Paul Merson ne faisait pas que de la batterie. Paul Merson avait un groupe et Paul Merson animait des soirées dansantes, le samedi soir.

Paul Merson avait une mère à la silhouette ondulante qui en bouleversait plus d’un. Elle travaillait aux relations publiques d’une société de spiritueux. Monsieur Merson n’étant pas un farouche défenseur de la fidélité conjugale, madame Merson avait toute liberté pour onduler et faisait profiter ses clients de ses ondulations d’abord verticales, puis horizontales. Elle en retirait des avantages, certains sonnants et trébuchants, d’autres plus subtils qui lui permettaient de se maintenir à un poste convoité par nombre de ses collègues.

Paul Merson avait vite compris le profit qu’il pourrait tirer des ondulations de sa mère. Quand un quidam venait la chercher, le soir, qu’il la cernait d’un peu trop près, Paul Merson s’intercalait et demandait innocemment à l’homme s’il n’avait pas en tête une petite fête, où lui et son orchestre pourraient mettre de l’ambiance moyennant finance. On est bons, on est même très bons, on peut jouer à la commande, du ringard ou du branché, on ne demande pas grand-chose, pas de grands galas, mais des réunions dansantes, des animations à la noix, ça nous va très bien. Têtes de gondoles, queues de soirées, on prend tout. La vie de collégien est dure, soupirait-il, on n’a pas l’âge pour décrocher de vrais emplois, mais l’envie furieuse de changer de matériel ou d’aller boire une bière. Avec toutes vos relations, vous devez bien avoir quelques ouvertures… Le client, dont les yeux humides suivaient les ondulations de madame Merson, disait « oui, oui, pourquoi pas ? » et se retrouvait lié par son acquiescement distrait.

Sinon les ondulations cessaient.

C’est ainsi que Paul Merson et « Les Vagabonds » se mirent à animer des fêtes promotionnelles pour les tracteurs VDirix, les chips Clin d’œil, les saucissons Roches Claires. Fort de ses premiers contrats, Paul Merson était devenu un gamin hardi, insolent, pressé qui découvrait le monde et entendait bien en profiter. Un soir où Joséphine avait un groupe de travail et rentrait tard, Paul vint frapper à la porte de Zoé.

— Tu veux pas descendre à la cave ? Y aura Domitille et Gaétan. Leurs parents sont de sortie. À l’Opéra. Robe longue et tralala. Rentrent pas avant une plombe du mat… Fleur et Seb peuvent pas : leurs parents reçoivent de la famille.

— J’ai du boulot…

— Arrête de faire ta bonne élève ! Tu vas finir par avoir des problèmes !

Il n’avait pas tort : on commençait à la regarder de travers au collège. On lui avait déjà piqué deux fois sa trousse, on la bousculait dans les escaliers, et personne ne voulait rentrer avec elle le soir.

— Bon. D’accord.

— Génial. On t’attend.

Il avait tourné les talons en chaloupant, reproduisant les pas d’une démarche soigneusement étudiée devant la glace. S’était arrêté net, était revenu en arrière, les pouces dans les poches, les hanches en avant.

— T’as pas de la bière dans ton frigo ?

— Non. Pourquoi ?

— Pas grave… Apporte des glaçons.

Zoé n’était pas rassurée. Si elle aimait bien Gaétan, Paul Merson l’impressionnait et Domitille Lefloc-Pignel la mettait mal à l’aise. Elle ne pouvait pas vraiment dire pourquoi, mais cette fille coulissait. On ne savait jamais à qui on avait affaire. À la fille impeccable, tirée à quatre épingles, jupe plissée, petit col blanc, ou à celle qui, parfois, avait une lueur sale dans l’œil. Les garçons en parlaient en gloussant et quand Zoé demandait pourquoi, ils gloussaient de plus belle en mouillant leurs lèvres.

Elle descendit vers neuf heures et demie. S’assit dans le noir de la cave éclairée à la bougie et déclara tout de suite :

— Je pourrai pas rester longtemps…

— T’as les glaçons ? demanda Paul Merson.

— C’est tout ce que j’ai trouvé…, dit-elle en ouvrant un récipient en plastique. Et faut pas que j’oublie de remonter la boîte…

— Oh ! la bonne ménagère, ricana Domitille en suçant son index.

Paul Merson sortit une bouteille de whisky, quatre verres à moutarde, et les remplit à moitié.

— Désolé, j’ai pas de Perrier, dit-il en rebouchant la bouteille qu’il cacha derrière un gros tuyau recouvert de scotch noir épais.

Zoé prit son verre et contempla le liquide ambré avec appréhension. Un soir, pour fêter le succès du livre, sa mère avait ouvert une bouteille de champagne, elle avait goûté et couru à la salle de bains tout recracher.

— Me dis pas que t’as jamais bu ! s’esclaffa Paul Merson.

— Laisse-la, protesta Gaétan, c’est pas une tare de pas boire !

— C’est que c’est juste délicieux, dit Domitille en allongeant les jambes sur le sol en béton. Moi, je pourrais pas vivre sans alcool !

Oh ! la poseuse ! pensa Zoé. Elle se la joue fatale et voluptueuse alors qu’elle a un an de moins que moi.

— Hé ! vous savez à quoi sert une moitié de chien ? lança Gaétan.

Ils attendaient la réponse en suçotant leurs glaçons. Zoé avait le trac. Si elle ne buvait pas, elle passerait pour une gourde. Elle pensa à renverser discrètement le contenu du verre derrière son dos. Il faisait noir, ils ne verraient rien. Elle s’approcha du tuyau, s’y adossa, écarta son bras, le fit glisser sur le sol et versa lentement le verre.

— À guider un borgne !

Zoé rit de bon cœur et se sentit rassurée de s’entendre rire.

— Et tu sais qu’elle est la différence entre un Pastis 51 et un 69 ? demanda Paul Merson, irrité de voir que Gaétan lui volait la vedette.

À nouveau, ils plongèrent le nez dans leur verre, cherchant la réponse. Paul Merson jubilait.

— Ce doit être un truc bien dégueulasse, dit Gaétan.

— Tu vas pas être déçu ! Vous trouvez ou pas ?

Ils secouèrent la tête tous les trois.

— Y en a un qui sent l’anis et l’autre l’anus !

Ils hurlèrent de rire. Zoé enfouit son visage dans son coude et fit semblant de contenir un fou rire. Paul Merson reprit la bouteille de whisky et demanda à la ronde :

— Encore un p’tit coup ?

Domitille tendit son verre. Gaétan dit non, merci, pas pour le moment et Zoé répéta la même formule.

— Euh… Y a pas de Coca ? demanda-t-elle, prudente.

— Non…

— C’est dommage…

— La prochaine fois, t’en apporteras ! La prochaine fois, vous apportez tous quelque chose et on fait une vraie teuf. On peut même installer une chaîne en la branchant sur le compteur de la cave… Moi, je m’occupe de la sono, Zoé, de la bouffe, et Gaétan et Domitille, de l’alcool.

— On pourra jamais ! On n’a pas d’argent de poche ! s’exclama Gaétan.

— Bon alors, Zoé, tu t’occupes de la bouffe et des boissons et moi, je te donnerai un coup de main pour l’alcool…

— Mais moi, je…

— Vous, vous êtes pleines aux as ! C’est ma mère qui me l’a dit, le bouquin de ta mère il a cartonné !

— Mais, c’est pas juste.

— Faut savoir ce que tu veux. Tu veux faire partie de la bande ou pas ?

Zoé n’était pas sûre d’avoir envie de faire partie de la bande. Ça puait le moisi dans la cave. Il faisait froid. Des graviers lui piquaient les fesses. Elle trouvait ça nul d’être assise par terre à ricaner de blagues douteuses en buvant un liquide amer. Elle entendait de drôles de bruits, imaginait des rats, des chauves-souris, des pythons abandonnés. Elle avait sommeil, elle ne savait pas quoi dire. Elle n’avait jamais embrassé un garçon. Mais, si elle disait non, elle serait complètement isolée. Elle finit par faire une moue qui disait oui.

— Allez, tope là !

Paul Merson lui tendit la paume de la main et elle la frappa sans conviction. Et comment elle trouverait l’argent pour faire les courses ?

— Et eux, ils font quoi ? demanda Zoé en montrant Gaétan et Domitille.

— Nous, on peut rien faire, on n’a que dalle ! maugréa Gaétan. Avec notre père, on se marre pas. S’il savait qu’on était là, il nous tuerait !

— Y a quand même des soirs où ils sortent, soupira Domitille en suçant le bord de son verre. On peut se débrouiller pour le savoir à l’avance…

— Et votre frère, il va pas cafter ? interrogea Paul Merson.

— Charles-Henri ? Non. Il est solidaire.

— Et pourquoi il est pas descendu ?

— Il a du boulot, et il nous couvre s’ils rentrent plus tôt… Il dira qu’on est descendus dans la cour parce qu’on avait entendu du bruit et il viendra nous chercher. Il vaut mieux qu’il fasse le guet parce que si on se fait piquer, on est mal, mais mal !

— Moi, ma mère, elle est plus que cool, dit Paul Merson qui ne supportait pas de ne pas être le centre de la conversation. Elle me raconte tout, je suis son confident…

— Elle est drôlement bien foutue ta mère, dit Gaétan. Comment ça se fait qu’il y ait des gonzesses super-bien roulées et d’autres qui sont des tas ?

— C’est parce que quand on baise convenablement, bien allongé, bien concentré, on trace de belles lignes fluides qui font de beaux corps de femme. Quand on baise couilles par-dessus tête, en se tortillant de plaisir, on loupe des lignes et on fait de gros boudins mal foutus…

Ils éclatèrent de rire. Sauf Zoé qui pensa à son père et à sa mère. Ils avaient dû baiser bien droit pour Hortense et tout tortillé pour elle.

— Si tu baises en t’agitant sur un sac de noix, par exemple, t’es sûr de faire un petit boudin plein de cellulite ! continua Paul Merson, fier de sa démonstration et entendant exploiter son capital comique.

— Moi, je peux même pas imaginer les miens en train de baiser, grogna Gaétan, ou alors sous la menace ! Mon père, il doit lui braquer un pistolet sur la tempe… Mon père, je peux pas le sacquer. Il nous fout la terreur.

