— Ma-ra-bou ! balbutia-t-il, couvert de bave. Ma-ra-bou.

— Qu’est-ce qu’il dit ? demanda Ginette.

Marcel se redressa, hébété. Junior répéta. Il avait les cordes vocales tendues à se rompre et ça faisait des traînées rouges sur son cou. Un triangle de veines violettes s’était allumé entre ses yeux. Il mettait toute son énergie de bébé à tenter de se faire entendre.

— Marabout, traduisit Marcel.

— C’est ce que je me disais ! Mais comment…

— Vérifie. Il a dû voir un encart de pub pour un de ces sorciers à la noix !

Mon Dieu ! se dit Ginette. C’est moi qui vais devenir folle !


Mylène était dégoûtée : les carreaux de sa salle de bains se décollaient et la poignée de la porte lui était restée dans la main. « Bordel de merde ! s’exclama-t-elle, neuf mois que je vis dans cet appartement et il commence déjà à se déglinguer ! » Sans parler de l’étagère au-dessus de son lit qui lui était tombée dessus, des plombs qui provoquaient des courts-circuits, allumant des feux d’artifice dans la nuit, et du Frigidaire qui tournait à l’envers et ventilait de la canicule.

Quand elle faisait venir quelqu’un pour réparer, l’homme était à peine reparti que tout dégringolait à nouveau. Je n’en peux plus de vivre ici. Marre de parler avec mes mains ou de baragouiner un mauvais anglais, de passer mes soirées à regarder des karaokés stridents à la télé, de voir les gens cracher, roter, péter dans la rue, marcher dans la bouffe jetée par terre. D’accord, ils passent leur temps à rire et débordent d’énergie, d’accord y a qu’à se baisser pour ramasser des profits, mais je fatigue. Je voudrais les rives de la Loire, un mari qui rentre le soir, des enfants que j’aiderais à faire leurs devoirs et la trogne de PPDA sur mon écran. Ce n’est pas ici que je vais trouver tout ça ! La Loire ne fait pas de crochets par Shanghai, que je sache ! Une petite maison à Blois avec un mari chez Gaz de France, des enfants que je promènerais dans les jardins de l’Évêché, à qui je ferais des gâteaux et réciterais l’histoire des Plantagenêts. Elle avait affiché un plan de la ville sur le mur de sa cuisine et vaticinait debout en le détaillant. Elle avait de plus en plus souvent des crises de Blois. Rêvait de toits en ardoise, de rives sablonneuses, de ponts en vieilles pierres, de feuilles de Sécu à remplir et de baguettes moulées pas trop cuites sorties du four de la boulangère. Mais surtout, surtout, elle voulait des enfants. Longtemps, elle avait choisi d’ignorer ses penchants maternels, remettant à plus tard une tâche qui signerait la fin de sa carrière, mais elle ne pouvait plus se le cacher, son ventre réclamait des habitants.

En plus, comme par un fait exprès, Shanghai débordait d’enfants. Ils gambadaient, jouaient et dansaient, le soir, dans la ville. Quand elle marchait dans les ruelles du centre, elle pouvait presque passer la main sur les crânes ronds de bébés magnifiques qui lui souriaient et lui rappelaient que l’horloge biologique tournait inexorablement. Bientôt trente-cinq ans, ma vieille ! Si tu ne veux pas accoucher d’un raisin de Corinthe, va falloir trouver un ensemenceur. Elle ne voulait pas de fiancé aux yeux bridés. Elle n’avait pas le mode d’emploi des Chinois. Ne comprenait pas pourquoi ils riaient, se taisaient, semblaient en colère ou grimaçaient. Un vrai mystère. L’autre jour, elle avait dit à Elvis, le secrétaire de Wei, qu’on appelait ainsi à cause de ses rouflaquettes, qu’il avait l’air fatigué, avait-il bien dormi ? était-il grippé ? Il avait été secoué d’un fou rire que rien ne semblait pouvoir arrêter. On ne voyait plus ses yeux, il hoquetait, pleurait, se tordait. Sa solitude lui était apparue définitive et tragique.

C’est juste après les fêtes que la nostalgie du pays natal et d’une vie ménagère l’avait empoignée. Elle soupçonnait le sapin en plastique commandé sur Internet de lui avoir chamboulé les hormones. Jusqu’à Noël, elle trottinait légère, calculant ses profits, inventant de nouvelles formules, de nouveaux gadgets. Le téléphone portable-maquillage était sorti : un triomphe ! L’argent faisait du gras à la banque, Wei acquiesçait à chaque idée nouvelle, les contrats se signaient, les chaînes de fabrication se mettaient en branle et crachaient un produit nouveau qui envahissait les campagnes et transformait chaque Chinoise en délicieuse Barbie Bridée. Tout allait très vite.

Trop vite… Elle avait à peine le temps de souffler que c’était empaqueté, prêt à être vendu, les marges de bénéfice calculées. Il fallait inventer tout le temps. Faire chauffer les calculettes. Elle avait besoin de lenteur, de répit, d’attente, de douceur angevine, de soufflé qui gonfle dans le four.

Elle tentait d’expliquer ses états d’âme à la directrice commerciale de Wei et la longue liane brune la regardait avec un intérêt mêlé d’inquiétude. « Pourquoi tu penses à tout ça ? elle lui disait. Moi, je ne réfléchis pas, ne lis jamais de journaux et quand on se réunit avec mes amis, on ne parle jamais politique. Je crois qu’on n’a jamais dû ensemble prononcer le nom de Hu Jintao ! » C’était le président de la République. Mylène la contemplait, les yeux écarquillés. « Nous, en France, on ne fait que ça : parler de politique ! » La longue liane brune haussait les épaules et disait : « Pendant les événements de Tian’anmen, en 1989, je suis sortie dans la rue, j’étais passionnée par tout ce qui se passait et puis la tragédie est arrivée, la répression… Aujourd’hui, je me dis que tout va trop vite en Chine. Je suis excitée et, en même temps, je suis effrayée : notre pays va-t-il accoucher d’un monstre ? Est-ce que nos enfants vont devenir ces monstres ? » Elle restait pensive un moment et replongeait dans ses dossiers.

Mylène frissonnait. Et elle, était-elle en train de devenir ce monstre ? Elle n’avait même plus le temps de dépenser son argent. Juchée sur de hauts talons, cambrée dans ses tailleurs de femme d’affaires, elle travaillait du matin au soir. À quoi sert d’avoir tant d’argent ? Et avec qui le dépenser ? Avec mon reflet dans la glace ? Elle était rassasiée, repue, et guettait, avec angoisse, le moment où viendrait le dégoût.

Elle n’était pas habituée à l’abondance. De son enfance à Lons-le-Saunier, elle avait retenu le rythme lent des saisons, la neige qui fond et perle dans la gouttière, l’oiseau étonné qui lance son premier cri de printemps, la fleur qui s’ouvre, la truie qui s’ébroue dans la bauge, le papillon qui émerge, gluant, de son cocon, la châtaigne qui éclate dans la poêle trouée. Une petite voix hurlait en elle : trop vite, trop vide, trop n’importe quoi. Et puis, il lui fallait bien se l’avouer : la solitude lui pesait.

Elle était trop âgée pour intéresser les jeunes milliardaires chinois et les étrangers qu’elle rencontrait portaient tous une alliance. Elle avait cru en Louis Montbazier, fabricant de petit matériel électrique. Elle était sortie trois soirs de suite avec lui, trois soirs à échanger des rires, des pressions de mains, elle se voyait déjà en train d’organiser son déménagement à Blois, de partager la redevance télé avec lui, mais, le quatrième soir, il lui avait collé sous le nez un dépliant de photos de sa femme et de ses fils. Ça va, j’ai compris, s’était-elle dit. Elle avait refusé de l’embrasser quand il l’avait raccompagnée.

L’alarme se déclencha véritablement le jour où monsieur Wei lui refusa un déplacement à Kilifi. Elle avait envie de remettre ses pas dans ceux de la jeune Mylène échappée de Courbevoie, de humer l’air paresseux d’Afrique, de fouler le sable blanc des plages, de revoir les yeux jaunes des crocodiles.

— Hors de question, avait-il piaillé. Vous restez ici et vous travaillez.

— Mais, c’est juste pour m’aérer…

— Pas bon, avait-il répondu. Pas bon du tout. Vous pas bouger. Vous être instable. Vous être dangereuse pour vous. Moi surveiller vous pour votre bien. Moi avoir votre passeport dans mon coffre.

Et il avait toussé très fort pour lui signifier que la discussion était terminée. C’était sa manière à lui de lui claquer la porte au nez. Elle était prisonnière de ce vieux Chinois avide qui comptait ses sous sur son boulier et se grattait les couilles, les jambes écartées.

What a pity ! elle avait répondu.

« Wapiti ! Wapiti ! » avaient entonné deux fillettes adorables en brandissant une casserole de wapiti cramé. Hortense et Zoé avaient jailli comme deux diables hors de leurs boîtes. Comme elles me manquent ! Parfois, elle s’adressait à elles en s’endormant. Jouait à la maman. Refaisait un ourlet, repassait un pantalon, arrangeait une boucle sur le front. Elles ont dû changer. Je ne les reconnaîtrais plus. Elles me dévisageront de loin comme on bat froid à une étrangère. Je suis devenue une émigrée, une déracinée…

Dans un journal français, vieux de plusieurs semaines, elle avait lu un reportage sur des soulèvements dans les campagnes chinoises. Des paysans refusaient qu’on prenne leurs terres pour y construire des usines. L’armée avait calmé les séditieux, mais cela recommencerait. Les belles affiches de fleurs de lys qui recouvraient les murs en torchis seraient arrachées. Ce serait le début de la fin.

Le matin suivant, en se levant, Mylène Corbier décida de passer à la phase suivante de son existence : le retour en France.

Pour cela, elle allait avoir besoin de Marcel Grobz.


Henriette exultait : elle venait de croiser au parc Monceau la petite bonne et Josiane. Dans quel état, la Josiane ! Un spectre. Manquait plus que les toiles d’araignées aux ossements des poignets. Elle avançait, courbée, posée sur d’épaisses semelles de crêpe. Elle gîtait à droite, elle gîtait à gauche, flottait dans son manteau de gabardine bleu marine et ses cheveux voletaient en mèches plates et pauvres. La petite bonne ne la quittait pas des yeux et la guidait. Elles faisaient étape sur chaque banc public.

Ça marchait ! Les ensorcellements de Chérubine faisaient merveille. Dire que j’ai ignoré si longtemps ces pouvoirs magiques ! Que de malins complots j’aurais pu ourdir ! De combien d’ennemis j’aurais pu me débarrasser ! Et quelle fortune, j’aurais amassée ! Elle en avait le tournis. Si j’avais su, si j’avais su…, se dit-elle en ôtant son grand chapeau. Elle tapota sa chevelure pour effacer le pli que le poids de son horrible galette y avait imprimé et s’adressa, dans la glace, un sourire radieux. Elle venait de découvrir une nouvelle dimension : la toute-puissance. Désormais, les lois qui régissaient le commun des mortels ne s’appliqueraient plus à elle. Désormais, elle irait droit au but, Chérubine dans sa manche pour les basses besognes, et retrouverait son lustre d’antan. À moi, l’agenda Hermès, les savonnettes Guerlain, les cachemires douze fils, mon eau de linge à la lavande, les cartes de visite Cassegrain, ma thalasso à l’hôtel Royal et le compte en banque qui moutonne.

Pour un peu, elle aurait valsé sous les lambris de son salon. Elle hésita, pinça le bas de sa jupe, s’élança et se mit à tourner, tourner, prise d’une joie frénétique. Le monde lui appartenait. Elle allait régner en souveraine impitoyable. Et quand je serai riche à millions, je m’achèterai des amis. Ils seront toujours d’accord avec moi, ils m’emmèneront au cinéma, ils paieront ma place, paieront le taxi, paieront le restaurant. Il suffira que je fasse miroiter quelques faveurs, une clause sur un testament, un plan d’épargne-logement et mon antichambre sera remplie d’amis. Les valses de Strauss bourdonnaient dans sa tête, elle se mit à chantonner. C’est le son de sa voix éraillée qui brisa le rêve. Elle s’arrêta net et s’adjura : ne pas m’étourdir en vaines songeries, reprendre mes esprits, poursuivre mon plan de bataille. Elle n’avait pas encore relancé le père Grobz, mais le temps approchait où elle décrocherait le téléphone et susurrerait « allô, Marcel, c’est Henriette et si on parlait tous les deux, sans avocats ni intermédiaires ? ». Il ne serait plus en état de lui résister, elle obtiendrait ce qu’elle voudrait. Elle n’aurait plus besoin de dévaliser l’aveugle au pied de son immeuble.

Quoique…

Elle n’en était pas si sûre.

Détrousser chaque jour ce pauvre homme sans se faire prendre, récolter quelques piécettes chaudes dans le creux de la main donnait du frisson à sa vie. C’était un plaisir qu’elle n’aurait jamais soupçonné. Car il faut bien l’avouer, en prenant de l’âge, les plaisirs diminuent. Que reste-t-il comme menues jouissances ? Les sucreries, les médisances et la télé. Elle n’aimait ni le sucre ni la lucarne. Les médisances lui plaisaient bien, mais c’est une distraction qui exige des partenaires et elle n’avait pas d’amies. Alors que la cupidité est une activité solitaire. Elle ordonne même que l’on soit seul, concentré, âpre, intraitable. Ce matin même, ne s’était-elle pas réveillée en murmurant : « Moins de dix euros ! » Elle avait fait un bond dans son lit. Non seulement il lui faudrait passer la journée sans rien dépenser, mais elle devrait, en plus, grappiller quelques pièces par-ci, par-là pour respecter son contrat. Comment faire ? Elle n’en avait pas la moindre idée. L’ingéniosité viendrait en larcinant. Elle commençait à être habile. L’autre jour, par exemple, elle s’était dit, au petit matin – c’était le moment où elle se lançait des défis – : « Aujourd’hui, une bouteille de champagne gratuite ! » Son corps s’était aussitôt rétracté, irradié d’un plaisir douloureux. Elle avait bien réfléchi et avait mis au point un plan astucieux.

