— Je ne sais pas ce qu’ils ont fait avec lui, mais partout où on le plaçait, il s’enfuyait. Et il revenait chez moi. À l’époque, on n’écoutait pas les enfants, alors les enfants abandonnés autant dire qu’ils n’avaient pas le droit à la parole. Je lui avais dit un truc, je lui avais dit bosse bien à l’école, c’est le seul moyen de t’en sortir. Il m’a écouté. Toujours premier en classe… Un jour, lors d’une de ses innombrables escapades, il est revenu sans Sophie. Dans la famille où il avait été placé, l’homme était un fou furieux, un ancien para. Il faisait régner la terreur chez lui, imposait une loi démente. Lit au carré, nettoyage des toilettes à la brosse à dents, oui chef, non chef, à vos ordres chef ! À la moindre faute, il le battait. Il avait des traces de brûlures sur tout le corps. La femme ne disait rien. Quand il pleurait, elle disait : « Tu fais comme le patron a dit ! C’est lui qui a raison. Il faut apprendre à travailler et à souffrir ! » Ils avaient recueilli plusieurs gamins pour se payer de la main-d’œuvre gratuite. Elle, elle ne s’occupait pas d’eux. Jamais. Elle avait une relation très forte avec son homme. Elle devait, avant qu’il rentre du travail, se préparer. Elle enfilait des porte-jarretelles, mettait des bas et des sous-vêtements affriolants. Elle se pavanait devant les enfants, en soutien-gorge, petite culotte. Il rentrait, il la caressait devant les enfants et les obligeait à regarder pour apprendre les choses de la vie ! Il me racontait que les petits, parfois, ils vomissaient tellement ils étaient dégoûtés, il disait : « Moi, pas. Moi, je fais exprès de regarder pour lui montrer que j’en ai rien à cirer ! » L’homme lui avait imposé d’être premier en classe sinon il serait puni. Un jour, il a eu un mauvais bulletin. Le fou a pris Sophie et l’a massacrée sur la table de la cuisine. À coups de marteau. Et après, il a fait un truc horrible, il lui a demandé d’aller jeter le corps en bouillie de Sophie à la poubelle. Il devait avoir treize ans. Il s’est jeté contre l’homme, a essayé de se battre, l’homme n’en a fait qu’une bouchée, il est arrivé ici, il était en sang… Eh bien, vous savez quoi ?
Le sang lui était remonté au visage et il frappait du poing sur la table.
— L’assistante sociale est revenue le chercher ! Avec son petit cartable, sa petite jupe serrée, son petit chignon ! Et elle l’a emmené ! Il la haïssait cette femme. Chaque fois qu’il s’échappait, elle venait le rechercher chez moi, elle lui trouvait une autre famille de cinglés qui le prenaient pour couper le bois, travailler aux champs, s’occuper de la maison, tondre le gazon, peindre, poncer, curer la fosse septique. On lui donnait à peine à manger, on le battait, mais elle, elle disait qu’il fallait le mater. Une sadique, je vous dis. J’en étais malade. J’avais plus de goût à rien. J’ai laissé filer l’atelier… En 1974, Giscard a fixé l’âge de la majorité à dix-huit ans. Deux ans plus tard, Tom a eu son bac avec mention « Très Bien ». À tout juste seize ans. Je ne sais même pas comment il a fait ! Il s’est lancé dans les études comme un fou. Il ne venait presque plus me voir… La dernière fois que je l’ai vu, il a débarqué en pleine nuit, avec un copain. Ils étaient passablement éméchés, ils disaient qu’ils lui avaient fait la peau à la salope… Il a même dit, « je me suis vengé, j’ai mis les compteurs à zéro ». Je lui ai dit qu’on ne mettait pas les compteurs à zéro en se vengeant. Le copain a rigolé, « il est con, celui-là ! Il a rien compris ». Je me suis énervé. Tom lui a demandé de s’excuser, parce que j’ai toujours continué à l’appeler Tom. Le copain l’a remarqué, il m’a dit : « C’est pas Tom, c’est Hervé. Pourquoi tu l’appelles Tom ? T’as quelque chose contre Hervé ? » J’ai dit : « Non, j’ai rien contre Hervé sauf que je l’appelle Tom », et il a dit : « Ben, ça tombe bien, parce que moi aussi, je m’appelle Hervé et moi aussi, je suis un petit gars de l’assistance et moi aussi, c’est Évelyne la salope qui s’est occupée de moi et elle m’a bien bousillé la vie… »
— Il s’appelait Hervé comment ? demanda Joséphine.
— Je ne sais plus. Un nom bizarre. Un nom belge… Van quelque chose… Je l’ai marqué sur un carnet parce que j’ai tout noté après, quand ils sont repartis. Il y avait tant de violence dans cette scène que j’ai tout écrit. Parfois, quand les choses sont trop violentes, on les efface de sa mémoire, on ne veut plus se souvenir. Je vous le retrouverai si vous voulez…
— C’est très important, monsieur Graphin, dit Joséphine.
— Vous y tenez vraiment ? dit-il en haussant ses sourcils blancs. Je vais vous le retrouver. C’est dans une boîte… Ma boîte à souvenirs. C’est pas que des choses drôles, vous savez !
Il traîna des pieds jusqu’à une étagère, demanda à Philippe d’attraper une boîte pleine de poussière.
Il exhuma un carnet, l’ouvrit précautionneusement, le feuilleta. La poussière se soulevait en flocons légers et il éternua. Sortit à nouveau son mouchoir. Revint au carnet en s’essuyant les yeux. Lut une date : le 2 août 1983.
— Van den Brock. Voilà, il s’appelait Van den Brock. Lui, il avait pris le nom de sa famille d’accueil. Mais il était resté deux ans dans un foyer avant d’être adopté. C’est comme ça qu’ils se sont connus, les deux Hervé. Ils ne sont plus jamais perdus de vue. Quand ils sont venus, ce soir-là, ils avaient décidé de fêter la fin de leurs études. Ils devaient avoir vingt-trois, vingt-quatre ans. Le grand mal élevé, il avait fait médecine, Tom, lui, il avait réussi Polytechnique et plein d’autres écoles que je ne suis pas assez vigoureux pour me rappeler ! Ils ont continué à boire toute la nuit, au bout d’un moment, je lui ai dit : « Mais pourquoi tu es venu me voir ? » Il m’a dit, tiens je vous lis sa réponse, « c’est pour finir un cycle, le cycle du malheur. Tu as été la seule bonne personne que j’ai rencontrée dans ma vie… ». L’autre s’était endormi sur un banc et on est restés tous les deux. Il m’a raconté ses galères dans toutes ses familles, il avait collectionné les fous ! Ils sont partis au petit matin. Ils remontaient vers Paris. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de lui. Un jour, en ouvrant le journal local, j’ai appris qu’il épousait la fille du banquier, Mangeain-Dupuy. La famille a un château, pas loin d’ici. Il allait cueillir des champignons dans le parc quand il était petit, il avait toujours peur de se faire manger le fond de culotte par les chiens du château et on se faisait des omelettes succulentes. Je me suis dit que c’était une belle revanche…
Il eut un pâle sourire et s’épousseta le plastron.
