Hortense ouvrit les yeux et reconnut sa chambre : elle était à Paris. En vacances. Elle poussa un soupir et s’étira sous les draps. L’année était finie. Glorieusement finie ! Elle faisait désormais partie des soixante-dix candidats retenus pour entrer dans le prestigieux Saint Martin’s College ! Elle ! Hortense Cortès. Élevée à Courbevoie par une mère qui s’habillait à Monoprix et croyait que Repetto était une marque de spaghettis. Je suis la meilleure ! Je suis exceptionnelle ! Je suis l’essence même de l’élégance française ! Son défilé avait été le plus raffiné, le plus inventif, le plus impeccable de tous. Pas de tape-à-l’œil, de structures en plastique, de crinolines en carton, de masques goudronnés, de la ligne et un trait ! Elle ne cultivait pas la rébellion toc, mais s’inscrivait dans la tradition d’une mademoiselle Chanel ou d’un monsieur Yves Saint Laurent. Elle ferma les yeux et revit le déroulement de son « Sex is about to be slow », le déhanchement des mannequins, la fluidité des étoffes, leur tombé parfait, la bande-son préparée par Nicholas, les photographes au pied du podium et la valse lente des six modèles qui arrachaient des soupirs d’extase à ce public si blasé, si fatigué de se remplir les yeux de beauté. Je vais faire partie de cette école qui a vu éclore John Galliano, Alexander McQueen, Stella Mac Cartney, Luella Bartley, la dernière coqueluche de New York. Moi, Hortense Cortès ! Mais d’où me vient tant de génie ? se demandait-elle en caressant le bord du drap.
Elle avait réussi. Des nuits blanches et des journées grises, des courses affolées pour obtenir la broderie, le galon, le plissé qu’elle voulait et rien d’autre. Faire et défaire, remettre à plat, recommencer. Les yeux rougis, la main qui tremble, j’y arriverai jamais, je serai jamais prête, ce n’était pas une bonne idée de faire ce modèle-là, et celui-là ? Il tient pas debout ! Et où je le place, en deuxième, en troisième ? Et puis, tout s’était animé, était devenu rêve. Nicholas avait obtenu que Kate Moss, la Kate Moss, défile, portant le dernier modèle dans un brouillard de lumières blanches et noires, enfouie sous une perruque pièce montée et un loup en satin noir qu’elle avait arraché, en bout de piste, en se cambrant et en murmurant : Sexxx izzz about to be slooow. Ça avait été un déchaînement ! Sex is about to be slow était devenu une phrase-culte. Elle avait reçu une proposition d’un fabricant de tee-shirts pour imprimer dans l’heure mille exemplaires qui avaient été distribués à la party du soir à l’école et s’étaient arrachés.
Et maintenant à moi, Gucci, Yves Saint Laurent, Chanel, Dior, Ungaro. Ils avaient envoyé des représentants à Saint Martins, ils m’ont félicitée et promis de m’engager quand je sortirai de l’école. Elle avait écouté les propositions d’un air ennuyé et avait déclaré « parlez-en à mon agent… » en montrant Nicholas du menton. Et demain… demain après-midi, j’ai rendez-vous avec Jean-Paul Gaultier en personne, hurla-t-elle en battant des pieds sous le drap. Il va sûrement me proposer un stage, cet été… Et je marmonnerai oui, peut-être, il faut que je réfléchisse. Deux jours après, j’accepterai et j’irai me nourrir de toutes les merveilles qu’invente cet homme qui a des étincelles de génie gourmand dans les yeux.
Je suis heureuse, je suis heureuse, je suis heureuse !
Bien sûr, il y avait eu une fausse note, une seule : cette punaise de Charlotte Bradsburry au pied du podium, qui prenait des notes pour sa feuille de chou et faisait la moue quand tous les autres applaudissaient. Irritée devant l’empressement de Gary à applaudir et à se dresser, emporté par l’enthousiasme. Elle avait reçu un coup de poing au plexus quand elle avait aperçu ce dernier, assis au premier rang, aux côtés de la Bradsburry. Il avait laissé des messages sur son répondeur. Elle n’avait pas répondu. L’ignorer. Sourire poli sur le podium quand elle s’était inclinée face à l’assistance, mais aucun clin d’œil à Gary. Au contraire ! Elle avait fait monter Nicholas, l’avait enlacé, avait murmuré : « Embrasse-moi, embrasse-moi », « Là ? devant tout le monde ? » « Là. Immédiatement. Un baiser d’amoureux. » « Et tu me donnes quoi, en échange ? » « Ce que tu veux. » Et c’est ainsi qu’elle lui avait promis de partir avec lui en croisière en Croatie. Après le stage chez Gaultier, s’il devait avoir lieu.
Il l’avait embrassée. Gary avait baissé les yeux. Touché, avait-elle grondé, les lèvres déguisées en un sourire factice. Elle s’était lovée contre Nicholas, mimant l’abandon de la mariée heureuse. Elle n’avait pas une minute à perdre en supputations douloureuses : il fait quoi ? il est amoureux ? et pourquoi pas de moi ? Niaiseries stériles ! Vive moi ! Soixante-dix sur mille ! I am the best. La crème de la crème. Et à tout juste dix-huit ans ! Alors que la Bradsburry luttait contre les ravages du temps. Je suis sûre qu’elle se pique au Botox, elle n’a pas une seule ride ! C’est louche, ça sent le lent pourrissement.
Elle se retourna sur le ventre en écrasant son oreiller et n’entendit pas Zoé entrer dans la chambre. Mon prochain défilé s’intitulera La gloire est le deuil éclatant du bonheur et je rendrai hommage à madame de Staël. Je dessinerai des robes de reines hautaines au cœur ensanglanté. Je jouerai avec du rouge, du noir, du violet, de longs plis tombant telles des larmes sèches, ce sera violent, majestueux, blessé. Je pourrais même…
— Tu dors ? chuchota Zoé.
— Non. Je revis mon triomphe et suis d’humeur délicieuse. Profites-en.
— Y a encore une lettre de papa !
— Zoé, arrête ! Je te l’ai dit, il n’est plus de notre monde ! C’est infiniment triste, mais c’est comme ça. Va falloir t’y faire.
— Mais si… lis-la.
Hortense remonta le drap sur sa poitrine, ordonna à Zoé de lui passer un tee-shirt et s’empara de la lettre qu’elle lut à voix haute :
Mes petites chéries adorées,
Une petite lettre pour vous dire que je vais de mieux en mieux et que je pense toujours à vous. Que les jours heureux passés à Kifili me reviennent et me permettent de reprendre goût à la vie…
— Quel style abominable ! siffla Hortense.
— T’exagères, c’est mignon !
— Justement. Papa n’était pas mignon ! Un homme n’écrit pas ça !
Dans les tourments que j’endure, ce sont toujours vos petites frimousses qui m’apportent de la tendresse et la force de continuer… De reprendre pied dans ce monde impitoyable.
— Oh ! la, la ! C’est carrément lourd. Nos « petites frimousses » ! Il est devenu gâteux ou quoi ?
— Il est fatigué, il ne trouve pas ses mots…
Un souvenir me revient toujours, celui du wapiti brûlé au fond de la casserole quand vous aviez fait la cuisine, un soir, vous vous souvenez. On avait ri, mais ri !
Hortense lâcha la lettre et s’exclama :
— C’est Mylène ! C’est elle qui écrit ces lettres. Le wapiti, c’était un secret entre Mylène et nous. Elle avait honte d’avoir cramé son plat et nous avait fait promettre de ne rien dire. Souviens-toi, Zoé ! j’avais échangé mon silence contre des faux-cils et une french manucure…
Zoé la regardait, désespérée, les yeux cloués dans les siens.
— Wapiti, what a pity ! Tu te rappelles ? insista Hortense.
Zoé déglutit, des larmes plein les yeux.
— Alors tu crois vraiment que…
— Tu as les autres lettres ?
Zoé hocha la tête.
— Va me les chercher !
Zoé courut dans sa chambre et Hortense termina sa lecture.
Ces moments-là me manquent. Je suis si seule. Désespérée. Aucune épaule sur laquelle m’appuyer… Oh, mes chéries douces ! Mes belles chéries. Que je voudrais être avec vous et vous serrer dans mes bras ! Que la vie est dure sans vous ! Rien ne vaut la douceur de bras d’enfants autour de soi. L’argent et le succès ne sont rien sans ça. Je vous embrasse fort comme je vous aime et vous promets que bientôt, bientôt nous seront réunies…
Papa.
— Consternant ! s’exclama Hortense en reposant la lettre.
Elle examina le timbre. La lettre avait été postée à Strasbourg. Relut attentivement, scrutant chaque mot. Je suis sûre que j’ai raison et que ce n’est pas lui. C’est Mylène. Elle veut nous faire croire qu’il est vivant. Elle s’est trahie avec le wapiti. « Je suis si seule. Désespérée. Réunies. » C’est elle ! Il ne faisait pas de fautes d’orthographe. Il disait qu’on pouvait juger un homme à ses fautes de français. Qu’est-ce qu’il a pu nous gonfler avec ses règles de grammaire et de bon usage ! On ne dit pas « par contre », mais « en revanche » et si, un jour, un garçon vous annonce qu’il conduit la voiture « à » sa mère, plantez-le là, c’est un rustre. Elle cria : « Zoé ! Qu’est-ce que tu fous ? »
Zoé revint, essoufflée, et tendit à Hortense les autres lettres de leur père. Hortense observa les enveloppes. Les premières provenaient bien de Monbasa, mais les autres de Paris, Bordeaux, Lyon, Strasbourg.
— Tu trouves pas ça bizarre, toi ? Il est à moitié dévoré par un crocodile et il joue les globe-trotters…
— Il est peut-être soigné dans des hôpitaux différents…
Zoé jouait avec ses doigts de pieds qu’elle épluchait pour penser à autre chose et ne pas pleurer.
— Moi, j’ai pas envie qu’il soit mort…
— Mais moi non plus ! Juste que j’étais là quand Mylène a annoncé sa mort à maman et que l’ambassade de France a fait une enquête pour aboutir à la seule conclusion : il est mort. Point barre. Mylène est en Chine. Elle donne ses lettres à des Français de passage, des hommes d’affaires, qui les mettent à la poste quand ils arrivent chez eux…
— Tu es sûre ?
— Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi elle fait ça… Parce que je suis sûre que c’est elle. Elle s’est trahie. Avec le wapiti et les participes passés. Viens, on va parler à maman.
Elles retrouvèrent Joséphine qui mettait de l’ordre dans le salon, Du Guesclin sur ses talons. Qu’est-ce qu’il est collant, ce chien ! Je ne le supporterais pas une seconde, pensa Hortense. Il est affreux, en plus ! Elle avait tout le temps envie de lui donner des coups de pied.
— Les filles, vous êtes priées de ne pas laisser traîner vos affaires partout ! Ce n’est plus un salon, c’est un dépotoir ! Et vous avez vu à quelle heure vous vous levez ?
— Oh ! la, la ! Cool, maman ! Laisse tomber le rangement, assieds-toi et écoute-moi…, ordonna Hortense.
Joséphine s’assit, les épaules basses, les yeux vides.
— Qu’est-ce que t’as ? demanda Hortense, impressionnée par le manque d’entrain de sa mère. T’es toute fripée…
— Rien. Je suis fatiguée, c’est tout.
— Bon, écoute.
Hortense raconta. Les lettres, les cachets de la poste, le wapiti, les fautes d’orthographe.
— C’est vrai, votre père était un obsédé de l’accord des participes passés… Moi aussi, d’ailleurs.
— Donc, j’en conclus que c’est pas lui qui les a écrites…
— Ah…, fit Joséphine, rêveuse.
— C’est tout l’effet que ça te fait ?
Joséphine se redressa, croisa les bras sur sa poitrine et secoua la tête, comme si elle cherchait à se faire une opinion.
— Maman, reprends-toi ! Je te parle pas de la dernière minijupe de Victoria Beckham ou du crâne rasé de Britney Spears, mais de ton mari…
— Tu dis que ce n’est pas lui qui écrit les lettres ? dit Joséphine dans ce qui semblait être un effort terrible pour s’intéresser à la conversation.
— Mais qu’est-ce que t’as, m’man ? t’es malade ? s’inquiéta Zoé.
— Non. Juste fatiguée. Si fatiguée…
— Bon alors…, continua Hortense. C’est pas lui qui écrit les lettres, c’est elle. Elle imitait son écriture. À la fin, il était tellement à côté de ses pompes que c’était elle qui se rendait au bureau, remplissait les registres, signait les bordereaux pour que le Chinetoque ne le foute pas à la porte. Je le sais, parce que ça m’inquiétait. Je me disais qu’il devait aller drôlement mal ! Un jour, je lui avais même fait remarquer qu’elle était vraiment douée, qu’elle imitait son écriture à la perfection et elle m’avait répondu que manucure, c’était un travail de précision et que c’était comme ça qu’elle avait appris à imiter plein d’écritures différentes, que ça l’avait plusieurs fois aidée dans la vie… Et là, tu dis quoi ?
— Je dis que c’est compliqué…
Joséphine fit une pause et, triturant ses doigts, elle ajouta, piteuse :
— Je ne vous ai pas tout dit. Il y a eu d’autres signes de votre père.
Et elle évoqua l’homme au col roulé rouge dans le métro.
— Mais c’est pareil ! C’est juste pas possible ! Il détestait le rouge, s’énerva Hortense. Il disait que c’était vulgaire. Il n’aurait jamais mis un pull rouge, il aurait préféré aller tout nu. En plus un col roulé ! On dirait pas que t’as passé vingt ans avec lui ! Il était pointilleux pour des trucs sans importance et se laissait déborder par le reste. Mais souviens-toi, maman, réveille-toi, fais un effort !
— Il y a encore un autre truc bizarre…
Joséphine raconta les points Intermarché.
— Et ça ? C’est pas une preuve qu’il est vivant ? On était deux à avoir la carte Intermarché : lui et moi.
— C’est peut-être quelqu’un qui l’a volée…, suggéra Hortense.
Elles se regardèrent en silence.
— Et qui ne s’en serait pas servi tout de suite ? Qui aurait attendu près de deux ans avant d’en profiter ? Non, ça ne tient pas.
— Tu as peut-être raison, concéda Hortense. N’empêche que c’est pas lui qui écrit les lettres, ça, j’en suis sûre.
— Il est revenu, il n’ose pas se montrer parce qu’il est tombé bien bas, alors, en attendant de se refaire comme il en rêvait, il écrit les lettres et vit sur mes points Intermarché… Il a toujours été comme ça, votre père : un doux rêveur broyé par la vie. Moi, ça ne m’étonne pas tellement…
Du Guesclin s’était couché aux pieds de Joséphine et son regard allait de l’une à l’autre comme s’il suivait les arguments de chacune.
— Je suis d’accord pour l’homme dans le métro, ajouta Joséphine. J’ai pensé la même chose que toi. Tu as peut-être raison pour les lettres, tu connais Mylène, mais il y a les points volés, et ça, je ne l’ai pas rêvé. Iphigénie était avec moi, elle pourra te raconter…
Alors elles entendirent la petite voix tremblante de Zoé qui murmura :
— Les points Intermarché, c’est moi. J’avais pris la carte dans le portefeuille de papa quand on était à Kilifi pour jouer à la marchande et il m’avait dit que je pouvais la garder, il ne s’en servait plus. Et puis, un jour, je l’ai utilisée pour de bon. J’ai commencé il y a six mois environ…
— Mais pour quoi faire ? demanda Joséphine, émergeant de sa torpeur.
— C’est Paul Merson. Quand on se retrouvait dans la cave, il disait qu’il fallait que tout le monde participe et j’ai pas osé te le dire parce que tu m’aurais posé plein de questions et…
— C’est qui Paul Merson ? demanda Hortense, intriguée.
— C’est un garçon de l’immeuble. Zoé va souvent le retrouver, lui et d’autres, dans sa cave, répondit Joséphine. Continue, Zoé…
Zoé reprit son souffle et poursuivit :
— Et pis, Gaétan et Domitille, ils avaient pas d’argent, parce que leur père est très sévère, qu’ils ont le droit de rien du tout et que même parfois ils sont obligés de porter des couleurs différentes pour chaque jour…
— Qu’est-ce que tu racontes ! J’y comprends rien ! Va droit au but, Zoé ! dit Hortense.
— Alors moi, je faisais les courses pour tout le monde grâce aux points sur la carte de papa…
— Ah ! murmura Joséphine, je comprends maintenant…
— Et ça rend mon hypothèse encore plus crédible ! reprit Hortense, les lettres sont écrites par Mylène, l’homme dans le métro ressemblait à papa, mais ce n’était pas lui et les points Intermarché étaient dépensés par Zoé ! Dis donc, il était temps que je revienne, vous êtes dangereuses livrées à vous-mêmes ! Toi, maman, tu vois des fantômes et Zoé fait des tournantes dans une cave ! Vous vous parlez jamais ?
— J’ai pas osé vous le dire pour ne pas vous donner de faux espoirs…, s’excusa Joséphine.
— Résultat des courses : l’embrouille totale ! C’est pour ça que t’avais imaginé Papaplat, toi ?
— Ben oui… Je me disais qu’il reviendrait bientôt et que comme ça l’attente serait moins longue.