— Arrête de t’énerver ! Il est facile à berner, lâcha Domitille. Tu baisses les yeux et tu files droit, il y voit que du feu ! Tu peux faire tout ce que tu veux dans son dos. Toi, faut toujours que tu l’affrontes !

— Ma mère, je l’ai matée une fois en train de baiser, raconta Paul. C’est dingue ! Elle s’économise pas. Elle en parcourt des kilomètres ! J’ai pas tout vu parce qu’à un moment, ils se sont enfermés dans la salle de bains mais après, elle m’a raconté que le type, il lui avait fait pipi dessus !

— Beurk ! c’est dégueu ! s’exclamèrent Gaétan, Domitille et Zoé ensemble.

— Elle s’est vraiment laissé pisser dessus ? insista Domitille.

— Ouais. Et il lui a filé cent euros !

— Elle te l’a dit ? interrogea Zoé en écarquillant les yeux.

— J’t’ai déjà dit qu’elle me dit tout…

— Il a bu son pipi ? demanda Domitille, toujours intéressée.

— Ah, non ! Il prenait juste son pied en lui pissant dessus.

— Elle l’a revu ?

— Ouais. Mais elle a fait monter ses prix ! Elle est pas con !

Zoé était sur le point de vomir. Elle serrait les dents pour retenir la bile qui montait. Son estomac se retournait comme un gant, à l’endroit, à l’envers, à l’endroit, à l’envers. Elle ne pourrait plus jamais croiser madame Merson sans se boucher le nez.

— Et ton père, il est où quand on lui pisse dessus ? s’enquit Domitille, intriguée par la vie de ce drôle de couple.

— Mon père, il va dans les clubs à partouzes. Il préfère y aller tout seul. Il dit qu’il a pas envie de sortir bobonne… Mais ils s’entendent bien. Ils se disputent jamais, ils se marrent toujours !

— Mais alors, personne s’occupe de toi ? dit Zoé qui n’était pas sûre de tout comprendre.

— Je m’occupe tout seul. Allez bois, Zoé, tu bois rien…

Zoé, le cœur au bord des lèvres, montra son verre vide.

— Ben, dis donc, t’as la descente facile ! fit Paul en lui remplissant à nouveau son verre. T’es cap de faire cul sec ?

Zoé le regarda, terrifiée. C’était un nouveau jeu, cul sec ?

— C’est pas un truc de filles, répondit-elle pour retrouver un peu d’aplomb.

— Ça dépend lesquelles ! dit Paul.

— Moi, si tu veux je fais cul sec ! fanfaronna Domitille.

— Cul sec et touffe humide !

Domitille se tortilla et eut un petit rire idiot.

Mais de quoi ils parlent ? se demanda Zoé. Ils semblaient tous être au courant d’un truc qu’elle ignorait complètement. C’est comme si j’avais été malade et avais sauté des cours. Je ne reviendrai jamais dans cette cave. Je préfère rester seule à la maison. Avec Papaplat. Elle eut envie de remonter chez elle. Elle chercha dans le noir la boîte à glaçons, tâtonna jusqu’à ce qu’elle la trouve, prépara une excuse pour expliquer son départ. Elle ne voulait pas passer pour une idiote ou une poule mouillée.

C’est ce moment-là que choisit Gaétan pour passer son bras sur les épaules de Zoé et l’attirer à lui. Il déposa un baiser sur ses cheveux, frotta son nez contre son front.

Elle se sentit toute molle, toute faible, ses seins gonflèrent, ses jambes s’allongèrent, elle eut un rire étranglé de femme heureuse et posa sa tête sur l’épaule du garçon.


Hortense raconta tout à Gary.

Elle avait sonné chez lui, à deux heures du matin, couverte de sang. Il avait lâché, très sobre, un Oh ! My God ! et l’avait fait entrer.

Pendant qu’il lui désinfectait le visage avec de l’eau oxygénée et un bout de torchon – Je suis désolé, ma chère, je n’ai ni Kleenex ni coton, je ne suis qu’un garçon –, elle lui raconta le piège dans lequel elle était tombée.

— … Et ne me dis pas, « je te l’avais bien dit » parce que c’est trop tard, que ça me ferait hurler de rage et accentuerait la douleur !

Il la soignait avec des gestes précis et doux, millimètre par millimètre, elle le contemplait, rassurée et émue.

— T’es de plus en plus beau, Gary.

— Bouge pas !

Elle poussa un long soupir, étouffa un cri de douleur. Il avait appuyé sur la lèvre supérieure.

— Tu crois que je vais être défigurée ?

— Non. C’est superficiel. Ça va se voir pendant quelques jours, puis ça va dégonfler et cicatriser… Les blessures sont pas profondes.

— Depuis quand t’es médecin ?

— J’ai suivi des cours de secourisme, en France. Souviens-toi… et ma mère a insisté pour que je les poursuive, ici.

— Moi, j’avais séché ces cours.

— J’oubliais : t’occuper des autres n’est pas ton destin !

— Très juste ! Je me concentre sur moi… et j’ai du boulot : la preuve !

Elle montra son visage du doigt et se rembrunit. Sourire lui faisait mal.

Il l’avait installée sur une chaise dans le grand salon. Elle apercevait le piano, des partitions ouvertes, un métronome, un crayon, un cahier de solfège. Il y avait des livres partout, posés à l’envers, ouverts, sur une table, un rebord de fenêtre, un canapé.

— Faut que je parle à ta mère et qu’elle m’aide. S’il y a pas de représailles, ils vont recommencer. En tout cas, je mets plus les pieds chez moi !

Elle lui lança un regard suppliant qui l’implorait de bien vouloir l’héberger et il acquiesça, impuissant.

— Tu peux rester ici… et demain, on parle à ma mère…

— Je peux dormir avec toi, ce soir ?

— Hortense ! T’exagères…

— Non. Je vais faire des cauchemars sinon…

— Bon, mais rien que pour ce soir… et tu restes dans ton coin de lit !

— Promis ! Je te viole pas !

— Tu sais très bien que c’est pas ça…

— D’accord, d’accord !

Il se redressa. Considéra son visage avec sérieux. Porta encore quelques retouches à son travail. Elle grimaça.

— Les seins, j’y touche pas. Tu peux le faire toute seule…

Il lui tendit le flacon et le torchon. Elle se leva, alla se planter devant la glace au-dessus de la cheminée et désinfecta ses blessures, une à une.

— Demain, je vais porter des lunettes noires et un col roulé !

— T’as qu’à dire que tu t’es fait taper dessus dans le métro…

— Et je coincerai cette petite salope pour lui dire deux mots.

— À mon avis, elle ne viendra plus à l’école…

— Tu crois ?

Ils allèrent se coucher. Hortense s’installa dans un coin du lit. Gary, à l’opposé. Elle gardait les yeux ouverts et attendait que le sommeil lui tombe dessus. Si elle les fermait, elle revivrait toute la scène et elle n’y tenait pas. Elle écoutait la respiration irrégulière de Gary. Ils restèrent un long moment à s’épier, puis Hortense sentit un long bras se poser sur elle et entendit Gary lui dire :

— T’en fais pas. Je suis là.

Elle ferma les yeux et s’endormit aussitôt.


Le lendemain, Shirley vint les voir. Elle poussa un cri en voyant le visage tuméfié d’Hortense.

— C’est impressionnant… Tu devrais aller porte plainte.

— Ça ne servira à rien. Il faut leur faire peur.

— Raconte-moi tout, dit Shirley en prenant la main d’Hortense.

C’est la première fois que j’ai un geste de tendresse envers elle, se dit-elle.

— J’ai pas donné ton nom, Shirley. J’ai inventé un nom pour toi et pour Gary, mais j’ai donné le nom de ton patron : Zachary Gorjiack… et ça l’a calmé ! En tout cas, suffisamment pour qu’il sorte de la salle de bains et aille en parler aux autres nains.

— Tu es sûre que tu n’as pas fait allusion à Gary ? s’enquit Shirley.

Elle pensait à l’homme en noir. Elle se demandait s’il avait joué un rôle dans l’agression d’Hortense. Si ce n’était pas un moyen déguisé pour approcher Gary. Elle tremblait toujours pour son fils.

— Sûre de sûre. J’ai juste prononcé le nom de Zachary Gorjiack… et c’est tout. Ah, si ! J’ai raconté l’accident arrivé à sa fille, Nicole…

— Bon, réfléchit Shirley. Je vais en parler à Zachary. À mon avis, ils ne bougeront plus une oreille après… En attendant, fais attention. Tu comptes retourner dans ton école ?

— Je vais pas lui laisser le champ libre, en plus, à cette pétasse ! J’y retourne cet après-midi… Et on va s’expliquer !

— Et tu vas habiter où, en attendant ?

Hortense se tourna vers Gary.

— Avec moi, dit Gary, mais il faut qu’elle se trouve un autre appart…

— Tu veux pas qu’elle reste ici ? C’est très grand.

— J’ai besoin d’être seul, m’man.

— Gary…, insista Shirley. C’est pas le moment d’être égoïste !

— C’est pas ça ! C’est juste que j’ai plein de choses à décider dans ma tête et il faut que je sois seul.

Hortense ne disait rien. Elle semblait lui donner raison. C’est étonnant la complicité qui existe entre ces deux-là, se dit Shirley.

— Ou alors, je lui laisse l’appart et je vais habiter ailleurs… Ça m’est égal.

— C’est hors de question, dit Hortense. Je vais me trouver un appart. Tu me laisses juste le temps de me retourner…

— D’accord.

— Merci, dit Hortense. T’es vraiment sympa. Et toi aussi, Shirley.

Shirley ne pouvait s’empêcher d’être admirative devant cette fille qui tenait tête à cinq truands, s’échappait par une fenêtre en pleine nuit, se retrouvait le visage et les seins lacérés, et ne se plaignait pas. Je l’ai peut-être mal jugée…

— Ah ! Une dernière chose, Shirley, ajouta Hortense. Il est hors de question, tu m’entends bien, hors de question d’en parler à ma mère…

— Mais pourquoi ? s’étrangla Shirley. Il faut qu’elle sache…

— Non, la coupa Hortense. Elle ne vivra plus si elle sait. Elle se fera du souci pour tout, elle ne dormira plus, elle tremblera comme une feuille et, accessoirement, elle me cassera les pieds… Et je suis polie !