— Je ne sais pas s’il a été bien accueilli. Il portait le nom d’un bled tout de même. Il venait pas de leur monde… Mais il était brillant. Enfin, c’est ce qui était écrit dans le journal. Il parlait aussi d’université américaine, de postes importants qu’on lui avait offerts, alors ils ont bien dû se résoudre à lui donner leur fille. Je n’ai pas été invité à la noce. Peu de temps après, par des gens qui travaillaient au château, j’ai appris la mort de son premier enfant. Horrible ! Écrasé sur un parking. Comme Sophie la tortue. Je me suis dit que la vie, elle se foutait de nous, tout de même ! Lui faire vivre ça ! À lui ! Après je l’ai suivi de loin en loin… Des gens du pays qui travaillaient au château et l’apercevaient avec sa femme et ses enfants. On murmure qu’il est bizarre, toujours brillant mais bizarre. Il s’emporte pour un oui, pour un non, il a des obsessions. Il doit être malheureux, cet homme. Je ne sais pas comment on guérit d’une enfance comme ça. Le petit Tom ! Il était si mignon quand il valsait avec Sophie dans l’atelier. Une valse très lente pour ne pas étourdir Sophie. Il la glissait dans son blouson, elle sortait sa petite tête et il lui parlait. Vous voyez, je ne me suis jamais marié, je n’ai jamais eu d’enfants, mais au moins je n’ai pas fait de malheureux.
— Ainsi, ils se connaissaient depuis l’enfance…, murmura Joséphine.
— Souvent on m’a parlé de lui, dit Philippe, mais jamais j’aurais pu imaginer cette enfance ! Jamais !
Benoît Graphin releva la tête et regarda Philippe droit dans les yeux. Sa voix tremblait :
— Parce que c’est pas une enfance, voilà pourquoi !
Il avait rangé son carnet, refermé sa boîte et il secouait la tête dans le vide comme s’il était tout seul, qu’ils étaient déjà repartis.
Dans la voiture, Joséphine s’interrogeait. Ainsi ils se connaissaient… C’était ça, la fameuse piste que creusait l’inspectrice avant de mourir.
— Tu crois pas qu’il faudrait prévenir Iris ? dit Joséphine. C’est violent tout de même, cette histoire…
— Elle ne t’écoutera pas. Elle n’écoute jamais. Elle poursuit un rêve…
Cela faisait huit jours qu’elle se purifiait.
Huit jours qu’elle vivait en recluse dans l’appartement. Qu’elle se levait à sept heures et demie, chaque matin, pour être propre quand il viendrait déposer sa nourriture.
Il sonnait à huit heures précises et demandait « vous êtes levée ? », et si elle ne répondait pas d’une voix haute et claire, elle était punie. Elle avait passé toute une journée, attachée sur sa chaise, pour ne pas avoir entendu le réveil, un matin. Elle avait gardé sa provision de Stilnox cachée sous le matelas et avalait les comprimés pour oublier qu’elle ne pouvait plus boire. Elle avait perdu la notion du temps. Elle savait que ça faisait huit jours, car il le lui rappelait. Le dixième jour, ils se marieraient. Il le lui avait promis. Ce serait un engagement. Un engagement solennel.
— Et j’aurai un témoin ? avait-elle demandé, les yeux baissés, les mains attachées dans le dos.
— Nous aurons un témoin pour tous les deux. Qui prendra note de notre engagement avant qu’il ne devienne officiel devant les hommes…
Ça lui allait très bien. Elle attendrait. Le temps qu’il fasse tous les papiers pour divorcer. Il ne parlait jamais de divorce mais toujours de mariage. Elle ne posait pas de questions.
Ils avaient maintenant une routine. Elle ne désobéissait plus et il semblait satisfait. Parfois, il la détachait et il coiffait ses longs cheveux en lui disant des mots d’amour, « ma beauté, ma toute-belle, tu n’es qu’à moi… Tu ne laisseras aucun homme t’approcher, tu me le promets ? Cet homme avec qui je t’ai aperçue une fois au restaurant »… Comment l’avait-il su ? Il était en vacances. Il avait fait un aller-retour ? Il l’avait suivie ? Il l’aimait donc, il l’aimait ! Cet homme tu ne le laisseras plus t’approcher, n’est-ce pas ? Elle avait appris à lui parler. Elle ne posait jamais de questions, ne prenait la parole que lorsqu’il l’autorisait. Elle se demandait comment ils feraient quand sa femme et ses enfants seraient rentrés.
Le matin, il la réveillait. Il déposait lui-même le jambon blanc et le riz sur la table de la cuisine. Elle devait être propre, en robe blanche. Il passait un doigt sur ses paupières, dans son cou, entre ses jambes. Il ne voulait pas d’odeur entre les jambes. Elle s’écorchait la peau au savon de Marseille. C’était l’épreuve la plus terrible : il ne fallait pas qu’elle se trahisse et elle serrait les dents pour retenir un long gémissement de plaisir. Il passait un doigt sur l’écran de la télé pour voir s’il n’y avait pas de « poussière statique », un autre sur le carrelage, le parquet, le manteau de la cheminée. Il semblait satisfait quand tout était propre. Alors, il revenait vers elle et lui effleurait la joue, une caresse très douce qui la faisait pleurer. « Tu vois, disait-il alors – et c’était un des rares moments où il la tutoyait –, tu vois, c’est ça l’amour, c’est quand on donne tout, qu’on se livre complètement, aveuglément, tu ne le savais pas, tu ne pouvais pas le savoir, tu vivais dans un monde si faux… Quand ils seront tous rentrés, je te louerai un appartement et je t’installerai. Tu seras purifiée et on pourra peut-être, si ta conduite est exemplaire, lever un peu les règles. Tu m’attendras, tu devras m’attendre et je m’occuperai de toi. Je te laverai les cheveux, je te baignerai, je te donnerai à manger, je te couperai les ongles, je te soignerai quand tu seras malade et toi, tu resteras, pure, pure, sans qu’aucun regard d’homme ne te salisse… Je te donnerai des livres à lire, des livres que je choisirai. Tu deviendras savante. Savante de belles choses. Le soir, tu reposeras, les jambes ouvertes dans le lit et je m’allongerai sur toi. Tu ne devras pas bouger, juste pousser un petit gémissement pour me montrer que tu éprouves du plaisir. Je ferai ce que je veux de toi et tu ne protesteras jamais. »
— Ne jamais protester, répétait-il en élevant la voix.