— Tu m’as menti, Zoé, dit Joséphine. Tu as volé et tu as menti…
Zoé rougit et bafouilla :
— C’est quand on se parlait plus… J’allais pas te raconter ça. Tu faisais tes bêtises et moi, je faisais les miennes !
Joséphine soupira : « Quel gâchis ! » Hortense essayait de comprendre, mais devant les mines défaites de sa mère et de sa sœur, elle renonça et reprit le fil de son enquête :
— Bon… maintenant il va falloir s’expliquer avec Mylène. Qu’elle arrête de tartiner de fausses lettres. Tu sais où on peut la joindre ?
— Marcel le sait. Il a son numéro… Il me l’a donné à Noël, mais je l’ai perdu. J’ai pensé à l’appeler après la première lettre et puis… Je n’avais pas envie de parler à cette fille.
— T’as eu bien raison ! À mon avis, elle est dingo… Elle doit se faire chier comme un rat castré en Chine et joue les madame de Sévigné. Elle se raconte des histoires. Elle se sent seule, le temps passe, elle n’a pas d’enfants, elle s’imagine qu’on est ses filles. Je vais appeler Marcel.
— Ben alors, il est mort pour de vrai, papa ? demanda Zoé, frémissante de chagrin.
— Y a pas trente-six façons d’être mort, Zoé. On l’est ou on l’est pas et, à mon avis, il l’est et depuis longtemps ! rétorqua Hortense.
Zoé regarda sa sœur comme si elle venait de tuer son père pour de bon et éclata en sanglots. Joséphine la prit dans ses bras. Du Guesclin se mit à l’unisson et gémit en balançant la tête telles les pleureuses antiques sous leurs voiles noirs. Hortense lui balança un coup de pied.
Dans la soirée, elle chercha à joindre Marcel chez lui. Le numéro sonnait obstinément occupé.
— Mais qu’est-ce qu’il fout ? Je parie qu’il s’envoie en l’air avec Josiane et qu’ils ont décroché le téléphone ! À leur âge, on baise plus, on arrose ses géraniums et on joue à la crapette !
Hortense avait raison. Et tort. Marcel avait bien décroché le téléphone, mais il ne s’envoyait pas en l’air avec Josiane. Bien au contraire, il tentait de la faire revenir sur terre.
Il avait convoqué dans son salon madame Suzanne et René. Junior dans son Baby Relax rongeait une croûte de cantal en salivant abondamment et en exhibant ses larges gencives rouges. Josiane gisait dans un fauteuil, enveloppée dans un châle en mohair. Elle grelottait. Pourquoi la regardaient-ils tous comme ça ? Elle avait des racines noires ? Et pourquoi était-elle en peignoir à sept heures du soir ? Depuis quelque temps, elle ne prenait plus grand soin d’elle, mais elle aurait dû s’apprêter tout de même. Et pourquoi je frissonne ? On est en plein mois de juillet. Je ne tourne vraiment pas rond en ce moment. Suis comme une poule derrière un hors-bord.
Madame Suzanne s’était mise à ses pieds et lui massait la cheville droite. Elle lui enveloppait le pied de ses mains douces et pressait des points précis. Ses sourcils se rejoignaient comme les anses d’un panier et elle respirait fort.
— Je sens bien qu’elle est prise, mais je ne vois rien…, dit-elle au bout de quelques minutes.
René et Marcel se penchèrent vers elle pour l’assurer de leur soutien. Josiane reconnut l’odeur qui se dégageait de la chemise de son homme. Cela lui rappela des nuits sauvages à s’empoigner et elle soupira en pensant que cela faisait une éternité qu’ils ne s’étaient plus chevauchés. Elle n’avait plus de goût à rien. Madame Suzanne commença en parlant lentement, doucement pour ne pas effrayer sa patiente :
— Josiane, écoutez-moi bien, vous connaissez-vous des ennemis ?
Josiane secoua la tête faiblement.
— Avez-vous blessé sciemment ou sans le vouloir quelqu’un qui pourrait avoir eu des idées de vengeance au point de souhaiter votre mort ?
Josiane réfléchit et ne trouva personne qu’elle aurait pu offenser. Dans sa famille, son union avec Marcel avait provoqué des jalousies, elle avait reçu des demandes d’argent qu’elle n’avait pas satisfaites, mais de là à la précipiter par la fenêtre, non ! Elle se souvenait du jour où elle avait voulu enjamber le balcon, elle se rappelait la chaise, la balustrade, l’appel du vide, l’envie d’en finir avec cette langueur mortelle qui empoisonnait ses veines. Oublier. Tout oublier. Grimper sur une chaise et sauter.
— J’ai peut-être commis des indélicatesses, j’ai mon franc-parler, mais jamais je n’ai fait le mal sciemment… Pourquoi me demandez-vous ça ?
— Contentez-vous de répondre à mes questions…
Madame Suzanne lui palpait le pied, la jambe, fermait les yeux, les rouvrait. Marcel et René suivaient tous ses gestes en opinant du bonnet.
— Elle est pas malade, tu es bien sûr ? demanda René qui trouvait que Josiane avait une mine de lavabo.
Ce grand châle en plein juillet et ces tremblements de tous les membres ne lui disaient rien qui vaille.
— J’ai fait faire tous les examens possibles. Elle n’a rien…, répondit Marcel.
— Cela m’aiderait beaucoup d’avoir un nom ou deux de personnes susceptibles de lui vouloir du mal. Cela me mettrait sur le chemin… Dites-moi des noms au hasard, Josiane.
Josiane se concentra et resta muette.
— N’essayez pas de réfléchir. Lâchez des noms de personnes comme ils vous viennent à l’esprit.
— Marcel, Junior, René, Ginette…
— Ah ! Ben non… ce ne peut pas être nous ! s’écria Marcel.
— Cela vient peut-être de votre côté, dit madame Suzanne en s’adressant à Marcel. Un rival ? Un employé renvoyé ?
Ils se regardèrent, perplexes. Marcel s’essuyait le front, René mâchouillait un cure-dents. Junior gigotait dans son siège et poussait des cris furieux.
— Tiens-toi tranquille, Junior, l’heure est grave ! gronda Marcel.
— Non… laissez-le, intervint madame Suzanne. Il tente de nous dire quelque chose. Vas-y, mon ange. Parle…
C’est alors que Junior se mit à faire des bonds dans son Baby Relax et à reproduire de drôles de gestes : il mimait une hélice en train de tourner au-dessus de sa tête et faisait des bulles sonores avec sa bouche.
— Il se tord les boyaux parce qu’il a faim et il en a ras le bol qu’on ne s’occupe pas de lui, traduisit Marcel. C’est égoïste, les mômes, et quand ça a les crocs, ça ne pense plus à rien d’autre !
Madame Suzanne lui fit signe de se taire et planta son regard dans celui de Junior.
— Cet enfant veut nous dire quelque chose…
— Mais il ne parle pas, il a quinze mois ! s’exclama René.
— À sa manière à lui, il tente de communiquer.
Junior se calma aussitôt et eut un large sourire. Il dressa le pouce en l’air comme pour dire « Chapeau, ma vieille, vous êtes sur la bonne piste » et il reprit son mime d’hélicoptère qui décolle.
— On se croirait en train de jouer au Pictionnary ! dit René, stupéfait. C’est vrai qu’il veut parler, le môme !
— Avez-vous eu une relation avec un pilote de ligne ? demanda à Josiane madame Suzanne qui ne lâchait pas l’enfant des yeux.
— Non, dit Josiane. Ni pilote, ni marin, ni militaire. J’aime pas les uniformes. Moi, je faisais plutôt dans le tout-venant…
— Charmant pour toi ! rigola René.
— Tais-toi, tu vas brouiller les ondes ! le rembarra Marcel.
— Ou quelqu’un qui portait une auréole ou un grand chapeau ? tenta madame Suzanne en suivant les gestes insistants de Junior.
— Un berger ? suggéra René.
Junior fit non de la tête.
— Un cow-boy ? dit Marcel.
Junior prit un air exaspéré.
— Un mariachi ? dit René qui fit le geste de gratter une guitare imaginaire.
Junior le foudroya du regard.
— Madame de Fontenay ? tenta Marcel qui se concentrait et passait en revue tous les couvre-chefs fameux de l’Histoire.
Junior marqua un temps d’arrêt, agita les mains en signe de couci-couça. Et comme ils ne trouvaient pas, l’enfant fit signe qu’il effaçait tout et tentait autre chose. Ils ne le lâchaient plus des yeux, Josiane se demandait si son fils n’était pas pris de convulsions.
Junior imitait maintenant un animal. Il se mit à bêler, mima deux cornes et une barbichette. Madame Suzanne rougit violemment.
— Ça ne peut pas être une chèvre, tout de même…
Junior insistait. Pointait son doigt vers elle pour lui montrer qu’elle était sur la bonne voie.
— Une bique ? dit alors madame Suzanne.
Encore, encore, c’est pas mal, semblait dire Junior en pédalant de ses petits pieds potelés. Maintenant il se plissait le visage de ses deux mains et faisait une horrible grimace.
— Une vieille bique…
Il applaudit à tout rompre. Et l’encouragea en refaisant son signe d’hélice au dessus de la tête.
— Une vieille bique avec une hélice ou un grand chapeau sur la tête ?
Junior poussa un cri de joie, un cri de délivrance, et se laissa retomber dans son siège, épuisé.
— Henriette ! lâcha René, inspiré. C’est Henriette ! La vieille bique avec un chapeau sur la tête comme une soucoupe volante.
Junior applaudit et faillit en avaler sa croûte de fromage, mais Marcel veillait et la lui retira à temps de la bouche.
— Henriette ! s’exclamèrent Marcel et René ensemble. C’est elle qui a marabouté Choupette !
Madame Suzanne, agenouillée, était enfin entrée dans l’âme et le destin de Josiane. Elle réclama le plus grand recueillement et un silence de cathédrale emplit le salon. Les deux hommes coude à coude attendaient que le diagnostic de madame Suzanne tombe. Junior aussi. Il tenait ses pieds à deux mains et les secouait pour accélérer le temps, semblant dire « il faut agir vite, vite… ».
— En effet, c’est une dénommée Henriette…, murmura madame Suzanne, penchée sur le pied de Josiane.
— Comment est-ce possible ? dit Marcel, pâle comme l’homme qui voit un revenant.
— La jalousie et l’appât de l’argent…, poursuivit madame Suzanne. Elle va voir une femme, une femme très grosse avec des cœurs roses partout dans l’appartement, une femme qui a accès au mal et qui a travaillé Josiane… Je les vois ensemble. La grosse femme sue et prie une Vierge en plâtre. La dame au grand chapeau lui remet de l’argent, beaucoup d’argent. Elle donne une photo de Josiane à la grosse femme qui la place sous influence, elle la travaille, la travaille… Je vois des épingles ! Ça va être pénible, ça va être dur, mais je devrais y arriver !
Elle se concentra sur les pieds, les mollets de Josiane, prit ses mains dans les siennes et prononça des mots incompréhensibles, des formules qui sonnaient comme du bas latin. Marcel et René écoutaient, médusés. Junior hochait la tête, d’un air entendu. Ils distinguèrent une phrase qui demandait « aux démons de sortir ». Josiane eut un hoquet et vomit un peu de bile. Madame Suzanne l’essuya en lui tenant la nuque. Josiane dodelinait de la tête, les yeux révulsés, la bave aux lèvres. Junior souriait. Puis madame Suzanne se livra à un rituel de passes autour du corps de Josiane. Cela dura environ dix minutes. Elle se mit en colère et ordonna aux esprits mauvais de se rendre et de décamper.
Marcel et René reculèrent, effrayés.
— Je préférais ton histoire de corbeau… C’était plus poétique.
— Moi aussi ! murmura René qui n’en croyait pas ses yeux.
Junior les fit taire du regard. Ils baissèrent les yeux, contrits.
Enfin, madame Suzanne se redressa, se frotta les reins et déclara :
— Elle va s’en sortir. Mais elle va être épuisée…
— Alléluia ! s’exclama Junior en levant les bras au ciel.
— Alléluia ! reprirent René et Marcel qui ne savaient plus sur quel pied danser.
Josiane, enfouie dans son châle en mohair, se mit à trembler de tous ses membres et se laissa glisser à terre, inerte.
— Ça y est… Elle est dégagée, constata madame Suzanne. Elle va dormir et, pendant son sommeil, je la nettoierai de fond en comble… Priez pour moi, l’ennemie est coriace, je vais avoir besoin de toutes les forces.
— J’ai oublié mes prières ! dit René.
— Tu dis n’importe quoi et tu commences par dire « merci »…, lui conseilla Marcel. Tu t’en fous des mots, c’est le cœur qui parle.
René bougonna. Il n’était pas venu pour réciter des bondieuseries !
— Je vous dois combien ? demanda Marcel.
— Rien. C’est un don que j’ai reçu et je ne dois pas le salir en prenant de l’argent. Sinon il me serait immédiatement retiré. Si vous voulez donner, faites-le de votre côté.
Elle rangea ses huiles et ses crèmes, ses bâtons d’encens et sa grosse bougie blanche et se retira, laissant les deux hommes abasourdis, Junior ravi et Josiane endormie.
Et le téléphone toujours décroché.
— Mais qu’est-ce qu’elle a maman ? s’exclama Hortense qui prenait son petit déjeuner dans la cuisine avec Zoé. Elle est vraiment pas dans son assiette !
Il était midi et demi et les deux filles se levaient. Joséphine leur avait préparé le petit déjeuner tel un fantôme distrait. Elle avait mis du café dans la théière, le miel au micro-ondes et avait laissé les tartines brûler dans le grille-pain.
— Les meurtres à répétition… ça tape sur le ciboulot ! hasarda Zoé. Elle a encore été convoquée chez les flics après la mort de la fliquette. Ils les ont tous rappelés pour les interroger, tous les gens de l’immeuble…
— Quand je l’ai vue à Londres, elle était normale. Frétillante, même.
— Tu l’as vue quand ? s’exclama Zoé.
— Il y a quinze jours. Elle avait rendez-vous avec son éditeur anglais.
— Elle était à Londres ? Elle nous avait dit qu’elle partait pour une conférence à Lyon. Elle nous en a fait toute une tartine ! Je trouvais même qu’elle en faisait un peu trop. Mais bon… Elle est toujours too much quand elle parle du Moyen Âge…
— Non ! Elle était à Londres et je l’ai vue comme je te vois…
— Tu vois, à force de jamais me donner de nouvelles, je sais rien, moi !
— Je déteste donner des nouvelles ! C’est gnangnan et puis on n’a pas toujours quelque chose à se dire ! Pourquoi a-t-elle menti ? Ça lui ressemble pas…
Zoé et Hortense se regardaient, intriguées.
— Je crois que je sais, dit Zoé, mystérieuse.
Elle se tut un moment comme pour rassembler ses pensées.
— Accouche ! ordonna Hortense.
— Je pense qu’elle est allée voir Philippe et qu’elle n’a rien dit à cause d’Iris.
— Philippe ? Et pourquoi elle aurait menti pour le voir ?
— Parce qu’elle est amoureuse…
— De Philippe ! s’exclama Hortense.
— Je les ai surpris le soir de Noël dans la cuisine en train de se rouler une pelle.
— Maman et Philippe ? T’es complètement ouf !
— Non, je ne suis pas folle et ça explique tout… Elle a menti à Iris, elle lui a dit qu’elle allait à Lyon pour un séminaire et elle est partie le retrouver… à Londres. Je sais parce que j’ai essayé de l’appeler et j’ai eu un répondeur en anglais sur son portable ! Je comprends maintenant !
— Elle te l’avait pas dit à toi ?
— Elle a dû avoir peur que je me coupe et le dise devant Iris. Elle m’a juste dit qu’elle m’appellerait, elle. Et puis elle savait que j’étais chez Emma. Elle se faisait pas de souci.
— Ça alors ! la vie sentimentale de maman me fascinera toujours ! Je croyais qu’elle sortait avec Luca, tu sais, le beau mec de la bibliothèque !
— Elle l’a largué. Du jour au lendemain. D’ailleurs, faudrait que je lui dise que je l’ai vu traîner plusieurs fois dans le quartier, le beau Luca. Sais pas où ils en sont tous les deux…
— Largué Luca ! dit Hortense, stupéfaite. Mais pourquoi tu m’as rien dit ?
— T’étais pas là, j’avais pas envie d’en parler et pis, j’étais en colère contre maman.
— En colère ? Il est canon, Philippe !
— Elle trahissait papa…
— T’exagères ! C’est lui qui l’a laissée tomber pour Mylène !
— N’empêche…
— Elle trahissait pas du tout ! T’as la mémoire courte, Zoé !
— Disons que je lui en voulais ! Ça fait un choc tout de même de voir ta mère rouler un patin à ton oncle !
Hortense balaya l’argument de la main et demanda :
— Et Iris, elle se doute de rien ?
— Ben non… puisqu’elle lui a dit qu’elle allait à un séminaire à Lyon. Et puis Iris, depuis quelque temps, elle est sur une autre planète. Elle a des visées sur Lefloc-Pignel. Elle déjeunait avec lui aujourd’hui…
— C’est qui Lefloc-Pignel ?
— Un type de l’immeuble… Je l’aime pas, mais il en jette !
— Le beau mec que j’ai vu à Noël et que je voulais caser avec maman ?