— À une condition, alors…, concéda Shirley. Tu me dis tout à moi. Mais absolument tout ! Promis ?

— Promis, répondit Hortense.

Gary avait vu juste : Agathe n’était pas à l’école. Hortense provoqua un attroupement, questions et exclamations horrifiées fusèrent. Elle dut répondre à chaque élève qui la dévisageait et prenait un air dégoûté ou compatissant. On lui demanda de soulever ses lunettes pour constater l’étendue de ses blessures. Elle refusa en décrétant qu’elle n’était pas un phénomène de foire, que l’incident était clos.

Elle alla placarder une petite annonce sur le tableau d’annonces de l’école.

Elle précisa qu’elle cherchait une colocataire qui ne fumait ni ne buvait et si possible vierge, pensa-t-elle en punaisant l’annonce.

Quand elle rentra chez Gary, il était au piano. Elle traversa l’entrée sur la pointe des pieds, et alla jusqu’à sa chambre. C’était un morceau qu’elle connaissait, joué par Bill Evans, Time Remembered. Elle s’allongea sur le lit, ôta ses chaussures. La mélodie était si triste qu’elle ne fut pas étonnée de sentir des larmes sur ses joues. Je ne suis pas en acier trempé, je suis une personne avec des émotions, des sentiments, se dit-elle avec le sérieux étonné de ceux qui se sont toujours crus invincibles et perçoivent soudain une faille dans l’armure. Je me laisse dix minutes de répit et je reprends les armes. Elle était toujours d’accord avec elle-même pour affirmer que les émotions nuisaient gravement à la santé.


Une semaine passa avant qu’elle reçoive un appel d’une fille qui cherchait une colocataire. Elle s’appelait Li May, était chinoise de Hong Kong et semblait très à cheval sur les principes : elle avait renvoyé sa dernière partenaire parce qu’elle avait fumé une cigarette au balcon de sa chambre. L’appartement était bien situé, juste derrière Piccadilly Circus. Le loyer raisonnable, l’étage élevé. Hortense accepta.

Elle invita Gary au restaurant. Il étudia le menu avec le sérieux d’un comptable devant un bilan de fin d’année. Hésita entre un melba de coquilles Saint-Jacques et un perdreau aux légumes de saison relevé aux épices. Opta pour le perdreau et attendit son plat, silencieux, derrière sa mèche de cheveux noirs. Dégusta chaque bouchée comme s’il mangeait un bout d’hostie.

— J’aimais bien notre vie commune. Tu vas me manquer, soupira Hortense au dessert.

Il ne répondit pas.

— Tu pourrais être poli et dire « toi aussi, tu vas me manquer », fit-elle remarquer.

— J’ai besoin d’être seul…

— Je sais, je sais…

— On peut pas faire attention à DEUX personnes : soi et l’autre. C’est déjà tellement de boulot de savoir ce qu’on veut soi…

— Oh ! Gary ! soupira-t-elle.

— T’en es le meilleur exemple, Hortense.

Elle leva les yeux au ciel et changea brusquement de sujet :

— T’as remarqué que j’avais ôté mes lunettes noires ? Je me suis maquillée à la truelle pour dissimuler mes bleus !

— Je remarque tout de toi… Toujours ! dit-il d’une voix égale.

Elle se troubla et baissa les yeux devant son regard appuyé. Elle joua avec sa fourchette, traçant des lignes parallèles sur la nappe.

— Et Agathe ? t’as eu des nouvelles ?

— Je t’ai pas dit ? Elle a quitté l’école ! En pleine année ! C’est un prof qui nous l’a annoncé en début de cours : « Agathe Nathier nous a quittés. Pour des raisons de santé. Elle est retournée à Paris. »

Il ferma les yeux pour déguster la dernière bouchée de sa pomme confite au miel accompagnée d’un sorbet au Calvados.

— J’ai appelé chez elle et sa mère m’a répondu qu’elle était malade, qu’ils ne savaient pas ce qu’elle avait… J’ai dit que je voulais lui parler, elle m’a demandé mon nom, est allée voir si sa fille était réveillée – il paraît qu’elle dort tout le temps. Quand elle est revenue, elle m’a dit qu’Agathe ne pouvait pas me parler. Trop fatiguée. Tu parles, morte de trouille, plutôt ! Je ne perds pas espoir. Un jour, j’irai l’attendre en bas de chez elle avec un parapluie ! Ça marque bien, un parapluie ?

— Moins bien qu’une ceinture !

— Ah… Et l’acide sulfurique ?

— Parfait !

— Et ça se trouve où ?

— Aucune idée !

— Tu finis pas ton dessert ? T’aimes pas ? C’est pas bon ?

— Mais si ! Je savoure… C’est délicieux, Hortense. Je te remercie.

— Tu as l’air ailleurs…

— Je pensais à ma mère et à ce Zachary.

Hortense n’en avait plus reparlé avec Shirley, mais cette dernière lui avait assuré que Zachary Gorjiack avait fait le nécessaire. Si ça se trouve, ils gisent tous les cinq, lestés de parpaings, au fond de la Tamise. Cinq nains basanés en chemise noire et pieds plombés. Si ça se trouve aussi, juste avant d’être envoyés dans les bas-fonds, ils ont eu le temps de demander à Zachary pour quelle raison ils étaient si durement traités et j’espère bien qu’il leur a mentionné mon nom.

Elle sortit une liasse de billets et entonna un « ta-ta-ta » triomphant en la posant sur la note que venait d’apporter le garçon.

— Première fois que j’invite un garçon à dîner ! Oh, mon Dieu ! Je suis sur la mauvaise pente !

Ils rentrèrent, bras dessus, bras dessous, en parlant de la biographie de Glenn Gould que Gary venait d’acheter. Ils traversèrent le parc. Gary chercha des yeux un écureuil ou deux, mais ils devaient dormir. La nuit était belle, le ciel troué d’étoiles. S’il me demande si je connais le nom des étoiles, ce n’est pas un mec pour moi, pensa Hortense. Je hais les gens qui veulent vous apprendre le nom des étoiles, des capitales, des monnaies étrangères, des sommets enneigés, tout ce savoir de bazar qu’on trouve au dos des paquets de corn-flakes.

— Il y a des gens qui sont allergiques à Glenn Gould, expliquait Gary. Des gens qui disent qu’il joue tout le temps pareil…, et puis il y en a d’autres qui sont fous de lui et vénèrent jusqu’à sa chaise déglinguée.

— C’est pas bon de vénérer… Chaque humain a ses failles.

— C’est son père qui lui avait bricolé cette chaise en 1953. Il ne s’en est jamais séparé, même lorsqu’elle tombait en morceaux. C’était comme un doudou, pour lui…

Il avait prononcé ces derniers mots d’une voix mal assurée. Il attrapa son regard et lui demanda brusquement :

— Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Je ne sais pas. Tu m’as paru troublé tout à coup…

— Moi ? Et pourquoi ?

Hortense n’aurait pas pu dire pourquoi. Ils continuèrent à avancer en silence. Je le connais depuis combien de temps, se demanda Hortense, huit ans, neuf ans ? On a grandi ensemble et pourtant, je ne le considère pas comme mon frère. Ce serait plus pratique, je n’aurais pas peur qu’il tombe amoureux, vraiment amoureux, d’une autre. C’est que j’ai tant à faire avant de m’abandonner.

— Tu connais le nom des étoiles ? demanda Gary, levant le nez vers le ciel.

Hortense s’arrêta net et se boucha les oreilles.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il, inquiet.

Il l’auscultait des yeux.

— Non. Ça va. Ce n’est pas grave, dit-elle.

Il y avait tant d’inquiétude dans ses yeux, tant de tendresse dans sa voix qu’elle s’en trouva désarçonnée. Il était temps qu’elle déménage. Elle était en train de devenir terriblement sentimentale.


Des échos de conversations, des éclats de voix surexcitées partaient de plusieurs petits salons adjacents et Joséphine marqua un temps d’arrêt à l’entrée du restaurant. Le décor ressemblait à l’antre des Mille et Une Nuits : canapés profonds, coussins joufflus, statues de femmes aux seins nus, plantes vertes en virgule, orchidées sauvages d’un blanc de velours neigeux, tapis chamarrés, fauteuils aux jambes ouvertes, enchevêtrement de meubles biscornus. Les serveuses semblaient sortir d’un catalogue de mannequins, louées à l’heure pour faire de la figuration, et si elles portaient un menu, un bloc ou un crayon, c’était, à n’en pas douter, des accessoires de mode. Longilignes, indifférentes, elles lâchaient leur sourire comme on tend une carte de visite, frôlaient Joséphine de leurs hanches menues, l’air de dire : « Que faites-vous là, femme de peu d’éclat ? »

Joséphine avait le trac. Iris avait repoussé plusieurs fois la date de leur déjeuner. Chaque fois qu’Iris s’était décommandée, prétextant une épilation au caramel, une séance chez le coiffeur, un détartrage de dents, Joséphine s’était sentie rabaissée. Tout le plaisir qu’elle avait ressenti la première fois qu’Iris l’avait appelée avait disparu. Elle n’éprouvait plus qu’une sourde angoisse à l’idée de revoir sa sœur.

— J’ai rendez-vous avec madame Dupin, bredouilla Joséphine à la fille qui plaçait les gens à l’entrée.

— Suivez-moi, dit la créature de rêve en allongeant ses jambes de rêve. Vous êtes la première…

Joséphine lui emboîta le pas, faisant attention à ne rien renverser sur son passage. Elle suivait la course de la minijupe à travers les tables et se sentait lourde, maladroite. Elle avait passé deux heures à interroger sa penderie, égarée au milieu de cintres hostiles, avait sorti sa plus belle tenue, mais se fit la réflexion qu’elle aurait mieux fait d’enfiler un vieux jean.

— Vous ne donnez pas votre manteau au vestiaire ? demanda la créature, étonnée, comme si Joséphine venait de commettre une faute de protocole.