Vêtue modestement, sans chapeau ni signe extérieur de richesse, la mine humble, les pieds à plat dans une vieille paire d’espadrilles, elle était entrée dans une boutique Nicolas Feuillatte, avait joint les deux mains et demandé, la larme à l’œil : « Vous n’auriez pas une petite bouteille de champagne, au prix le plus bas, pour deux petits vieux qui fêtent leurs cinquante ans de mariage ? Avec notre retraite, on est un peu juste, vous savez… » Elle se tenait digne avec un faux air de gamine prise en faute de mendicité. Le vendeur avait secoué la tête, embarrassé.

— C’est que nous n’avons pas d’échantillons, ma pauvre dame… Nous avons bien des quarts de bouteille, à cinq euros, mais nous les vendons…

Elle avait baissé les yeux sur la pointe de ses espadrilles, encastré ses hanches dans le comptoir en bois, et avait attendu qu’il fléchisse. Il ne fléchissait pas. S’était retourné vers un client qui commandait une caisse de millésimes réputés. Henriette, alors, avait pris son « air », un air souffreteux et las. Elle jouissait à composer ce rôle. Elle l’enrichissait de nouveaux soupirs, de nouvelles mines. Elle inclinait la tête, baissait les épaules, geignait faiblement. Ce jour-là, chez Nicolas Feuillatte, le vendeur ne cédait pas. Elle s’apprêtait donc à partir lorsqu’une dame fort bien mise s’était approchée.

— Madame, excusez-moi, mais je n’ai pu m’empêcher de surprendre votre conversation avec le vendeur. Ce serait un honneur et un plaisir pour moi de vous offrir une bouteille de ce merveilleux champagne… que vous boirez avec votre mari.

Henriette s’était abîmée en remerciements, des larmes de gratitude, perlant au bord des yeux. Elle avait appris à pleurer sans ruiner son maquillage. Elle était repartie, la bouteille bien calée sous le bras. Ils ne savaient pas ce qu’ils perdaient ceux qui dépensaient sans compter. La vie se révélait palpitante. Chaque jour apportait son lot de hasards, d’aventures, de peurs délicieuses. Chaque jour, elle triomphait. Elle n’était même plus sûre de vouloir récupérer Marcel. Son argent, oui, mais, une fois seul et ruiné, elle le mettrait dans une maison de retraite. Elle ne le garderait pas chez elle.

Ses filles ne lui manquaient pas. Ses petits-enfants, non plus. La seule qu’elle regrettait peut-être était Hortense. Elle se reconnaissait dans cette gamine qui allait de l’avant sans états d’âme. C’était bien la seule.

Elle mourait d’envie d’appeler Chérubine. Non pour la féliciter ni la remercier, la gueuse pourrait s’en trouver flattée et enflerait d’importance, mais pour s’assurer de son allégeance. Cette femme pourrait se révéler une précieuse alliée. Elle composa son numéro, reconnut la voix lente et traînante de Chérubine.

— Chérubine, c’est madame Grobz, Henriette Grobz. Comment allez-vous, ma chère Chérubine ?

Henriette n’attendit pas que Chérubine répondît. Elle enchaîna aussitôt :

— Vous ne devinerez jamais à quel point je suis comblée. Je viens de croiser ma rivale dans la rue, vous savez cette femme immonde qui m’a volé mon mari et…

— Madame Grobz ?

Henriette, surprise de ne pas être identifiée tout de suite, se présenta à nouveau et continua :

— Elle est dans un état lamentable ! Lamentable ! Ce n’est pas difficile, j’ai failli ne pas la reconnaître ! À votre avis quel est le prochain stade de sa décrépitude ? Va-t-elle mettre fin à…

— Il me semble qu’elle me doit de l’argent…

— Mais, Chérubine, je vous ai réglé ma dette ! protesta Henriette.

Elle avait porté, elle-même, la somme réclamée. En petites coupures. Elle avait souffert le martyre dans le métro, pressée par des corps transpirants et informes, son sac et son chapeau coincés sous le bras.

— Elle me doit de l’argent… Si elle veut que je poursuive, elle devra me payer. Elle est contente de mes offices, il me semble…

— Mais, enfin, je croyais qu’on était… que nous étions… Que je vous avais…

— Six cents euros… Avant samedi.

Il y eut un bruit sec dans l’oreille d’Henriette.

Chérubine avait raccroché.


Le matin, quand Zoé était partie en classe, Joséphine pénétrait dans l’antre de sa fille et s’asseyait sur le lit. Du bout des fesses pour ne pas laisser de marque. Elle n’aimait pas entrer ainsi en intruse chez Zoé. Elle n’aurait jamais déplié une lettre, déchiffré une note sur un cahier de textes, elle aurait eu l’impression de la cambrioler. Elle voulait juste goûter un peu de son intimité.

Elle étudiait le désordre, remarquait un tee-shirt déplié, une jupe tachée, des chaussettes dépareillées, mais n’y touchait pas. Interdiction de faire le ménage. Seule, Iphigénie avait le droit d’entrer dans la chambre de Zoé.

Elle humait l’odeur de sa crème Nivea, les effluves boisés de son eau de toilette, la tiède transpiration qui s’échappait des draps. Elle lisait, sur les murs, les pages de journaux que Zoé découpait et affichait. Des gros titres de faits divers : « Après son double parricide, il a hérité de ses victimes », « Le prof se poignarde en pleine classe », des photocopies de courriers de lecteurs soulignés au Stabilo : « Je m’inquiète pour l’avenir du monde… », « Je redouble ma troisième », « Trop jeune pour rouler des pelles. »

Et, solennel dans un coin de la chambre, droit dans son short beige, le pied cambré sur le fauve écroulé, Papaplat souriait. Joséphine avait envie de le bousculer. Elle l’apostrophait : un peu de courage ! Sors de l’ombre et viens m’affronter au lieu de me pourrir la vie de loin ! C’est facile d’enflammer l’imagination d’une adolescente en lui envoyant des messages mystérieux. Et puis elle imaginait un cadavre déchiqueté et elle avait honte.

Plus de nouvelles de lui.

Demain, ce serait le printemps. Le premier jour du printemps. Il a peut-être trouvé un logis… Il s’installe dans ses meubles.

Elle réfléchissait, toujours assise sur le lit. Elle était triste, vide, comme chaque fois qu’elle se sentait impuissante. Impuissante à abolir la barrière installée par Zoé qui ne lui laissait aucun interstice pour se faufiler. Zoé rentrait de l’école et s’enfermait dans sa chambre. Zoé sortait de table et filait à la cave écouter la batterie de Paul Merson. Zoé lançait « Bonne nuit, m’man » et retournait dans sa chambre. Elle avait grandi d’un seul coup, des petits seins poussaient sous son pull, ses fesses se cambraient. Elle se mettait du gloss sur les lèvres, du noir sur les cils. Bientôt, elle aurait quatorze ans, bientôt elle serait aussi jolie qu’Hortense.

Joséphine se forçait à garder l’espoir. On peut tout perdre, les deux bras, les deux jambes, les deux yeux, les deux oreilles, si on garde deux sous d’espoir, on est sauvé. Chaque matin, elle se réveillait et se disait aujourd’hui, elle va me parler. L’espoir est plus fort que tout. Il empêche les gens de se tuer en arrivant sur terre quand ils se voient attribuer un bidonville ou un désert. Il leur donne la force de penser : la pluie va tomber, un bananier va pousser, je vais gagner à la loterie, un homme magnifique va me déclarer qu’il m’aime à la folie. C’est un truc qui ne coûte pas cher et qui peut changer la vie. On peut espérer jusqu’à la fin. Il y a des gens qui, à deux minutes de mourir, font encore des projets.

Quand elle était à court d’espoir, qu’elle avait travaillé à ne plus pouvoir déchiffrer un seul mot, elle refermait son ordinateur et se réfugiait dans la loge d’Iphigénie où elle retrouvait monsieur Sandoz. Les meubles d’Ikea allaient être livrés, il fallait que les peintures soient sèches et le parquet posé. Monsieur Sandoz était peintre. C’est l’ANPE de Nanterre qui l’avait envoyé. Joséphine lui avait expliqué le chantier, il avait répondu : « Pas de problème, je peux tout faire : peintre, électricien, plombier, menuisier ! »

Parfois, elle lui donnait un coup de main. Clara et Léo les rejoignaient en sortant de l’école. Monsieur Sandoz leur prêtait un pinceau et les regardait en souriant tristement, répétant : « Le passé, le présent, le futur, le présent et le passé, le futur et le présent, le futur et le passé. » Il secouait la tête comme si les mots l’envoyaient au fond d’une mare. Il arrivait chaque matin dans la loge en costume-cravate, enfilait sa salopette de peintre et, à l’heure du déjeuner, remettait son costume, sa cravate, se nettoyait les mains et allait dans un bistrot. Il tenait beaucoup à sa dignité. Il avait failli la perdre, quelques années auparavant, l’avait retrouvée in extremis et veillait scrupuleusement à ne pas l’égarer. Il n’expliquait pas comment il avait failli la perdre. Joséphine ne posait pas de questions. Elle sentait la douleur, le malheur prêts à bondir. Elle ne voulait pas remuer la vase de la mare pour satisfaire sa curiosité.

Il avait de très beaux yeux bleus, très tristes, mais très bleus. Il était précis, travailleur, sujet à des crises de mélancolie. Il posait son pinceau et attendait, muet, que la mélancolie s’éloigne. Il ressemblait alors à Buster Keaton perdu dans la tempête de mariées. Ils avaient de longues conversations qui partaient souvent d’un détail.

— Vous avez quel âge, monsieur Sandoz ?

— L’âge où on ne veut plus de vous.

— Soyez précis.

— Cinquante-neuf ans et demi… Bon à jeter aux orties !

— Pourquoi vous dites ça ?

— Parce que jusqu’à maintenant, je n’avais pas compris qu’on pouvait être vieux et avoir vingt ans.

— C’est formidable !

— Non, pas du tout ! Quand je rencontre une femme plaisante, j’ai vingt ans, je sifflote, je m’asperge d’eau de toilette, je mets un foulard autour du cou et quand je veux l’embrasser, qu’elle refuse, j’ai soixante ans ! Je me regarde dans la glace, je vois des rides, des poils dans les narines, des cheveux blancs, des dents jaunies, je tire la langue, elle est blanche, je sens mauvais… vingt ans et soixante ans, ça ne va pas ensemble.

— Et vous vous sentez l’âme d’un ancêtre…

— Je me sens l’âme d’un égaré. J’ai un fils de vingt-cinq ans et je veux avoir vingt-cinq ans. Je tombe amoureux de ses petites amies, je cours en short, je bouffe des vitamines, je lève des poids. Je suis pitoyable. Mais je ne vois pas de solution parce que aujourd’hui, être jeune, ce n’est pas seulement un moment de la vie, c’est une condition de survie. Ce n’était pas comme ça, avant !

— Vous vous trompez, affirmait Joséphine. Au XIIe siècle, on jetait les vieux à la rue.

Il s’arrêtait de peindre, guettant l’explication. Joséphine se lançait :

— Je connais un fabliau qui raconte l’histoire d’un fils qui met son père à la porte, il vient de se marier et veut vivre seul avec sa jeune épouse. Ça s’appelle La Housse partie ou en français moderne, « la couverture partagée ». C’est le fils qui parle au vieux père qui le supplie de ne pas le jeter à la rue :

Vous vous en irez par la ville

Il y en a bien encore dix mille

Qui trouvent leurs moyens d’existence

Ce serait vraiment malchance

Si vous n’y trouviez votre pitance

Chacun y guette sa chance !

Vous voyez, ce n’était pas le paradis d’être vieux à l’époque ! Ils vivaient en bandes, rejetés par tous, contraints à mendier ou à voler.

— Mais comment vous savez ça ?

— J’étudie le Moyen Âge. Je m’amuse à chercher les similitudes entre hier et aujourd’hui. Et il y en a bien plus qu’on ne croit ! La violence des jeunes, leur désarroi devant un avenir bouché, les soirées de beuverie, le viol des filles en bandes, le piercing, les tatouages, on trouve tous ces thèmes dans les fabliaux.

— Alors, c’est toujours le même malheur…

— … et la même peur. La peur devant un monde qui change et qu’on ne reconnaît pas. Le monde n’a jamais autant changé qu’au Moyen Âge. Chaos puis renouveau. Il faut toujours en passer par là…

Il prenait une cigarette, l’allumait et se mettait de la peinture rose sur le nez. Il souriait, piteux.

— Et comment sait-on qu’ils avaient peur ?

— Par les textes et l’archéologie, les objets qu’on retrouve dans les fouilles. Ils étaient obsédés par leur sécurité. Ils construisaient des murs pour se protéger du voisin, des châteaux et des tours pour décourager d’éventuels assaillants. Il s’agissait de faire peur à tout prix. Beaucoup de fossés, d’enceintes, de meurtrières étaient des protections symboliques et ne servaient jamais. Les verrous, les cadenas et les clés sont des objets qu’on retrouve très souvent lors des fouilles. Tout était bouclé par des serrures : les coffres, les portes, les fenêtres et la porte du jardin. C’était la femme qui détenait les clés. Elle était le maître de la maison.

— Le pouvoir était déjà entre les mains des femmes !

— On s’effrayait devant les changements climatiques, les inondations, le réchauffement de la planète. Sauf qu’on ne disait pas planète…

— On disait le village dans la vallée de l’Ubaye ou de la Durance…

— Exact. En l’an mil, il y a eu de gros écarts de température et un réchauffement qui a fait monter le niveau des lacs alpins de deux mètres ! De nombreux villages se sont retrouvés sous l’eau. Les habitants fuyaient ; le chroniqueur Raoul Glaber, moine de Cluny, écrivit qu’il plut tellement pendant trois ans, qu’« on ne put ouvrir de sillon capable de recevoir la semence. Il s’ensuivit une famine ; une faim enragée poussa les hommes à dévorer de la chair humaine ».