Quand il trouvait une fourchette sale sur la table ou des grains de riz, il s’emportait, la tirait par les cheveux et criait « c’est quoi, ça, c’est quoi ? C’est sale, vous êtes sale », et il la frappait et elle se laissait frapper. Elle aimait l’angoisse qui précédait les coups, l’attente torturante, ai-je tout bien fait, vais-je être punie ou récompensée ? L’attente et l’anxiété gonflaient sa vie, chaque minute était importante, chaque seconde d’attente la remplissait d’un bonheur inconnu, inouï. Elle attendait le moment où elle le devinerait heureux et satisfait ou, au contraire, furieux et violent. Son cœur battait, battait, sa tête tournait. Elle ne savait jamais. Elle se laissait frapper, elle s’affalait à ses pieds et elle promettait de ne plus jamais recommencer. Alors il l’attachait sur la chaise. Toute la journée. Il revenait à midi pour la faire manger. Elle ouvrait la bouche quand il l’ordonnait. Mâchait quand il l’ordonnait, déglutissait quand il l’ordonnait. Parfois, il semblait si heureux qu’ils valsaient dans l’appartement. En silence. Sans faire aucun bruit et c’était encore plus beau. Il appuyait sa tête contre lui et la caressait. Il lui donnait même des petits baisers sur les cheveux et elle défaillait.
Un jour où elle avait désobéi, un jour où il l’avait attachée, le téléphone sonna. Ce ne pouvait pas être lui. Il savait qu’elle était attachée. Elle avait découvert, étonnée, qu’elle s’en moquait bien de savoir qui appelait. Elle n’appartenait plus à ce monde-là. Elle n’avait plus envie de parler aux autres. Ils ne comprendraient pas combien elle était heureuse.
Le soir, chez lui, il mettait un opéra. Il ouvrait grand la fenêtre de son salon et il faisait jouer la musique très fort. Elle écoutait sans rien dire, agenouillée près de la chaise. Parfois, il baissait le son pour parler au téléphone. Ou au Dictaphone. On l’entendait dans toute la cour. Ce n’est pas grave, il disait, ils sont tous en vacances.
Et puis, il éteignait la lumière. Il éteignait la musique. Il allait se coucher.
Ou il montait à pas de loup vérifier si elle dormait bien. Elle devait se coucher avec le soleil. Elle n’avait pas le droit à la lumière. Que feriez-vous à errer dans un appartement sombre ?
Elle devait être couchée, ses longs cheveux étalés sur l’oreiller. Les jambes serrées, les mains sur le bord des draps, et elle devait dormir. Il se penchait sur elle, vérifiait qu’elle dormait, passait la main au-dessus de son corps et elle était envahie d’un plaisir immense, une vague immense de plaisir qui la laissait mouillée dans son lit. Elle ne bougeait pas, elle sentait juste le plaisir l’inonder. Elle ne savait pas, quand il entrait dans la chambre, s’il allait la frapper, la réveiller parce qu’elle avait laissé traîner un papier dans l’entrée ou s’il allait lui dire des mots doux penché sur elle en chuchotant. Elle avait peur et c’était si délicieux, cette peur qui se transformait en vague de plaisir.
Le lendemain, elle se lavait encore plus soigneusement que d’habitude afin qu’il ne sente pas d’odeur corporelle, mais rien que de penser au plaisir de la veille, elle se mouillait encore. Comme c’est étrange, je n’ai jamais été si heureuse et je n’ai plus rien à moi. Je n’ai plus de volonté à moi. Je lui ai tout donné.
Elle désobéissait, cependant : elle écrivait son bonheur sur des feuilles blanches qu’elle cachait derrière la plaque de la cheminée. Elle racontait tout. Par le détail. Et c’était revivre encore tout le plaisir et toute la peur. Je veux écrire cet amour si beau, si pur pour pouvoir le lire et le relire et pleurer des larmes de joie.
J’ai parcouru plus de chemin en huit jours qu’en quarante-sept ans de vie.
Elle était devenue exactement celle qu’il avait voulu qu’elle soit.
Enfin heureuse ! murmurait-elle avant de s’endormir. Enfin heureuse !
Elle n’avait plus envie de boire et demain, elle arrêterait les comprimés pour dormir. Son fils ne lui manquait pas. Il appartenait à un autre monde, le monde qu’elle avait quitté.
Et puis il y eut le soir où il vint la chercher pour l’épouser.
Elle l’attendait, pieds nus, dans sa robe ivoire, les cheveux défaits. Il lui avait demandé de l’attendre debout dans l’entrée comme une belle mariée qui se prépare à descendre la nef de l’église. Elle était prête.
Ce soir-là, Roland Beaufrettot avait la rage. Il rongeait le tuyau de sa pipe, recrachait un jus jaune en pestant contre cette société de merde qui sait plus contenir sa merde et laisse chacun se démerder !
On lui avait signalé une bande de raveurs qui cherchaient un champ pour faire une « teuf de rêve ». Je t’en foutrais des teufs de rêve, moi ! Vont me foutre mon champ en l’air, ces drogués de merde. On lui avait dit aussi qu’ils faisaient des repérages, la nuit. Eh bien ils allaient pas être déçus, les dégénérés ! Ils allaient se retrouver vite fait au bout de sa carabine et ni vu ni connu, je te décharge une giclée de chevrotines dans le fond du pantalon et ces zigotos vont se débiner avec le froc plein de merde de trouille.
Ces champs, ces bois, ces clairières, il les connaissait par cœur. Il savait par où passaient les voleurs de muguet, les voleurs de champignons, les voleurs de châtaignes, les voleurs de lapins, les voleurs de ce qui faisait son ordinaire et lui mettait le pain dans la bouche. Il allait pas en plus se faire saccager sa terre par des merdeux bruyants et drogués !
Il avançait donc prudemment dans les fourrés qui bordaient son champ. Il était beau, son champ ; beau et bien planqué. Fallait connaître pour le trouver ! Toute l’année, il le dorlotait, enlevait les pierres une par une, le hersait, le retournait, lui donnait de l’engrais à bouffer…
Il était donc bien à l’abri, guettant les « toffeurs » comme ils disent à la télé, lorsqu’il entendit le bruit d’une voiture, puis d’une autre et vit débouler les deux autos face à lui. Tiens, je vais enfin voir à quoi ça ressemble de près, un toffeur ! Juste me rincer l’œil avant de leur tirer dans les couilles, à supposer qu’ils en aient !
La première voiture s’arrêta et vint se garer presque sous son nez. Il recula pour qu’on ne le voie pas. On était fin août, la nuit était claire, la lune bien pleine, bien ronde, un amour de lune qui se prenait pour un réverbère de ville. Il aimait tout dans son champ, même la lune qui l’éclairait. La seconde voiture vint se garer face à la première, le capot de l’une à une dizaine de mètres du capot de l’autre.