— Exact. Je l’aime pas, je l’aime pas ! Gaétan, c’est son fils…
— Celui que tu retrouves à la cave.
Zoé brûlait d’envie de dire à Hortense « et moi, je suis amoureuse de Gaétan », mais elle se retenait. Hortense n’étant pas une sentimentale, elle craignait qu’elle n’exécute son amour d’une formule lapidaire. Si je lui parle du grand ballon qui gonfle dans mon cœur, elle va hurler de rire.
— Dis donc, elle change, maman ! Elle roule des pelles à Philippe ! C’est croustillant !
— Oui, mais elle est triste aussi…
— Tu crois que ça n’a pas marché avec Philippe ?
— Si ça avait marché, elle serait pas triste !
Elle eut encore envie d’ajouter « Je le sais, moi, parce que je suis amoureuse et que j’ai envie de danser tout le temps ». Mais elle se retint. Des fois, il me dit que je suis sa Nicole Kidman. Complètement con, mais j’adore. Déjà je suis pas blond platine, en plus je fais pas deux mètres seize, j’ai des taches de rousseur et les oreilles décollées. Mais bon, j’aime bien quand il me dit ça, je me trouve encore plus belle. Grâce à toute cette beauté qu’il a dénichée en moi, j’ai eu ma mention « Très Bien » au brevet ! Il part au mois d’août en vacances et j’ai peur qu’il m’oublie. Il jure que non, mais j’ai la trouille.
Hortense fronçait les sourcils et réfléchissait. Ce n’était sûrement pas le bon moment pour se confier. Le problème avec Hortense, c’est que c’était rarement le bon moment.
— Tu me fais un câlin ? chuchota Zoé.
— Je préférerais pas. Suis pas trop forte pour ce genre de choses, mais je peux te donner une bourrade, si tu veux !
Zoé éclata de rire. Non seulement Hortense était hyperclasse, mais, en plus, elle était drôle.
— T’as un rendez-vous cet après-midi ?
— Chez Jean-Paul Gaultier ? Non. Il a été remis à demain…
— On pourrait regarder Thelma et Louise…
— Mais on l’a déjà vu cent fois !
— J’aime trop ! Quand Brad Pitt se déshabille et après, quand le camion explose ! Et la fin, quand elles s’envolent toutes les deux !
Hortense hésitait.
— Dis oui ! Dis oui ! Ça fait trop longtemps qu’on l’a pas regardé ensemble.
— OK, Zoétounette. Mais pas deux fois !
Zoé poussa un cri de victoire et elles allèrent s’enrouler l’une contre l’autre dans le canapé du salon face à la télévision.
— Elle est où, maman ? demanda Hortense avant d’appuyer sur « Play ».
— Dans sa chambre, elle bosse. Elle arrête pas de bosser. C’est sûrement pour se changer les idées…
— Aucun homme ne mérite qu’on se mette le cœur en lambeaux, décréta Hortense. Retiens bien ça, Zoé !
Elles regardèrent le film deux fois. Se passèrent et repassèrent le moment où Brad Pitt enlève son tee-shirt, Hortense pensa à Gary et s’insulta, Zoé eut envie de raconter Gaétan, mais se retint. Elles applaudirent au camion qui explose et, à la fin, quand les deux femmes s’envolent dans le vide, elles hurlèrent en se tenant les mains. Zoé se disait qu’il y avait plein de moyens d’atteindre le bonheur, avec Gaétan et avec sa sœur. C’était pas le même bonheur, mais ça lui faisait chaud pareil. Elle n’en pouvait plus de garder son secret pour elle toute seule. Il fallait qu’elle parle à Hortense. Tant pis si elle se moquait.
— Je vais te dire un secret…, chuchota-t-elle. Te dire la plus belle merveille du monde qui…
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Iris entrait dans le salon et se laissait tomber sur un fauteuil en lâchant des sacs remplis de vêtements qui se renversèrent à ses pieds.
— Elle est pas là, votre mère ?
— Si, dans sa chambre, répondirent les deux filles en chœur.
— Elle passe son temps dans sa chambre. C’est ballot…
— Elle bosse son HDR, répondit Zoé. C’est un sacré boulot, tu sais !
— Je l’ai toujours connue en train de bosser ! C’est fou le temps qu’elle aura passé dans les livres…
— Toi, tu préfères le passer dans les magasins, railla Hortense.
Iris ignora la pique et brandit ses sacs.
— Je crois bien qu’il est fou de moi !
— C’est lui qui t’a payé tout ça ? s’étrangla Hortense.
— Je te l’ai dit : il est fou de moi…
— Mais il est marié, protesta Zoé. Et il a trois enfants !
— Il m’a invitée à déjeuner, un resto délicieux à l’hôtel Lancaster, tu t’évanouis de plaisir à chaque bouchée, et puis après, on s’est promenés, Champs-Élysées, avenue Montaigne et, à chaque boutique, il me couvrait de cadeaux ! Un vrai prince charmant !
— C’est du bidon, les princes charmants ! déclara Hortense.
— Pas lui ! Il me traite comme une princesse. Avec courtoisie, délicatesse, en me dévorant des yeux… Et puis il est beau, mais beau !
— Il est marié et il a trois enfants, répéta Zoé.
— Avec moi, il oublie tout !
— Belle mentalité, soupira Zoé.
— Je vais ranger mes affaires dans ma chambre…
— C’est la mienne, pesta Zoé une fois Iris partie. À cause d’elle, je dors dans le bureau de maman et maman travaille dans sa chambre !
— Tu l’aimes pas ?
— Je trouve qu’elle traite pas bien maman. On dirait qu’elle est ici chez elle ! Elle fait venir son prof de gym, invite Henriette, parle des heures au téléphone avec ses copines… Bref, elle est à l’hôtel et maman dit rien.
— Maman a revu Henriette ?
— Elles ont dîné toutes les trois et depuis, on l’a plus revue.
— Dis donc, il s’en passe des choses quand je suis pas là !
Iris sortit ses emplettes des sacs et les posa sur le lit. À chaque vêtement, elle se souvenait du regard d’Hervé. Elle gloussa en caressant le cuir souple et doux d’un sac Bottega Veneta. Un grand cabas matelassé en cuir argenté. Elle en rêvait ! Elle avait choisi, en outre, une robe ivoire en coton et des sandales assorties. La robe avait un col châle décolleté, la taille resserrée, des plis qui s’évasaient en corolle fluide. Elle lui allait à la perfection. Ce pourrait être une robe de mariée…
Ils avaient déjeuné, les yeux dans les yeux. Il lui avait parlé de ses affaires. Lui avait expliqué comment le numéro cinq des plastiques rachetait le numéro quatre pour devenir, peut-être, le numéro un mondial. Puis il avait bafouillé : « Je dois vous ennuyer. On ne devrait pas parler affaires avec une jolie femme ! On va aller faire des courses pour vous récompenser de m’avoir si bien écouté… » Elle n’avait pas dit non. Le comble de la virilité, pour elle, était un homme qui la couvrait de cadeaux. Il l’avait quittée à une station de taxis, lui avait baisé la main. « Il faut bien que je retourne travailler, hélas ! » Quel homme exquis !
Ses premiers cadeaux. Il s’enhardissait. Bientôt ce serait le premier baiser, la première nuit passée ensemble, un week-end peut-être ! Pour finir sur une marche nuptiale et la bague au doigt ! Tralalalalère ! Elle ne pourrait pas se marier en blanc, bien sûr, mais la robe ivoire ferait l’affaire. S’ils se mariaient en été… Elle se renversa sur le lit en froissant la robe contre elle.
Il lui faudrait simplement être patiente. Ce n’était pas le genre d’homme à vous culbuter dans un coin ni à vous harceler. Il lui téléphonait le matin, demandait si elle était libre pour déjeuner, lui donnait rendez-vous dans un restaurant et se comportait si galamment que personne n’aurait pu croire qu’ils étaient intimes. Mais nous ne sommes pas encore intimes ! Il ne m’a toujours pas embrassée. Il lui avait proposé d’aller déjeuner au parc de Saint-Cloud. C’est très agréable en été, on pourra se promener dans les allées. Elle avait compris qu’alors il l’embrasserait et avait piqué un fard. Avec lui, elle retrouvait ses émois d’adolescente.
Parfois elle avait du mal à masquer ses sentiments envers Joséphine. Son manque d’assurance, sa maladresse l’irritaient au plus haut point. Et puis… elle ne parvenait pas tout à fait à lui pardonner le scandale du livre. Si elle a un compte en banque bien rempli, aujourd’hui, c’est quand même grâce à moi ! Elle éprouvait envers Jo une aversion jalouse. Il lui arrivait d’être obligée de s’en aller brusquement quand Joséphine se mettait à parler de ses recherches pour sa thèse, son HDR, DRH ou RHD, elle ne retenait jamais l’ordre de ces initiales barbares et barbantes. Cependant, étant donné les circonstances, la vie était plus agréable chez sa sœur que seule, chez elle, avec cette Carmen collante comme du papier tue-mouches. Et puis… Hervé n’était pas loin. Elle avait remarqué qu’il choisissait toujours des lieux de rendez-vous où il n’était pas connu. Jamais elle ne le voyait le week-end. Elle attendait, le lundi matin, que son portable sonne. Elle avait choisi une sonnerie spéciale pour lui. Elle posait son téléphone sur l’oreiller. Elle attendait trois, quatre sonneries puis décrochait. Elle devait reconnaître qu’elle passait son temps à l’attendre. Je n’ai guère le choix, se disait-elle, lucide. Le mois d’août approchait. Sa femme et ses enfants partiraient en vacances dans la grande maison à Belle-Île.
Elle déplia une grande chemise blanche à col haut. Pour cacher les rides du cou. Elle ôta les épingles, le carton, l’étendit sur le lit. Se piqua un doigt à une épingle et constata, effondrée, qu’elle avait mis une goutte de sang sur la belle robe Bottega Veneta.
Elle poussa un juron de colère. Comment détachait-on le sang sur du coton ivoire ? Il faudrait qu’elle appelle Carmen.
Henriette sortit de la station de métro Buzenval et tourna à droite dans la rue des Vignoles. Elle s’arrêta devant l’immeuble décrépit de Chérubine et reprit son souffle. Son orteil droit la faisait souffrir et son nerf sciatique la lançait dans la hanche. Elle n’avait plus l’âge de prendre le métro, descendre et monter des escaliers, se retrouver pressée contre des anonymes aux aisselles malodorantes. Elle avait beau ôter son chapeau et se vêtir de vêtements bon marché, elle avait toujours l’impression qu’on la dévisageait. Qu’on savait qu’elle cachait des billets dans les bonnets de son soutien-gorge. Elle serrait ses bras sur ses seins pour prévenir l’assaut d’un malotru basané et affichait l’air méchant d’une vieille mal lunée à qui il ne faut pas se frotter. Parfois, quand elle apercevait son reflet dans la vitre du métro, elle se faisait peur ! Elle en riait, le nez enfoncé dans son écharpe parfumée à « Jicky » de Guerlain. Elle s’inondait de « Jicky » quand elle prenait le métro. C’était la seule façon de ne pas défaillir. Elle n’avait jamais été agressée et, plus elle prenait le métro, plus elle devenait grimaçante et hargneuse.
Elle entama la lente montée des escaliers de l’immeuble de Chérubine, eut le cœur soulevé par l’odeur de vieux chou rance, fit une pause à chaque palier et atteignit enfin le troisième étage. Elle palpa son soutien-gorge et soupira. Qu’elle les aimait, ces billets ! Qu’ils étaient tendres à malaxer ! Ils faisaient un petit bruit doux, attendrissant, un bruit d’oisillon qui ébouriffe ses plumes. Six cents euros, tout de même ! Pour planter des aiguilles. Ce n’était pas donné. Et de résultats, je n’en vois guère. J’ai beau traîner sous les fenêtres de Marcel, je n’aperçois pas le moindre corps écrasé sur le trottoir. J’interroge la maréchaussée, en vain. Ni accident ni suicide. À ce train-là, mon compte en banque va se vider aussi sûrement qu’une baignoire d’eau sale ! J’en suis à mon sixième versement. Six fois six, trente-six, soit trois mille six cents euros dilapidés. C’est trop ! Beaucoup trop.
Elle aperçut l’écriteau posé au-dessus de la sonnette : SONNEZ ICI SI VOUS ÊTES PERDU. Je suis perdue, moi ? Je suis une de ces pauvres femmes égarées, prêtes à tout pour retrouver leur homme ? Pas le moins du monde. Je m’épanouis dans un célibat choisi et suis à la tête d’une entreprise florissante avec mes économies de bouts de chandelles. J’amasse, j’amasse et je ne me suis jamais autant amusée. Je détrousse les mendiants, rapine, escroque et réussis à vivre sans débourser un centime. Et, dans le même temps, je laisse une fortune dans les mains de cette charlatane obèse ! Il y a quelque chose qui ne va pas, ma chère Henriette. Reprends-toi ! Elle considéra un long moment l’écriteau et déclara tout haut : « Eh bien, je ne sonnerai pas ! »
Et elle tourna les talons.
J’étais en train de m’égarer, pensa-t-elle sur le trajet retour de la ligne 9, en tâtant ses bonnets, écoutant leur doux bruissement. Qu’est-ce que cela m’importe que Josiane et Marcel se gobergent ? Ne suis-je pas plus heureuse aujourd’hui ? Il m’a rendu service en se carapatant. Il a donné un sens à ma vie qui n’en avait pas beaucoup, il faut bien le reconnaître. Aujourd’hui, comme disent les jeunes crétins, je m’éclate.
Pas plus tard qu’hier, elle avait volé chez Hédiard. Oui, volé. Elle était entrée pour faire son habituel numéro de pleureuse de vieille femme usée par la vie – elle avait chaussé ses espadrilles trouées et avait mis son manteau de pauvresse car, c’est bien connu, les pauvres s’habillent pareil été comme hiver – et attendait de lancer sa longue plainte quand elle avait compris qu’elle était seule dans la boutique. Les vendeuses étaient au sous-sol, occupées à cancaner ou à faire semblant de travailler. Elle avait ouvert son grand cabas et l’avait rempli : sancerre rouge, vinaigre balsamique (quatre-vingt-un euros le petit flacon de cinquante centilitres), foie gras, pâtes de fruits, chocolats, soupes au concombre, soupes au pistou, noix de cajou, pistaches, calissons, nems, rouleaux de printemps, tranches de gigot, œufs en gelée, fromages divers. Elle avait raflé tout ce qui était à portée de main. Le cabas pesait lourd, très lourd. Elle s’était presque démis l’épaule. Mais quel plaisir ! Des rigoles de sueur chaude coulaient le long de ses bras. Ce n’est que justice : je volais aux pauvres et maintenant, je vole aux riches ! La vie est formidable.
Je devais avoir le cerveau à l’arrêt quand je me suis remise entre les mains de l’obèse. J’avais déposé ma raison au vestiaire. Je pourrais aller jusqu’à la dénoncer à la police, cette Chérubine. Je suis sûre que c’est illégal, ses magouilles. Et elle ne doit pas déclarer un seul centime ! Si elle me menace de ses petites aiguilles, je l’avertis : je la livre à la police et au fisc. Elle y réfléchira à deux fois.
Enfin ! Je viens de sauver six cents euros. Six adorables billets de cent euros qui dorment heureux, blottis contre mon sein. Mes petits chéris ! Maman est là qui veille, reposez tranquilles !
Et puis, il était temps qu’elle cesse ses prélèvements sauvages sur le compte commun. Marcel aurait fini par avoir une puce à l’oreille. Il aurait été tenté de faire une enquête sur ses sorties inopinées d’argent.
Elle l’avait échappé belle.
Elle bénissait ce jour de juillet où elle retrouvait enfin son bon sens. Que les gens ont brave mine dans cette rame ! Ce n’est pas de leur faute s’ils ne sourient pas. Ce sont de pauvres hères. Obligés d’accomplir un travail ingrat pour subsister, on ne peut pas leur demander, en plus, de sentir bon et de sourire. Même si le savon ne coûte pas cher…
Et puis, se dit-elle, emportée par une vague de bonheur, il faut savoir pardonner dans la vie et tiens ! je lui pardonne d’être parti. Je lui pardonne et je vais donner à mon avocat l’ordre de lancer la procédure de divorce. Je le saignerai à blanc et au couteau tranchant, mais je lui rendrai sa liberté. Je garderai l’appartement et doublerai la pension qu’il me propose. Avec tout l’argent que je gagne en le dérobant aux pauvres et aux riches, je vais devenir millionnaire !
Elle sortit du métro, gaie comme un pinson, grimpa les degrés d’un pas léger, tenant ses seins à deux mains, et laissa tomber une pièce de vingt centimes dans la sébile d’un mendiant couché sur les marches du métropolitain.
— Merci, ma bonne dame, dit le vieux en soulevant sa casquette. Dieu vous le rendra au centuple ! Dieu reconnaît toujours les siens.
Joséphine broyait du noir.
Joséphine vivait cloîtrée dans sa chambre. Des piles de dossiers entouraient son lit. Elle les enjambait pour se coucher.