Elle parlait, parlait. C’est drôle, en discutant avec lui, j’élabore ma thèse, j’expose mes arguments, je les teste, je les développe.

Elle prit l’habitude de venir à la loge avec un petit cahier où elle griffonnait l’enchaînement de ses idées. Il lui venait des pensées en maniant le pinceau, le rouleau, le grattoir, la râpe, le ciseau à bois, en s’usant les doigts sur un morceau de parquet à encoller. Bien plus qu’en restant assise devant son ordinateur. À trop penser assis, on finit par s’avachir. Le cerveau repose sur le corps et le corps donne de l’énergie au cerveau en s’agitant. Comme lorsqu’elle courait le matin. C’est peut-être pour cette même raison que l’inconnu du lac tourne en rond. Il cherche des mots pour un roman, une chanson, une tragédie moderne ?

Monsieur Sandoz finissait toujours par dire :

— Vous êtes une drôle de femme. Je me demande ce que les hommes pensent de vous quand ils vous rencontrent…

Elle avait envie de lui demander : « Et vous ? que pensez-vous de moi ? » mais n’osait pas. Il aurait pu croire qu’elle attendait un compliment. Ou qu’elle désirait qu’il l’emmène déjeuner pendant sa pause, qu’il lui prenne la main, qu’il lui parle à l’oreille et l’embrasse. Elle ne voulait embrasser qu’un seul homme. Un homme qu’il était interdit d’embrasser.

Ils se remettaient au travail. Ils ponçaient, ils peignaient, ils enduisaient, ils remuaient des gravats, des plâtres, des staffs, des stucs et des vernis.

Ils étaient souvent interrompus par Iphigénie :

— Vous savez ce qu’on pourrait faire, madame Cortès, une fois que tout sera fini ? On inviterait les gens de l’immeuble. Ce serait simpatico, non ?

— Oui, Iphigénie, muy simpatico

Iphigénie attendait ses meubles avec impatience. Dormait dans les vapeurs de peinture, les fenêtres grandes ouvertes sur la cour. Surveillait l’évolution de sa douche que monsieur Sandoz transformait en salle de bains. Il avait récupéré une vieille baignoire et avait réussi à l’encastrer. Il lui laissait des dépliants pour qu’elle choisisse les robinets. Elle hésitait entre un mitigeur à bille creuse ou un autre à cartouche.

— Ils vont être jaloux, les gens de l’immeuble, ils vont me sermonner ! s’inquiétait-elle.

— Parce que vous avez fait d’un taudis un petit palais ? Au contraire, ils devraient vous rembourser vos frais ! tonnait monsieur Sandoz.

— C’est pas moi qui paie, c’est elle, chuchotait Iphigénie en montrant Joséphine qui déclouait une plinthe mangée par l’usure.

— Vous avez tiré le gros lot le jour où vous vous êtes installée ici !

— On peut pas avoir tout le temps du malheur sinon c’est lassant, disait Iphigénie qui repartait en faisant son bruit de trompette.

Un matin, Iphigénie sonna à la porte de Joséphine pour apporter le courrier. Il y avait des lettres, des imprimés et un petit paquet.

— Les meubles ne sont toujours pas arrivés ? demanda Joséphine en jetant un œil distrait sur le courrier.

— Non. Dites, madame Cortès, la semaine prochaine, c’est la réunion des copropriétaires, vous n’avez pas oublié ?

Joséphine secoua la tête.

— Vous me raconterez ce qu’ils disent, hein ? Au sujet de la petite fête… Ça ferait du bien à tout l’immeuble. Il y a des gens qui vivent ici depuis dix ans et ne se parlent pas. Vous pouvez inviter de la famille, si vous voulez.

— Je vais dire à ma sœur de venir. Comme ça, elle verra mon appartement en même temps.

— Et pour la fête, on ira faire un plein chez Intermarché ?

— D’accord.

— Bonne lecture, madame Cortès, je crois que c’est un livre ! ajouta Iphigénie en désignant le paquet.

Celui-ci venait de Londres. Elle ne reconnaissait pas l’écriture.

Hortense ? Elle avait déménagé. Elle ne supportait plus sa colocataire. Elle appelait de temps en temps. Tout va bien. Je poursuis mon stage chez Vivienne Westwood, j’ai travaillé trois jours dans son atelier et c’était trop bien. J’ai suivi le début de la prochaine collection, mais je n’ai pas le droit d’en parler. J’apprends à tordre des armatures, à monter des corsets en gaze fine, des chapeaux de géant, des guimpes en dentelle. J’ai les doigts en sang. Je pense déjà au prochain stage que je dois faire. Peux-tu demander à Lefloc-Pignel s’il a une idée ou préfères-tu que je l’appelle ?

Joséphine ouvrit le paquet avec précaution. Un patron de robe dessiné par Hortense ? Un petit livre sur les ravages du sucre dans les écoles anglaises, préfacé par Shirley ? Des photos d’écureuils bondissants prises par Gary ?

C’était un livre. Les Neuf Célibataires de Sacha Guitry. Une édition rare en veau cerise. Elle ouvrit la page de garde. Une haute écriture à l’encre noire jaillit de la feuille blanche : « On peut faire baisser les yeux de quelqu’un qui vous aime, mais on ne peut pas faire baisser les yeux de quelqu’un qui vous désire. Je t’aime et je te désire. Philippe. »

Elle serra le livre sur sa poitrine et cueillit un rayon de bonheur. Il l’aimait ! Il l’aimait !

Elle déposa un baiser sur la couverture. Ferma les yeux. Elle avait promis aux étoiles… Elle deviendrait carmélite et disparaîtrait derrière les grilles dans un silence éternel.


La serveuse portait des tennis blancs, une minijupe noire, un tee-shirt blanc et un petit tablier noué sur les hanches. Elle voltigeait dans le café, ses cheveux blonds attachés sur la nuque, dessinait des ronds autour des tables, glissait en se déhanchant entre deux clients et semblait avoir deux paires d’oreilles pour entendre les demandes qu’on lui criait à chaque table et quatre bras pour porter les plats sans les renverser. C’était l’heure du déjeuner et tout le monde était pressé. Dans la poche arrière de sa minijupe était glissé un bloc au bout duquel se balançait un bic. Un large sourire errait sur ses lèvres comme si elle servait les clients en pensant à autre chose. À quoi peut-elle bien songer qui la rende si heureuse ? se demanda monsieur Sandoz en consultant le menu. Il prendrait le plat du jour, saucisses-purée. C’est rare les gens qui sourient en silence. Comme s’ils cachaient un secret. Est-ce que tous les individus ont un secret qui les rend heureux ou malheureux ? Est-ce que je voudrais connaître le secret de cette fille ? Oui sûrement…

— Et pour vous, ce sera quoi ? demanda la fille en abaissant son regard gris pâle vers lui.

— Un plat du jour. Et de l’eau du robinet.

— Pas de vin ?

Il secoua la tête. Plus de vin. L’alcool l’avait envoyé au fond de la mare. Lui avait fait perdre son boulot d’ingénieur, sa femme et son fils. Il venait de retrouver son fils. Il ne boirait plus jamais une goutte d’alcool. Chaque matin, il se levait en se disant je tiendrai jusqu’au soir et chaque soir, il se couchait en se répétant encore une journée de gagnée. Cela faisait dix ans qu’il ne buvait plus, mais il savait que l’envie de tendre le bras vers un verre était toujours présente. Il pouvait presque la sentir comme une main mécanique.

— Valérie ! cria une voix derrière le comptoir. Deux cafés et l’addition pour la 6 !

La fille blonde était repartie en criant une saucisse, une !

Ainsi elle s’appelait Valérie. Valérie qui sourit, Valérie qui a un mot aimable pour chacun, Valérie qui ne semble pas avoir plus de vingt ans. Valérie qui se penche au-dessus de deux hommes qui finissent de déjeuner. Si l’un portait beau et semblait sorti d’une page du Figaro Économie, l’autre ressemblait à une libellule affolée. Il s’agitait, tressaillait, battait des paupières tel un aveuglé. Il tenait ses couverts de ses doigts longs et effilés comme des lames de ciseaux et inclinait un torse raide et maigre au-dessus de son assiette. La peau semblait s’être posée sur son visage en un film transparent, laissant voir les veines et les artères et quand il pliait le coude, on pouvait craindre qu’il ne casse.

Quel drôle de personnage, pensa monsieur Sandoz. Un vrai coléoptère. Il a l’air sombre, presque sinistre. Il parlait à voix basse au bel homme élégant et semblait mécontent. Ces deux hommes-là, eux aussi, ont un secret, peut-être partagent-ils le même ? Ils avaient un air de connivence et semblaient se comprendre sans avoir besoin de se parler.

— Vous avez oublié mon café ! lança l’homme élégant à Valérie qui revenait avec la saucisse-purée et un café posé sur le même bras.

— Une minute ! J’arrive ! répondit-elle en posant le plat devant monsieur Sandoz, rattrapant de justesse le café qui menaçait de glisser.

Monsieur Sandoz lui sourit, ébloui par son adresse.

— Vous êtes très forte ! dit-il.

— Ça s’appelle avoir du métier, dit la fille en tournant la tête vers l’homme qui s’impatientait et réclamait son café.

— En tous les cas, moi, je suis bluffé !

— Ah ! s’ils pouvaient tous être comme vous ! Y en a, ce sont de vrais emmerdeurs ! Suivez mon regard ! répondit-elle en découvrant une rangée de dents blanches qui riaient.

— Vous êtes toujours aussi gaie ? poursuivit monsieur Sandoz, ne la lâchant pas des yeux.

Elle lui sourit gentiment, presque maternellement. Une mèche de cheveux tomba sur ses yeux clairs et elle secoua la tête pour la remettre en place.

— Je vais vous dire mon secret : je suis amoureuse !

— Mais enfin ! Mademoiselle ! C’est inadmissible ! s’écria l’homme élégant en agitant le bras.

— Voilà ! Voilà ! J’arrive…, dit la serveuse en se redressant, le café en équilibre à la main. Et quand on est amoureuse, on voit la vie en rose, n’est-ce pas ?

— Ça, c’est sûr, répondit monsieur Sandoz. Mais il faut être deux…

Iphigénie ne semblait pas sensible aux regards ardents qu’il posait sur elle. Quand il aurait eu envie de parler de lui, d’elle, elle lui répondait clous et tournevis, colle à bois et pinceau. S’il avait la tentation de poser un index sur la ride du front d’Iphigénie pour la lisser, elle pivotait sur elle-même et partait ranger les poubelles ou faire ses carreaux. Il tentait de timides échappées qu’elle ne remarquait pas. Il étala la serviette en papier sur sa chemise blanche, coupa un bout de saucisse, porta la fourchette à sa bouche et suivit des yeux Valérie qui s’approchait de la table de l’homme élégant et de la libellule, le café à la main.

Au même instant, une femme repoussa sa chaise et heurta la serveuse qui, déséquilibrée, trébucha. Le café se renversa, éclaboussant l’imperméable blanc de l’homme élégant qui fit un bond sur sa chaise.

— Je suis désolée, dit Valérie, en attrapant un torchon posé sur son épaule, j’ai pas vu la dame qui se levait et…

Elle tentait d’effacer les traces de café sur la manche de l’imperméable. Frottait, frottait, le nez baissé.

— Mais vous m’avez ébouillanté ! hurla l’homme en se dressant, furieux.

— N’exagérez pas tout de même ! Puisque je vous dis que je suis désolée…

— Et vous m’insultez en plus !

— Je vous insulte pas ! Je vous présente mes excuses…

— De bien piètres excuses !

— Vous allez pas en faire tout un plat ! Je vous dis que j’ai pas vu la dame !

— Et moi je vous dis que vous m’avez insulté !

— Oh ! la, la ! Pauvre mec ! C’est pas la peine de vous mettre dans cet état ! Vous avez pas d’autres problèmes dans la vie ? Votre imper, vous le portez au pressing et ça vous coûtera pas un rond ! On a des assurances pour ça !

L’homme élégant bafouillait d’indignation. Prenait à partie la libellule qui considérait Valérie avec, semblait-il, une étincelle d’appétit dans sa face de parchemin. Il doit la trouver belle en femme indignée. Elle s’était échauffée et ses joues pâles rosissaient. C’est vrai qu’elle est encore plus belle quand elle s’anime. À vingt ans, que pouvait-elle connaître de la vie ? Elle savait se défendre, c’est sûr, mais avec l’impétuosité de la jeunesse. Et l’homme élégant en paraissait offusqué.

Il s’était levé, avait mis son imperméable sous son bras et s’apprêtait à quitter la brasserie, laissant à la libellule le soin de régler l’addition.

— Ben… vous êtes con ! Puisque je vous dis qu’on a une assurance ! répéta encore Valérie en le regardant partir. Il est con, ç’lui-là !

Monsieur Sandoz crut alors que l’homme élégant allait la frapper. Il en esquissa le geste puis se reprit et sortit en crachant sa colère.

La libellule était restée à table et attendait que la serveuse lui apporte l’addition. Il tendit la main vers elle quand elle la posa sur la table et lui caressa la main de ses longs doigts squelettiques.

— Dis donc, espèce de vieux Dracula pervers ! Tu vas pas t’y mettre, toi aussi ! s’écria-t-elle en le foudroyant du regard.

Il baissa le nez, faussement contrit, et se retira tel un courant d’air.

— Oh ! la, la ! Tous les mêmes ! Cherchent toujours à se créer des ouvertures ! Vous demandent même pas votre avis…

Monsieur Sandoz la regarda, amusé. Ils devaient être nombreux à chercher des « ouvertures » avec elle.