— C’est que…

— Je vous l’envoie, conclut la fille en détournant son regard, pressée de passer à une actualité plus brillante.

Un acteur de cinéma venait de faire son entrée. Elle ne comptait pas s’attarder sur un cas social.

Joséphine se laissa tomber sur un petit fauteuil crapaud rouge si bas qu’elle faillit verser. Elle se rattrapa à la table ronde, la nappe glissa, menaçant d’entraîner dans sa chute assiettes, verres et couverts. Elle reprit contenance et tendit son manteau à la fille du vestiaire, qui avait suivi sa chute, impassible. Elle souffla, paniquée. Elle était en sueur. Elle ne bougerait plus, même pour aller aux toilettes. C’était trop risqué. Elle attendrait sagement à sa place qu’Iris fasse son entrée. Ses sens étaient si tendus que le moindre regard accroché, la moindre intonation moqueuse, pouvait la blesser.

Elle demeura assise, priant que les gens l’oublient. Les couples, autour d’elle, buvaient du champagne et éclataient de rire. Tout chez eux était grâce et légèreté. Où donc avaient-ils appris à être si à l’aise ? Et pourtant, se dit Joséphine, ce n’est pas aussi simple, derrière ces belles façades se cachent des mensonges, des indélicatesses, des félonies, des secrets. Certains, qui se sourient, tiennent la dague prête dans leur manche. Mais ils possèdent cette science dont j’ignore tout : celle des apparences.

Elle ramena les pieds sous la table – elle n’aurait pas dû choisir ces chaussures –, cacha ses mains dans la serviette blanche – ses ongles pleuraient pour une manucure – et attendit Iris. Elle ne pourrait pas la manquer. Leur table était le point de mire du restaurant.

Ainsi, elle allait revoir sa sœur…

Elle vivait, depuis quelque temps, parmi des bourrasques de pensées. Iris. Philippe. Iris, Philippe. Philippe… Il s’exhalait de son prénom une félicité tranquille, un plaisir trouble qu’elle savourait comme un bonbon pour le recracher aussitôt au bord de l’écœurement. Impossible, sifflait la bourrasque dans sa tête, oublie-le, oublie-le. Bien sûr qu’il faut que je l’oublie. Et je l’oublierai. Ce ne devrait pas être si dur. On ne lie pas un lien d’amour en dix minutes et demie debout contre la barre d’un four. C’est ridicule. Désuet. Affligeant. C’était une sorte de jeu où elle s’entraînait à dire des choses qu’elle ne pensait pas pour s’en convaincre. Cela marchait un moment, elle relevait la tête, souriait, trouvait une paire de chaussures jolie dans une vitrine, chantonnait l’air d’un film, puis la tempête se levait à nouveau, sifflant toujours le même mot : Philippe, Philippe. Elle s’accrochait à ce mot. Le reprenait, têtue, attendrie, Philippe, Philippe. Que fait-il ? Que pense-t-il ? Qu’éprouve-t-il ? Elle tournait comme une chèvre attachée à un piquet autour de ces points d’interrogation. Ajoutait d’autres piquets : il me déteste ? il ne veut plus jamais me voir ? il m’a oubliée ? Avec Iris ? Ce n’était plus une pensée, c’était une ritournelle, un refrain à l’étourdir pour de bon.

C’est alors qu’Iris fit son entrée.

Joséphine assista, émerveillée, à l’arrivée de sa sœur. La tempête se tut, une petite voix s’éleva : « Qu’elle est belle ! Dieu qu’elle est belle ! »

Elle entra sans hâte, d’un pas nonchalant, fendant l’air comme si elle avançait en territoire conquis. Long manteau en cachemire beige, hautes bottes en daim, long gilet aubergine qui faisait office de robe, large ceinture tombant sur les hanches. Des colliers, des bracelets, de longs cheveux noirs épais, des yeux bleus qui découpent l’espace de leurs arêtes glacées. Elle tendit son manteau à la fille du vestiaire qui l’enveloppa d’un regard flatteur, balaya les tables voisines d’un sourire absent, puis, après avoir ramassé tous les regards en une gerbe d’offrandes, s’achemina jusqu’à la table où gisait, effondrée, Joséphine.

Sûre d’elle et s’amusant de voir sa sœur assise si bas, elle lui lança un regard radieux.

— Je t’ai fait attendre ? demanda-t-elle, faisant mine de s’apercevoir qu’elle avait vingt minutes de retard.

— Oh ! Non ! C’est moi qui étais en avance !

Iris sourit encore, immensément, mystérieusement, magnanimement. Elle étendit son sourire comme on déroule une étoffe des comptoirs de Chine. Se retourna vers les tables voisines pour s’assurer qu’on l’avait bien vue, qu’on avait bien identifié la femme qu’elle était et la femme avec qui elle allait déjeuner, agita la main, fit un sourire à l’un, un signe à une autre. Joséphine la voyait tel un portrait : une femme séduisante, élégante, aux traits réguliers, aux yeux lourds de beauté, avec, dans la ligne du cou et des épaules, quelque chose de fier, d’obstiné, de cruel même, et puis l’instant d’après, quand cette même femme posait les yeux sur elle, elle la découvrait attentive, émue, presque tendre. Les yeux levés vers Iris, elle regardait sur le visage de sa sœur passer toutes les nuances de l’affection.

— Je suis si heureuse de te voir, dit Iris, s’asseyant délicatement sur le même siège bas, posant son sac sans qu’il se renverse. Si tu savais…

Elle lui avait pris la main et la serrait. Puis elle se rapprocha et déposa un baiser sur la joue de Joséphine.

— Moi aussi, murmura Joséphine d’une voix étouffée par l’émotion.

— Tu m’en veux pas de ces rendez-vous remis ? J’avais tellement à faire ! Tu as vu ? J’ai les cheveux longs, maintenant. Des extensions. C’est beau, non ?

Elle l’emprisonnait dans son regard bleu profond.

— Je suis désolée. Je me suis conduite de manière inqualifiable à la clinique. Ce sont ces médicaments qu’on me donnait qui me rendaient misérable…

Elle soupira, releva sa masse de cheveux noirs. La dernière fois que je l’ai vue, il y a trois mois, elle avait les cheveux courts, très courts. Et le visage pointu comme une lame de couteau.

— Je détestais tout le monde. J’étais odieuse. Ce jour-là, je t’ai détestée, toi aussi. J’ai dû te dire des choses horribles… Mais tu sais, je me conduisais ainsi avec tout le monde. J’ai beaucoup à me faire pardonner.

Sa bouche dessinait une moue horrifiée, ses sourcils se haussaient en deux traits parallèles et droits, soulignant l’horreur que lui inspirait sa conduite, et ses yeux d’un bleu tremblotant se fondaient dans ceux de Joséphine pour lui soutirer un pardon.

— Je t’en prie, n’en parlons plus, murmura Joséphine, embarrassée.

— Je tiens absolument à m’excuser, insista Iris en reculant dans son siège.

Elle la considérait avec une ingénuité grave comme si son sort dépendait de la mansuétude de Joséphine et guettait un geste de sa sœur qui signifierait qu’elle avait pardonné.

Joséphine tendit les bras vers Iris, se souleva et la serra contre elle. Elle devait avoir l’air grotesque dans cette position, les fesses en arrière, en équilibre sur ses jambes fléchies, mais l’émotion la portait et elle étreignit Iris, cherchant un repos, une absolution dans l’étau de leurs bras enlacés.

— On oublie tout ? On tourne la page ? On ne parle plus jamais du passé ? suggéra Iris. Cric et Croc, à nouveau ? Cric et Croc pour toujours ?

Joséphine opina.

— Alors dis-moi ce que tu deviens, ordonna Iris en prenant le menu que lui tendait une créature devenue soudain transparente face à elle.

— Non ! Toi d’abord, insista Joséphine. Moi, je n’ai rien de très nouveau à t’apprendre. J’ai repris mon HDR, Hortense est à Londres, Zoé…

— Je sais tout ça par Philippe, l’interrompit Iris en lançant à la serveuse :

— Je prendrai comme d’habitude.

— Moi aussi, comme ma sœur, s’empressa de dire Joséphine qui paniquait à l’idée de devoir lire le menu et choisir un plat. Comment vas-tu ?

— Ça va, ça va. Je reprends goût tout doucement à la vie. J’ai compris beaucoup de choses quand j’étais à la clinique et je vais essayer de les mettre en pratique. J’ai été stupide, légère, incroyablement superficielle et égoïste. Je n’ai pensé qu’à moi, j’ai été emportée par un tourbillon de vanité. J’ai tout détruit, je ne suis pas fière, tu sais. J’ai même honte. J’ai été une épouse infecte, une mère infecte, une sœur infecte…

Elle continua à battre sa coulpe. À énumérer ses manquements, ses trahisons, ses rêves de fausse gloire. On déposa une salade de haricots verts sur la table, puis un blanc de poulet. Iris grignota quelques haricots et déchira le blanc. Joséphine n’osait pas manger de peur de paraître grossière, insensible au flot de confidences qui s’échappait de la bouche de sa sœur. Chaque fois qu’elle était en compagnie d’Iris, elle reprenait sa place de servante. Elle ramassa la serviette qu’Iris avait fait tomber, lui servit un verre de vin rouge puis un peu de Badoit, rompit un minuscule morceau de pain, mais surtout, surtout elle l’écouta parler en disant « oui, mais oui, tu as raison, oh, non ! oh, non ! tu n’es pas comme ça au fond ». Iris récoltait les compliments et les ponctuait d’un « tu es gentille, Jo » que cette dernière recevait avec reconnaissance. Elles n’étaient plus fâchées.

Elles évoquèrent leur mère, sa vie rendue difficile par le départ de Marcel, ses difficultés financières.

— Tu sais, soupira Iris, quand on a été habitué au luxe, c’est dur de s’en défaire. Si tu compares la vie de notre mère à celle de millions de gens, elle n’est pas à plaindre, bien sûr, mais pour elle, à son âge, c’est difficile…

Elle eut un sourire compatissant puis enchaîna :

— Moi aussi, j’ai failli perdre mon mari et je sais ce qu’elle éprouve…

Joséphine se redressa, le souffle coupé. Elle attendit qu’Iris poursuive son récit, mais celle-ci fit une pause et demanda :

— On peut parler de Philippe, ça ne te gêne pas ?