De la première voiture sortit un homme. Grand, vêtu d’un imperméable blanc. Et de l’autre, un autre homme, très maigre, presque squelettique. Ils se concertèrent un moment comme au café avec Raymond avant de jouer le tiercé et puis l’homme squelettique retourna à sa voiture, alluma grands les phares et mit de la musique. Une musique rudement belle. Pas la musique qui passe à la télé pour les reportages sur les raves. Une musique avec des ronds, des déliés, des envolées et une voix de femme belle comme la lune qui s’éleva dans la forêt et embellit tous les arbres autour, les chênes centenaires, les trembles, les peupliers et les grisards que son père avait plantés juste avant de mourir et sur lesquels il veillait jalousement.
L’homme en imperméable blanc alluma aussi ses phares plein feu et ça fit comme une charpente de lumière. Il y avait des particules qui flottaient dans la lumière des phares et avec la musique qui montait comme un drapeau, ça faisait particulièrement joli. L’imperméable blanc fit descendre de sa voiture une belle femme avec de longs cheveux noirs, vêtue d’une robe blanche, pieds nus. Une comme ça, j’en aurai jamais dans mon lit ! Elle avançait avec grâce et légèreté comme si elle ne touchait pas le sol, comme si les chardons ne lui écorchaient pas les pieds. Le couple était beau, magique, c’est sûr. Ressemblait pas aux toffeurs, c’est sûr encore. Ils avaient pas l’âge. Dans les quarante ans. Une allure élégante, un rien vantarde comme les gens qui ont de l’argent, qui sont habitués à fendre la foule et à ce qu’on s’écarte… Et la musique ! La musique… Que des cââ, des stââ, des diiii et des vââ lancés dans la nuit comme un hommage à sa forêt. Il n’avait jamais entendu une si belle musique !
Roland Beaufrettot baissa sa carabine. Il sortit son calepin et, pendant qu’il faisait encore à peu près jour, il nota de la pointe de son crayon bien gras le numéro des plaques minéralogiques, la marque des voitures et se dit que c’était peut-être les organisateurs qui venaient faire un repérage. Pas les raveurs, trop fainéants pour se déplacer, mais les producteurs… parce que faut pas me dire à moi qu’il y en a pas qui se font du blé avec les raves. C’est du bizness, ça aussi ! Ça nous rapporte pas un sou à nous, paysans, mais ça rapporte bien à quelqu’un !
Il rangea son calepin, sortit ses jumelles et regarda la femme. Elle était belle ! Vraiment belle. Surtout elle avait une allure qui en imposait… Bientôt il ferait complètement nuit et il ne verrait plus rien. Mais s’ils laissaient les phares des voitures allumés, il verrait suffisamment. C’est pas possible, c’est pas des raveurs, ça. Même pas des raveurs chefs ! Mais qu’est-ce qu’ils foutent ici, alors ?
L’homme à l’imperméable blanc présenta l’homme squelettique à la femme très belle, très élégante et elle inclina la tête très doucement. Avec beaucoup de retenue. Comme si elle était dans son salon et qu’elle recevait un invité de marque. Puis l’homme squelettique alla baisser un peu la musique. Le beau couple resta enlacé au milieu de la clairière. Droits, beaux, romantiques. L’imperméable blanc avait passé les bras autour de la femme et l’enlaçait. C’était très chaste comme attitude. Le squelettique revint, se plaça entre les deux, joignit les mains comme un prêtre qui commence sa messe, dit quelques mots à la femme qui répondit, la tête baissée, des mots qu’il n’entendit pas. Puis le squelettique se tourna vers l’imperméable blanc et lui posa une question et l’imper blanc répondit haut et fort OUI, JE LE VEUX. Alors le squelettique prit la main de l’homme et la main de la femme, les joignit et déclara très fort comme s’il voulait que tous les animaux de la clairière soient au courant et accourent pour leur servir de témoins : JE VOUS DÉCLARE UNIS PAR LES LIENS DU MARIAGE.
C’était donc ça ! Un mariage romantique à la tombée de la nuit dans son champ ! Mazette ! Il était honoré que de si beaux messieurs et une si belle dame viennent se marier chez lui. Il faillit sortir des fourrées et applaudir, mais n’osa pas interrompre la cérémonie. Ils n’avaient pas encore échangé les anneaux.
Il n’y eut pas d’échange d’anneaux.
La femme se laissa aller contre l’imper blanc, ses grands cheveux flottant sur ses épaules, légère au bras de l’homme et ils tournèrent, tournèrent dans la clairière. Ils valsaient sous la lune ronde et pleine qui souriait comme chaque fois la lune quand elle est pleine. C’était beau, c’était émouvant ! Ils dansaient dans les phares, la femme renversée contre l’homme, l’homme protecteur et très chaste l’entourant de ses bras, la faisant reculer même un peu pour danser la valse selon l’étiquette comme on voit les soirs de Noël à la télé. L’homme squelettique avait remis la musique fort, très fort, même un peu trop fort et il attendait appuyé contre le capot, n’en perdant pas une miette.
Le couple valsait lentement, très lentement et Roland Beaufrettot se dit qu’il n’avait jamais vu un spectacle aussi beau. La femme souriait, les yeux baissés, les pieds nus dans l’herbe et l’homme la maintenait avec une sorte d’autorité tranquille, de grâce d’un autre temps…
Et puis, l’homme squelettique lança ses bras en l’air tel un sémaphore, frappa dans ses deux mains et cria MAINTENANT ! MAINTENANT ! Et alors l’homme en imper blanc sortit quelque chose de sa poche, quelque chose qui brilla dans la lumière des phares avec un reflet blanc, vif, et il l’enfonça dans la poitrine de la femme, fermement, méthodiquement, en comptant un, deux, trois, un, deux, trois, tout en continuant de valser et de la maintenir enlacée.
Je rêve, se dit Roland Beaufrettot, ce n’est pas Dieu possible ! Sous ses yeux, un homme poignardait une femme en valsant et la femme s’écroulait dans l’herbe et faisait une longue tache blanche. Et alors le danseur, sans la regarder, se tourna vers l’homme squelettique et lui offrit, en l’élevant vers le ciel comme une offrande de druide, ce qui semblait être un poignard court, le même qu’ils utilisent à la chasse à courre pour servir le cerf. Il le tendit à l’homme squelettique qui le recueillit cérémonieusement, l’essuya, le rangea dans une sorte d’étui – il ne voyait plus bien, il n’était pas sûr – puis s’en retourna à sa voiture, sortit une sorte de grand sac-poubelle, revint aux côtés de l’homme en imper blanc et lentement, ils plièrent la femme en deux, la firent glisser dans le sac, fermèrent le sac et, le portant chacun par un bout, ils partirent le jeter dans la mare, juste derrière.
Roland Beaufrettot se frottait les yeux. Il avait posé sa carabine, ses jumelles, et s’était recroquevillé sur ses talons, bien à l’abri. Il venait d’assister à un meurtre en direct.
Elle n’avait pas eu un geste de protestation ! Elle n’avait pas eu un cri, elle avait dansé jusqu’à la fin et était morte sans faire de bruit comme une voile blanche qui s’affale.