Elle n’avait plus envie de descendre dans la belle loge bariolée d’Iphigénie. C’était devenu le dernier salon où l’on cause et on y commentait sans relâche les meurtres récents. Les rumeurs les plus folles couraient. C’est un curé qui, entravé par son vœu de chasteté, se rebelle contre Rome. C’est le boucher, j’ai vu ça dans un film, y a que lui pour avoir des couteaux tranchants toujours aiguisés. Non ! C’est un ado en colère contre une mère trop rigide ; chaque fois qu’elle le punit, il choisit une victime, une femme seule, la nuit. C’est un chômeur, un ancien cadre, qui ne digère pas sa mise à l’écart et se venge. Et pourquoi les recherches de la police s’étaient-elles concentrées sur l’immeuble A ? Encore une fois, ce sont eux qui ont la vedette, soupirait la dame au caniche.
Chacun avait son coupable idéal et renchérissait sur les détails suspects, les mines patibulaires, les imperméables blancs. Quand Iphigénie apercevait Joséphine, elle lui faisait de grands gestes pour qu’elle se joigne à eux. Joséphine était une source intéressante : elle avait été convoquée plusieurs fois par l’inspecteur Garibaldi. Elle devait avoir des renseignements inédits. Joséphine y allait à contrecœur. Elle écoutait, hochait la tête, répondait je ne sais pas grand-chose et ils finissaient par la regarder avec hostilité, l’air de dire, on n’est pas assez bien pour vous, c’est ça ?
Seul dans son coin, réfugié dans un mutisme douloureux, monsieur Sandoz dévorait Iphigénie des yeux. Il tentait de faire entendre sa plainte amoureuse, mais Iphigénie avait d’autres chats à fouetter et ne lui prêtait qu’une oreille distraite. Il se confiait à Joséphine à voix basse en cachant ses ongles qu’il ne trouvait jamais assez propres :
— Elle n’ose pas me dire que je suis trop vieux. Pourtant je fais tout pour lui être agréable…
— Vous en faites peut-être un peu trop, répondait Joséphine qui trouvait un écho de sa peine dans la mélancolie de monsieur Sandoz. L’amour ne rime pas avec empressement, bien au contraire… C’est ce que me répète ma fille aînée qui, elle, est experte en séduction.
Monsieur Sandoz avait le col de sa chemise qui rebiquait en deux petites pointes blanches et une cravate noire en tricot.
— Je n’arrive pas à feindre l’indifférence. On lit en moi comme dans un livre ouvert…
Nous avons le même problème, se dit Joséphine, moi aussi, je suis prévisible et transparente. Il lui a suffit de vingt-quatre heures pour se lasser.
Monsieur Sandoz revenait à la loge. Déposant des fleurs, des chocolats sur la petite console Ikea. Toujours vêtu de son costume gris, de sa chemise blanche et de son imperméable blanc qu’il portait par tous les temps. Il ressemblait à un promeneur endimanché.
— Sans vous offenser, ce n’est pas une question d’âge, c’est que… vous êtes trop gris pour Iphigénie.
— Madame Cortès, moi, du gris, j’en ai partout. J’ai le cœur plein de suie…
Elle aussi n’allait pas tarder à se couvrir de suie.
Cela faisait seize jours qu’ils s’étaient quittés sur le quai de Saint Pancras. Elle marquait les jours en petits bâtons-soldats dans la marge d’un cahier. Elle avait commencé par compter les heures, puis avait renoncé. Trop de petits bâtons lui noircissaient le moral. Seize jours qu’elle n’avait plus aucune nouvelle de Philippe. Chaque fois que le téléphone sonnait, son cœur s’emballait, escaladait la montagne puis retombait tel le rocher de Sisyphe dans ses talons. Ce n’était jamais lui. Mais pourquoi n’appelle-t-il pas ? Elle s’était fait une liste de raisons et argumentait chaque proposition.
Il a perdu son portable et mes numéros ? Peu probable.
Il a eu un accident ? Elle l’aurait su.
Il est débordé de travail ? Non valable.
Il a revu Dottie Doolittle. Possible. Et elle gribouillait une paire de ballerines et des boucles d’oreilles.
Il aime encore Iris. Possible. Elle dessinait deux grands yeux bleus et cassait la mine de son crayon.
Il est mal à l’aise vis-à-vis d’Alexandre. Ou de Zoé. Probable. N’ai-je pas, moi-même, caché aux filles que je l’avais vu à Londres ?
Ou alors… et le crayon retombait sur la feuille.
Il s’était lassé après l’avoir enlacée.
Il n’a pas aimé l’odeur de mon corps, la petite veine éclatée sur ma hanche gauche, le goût de ma bouche, le pli léger sur mon genou droit, l’ourlet de ma lèvre supérieure, la consistance de mes gencives… j’ai ronflé, je me suis trop livrée, pas assez, j’ai été dinde, niaise, je n’embrasse pas bien, je fais l’amour comme une garniture de jardin.
On ne rompt pas avec une femme parce que l’espace entre son nez et sa bouche n’est pas assez grand ou que ses gencives sont molles ! Et pourquoi pas ? Si, dans cet espace-là, on a déposé son idéal de beauté, de perfection ? Elle se souvenait avoir éconduit, en terminale, Jean-François Coutelier parce qu’il lui soutenait que le père Goriot avait deux fils. « Non ! Deux filles, Anastasie de Restaud et Delphine de Nuncigen. » « Tu es sûre ? Je croyais pourtant que c’était deux fils. » Elle l’avait regardé et toute la beauté de Jean-François Coutelier s’était évaporée.
Le désir. Ce parfum qu’on ne peut jamais mettre en flacon. On a beau l’invectiver, le supplier, se tordre les mains, lui offrir sa fortune, il demeure volatil et volage.
Elle appela son père. J’ai besoin de toi, fais-moi un signe. Je suis en charpie. « … mais quand tu sortiras, mon ange, le cœur ivre de joie, fais attention dans l’ombre à la perfide orange. » « C’est quoi ? une citation ? » « Non. Un avertissement ! À multiples usages. »
Elle avait dévalé l’escalier de l’hôtel après avoir glissé sur une orange.
Elle allait perdre Philippe à cause d’une « perfide orange » ?
Elle tapa « Orange » sur Google. Orange, la compagnie de téléphone, Orange, le fruit, Orange, la ville, Orange mécanique, les chorégies d’Orange, Orange généalogie. Elle cliqua sur « Généalogie ». Remonta à Philibert de Chalon, Prince d’Orange, né à Lons-le-Saunier, qui trahit le roi de France, François Ier, et se rangea aux côtés de Charles Quint. Un traître. Philippe me trahit. Il est retourné dans les bras de la perfide Albionne. Lons-le-Saunier, lut-elle sur l’écran, la ville de naissance de Rouget de Lisle.
Elle se recroquevilla sur son fauteuil préféré, le siège était rembourré, les accotoirs dodus et le plat du dos lui tenait bien les reins. Mon amour s’effrite : un baiser contre le four, une citation de Sacha Guitry, une escapade à Londres et une longue attente qui me laisse haletante.
Elle se repliait sur son HDR et travaillait. Elle feuilleta ses notes. Où en était-elle ? À l’aimant qu’on posait sur le ventre pour garder l’enfant désiré ou entre les jambes pour avorter ? À la chartre des artisans qui exigeait que le travail ne s’effectue qu’à la lumière du jour ? Certains maîtres, pour augmenter le rendement de leurs ouvriers, les faisaient travailler à la chandelle, une fois la nuit tombée, ce qui était interdit. D’où l’expression « travailler au noir ». Ses pensées vagabondaient dans le désordre.
Elle avait aperçu Luca, de loin, sous les frondaisons du square. Il tournait autour de l’immeuble, les mains dans les poches de son duffle-coat. Elle s’était réfugiée avec Du Guesclin derrière un arbre et avait attendu qu’il s’éloigne. Que voulait-il ? Avait-il appris par la concierge qu’elle était venue chez lui et connaissait sa double identité ? Elle n’osait pas se l’avouer, mais elle avait peur. Et s’il s’en prenait à elle ? Du Guesclin avait grogné en l’apercevant. Son poil s’était hérissé.
Les enquêteurs de la brigade criminelle semblaient penser que l’assassin habitait l’immeuble. Les investigations se resserrent autour de vous tous, avait grimacé l’inspecteur Garibaldi. « Pourquoi n’avez-vous pas porté tout de suite plainte lors de votre agression en novembre ? Vous ménagiez le coupable ? Vous le connaissez ? – Mais non ! balbutiait Joséphine, chaque fois qu’il lui posait la question – ce devait être une technique interrogatoire de poser cent fois la même question –, je ne voulais pas inquiéter ma fille, Zoé. Son père est mort dévoré par un crocodile, je me disais qu’elle n’avait pas besoin d’une autre tragédie… » Il la contemplait en secouant la tête d’un air dubitatif. « On vous plante un couteau dans le cœur et la première chose à laquelle vous pensez, c’est à ménager votre fille ? – Bien sûr… – Ah… Ça s’appelle du masochisme ou je m’y connais pas ! Et comment avez-vous échappé aux coups de couteau répétés ? » Joséphine le dévisageait, incrédule. Elle avait déjà répondu à cette question ! « Grâce à un paquet envoyé par des amis de mon mari qui contenait une chaussure de sport. » L’inspecteur souriait, d’un petit air amusé. « Une chaussure de sport ! Tiens donc… C’est original ! On devrait toujours en avoir une sur soi quand on sort le soir ! » Et il enchaînait avec une question sur l’Angleterre. « Et comme par hasard, vous étiez à Londres lorsque le capitaine Gallois a été tué… C’était pour vous fabriquer un alibi ? » « J’étais allée voir mon éditeur anglais. Je peux le prouver… » « Vous n’êtes pas sans savoir qu’elle ne vous appréciait pas. » « Je l’avais remarqué. » « Elle avait rendez-vous avec vous le lendemain du jour où… » « Je l’ignorais. » « Elle a laissé une note d’ailleurs… Vous voulez la lire ? »
Il lui avait tendu une feuille blanche où le capitaine avait écrit en gros, au feutre noir : CREUSER RV. CREUSER RV. CREUSER RV. « Elle devait vouloir vous poser d’autres questions lors de ce rendez-vous. Vous aviez un différend toutes les deux ? » « Non. Je m’étonnais de son animosité. Je me disais que ma tête ne lui revenait pas. » « Ah ! avait-il ricané, c’est ainsi que vous appelez le fait de vous interroger ! Va falloir trouver autre chose… Ou alors un très bon avocat. Vous êtes mal barrée… » Elle avait éclaté en sanglots. « Mais enfin ! Puisque je vous dis que je n’ai rien fait ! » « Ça, madame, ils le disent tous ! Les pires criminels nient toujours et jurent sur la tête de leur mère qu’ils n’ont rien fait… » Il avait claqué le plateau de son bureau de ses index tendus dans une imitation de solo de batterie. Avait interrompu son petit numéro quand un collègue avait ouvert la porte de son bureau. « Dis donc… On a un nouveau témoignage. Canon ! Une copine de la serveuse. Elle revient d’un voyage de trois mois au Mexique et elle vient d’apprendre pour sa copine. Tu devrais venir. » « Bon…, avait concédé l’inspecteur, j’arrive et vous, vous pouvez y aller, mais c’est pas clair votre affaire. Si j’étais vous, je réfléchirais ! »
Elle croisait ses voisins chaque fois qu’elle sortait du bureau de l’inspecteur. Ils attendaient, assis sur des bancs en bois, dans le couloir aux murs défraîchis. Ils n’osaient pas parler. Ils se sentaient déjà coupables. Monsieur et madame Merson râlaient, le fils Pinarelli souriait finement comme s’il détenait des secrets exclusifs et qu’il n’était là que pour faire de la figuration, quant à Lefloc-Pignel et aux Van den Brock, ils étaient ulcérés.
— On ne peut rien faire ! Si on refuse de se présenter, ils vont nous coller en cabane, s’insurgeait madame Van den Brock dont les yeux roulaient frénétiquement dans tous les sens.
— Mais non ! la tempérait son mari. C’est insupportable, certes, mais nous devons nous plier à la procédure. Cela ne sert à rien de nous énerver et nous devons, au contraire, leur opposer le plus grand calme.
Madame Lefloc-Pignel s’était fait faire un certificat médical pour se soustraire aux interrogatoires.
Et pourquoi serait-il parmi nous, le meurtrier ? s’interrogeait Joséphine. Parce que l’oncle de la Bassonnière, avec ses petites fiches, perpétue l’esprit de vengeance de la famille, furieuse d’avoir été reléguée en fond de cour ? Mademoiselle de Bassonnière avait des dossiers sur tout le monde. Pas que sur l’immeuble A ! Et même si je connaissais trois des quatre victimes, ça ne fait pas de moi pour autant une complice ! Et la serveuse, je ne sais même pas à quoi elle ressemblait ! Cette histoire ne tient pas debout. C’est le capitaine qui les a mis sur ma piste. Je l’ai énervée dès notre premier entretien. Je produis cet effet-là sur certaines personnes : elles me trouvent d’emblée mollassonne, inerte, voire stupide. Ou alors elle n’avait pas aimé mon livre ? Elle aurait voulu être écrivain et on lui avait refusé trois manuscrits. Elle se disait pourquoi elle et pas moi ? CREUSER RV, CREUSER RV. Ce n’est même pas français. On ne creuse pas un rendez-vous, on creuse une idée.
Elle se leva et alla chercher le Littré. Le consulta et marmonna j’avais raison, le verbe creuser : « Possède en propre le sens abstrait d’approfondir, analyser en profondeur. » On ne creuse pas un rendez-vous, on le propose, on le prépare, on l’aménage, on l’organise, on l’annule, on le remet, on le repousse, on l’échelonne quand il y en a plusieurs. Pourtant, le capitaine parlait sans faire de fautes de français, cela m’avait frappée. Il y a très peu de gens qui parlent une langue impeccable.
Elle écrivit les deux lettres sur son bloc. RV, RV, RV… Rendez-vous, mais aussi : Renseignement Vague, Raison Vacillante, Rapport Vaseux, Rester Vigilant, Rien à Voir. Zoé passa la tête par la porte de la chambre et lança un regard inquiet à sa mère.
— Qu’est-ce que tu fais, m’man ?
— Je travaille…
— Tu travailles vraiment ?
— Non, je fais des dessins…, reconnut Joséphine, lasse de tourner en rond dans ses pensées.
— Tu me les montres ? demanda Zoé d’une petite voix d’intruse.
— Ils ne sont pas terribles, tu sais…
Zoé était venue s’asseoir sur l’accotoir du fauteuil. Joséphine lui tendit la feuille remplie de RV et prépara une réponse à la curiosité de sa fille. Elle ne voulait pas lui parler de l’enquête.
— Ah…, fit Zoé, déçue, en laissant retomber la feuille. Tu apprends à écrire des textos ?
— Non, dit Joséphine, surprise. Au contraire, quand j’envoie un texto, je fais exprès d’écrire chaque mot en entier et j’espère bien que tu en fais autant ! Sinon tu vas perdre ton orthographe…
— Oh ! moi, je le fais. Mais les autres, non. Tu sais ce qu’elle m’a envoyé Emma, l’autre jour ?
Zoé prit un crayon et écrivit à côté des RV de Joséphine :
— Un message en cinq lettres, MHAUT…
— Ça ne veut rien dire ! s’exclama Jo en essayant de déchiffrer le sigle.
— Si… c’est pas évident. Cherche bien.
Joséphine relut les lettres, à l’endroit, à l’envers, mais ne trouva pas. Zoé attendait, fière d’avoir déchiffré l’énigme toute seule.
— Je donne ma langue au chat, dit Joséphine.
— Prononce-les à voix haute. Il faut toujours lire à voix haute pour comprendre.
— Aime hâche à u té ? Ça veut toujours rien dire…
— Si. Cherche bien.
Joséphine reprit les cinq lettres, les articula lentement et renonça.
— Je n’y arrive pas…
— Si, écoute : aime ache à u ter. Et après, tu enchaînes en parlant vite… Elle m’a chahutée !
— Je n’aurais jamais trouvé !
— Ben moi, j’ai bien mis cinq minutes ! Et je suis habituée !
— Alors que moi, je suis vieille et je n’ai pas l’entraînement…
— J’ai pas dit ça, m’man.
Elle roula contre Joséphine et lui mit les bras en collier autour du cou en tendant son petit ventre rond. Zoé était à l’âge où l’on passe en un instant de la femme à l’enfant, où l’on réclame un baiser à un garçon et un câlin à sa maman. Joséphine avait du mal à l’imaginer dans les bras de Gaétan, même si leurs ébats devaient encore être innocents. Elle glissa ses deux mains sous le tee-shirt de Zoé et la serra contre elle.
— T’es la plus jolie des mamans !
— Et toi, tu seras toujours mon bébé !
— Je suis plus un bébé ! Je suis grande…
— Je sais, mais pour moi, tu seras toujours mon bébé…
Elle enfouit son visage dans les cheveux de sa fille, ferma les yeux, respira une odeur de shampoing à la vanille et de savon au thé vert.
— Tu sens bon. On a envie de te manger…
— Dis, m’man, sais pas quoi faire…
— Elle est où, Hortense ?
— Elle est partie chez Marcel. Elle a pas voulu que je vienne avec elle ! Elle dit qu’il faut qu’elle lui parle de Mylène en tête à tête…
— Alors tu t’ennuies…
— Allez, m’man, laisse ton travail et on va promener Du Guesclin…
Joséphine sentit le corps de Zoé s’alanguir contre le sien et eut terriblement envie de lui faire plaisir. Elle repoussa ses papiers et se leva.