Joséphine bafouilla :

— Oh, non ! Pourquoi ?

— Parce que tu ne me croiras jamais, mais j’ai été jalouse de toi ! Oui, oui… J’ai cru à un moment qu’il était amoureux de toi. Tu vois à quel point les médicaments ont pu m’abrutir ! Il parlait tout le temps de toi, c’est normal, il te voyait beaucoup à cause de Zoé et d’Alexandre, mais moi, j’ai tout mélangé et j’en ai fait un drame… C’est ballot, non ?

Joséphine sentit le sang monter dans ses oreilles et battre comme sur une enclume. Faire un boucan de fou. Taper partout. Elle n’entendait plus qu’un mot sur deux. Elle était obligée de tendre l’oreille, d’allonger le cou jusqu’à la bouche d’Iris pour saisir les mots, le sens des mots.

— J’étais folle. Folle à lier ! Mais lors de son dernier passage à Paris…

Elle marqua un temps de suspens comme pour annoncer une grande nouvelle. Ses lèvres s’arrondirent en une moue gourmande, la nouvelle promettait d’être succulente. Elle la gardait en bouche avant de l’articuler.

— Il était à Paris ? articula Joséphine d’une voix blanche.

— Oui, et on s’est revus. Et tout a été comme autrefois. Je suis si heureuse, Jo, si heureuse !

Elle battit des mains pour applaudir l’immensité de sa joie. Se reprit, superstitieuse :

— J’avance tout doucement, je ne veux pas le brusquer, j’ai beaucoup à me faire pardonner, mais je crois que nous sommes sur la bonne voie. C’est l’avantage d’être un vieux couple… On se comprend à demi-mots, on se pardonne d’un regard, on s’étreint et tout est dit.

— Il va bien ? parvint à articuler Joséphine qui avait reçu les mots « vieux couple », « étreint » comme des bouts de ferraille qui restaient coincés au fond de sa gorge.

— Oui et non, je me fais du souci pour lui…

— Du souci, murmura Joséphine, mais pourquoi ?

— Je te le dis, mais tu n’en parles à personne, promis ?

Iris prit un air de conspiratrice inquiète. Préleva un haricot qu’elle grignota, pensive, ramassant ses pensées pour ne pas dire n’importe quoi.

— La dernière fois qu’il est venu à Paris, et qu’on s’est… comment te dire ça, qu’on s’est réconciliés, enfin tu vois…

Elle eut un petit sourire gêné, rougit légèrement.

— J’ai aperçu une vilaine tache à l’aine. À l’intérieur de sa cuisse gauche, tout en haut…

Elle écarta les jambes, pointa son doigt sur l’intérieur de sa cuisse. Joséphine regarda ce doigt qui signalait l’intimité retrouvée entre mari et femme, entre amant et amante. Ce doigt la rappelait à l’ordre, disait tu n’es qu’une intruse, qu’est-ce que tu crois ?

— Je lui ai dit d’aller voir un dermato, j’ai insisté mais il n’a pas voulu m’écouter. Il prétend qu’il l’a toujours eue, qu’il s’est déjà fait examiner et que ce n’est rien…

Joséphine n’entendait plus. Elle luttait pour rester droite, muette, alors qu’elle avait envie de se tordre et de hurler. Ils avaient dormi ensemble. Philippe et Iris, dans les bras l’un de l’autre. Sa bouche sur sa bouche, sa bouche dans sa bouche, leurs corps emmêlés, les draps défaits, les mots qu’on murmure, étourdis de plaisir, les lourds cheveux noirs répandus sur l’oreiller, Iris qui gémit, Philippe qui… Les images défilaient. Elle porta la main à sa bouche pour arrêter sa plainte.

— Ça va pas, Jo ?

— Non. C’est juste que tu parles d’une manière si…

— Si quoi, Jo ?

— Comme s’il avait vraiment…

— Mais non ! Je me fais du souci, c’est tout. Si ça se trouve, c’est lui qui a raison et il n’a rien du tout ! Je n’aurais jamais dû te raconter ça, j’avais oublié à quel point tu étais sensible ! Ma petite chérie…

Il ne faut surtout pas qu’elle se mette à pleurer, s’énerva Iris. Tous mes effets seraient ruinés ! Il m’a fallu trois tentatives pour avoir la bonne table, insister, supplier, faire une longue enquête pour être sûre que Bérengère et Nadia seraient là, aujourd’hui, juste derrière cette plante verte, l’oreille tendue, les sens aiguisés afin de ne rien perdre de notre conversation, et de pouvoir la rapporter comme un tam-tam de brousse affolé. Des jours d’efforts méticuleux pour tout ordonner et elle va saboter mon plan en pleurant !

Elle déplaça son fauteuil, prit sa sœur dans ses bras et la berça.

— Là… Là…, chuchota-t-elle. Doucement, Jo, doucement. Je me fais sûrement du souci pour rien…

Ainsi j’avais raison, il y a quelque chose entre eux. Un sentiment naissant, un trouble, une attirance. Rien de charnel sinon elle ne serait pas venue à ce déjeuner. Elle est trop honnête, elle ne sait pas mentir, pas tricher. Elle n’aurait pas pu soutenir mon regard. Mais elle est amoureuse, j’en suis sûre. Je tiens ma preuve. Mais lui ? L’aime-t-il ? Elle a du charme, c’est incontestable. Elle est même devenue jolie. Elle a appris à s’habiller, à se coiffer, à se maquiller. Elle a maigri. Elle a un petit air suranné attachant. Il va falloir que je me méfie. Ma petite sœur, si malhabile, si godiche ! Il ne faudrait jamais qu’elles grandissent, les petites sœurs.

Joséphine se reprit, se dégagea de l’étreinte d’Iris et s’excusa :

— Je suis désolée… Excuse-moi.

Elle ne savait plus quoi dire. Excuse-moi d’être tombée amoureuse de ton mari. Excuse-moi de l’avoir embrassé. Excuse-moi d’avoir toujours de pauvres rêves de midinette. La midinette en moi est une mauvaise herbe aux racines profondes.

— T’excuser ? Mais de quoi, ma chérie ?

— Oh, Iris !…, commença Joséphine en se tordant les mains.

Elle allait tout lui raconter.

— Iris, dit-elle en prenant une grande aspiration… Il faut que je te dise…

— Joséphine ! Je croyais qu’on avait tourné la page ?

— Oui mais…

Les deux sœurs s’attardèrent dans le regard l’une de l’autre, l’une prête à déposer son secret, l’autre répugnant à le recevoir, chacune avertie du danger tapi sous les mots. Une lourde porte se fermerait. Une porte blindée. Elles attendaient, hésitantes, un signal qui rendrait la confidence possible ou impossible, utile ou superflue. Si je lui parle, se disait Joséphine, je ne la vois plus. Je le choisis, lui. Lui, qui est retourné avec elle… Si je parle, je les perds tous les deux. Je perds un amour, un ami, je perds ma sœur, je perds ma famille, je perds mes souvenirs, je perds mon enfance, je perds même le souvenir du baiser contre la barre du four.

Iris suivait l’hésitation dans les yeux de Joséphine. Si elle me livre son secret, je suis obligée de paraître offensée, de la traiter en ennemie, de l’éloigner. C’est la rupture. On se sépare. Je lui laisse le champ libre. Elle est libre de le revoir. Il ne faut pas qu’elle parle, il ne le faut pas !

Elle rompit brusquement le silence :

— Je vais te faire une confidence, Jo : je suis si heureuse d’être revenue dans la vie que rien, tu m’entends bien, rien ne pourra gâcher mon plaisir. Alors tournons la page, veux-tu, mais tournons-la vraiment…

Oui, se dit Joséphine. Que faire d’autre ? Que s’était-il passé d’autre ? Des pressions de la main, des yeux qui se mélangent, une voix qui se casse, un sourire qui prolonge celui de l’autre, un bout de peau qu’on caresse sous la manche d’un manteau. Piteux indices d’une passion évaporée.

— Et toi, tu as repris ta thèse ? Quel sujet as-tu choisi pour ton HDR ? Je veux tout savoir… C’est vrai, je parle, je parle et toi, tu ne dis rien ! Ça va changer, tout ça Jo, ça va changer. Parce que j’ai pris des résolutions, tu sais, dont celle de m’intéresser vraiment aux autres, de sortir de mon nombril… Dis, tu trouves que j’ai vieilli ?

Joséphine n’entendait plus. Elle regardait son amour s’enfuir à tire-d’aile entre les seins des statues et les palmiers en éventail. Elle eut un sourire de vaincue. Elle ne parlerait pas. Elle ne reverrait plus Philippe.

Elle ne goûterait plus jamais au baiser à l’armagnac.

Et d’ailleurs n’en avait-elle pas fait la promesse aux étoiles ?


Joséphine décida de marcher. Remonta la rue Saint-Honoré, soupira de bonheur devant la beauté parfaite de la place Vendôme, parcourut la rue de Rivoli et ses arcades, longea les quais de la Seine, tourna le dos aux chars ailés du pont Alexandre-III pour gagner le Trocadéro.

Elle avait besoin de reprendre consistance. La présence d’Iris l’avait suffoquée. Comme si sa sœur avait absorbé tout l’air du restaurant. Face à Iris, elle s’asphyxiait. « Assez ! gronda-t-elle en frappant du pied le coin d’un pavé. Je me compare à elle et je m’anéantis. Je m’aventure sur son terrain, celui de la beauté, de l’aisance, du dernier potin parisien, du manteau élégant, de l’extension du cheveu, de l’anéantissement de la ride et je ne peux pas lutter. Mais si je l’attirais de mon côté, si je lui parlais de l’intime, de l’invisible, du regard posé sur l’autre, de l’amour qu’on verse, des émotions qui submergent, de la vanité des apparences, de la force qu’il faut déployer pour savoir qui on est, peut-être alors arriverais-je à me grandir un peu au lieu de me ratatiner comme une chaussette. »

Elle regarda le ciel, aperçut le dessin d’un œil dans le pli d’un nuage. Lui trouva une certaine ressemblance avec le regard de Philippe. « Tu m’as vite oubliée », lança-t-elle au nuage qui se décomposa et se recomposa, effaçant l’œil. « L’amour, un peu de miel qu’on cueille sur des ronces », chantaient les troubadours à la cour d’Aliénor. Je bouffe les ronces maintenant. À pleines dents. C’est de ma faute : je l’ai renvoyé et il est retourné, docile, vers Iris. Il n’aura pas attendu longtemps. La colère la submergea. Elle reprit espoir : elle se rebellait !