C’était pas Dieu possible !
Les deux hommes revinrent au bout de dix minutes. Retournèrent à la voiture de l’homme à l’imper blanc, sortirent une caisse, l’ouvrirent et répandirent des sortes de cailloux dans le champ qu’ils disposèrent comme s’ils dessinaient un rond. Ils effacent les traces, c’est ça, pensa Roland Beaufrettot, ils effacent le sang… Puis ils se serrèrent la main et repartirent chacun de son côté. Les phares disparurent dans la nuit et le bruit des moteurs s’éloigna.
Alors ça ! s’exclama Roland Beaufrettot, le cul par terre, alors ça…
Il attendit d’être certain que les deux voitures ne reviendraient plus et sortit des fourrés. Il voulait voir ce qu’ils avaient laissé sur le sol pour effacer les traces de leur crime. Des cailloux, de la sciure ?
Il braqua sa lampe-torche à terre et aperçut une dizaine de gros galets ronds, marron et jaunes disposés en cercle parfait. C’était comme s’ils se donnaient la main, qu’ils faisaient une ronde. Il en poussa un du bout de son soulier. Le caillou bougea, il lui poussa une petite patte, puis une deuxième, une troisième… Il jura « Putain de bordel de merde ! » prit ses jambes à son cou et détala.
Le lendemain, il alla chez les gendarmes et raconta tout.
— Je crois que je devrais aller voir Garibaldi et lui raconter l’histoire de l’imprimeur, dit Joséphine à Philippe. Je voudrais savoir aussi s’ils ont arrêté Luca…
— Tu veux que je vienne avec toi ?
— Je crois qu’il ne vaut mieux pas…
— Je t’attendrai ici.
Ils étaient rentrés à Paris. Philippe avait pris une chambre à l’hôtel. Ils désiraient passer encore un peu de temps ensemble. En clandestins. Zoé et Alexandre arrivaient dans deux jours. Deux jours tous les deux, seuls, dans un Paris déserté. Joséphine fit une nouvelle fois le numéro du portable d’Iris. Elle ne répondit pas.
— C’est bizarre, elle qui est toujours cramponnée à son portable… Je trouve ça inquiétant.
— Elle l’a coupé, elle ne veut pas qu’on la dérange. Laisse-la vivre sa passion… Ils ont dû partir quelques jours ensemble.
— Ça ne te fait vraiment rien de la savoir avec un autre ?
— Tu sais, Jo, je n’ai qu’une envie, c’est qu’elle soit heureuse et je ferai tout pour qu’elle le soit. Avec Lefloc-Pignel ou un autre… Mais j’ai peur qu’elle se heurte à un mur avec lui. Tu crois qu’il divorcera ?
— Je ne sais pas. Je ne le connais pas assez… Je devrais aller voir si elle est à la maison…
— Non ! Reste avec moi…
Il l’avait prise dans ses bras et elle se laissa aller contre lui, sa bouche contre sa bouche, immobile, à goûter un baiser qui n’en finissait pas. Il l’embrassait, lui caressait le cou, sa main descendait, attrapait un sein, l’enfermait, elle se tendait contre lui, enfonçait sa bouche dans la sienne, gémissait. Il l’entraîna vers le lit, la renversa en la maintenant serrée dans ses bras, elle soupira oui, oui… et aperçut l’heure sur l’horloge en acajou posée sur la cheminée.
Elle s’arracha à son étreinte.
— Dix heures ! Il faut que j’aille voir Garibaldi… J’ai trop de questions dans la tête.
Philippe grogna, mécontent. Lança un bras pour la rattraper.
— Mais je reviens tout de suite…
Joséphine était en train d’expliquer au planton du rez-de-chaussée du 36, quai des Orfèvres qu’il fallait absolument qu’elle voie l’inspecteur Garibaldi lorsque celui-ci dévala l’escalier.
— Inspecteur ! Il faut que je vous parle, j’ai du nouveau…
Il avait fait signe à deux collègues de le suivre et ne s’arrêta pas sur le visage soucieux de Joséphine.
— Moi aussi, j’ai du nouveau, madame Cortès, et j’ai pas le temps maintenant.
Elle courut à ses côtés.
— C’est au sujet des RV…
— Puisque je vous dis que j’ai vraiment pas le temps ! Je vous attends cet après-midi. Dans mon bureau…
Elle commença par dire « mais, c’est important… ». Il était déjà parti et la voiture démarrait dans la cour.
Elle retourna à l’hôtel et retrouva Philippe.
— Il était pressé, il partait en mission, mais je le vois cet après-midi…
— Il ne t’a rien dit ?
— Non… Il avait un air, comment te dire, un air… un air que je n’aime pas.
Un air fébrile, inquiet, sombre. Cela lui rappelait quelque chose. Elle ne savait pas quoi. Et toujours cette question qui tournait dans sa tête et qu’elle répéta à Philippe :
— Pourquoi ne décroche-t-elle pas ?
— Calme-toi. Je la connais. Elle a oublié le reste du monde. C’est bientôt la fin du mois, sa femme et ses enfants vont rentrer, ils ne seront plus libres de se voir, ils ne veulent pas être dérangés…
— Tu as peut-être raison. Je me fais du souci pour rien… Et pourtant, il y a quelque chose qui me trouble dans ce silence…
— Ce n’est pas plutôt d’être à l’hôtel avec moi qui te met mal à l’aise ?
— C’est vrai que ça fait drôle, murmura-t-elle. J’ai l’impression d’être une femme adultère…
— Et ce n’est pas délicieux ?
— Je ne suis pas habituée à être clandestine…
Elle faillit demander « et toi ? », mais se reprit à temps.
Elle regarda Philippe à travers ses cils baissés et se dit qu’elle aimait cet homme à la folie. Et puisque Iris, elle aussi, était amoureuse… Cela semblera étrange, au début, c’est sûr. Il faudra s’habituer, attendre que Zoé et Alexandre soient prêts à entendre la nouvelle. Hortense s’en félicitera. Elle a toujours aimé Philippe. Ses filles lui manquaient. Il lui tardait qu’elles reviennent. Zoé serait là bientôt, avec qui Hortense était-elle partie à Saint-Tropez ? Je ne le lui ai même pas demandé…
Elle entendit une sonnerie qui signalait l’arrivée d’un message. Philippe grommela « qui c’est ? ». Joséphine se leva et alla vérifier.
— C’est Luca…
— Et que dit-il ?
— « Ainsi vous vous êtes débarrassée de moi ! »
— Tu as raison, cet homme est fou ! Ils ne l’ont pas encore arrêté, alors ?
— Apparemment non…
— Qu’est-ce qu’ils attendent ?
— J’ai compris ! s’exclama Joséphine. C’est vers lui que Garibaldi courait ce matin ! Il partait l’arrêter !