Il resta un moment à la contempler. Elle portait des bagues argentées à chaque doigt et cela faisait comme un coup-de-poing américain. Pour se défendre ? Pour repousser les clients entreprenants ? Deux hommes accoudés au bar la suivaient des yeux et, quand elle revint vers eux, ils la félicitèrent. Monsieur Sandoz goûta la purée, elle était presque froide, il se dépêcha de la finir avant qu’elle ne le soit tout à fait. C’était de la purée chimique, de la purée en flocons vite faite et cette purée-là, il le savait, virait vite au plâtre.

Quand il leva la main à son tour pour demander un café et l’addition, la salle s’était vidée et la serveuse revint en faisant attention à ne rien renverser.

— Ça vous arrive souvent ce genre d’incident ? demanda-t-il en cherchant dans sa poche s’il avait la monnaie.

— Sais pas ce qu’ils ont les gens à Paris, mais ils vivent sur le bout des nerfs !

— Vous n’êtes pas d’ici ?

— Non ! s’exclama-t-elle en retrouvant son sourire. Moi, je viens de la province et, en province, je peux vous dire qu’on s’énerve pas comme ça ! On prend son temps.

— Et qu’est-ce que vous êtes venue faire chez les énervés ?

— Je veux être comédienne, je travaille pour payer mes cours de théâtre… Ces deux-là, je les ai repérés depuis longtemps, toujours pressés, toujours désagréables et pas un rond de pourboire ! Comme si j’étais une boniche !

Elle frissonna et son sourire heureux s’évanouit à nouveau.

— Allez ! C’est pas grave…, dit monsieur Sandoz.

— Vous avez raison ! dit-elle. C’est quand même une belle ville, Paris, si vous oubliez les gens !

Monsieur Sandoz se leva. Il avait laissé un billet de cinq euros sur la table. Elle le remercia d’un grand sourire.

— Ben, vous alors… Vous me réconciliez avec les hommes ! Parce que je peux vous dire un autre secret, moi, j’aime pas les hommes…


— Et alors ? Elle t’a répondu ? demanda Dottie.

Ce soir, ils allaient à l’Opéra.

Avant de retrouver Dottie, il avait dîné avec Alexandre. « Maman a téléphoné, elle veut venir vendredi, elle demande que tu la rappelles », avait dit son fils les yeux sur son bifteck bien cuit, écartant les frites qu’il gardait pour plus tard. Il mangeait le steak par devoir, les frites par gourmandise.

— Ah…, avait dit Philippe, pris au dépourvu. On avait des projets pour ce week-end ?

— Pas que je sache…, avait répondu Alexandre en mastiquant sa viande.

— Parce que si tu veux la voir, elle peut venir. On n’est pas fâchés, tu sais.

— Vous êtes juste pas d’accord sur la manière de voir la vie…

— C’est ça. Tu as tout compris.

— Elle peut amener Zoé ? J’aimerais bien voir Zoé. Elle me manque…

Il avait appuyé sur le « elle » comme s’il ne retenait pas la proposition de sa mère.

— Je vais y réfléchir, avait dit Philippe en se disant que la vie devenait très compliquée.

— En cours de français, on nous a demandé de raconter une histoire en un maximum de dix mots… Tu veux savoir comment je m’en suis sorti ?

— Bien sûr…

— « Ses parents étaient postiers, il finit timbré… »

— Génial !

— J’ai eu la meilleure note. Tu sors ce soir ?

— Je vais à l’Opéra avec une amie. Dottie Doolittle.

— Ah… Quand je serai plus grand, tu m’emmèneras ?

— Promis.

Il avait embrassé son fils, avait marché jusqu’à l’appartement de Dottie, espérant qu’une solution s’imposerait à lui au fil des pas. Il n’avait pas envie de revoir Iris, mais il ne voulait pas non plus l’empêcher de voir son fils, ni la brusquer en parlant séparation, divorce. Dès qu’elle ira mieux, j’aborderai le sujet, s’était-il dit avant de sonner à l’appartement de Dottie Doolittle. Il remettait toujours à plus tard.

Il était assis sur le rebord de la baignoire, un verre de whisky à la main, et regardait Dottie se maquiller. Chaque fois qu’il levait son verre, son coude heurtait le rideau de douche en plastique où une Marilyn éclatante se déhanchait en envoyant des baisers. Devant lui, en collant et soutien-gorge noirs, Dottie s’agitait dans un désordre coloré de poudres, de pinceaux, de houppettes. Quand elle manquait un trait ou un aplat de peinture, elle jurait comme une mal embouchée et reprenait :

— Alors ? Elle t’a répondu ou pas ?

— Non.

— Rien du tout ? Même pas un cil glissé dans une enveloppe ?

— Rien…

— Moi, quand je serai très amoureuse d’un garçon, je lui enverrai un cil par la poste. C’est une preuve d’amour, tu sais, parce que les cils, ça ne repousse pas. On naît avec un capital et il ne faut pas le dilapider…

Elle avait repoussé ses cheveux en arrière, les avait écrasés avec deux larges pinces ; elle ressemblait à une adolescente qui se maquille en cachette. Elle sortit une petite boîte de boue noire, une petite brosse aux poils rêches, cracha, frotta la brosse sur la boue noire. Philippe grimaça. Les yeux plantés dans la glace, elle déposait sur ses cils un épais crachat noir. Elle crachait, frottait, visait, posait, et recommençait. Quatre temps cadencés qui racontaient l’habitude, l’habileté, la féminité entraînée.

— C’est pour une phrase comme ça qu’un jour, un garçon tombera amoureux de toi, dit-il pour lui rappeler que, justement, il n’était pas ce garçon-là.

— Les beaux garçons amoureux des mots, ça n’existe plus. Ils grandissent en parlant à leur game-boy.

Une goutte d’eau tomba du pommeau de la douche sur son col et il se déplaça.

— Ta douche fuit…

— Elle ne fuit pas. J’ai dû mal refermer le robinet.

La bouche grande ouverte, les yeux au ciel, le coude en équerre, elle s’enduisait les cils en faisant bien attention à ce que la pâte noire ne coule pas. Elle reculait d’un pas, s’examinait dans la glace, faisait une grimace et recommençait.

— Elle n’a pas succombé à l’esprit de Sacha Guitry, reprit Philippe, pensif. La phrase était belle, pourtant…

— Tu vas trouver autre chose. Je vais t’aider. Rien de mieux qu’une femme pour séduire une autre femme ! Vous avez perdu la main, vous !

Elle mordilla ses lèvres, apprécia son reflet dans la glace. Faufila son index dans un Kleenex pour effacer la minuscule ride qui se remplissait de noir. Souleva une paupière d’un geste sec de chirurgien pour y glisser un bâton de khôl gris, ferma l’œil, laissa filer le bâton et rouvrit un œil de Néfertiti éblouie. Se retourna vers lui d’un mouvement rapide de reins qui quêtait le compliment.

— Très joli ! fit-il dans un sourire rapide.

— C’est intéressant, dit-elle en répétant l’opération sur l’autre œil, tu ne trouves pas ? On va se mettre à deux pour séduire une femme !

Il la dévisageait, fasciné par le ballet des mains, du bâtonnet, du flacon de khôl qu’elle maniait en experte sans renverser la poudre.

— Toi, Christian, moi, Cyrano. À cette époque, un homme engageait un homme pour parler à sa place.

— C’est que les hommes ne savent plus parler aux femmes… Moi, en tout cas, j’échoue. Je crois bien que je n’ai jamais su.

Une nouvelle goutte tomba sur sa main et il choisit d’aller s’asseoir sur le couvercle des toilettes.

— Tu as fini Cyrano ? demanda-t-il en s’essuyant le dos de la main sur la première serviette qu’il trouva.

Il lui avait offert Cyrano de Bergerac en anglais.

— J’ai adoré… So french !

Elle brandit sa brosse de rimmel, l’agita en récitant les vers en anglais :


Philosopher and scientist,

Poet, musician, duellist –

He flew high, and fell back again !

A pretty wit – whose like we lack –

A lover… not like other men…


C’est si beau que j’ai cru mourir ! Grâce à toi, je palpite. Je m’endors avec la sonate de Scarlatti, je lis des pièces de théâtre. Avant, je palpitais en rêvant qu’on m’offrait des manteaux de fourrure, des voitures, des parures, aujourd’hui, j’attends un livre, un opéra ! Je ne coûte pas cher comme maîtresse !

Le mot « maîtresse » sonna comme un contre-ut poussé par une diva qui s’écroule dans la fosse d’orchestre. Elle l’avait prononcé exprès, pour voir s’il réagirait, si le gros mot glisserait, invisible, consolidant la place qu’elle prenait chaque jour dans sa vie ; il l’entendit comme un premier tour de clé qui l’enfermait. Elle attendit, suspendue à l’image de la truqueuse dans la glace, priant pour que le mot passe et qu’elle puisse le répéter plus tard et plus tard encore pour mieux l’enfoncer. Il se demanda comment le jeter par-dessus bord sans la blesser. Ne pas le laisser s’incruster, le décoller doucement, le balancer dans la petite corbeille qui débordait d’emballages en carton et de cotons. Un silence tremblant d’attente et de réticence s’installa. Il réfléchit et se dit qu’il n’y avait pas plusieurs manières de retirer ce mot qui l’entravait.

— Dottie ! Tu n’es pas ma maîtresse, tu es mon amie.

— Une amie avec laquelle on dort est une maîtresse, assura-t-elle, forte de son abandon de la nuit précédente. Il n’avait pas parlé, mais avait crié son nom comme s’il découvrait un nouveau monde. Dottie ! Dottie ! Ce n’était pas un cri de copain, c’était un cri d’amant qui se soumet au joug du plaisir. Elle connaissait ce cri-là, elle pouvait en tirer des conclusions. Cette nuit, se dit-elle, cette nuit, dans le lit, il y a eu reddition.

— Dottie !

— Oui…, marmonna-t-elle en rectifiant un cil qui s’incurvait à l’envers.

— Dottie, tu m’entends ?

— D’accord, soupira Dottie, qui ne voulait pas entendre. Tu m’emmènes où, ce soir ?

— Voir La Gioconda.

— De…

— Ponchielli.

— Super ! Bientôt je serai prête pour Wagner. Encore quelques soirées et j’entendrai la Tétralogie sans broncher !

— Dottie…

Elle baissa les bras, devant la glace, et aperçut la vaincue, en face, qui faisait la grimace. Elle n’avait plus l’air aussi enjoué et une trace de rimmel descendait sur sa joue en une piste noire.

Il l’attrapa par la main, l’attira vers lui.

— Tu veux qu’on arrête de se voir ? Je le comprendrais très bien, tu sais.

Elle se raidit et détourna les yeux. Parce que ça lui serait égal qu’on ne se voie plus ? Je suis superflue. Vas-y, mon vieux, vas-y, tue-moi, enfonce plus profond le couteau dans la plaie, je respire encore. Je hais les hommes, je me hais d’avoir besoin d’eux, je hais les sentiments, je voudrais être une femme bionique qui donne des coups de pied quand on veut l’embrasser et ne laisse personne l’approcher.

Elle renifla, détournant les yeux, le corps comme une marionnette.

— Je ne veux pas te rendre malheureuse… Mais je ne veux pas non plus que tu croies que…

— Assez ! hurla-t-elle en plaquant ses mains sur les oreilles. Vous êtes tous les mêmes ! J’en ai marre d’être la bonne copine. Je veux qu’on m’aime !

— Dottie…

— Marre d’être seule ! Je veux des phrases de Sacha Guitry, je m’arracherais les cils un par un et je les enverrais couchés dans du papier de soie ! Je ferais pas la fine bouche, moi !

— Je comprends très bien… Je suis désolé.

— Arrête, Philippe, arrête ou je vais te tuer !

On dit qu’un homme se sent impuissant devant les larmes d’une femme. Philippe regardait pleurer Dottie, étonné. On avait passé un contrat, pensait-il en homme d’affaires courtois, je ne fais que lui en rappeler les termes.

— Mouche-toi, dit-il en attrapant un Kleenex.

— C’est ça ! Pour ruiner le fond de teint à un milliard d’Yves Saint Laurent !

Il roula le mouchoir en boule et le jeta.

L’orage annoncé éclatait, le rimmel dégoulinait sur des joues balafrées de noir et de beige. Il regarda sa montre. Ils allaient être en retard.

— Vous êtes tous pareils ! Des lâches ! Des salauds de lâches ! Voilà ce que vous êtes ! Y en a pas un pour racheter l’autre !

Elle rugissait comme si elle provoquait en duel tous les mâles qui avaient abusé d’elle, l’avaient roulée sous eux une nuit puis congédiée par SMS.

Pourquoi, si tu as une si mauvaise idée des hommes, parais-tu étonnée ? pensait Philippe. Pourquoi espères-tu à chaque fois ? Ce devrait être le contraire : moi qui les connais bien, je sais qu’il ne faut rien attendre d’eux. Je les prends et je les jette. Puisqu’ils ne dépassent pas l’épaisseur d’un Kleenex.

Ils restaient silencieux, chacun buté dans ses questions, sa solitude, sa colère. Je veux une peau contre laquelle me frotter, mais une peau qui me parle et qui m’aime, trépignait Dottie. Je voudrais que Joséphine bondisse dans un train et me rejoigne, qu’elle me fasse la grâce d’une nuit. Philippe, please ! love me ! implorait Dottie, Merde ! Joséphine, une nuit, une seule nuit ! ordonnait Philippe.

Les fantômes auxquels ils s’adressaient ne répondaient pas et ils étaient face à face, embarrassés, chacun, d’un amour qu’ils ne pouvaient troquer.

Philippe ne savait que faire de ses bras. Il les ramena le long du corps, prit son manteau, son écharpe et sortit. Il irait voir La Gioconda sans fille pendue à son bras.