— D’accord, mon amour.
— Mais rien que toutes les deux. On n’emmène pas Iris !
Joséphine sourit.
— Tu crois vraiment qu’elle aurait envie d’aller marcher autour d’un lac avec un chien bancal ?
— Oh, non ! Elle préfère minauder avec le bel Hervé… Vous croyez, Hervé ? Vous savez, Hervé… Dites-moi, Hervé, vous qui êtes un si bel Hervé… J’ai hâte d’être au prochain rendez-vous, Hervé !
Joséphine se laissa retomber sur le fauteuil, étourdie.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
— Ben… rien.
— Si. Répète ce que tu viens de me dire ! ordonna Joséphine d’une voix tremblante.
— Elle préfère se pavaner avec le bel Hervé ! Lefloc-Pignel, si tu préfères ! Elle pense qu’il va divorcer et l’épouser. C’est pas bien, tu sais. Il est marié et il a trois enfants. C’est pas que je sois folle de lui, mais quand même… C’est pas bien.
Zoé continua, mais Joséphine ne l’écoutait plus. RV. Et si le capitaine Gallois avait voulu parler de Hervé Lefloc-Pignel et de Hervé Van den Brock ?
Creuser la piste des deux Hervé. Elle avait découvert quelque chose, ou était sur le point, quand elle avait été poignardée. Elle se souvint alors du trouble de Lefloc-Pignel quand elle avait voulu l’appeler par son prénom. À la terrasse du café, face au commissariat, juste après son premier interrogatoire. Il était devenu hostile et glacial.
— Oh ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! murmura-t-elle, effondrée sur sa chaise.
— Qu’est-ce que t’as, m’man ?
Il fallait absolument qu’elle parle à l’inspecteur Garibaldi.
Le lendemain, Joséphine se présenta au 36, quai des Orfèvres.
Elle attendit une heure dans le long couloir et regarda passer des hommes pressés qui s’interpellaient en claquant des portes et en parlant fort. On entendait des rires qui sortaient par bouffées des bureaux quand les portes s’ouvraient, des conversations qui cessaient lorsque les portes se refermaient. Des exclamations, des téléphones qui sonnaient, des départs précipités à deux ou trois, en bouclant le harnais du pistolet sous le bras. « Allez, on booste ! Action, les gars, on le tient ! Comme d’habitude, les gars, zen ! » Trapus, en jeans et vestes en cuir, ils fonçaient d’un pas précipité. Au milieu de cette agitation, elle attendait, pas aussi sûre que la veille de la pertinence de sa visite. Le temps passait, elle regardait sa montre, tripotait la languette du bracelet, raclait avec son ongle une rainure du banc et récoltait une boulette noire qu’elle envoyait gicler.
Enfin l’inspecteur Garibaldi la fit entrer dans son bureau et lui proposa de s’asseoir. Il portait une belle chemise rouge et ses cheveux noirs étaient plaqués en arrière comme retenus par un élastique. Il la regardait de manière soutenue et elle eut les oreilles qui chauffèrent. Elle rabattit ses cheveux, les lissa et lui raconta tout : la scène au café avec Lefloc-Pignel, son changement d’attitude quand elle avait voulu l’appeler par son prénom et comment elle avait appris, alors, que Van den Brock et lui s’appelaient tous deux Hervé.
— Vous savez, quand je pensais à eux, je disais Lefloc-Pignel et Van den Brock. C’était devenu comme un prénom. En plus, comme ce sont des noms composés, c’était déjà suffisamment long et…
Elle marqua une pause et il lui souffla doucement :
— Je vous écoute, madame Cortès, continuez…
— Et puis, hier, j’essayais de travailler sur mon HDR, c’est un diplôme de fin d’études universitaires, une longue thèse de milliers de pages qu’on présente devant un jury de professeurs d’université, c’est ardu, à la moindre erreur, on est recalé. En plus, je suis très jeune pour me présenter et on ne me laissera rien passer…
Elle releva la tête. Il ne paraissait pas exaspéré par sa lenteur. Il la soutenait de son regard noir sous un parapluie de gros sourcils. Elle reprit confiance et se détendit. Cet homme n’était pas si terrible, finalement. Elle ne le trouvait même plus menaçant. Il devait avoir une femme, des enfants, rentrer le soir à la maison, regarder la télévision en faisant des commentaires sur sa journée. Sa femme l’écoutait en repassant, il allait border ses enfants dans leur lit. Un homme comme les autres, en somme.
— J’étais là, à penser à ce que vous m’aviez dit au lieu de travailler. Je ne comprends pas qu’on me soupçonne. Complice de quoi ? complice pourquoi ? Donc je réfléchissais. Et j’ai repensé à votre histoire de « creuser RV »… J’ai écrit sur un papier « creuser RV » et ça n’allait pas. Je suis très sensible au style, aux mots, cela vient sûrement de ma formation littéraire, donc je tournais autour de ces mots quand ma petite fille est entrée…
— Zoé ? fit l’inspecteur.
— Oui. Zoé.
Il avait retenu son prénom. C’était un bon point. Il avait peut-être lui aussi une petite Zoé. Quand elle était née, ils avaient hésité entre Zoé et Camille, mais Joséphine avait trouvé que Zoé sonnait plus fort, c’était comme une chance supplémentaire qu’on lui donnait. Et ça voulait dire « vie » en grec. Antoine avait fini par se ranger à son avis.
— Zoé est entrée dans votre chambre et…, reprit l’inspecteur, l’arrachant à sa rêverie.
Elle continua en essayant d’être claire et précise. Elle sentait ses oreilles reprendre leur température normale. Il écoutait, calé au fond de son fauteuil. Il manquait un bouton à sa chemise. Quand elle arriva au MHAUT et au RV qui devenait Hervé, il s’exclama « Putain ! » en traînant sur la première syllabe et en frappant son bureau du plat de la main. Les objets posés sur la table sautèrent et Joséphine tressaillit.
— Excusez mon langage, reprit-il en se maîtrisant, mais vous venez de nous donner un sérieux coup de main, madame Cortès. Pourrais-je vous demander de ne souffler mot à personne de notre conversation ? Personne. Vous m’entendez ? Il y va de votre sécurité.
— C’est si important ? murmura Joséphine d’une petite voix inquiète.
— Vous allez passer dans la pièce à côté, on prendra votre témoignage par écrit.
— Vous croyez que c’est utile que je dépose ?
— Oui. Vous êtes mêlée à une drôle d’histoire… On n’en a pas encore tous les tenants et les aboutissants, mais il se peut que vous ayez soulevé un détail déterminant pour la suite de l’enquête.
— Vous croyez que ça a quelque chose à voir avec les différents crimes…
— Je n’ai pas dit ça, non ! Et nous en sommes loin, très loin. Mais c’est un détail et, dans ce genre d’enquêtes, on n’avance que grâce à des détails… Un détail plus un autre détail conduisent souvent à la résolution d’une affaire qui paraît bien embrouillée. C’est comme un puzzle…
— Je peux vous demander pourquoi vous m’avez soupçonnée ? demanda Joséphine, reprenant courage.
— C’est notre métier de soupçonner l’entourage des victimes. Vous savez, l’assassin est souvent un proche. Ce qui ne colle pas chez vous, c’est le silence que vous avez observé après votre première agression. N’importe qui, dans votre cas, court se réfugier au commissariat et déballe tout. Tout de suite. Vous, non seulement vous répugnez à venir déclarer l’agression, mais vous attendez plusieurs jours et refusez de porter plainte. Vous déposez juste une main courante… Comme si vous connaissiez le coupable et vouliez le protéger.
— Je peux vous le dire maintenant… J’ai pensé à Zoé d’abord, mais je crois aussi que c’est parce que j’ai soupçonné mon mari.
— Antoine Cortès ?
L’inspecteur retira un dossier de la pile et l’ouvrit. Il le feuilleta et lut à haute voix.
— Mort à quarante-trois ans, dans la gueule d’un crocodile à Kilifi, Kenya, après avoir pendant deux ans développé un élevage pour le compte d’un Chinois, monsieur Wei, domicilié à…
Et il déroula toute la vie d’Antoine. Date et lieu de naissance, le nom de ses parents, sa rencontre avec Mylène Corbier, son emploi chez Gunman, ses relations, ses études, ses emprunts bancaires, sa pointure de chaussures. Il n’oublia pas son extrême sudation. Un résumé de la vie d’Antoine Cortès. Joséphine l’écoutait, stupéfaite.
— Il est mort, madame. Vous le savez. L’ambassade de France a enquêté et est arrivée à cette conclusion. Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il pourrait être vivant et qu’il aurait mis en scène sa disparition ?
— J’ai cru le voir dans le métro, un jour… en fait, je suis sûre de l’avoir vu. Mais il a fait comme s’il ne me reconnaissait pas. Et puis ma fille, Zoé, a reçu des lettres de lui. Écrites de sa main.
— Vous les avez, ces lettres ?
— C’est ma fille qui les a gardées…
— Vous pourriez me les apporter ?
— Il parlait de sa convalescence, de comment il avait échappé au crocodile, et j’ai pensé qu’il n’était pas mort, qu’il était revenu, qu’il avait voulu me faire peur…
— Ou vous supprimer… Et pour quelle raison ?
— Je dis n’importe quoi, vous savez, j’ai l’imagination galopante.
— Non. Répondez-moi.
Joséphine se tordit les mains et ses oreilles recommencèrent à brûler.
— C’était en novembre, je crois. Je cherchais un sujet de roman et je démarrais sur n’importe quoi… Je me suis dit que ce pouvait être lui parce qu’il était faible, qu’il voulait réussir à tout prix et qu’il aurait pu en vouloir à ceux qui réussissent. À moi, la première. Je sais que c’est horrible ce que je dis, mais je l’ai pensé… Dans le monde d’aujourd’hui, c’est terrible d’être un perdant. On vous écrase, on vous méprise. Cela peut développer des haines, des colères, un besoin irrépressible de vengeance…
Il prenait des notes tout en l’interrogeant.
— Sur quelle ligne de métro l’avez-vous vu la première fois ?
— Je ne l’ai vu qu’une fois. Sur la ligne n°6, mais surtout ne vous méprenez pas. J’ai fantasmé. Ce n’était peut-être pas lui. Il avait le rouge en horreur or, ce jour-là, il portait un col roulé rouge et quand on connaît Antoine, c’est impossible.
— C’est là-dessus que vous vous fondez ? Il détestait le rouge donc ce ne peut pas être lui… Vous êtes déconcertante, madame Cortès !
— C’est un détail comme vous disiez et le détail est important. Antoine était très à cheval sur certains principes…
— Pas sur tous, l’interrompit Garibaldi. J’ai dans ce dossier plusieurs récits de rixes violentes qui l’ont opposé à des collègues là-bas, à Monbasa. Des bastons de fin de soirée, dont une qui a mal tourné et votre mari y a été mêlé… Un homme est resté sur le carreau.
— C’est pas possible. Pas Antoine ! Il n’aurait pas tué une fourmi !
— Ce n’était plus le même homme, madame. Un homme dont tous les rêves s’écroulent peut devenir dangereux…
— Mais pas au point de…
— De chercher à vous éliminer ? Réfléchissez : vous avez réussi, il a échoué. Vous avez gardé vos filles, gagné beaucoup d’argent, vous vous êtes fait un nom et il s’est senti humilié, sali. Il vous rend responsable, il fait une fixation sur vous. La prochaine fois que vous cherchez l’idée d’un roman, venez me voir. Je vous en raconterai des histoires !
— Ce n’est pas possible…
— Tout est possible et la réalité, en ce domaine, dépasse souvent la fiction.
Une grosse mouche se promenait sur le dossier d’Antoine. Mouche, mouchard, je suis devenue une moucharde, se dit Joséphine en enfonçant ses ongles dans la chair de ses bras.
— On va lancer une recherche. Vous disiez, vous-même, qu’il pouvait être assez aigri, amer pour s’en prendre à des femmes qui l’avaient repoussé, offensé ou menacé comme cela semble être le cas de mademoiselle de Bassonnière qui envoyait des courriers au vitriol à des tas de gens…
— Oh, non ! s’écria Joséphine, terrifiée. Je n’ai jamais dit ça !
— Madame Cortès, nous sommes sur une grosse affaire. Un tueur en série qui élimine des femmes sans état d’âme. Et toujours selon la même méthode. Pensez à la petite serveuse… Valérie Chignard, vingt ans, elle était montée à Paris pour devenir comédienne et travaillait pour payer ses cours de théâtre. Elle avait toute la vie devant elle et une cargaison de rêves. Il ne faut négliger aucune piste… Nous avons un épais dossier sur lui, que nous avons trouvé dans les notes de mademoiselle de Bassonnière. En plus de tout, il semblerait que votre mari se soit livré à, disons, quelques indélicatesses financières avant de disparaître… Ce serait donc intéressant de savoir s’il a mis en scène sa mort ou s’il est vraiment mort.
— Mais je n’étais pas venue pour ça ! cria Joséphine au bord des larmes.
— Madame Cortès, calmez-vous. Je n’ai en aucun cas affirmé que votre mari était un criminel, j’ai juste dit que nous allions faire une enquête parmi les gens qui traînent dans le métro… afin d’éliminer ou de confirmer une hypothèse. Comme ça, vous aurez l’esprit délivré de cet horrible soupçon. Ce doit être terrible de soupçonner son mari. Car vous l’avez pensé, n’est-ce pas ?
— Je ne l’ai pas pensé, ça m’est passé par l’esprit. C’est différent tout de même ! Et je n’étais pas venue ici pour accuser Antoine, ni pour accuser qui que ce soit d’ailleurs !
Plus jamais, plus jamais, je ne me mêle de ce qui ne me regarde pas. Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Je me suis sentie en confiance, j’ai cru que je pouvais lui parler librement, me délivrer de cette idée qui, c’est vrai, me hante, mais de là à dénoncer Antoine !
— Vous avez eu d’autres soupçons, madame Cortès ? demanda l’inspecteur d’une voix doucereuse.
Joséphine hésita, pensa à Luca, à sa violence, au tiroir jeté sur la voisine, murmura « j’ai… » et se tut. Plus jamais elle ne se confierait à un inspecteur de police.
— Non. Personne. Et je regrette bien d’être venue vous voir !
— Vous avez aidé la police de votre pays et qui sait, la justice aussi…
— Je ne dirai plus jamais rien. Même si le meurtrier se confesse à moi et me donne tous les détails !
Il eut un petit sourire et se dressa de toute sa stature.
— Alors je serais obligé de vous poursuivre pour complicité. Comme je vous en ai soupçonnée depuis le départ de l’enquête.
Joséphine le regarda, bouche bée. Il n’allait pas recommencer !
— Je peux partir ? demanda-t-elle, désemparée.
— Oui. Et souvenez-vous : pas un mot à quiconque ! Et si vous apercevez votre mari, tâchez d’être un peu plus précise dans votre témoignage. Notez la date, l’heure, le lieu, les circonstances. Ça nous aidera.
Joséphine hocha la tête, tremblante, et sortit sans lui tendre la main ni lui dire au revoir.
Dans la vieille cour pavée du 36, quai des Orfèvres, elle aperçut le fils Pinarelli en train d’exécuter une série de passes martiales avec un jeune inspecteur en jean et polo Lacoste. Il se mouvait avec agilité et déclenchait des attaques cinglantes que le jeune esquivait de justesse.
Il s’interrompit en la voyant et vint vers elle.
— Alors ? Y a du nouveau ? demanda-t-il, l’œil gourmand.
— La routine. Je ne sais même plus pourquoi ils me convoquent. Ce doit être une manie chez eux !
— Détrompez-vous, ils savent très bien ce qu’ils font. Ils sont forts, très forts ! Ils sont en train d’établir un rideau de fumée, ils interrogent tout le monde, ils nous soutirent des infos, font semblant de nous écouter mais nous dirigent tout doucement là où ils veulent en venir !
Et je suis tombée dans leur piège, se dit Joséphine. La tête la première. Garibaldi a écouté ma petite élucubration sur les RV, a fait semblant d’être intéressé puis a enchaîné sur Antoine. Ou plutôt c’est moi qui lui ai apporté Antoine sur un plateau. Sans qu’il me demande rien.
— Bel homme, ce Garibaldi ! Il paraît qu’il fait des ravages chez la gent féminine. Un petit malin ! Il commence par vous mettre mal à l’aise, vous laisse entendre qu’il vous soupçonne, vous déstabilise et hop ! il porte l’estocade. Comme au krav maga ! Vous connaissez le krav maga ?
— Pas vraiment…
— J’étais en train de faire une démonstration au jeune inspecteur. Ça a été mis au point par l’armée israélienne. Pour tuer l’ennemi. Ce n’est ni un art, ni une discipline, c’est l’art de tuer en un éclair. Tous les coups sont permis. On peut viser les parties génitales et insulter l’ennemi…
Il eut une lueur de plaisir dans l’œil.
Elle se souvint de la manière dont il avait agressé Iphigénie. De la violence du coup qu’il lui avait porté quand elle avait voulu intervenir et de son agilité à monter les escaliers. Je pourrais parler de lui à Garibaldi. Ça lui ferait une nouvelle piste. Il est temps que je parte d’ici ! Je vois des assassins partout.