Elle traversa le parc en se voûtant d’instinct. Elle ne pouvait s’en empêcher. Madame Berthier avait été retrouvée un peu plus loin…

Elle poussa la porte de l’immeuble et entendit des cris dans la loge d’Iphigénie.

— C’est un scandale, hurlait une voix d’homme. C’est vous la responsable ! C’est infect ! Vous devez nettoyer ce local tous les jours ! Il y a des cannettes de bière, des bouteilles vides, des Kleenex par terre ! On trébuche dans les immondices !

L’homme sortit de la loge en vociférant. Joséphine reconnut le fils Pinarelli. Iphigénie, derrière la porte vitrée tendue d’un rideau, était livide. La pancarte affichant ses heures de présence se balançait au bout de la chaîne. Il revint vers elle, leva le bras pour la frapper, elle tourna le loquet. Joséphine se précipita vers lui et lui attrapa le bras. L’homme se dégagea et l’envoya à terre avec une force étonnante. La tête de Joséphine heurta violemment le mur.

— Mais vous êtes fou ! cria-t-elle, bouleversée.

— Je vous interdis de prendre sa défense ! Elle est payée pour ça ! Elle doit nettoyer ! Connasse !

Un filet de salive coulait sur son menton qui tremblait, sa peau était marquée de plaques rouges et sa pomme d’Adam s’agitait comme un bouchon fou.

Il tourna les talons et remonta chez lui en avalant les marches.

— Ça va, madame Cortès ?

Joséphine tremblait et se frottait le front pour effacer la douleur. Iphigénie lui fit signe de la rejoindre dans la loge.

— Vous voulez boire quelque chose ? Vous avez l’air toute remuée…

Elle lui tendit un verre de Coca et la fit asseoir.

— Qu’est-ce que vous avez fait pour le mettre dans cet état ? demanda Joséphine, reprenant ses esprits.

— Je le nettoie, le local à poubelles. Je vous assure. Je fais de mon mieux. Mais sans arrêt, il y a des gens qui déposent des cochonneries que j’ose même pas vous dire ! Alors si j’oublie d’y aller un jour ou deux, c’est vite sale ! Mais l’immeuble est grand et je ne peux pas être partout…

— Vous savez qui fait ça ?

— Mais non ! Je dors la nuit, moi. Je suis fatiguée. C’est du boulot, cet immeuble. Et quand la journée est finie, j’ai les enfants à m’occuper !

Joséphine parcourut la loge du regard. Une table, quatre chaises, un canapé défraîchi, un vieux buffet, une télé, une kitchenette en Formica qui s’écaillait, un vieux lino jaune au sol et, au fond, séparée par un rideau bordeaux, une pièce sombre.

— C’est la chambre des enfants ? demanda Joséphine.

— Oui, et moi, je dors sur le canapé. C’est comme si je dormais dans le hall. J’entends la porte d’entrée qui claque toute la nuit quand les gens rentrent tard. Je fais des bonds dans mon lit…

— Faudrait donner un coup de peinture et acheter des meubles… C’est un peu triste.

— C’est pour ça que je me teins les cheveux dans toutes les couleurs ! dit Iphigénie en souriant. Ça fait du soleil dans la maison…

— Vous savez ce qu’on va faire, Iphigénie ? On va aller demain chez Ikea à l’heure de votre pause et on va tout acheter : des lits pour les enfants, une table, des chaises, des rideaux, des commodes, un canapé, un buffet, des tapis, une cuisine, des coussins… et après, on ira chez Bricorama, on choisira de belles peintures et on repeindra tout ! Vous n’aurez plus besoin de vous teindre les cheveux.

— Et avec quel argent, madame Cortès ? Vous voulez que je vous montre mes fiches de salaire ? Vous allez pleurer !

— C’est moi qui paierai.

— Je vous le dis tout de suite, c’est non !

— Et moi, je vous dis, c’est oui ! L’argent, on ne l’emporte pas dans la tombe. Moi, j’ai tout ce qu’il faut, vous, vous n’avez rien. Ça sert à ça, l’argent : à remplir les vides.

— Ah ben non, madame Cortès !

— Je m’en fiche, j’irai toute seule et je ferai livrer devant votre porte. Vous ne me connaissez pas, je suis têtue.

Les deux femmes s’affrontèrent en silence.

— Le seul truc bien, si vous venez avec moi, c’est que vous pourrez choisir, on n’a pas forcément les mêmes goûts.

Iphigénie avait croisé les bras sur sa poitrine et fronçait les sourcils. Ce jour-là sa chevelure avait une couleur mandarine qui virait au jaune par endroits. Sous la lumière du vieux lampadaire, on aurait dit que des flammèches s’échappaient de sa tête.

— C’est vrai que ce serait bien que les couleurs, vous les mettiez sur les murs, et pas sur la tête, dit Joséphine en faisant la moue.

Iphigénie passa la main dans ses cheveux.

— Je sais, je l’ai ratée cette fois-ci, ma couleur… mais c’est pas pratique, la douche est dans la cour, y a pas de lumière et je ne peux pas toujours respecter le temps de pause. Et puis, l’hiver, je fais vite parce que sinon, je m’enrhume !

— La douche est dans la cour ! s’exclama Joséphine.

— Ben oui… À côté du local à poubelles…

— C’est pas possible !

— Mais si, madame Cortès, mais si…

— Bon, décida Joséphine. On y va demain !

— N’insistez pas, madame Cortès !

Joséphine aperçut la petite Clara qui se tenait dans l’embrasure de la chambre. C’était une fillette étonnamment sérieuse dont les yeux tombaient, tristes et résignés. Son frère Léo l’avait rejointe ; chaque fois que Joséphine lui souriait, il se cachait derrière sa sœur.

— Je vous trouve un peu égoïste, Iphigénie. Il me semble que vos enfants aimeraient bien vivre dans un arc-en-ciel…

Iphigénie posa les yeux sur ses enfants et haussa les épaules.

— Ils sont habitués comme ça.

— Moi, j’aimerais bien qu’on repeigne la chambre en rose… et j’aurais une couette vert pomme, dit Clara en mâchonnant une mèche de cheveux.

— Oh, non ! Rose, c’est pour les filles, s’écria Léo. Moi je veux du zaune coin-coin et une couette rouge avec des vampires !

— Ils ne sont pas à l’école ? demanda Joséphine qui répugnait à crier victoire et préférait laisser le temps à Iphigénie de se rendre sans perdre la face.

— C’est mercredi. Le mercredi, y a pas école ! répondit Léo.

— Tu as raison. J’avais oublié !

— T’as la tête à l’envers, on dirait…

— Je l’avais, mais depuis que je suis avec vous, ça va beaucoup mieux, dit Joséphine en l’attirant sur ses genoux.

— Et puis, maman, on pourrait avoir des lits qui s’empilent ? continua Clara. Comme ça, moi, je pourrais dormir au premier étage et je croirais que je suis dans le ciel… Et un bureau aussi ?

— Et moi, un cheval à bascule ! T’es le Père Noël ? demanda Léo à Joséphine.

— Que tu es bête ! Je n’ai pas de barbe !

Il eut un rire-gazouillis qui lui rinça la gorge.

— Je crois bien que vous avez perdu, Iphigénie. Rendez-vous demain à midi. Vous avez intérêt à être à l’heure parce qu’on aura juste le temps de faire l’aller-retour…

Les deux enfants encerclèrent leur mère en criant leur joie.

— Dis oui, m’man, dis oui…

Iphigénie frappa la table de la main et demanda le silence :

— Alors, en échange, je vous fais le ménage. Deux heures par jour. C’est à prendre ou à laisser.

— Une heure suffira. On n’est que deux. Vous n’aurez pas beaucoup de travail et je vous paierai.

— C’est gratuit ou j’y vais pas chez Ikea !


Le lendemain, Joséphine attendait dans le hall à midi. Elles montèrent dans la voiture de Joséphine. Iphigénie tenait un cabas sur ses genoux et avait noué un foulard sur ses cheveux.

— Vous êtes musulmane, Iphigénie ?

— Non, mais je m’enrhume des oreilles. Après, j’ai des otites, les oreilles qui brûlent dedans et dehors…

— Comme moi. À la moindre émotion, elles s’enflamment…

Elles traversèrent le bois de Boulogne et prirent la direction de La Défense. Elles se garèrent devant Ikea. S’emparèrent d’un mètre en papier, d’un petit bloc et d’un crayon et pénétrèrent dans les dédales du magasin. Joséphine marquait, Iphigénie pestait. Joséphine remplissait le carnet de commandes, Iphigénie criait à la gabegie :

— Mais c’est trop, madame Cortès ! Beaucoup trop !

— Vous ne voulez pas m’appeler Joséphine, je vous appelle bien Iphigénie !

— Non, pour moi, vous êtes madame Cortès. Faut pas mélanger les torchons et les serviettes.

Chez Bricorama, elles choisirent une peinture jaune canari pour la chambre des enfants, rose framboise pour la pièce principale, bleu criard pour le coin cuisine. Joséphine aperçut Iphigénie qui contemplait des lattes de parquet, la bouche arrondie de plaisir. Elle commanda du parquet. Une douche. Du carrelage.

— Mais qui va poser tout ça ?

— On trouvera un carreleur et un plombier.

Joséphine donna l’adresse de la loge afin que tout soit livré. Elles regagnèrent la voiture et s’assirent en soufflant.

— Vous êtes complètement zinzin, madame Cortès ! Je peux vous dire que je vais le briquer votre appartement, vous pourrez manger par terre !