Dottie lança une dernière plainte avant de se jeter sur son lit, au milieu des petits coussins WON’T YOU BE MY SWEETHEART ? I’M SO LONELY qu’elle envoya valser à travers la pièce dans une violente bourrasque. Elle ne serait plus jamais la chérie d’un homme. Elle en avait fini avec eux. Elle serait comme Marilyn : « I’M THROUGH WITH LOVE… »

— Va-t’en ! Bon débarras ! hurla-t-elle une dernière fois en se retournant vers la porte.

Elle se leva en titubant, glissa le DVD de Certains l’aiment chaud dans le lecteur, s’enroula dans les couvertures. Au moins, cette histoire-là finissait bien. À la dernière minute, alors que tout semblait perdu, que Marilyn, moulée dans une mousseline fine, pleurait sa chanson sur scène, Tony Curtis se jetait sur elle, lui roulait un patin et l’enlevait.

À la toute dernière minute ?

Un soupçon d’espoir se leva en elle.

Elle se précipita à la fenêtre, souleva le rideau, scruta la rue.

Et s’insulta.


« La vie est belle. La vie est belle », chantonnait Zoé en sortant de la boulangerie. Elle avait envie de danser dans la rue, de dire aux passants : Hé ! Vous savez quoi ? Je suis amoureuse ! Pour de vrai ! Comment je le sais ? Parce que je rigole toute seule, que j’ai l’impression que mon cœur va exploser quand on s’embrasse.

Quand est-ce qu’on s’embrasse ?

Juste après les cours, on va dans un café, on se met dans le fond de la salle, là où on est sûrs que personne nous verra, et on s’embrasse. Au début, je ne savais pas comment on faisait, c’était la première fois, mais lui non plus, il savait pas. C’était la première fois, aussi. J’ouvrais toute grande la bouche et il disait, t’es pas chez le dentiste. Alors on a fait comme dans les films.

Hé ! Vous savez quoi ? Il s’appelle Gaétan. C’est le plus beau prénom du monde. D’abord il y a deux « a » et moi, j’aime les « a » et puis il y a un « G ». J’aime les « G ». Et par-dessus tout, quand ça fait « Ga… »

Comment il est ?

Plus grand que moi, blond, des yeux pas grands et très sérieux. Il aime le soleil et les chats. Il déteste les tortues. Il est pas baraqué, mais quand il me serre dans ses bras, c’est comme s’il avait trois millions de muscles. Il a une odeur, pas de parfum, il sent bon, j’adore. Il préfère marcher que prendre le métro et sa petite copine, c’est ZOÉ CORTÈS.

Je ne savais pas que ça me ferait ça, j’ai envie de le hurler au monde entier dans la rue ! En fait non, j’ai envie de le chuchoter à tout le monde comme un secret qu’on peut pas s’empêcher de raconter. Je m’embrouille. Bon, ça fait comme un secret. Un secret hyper-important que j’aurais pas le droit de raconter, mais que je brûlerais de crier. De toute manière apparemment, il se dévoile tout seul mon secret. Je le dis sans parler. Ça se mélange grave dans ma tête. Y a un drôle de truc en plus, c’est que j’ai l’impression de rayonner. C’est comme si j’étais plus grande, plus haute et puis aussi, tout à coup, je suis devenue belle. Je crains plus personne ! Même les filles dans Elle, je m’en fiche.

En sortant du collège, ce soir, on a décidé d’aller au cinéma. Il a trouvé une excuse pour ses parents. Moi, j’ai pas besoin. Ma mère, en ce moment, je lui parle plus. Elle m’a trop déçue. Quand je suis en face d’elle, je vois celle qui embrasse Philippe sur la bouche, et j’aime pas. Pas du tout.

Mais finalement, c’est pas grave parce que… Je suis heureuse, heureuse.

Je suis plus la même. Et pourtant, je suis la même. Ça fait comme si j’avais un grand ballon dans la gorge, comme si j’avalais plein d’air. Ça fait le cœur qui s’envole, qui bat comme une casserole, juste avant de le voir tellement j’ai peur de ne pas être assez jolie, qu’il ne m’aime déjà plus ou quoi. J’ai peur tout le temps. Je vais aux rendez-vous sur la pointe des pieds de peur qu’il change d’avis.

Quand on s’embrasse, j’ai envie de rire et je sens ses lèvres sourire. Je ne ferme pas les yeux, juste pour voir ses paupières baissées.

Quand on marche dans la rue, il me prend par les épaules et on se serre tellement fort que nos copains râlent parce qu’on avance pas assez vite.

Oui parce que maintenant, grâce à lui, j’ai plein de copains !

Hier, j’avais un pull sur les épaules, il m’a prise dans ses bras et je me suis rendu compte que le pull était tombé seulement quand c’était trop tard… C’était un pull d’Hortense, elle va être furieuse ! Je m’en fiche.

Hier, il a dit « Zoé Cortès est ma petite copine » avec des yeux très sérieux et puis il m’a serrée fort, et j’ai cru mourir dans le ciel.

Quand on s’embrasse en marchant, on perd tout le temps l’équilibre, on pourrait en faire une chanson. Il se moque de moi parce que je rougis. Il dit « tu es la seule fille qui rougit et qui marche en même temps ».

Hier, j’ai eu envie de l’embrasser, tout à coup, comme ça, au milieu d’une phrase, comme si une abeille m’avait piquée. Il a ri quand je l’ai embrassé, et puis comme je faisais la tête, il a dit en s’excusant « c’est parce que je suis content », et j’avais encore plus envie de l’embrasser.

J’ai tout le temps envie qu’il me serre dans ses bras. J’ai pas envie de faire l’amour avec lui, juste d’être avec lui. D’ailleurs, on n’a pas fait l’amour. On n’en parle pas. On se serre très fort. Et on s’envole.

Moi, ça me suffit d’être dans ses bras. Je pourrais y rester des heures. On ferme les yeux et on décolle. On se dit « demain, on va à Rome, dimanche à Naples ». Il a un faible pour l’Italie. Il se moque de moi parce que je lui dis que mon dernier amour, c’était Marius dans Les Misérables. Il préfère les actrices, les blondes. Il dit que moi, je suis presque blonde. J’ai des reflets dans les cheveux et sous une certaine lumière, on dirait que je suis blonde. Le mieux, c’est bête, mais c’est quand on se sépare. J’ai l’impression que quelque chose va sortir de ma poitrine et de mon ventre tellement je suis heureuse. Quelque chose va exploser et montrer mes entrailles à tout le monde.

En ce moment, j’ai un sourire qui s’accroche tout seul sur mes lèvres et j’ai de la musique cool dans la tête. Et en même temps j’ai comme une impression d’irréel, comme si c’était juste pas vrai. J’ai fait un vœu, le vœu qu’il m’aime encore demain matin et le matin d’après, parce que j’ai toujours peur que ça s’arrête.

J’ai rien dit à ma mère. Ça me tue quand j’y pense. Je me demande si, elle aussi, elle a les entrailles qui explosent quand elle pense à Philippe. Je me demande si l’amour, c’est pareil à tous les âges…


Joséphine poussa la porte de la salle où avait lieu la réunion des copropriétaires au moment même où on votait pour désigner le président de séance. Elle était en retard. Shirley l’avait appelée alors qu’elle partait. Puis, elle avait attendu l’autobus en pestant, avec tout l’argent que j’ai gagné je pourrais quand même prendre un taxi ! L’argent, ça s’apprend. On apprend à en gagner et on apprend à le dépenser. Elle avait toujours mauvaise conscience à le dilapider en petits conforts, douceurs, sucreries de la vie. Elle ne concevait encore les dépenses que pour des choses « importantes » : l’appartement, la voiture, les études d’Hortense, les charges, les impôts. Pour le futile, elle répugnait à dépenser. Elle regardait trois fois le prix d’un manteau et reposait le parfum à quatre-vingt-dix-neuf euros.

On aurait dit une salle d’examen. Une quarantaine de personnes étaient assises devant des papiers posés sur la tablette de leurs sièges. Elle alla s’asseoir au fond de la salle, à côté d’un homme au visage rond, aux cheveux mal aplatis, avachi sur sa chaise comme sur un transat. Il ne lui manquait plus que la crème solaire et le parasol. Il battait la mesure de ses jambes croisées, en fixant la pointe de ses chaussures. Il avait dû rater un accord parce qu’il s’interrompit, marmonna « merde ! merde ! » avant de reprendre le battement de pied.

— Bonjour, dit Joséphine en se laissant tomber sur le siège voisin. Je suis madame Cortès, cinquième étage…

— Et moi, monsieur Merson, le père de Paul… et le mari de madame Merson, répondit-il, et toutes ses rides remontèrent vers le haut en un joyeux sourire.

— Enchantée, dit Joséphine en rougissant.

Il avait un regard perçant qui tentait de voir à travers ses vêtements. Comme s’il voulait lire la marque de son soutien-gorge.

— Y a-t-il un monsieur Cortès ? demanda-t-il en faisant pencher le poids de son corps vers elle.

Joséphine, troublée, fit celle qui n’avait pas entendu.

Le fils Pinarelli leva la main pour se proposer comme président de séance.

— Tiens ! Il est venu sans sa maman ! Quelle audace ! lâcha monsieur Merson.

Une dame d’une cinquantaine d’années au visage sévère, assise devant lui, se retourna et le foudroya du regard. Maigre, presque émaciée, les cheveux en casque noir, les sourcils charbon noués en une broussaille épaisse, elle ressemblait à ces épouvantails qu’on plante dans les champs pour faire peur aux oiseaux.

— Un peu de décence, s’il vous plaît ! croassa-t-elle.

— Je plaisantais, mademoiselle de Bassonnière, je plaisantais…, lui répondit-il avec un large sourire.

Elle haussa les épaules et fit volte-face. Cela fit le bruit d’une lame qui déchire l’air. Monsieur Merson eut une moue d’enfant.

— Ils ont très peu le sens de l’humour, vous allez vite vous en apercevoir !

— J’ai raté quelque chose d’important ?

— J’ai peur que non ! Les empoignades commenceront plus tard. Pour le moment, nous en sommes aux hors-d’œuvre. Les lances ne sont pas encore sorties… C’est votre première fois ?

— Oui. J’ai emménagé en septembre.

— Alors, bienvenue à Massacre à la tronçonneuse… Vous n’allez pas être déçue. Le sang va couler !

Le regard de Joséphine fit le tour de la pièce. Au premier rang, elle reconnut Hervé Lefloc-Pignel, assis à côté de monsieur Van den Brock. Les deux hommes s’échangeaient des papiers. Un peu plus loin, sur le même rang, monsieur Pinarelli. Ils avaient pris le soin de laisser trois chaises vides entre eux.

Le syndic, un homme en costume gris, au regard flou, au sourire doux et conciliant, décréta que monsieur Pinarelli serait donc président de séance. Puis il fallut choisir un secrétaire, deux scrutateurs. Les mains se levaient, avides d’être retenues.

— C’est leur moment de gloire ! chuchota monsieur Merson. Vous allez comprendre la griserie du pouvoir.

L’ordre du jour comportait vingt-six articles et Joséphine se demanda combien de temps durerait l’assemblée générale. Chaque point soulevé était soumis au vote. Le premier sujet de discorde fut le sapin de Noël qu’Iphigénie avait dressé dans le hall de l’immeuble pendant les fêtes.

— Quatre-vingt-cinq euros le sapin, glapit monsieur Pinarelli. Ces frais devraient être à la charge de la gardienne étant donné que ce sapin est là, c’est évident, pour forcer les étrennes. Or, il ne semble pas que nous touchions, en tant que copropriété, un centime de cet argent récolté. Donc je propose que, dorénavant, elle paie le sapin et les décorations de Noël. Et qu’elle rembourse les frais occasionnés, cette année.

— Je suis d’accord avec monsieur Pinarelli, se rengorgea en soulevant sa poitrine creuse mademoiselle de Bassonnière. Et j’émets des réserves sur cette gardienne qu’on nous a, une fois de plus, imposée.

— Enfin, s’exclama Hervé Lefloc-Pignel, qu’est-ce que quatre-vingt-cinq euros partagés en quarante lots !

— Il est facile de se montrer généreux avec l’argent des autres ! persifla mademoiselle de Bassonnière d’une voix aiguë.

— Ah ! Ah ! commenta en aparté monsieur Merson, première passe d’armes ! Ils sont en jambes, ce soir. D’habitude, ils s’échauffent plus longtemps.

— Qu’insinuez-vous par cette phrase ? demanda Hervé Lefloc-Pignel en se dressant face à l’adversaire.

— J’entends qu’on dépense facilement l’argent quand on n’a pas à le gagner à la sueur de son front !

Joséphine crut que Lefloc-Pignel allait défaillir. Il eut un haut-le-corps et devint livide.

— Madame ! Je vous somme de retirer vos insinuations ! s’exclama-t-il, étranglé dans son col de chemise.

— Bien, monsieur le Gendre ! ricana mademoiselle de Bassonnière en piquant du nez comme pour picorer son succès.

Joséphine se pencha vers monsieur Merson et demanda :

— Mais de quoi parlent-ils ?

— Elle lui reproche d’être le gendre de son beau-père qui possède la banque dont il est P-DG ! Une banque privée d’affaires. Mais c’est la première fois qu’elle est aussi explicite. Ce doit être en votre honneur. C’est une sorte d’initiation… et un avertissement à ne pas vous frotter à elle, sinon elle ira fouiller dans votre passé. Elle a un oncle aux Renseignements généraux et possède des fiches sur tous les habitants de l’immeuble.

— Je ne continuerai pas cette réunion si mademoiselle de Bassonnière ne me présente pas des excuses ! rugit Lefloc-Pignel en s’adressant au syndic, dont le regard embarrassé flottait sur l’assemblée.

— C’est hors de question, grommela l’ennemie frissonnante sur ses ergots.

— C’est de la routine. Ils s’asticotent, ils s’évaluent, commenta monsieur Merson. Vous savez que vous avez de jolies jambes ?

Joséphine rougit et étala son imperméable sur ses genoux.