Dans la rue, elle leva le nez et aperçut Notre-Dame de Paris. Elle resta un long moment à contempler la façade, grimaça en apercevant les cars de touristes qui se déversaient dans la cathédrale. Ce n’était plus un lieu de culte, c’était devenu le Lido ou le Moulin-Rouge.
Elle regarda sa montre. Elle avait passé deux heures dans les locaux de la police. Pendant ces deux heures, elle n’avait pas pensé à Philippe.
Le Crapaud était de passage à Londres et déjeunait avec Philippe. Il avait choisi le restaurant du Claridge et griffait la nappe blanche de ses ongles courts et carrés.
— Tu sais ce qu’elles veulent les gonzesses aujourd’hui ? Du pognon. Point barre. Moi qui ne suis pas un canon de beauté, je me les fais toutes ! Il y en a une dernièrement qui m’avait envoyé bouler lors d’un cocktail et qui m’a rappelé. Si, si, mon vieux ! Elle a dû apprendre combien je pesais et elle est revenue ramper à mes pieds. Elle a payé cher ! Comme je l’ai humiliée ! Je te raconte pas !
— C’est inutile, dit Philippe d’une voix douce mais ferme.
— Je lui fais faire les trucs les plus dégueulasses et elle avale ! Et quand je dis « avale », je…
Philippe lui fit signe de la main de ne pas développer et le Crapaud eut l’air déçu. Ses petits doigts impatients tapotèrent la nappe blanche.
— Toutes des salopes, je te dis. D’ailleurs, je vais te faire une confidence, j’en suis arrivé au point où je leur fous des branlées.
— Tu n’as pas honte ?
— Pas le moins du monde : je leur rends la monnaie de leur pièce. Qu’est-ce qu’il fout, le larbin ? Il nous a oubliés ?
Le Crapaud consulta sa montre, une grosse Rolex en or, qu’il fit tourner ostensiblement.
— Très chic ! fit remarquer Philippe.
— C’est grisant le pognon. Tu n’as même plus besoin de lever le petit doigt, elles s’allongent. Et toi, tu en es où dans ta vie sexuelle ?
— Not your business.
— J’ai jamais compris comment tu fonctionnais ! Tu pourrais toutes les avoir et tu n’en as jamais profité ! Qu’est-ce que ça t’apporte de chercher midi à quatorze heures ? Tu peux me le dire…
Le garçon déposait leur plat en détaillant les ingrédients d’un air savant, les yeux mi-clos, les doigts joints. Le Crapaud lui fit signe d’abréger. Il se retira, offusqué.
— Disons que c’est plus intéressant que de le trouver toujours à midi pile…
— C’est comme pour les affaires, j’ai jamais compris que tu te retires ! Avec tout le pognon que tu te faisais.
— Et que je continue à me faire, lui fit remarquer Philippe en contemplant sa sole meunière.
Et là, pensa-t-il, il va m’annoncer qu’il réduit ma participation ou qu’il proposera lors de la prochaine réunion du conseil qu’on m’évince du poste de président. C’est pour cette raison qu’il m’invite à déjeuner. Je n’en vois pas d’autre. Autant lui faciliter la tâche et qu’on en finisse !
— T’es vraiment ouf ! Tu avais la plus belle femme de Paris et tu la largues. Tu avais monté une affaire en or et tu la largues aussi, tu cherches quoi ?
— Comme tu le disais : midi à quatorze heures !
— Mais ça n’existe pas, mon vieux ! Grandis, grandis un peu…
— Pour devenir comme toi ? Pas vraiment envie.
— Ah ! Commence pas ! cracha le Crapaud, la bouche pleine.
— Alors change de sujet. Tu me dégoûtes à parler comme ça. Tu sais, quoi, Raoul ? Tu as le don de gommer le beau, autour de toi. On te laisserait seul à côté d’un Rembrandt, au bout de quatre heures, il n’y aurait plus qu’une toile blanche et des clous.
— Attention ! Je vais mal le prendre ! s’exclama le Crapaud en pointant son couteau vers Philippe.
— Et ça changera quoi ? Tu ne me fais pas peur. Je n’ai pas besoin de ton argent parce que ton argent, c’est moi qui l’ai fait. Et c’est moi qui t’ai choisi pour que tu continues à le faire fructifier. Je ne te savais pas si obscène, sinon je crois que j’aurais hésité… Comme quoi, l’âme des gens sait se travestir et la tienne, tu l’as planquée longtemps.
— Hé, oui ! Mon petit vieux, j’ai pris de l’assurance ! Je ne suis plus ton caniche… Et d’ailleurs, je voulais te dire…
Ça y est ! On approche du cœur de l’affaire. Je lui fais de l’ombre. Il ne me supporte plus.
— J’ai l’intention d’attaquer ta femme !
— Iris ? dit Philippe en s’étranglant.
— Tu en as une autre ?
Philippe secoua la tête.
— Elle est sur le marché, non ?
— On peut dire ça comme ça.
— Elle est sur le marché, elle ne va pas y rester longtemps. Alors je lance une OPA sur elle et je trouve plus sport de te prévenir. Ça ne te gêne pas ?
— Tu fais ce que tu veux. Nous sommes en instance de divorce.
Le Crapaud eut l’air une nouvelle fois déçu. Comme si une grande partie du charme d’Iris résidait dans le fait que Philippe l’aimait encore.
— Je l’ai appelée l’autre soir. Je l’ai invitée à dîner et elle a accepté. On se voit la semaine prochaine. J’ai réservé au Ritz.
— Elle doit être tombée bien bas…, lâcha Philippe en décollant délicatement un filet de sa sole.
— Ou elle a besoin de pognon. Elle n’est plus toute jeune, tu sais. Ses prétentions ont baissé. J’ai ma chance. De toute façon, il faut que je me remarie. Ça pose pour les affaires, et dans le genre, y a pas mieux qu’Iris.
— Parce que tu comptes l’épouser ?
— Bague au doigt, contrat et tout… Bon, on fera pas des petits, mais ça je m’en fous, j’en ai déjà deux. Vu les emmerdes que ça apporte !
Il posa ses lèvres épaisses sur le bord de son verre de vin rouge, suça quelques gorgées de château-pétrus, déglutit et eut une grimace de connaisseur.
— Pas mal, pas mal. Vu le prix, remarque, il peut… Bon, j’ai ton accord ? La voie est libre ?
— Tu as même une autoroute. Mais ça ne m’étonnerait pas qu’elle s’éclipse à la première sortie…
— Qui ne tente rien n’a rien. Et elle, je dois dire, ça en jetterait ! En épousant la belle Iris, je me redore le blason.
Il eut un rire plein de glaires, recracha un morceau, coincé dans la gorge. Puis il déchira un petit pain, le tartina de beurre. Il avait déjà trois bouées autour de la taille et s’en préparait une quatrième.
— Je peux te poser une question, Raoul ?
Le Crapaud eut un sourire vantard et lâcha :
— Vas-y, vieux, j’ai pas peur !
— Tu as déjà été amoureux, mais vraiment amoureux ?
— Une fois, dit le Crapaud en s’essuyant les doigts sur la nappe blanche.
Un voile de tristesse obscurcit son œil droit et sa paupière fut agitée d’un tic nerveux. Philippe se remit à espérer. Cet homme hideux a un cœur, cet homme hideux a souffert.
— Et tu as déjà connu un gros chagrin d’amour ?
— La même fois. J’ai failli mourir tellement j’étais mal. J’te jure, je me reconnaissais plus.
— Et ça a duré combien de temps, ton chagrin ?
— Une éternité ! J’ai perdu six kilos ! C’est te dire… Au bas mot : trois mois. Et puis, un soir, des potes m’ont emmené dans une boîte un peu spéciale, tu vois ce que je veux dire, je me suis fait quatre gonzesses à la file, quatre bonnes salopes qui m’ont bien sucé et hop ! c’était fini, torché ! Mais ces trois mois-là, mon vieux, ils sont restés gravés là…
Il posa la main sur son cœur en grimaçant tel un clown blanc. Philippe eut envie d’éclater de rire.
— Fais attention avec Iris ! Ce n’est pas un cœur qu’elle a, c’est une plaque de verglas !
Le Crapaud leva ses pieds à hauteur de la table, des gros pieds boudinés dans une paire de Tod’s.
— T’inquiète ! J’ai appris à patiner ! Alors, c’est sûr, j’ai ta bénédiction ? Ça foutra pas le bordel dans nos affaires ?
— C’est une affaire classée, et bien classée !
Et je ne mens pas, s’étonna Philippe qui s’était surpris à parler comme le Crapaud.
Le déjeuner terminé, Philippe rentra chez lui à pied. Il marchait beaucoup depuis qu’il habitait Londres. C’était la seule façon d’apprendre la ville. « Il y a entre Londres et Paris cette différence que Paris est faite pour l’étranger et Londres pour l’Anglais. L’Angleterre a bâti Londres pour son propre usage, la France a bâti Paris pour le monde entier », avait déclaré Ralph Emerson. Pour connaître la ville, il fallait user ses semelles.
Dire que j’ai travaillé avec le Crapaud ! Je l’ai choisi, embauché, j’ai passé des soirées entières avec lui à préparer des dossiers, j’ai pris l’avion, bu, mangé, ricané devant la robe trop courte d’une hôtesse ; un soir, à Rio, on a partagé une chambre, l’hôtel était complet. Il portait des slips noirs qu’il achetait par chapelets au tourniquet de la grande surface où il faisait ses courses de célibataire quand sa femme l’avait quitté. Une jolie brune, aux cheveux longs, épais. S’attaquer à Iris ! Il est gonflé.
Il s’arrêta à un kiosque, acheta Le Monde et The Independent. Remonta Brook Street, longea les belles maisons blanches de Grosvenor Square, pensa aux Forsythe, Upstairs, Downstairs, tourna sur Park Lane et entra dans Hyde Park. Des couples dormaient, enlacés, sur la pelouse. Des enfants jouaient au cricket. Des filles allongées dans des chaises longues avaient retroussé leur jean et se faisaient bronzer. Un vieux monsieur, tout de blanc vêtu, lisait son journal, debout, immobile sur la pelouse. Des gamins accroupis sur leur skate doublaient des joggers en les frôlant. Il irait jusqu’à la Serpentine et remonterait sur Bayswater. Ou il s’allongerait dans l’herbe et finirait son livre. Clair de femme de Romain Gary. J’aurais dû lire des mots de Gary au Crapaud. Lui dire qu’un homme, un vrai, n’est pas celui qui claque les femmes ou se fait sucer par des anonymes goulues, mais celui qui écrit : « Je ne sais pas ce que c’est, la féminité. Peut-être est-ce seulement une façon d’être un homme. » Il me fait horreur parce que l’homme que je fus et qui riait avec lui me dégoûte. Et je ne connais pas encore l’homme que je suis en train de devenir. Chaque journée me déleste d’une partie de mon ancien moi. Et je me laisse dépouiller avec la grâce tranquille de celui qui espère que les vêtements neufs seront suffisamment usés pour qu’il s’y sente bien.
Dix-huit jours qu’elle était repartie, dix-huit jours qu’il demeurait silencieux. Que dire, au bout de dix-huit jours, à une femme qui est venue vous prendre par la main et s’est offerte sans calcul ? Qu’il reculait devant tant de prodigalité ? Qu’il était pétrifié ? Il se disait qu’il n’aurait jamais les bras assez grands pour recevoir tout l’amour que dispensait Joséphine. Il lui faudrait inventer des mots, des phrases, des serments, des containers, des trains de marchandises, des gares de triage. Elle était entrée en lui comme dans une pièce vide.
Il aurait fallu qu’elle ne reparte pas. J’aurais meublé la pièce avec ses mots, ses gestes, ses abandons. Je lui aurais dit tout bas de ne pas aller trop vite, que j’étais un débutant. On peut improviser un baiser sur un quai de gare, le répéter contre un four sans réfléchir, mais quand, soudain, tout devient possible, on ne sait plus.
Il avait laissé passer un jour, deux jours, trois jours… dix-huit jours.
Et peut-être dix-neuf, vingt, vingt et un.
Un mois… Trois mois, six mois, un an.
Ce serait trop tard. On se sera changés en statues de pierre, elle et moi. Comment lui expliquer que je ne sais plus qui je suis ? J’ai changé d’adresse, de pays, de femme, d’occupation, il faudrait peut-être que je change de nom. Je ne sais plus rien de moi.
Je sais, en revanche, ce que je ne veux plus être, où je ne veux plus aller.
Au retour de la Documenta, assis dans l’avion en première classe, il lisait un catalogue d’art, faisait le point sur ses achats, se disait qu’il allait devoir déménager, il n’aurait jamais assez de place pour entreposer toutes les pièces de sa collection. Déménager ? À Paris, à Londres ? Avec elle, sans elle ? Une femme était venue s’asseoir à côté de lui. Grande, belle, élégante, fluide. Un rayon de femme. De longs cheveux châtains, des yeux de chat, un sourire de princesse certifiée, deux lourds bracelets trois ors au poignet droit, la montre Chanel au poignet gauche, un sac Dior, il avait pensé tiens, tiens ! il existe donc des copies d’Iris. Elle lui avait souri, « nous ne sommes que deux. Nous n’allons pas déjeuner chacun de notre côté, ce serait ballot ». Ballot ! Le mot avait résonné dans sa tête. C’était un mot d’Iris. C’est ballot tout de même ! Cet homme, quel ballot ! Elle avait posé d’office son plateau à côté de lui et se préparait à s’asseoir quand il s’était entendu répondre : « Non, madame, je préfère déjeuner seul. » Il avait ajouté, intérieurement, car je sais qui vous êtes : belle, élégante, sûrement intelligente, sûrement divorcée, vous habitez un beau quartier, comptez deux ou trois enfants qui font des études dans de bons établissements, vous lisez leurs bulletins scolaires distraitement, passez des heures au téléphone ou dans les magasins et recherchez un homme aux revenus confortables pour remplacer les cartes de crédit de votre ex-mari. Je ne veux plus jamais être une carte de crédit. Je veux être troubadour, alchimiste, guerrier, bandit, ferronnier, moissonneur-batteur ! Je veux galoper, les cheveux en bataille, les bottes crottées, je veux du lyrisme, des rêves, de la poésie ! Et justement, je n’en ai pas l’air, mais je suis en train d’écrire un poème à la femme que j’aime et que je vais perdre si je ne me hâte pas. Elle n’est pas aussi élégante que vous, elle bondit à pieds joints dans les flaques d’eau, dérape sur une orange et dévale l’escalier, mais elle a ouvert une porte en moi que je ne veux plus jamais refermer.
À cet instant, il avait eu envie de sauter en parachute aux pieds de Joséphine. La princesse l’avait regardé comme un déchet nucléaire et s’en était allée se rasseoir à sa place.
À l’arrivée, elle portait de larges lunettes noires et l’avait ignoré.
À l’arrivée, il n’avait pas ouvert son parachute.
Un ballon de foot heurta ses pieds. Il le renvoya de toutes ses forces vers le gamin hirsute qui lui faisait signe de shooter. « Well done ! » fit le gamin en bloquant la balle.
Well done, mon vieux, se dit Philippe en ouvrant Le Monde et en se laissant tomber dans l’herbe. J’aurais le cul vert, mais je m’en fous ! Il chercha les pages de la fin pour lire un article sur la Documenta. On y parlait de l’œuvre d’un Chinois, Ai Weiwei, qui avait fait venir mille Chinois de Chine afin qu’ils photographient le monde occidental et qu’il puisse réaliser une œuvre à partir de ces photos. Monsieur Wei. C’était le nom du patron chinois d’Antoine Cortès au Kenya. Avant de disparaître, Antoine lui avait envoyé une lettre. Il désirait s’exprimer « d’homme à homme ». Il y accusait Mylène. Il disait qu’il fallait se méfier d’elle, qu’elle était double. Toutes les femmes l’avaient trahi. Joséphine, Mylène, et même sa fille, Hortense. « Elles nous réduisent en bouillie et nous nous laissons faire. » Les femmes étaient trop fortes pour lui. La vie trop dure à vivre.
Il allait rentrer chez lui et travailler sur le dossier des chaussettes Labonal. Il était fou de ces chaussettes. Elles lui enrobaient le pied telles des pantoufles, douces, élastiques, réconfortantes, ne se déformaient pas au lavage, ne grattaient pas, ne serraient pas, je devrais en envoyer à Joséphine. Un beau bouquet de chaussettes de première qualité. Ce serait un moyen original de lui dire je pense à toi, mais je me prends les pieds dans mes émotions. Il sourit. Et pourquoi pas ? Ça la ferait rire, peut-être. Elle enfilerait une paire de chaussettes bleu ciel ou rose et se pavanerait dans l’appartement en se disant « il ne m’a pas oubliée, il m’aime comme un pied, mais il m’aime ! ». Le PDG des chaussettes Labonal était devenu un ami. Un de ces hommes qui se battent pour la qualité, l’excellence. Philippe lui donnait un coup de main pour survivre dans la féroce compétition mondiale. Dominique Malfait avait effectué de nombreux voyages en Chine. Pékin, Canton, Shanghai… Il y avait peut-être croisé Mylène. Il exportait ses chaussettes en Chine. Les nouveaux riches chinois en étaient fous. En France, il avait eu l’excellente idée, pour vendre ses chaussettes sans passer par les grandes surfaces, d’aller chercher les gens à domicile. Dans des magasins ambulants, rouge éclatant, frappés d’une panthère jaune prête à bondir. Les camions sillonnaient les routes, s’arrêtaient dans les marchés, sur les places des villages. Cet homme-là sait se battre. Il ne gémit pas comme Antoine. Il retrousse ses manches et établit des stratégies. Je ferais bien de mettre au point un plan pour reconquérir Joséphine.
