rire, elle l’imagina s’écroulant, victime d’un infarctus parce qu’il avait frappé trop fort.

— Vous êtes pitoyable, mon pauvre vieux ! Vous devriez faire un peu de sport, vous êtes en mauvais état.

Elle lui cracha au visage.

Le coup lui arriva dessus, lui déchirant la lèvre supérieure. Elle eut un hoquet de surprise et les larmes jaillirent sans qu’elle pût les ravaler. Le cuir s’abattit une deuxième fois. Il devenait fou.

— Il s’appelle Weston. Paul Weston. Vous pouvez vérifier. Et sa mère, c’est Harriet Weston, garde du corps de la reine. Son dernier amant a été expédié en Australie parce que sinon il disparaissait les pieds plombés…

Elle avait la voix remplie de sang et de larmes, mais elle ne lâchait pas.

— Et le patron… Son patron, c’est Zachary Gorjiack… Il a une fille, Nicole, qui est handicapée et ça le rend très énervé contre les mecs de votre espèce. Parce que si elle est dans cet état-là, Nicole, c’est à cause d’un mec comme vous. Alors il peut pas les blairer les mecs comme vous. Il les écrase avec son pouce. Et il écoute le bruit que ça fait. Il paraît que ça fait un bruit de bouillie craquante. Vous connaissez ce bruit ? Faudrait vous y intéresser, vous risquez de l’entendre bientôt…

C’était la vérité. Shirley leur avait raconté comment ce Zachary était une fine lame, comment il trucidait ceux qui tentaient de l’intimider ou de le truander. Il zigouillait sans état d’âme. Et les hommes tombaient, transpercés. Elle leur avait raconté aussi, à Gary et à elle, comment un de ces hommes s’était vengé en écrasant sa fille en lui roulant dessus. La fille était clouée dans un fauteuil. Zachary était devenu encore plus fou, encore plus violent, encore plus acharné dans sa traque des hommes à découper.

Le cube flageolait. Ses coups étaient moins précis. Elle pouvait les supporter à présent.

— Et Diana, ça vous dit quelque chose, Diana ? Le tunnel du pont de l’Alma ? Vous finirez comme ça. Parce que, moi, je les connais vos noms. Je les ai donnés à mon pote au cas où… Ça fait un moment que je peux pas vous sacquer. Suis une fille d’accord, mais pas conne. Parce qu’il y en a, vous savez. Des coriaces et des pas connes ! Vous êtes tombés sur le mauvais numéro. Mauvaise pioche ! Et par Agathe, on pourra toujours vous retrouver… Vous avez été filmés dans des boîtes avec elle. Il me l’a dit, mon pote. Il m’avait dit aussi de me méfier de vous. Il avait raison. Drôlement raison ! Et ce soir, plus le temps passe, plus il se demande où je suis, pourquoi j’appelle pas. J’aimerais pas être à votre place…

Elle ne pouvait plus s’arrêter de parler. Ça la maintenait debout. Elle fixait la serviette jaune, elle s’y accrochait pour gommer le blanc. Elle n’avait plus peur. Ce qu’il y a de bien avec la douleur, c’est qu’au bout d’un moment, on ne la sent plus. Ça fait un écho de plus, un petit écho, puis ça se dissout dans la masse. Une grosse masse qui se soulève à chaque coup, mais qu’on ne sent plus.

Elle éclata de rire et lui cracha à nouveau dessus.

Il posa la ceinture et sortit.

Elle regarda autour d’elle. Elle avait un œil si enflé qu’elle ne voyait rien, ne pouvait pas cligner sans grimacer, mais l’autre était en état de marche. Elle eut l’impression d’être enfermée dans une boîte. Une boîte blanche et humide. Elle resta debout. Si jamais il revenait. Toucha son visage gluant de sang, de larmes, de sueur. Se lécha avec sa langue, c’était épais et visqueux. Ravala l’eau salée dans sa gorge. Ils devaient délibérer dans la pièce d’à côté. Le cube répétait tout ce qu’elle avait lâché. Les services secrets de Sa Majesté ? Zachary Gorjiack, ils devaient connaître son nom.

Elle s’en moquait d’être abîmée. Pouvaient même lui couper le doigt de pied s’ils voulaient. Ça repousse pas ce truc-là ? Elle avait lu que le foie repoussait, alors le doigt de pied, ça devait bien repousser aussi.

Elle se déplaça jusqu’au lavabo. Ouvrit les robinets. Se ravisa. Ils pourraient rentrer, ça leur donnerait des idées. Du genre la tête sous l’eau et je t’étouffe. Là, elle était moins sûre de résister. Elle regarda autour d’elle. Aperçut un verrou sur la porte. Le poussa. Se pencha sur le lavabo, se rinça le visage. L’eau était glacée. Ça lui fit si mal qu’elle faillit hurler.

Et puis, elle aperçut la fenêtre au-dessus de la baignoire. Une petite lucarne blanche. Elle l’ouvrit doucement. Elle donnait sur une terrasse. Ces cochons habitaient les beaux quartiers, avec des terrasses fleuries.

Elle se hissa jusqu’à la fenêtre, passa une jambe, une autre, se faufila, atterrit en douceur, glissa dans la nuit jusqu’à la terrasse voisine, puis jusqu’à une autre et une autre, et se retrouva dans la rue.

Elle se retourna, nota l’adresse.

Elle héla un taxi. Se couvrit le visage pour que le chauffeur n’ait pas peur en la voyant. Devait être un vrai Picasso période déglingue.

Le taxi s’arrêta. Elle lui lança l’adresse de Gary en grimaçant de douleur : elle avait la lèvre supérieure sérieusement entaillée. Pouvait presque passer un doigt entre les deux bouts de lèvre éclatée.

Mince ! gémit-elle, et si je me retrouvais avec un bec-de-lièvre ?

Elle s’effondra sur la banquette du taxi et éclata en sanglots.

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