Quand Joséphine vint au rendez-vous, Garibaldi l’attendait. Il avait une belle chemise noire et tordait le nez et la bouche comme s’ils étaient en caoutchouc. Il demanda à ne pas être dérangé et offrit une chaise à Joséphine. Il se racla plusieurs fois la gorge avant de commencer à parler. Il n’arrêtait pas de s’éplucher les ongles avec ses pouces.
— Madame Cortès, commença-t-il, savez-vous s’il y a moyen de contacter monsieur Dupin ?
Joséphine rougit.
— Il est à Paris…
— Il est joignable, donc.
Joséphine hocha la tête.
— Pouvez-vous lui demander de nous retrouver ?
— Il s’est passé quelque chose de grave ?
— Je préférerais attendre qu’il soit là pour…
— C’est une de mes filles ? s’écria Joséphine. Je veux savoir !
— Non. Ce n’est ni une de vos filles ni son fils…
Joséphine se rassit, rassurée.
— Vous êtes sûr ?
— Oui, madame Cortès. Pouvez-vous l’appeler ?
Joséphine fit le numéro de Philippe et lui demanda de venir dans le bureau de l’inspecteur. Il arriva aussitôt.
— Vous avez été rapide, sourcilla l’inspecteur.
— J’attendais Joséphine au café, en face… Je voulais venir, mais elle a préféré vous voir seule.
— Ce que j’ai à vous apprendre n’est pas agréable du tout… Il va falloir être fort et rester calme.
— Ce n’est ni les filles ni Alexandre, le rassura Joséphine.
— Monsieur Dupin… On a retrouvé le corps de votre femme dans un étang de la forêt de Compiègne.
Philippe blêmit, Joséphine cria « quoi ? », se disant qu’elle avait mal entendu. Ce n’était pas possible. Que pouvait bien faire Iris dans la forêt de Compiègne ? C’était une erreur, c’était une femme qui lui ressemblait.
— Ce n’est pas possible.
— Et pourtant, soupira l’inspecteur Garibaldi, c’est bien son corps qu’on a retrouvé… Je l’ai vu et je me souviens très bien d’elle puisque je l’avais interrogée dans le cadre de l’enquête. Madame Cortès ou vous, monsieur Dupin, quand lui avez-vous parlé pour la dernière fois ?
— Mais qui a fait ça ? l’interrompit Joséphine.
Philippe était livide. Il tendit la main vers Joséphine. Elle ne le vit pas. Elle avait la bouche déformée par un sanglot muet.
— Je voudrais savoir qui lui a parlé en dernier…
— Moi, dit Joséphine. Au téléphone, il y a, disons, mais je n’en suis pas sûre, huit, dix jours.
— Et que vous avait-elle dit ?
— Qu’elle vivait une grande histoire d’amour avec Lefloc-Pignel, qu’elle n’avait jamais été aussi heureuse, qu’il ne fallait plus que je l’appelle, qu’elle voulait vivre cette histoire en paix… et qu’ils allaient se marier.
— Nous y voilà ! Il l’a emmenée en forêt en lui promettant le mariage, il a fait un simulacre de cérémonie et l’a poignardée. C’est un paysan qui a tout vu. Il a eu la remarquable présence d’esprit de relever les numéros des plaques minéralogiques. C’est ainsi qu’on a pu les identifier.
— Quand vous dites « les », demanda Philippe, vous faites allusion à qui ?
— Van den Brock et Lefloc-Pignel. Ils sont complices. Ils se connaissent depuis longtemps, très longtemps. Ils ont agi ensemble.
— C’est exactement ce que j’étais venue vous dire, ce matin ! cria Joséphine.
— J’ai envoyé des hommes chez Lefloc-Pignel et d’autres dans la Sarthe, où il passe ses vacances, pour arrêter Van den Brock.
— On aurait pu tout empêcher si vous m’aviez écoutée…
— Non, madame, quand on s’est croisés ce matin, votre sœur était déjà morte. Je courais prendre le témoignage de l’homme qui a assisté au…
Il toussa et mit son poing devant sa bouche.
Philippe prit la main de Joséphine. Il raconta le retour en voiture par les petites routes normandes, l’arrêt au lieu-dit « Le Floc-Pignel », la confession de l’imprimeur. Joséphine l’interrompit pour préciser comment elle avait entendu parler la première fois du village et de l’imprimeur de la bouche même d’Hervé Lefloc-Pignel.
— Il s’était confié à vous ! C’est étonnant, fit l’inspecteur.
— Il disait que je ressemblais à une petite tortue…
— Une petite tortue qui nous a drôlement aidés avec cette histoire de creuser RV…
Ce fut à son tour de raconter.
À partir des notes de la Bassonnière, ils avaient appris l’histoire de Lefloc-Pignel, l’abandon quand il était enfant, l’origine de son nom, ses diverses familles d’accueil.
« On n’a pas réagi tout de suite, ce n’est pas une tare d’être un enfant abandonné et de s’être élevé socialement en ayant fait un beau mariage. L’incident de l’enfant écrasé dans le parking suscitait plutôt la compassion. C’est le capitaine Gallois qui a fait la première le lien entre les deux Hervé. »
— Comment a-t-elle pensé à ça ? Ce n’est pas évident, demanda Philippe en serrant la main de Joséphine dans la sienne.
— Sa mère était assistante sociale en Normandie. Elle travaillait à la DDASS et s’occupait, elle aussi, de placer des enfants abandonnés. Elle avait une collègue, plus âgée qu’elle, madame Évelyne Lamarche, une femme dure, persuadée que tous ces enfants n’étaient que des mauvaises herbes, si persuadée d’ailleurs qu’elle ne cherchait même pas à leur donner un prénom qui leur ressemble ou leur plaise. Les garçons, par exemple, elle les appelait systématiquement Hervé. Quand le capitaine a lu les deux prénoms sur la même déclaration, au moment du décès de mademoiselle de Bassonnière, elle s’est souvenue de cette femme. Elle avait grandi en écoutant parler de cette madame Lamarche. Sa mère l’évoquait souvent, critiquant ses manières de faire. « Elle va en faire des bêtes furieuses de ces enfants. » Elle a regardé l’âge des deux Hervé, est allée fouiller dans les fiches de l’oncle, en a conclu qu’ils avaient très bien pu passer par les mains de cette Lamarche. Elle a eu ce qu’on appelle une intuition. Elle s’est dit que ces deux-là avaient peut-être la même histoire, qu’ils se connaissaient depuis longtemps. Cela a éveillé un soupçon chez elle. Et si les deux hommes avaient formé une sorte d’alliance maléfique ? S’ils s’étaient alliés pour se venger de tous ceux qui les traitaient mal ? Elle a creusé cette piste. Elle a appelé sa mère pour avoir des renseignements sur cette madame Lamarche, savoir si elle vivait encore, ce qu’elle était devenue. Elle était persuadée d’avoir affaire à un serial-killer. Elle avait étudié très sérieusement le profil de ces meurtriers. Pour savoir comment ils opéraient, pourquoi… On a retrouvé ses notes, elle avait relevé le titre d’un livre et recopié de nombreux passages. Je les ai là, quelque part sur mon bureau…
Il chercha parmi les papiers étalés devant lui, en retourna plusieurs, finit par mettre la main sur les notes du capitaine.