Il referma Le Monde et sortit de sa poche le roman de Romain Gary. Il l’ouvrit au hasard et lut cette phrase : « Aimer est la seule richesse qui croît avec la prodigalité. Plus on en donne et plus il vous en reste. »
— Dis, maman, on fait quoi pour les vacances ? demanda Zoé en lançant un bâton à Du Guesclin qui courut le chercher.
— C’est vrai que ce sont les vacances ! s’exclama Joséphine, observant Du Guesclin qui revenait vers elles, le bâton dans la gueule.
Elle avait complètement oublié. Elle n’arrêtait pas de penser à son rendez-vous avec Garibaldi. Je me suis fait berner. J’ai balancé Antoine. Encore heureux que je n’aie pas parlé de Luca. Ç’eût été complet : Antoine, Luca, Lefloc-Pignel, Van den Brock ! Elle avait honte.
— T’es vraiment à côté de tes pompes, en ce moment ! répondit Zoé en félicitant Du Guesclin qui déposait le bâton à ses pieds. T’as vu comme je l’ai dressé ? La semaine dernière, il m’aurait jamais rapporté ce bâton !
— Qu’est-ce que tu aurais envie de faire ?
— Sais pas. Toutes mes copines sont parties…
— Et Gaétan aussi ?
— Il part demain. À Belle-Île. En famille…
— Il t’a pas invitée à aller chez lui ?
— Son père, il sait même pas qu’on se voit ! s’exclama Zoé. Gaétan, il fait tout en cachette ! Il sort, le soir, par la cuisine, directo dans l’escalier de service jusqu’à la cave, il dit que s’il se fait piquer, il est dead, total dead !
— Et sa mère ? Tu n’en parles jamais…
— Elle est névrotique. Elle se gratte les bras et se bourre de pilules. Gaétan, il dit que c’est à cause du bébé qu’elle a perdu, tu sais, il est mort écrasé dans un parking. Il dit que ça a foutu la vie de sa famille en l’air…
— Comment il sait ça ? Il n’était pas né !
— C’est sa mamie qui lui raconte… Elle dit qu’avant, c’était le bonheur total. Que son père et sa mère rigolaient, qu’ils se tenaient par la main et se faisaient des bisous… et qu’après la mort du bébé, son père, il a changé du jour au lendemain. Il est devenu fou. Tu sais, je comprends. Moi, parfois la nuit, j’ouvre les yeux et j’ai envie de hurler en imaginant papa avec le crocodile. Je deviens pas folle, mais c’est tout juste…
Joséphine passa son bras autour des épaules de Zoé.
— Faut pas que tu penses à ça…
— Hortense, elle dit qu’il faut regarder les choses en face pour les exorciser.
— Ce qui est valable pour Hortense ne l’est pas forcément pour toi.
— Tu crois vraiment ? Parce que ça me fait peur quand j’exorcise…
— Au lieu de penser à sa mort, pense à lui, quand il était vivant… et tu lui envoies plein d’amour, tu lui fais des petites déclarations et tu vas voir, tu n’auras plus peur…
— Mais dis, m’man, pour les vacances…
Hortense partait en Croatie, après sa semaine de stage chez Jean-Paul Gaultier, Zoé allait se retrouver toute seule. Elle réfléchit.
— Tu veux qu’on aille à Deauville, chez Iris ? On pourrait lui demander de nous prêter la maison. Elle, elle reste à Paris.
Zoé fit la grimace.
— J’aime pas Deauville. C’est que des riches qui se la pètent…
— Comment tu parles !
— Mais c’est vrai, m’man ! Y a que des parkings, des boutiques et des gens pleins de tune !
Du Guesclin trottinait à côté d’elles, le bâton dans la gueule, attendant que Zoé veuille bien jouer avec lui.
— Alexandre m’a envoyé un mail. Il part faire un stage de poney en Irlande. Il dit qu’il reste des places. Ça me plairait bien…
— Voilà une bonne idée ! Tu vas lui répondre et dire que tu pars avec lui. Demande combien ça coûte, je ne veux pas que Philippe paie pour toi…
Zoé s’était remise à jouer avec Du Guesclin. Elle lançait le bâton sans joie, presque mécaniquement, et raclait le sol de la pointe de ses chaussures.
— Qu’est-ce que t’as, Zoé ? J’ai dit quelque chose qui ne te plaît pas ?
Zoé regarda ses pieds et bougonna :
— Et pourquoi tu l’appelles pas, Philippe ? Je sais très bien que tu as été à Londres et que tu l’as vu…
Joséphine l’attrapa par les épaules et lui dit :
— Tu penses que je te mens, n’est-ce pas ?
— Oui, dit Zoé, les yeux baissés.
— Alors je vais te dire exactement ce qu’il s’est passé, d’accord ?
— J’aime pas quand tu mens…
— Peut-être, mais on ne peut pas tout dire à sa fille. Je suis ta mère, je ne suis pas ta copine…
Zoé haussa les épaules.
— Si, c’est important, insista Joséphine. Et d’ailleurs, toi-même, tu ne me dis pas tout ce que tu fais avec Gaétan. Et je ne te le demande pas. Je te fais confiance…
— Bon alors…, fit Zoé qui s’impatientait.
— J’ai, en effet, vu Philippe à Londres. On a dîné ensemble, on a beaucoup parlé et…
— C’est tout ? demanda Zoé, avec un petit sourire.
— Ça ne te regarde pas, bafouilla Joséphine.
— Parce que si vous voulez vous marier, moi, je n’ai rien contre ! Je voulais te le dire. J’ai bien réfléchi et je crois que je comprends.
Elle prit un air sérieux et ajouta :
— Avec Gaétan, y a plein de choses que je comprends maintenant…
Joséphine sourit et se lança :
— Alors tu vas comprendre que la situation est compliquée, que Philippe est toujours marié avec Iris et qu’on ne peut pas l’oublier comme ça…
Elle claqua des doigts.
— Sauf qu’Iris, elle oublie…, dit Zoé.
— Oui, mais ça, c’est son problème. Donc, pour revenir à tes vacances, ce serait mieux que tu voies les détails avec Alexandre et que moi, je ne règle que les problèmes pratiques. Je paie ton stage de poney et je te mets dans le train pour Londres…
— Et tu ne parles pas à Philippe ! Vous êtes fâchés ?
— Non. Mais je préfère ne pas lui parler en ce moment. Tu dis que tu es grande, que tu n’es plus un bébé, c’est le moment de le prouver.
— D’accord, fit Zoé.
Joséphine lui tendit la main pour sceller leur accord. Zoé hésita à lui prendre la main et Joséphine s’étonna.
— Tu ne veux pas me serrer la main ?
— C’est pas ça…, dit Zoé, gênée.
— Zoé ! Qu’est-ce que tu as ? Dis-moi. Tu peux tout me dire…
Zoé détourna la tête et ne répondit pas. Joséphine imagina le pire : elle s’était scarifiée, elle avait tenté de s’ouvrir les veines, elle voulait en finir pour oublier que son père était mort dans la gueule d’un crocodile.
— Zoé ! Montre-moi tes mains !
— J’ai pas envie. Ça te regarde pas.
Joséphine lui arracha les mains des poches de son jean et les inspecta. Elle éclata de rire, soulagée. En bas du pouce gauche de Zoé, Gaétan avait écrit au bic noir, en lettre majuscules : GAÉTAN AIME ZOÉ ET L’OUBLIERA JAMAIS.
— C’est trop mignon ! Pourquoi tu le caches ?
— Parce que ça regarde personne…
— Tu devrais le montrer, au contraire… ça va s’effacer vite.
— Non. J’ai décidé de plus me laver partout où il a écrit.
— Parce qu’il a écrit ailleurs ?
— Ben oui…
Elle montra le creux de son bras gauche, sa cheville droite et le bas de son ventre.
— Vous êtes trop mignons tous les deux ! dit Joséphine en riant.
— Arrête, m’man, c’est hypersérieux ! Quand je parle de lui, ça chante dans ma tête.
— Je sais, ma chérie. Il n’y a rien de mieux que l’amour, c’est comme si on dansait une valse…
Elle regretta d’avoir prononcé ces mots. Elle revit Philippe la prendre dans ses bras dans la chambre d’hôtel, la faire tourner, tourner, une, deux, trois, une, deux, trois, vous dansez divinement, mademoiselle, vous habitez chez vos parents ? l’allonger sur le lit, se poser sur elle, l’embrasser lentement dans le cou, remonter jusqu’à sa bouche, la goûter, s’attarder… Vous embrassez divinement, mademoiselle… Elle sentit une douleur fulgurante la déchirer. Elle eut envie de plonger contre lui, de s’y noyer, de mourir, renaître, repartir pleine de lui, sentir son odeur sur ses mains, sa force au creux de son ventre, il est là, il est là, je vais le toucher de mes doigts… Elle étouffa une plainte et se pencha vers Du Guesclin afin que Zoé ne voie pas les larmes dans ses yeux.
Iris entendit le téléphone et ne reconnut pas la sonnerie d’Hervé. Elle ouvrit un œil et tenta de lire l’heure à sa montre. Dix heures du matin. Elle avait pris deux Stilnox avant de s’endormir. Elle avait la bouche pleine de plâtre. Elle décrocha et entendit une voix d’homme autoritaire, forte.
— Iris ? Iris Dupin ? aboya la voix.
— Mmoui…, marmonna-t-elle en éloignant le portable de son oreille.
— C’est moi, c’est Raoul !
Le Crapaud ! Le Crapaud à dix heures du matin ! Elle se souvint vaguement qu’il l’avait invitée à dîner la semaine dernière et qu’elle avait dit… Qu’avait-elle dit d’ailleurs ? C’était un soir, elle avait un peu bu et n’avait qu’un souvenir confus.
— C’était pour confirmer notre dîner au Ritz… Vous n’avez pas oublié ?
Elle avait dit oui !
— Nnnnon…, balbutia-t-elle.
— Alors vendredi, à vingt heures trente. J’ai réservé à mon nom.
Comment s’appelait-il déjà ? Philippe l’appelait toujours le Crapaud, mais il devait bien avoir un nom de famille.
— Ça vous plaît ou vous désirez un endroit plus… comment dire… intime.
— Non, non, ça ira très bien.
— Pour une première rencontre, je me suis dis que c’était parfait… On y mange très bien, le service est impeccable et le cadre très agréable.
Il parle comme le guide Michelin ! Elle se renversa sur l’oreiller. Comment en était-elle arrivée là ? Il fallait qu’elle arrête les comprimés. Il fallait qu’elle arrête de boire. Le soir, c’était l’heure terrible. L’heure des regrets stériles et des angoisses qui s’amoncellent. Elle n’avait plus une once d’espoir. Et le seul moyen d’endormir la peur, de ne plus entendre sa petite voix intérieure qui la cognait à la réalité, « tu es vieille, tu es seule et le temps passe à toute allure », c’était de boire un verre. Ou deux. Ou trois. Elle regardait les bouteilles vides s’aligner en régiments dérisoires près de la poubelle dans la cuisine, les comptait, ahurie. Demain, j’arrête. Demain, je ne bois que de l’eau. Ou alors un seul verre. Pour me donner du courage, mais rien qu’un !
— Je me réjouis à l’idée de ce dîner. En fin de semaine, je serai plus détendu, je ne me lèverai pas à l’aube, on aura tout le temps de parler.
Mais je n’ai rien à lui dire ! se lamenta Iris. Pourquoi ai-je accepté ?
— Tu me raconteras tes petites misères et je te promets, je t’aiderai.
Elle se redressa, piquée au vif : il l’avait tutoyée ?
— Une jolie femme n’est pas faite pour rester seule. Tu verras… Mais je te dérange, peut-être ?
— Je dormais, maugréa Iris d’une voix endormie.
— Alors, dors, ma beauté. Et à vendredi !
Iris raccrocha. Écœurée. Mon Dieu ! se dit-elle, je suis tombée si bas que le Crapaud pense pouvoir me tenir dans ses bras ?
Elle rabattit le drap sur sa tête. Le Crapaud l’invitait à dîner ! C’était le comble de la solitude et de la misère. Des larmes lui vinrent aux yeux et elle se mit à sangloter de tout son cœur. Elle aurait voulu ne jamais s’arrêter, s’épuiser en larmes et disparaître dans un océan d’eau salée. La vie a été trop facile pour moi. Elle ne m’a rien appris et maintenant, elle met les bouchées doubles et m’humilie. Je pose un pied en enfer. Ah ! Si j’avais connu le malheur comme j’aurais apprécié mon bonheur !
La veille, en se démaquillant, elle avait trouvé des rides dans son décolleté.
Elle redoubla de sanglots. Quel homme voudra de moi ? Bientôt je n’aurai plus que le Crapaud comme issue de secours… Il fallait absolument qu’Hervé se décide. Qu’elle le bouscule et qu’il se déclare.
Elle avait rendez-vous à dix-huit heures avec lui, dans un bar, place de la Madeleine. Il partait le lendemain déposer sa famille à Belle-Île et après… Après, il reviendrait et elle l’aurait pour elle, toute seule. Plus de femme, plus d’enfants, plus de week-ends en famille. Ils étaient allés déjeuner au parc de Saint-Cloud, s’étaient promenés dans les allées, s’étaient abrités sous un arbre quand était tombée une petite pluie fine, elle avait ri, secoué ses longs cheveux, renversé la tête, offert ses lèvres… Il ne l’avait pas embrassée. À quoi jouait-il ? Cela faisait trois mois qu’ils se voyaient presque chaque jour !
Elle arriva au rendez-vous à l’heure précise. Hervé ne supportait pas le moindre retard. Au début, par coquetterie, elle le laissait attendre dix, quinze minutes, mais elle avait toutes les peines du monde ensuite à le dérider. Il boudait ; elle se moquait en disant oh ! Hervé, qu’est-ce que dix petites minutes en regard de l’éternité ? Elle se penchait vers lui, lui frôlait la joue de ses longs cheveux et il reculait, blessé. « Je ne suis pas névrosé, je suis précis, ordonné. Quand je rentre chez moi, j’aime que ma femme me serve un whisky avec trois glaçons au fond du verre et que mes enfants me racontent leur journée. C’est mon heure avec eux et j’entends en profiter. Ensuite, on dîne et à neuf heures, ils sont couchés. Si le monde va si mal aujourd’hui, c’est parce qu’il n’y a plus d’ordre. Je veux remettre de l’ordre dans le monde. » La première fois qu’il avait déclamé cette longue tirade, elle l’avait regardé, amusée, mais s’était vite rendu compte qu’il ne plaisantait pas.
Il l’attendait, assis dans un large fauteuil rouge en cuir, au fond du bar. Les bras croisés sur la poitrine. Elle s’assit à ses côtés et lui sourit tendrement.
— Les valises sont faites ? demanda-t-elle, enjouée.
— Oui. Il ne reste plus que la mienne, mais je la ferai ce soir, en rentrant.
Il lui demanda ce qu’elle voulait boire, elle répondit, distraite, une coupette. À quoi bon une valise, s’il ne devait faire que l’aller-retour ?
— Mais, reprit-elle dans un sourire un peu crispé, vous n’avez pas besoin d’une valise puisque vous ne restez pas !
— Si, je passe quinze jours en famille…
— Quinze jours ! s’exclama Iris, mais vous m’aviez dit…
— Je ne vous avais rien dit, ma chère. C’est vous qui avez interprété.
— C’est faux ! Vous mentez ! Vous m’aviez dit que…
— Je ne mens pas. Je vous ai dit que je rentrais avant eux, mais pas que je faisais l’aller-retour…
Elle s’efforça de cacher sa déception, tenta de maîtriser le tremblement dans sa voix, mais la déception était trop forte. Elle but sa coupe de champagne d’un trait et en commanda une autre.
— Vous buvez trop, Iris…
— Je fais ce que je veux, bougonna-t-elle, furieuse. Vous m’avez menti !
— Je ne vous ai pas menti, vous avez affabulé !
Il eut un éclair de colère dans le regard et la fixa avec fureur. Elle se retrouva comme l’enfant qui a fait une grosse bêtise et est punie.
— Si ! Vous êtes un menteur ! Un menteur ! cria-t-elle, hors d’elle.
Le garçon qui desservait la table voisine leur jeta un regard surpris. Elle avait rompu la tranquillité feutrée des lieux.
— Vous m’aviez promis…
— Je ne vous ai rien promis. Maintenant si vous voulez le penser, libre à vous. Je ne rentrerai pas dans cette polémique imbécile.
Sa voix était coupante, dure. Comme s’il était déjà réfugié sur son île. Iris prit la coupe que le garçon venait d’apporter et plongea son nez dans le verre.
— Qu’est-ce que je vais faire, moi alors ?
Elle lui posait la question, mais, en fait, elle se parlait à elle-même. Moi qui ai attendu ce mois d’août avec tellement d’impatience, qui avait imaginé des nuits d’amour, des baisers, des dîners en terrasse. Une lune de miel avant la vraie, l’officielle. Elle lui paraissait bien compromise, leur lune de miel. Elle se tut et attendit qu’il parlât. Il la regardait avec une moue légèrement méprisante.