— Madame, monsieur, je vous demande de revenir à la raison, intervint le syndic qui s’essuyait le front, ébranlé par cette première joute verbale.

— J’attends des excuses ! insista Hervé Lefloc-Pignel.

— Je n’en ferai pas !

— Mademoiselle, je ne me retirerai pas à cause du dix-huitième point qui requiert ma présence, mais sachez que si vous n’étiez pas une femme, on irait s’expliquer !

— Oh ! Je n’ai pas peur ! Quand on sait d’où vient ce monsieur ! Un péquenot… Ah ! Elle est belle, la copropriété !

Hervé Lefloc-Pignel tremblait. Les veines de son front gonflaient, sur le point d’éclater. Il se balançait sur ses longues jambes, prêt à massacrer la malotrue qui, enchantée, en rajoutait, vomissant son fiel :

— Sa femme divague dans les couloirs et sa fille se dandine en roulant des hanches ! Bravo !

Lefloc-Pignel fit un pas vers la duègne. Joséphine crut un instant qu’il allait la gifler, mais monsieur Van den Brock intervint. Il se leva, lui parla à l’oreille et Lefloc-Pignel finit par se rasseoir, non sans avoir jeté un regard noir à la vipère. Il se dégageait de cette scène une violence étrange. Comme si c’était la répétition d’une pièce dont chaque participant connaissait la fin, mais où chacun tenait à jouer son rôle sans faiblir.

— Oh ! mais c’est violent ! s’exclama Joséphine, horrifiée. Je n’aurais jamais cru que…

— C’est tout le temps comme ça, soupira monsieur Merson. Lefloc-Pignel pousse la copropriété à des dépenses qui ulcèrent la radine Bassonnière. Il entend tenir son rang et que l’immeuble brille. Elle lâche les biffetons avec l’arthrose de l’usurier. En plus, il semblerait qu’elle sache des choses sur son origine qu’il aimerait mieux qu’on tût. Ah ! Ah ! Vous avez remarqué : quand je suis entouré de ce beau monde, je me mets à l’imparfait du subjonctif ! Sinon, je parle comme un charretier…

Il la considéra avec un grand sourire en se tapotant la poitrine.

— N’empêche que vous avez de fines attaches ! Très fines, très belles, une invitation à la caresse…

— Monsieur Merson !

— J’aime les jolies femmes. Je crois même que j’aime toutes les femmes. Je les vénère. Particulièrement lorsqu’elles s’abandonnent. Alors là… La beauté féminine atteint une perfection quasi mystique ! C’est, à mes yeux, une preuve que Dieu existe. Une femme dans le plaisir est toujours jolie.

Il siffla d’excitation, croisa, décroisa ses jambes et jeta un regard carnivore sur Joséphine qui ne put s’empêcher d’étouffer un rire.

Il fit une pause et reprit :

— Comment croyez-vous qu’elle soit, dans le plaisir, la Bassonnière ? Renversée serrée ou renversée ouverte et molle ? Je parierais pour renversée serrée à double tour ! Et sèche comme un coing ! Pas de velouté ni de charnu. Dommage !

Et comme Joséphine ne répondait pas, il entreprit de lui raconter les riches heures de la famille Bassonnière, en chuchotant caché derrière la paume de la main, ce qui donnait une impression d’intimité qui ne passa pas inaperçue.

Mademoiselle de Bassonnière était issue d’une famille noble et ruinée qui, à l’origine, possédait tout l’immeuble, plus deux ou trois autres dans le quartier. Elle n’avait que neuf ans quand elle surprit, l’oreille collée à la porte du bureau de son père, les sombres gémissements d’un homme acculé à la faillite. Il annonçait à sa femme dans quel piteux état se trouvaient leurs finances et comment il faudrait se résoudre à vendre, un par un, leurs biens immobiliers. « Encore heureux si nous réussissons à en conserver un, de bon aloi, en façade noble ! » avait-il dit, effondré à l’idée de se dépouiller de ce patrimoine qui lui permettait d’entretenir chevaux de polo, maîtresses et de s’adonner au poker, le mercredi soir. La famille habitait alors au quatrième étage de l’immeuble A, dans l’appartement occupé par les Lefloc-Pignel.

Ce fut le premier coup que reçut Sibylle de Bassonnière. Les dettes de son père allèrent grandissant ; elle avait dix-huit ans quand ils durent quitter l’immeuble A pour se réfugier dans le sombre trois pièces sur cour de l’immeuble B, où logeait autrefois leur vieille bonne, Mélanie Biffoit, et son époux, chauffeur de monsieur de Bassonnière. Elle en avait entendu des quolibets au sujet de cette pauvre Mélanie qui se contentait de si peu ! « C’est ça, les pauvres, disait sa mère, on leur donne un quignon de pain et ils vous baisent la main. C’est ne pas leur faire du bien que de trop les gâter ! Rassasiez un pauvre, il devient enragé. »

Désargentée, mademoiselle de Bassonnière avait choisi d’ériger sa misère en sacerdoce. Elle se vantait de n’avoir jamais cédé aux sirènes de l’argent, de la gloire ou du pouvoir, oubliant simplement qu’elle n’avait les moyens d’aucune de ces trois tentations. Elle était donc restée vieille fille et amère. Comme elle en voulait à son père de les avoir ruinés, elle en voulut aux hommes d’être des créatures faibles, pleutres, dépensières. Après une longue carrière comme dactylo au ministère de la Marine, elle avait pris sa retraite. Elle crachait son venin à chaque réunion de copropriété. C’était son seul exutoire. Le reste de l’année, elle épargnait pour payer les folles dépenses imposées par les A.

Après avoir provoqué Lefloc-Pignel, elle s’en prit à monsieur Merson au sujet d’un scooter mal garé, fit une allusion à sa sexualité débridée, ce qui le fit ronronner d’aise, et, voyant que ses propos le chatouillaient plutôt que de l’offenser, elle se retourna contre monsieur Van den Brock et le piano de sa femme.

— Et je voudrais que cessât ce vacarme provenant à toute heure de votre étage !

— Ce n’est pas du vacarme, madame, c’est Mozart ! répliqua monsieur Van den Brock.

— Je ne vois pas la différence quand votre femme joue ! siffla la vipère.

— Changez votre sonotone ! Il sature !

— Retournez dans votre pays ! C’est nous qui saturons !

— Mais je suis français, madame, et fier de l’être…

— Van den Brock ? C’est français ?

— Oui, madame.

— Un métèque blond qui se pousse du col et sème des petits bâtards dans le ventre de ses patientes abusées !

— Madame ! s’écria monsieur Van den Brock, le souffle coupé par l’énormité de l’accusation.

Le syndic, épuisé, avait jeté l’éponge. Son stylo faisait des ronds et des carrés sur la première page de l’ordre du jour et son coude ne semblait plus pouvoir soutenir longtemps le poids de sa tête. Il y avait encore treize points à examiner et il était sept heures du soir. À chaque réunion, il assistait aux mêmes scènes et se demandait comment ces gens réussissaient à cohabiter le restant de l’année.

Chacun y alla de son couplet sur le racisme, la tolérance, l’exorbitance des propos, mais mademoiselle de Bassonnière n’en démordit pas, soutenue dans ses flots de bile par monsieur Pinarelli qui ponctuait toutes ses interventions par un « cela fait du bien de le dire ! » qui la relançait si, d’aventure, elle avait la tentation de se calmer.

— Les Bassonnière et les Pinarelli habitent l’immeuble depuis toujours et c’est comme si on avait envahi leurs terres ! Nous sommes leurs immigrés ! expliqua monsieur Merson.

— Cette femme est dangereuse, dit Joséphine. Elle respire la haine !

— Elle s’est déjà fait casser la gueule deux fois. Une fois par un Arabe qu’elle avait traité de parasite social à la poste, la fois suivante par un Polonais qu’elle avait accusé d’être nazi ! Elle l’avait pris pour un Allemand. Au lieu de la calmer, ces agressions renforcent son amertume ; elle se prend pour une victime et crie à l’injustice, au complot mondial. On change de concierge tous les deux ans à cause d’elle. Elle les martyrise, les harcèle et le syndic cède. Mais Pinarelli n’est pas mal, non plus ! Vous saviez qu’il ne supporte pas Iphigénie qu’il accuse d’être fille mère ! « Fille mère ! » C’est une appellation de l’autre siècle !

— Mais elle a un mari ! Le problème, c’est qu’il est en prison…, pouffa Joséphine.

— Comment le savez-vous ?

— Elle me l’a dit…

— Vous êtes copine avec elle ?

— Oui. Je l’aime beaucoup. Et je sais qu’elle veut organiser une petite fête dans sa loge à la fin des travaux… Ça va être difficile ! soupira Joséphine en considérant l’assemblée.

Monsieur Merson éclata de rire, ce qui fit l’effet d’un coup de tonnerre dans la salle. Tout le monde se retourna vers lui.

— C’est nerveux, s’excusa-t-il avec un grand sourire. Mais au moins, ça va calmer le jeu ! Mademoiselle de Bassonnière, vous êtes indigne d’appartenir à notre communauté.

Au mot de « communauté », elle faillit s’étrangler et se tassa sur sa chaise en maugréant que, de toute façon, c’était trop tard, la France foutait le camp, le mal était fait, le vice et l’étranger régnaient dans le pays.

Il y eut un murmure désapprobateur dans la salle et le syndic, profitant de l’accalmie relative, reprit l’ordre du jour. À chaque proposition, les B votaient non, les A, oui et l’atmosphère redevenait électrique. Réfection des portes des parties communes situées dans la cour ? Oui. Travaux de réfection des bandeaux en zinc ? Oui. Travaux d’assainissement du local à poubelles avec création de bacs appropriés ? Oui.

Joséphine décida de s’envoler à tire-d’aile vers un océan bleu, des palmiers, une plage de sable blanc. Elle imagina des vaguelettes lui léchant les chevilles, le soleil sur son dos, le sable en plaques sur le ventre, et se détendit. Elle entendait, de loin en loin, des bouts de phrases, des termes barbares, « constitution de provisions spéciales », « modalités de consultation », « couverture et charpente » qui troublaient son paradis, mais poursuivit sa rêverie. Elle avait raconté à Shirley la phrase écrite par Philippe en page de garde du livre.

— Alors, tu conclus quand, Jo ?

— Tu es bête !

— Saute dans l’Eurostar et viens le voir. Personne ne le saura. Je vous prête mon appart, si tu veux ! Vous n’aurez même pas besoin de sortir.

— Je te le répète, Shirley, c’est impossible ! Je ne peux pas.

— À cause de ta sœur ?

— À cause d’un truc qui s’appelle la conscience. Tu connais ?

— C’est quand on a peur du châtiment de Dieu ?

— Si tu veux…

— Oh ! by the way, j’en ai une bien bonne à te raconter…

— Pas trop crue ? Tu sais que ça me gêne toujours.

— Si, justement… Écoute. L’autre jour, dans un cocktail, je rencontre un homme très bien, très beau, très charmant. On se regarde, il me plaît, je lui plais, on s’interroge, on se dit oui, on s’esquive, on va dîner, on se plaît encore, on se dévore des yeux, on se goûte, on se soupèse et on se retrouve au lit… Chez lui. Je vais toujours chez l’adversaire pour pouvoir lever le camp quand je le désire. C’est plus pratique.

— Shirley…, gémit Joséphine qui voyait se préciser la confidence abrupte.

— Donc on se couche, on s’entreprend et je suis en train de lui faire mille gâteries que je ne te détaillerai pas vu ton faible niveau en volupté lorsque l’homme se répand en gémissements et marmonne : « Oh ! My God ! Oh ! my God ! » en battant de la tête sur l’oreiller. Alors, outrée, je m’interromps, je m’appuie sur un coude et rectifie : « It’s not God ! It’s Shirley ! »

Joséphine avait soupiré, découragée :

— J’ai peur d’être une vraie gourde, au lit…

— C’est pour ça que tu recules devant la nuit d’amour avec Philippe ?

— Non ! Pas du tout !

— Mais si, mais si…

— C’est vrai que parfois, je me dis qu’il a dû connaître des femmes plus délurées que moi…

— De là tant de vertu ! J’ai toujours pensé que les gens étaient vertueux par paresse ou par peur. Merci, Jo, tu viens de me donner raison…

Joséphine avait dû expliquer qu’il fallait qu’elle écourte leur conversation, elle allait être en retard à la réunion.

— Y aura le beau voisin aux yeux de braise ? avait demandé Shirley.

— Oui, sûrement…

— Et vous rentrerez ensemble bras dessus, bras dessous en devisant…

— Tu es vraiment une obsédée !

Shirley ne nia point. On reste si peu de temps sur terre, Jo, profitons, profitons. Moi, se disait Joséphine en entendant les derniers mots de la réunion et les premiers participants se lever, j’ai besoin de me regarder dans la glace, le soir, de dire, les yeux dans les yeux, à la fille dans la glace « ça va pour aujourd’hui, je suis fière de toi ».

— Vous comptez dormir ici ? l’interrogea monsieur Merson. Parce qu’on lève le camp…

— Excusez-moi ! Je rêvassais…

— Je m’en suis aperçu, on ne vous a pas entendue !

— Oups ! fit Joséphine, gênée.

— Ce n’est pas grave. Ce n’était pas les budgets du Pharaon !

Son téléphone sonna, il décrocha et Joséphine l’entendit dire « oui, ma beauté… ».

Elle se détourna et gagna la sortie.


Hervé Lefloc-Pignel la rattrapa et lui proposa de la raccompagner.

— Ça vous ennuierait de rentrer en marchant ? J’aime Paris, la nuit. Je me promène souvent. C’est ma façon à moi de faire de l’exercice.

Joséphine pensa à l’homme qui faisait des tractions, accroché à la branche d’un arbre, le soir de l’agression. Elle frissonna et s’écarta de lui.

— Vous avez froid ? demanda-t-il, d’un ton plein de sollicitude.