Joséphine lui sourit et déboîta en tournant son volant d’un doigt.

— Et puis vous conduisez drôlement bien !

— Merci, Iphigénie. Je me sens valorisée avec vous. Je devrais vous voir plus souvent !

— Oh non, madame Cortès ! Vous avez d’autres choses à faire…

Elle laissa tomber sa tête sur l’appui-tête et murmura, heureuse :

— C’est la première fois que quelqu’un est gentil avec moi. Je veux dire gentil sans arrière-pensée. Parce qu’il y en a eu des prétendus gentils, mais ils cherchaient tous à me piquer quelque chose… Tandis que vous…

Elle fit un bruit de pétard mouillé avec sa bouche pour exprimer sa surprise. Le foulard encadrait un visage de madone juvénile qui se maquille d’une toilette vite faite au coin de l’évier. Elle sentait le savon de Marseille qu’on frotte sous la douche froide et qu’on n’a pas le temps de bien rincer. Long nez fin, yeux noirs, teint mat, dents éclatantes, une ride profonde entre les sourcils qui prouvait, si Joséphine en doutait encore, qu’elle avait du caractère. Un corps un peu lourd, une poitrine de vamp italienne et partout, en surimpression, le sérieux enfantin de celle qui lutte pour boucler sa fin de mois et s’émerveille d’y parvenir.

— Le pire, ça a été mon mari… Enfin, je dis, mon mari, mais on n’a pas officialisé. Il tapait sur tout ce qui lui résistait. Moi, en premier. J’ai perdu deux dents avec lui. J’ai travaillé dur pour les remplacer. Il était en éruption tout le temps. Un jour, il a tabassé un flic qui lui demandait ses papiers. Six ans de prison ferme. J’étais enceinte de Léo. J’ai été bien contente qu’on l’envoie en prison. Il va sortir bientôt, il aura jamais l’idée de venir me chercher ici. Les beaux quartiers, ça l’intimide. Il dit que ça grouille de flics…

— Les enfants ne le réclament pas ?

Elle refit son petit bruit de trompette pétaradante qui, cette fois, marquait son mépris.

— Ils l’ont pas connu et c’est tant mieux. Quand ils me demandent où il est, ce qu’il fait, je dis explorateur, je dis le pôle Sud, le pôle Nord, la cordillère des Andes, j’invente des voyages avec des aigles, des ours et des pingouins. Le jour où ils le verront, si ce jour maudit arrive, il aura intérêt à porter un casque et une barbe !

Il s’était mis à pleuvoir et Joséphine actionna les essuie-glaces en essuyant la buée du revers de la main.

— Dites, madame Cortès, je voulais vous dire merci. Vraiment merci. Ça me touche terriblement ce que vous faites pour moi. Ça me pénètre.

Elle replaça une mèche de cheveux qui s’était échappée du foulard.

— Vous leur direz pas aux gens de l’immeuble que c’est vous qui avez payé pour tout ça, hein ?

— Non, mais de toute façon, vous n’avez pas à vous justifier !

— À la prochaine réunion des copropriétaires, vous n’avez qu’à lancer à la ronde que j’ai gagné au Loto. Ça les étonnera pas. Au Loto, y a que les pauvres qui gagnent, les riches, ils y ont pas droit !

Elles passèrent devant l’Intermarché où Joséphine faisait ses courses quand elle habitait Courbevoie. Iphigénie demanda si elles pouvaient s’arrêter : elle avait besoin de Canard W-C et d’un balai-brosse. Elles se présentèrent à la caisse avec deux Caddie pleins. La caissière leur demanda si elles avaient une carte de fidélité. Joséphine sortit la sienne et en profita pour payer les emplettes d’Iphigénie. Celle-ci vit rouge.

— Ah, non ! Ça suffit, madame Cortès ! On va plus être copines !

— Comme ça, je vais avoir encore plus de points !

— Je parie que vous les utilisez jamais vos points !

— Jamais, avoua Joséphine.

— La prochaine fois, je viendrai avec vous et vous les utiliserez ! Vous ferez des économies.

— Ah ! dit Joséphine, malicieuse. Il y aura donc une prochaine fois. Vous n’êtes pas complètement fâchée…

— Si. Je suis fâchée, mais je suis faible !

Elles repartirent en courant sous la pluie battante, veillant à ne rien renverser.

Joséphine déposa Iphigénie devant l’immeuble et alla garer sa voiture au parking en priant le ciel de ne pas faire de mauvaise rencontre. Depuis qu’elle avait été agressée, elle avait peur dans le parking.


Ginette était en train de préparer le café du matin quand on frappa à la porte. Elle hésita, se demandant si elle suspendait l’opération, resta un moment le coude en l’air et décida de faire passer le café avant le mystérieux visiteur. René serait de mauvaise humeur toute la journée si son café était mauvais. Il ne parlait pas avant d’en avoir bu deux bols et d’avoir avalé trois tartines de la baguette fraîche que le fils de la boulangère déposait sur le palier en allant à l’école. En échange, Ginette lui donnait une pièce.

— Tu sais, grondait René, combien elle coûtait la baguette quand on s’est installés ici en 1970 ? Un franc. Et aujourd’hui, un euro dix ! Plus la commission du petit, on doit manger le pain le plus cher du monde !

Les jours où le gamin n’avait pas école, elle enfilait un manteau sur sa chemise de nuit et descendait faire la queue à la boulangerie. René, c’était son homme. Son homme de chair et de convoitise. Elle l’avait rencontré à vingt ans ; elle était choriste de Patricia Carli, il montait et démontait la scène. Taillé en V majuscule, chauve comme une patinoire à poux, il parlait peu, mais ses yeux récitaient l’Iliade et l’Odyssée. Aussi prompt à gueuler qu’à sourire, doté de la sérénité des gens qui savent en naissant ce qu’ils veulent et qui ils sont, il l’avait attrapée un soir par la taille et ne l’avait plus lâchée. Trente ans d’hymen et elle tremblait encore quand il posait les mains sur elle. Que du bonheur, son René ! À l’horizontale, il travaillait la volupté, à la verticale, le respect. Tendre, prévenant, bourru, tout ce qu’elle aimait. Près de trente ans qu’ils habitaient le petit logis au-dessus de l’entrepôt que leur avait gracieusement attribué Marcel, le jour où il avait embauché René comme… « on verra votre titre plus tard ». C’était tout vu : ils n’en avaient plus jamais parlé, mais Marcel augmentait la paie en même temps que les responsabilités et le prix de la baguette. C’est là que les enfants avaient grandi : Johnny, Eddy, Sylvie. Une fois les enfants dégourdis, Marcel avait embauché Ginette à l’entrepôt. Responsable des entrées et des sorties de marchandise. Et les années s’étaient enchaînées sans que Ginette ait le temps de les compter.

On se remit à frapper à la porte.

— Un moment ! cria-t-elle en surveillant l’eau frémissante sur la poudre noire.

— Prends ton temps ! Ce n’est que moi ! répondit une voix qui était celle de Marcel.

Marcel ? Que faisait-il ici à l’aube ?

— T’as un problème ? T’as oublié les clés du bureau ?

— Faut que je te parle !

— J’arrive, répéta Ginette, j’en ai pour une minute.

Elle finit de verser l’eau, posa la bouilloire, prit un torchon, s’essuya les mains.

— Je te préviens, je suis encore en robe de chambre ! annonça-t-elle avant d’ouvrir.

— Je m’en fous ! Tu serais en string que j’y verrais que du feu !

Ginette ouvrit et Marcel entra, portant Junior sur le ventre.

— Pour de la visite, c’est de la visite ! Deux Grobz sur le paillasson ! s’exclama Ginette en faisant signe à Marcel d’entrer.

— Oh ! Ma pauvre Ginette ! grommela Marcel. C’est terrible ce qui nous arrive… Ça nous est tombé sur les bretelles ! On n’a rien vu venir !

— Si tu commençais par le début ? Je vais rien comprendre sinon !

Marcel s’assit, ôta Junior du porte-bébé, le cala sur ses genoux et prit un morceau de pain qu’il plaça dans la bouche de l’enfant.

— Allez, mon gars, fais-toi les dents pendant que je cause à Ginette…

— Ça lui fait quel âge à ce petit amour ?

— Il va sur son premier anniversaire !

— Dis donc, il fait beaucoup plus vieux ! Qu’est-ce qu’il est costaud ! Mais comment ça se fait que tu l’emmènes au travail ?

— Oh ! M’en parle pas ! M’en parle pas !

Il dodelinait de la tête, catastrophé. Il n’était pas rasé et sa veste affichait une tache de gras sur le revers.

— Si, parle-moi justement.

Il attaqua, le regard en berne :

— Tu te souviens dans quel état de bonheur j’étais la dernière fois qu’on a dîné chez vous avec Josiane ?

— Juste avant Noël ? Tu nous as saoulés. On n’en pouvait plus !

— J’exultais, j’enflais de joie, je pétais de bonheur ! Quand j’arrivais au bureau le matin, je demandais à René de me mordre l’oreille, juste pour voir si tout ça était vrai.

— Tu voulais installer un fauteuil de bébé dans ton bureau pour initier le gamin !

— C’était le bon temps, on était heureux. Maintenant…

— Maintenant, on vous voit plus. Vous êtes habillés en fantômes !

Il ouvrit les bras en signe d’impuissance. Ferma les yeux. Soupira. Le bébé bascula, il le rattrapa et, de ses deux mains fortes aux poils roux, se mit à le pétrir. Il enfonçait ses phalanges dans le petit ventre rond de Junior qui se laissait tripoter avec un rictus douloureux.

— Arrête, Marcel, ce n’est pas de la pâte à modeler, ton môme !

Marcel relâcha la pression. Junior respira d’aise et tendit la main à Ginette pour la remercier de son intervention.

— T’as vu ? s’exclama Ginette, abasourdie.

— Je sais, c’est un génie ! Mais, bientôt, il ne sera plus qu’un pauvre orphelin.

— C’est Josiane ? Elle est malade ?

— La pire des maladies : elle broie du noir. Et ça, ma pauvre belle, on n’y peut rien !