— Voilà, c’est ça… « À l’origine d’un crime, il y a presque toujours une humiliation. Pour réparer, le serial-killer s’empare de la vie d’autrui et ce meurtre annule l’humiliation. C’est un acte thérapeutique qui lui permet de se récréer en tant qu’individu. Lorsqu’un obstacle le contrarie, même s’il s’agit d’un fait aussi futile qu’une bousculade dans la rue ou un café qu’on lui sert tiède, cet événement menace la fragile image qu’il a de lui-même. Cela provoque un déséquilibre psychologique qu’il a besoin de rétablir afin de se sentir puissant à nouveau. Tuer quelqu’un donne un sentiment de puissance extrême. Vous vous sentez l’égal de Dieu. Une fois qu’ils ont tué, ils se sentent rassasiés, mais ils ressentent un vide qu’il faut combler et il leur faut tuer à nouveau. » Elle avait souligné ce passage.
Il s’interrompit et recula dans son fauteuil.
— Qu’est-ce que j’aurais voulu avoir une femme comme ça dans mon équipe ! Vous vous rendez compte, elle avait tout compris ! Dans ce job, il faut savoir associer méthode et intuition. Une enquête, ce n’est pas seulement des faits objectifs, c’est l’investir avec tous ses sentiments, tout son vécu.
C’était comme s’il se parlait à lui-même. Il revint à eux.
— Elle a donc appelé sa mère afin qu’elle se renseigne sur l’assistante sociale. Elle a appris qu’Évelyne Lamarche avait été retrouvée, pendue, à son domicile, près d’Arras, dans la nuit du 1er au 2 août 1983.
— C’est la date que nous a donnée l’imprimeur ! La dernière fois qu’il a vu Lefloc-Pignel, accompagné de Van den Brock ! s’exclama Joséphine.
L’inspecteur la regarda et dit : « Tout colle ! »
— Je vous explique… Il y avait eu une enquête à l’époque sur la mort de cette femme qui n’était nullement dépressive. Elle était revenue dans son village natal, près d’Arras, elle vivait seule, sans amis, sans enfants, elle comptait se présenter aux élections municipales et était devenue une sorte de notable. Personne n’a cru au suicide et pourtant elle s’était bel et bien pendue. Cela a confirmé les soupçons du capitaine Gallois : ce n’était pas un suicide, c’était un meurtre. Une vengeance d’un ancien RV ? La phrase de sa mère « elle va en faire des bêtes furieuses de ces enfants » revenait sans arrêt dans sa tête. Et si Évelyne Lamarche avait payé de sa vie les humiliations qu’elle avait fait subir autrefois ? Le soupçon se précisait autour des deux Hervé. Elle a dû les convoquer, les interroger à nouveau et certainement commettre une imprudence en leur parlant. Elle en savait trop. Ils ont décidé de la supprimer.
— Elle ne s’est pas méfiée ? demanda Philippe, étonné.
— Elle n’avait pas assez de métier. Quant à eux, ils n’en étaient pas à leur premier forfait et n’avaient jamais été pris. Ils se croyaient tout-puissants. Si vous lisez des ouvrages au sujet des serial-killers, vous apprendrez qu’au fur et à mesure que progresse leur série meurtrière, leur vie fantasmatique prend le pas sur le monde réel. Ils perdent le contrôle de leur existence, ils vivent dans un autre monde, un monde qu’ils ont créé avec des règles, des lois, des rites…
Joséphine pensa aux règles de la vie conjugale affichées sur le mur de la chambre à coucher des Lefloc-Pignel. En les lisant, elle avait eu peur, comme si elle était en présence d’un cerveau malade. Elle aurait dû prévenir Iris, la mettre en garde. Sa sœur était morte… Elle n’arrivait pas à le croire. Ce n’était pas possible. C’étaient juste des mots qui flottaient en sortant de la bouche de l’inspecteur mais qui allaient se dissoudre.
— Le monde réel n’existe plus, ils partent dans leur monde imaginaire. La seule chose qui restait réelle, à leurs yeux, c’était leur association : les deux Hervé. Van den Brock ne tuait pas, il n’en avait pas la force, il salissait les femmes, les harcelait sexuellement, mais je ne crois pas qu’il soit passé à l’acte. Lefloc-Pignel, lui, tuait. Toujours pour la même raison : pour se venger, pour réparer une humiliation, quelle qu’elle soit. Même si cela paraît un détail à nos yeux.
— C’est après la mort de mademoiselle Gallois que vous avez compris ? dit Joséphine.
— Nous étions sur leur piste, mais nous tâtonnions. Pourquoi avait-elle demandé à sa mère de se renseigner sur la mort de l’assistante sociale ? Pourquoi ne nous a-t-elle rien dit de ses recherches ? Pourquoi avoir laissé ce mot, « creuser RV » ? Et puis il y a eu votre trouvaille, madame Cortès. RV, Hervé. C’est à partir de ce moment-là que nous avons compris que nous touchions au but. Peu de temps après, la mère de mademoiselle Gallois nous a relaté la conversation qu’elle avait eue avec sa fille et nous a confié les résultats de son enquête. On a suivi plusieurs pistes avant de se concentrer sur celle-là. On a cru, un moment, que votre mari, Antoine Cortès, pouvait être le meurtrier. Ce qui expliquait votre refus de témoigner et de porter plainte. Mais je suis en mesure aujourd’hui de confirmer sa mort…
Il inclina la tête vers Joséphine comme s’il lui présentait ses condoléances.
— On a examiné aussi le cas de Vittorio Giambelli. L’homme est malade, c’est un schizophrène, mais ce n’est pas un criminel. D’ailleurs, il a demandé de lui-même à se faire soigner. Il s’est vu devenir fou après vous avoir envoyé la série de textos et s’est livré de son plein gré. Il avait l’air soulagé d’être pris en charge…
— Il m’a encore envoyé un message ce matin.
— Il devrait être interné dans les jours qui viennent.
— Ce n’était donc pas lui…, murmura Joséphine.
— Alors nous sommes revenus sur la piste des deux Hervé. Après la mort du capitaine et l’histoire des RV, on savait qu’on tenait le bon bout mais, pour ne pas alerter les deux principaux suspects, on se devait d’interroger et de soupçonner tout le monde… On fermait les portes.
— Monsieur Pinarelli avait donc raison quand il me disait que vous faisiez un écran de fumée…, dit Joséphine.