Elle sourit et se tut. Le souvenir de l’agression revenait souvent en petits rappels douloureux. Elle y pensait sans y penser vraiment. Tant qu’on ne l’aurait pas arrêté, l’homme aux semelles lisses demeurerait embusqué dans son esprit comme un danger.

Ils prirent le boulevard Émile-Augier, longèrent l’ancienne voie ferrée et se dirigèrent vers le parc de la Muette. Il faisait un temps de printemps, frais, piquant et Joséphine remonta le col de son imperméable.

— Alors, s’enquit-il, comment avez-vous trouvé cette première réunion ?

— Détestable ! Je ne pensais pas que ça pouvait être aussi violent…

— Mademoiselle de Bassonnière dépasse souvent les bornes, concéda-t-il d’un ton mesuré.

— Je vous trouve gentil. Elle insulte carrément les gens !

— Je devrais apprendre à me maîtriser. Chaque fois, je tombe dans le panneau. Et pourtant, je la connais ! Mais je me laisse avoir…

Il paraissait furieux contre lui-même et secouait la tête comme un cheval étranglé par son licol.

— Monsieur Van den Brock a été servi, lui aussi, reprit Joséphine. Et monsieur Merson ! Ces allusions à sa sexualité !

— Personne n’y échappe. Elle a frappé fort cette fois-ci ! Sûrement pour vous impressionner.

— C’est ce que m’a dit monsieur Merson ! Il m’a expliqué qu’elle avait des fiches sur tout le monde…

— J’ai vu que vous vous étiez assise à côté de lui, vous aviez l’air de beaucoup vous amuser.

Il avait prononcé ces mots avec un soupçon de réprobation.

— Je le trouve drôle et plutôt sympathique, dit Joséphine pour se justifier.

Il commençait à se faire tard et le ciel s’assombrissait d’ombres mauves et sombres. Les marronniers avides des premières chaleurs de printemps tendaient leurs branches vert tendre comme autant d’appels à la douceur. Joséphine les imaginait en géants bottés s’ébrouant après l’hiver. Des fenêtres des appartements s’échappaient des bruits de conversation et l’animation derrière les vitres entrouvertes jurait avec les rues désertes où résonnait l’écho de leurs pas.

Un grand chien noir traversa et s’arrêta sous un réverbère. Il les considéra un instant, se demandant s’il devait s’approcher ou les éviter. Joséphine posa sa main sur le bras d’Hervé Lefloc-Pignel.

— Vous avez vu comme il nous regarde ?

— Qu’il est laid ! s’exclama Lefloc-Pignel.

C’était un grand dogue noir, au poil ras, haut de garrot, au regard jaune, oblique. Son oreille gauche, cassée, pendait et l’autre, mal taillée, était réduite à un moignon. On apercevait, sur son flanc droit, une large estafilade où la peau affleurait, rose et boursouflée. Il émit un grognement sourd comme pour les avertir de ne pas bouger.

— Vous croyez qu’il est abandonné ? dit Joséphine. Il n’a pas de collier.

Elle le détaillait avec tendresse. Il lui semblait qu’il s’adressait à elle, que son regard l’isolait d’Hervé Lefloc-Pignel, comme s’il regrettait qu’elle soit accompagnée.

— Le dogue noir de Brocéliande. C’était le surnom de Du Guesclin. Il était si laid que son père ne voulait pas le voir. Il se vengea en devenant le plus belliqueux de sa génération ! À quinze ans, il triomphait dans les tournois et combattait masqué, pour cacher sa laideur…

Elle tendit la main vers le chien qui recula l’amble puis vira et s’enfuit en trottinant vers le parc de la Muette. Sa haute silhouette noire se fondit dans la nuit.

— Il a peut-être un maître qui l’attend sous les arbres, dit Hervé Lefloc-Pignel. Un vagabond. Ils ont souvent des gros chiens comme compagnons, vous avez remarqué ?

— On devrait le déposer sur le paillasson de mademoiselle de Bassonnière ! suggéra Joséphine. Elle serait bien embêtée.

— Elle irait le livrer à la police !

— Ça, c’est sûr ! Il n’est pas assez chic pour elle.

Il eut un sourire triste, puis enchaîna comme s’il n’avait cessé de penser aux propos de la Bassonnière :

— Ça ne vous ennuie pas d’être en compagnie d’un péquenot ?

Joséphine sourit.

— Vous savez, je ne viens pas de très haut non plus… On est deux sur la même balançoire !

— Vous êtes gentille…

— Et puis ce n’est pas une tare de ne pas sortir de la cuisse de Jupiter !

Il baissa la voix et prit le ton de la confidence.

— Elle a raison, vous savez : je suis un petit gars de la campagne. Abandonné par ses parents, recueilli par un imprimeur dans un patelin normand. Elle a des fiches sur tout le monde grâce à son oncle. Bientôt, elle saura tout de vous si ce n’est déjà fait !

— Ça m’est complètement égal. Je n’ai rien à cacher.

— On a tous un petit secret. Réfléchissez bien…

— C’est tout réfléchi !

Puis elle pensa à Philippe et rougit dans l’obscurité.

— Si votre secret est d’avoir grandi dans un petit village du fond de la campagne, d’avoir été abandonné puis recueilli par un homme généreux, ce n’est pas honteux ! Ce pourrait même être le début d’un roman à la Dickens… J’aime Dickens. On ne le lit plus beaucoup.

— Vous aimez raconter des histoires, les écrire…

— Oui. En ce moment, je suis en panne romanesque, mais un rien pourrait me faire repartir ! Je vois des débuts d’histoire partout. C’est une manie.

— On m’a dit que vous aviez écrit un livre qui avait très bien marché…

— C’était une idée de ma sœur, Iris. C’est le contraire de moi : belle, vive, élégante, à l’aise partout !

— Vous étiez jalouse d’elle quand vous étiez petite ?

— Non. Je l’adorais.

— Ah ! Vous avez employé le passé !

— Je l’aime toujours, mais je ne la vénère plus comme avant. Il m’arrive même de me rebeller.

Elle eut un petit rire modeste et ajouta :

— Je fais des progrès chaque jour !

— Pourquoi ? Elle vous tyrannisait ?

— Elle n’aimerait pas que je dise cela, mais oui… Elle imposait sa loi. Maintenant, ça va mieux, j’essaie de m’affranchir. Je ne réussis pas à chaque fois… C’est du boulot de changer un pli qui est pris !

Elle eut un petit rire pour masquer son embarras. Cet homme l’intimidait. Il avait belle allure, belle figure, haute taille, et une prévenance qui la touchait. Elle se sentait flattée de marcher à ses côtés et s’en voulait, en même temps, d’avoir besoin d’être mise en valeur. Elle avait la fâcheuse habitude de se précipiter dans des confidences afin d’accaparer l’attention de ceux qui l’impressionnaient. Comme si elle ne s’estimait pas assez intéressante pour rester silencieuse, comme s’il fallait qu’elle se « vende », qu’elle livre un kilo de chair fraîche pour charmer l’autre. Elle se remit à babiller. C’était plus fort qu’elle.

— Quand on va chez ma sœur, elle a une maison à Deauville, on prend l’autoroute et je regarde les villages au loin, dans la campagne. Je vois des petites fermes enfermées dans des bosquets, des toits de chaume, des granges et j’entends les histoires de Flaubert et de Maupassant…

— Je viens d’un de ces petits villages… et ma vie ferait un roman !

— Racontez-moi !

— Ce n’est pas très intéressant, vous savez…

— Si ! j’aime les histoires.

Ils marchaient du même pas. Ni trop lent ni trop rapide. Elle eut envie de lui prendre le bras, mais se retint. Ce n’était pas un homme qui autorisait les épanchements.

— À l’époque, mon village était vivant, animé. Il y avait une grand-rue avec des boutiques de chaque côté. Un bazar, une épicerie, un coiffeur, un bureau de poste, une boulangerie, deux bouchers, un marchand de fleurs, un café. Je n’y suis jamais retourné, mais il ne doit pas rester grand-chose du monde que j’ai connu. C’était il y a…

Il chercha dans ses souvenirs.

— Plus de quarante ans… j’étais un enfant.

— Vous aviez quel âge quand vous avez été…

Elle hésita à dire « abandonné » et ne finit pas sa phrase.

— Je devais avoir… Je ne me souviens pas, vous savez… Je me souviens de certaines choses, très précises, mais pas de l’âge que j’avais.

— Vous êtes resté longtemps chez lui ?

— J’ai grandi avec lui. Sa petite entreprise s’appelait IMPRIMERIE MODERNE. Les lettres étaient peintes en vert sur un bandeau de bois blanc. Il s’appelait Graphin. Benoît Graphin… Il disait qu’il avait un nom prédestiné. Graphin, graphie, graphique. Il travaillait jour et nuit. Il n’était pas marié, il n’avait pas d’enfants. J’ai tout appris de lui. Le sens du travail bien fait, la ponctualité, l’ardeur à l’ouvrage…

Il semblait reparti dans un autre monde. Même ses mots étaient désuets. Ils s’écaillaient sur le bandeau en peinture blanche. Il se frottait l’intérieur du majeur comme pour en effacer des traces d’encre imaginaires.

— J’ai grandi au milieu des machines. L’imprimerie à cette époque, c’était artisanal. Il composait ses textes à la main. Avec des caractères en plomb qu’il alignait dans un compositeur. C’était souvent du Didot ou du Bodoni. Ensuite, il tirait une épreuve, il corrigeait les erreurs. Il mettait les caractères dans un châssis, il imprimait. Il avait une machine OFMI qui sortait deux mille exemplaires à l’heure. Il surveillait l’encrage et pendant tout ce temps-là, tout ce temps où il travaillait, il m’expliquait ce qu’il faisait. Il me récitait les termes techniques comme on récite à un enfant les tables de multiplication. Je devais connaître deux cents types de polices, ainsi que toutes les mesures typographiques, le point et le cicéro. Je me souviens de tout. De tous les termes techniques, de ses gestes, des odeurs, des rames de papier qu’il massicotait, qu’il mouillait, qu’il faisait sécher… Il y avait une grosse machine au fond de l’atelier, une Marinoni qui faisait un bruit infernal. Il restait là, à la surveiller, et il me prenait la main… Ce sont des souvenirs merveilleux. Les souvenirs d’un péquenot !

Il avait prononcé ces derniers mots d’un air mauvais.

— C’est une mauvaise femme, dit Joséphine. Il ne faut pas prêter attention à ce qu’elle dit !

— Je sais, mais c’est mon passé. Il ne faut pas y toucher. C’est interdit. J’avais une amie, aussi. Elle s’appelait Sophie. Je dansais avec elle, une, deux, trois, une, deux, trois… Elle tendait sa petite tête vers moi, une, deux, trois, une, deux, trois, et je me sentais grand, protecteur, important. C’étaient des moments de grand bonheur. J’aimais cet homme. À dix ans, à l’entrée en sixième, il m’a mis en pension à Rouen. Il disait que je devais étudier dans de bonnes conditions. Je revenais le voir le week-end et pendant les vacances. Je grandissais. Je m’ennuyais dans l’atelier. J’étais jeune. Ce qu’il m’apprenait ne m’intéressait plus. Je frimais avec mon nouveau savoir, il me regardait en se caressant le menton d’un air à la fois mélancolique et douloureux. Je crois que je le méprisais d’être resté un artisan. Quel idiot j’étais ! Je croyais prendre le pouvoir en affirmant mon savoir. Je voulais lui en imposer…

— Vous devriez entendre comment me parlent mes filles quand elles m’apprennent à me servir d’Internet : comme à une débile !

— Quand les enfants en savent plus que les parents, cela pose le problème de l’autorité…

— Oh ! moi, ça m’est égal, je m’en fiche pas mal qu’elles pensent que je suis une attardée mentale !

— Il ne faut pas. Vous devez être respectée, en tant que mère et éducatrice. Vous savez, dans le futur, les problèmes d’autorité vont devenir centraux. La carence du père dans les sociétés actuelles pose un énorme problème pour l’éducation des enfants. Moi, je veux restaurer l’image du pater familias.

— On peut aussi apprendre la douceur, la tendresse, d’un père, suggéra Joséphine qui leva les yeux vers le ciel.

— Ça, c’est le rôle de la mère, rectifia Hervé Lefroc-Pinel.

— À la maison, c’était l’inverse ! dit Joséphine en souriant.

Il lui lança un regard brusque, vite dérobé. Il y avait en lui quelque chose de farouche, de secret. Elle avait l’impression qu’il hésitait à se livrer, mais que, lorsqu’il le faisait, il était capable de grands abandons.

— Iphigénie, la gardienne, voudrait donner une petite fête dans sa loge pour la fin des travaux… Avec tous les gens de l’immeuble.

Ils entraient dans le square et Joséphine frissonna à nouveau. Elle se rapprocha de lui comme si le meurtrier pouvait surgir, derrière son dos.

— Ce n’est pas une bonne idée. Personne ne se parle dans l’immeuble.

— Ma sœur Iris viendra…

Elle avait dit cela pour le convaincre de venir. Iris demeurait son sésame, sa clé magique. Celle qui ouvrait toutes les portes. Elle se souvint, petite, quand elle désirait inviter des amis chez elle et qu’ils se montraient réticents, elle ajoutait, honteuse de ne pas emporter l’adhésion, « ma sœur sera là ». Et ils venaient. Et elle se sentait encore plus misérable.

— Je passerai, alors. Pour vous faire plaisir.

Elle ne put s’empêcher de penser qu’il serait attiré par Iris. Et qu’Iris serait surprise qu’elle connaisse un homme aussi séduisant. Arrête de te comparer à elle, ma pauvre fille, arrête ! Ou tu seras malheureuse pour l’éternité. On perd toujours à se comparer.

Ils se quittèrent dans l’ascenseur avec un petit salut de la tête. Il avait repris ses distances et elle se demanda si c’était le même homme qui venait de lui ouvrir son cœur.