— Allons ! Allons ! le bouscula Ginette. C’est la déprime post-natale. Ça arrive à toutes les femmes ! On s’en remet.

— C’est pire ! Bien pire !

Il se pencha et chuchota :

— Il est où, René ?

— En train de s’habiller. Pourquoi ?

— Parce que… ce que je vais te dire est totalement secret. Il est hors de question que tu lui en parles.

— Cacher un truc à René ? s’offusqua Ginette. Je ne pourrais jamais ! Garde ton secret, je garde mon mari !

Marcel se rembrunit. Reprit Junior contre lui et se remit à le pétrir. Ginette arracha l’enfant des mains de son père.

— Donne-le-moi, tu vas finir par l’éviscérer !

Marcel s’effondra, les deux coudes sur la table.

— Je suis à bout ! J’en peux plus ! On était si heureux ! Si heureux !

Il s’agitait, se passait la main sur le crâne, se mordait le poing. Son poids faisait gémir la chaise. Ginette arpentait la pièce, Junior contre son épaule. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait plus tenu un bébé dans les bras et elle était émue. La tendresse qu’elle éprouvait pour Junior rejaillit sur Marcel, ce bon Marcel qui se mangeait les doigts et suait à grosses gouttes.

— Mais tu es malade, ma parole ! dit Ginette en le voyant cramoisi.

— Oh ! moi, c’est juste de l’angoisse, mais Josiane… Si tu la voyais ! Un voile blanc ! Une apparition ! Elle va finir par monter au ciel.

Il s’effondra sur lui-même et se laissa pleurer.

— J’en peux plus, j’ai les circuits en berne. J’erre dans l’appartement comme un vieux cerf auquel on a limé les bois. Je brame plus, je suis chiffonnette et torchon mouillé. Je sais plus ce que je signe, je sais plus mon nom, je dors plus, je mange plus, je perds mes eaux et mes entrailles. Je pue le malheur. CAR LE MALHEUR EST ENTRÉ DANS LA MAISON !

Il s’était appuyé sur les coudes et rugissait. René entra dans la cuisine et lâcha un juron.

— Putain ! Qu’est-ce qui lui arrive à ce pauvre Mohican ? Il en fait un de ces boucans !

Ginette comprit qu’il fallait qu’elle prenne la situation en main. Elle installa Junior sur le canapé, l’entoura de coussins pour qu’il ne tombe pas, posa devant Marcel et René le pot de café odorant, coupa les tartines, les beurra, leur tendit le sucrier.

— D’abord, vous prenez le petit déjeuner, ensuite je reste avec Marcel et je le confesse…

— Tu veux pas me parler ? demanda René, suspicieux.

— C’est spécial, expliqua Marcel, gêné, je peux en parler qu’à ta femme.

— J’ai pas le droit de savoir ? s’étonna René. Je suis ton plus vieux pote, ton homme de confiance, ton bras droit, ton bras gauche et même ta cervelle parfois !

Marcel piqua du nez, confus.

— C’est intime, dit-il en se curant les ongles.

René se caressa le menton puis laissa tomber :

— Allez ! Confesse-le ! Sinon il va étouffer…

— Mange d’abord. On parlera après…

Ils prirent leur petit déjeuner tous les trois. En silence. René s’empara de sa casquette et sortit.

— Il va faire la tête ?

— Il est vexé, c’est sûr. Mais je préférais qu’il me donne l’autorisation. Je suis pas bonne pour les cachotteries…

Elle jeta un œil sur Junior qui se tenait assis au milieu des coussins et écoutait.

— Faudrait peut-être l’occuper…

— Donne-lui un truc à lire. Il adore ça.

— Mais j’ai pas de livres pour bébés, moi !

— N’importe quoi ! Il lit tout. Y compris le Bottin…

Ginette alla chercher l’annuaire téléphonique et le tendit à Junior.

— Je n’ai que les Pages jaunes…

Marcel leva la main, à bout d’arguments. Junior prit l’annuaire, l’ouvrit, posa un doigt sur une page et commença à baver dessus.

— Il est étrange quand même ton gamin ! Tu l’as montré à un docteur ?

— Si y avait que ça d’étrange dans ma vie, je serais le plus heureux des hommes…

— Parle et arrête de pleurer, tu vas prendre froid aux yeux !

Il renifla, se moucha dans la serviette en papier que lui tendait Ginette. La regarda avec un air craintif et lâcha :

— C’est Choupette. Elle a été maraboutée.

— Maraboutée ! Mais ça n’existe pas ces choses-là !

— Si, si, je te le dis : elle a été travaillée avec des aiguilles.

— Mon pauvre Marcel ! T’as renversé la mayonnaise !

— Écoute… Au début, j’étais comme toi, je voulais pas y croire. Et puis j’ai bien été forcé de constater…

— Quoi ? Il lui a poussé des cornes ?

— T’es bête ! C’est plus subtil !

— Tellement subtil que j’y crois pas.

— Écoute-moi, j’te dis !

— Je t’écoute, la timbale !

— Elle n’a plus de goût à rien, elle se sent vide comme une baignoire, se cloue au lit toute la journée et ne gazouille plus avec le petit. C’est pour ça qu’il grandit si vite… Il veut sortir de ses langes et l’aider.

— Vous êtes tous timbrés !

— Elle parle par monosyllabes. Pour la lever, c’est toute une affaire, elle dit qu’elle a des poignards dans le dos, qu’elle a cent deux ans, que ça grince de partout… Et ça dure depuis trois mois !

— C’est vrai que ça ne lui ressemble pas…

— J’ai fini par faire venir madame Suzanne, tu sais notre…

— Celle que tu appelles la guérisseuse d’âmes et moi, la rebouteuse ?

— Oui. Elle a été formelle : Choupette est travaillée. On veut sa mort par lent éteignement. Depuis elle essaie de la dégager, mais chaque fois que ça va mieux, elle a deux jours de bons, elle mange un peu, elle sourit, elle pose la tête sur mon épaule, je retiens mon souffle… et elle rechute. Elle dit qu’elle sent qu’on la débranche. Qu’on la retire de la vie. Madame Suzanne sait plus quoi faire. Elle assure que c’est un envoûtement puissant. Que ça va être long. En attendant, nous, on dépérit. La petite qui s’occupait du bébé a pour mission de ne pas lâcher Choupette d’une semelle. J’ai peur qu’elle fasse une bêtise. Et moi, je m’occupe de Junior…

— Vous êtes tous les deux surmenés, c’est tout. C’est pas un âge aussi pour faire un bébé !

Marcel la regarda comme si elle lui retirait sa raison de vivre. Tout le bleu de son regard disparut et il eut en une seconde les yeux complètement délavés.

— C’est pas une chose à dire, ça, Ginette ! Tu me déçois grandement.

— Excuse-moi. T’as raison. Vous êtes forts comme deux chênes. Deux chênes qui ont un pet au casque !

Elle s’approcha de Marcel, passa la main sur son cou de taureau. Le caressa doucement. Il s’affala sur ses bras repliés et gémit :

— Aide-nous, Ginette, aide-nous… Je sais plus quoi faire.

Elle continua à lui masser le cou, les épaules. Lui parla doucement de sa force, de sa puissance en affaires, de sa ténacité, de sa ruse, de l’empire industriel qu’il avait créé, tout seul, n’écoutant que son instinct. Elle ne choisissait à escient que des mots musclés pour lui tonifier l’âme.

— Tu en as parlé à qui d’autre ?

Il lui jeta un regard éperdu.

— À qui veux-tu que j’en parle ? On va penser que je suis fou !

— C’est sûr.

— J’ai réagi comme toi quand madame Suzanne m’a parlé. Je l’ai envoyée au fond du bocal. Et puis, je me suis renseigné. J’ai fait une vraie enquête. Ces choses-là existent, Ginette. On n’en parle pas parce qu’on a des racines carrées dans la tête, mais elles existent.

— Dans les pays à vaudou, à Haïti ou à Ouagadougou !

— Non. Partout. On jette un sort, un mauvais sort, et la victime est ligotée de malheur. Engluée dans une toile d’araignée. Elle peut plus bouger, elle peut plus rien faire sans déclencher l’adversité. L’autre jour, Choupette a voulu sortir le petit au parc, et tu sais pas quoi ? elle s’est foulé la cheville et on lui a volé son sac ! Quand elle a essayé de repasser une de mes chemises, la planche a brûlé et, y a deux jours, elle a pris un taxi pour aller chez le coiffeur, il a été embouti au premier carrefour…

— Mais qui pourrait lui en vouloir au point de souhaiter sa mort, votre mort à tous les deux ?

— Sais pas. Je ne savais même pas que ce genre de choses existait. Alors…

Il éleva le bras et le laissa retomber lourdement.

— C’est ça qu’il faut trouver… Tu as été un peu dur en affaires dernièrement ?

Marcel secoua la tête.

— Pas plus que d’habitude. Je ne fais jamais de crasses, tu le sais bien.

— Tu t’es engueulé avec quelqu’un ?

— Non. Je suis même plutôt affable. Je suis si heureux, j’ai envie que tout le monde soit heureux autour de moi. Mon personnel est le mieux payé du monde, les primes attendriraient le plus rigide des syndicalistes, je répartis scrupuleusement tous les bénéfices, et tu as vu, j’ai fait installer une garderie pour les enfants des employés, un terrain de boules dans la cour pour la pause du déjeuner… Manque plus que la buvette et la plage, et c’est le Club Med, ma boîte ! Pas vrai ?

Ginette s’assit à côté de lui et demeura pensive.

— C’est pour ça qu’elle ne vient plus nous voir, dit-elle à voix haute.

— Comment veux-tu qu’elle t’explique ? Elle a honte, en plus. On a fait le tour de tous les spécialistes, des tonnes de scanners, de radios, de bilans. Ils trouvent rien. Rien !

Sur le canapé, Junior se crevait les yeux à tenter de déchiffrer son annuaire. Ginette resta un long moment à l’observer. C’est un drôle d’enfant, quand même. À son âge, un bébé, ça joue avec ses mains, ses doigts de pieds, une peluche, ça ne bouquine pas des annuaires !

Il leva le regard et la dévisagea. Il avait les mêmes yeux bleus que son père.

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