— Vous êtes une enfant, une petite fille gâtée…
Elle faillit lui répondre, j’ai 47 ans et demi et des rides dans mon décolleté. Mais se reprit à temps.
— Vous m’attendrez, n’est-ce pas ? ordonna-t-il.
Elle soupira oui, en vidant son verre. Avait-elle vraiment le choix ?
Marcel avait emmené Josiane en convalescence. Il avait choisi sur catalogue glacé un bel hôtel dans une belle station balnéaire en Tunisie et reposait sur le sable, sous un parasol. Il craignait le soleil et, pendant que Josiane s’exposait, il ruminait à l’ombre. À ses côtés, couvert d’écran total et d’un bob jaune citron, Junior observait la mer. Il cherchait à comprendre le mystère des vagues et des marées, de l’attraction de la lune et du soleil. Lui non plus n’aimait pas les rayons ardents et préférait rester à l’abri. Quand le soleil déclinait, il s’avançait jusqu’au bord de mer et se jetait à l’eau à la vitesse d’un boulet de canon. Il tournait sur lui-même, lançait ses bras, faisant gicler l’eau comme les roues d’un moulin devenu fou, puis il revenait s’étendre sur sa serviette en soufflant comme une baleine.
Josiane l’observait, émue.
— J’aime bien le voir dans l’eau… Au moins quand il se baigne, il ressemble à un enfant de son âge. Parce que sinon… je me pose des questions. Il est pas normal, Marcel, il est juste pas normal !
— C’est un génie ! marmonnait Marcel. On est pas habitués à vivre avec des génies. Va falloir t’y faire ! Moi, je préfère ça à un âne bâté.
Il bougonnait, il bougonnait. Josiane l’espionnait du coin de l’œil. Il semblait absent. Remué par de sombres pensées. Il lui parlait mais sans fioritures, sans trémolos dans la voix, sans les roucoulades, les chansons d’amour auxquelles elle était habituée.
— Qu’est-ce qui te turlupine, mon gros loup ?
Il ne répondit pas et gifla le sable, prouvant qu’il était, en effet, contrarié.
— T’as des soucis au bureau ? Tu regrettes d’être parti ?
Il plissa les yeux et fit la grimace. Il avait pris un coup de soleil sur le nez qui brillait de mille feux.
— C’est pas les regrets qui m’étouffent, c’est la colère. Je voudrais pouvoir la passer sur quelqu’un, éradiquer un cloporte à défaut de pouvoir supprimer la personne à laquelle je pense ! Si ça continue, je vais aller boxer le cocotier, je le déracinerai, en ferai une catapulte et enverrai les noix de coco jusqu’à Paris sur la tronche de celle que je ne veux pas nommer de peur que le mauvais sort revienne nous ligoter !
— T’es colère contre…
— Ne prononce pas son nom ! Ne prononce pas son nom ou le ciel nous tombera dessus avec des poignées d’éclairs !
— Au contraire, il faut le prononcer pour l’exorciser, la tenir à distance ! C’est en ayant peur d’elle que tu risques de la faire revenir… Tu lui donnes de la force en la croyant si puissante.
Marcel maugréa et reprit sa tronche à bloquer les roues d’un corbillard.
— Je te reconnais plus, mon Loulou, on dirait que t’as plus de moelle…
— J’ai failli te perdre et j’en frissonne encore…
Josiane, c’est ma pharmacie à moi. Si elle disparaît, je tombe en panne. Et elle a failli me la supprimer avec ses manigances et ses aiguilles !
— Je vais te dire un truc qui va te faire sauter le couvercle, dit Josiane en roulant sur le côté. Tu me promets que tu n’entres pas en éruption…
Il la regarda, de l’air de dire vas-y crache ta pastille, je verrai bien le goût qu’elle a.
— Ça m’a fait grandir cette histoire. Ça m’a donné de l’altitude… Je ne suis plus la même depuis, je suis sereine, je n’ai plus peur. Avant j’avais toujours peur que le ciel me tombe sur la tête et maintenant je me balade en montgolfière au-dessus des nuages…
— Mais je veux pas que tu t’envoles, moi ! Je veux que tu restes arrimée au sol avec Junior et moi !
— C’est une image, mon gros loup. Je suis là. Je ne te quitterai plus jamais… même en pensée. Et plus personne ne pourra me séparer de toi.
Elle étendit le bras jusqu’à l’ombre du parasol et vint tapoter la main de Marcel qui se referma sur elle comme sur une bouée de sauvetage.
— Tu vois ce qu’elle te fait, la peur. Elle t’emprisonne, elle te ratatine…
— Je me vengerai, je me vengerai, répétait Marcel, lâchant enfin la rage qui l’asphyxiait. Je la hais, cette pustule ! Je lui crache au visage, je la roule sous les pieds, je lui arrache les dents une par une…
— Mais non… Tu vas lui pardonner et l’oublier !
— Jamais, jamais ! Elle ira cul nu dans la rue et dormira sous les ponts !
— Tu fais exactement ce qu’il ne faut pas faire. Tu la laisses entrer dans ta vie, tu lui donnes de la force. Ignore-la, je te dis ! Ignorer, c’est la force suprême.
— Je peux pas. Ça m’étouffe, ça me comprime, j’ai du lierre dans les poumons…
— Répète après moi, mon gros loup : je n’ai pas peur d’Henriette et je l’écrase de mon mépris.
Marcel secoua la tête, buté.
— Marcel…
— Je vais lui couper les vivres au Cure-dents ! Reprendre l’appartement, la réduire à la becquée…
— Mais non ! Ça la rendra enragée et elle reviendra rôder autour de nous !
— Tiens, je me gênerai !
— Écoute-moi Marcel et répète : je n’ai pas peur d’Henriette et je l’écrase de mon mépris… Allez, mon gros loup ! Pour me faire plaisir ? Pour monter avec moi dans la montgolfière…
Marcel refusait et creusait le sable de ses poings fermés.
Josiane répéta d’une voix douce :
— Je n’ai pas peur d’Henriette et je l’écrase de mon mépris.
Marcel ne desserrait pas les dents et fixait la mer de l’air de vouloir la fendre en deux.
— Mon Loulou ? Tu as du sable dans les portugaises ?
— Inutile d’insister…
— Je n’ai pas peur d’Henriette et je l’écrase de mon mépris… Vas-y ! Tu verras comme tu seras dilaté après !
— Jamais, jamais ! Je refuse de me dilater !
— Tu vas tourner à l’aigre et au vinaigre…
— Et je l’empoisonnerai !
C’est alors que la voix fluette de Junior s’éleva :
— Ai pas eur Hiette, écase de mon pipi !
Ils abaissèrent les yeux sur leur rejeton rouge homard et restèrent bouche bée.
— Il a parlé ! Il a parlé ! Il a fait toute une phrase avec sujet, verbe, complément ! s’écria Josiane.
— Ai pas eur Hiette, écase de mon pipi ! répéta Junior, ravi de voir l’effet que produisaient ses mots sur la face hilare et enfin épanouie de ses géniteurs.
— Oh ! Mes amours ! Mes deux amours ! s’écria Marcel en se ruant sur sa femme et son fils et en les écrasant sous lui. Que ferais-je sans vous ?
Le mois d’août commença. Il faisait chaud, les commerces étaient fermés. Il fallait marcher un quart d’heure pour acheter du pain, vingt minutes pour trouver une boucherie ouverte, une demi-heure pour atteindre le rayon fruits et légumes de Monoprix et revenir les bras chargés sous la canicule en suivant le pointillé de l’ombre des arbres immobiles sous la chaleur moite de la ville. Joséphine demeurait enfermée dans sa chambre et travaillait. Hortense était partie en Croatie, Zoé en Irlande, Iris, allongée sur le canapé, face à un ventilateur, passait de la télécommande au portable où elle pianotait des numéros qui ne répondaient pas. Paris était désert. Il ne restait que le Crapaud, fidèle et fringant, qui l’appelait chaque soir et l’invitait à dîner en terrasse. Iris prétextait une migraine et répondait, lascive : « demain, peut-être… Si je me sens mieux ». Il protestait, elle répétait « je suis fatiguée » et ajoutait « Raoul » d’un ton plus doux qui matait le Crapaud. Il coassait « alors à demain, ma belle ! » et raccrochait, heureux d’avoir entendu son prénom dans la bouche d’Iris Dupin. Je progresse, je progresse, se disait-il, en décollant d’un doigt agile le fond de son pantalon. La belle est rusée, elle se fait prier, c’est normal, c’est la grande classe, elle se débat, elle résiste, elle ne se donne pas comme ça, je ne suis pas un premier prix de beauté et elle fait mine de mépriser mon argent, mais elle réfléchit, elle calcule, la longueur de la longe se réduit chaque jour, elle se rapproche. Elle y met une certaine lenteur qui donne encore plus de prix à sa capture. Je finirai bien par la mettre dans mon lit et lui botter le cul jusqu’à la mairie !
Iris n’avait guère envie de renouveler la soirée au Ritz : elle l’avait regardé manger en s’efforçant d’ignorer le bruit de ses mâchoires, les doigts qu’il essuyait sur la nappe et le fond de pantalon qu’il décollait discrètement en soulevant ses fesses de la chaise. Il parlait la bouche pleine, postillonnait, joignait ses lèvres luisantes pour mimer un baiser qui la faisait reculer contre son siège, et lui lançait des clins d’œil comme si « l’affaire était dans le sac ». Il ne prononçait pas ces mots-là, mais elle pouvait les lire dans ses yeux brillants et déterminés.
— Vous ne doutez jamais, Raoul ?
— Jamais, ma belle. Le doute, c’est pour les faibles et les faibles, dans ce bas monde…
Et il avait aplati d’un coup de poing une mie de pain jusqu’à la rendre fine galette, puis l’avait roulée, en avait fait une bague qu’il avait déposée devant son assiette.
— Vous êtes romantique sous des dehors, disons, un peu rugueux…
— C’est toi. Tu m’inspires… Tu veux pas me tutoyer ? J’ai l’impression de sortir ma grand-mère ! Et franchement, c’est pas une tranche d’âge qui m’affole !
Tu ne crois pas si bien dire, avait pensé Iris en s’étouffant dans sa flûte de champagne, bientôt j’aurai l’âge de mon premier dentier et c’est moi que tu aplatiras pour me jeter à la poubelle et en prendre une plus jeune.
Elle hésitait à le rembarrer. Aucune nouvelle d’Hervé. Elle l’imaginait, humant l’air frais, le soir, un pull noué sur les épaules, parmi les genêts et les dunes, faisant du bateau dans la journée avec ses fils, du badminton avec sa fille, se promenant avec sa femme. Svelte, élégant, la mèche poisseuse d’air marin, le sourire énigmatique. Il sait séduire, cet homme qui se veut austère. À force de jouer les intouchables, il devient irrésistible. Le Crapaud ne pesait pas lourd face à lui, oui mais… le Crapaud était arrimé au rocher, la besace pleine d’écus et l’annulaire qui frétillait, réclamant une alliance. L’anneau en mie de pain le prouvait. Ainsi, il ne veut pas simplement m’arborer comme trophée, il veut m’épouser…
Elle réfléchissait et se disait qu’il ne fallait rien décider.
Elle reprenait la télécommande et cherchait un film sur les chaînes cinéma. Parfois, elle criait « Joséphine ! Joséphine ! Qu’est-ce que tu fais ? », mais Joséphine ne répondait pas, enfouie dans ses recherches et ses notes. Quel bas-bleu, celle-là ! Elles ne parlaient jamais de Philippe. Ne mentionnaient même plus son nom. Iris avait bien essayé, un soir qu’elles partageaient un plat de pâtes à la cuisine…
— Tu as des nouvelles de mon mari ? avait-elle demandé, amusée, la fourchette en l’air.
Joséphine avait rougi et répondu « non, aucune ».
— Ça ne m’étonne pas ! Des filles comme toi, y en a des milliers ! Tu n’es pas triste ?
— Non. Pourquoi serais-je triste ? On s’entendait bien, c’est tout. Et tu en as fait toute une histoire…
— Mais non ! Je vois simplement avec quelle facilité il m’a larguée, pas un mot, pas un coup de fil, et j’en déduis que l’homme est superficiel et léger. Ce doit être la crise de la cinquantaine. Il papillonne… Mais quand même, vous étiez très proches, non ?
— C’était surtout à cause des enfants…
Joséphine avait repoussé son assiettée de pâtes.
— Tu as plus faim ?
— Il fait trop chaud.
— Mais d’après toi, il m’a aimée, hein ?
— Oui, Iris. Il t’a aimée, il a été fou de toi et à mon avis, il l’est encore…
— Tu crois vraiment ? avait demandé Iris en écarquillant les yeux.
— Oui. Je crois que vous traversez une crise, mais qu’il reviendra.
— Tu es vraiment gentille, Jo. Ça me fait du bien d’entendre ça, même si ce n’est pas vrai. Excuse-moi pour tout à l’heure…
— Pour quoi ?
— Quand j’ai dit que des filles comme toi, y en avait des milliers…
— Je n’avais même pas relevé !
— Moi, je me serais vexée… Je ne connais personne d’aussi gentil que toi.
Joséphine s’était levée, avait mis son assiette dans le lave-vaisselle et avait lancé « je vais aller travailler une heure et puis hop ! au lit ! ».
On avait sonné. C’était Iphigénie.
— Madame Cortès ! Vous voulez pas venir avec moi ? Y a une fuite d’eau chez les Lefloc-Pignel, faut que j’aille voir et j’ai pas envie d’y aller toute seule. Des fois qu’ils disent que j’ai piqué quelque chose !
— J’arrive, Iphigénie !
— Je peux venir avec vous ? demanda Iris.
— Non, madame Dupin, il aimerait pas que je fasse visiter.
— Il ne le saura pas ! J’aimerais tellement voir où il habite…
— Eh bien, vous le verrez pas ! J’ai pas envie d’avoir des ennuis, moi !
Iris s’était rassise et avait repoussé son assiette de spaghettis.
— J’en ai marre de cette vie, mais marre ! Vous m’emmerdez tous ! Et toutes ! Tirez-vous !
Iphigénie avait tourné les talons en faisant son bruit de trompette et Joséphine l’avait suivie.
— Celle-là, alors ! Je me demande comment vous pouvez être sœurs !
— Je ne la supporte plus, Iphigénie, c’est horrible ! Je n’entends plus quand elle parle. Elle devient une caricature d’elle-même. Comment peut-on changer aussi vite ? C’était la femme la plus élégante, la plus sophistiquée, la plus distinguée du monde et elle est devenue…
— Une pouffe aigrie. C’est tout ce qu’elle est !
— Non. Là, vous exagérez ! Il ne faut pas oublier qu’elle est malheureuse !
— Mais vous me cassez le cul avec votre pitié, madame Cortès ! Elle est riche qu’elle en peut plus, elle a un mari qui paie pour tout, pas besoin de travailler et elle pleurniche ! Les riches, c’est toujours comme ça, ils veulent tout. Comme ils ont de l’argent, ils croient qu’ils peuvent tout acheter, y compris le bonheur, et ils sont furieux quand ils sont malheureux !
L’appartement des Lefloc-Pignel était plongé dans la pénombre et elles entrèrent sur la pointe des pieds. J’ai l’impression d’être un cambrioleur, chuchota Joséphine. Et moi, un plombier ! répondit Iphigénie qui fila à la cuisine couper l’eau. Joséphine traîna dans l’appartement. Dans le salon, chaque meuble était recouvert d’un drap blanc. On se serait cru dans une réunion de fantômes. Elle identifia deux chauffeuses, une bergère, un canapé, un piano, et, au milieu de la pièce, un grand meuble rectangulaire qui trônait tel un cercueil sur un catafalque. Elle souleva un coin du drap et découvrit un immense aquarium, sans eau, rempli de cailloux, de pierres plates, de branches d’arbres, de morceaux d’écorce, de racines, de tessons de pots en terre cuite, de coupelles d’eau et de pousses de roseau. Qu’est-ce qu’ils gardent là-dedans ? Des furets, des mygales, des boas constrictors ? Mais où les mettent-ils quand ils partent en vacances ?
Elle passa dans une chambre qui devait être celle des parents. Les doubles rideaux étaient tirés, les volets baissés. Elle alluma la lumière et un grand lustre en gouttes de verre blanc éclaira la pièce. Au-dessus du lit, il y avait un crucifix avec un morceau de buis sec et une image de sainte Thérèse de Lisieux. Joséphine s’approcha des cadres exposés sur les murs pour regarder les photos de la famille. Elle y découvrit monsieur et madame, le jour de leur mariage. Longue robe blanche de la mariée, queue-de-pie et haut-de-forme pour le marié. Ils souriaient. Madame Lefloc-Pignel posait, la tête abandonnée sur l’épaule de son mari. Elle avait l’air d’une première communiante. Dans les autres cadres, on pouvait suivre le baptême des trois enfants, les différentes étapes de leur éducation religieuse, les Noëls en famille, les randonnées à cheval, les parties de tennis, les goûters d’anniversaire. Juste à côté des photos, dans un cadre doré, Joséphine aperçut un document écrit en lettres majuscules et grasses. Elle se pencha et lut :