Zoé n’était pas dans sa chambre : elle avait dû filer dans la cave de Paul Merson. Elle ne lui demandait plus l’autorisation.

— Ça suffit comme ça, déclara-t-elle aux étoiles, les coudes posés sur la rambarde du balcon. Aidez-moi ! Faites qu’elle me parle. C’est insupportable, ce silence.

Elle resta un long moment à fixer la nuit sombre et mauve. Son cou devenait douloureux à force de le tendre vers le ciel. Elle attendrait jusqu’à ce que les étoiles lui répondent et si elle devait devenir un bout de bois, qu’importe, elle deviendrait un bout de bois !

Elle attendit, au garde-à-vous, la tête droite. Elle promit de réparer si elle avait blessé Zoé, promit de comprendre, promit de se remettre en question, de ne pas fuir lâchement s’il y avait un problème à affronter. Elle fit le vide en elle et resta dressée vers le ciel. Les grands arbres du parc remuaient doucement comme s’ils accompagnaient son attente. Elle se glissa dans les branches pour y poser sa demande, qu’elle monte vers le ciel et soit entendue.

Bientôt, elle aperçut la petite étoile au bout de la Grande Ourse qui scintillait. Elle envoya un, deux, trois éclairs comme un langage en morse qui lui transmettait un message. Elle poussa un cri.

Elle referma la fenêtre et, remplie d’un bonheur qui chantait à tue-tête, alla se coucher, impatiente d’être au lendemain. Ou au jour d’après. Ou d’après… Elle n’était plus pressée.


Sibylle de Bassonnière ouvrit le couvercle de sa poubelle et grimaça. Une odeur rance de poisson gras monta des détritus. Elle décida de la descendre sans plus attendre. Elle avait mangé du saumon, ce soir, et la poubelle empestait. C’est fini, je n’en reprends plus jamais. D’abord ça coûte cher, ensuite ça rissole et ça colle, enfin ça empeste. Ça empeste dans la poêle, ça empeste dans la poubelle, ça empeste jusque dans mes doubles rideaux. On renifle le gras grésillant du saumon pendant plusieurs jours. À chaque fois, je me laisse berner par ce poissonnier, par son refrain sur les oméga 3, le bon et le mauvais cholestérol ! Désormais, je prendrai du flétan. C’est moins cher et ça n’empeste pas. Maman faisait toujours du flétan, le vendredi.

Elle passa sa robe de chambre achetée par correspondance chez Damart, chaussa ses pantoufles, mit une paire de gants en caoutchouc et s’empara de la poubelle. Elle sortait sa poubelle chaque soir, à vingt-deux heures trente, c’était un rite, mais ce soir-là, elle s’était dit qu’elle attendrait le lendemain.

Elle n’attendrait pas. Un rite était un rite, il convenait de le respecter pour conserver l’estime de soi.

Elle eut une petite moue de femme gourmande et se dit qu’en fin de compte elle ne regrettait pas le saumon. C’était sa douceur hebdomadaire. Il en fallait bien ! Elle les avait bien mouchés encore, ce soir. Elle s’était fait la brochette complète : Lefloc-Pignel, Van den Brock et Merson. Trois impudents qui habitaient dans ses meubles. Le premier avait réussi à faire oublier ses origines grâce à son mariage, le deuxième était un dangereux imposteur et le troisième un dévergondé fier de l’être. Elle savait sur eux des choses qu’elle était seule à connaître. Grâce à son oncle, le frère de sa mère. Il avait travaillé dans la police. Au ministère de l’Intérieur. Il avait des fiches sur tout le monde. Quand elle était petite, elle prenait un journal, montait sur ses genoux, pointait un fait divers du doigt et disait raconte-moi comment il a été arrêté celui-là. Il chuchotait dans son oreille tu ne le diras à personne, hein ? c’est un secret, elle hochait la tête et il racontait les filatures, les embuscades, les indics, les longues heures d’attente avant que l’homme ne tombe dans les filets de la police. Mort ou vif. Il y avait des trahisons, des imprudences, des sommations, des fusillades et toujours, toujours du drame et du sang. C’était bien plus intéressant que les livres de la Bibliothèque verte ou rose que sa mère l’obligeait à lire.

Elle avait pris goût aux secrets.

Il avait pris goût aux fiches et même s’il n’était plus en poste, il avait toujours ses dossiers. Mis à jour. Parce qu’il rendait des services. Qu’il était muet comme un tombeau, souple dans ses alliances, tolérant pour les excès d’autorité des uns ou les faiblesses des autres.

Elle avait ainsi appris l’origine de Lefloc-Pignel, sa longue errance d’enfant adopté et rejeté par tous, les foyers d’accueil plus minables les uns que les autres, son mariage inespéré avec la petite Mangeain-Dupuy et son ascension dans la bonne société. Elle savait pourquoi Van den Brock avait quitté Anvers et était venu exercer en France, « erreur médicale ? crime parfait, plutôt », s’amusait-elle à lui murmurer quand elle sortait de ces réunions annuelles où elle était confrontée à ses trois victimes. Et le libidineux Merson ? N’allait-il pas fricoter dans des boîtes à partouzes ? Ne s’emmêlait-il pas le corps dans des nœuds infâmes ? Cela ferait mauvais effet si ça se savait… L’oncle avait des photos. Merson avait l’air de s’en moquer, mais il rirait moins si elles atterrissaient sur le bureau de son PDG, le très austère monsieur Lampalle des Maisons Lampalle, « les maisons du bonheur et de la famille » ! Adieu veaux, vaches, promotion ! Il ne tenait qu’à elle que ce bel avenir s’évanouisse.

Elle les tenait. Une fois par an, elle leur lançait des avertissements. C’était son grand soir. Elle s’y préparait des semaines à l’avance. Le Van den Brock avait failli rendre l’âme, cette fois. Elle avait le dossier complet de son « erreur » médicale. Elle rit toute seule et imagina l’ouverture d’un nouveau procès. Avec toutes les maîtresses, présentes et passées. Cela ferait du beau linge à laver ! C’était un fameux pouvoir qu’elle avait là. Cela ne suffisait pas à lui rendre son immeuble et le bel appartement de façade, mais c’étaient de délicieuses piqûres de rappel du temps où elle était quelqu’un, où les locataires lui faisaient des sourires, lui demandaient comment elle allait. Aujourd’hui, on lui claquait les portes au nez. Elle était une vieille fille inutile.

Elle prit l’ascenseur, tenant à distance la poubelle qui puait le saumon. Appuya sur le bouton du rez-de-chaussée. La petite nouvelle avec ses yeux de biche égarée l’avait galvanisée. Son dossier était vide. Le livre écrit par sa sœur ? Secret éventé. Mais son mari, en revanche… L’homme n’était pas clair. La sainte-nitouche ne savait pas tout. Ou feignait d’ignorer. Elle ne désespérait pas d’apprendre quelque chose sur elle. C’était la devise de son oncle : chaque homme a son secret, sa petite vilenie qui, bien exploitée, en fait un serviteur ou un allié.

Elle traversa la cour et se dirigea vers le local à poubelles.

Elle ouvrit la porte. Une odeur de moisi humide, de déchets putrides la saisit à la gorge. Elle porta la main à sa bouche et se pinça le nez. Quelle porcherie ! Et cette concierge qui ne faisait rien ! Trop occupée à repeindre sa loge ! Mais ça allait changer, elle en parlerait au syndic. Elle savait comment lui parler.

Elle se félicita d’avoir mis des gants en caoutchouc et souleva le lourd couvercle de la première poubelle, en reculant pour ne pas recevoir les effluves nauséabonds en plein nez. C’est ignoble ! Du temps de mes parents, on n’aurait pas supporté cette crasse. Demain, j’adresse un courrier au syndic et réclame le départ de cette fille. Il connaît la procédure par cœur, maintenant, je n’ai plus besoin d’insister, je n’aurai même pas besoin de mentionner le nom de son concubin qui est en prison. Quand je pense qu’il a engagé cette fille sans enquêter sur ses relations ! Le père de ses enfants, un criminel ! Quelle négligence ! Je lui mettrai le dossier sous le nez.

Elle n’entendit pas la porte du local s’ouvrir derrière elle.

Penchée au-dessus de la grande poubelle grise, pestant au sujet d’Iphigénie, sa robe de chambre Damart ouverte sur sa chemise de nuit rose, elle se sentit attirée violemment en arrière, reçut un premier coup dans la poitrine, puis un autre, et un autre.

Elle n’eut pas le temps de crier, d’appeler à l’aide. Elle tomba en avant, sur la poubelle. Son long corps de vierge sèche s’affala sur le couvercle puis heurta une autre poubelle avant de s’effondrer sur le sol. Elle pivota sur elle-même, se laissa tomber comme une chiffe molle. Elle pensa qu’elle n’avait pas encore tout dit, qu’il y avait encore beaucoup de gens dont elle connaissait les secrets honteux, beaucoup de gens qui pourraient la détester, et elle aimait tellement qu’on la déteste car on ne déteste pas les faibles, n’est-ce pas, on ne hait que les puissants.

Couchée sur le sol, elle aperçut les chaussures de l’homme qui s’acharnait sur elle, de belles chaussures d’homme riche, des chaussures anglaises, arrondies au bout, des chaussures neuves, aux semelles lisses qui lançaient des éclairs blancs dans la nuit. Il s’était baissé et la poignardait en cadence, elle pouvait compter les coups et cela faisait comme une danse, elle les comptait pendant qu’ils s’abattaient sur elle, ils se mélangeaient dans son esprit avec le sang dans sa bouche, le sang sur ses doigts, le sang sur ses bras, le sang partout. Une vengeance ? Se pourrait-il qu’elle ait vu juste : tous empêtrés dans des secrets trop lourds pour eux ?

Elle se répandait lentement sur le sol, les yeux fermés, se disant oui, oui, je le savais, tous quelque chose à cacher, et même cet homme si beau qui pose en slip sur les panneaux publicitaires. Un bel homme brun à la mèche romantique. Qu’il lui plaisait ! Fort et fragile, proche et distant, magnifique et absent. Avec une fêlure qui le mettait à sa merci. L’oncle lui avait raconté la fêlure. Il connaissait tous les moyens de posséder les gens. Tout le monde a un prix, disait-il, tout le monde a une blessure. Bien sûr, il était plus jeune qu’elle, bien sûr il ne la regarderait pas, mais cela ne l’empêchait pas de s’endormir en rêvant qu’il devenait son obligé, qu’elle devenait sa confidente, qu’il l’écoutait et que, peu à peu, des liens se tissaient entre eux, le mannequin et la vieille fille. L’oncle possédait des fiches sur lui : plusieurs arrestations en état d’ivresse ou sous l’emprise de stupéfiants. Insultes à agent, troubles sur la voie publique. Il a une gueule d’ange, mais se conduit comme un voyou, ton ami. Oh, si seulement, il pouvait être mon ami ! s’était-elle dit, la confidence au bord des lèvres.

Elle avait appris son nom, son adresse, l’agence, galerie Vivienne, pour laquelle il travaillait. Mais surtout, elle avait appris son secret. Le secret de sa vie, sa double vie. Elle n’aurait peut-être pas dû lui envoyer cette lettre anonyme. Elle avait été imprudente. Elle était sortie de son univers. Son oncle lui disait toujours de choisir sa cible avec discernement, de se garder du danger.

Savoir se garder. Elle avait oublié.

Elle se laissa glisser lentement dans la douleur, puis une douce inconscience, une mare de sang chaude, gluante. Elle aurait aimé se retourner pour voir le visage de son agresseur, mais elle n’en eut pas la force. Elle remua un doigt de la main gauche, sentit le sang visqueux, épais, son sang à elle. Elle se demanda se peut-il qu’il m’ait identifiée après avoir reçu la lettre ? Quelle faute ai-je commise pour qu’il me retrouve ? J’avais pris soin de ne pas laisser d’empreinte, d’aller la poster à l’autre bout de Paris, j’avais acheté des journaux que je ne lis jamais pour découper les mots. Je ne poserai plus jamais mes lèvres sur ses photos. J’aurais dû avouer cette ferveur à mon oncle. Il m’aurait mise en garde : « Sibylle, garde ton calme, c’est ton problème, tu ne sais pas te maîtriser. Les menaces se distillent en douceur. Plus tu restes modérée, plus l’impact est fort. Si tu t’emportes, tu ne fais plus peur à personne, tu révèles ta faiblesse. » C’était une autre de ses devises. Elle aurait dû écouter son oncle. Il parlait comme la Bible.

Alors, s’étonna-t-elle, on peut continuer à penser si près de mourir ? Le cerveau marche encore alors que le corps se vide, que le cœur hésite à battre, que le souffle s’épuise…

Elle sentit l’agresseur la pousser du pied, rouler son corps inerte, derrière la grosse poubelle, celle du fond qu’on ne sortait qu’une fois la semaine. Il la poussait et la tassait au fond du local pour la cacher, l’enroulait dans un bout de moquette sale pour qu’on ne la découvre pas tout de suite. Elle se demanda qui avait déposé cette moquette, pourquoi elle traînait là. Encore une négligence de cette incapable de concierge ! Les gens ne font plus leur métier, ils veulent les primes et les vacances, mais ils ne veulent plus se salir les mains. Elle se demanda au bout de combien de temps on la retrouverait. Pourrait-on déterminer l’heure exacte de la mort ? L’oncle lui avait expliqué comment on faisait. La tache noire sur le ventre. Elle aurait une tache noire sur le ventre. Elle heurta une cannette qui roula contre son bras, respira un sachet vide de cacahuètes, s’étonna encore de rester consciente même si toute sa force se vidait avec son sang. Elle n’avait plus le courage de résister.

Étonnée, étonnée et si faible.

Elle entendit la porte du local à poubelles se refermer. Ça fit un crissement rouillé dans le silence de la nuit. Elle compta encore trois battements de cœur avant de pousser un petit soupir et de mourir.

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