— Il ne fallait en aucun cas qu’ils se doutent de quelque chose… La mère du capitaine Gallois nous a beaucoup aidés. Elle a retrouvé les journaux de l’époque, j’entends les éditions locales, qui racontaient la mort étrange de cette forte femme que personne n’aurait imaginée se suicider. Cela avait fait sensation jusqu’à Arras. En plus, par pendaison ! Ce n’est pas un suicide de femme, la pendaison… Elle nous a envoyé des photocopies des journaux de l’époque et, en bas de page, on a trouvé une brève, la relation d’un fait divers qui avait eu lieu dans la nuit même où Évelyne Lamarche a été tuée. Une réceptionniste d’hôtel s’était fait molester par deux étudiants qui l’avaient accusée de leur avoir « mal parlé », elle s’était rebiffée et l’un des deux hommes l’avait tabassée. Elle était allée porter plainte, le lendemain matin, et avait donné le nom des deux agresseurs inscrits au registre de l’hôtel : Hervé Lefloc-Pignel et Hervé Van den Brock. Les noms n’étaient pas dans le journal, ce sont les gendarmes qui nous les ont donnés. Ils n’avaient rien à faire dans le coin, ils venaient tous les deux de Paris et n’ont passé que cette nuit-là dans la région. Ils n’ont finalement pas dormi à l’hôtel et sont partis juste après l’altercation en payant la note du dîner…
— Ils auraient tué ensemble l’assistante sociale ? dit Philippe.
— Elle les avait humiliés, enfants. Ils se faisaient justice. Et ce fut à mon avis leur premier crime qui leur a donné l’idée de recommencer puisqu’il resta impuni. Ils avaient fini leurs études brillamment, ils allaient entrer dans la vie active et ils voulaient, j’imagine, laver l’affront de leur enfance. Ils ont dû la surprendre chez elle dans la nuit, l’humilier, la terroriser puis la pendre… Il n’y avait aucune trace de violence sur le corps. Cela ressemblait à un suicide, mais ce n’était pas un suicide. On a retrouvé la réceptionniste de l’hôtel. Elle se souvenait très bien de l’incident. On lui a montré la photo des deux hommes parmi d’autres photos, elle les a aussitôt reconnus. Notre piste était de plus en plus solide, mais nous n’avions aucune preuve. Or sans preuve, on ne peut rien faire…
— Et surtout comment relier tous les crimes entre eux ? dit Philippe réfléchissant à haute voix. Qu’ont en commun toutes les victimes ?
— Elles les ont humiliés…, dit Joséphine. Madame Berthier en se prenant de bec avec Lefloc-Pignel, au sujet des études de son fils, j’étais là, lors d’une réunion parents-profs, j’étais partie en courant… Et mademoiselle de Bassonnière les avait insultés à la réunion de copropriétaires. J’étais là aussi. Ce soir-là, je suis rentrée à pied avec lui. Il m’avait parlé de son enfance… Mais Iris ? Que leur avait-elle fait ?
— Telle que je la connais, soupira Philippe, elle a dû tellement attendre de lui, tellement fantasmer qu’elle a été déçue de le voir partir en vacances et elle s’est échauffée. Elle a dû le traiter de tous les noms ! Elle n’allait pas bien, elle était désespérée, cet homme était son dernier espoir…
— À partir de ce moment-là, continua l’inspecteur, on a surveillé étroitement les deux hommes. Nous savions qu’ils avaient passé une semaine de vacances ensemble à Belle-Île, puis Van den Brock est parti dans sa maison dans la Sarthe et Lefloc-Pignel a rejoint Paris. Nous savions aussi qu’il fréquentait votre sœur et nous avons donc posté un homme jour et nuit pour surveiller l’immeuble. Il nous restait plus qu’à attendre qu’il commette un nouveau crime et qu’on le prenne sur le fait. Enfin, je veux dire, juste avant… bien sûr. Nous ne pensions pas qu’il allait s’en prendre à votre femme…
— Mais vous vous êtes servis d’elle comme appât ! s’écria Philippe.
— On a bien vu madame Cortès partir, mais, à partir de ce moment-là, on n’a plus jamais aperçu votre femme. On a cru qu’elle avait quitté Paris, elle aussi. On a interrogé la concierge qui nous l’a confirmé, votre femme lui avait demandé de garder le courrier ; elle partait en vacances. Le lieutenant chargé de surveiller l’immeuble s’est alors concentré sur Lefloc-Pignel. Et pour être honnête, on n’a pas cru une seule seconde qu’il allait s’en prendre à elle…
— Une intuition aussi ? demanda Philippe, ironique.
— On avait remarqué qu’il était doux comme un agneau avec elle. Il semblait l’adorer. Il la couvrait de cadeaux, la voyait presque tous les jours, l’emmenait déjeuner. Il avait l’air très amoureux et elle semblait, je suis désolé de vous le dire, très éprise… Ils roucoulaient comme à vingt ans. Il n’avait aucun geste déplacé envers elle. On ne s’est pas méfiés…
— Pourtant elle était dans l’immeuble ! Vous deviez bien voir de la lumière, entendre des bruits ! s’insurgea Philippe.
— Rien. Il n’y avait à son étage ni lumière ni bruit. Pas le moindre signe de vie. Les volets étaient fermés. Elle a dû vivre en recluse. Elle ne sortait même pas faire ses courses. Le soir, Lefloc-Pignel restait chez lui. Tous les rapports de l’homme chargé de le surveiller le disent. Il rentrait, dînait rapidement, s’installait à son bureau et n’en bougeait plus. Il écoutait de l’opéra, parlait au téléphone, dictait du courrier. Les fenêtres de son bureau étaient grandes ouvertes et donnaient sur la cour de l’immeuble. Cela fait cage de résonance, on entend tout. Il n’y a eu aucun appel de Lefloc-Pignel à Van den Brock. On se disait qu’il passait par une période d’accalmie… Le soir même du meurtre, il nous a fait croire qu’il était chez lui. C’était la même routine que les autres soirs : un opéra, des coups de téléphone, encore de l’opéra… En fait, il avait dû enregistrer une bande-son qu’il a laissée se dérouler pour sortir, aller chercher votre femme et l’emmener dans la clairière. Les lumières avaient été réglées afin qu’on croie qu’il était chez lui. On trouve dans le commerce des interrupteurs qu’on peut programmer et qui s’allument dans différentes pièces à des heures différentes. Les gens les utilisent pour éloigner les cambrioleurs lorsqu’ils s’absentent. L’homme est redoutable. Froid, organisé, très intelligent… Ce soir-là, il y a eu un opéra puis les lumières se sont éteintes l’une après l’autre comme chaque soir. Notre homme a été relevé à minuit sans se douter que l’oiseau s’était envolé !
— Mais comment a-t-il pu tuer Iris aussi froidement ? s’exclama Joséphine.
— Aux yeux du serial-killer, la victime n’est rien. Ou tout au plus, un objet pour réaliser ses fantasmes… Avant de tuer, très souvent, s’il le peut, il « dégrade » sa victime. Il l’humilie, il prend le contrôle sur elle, il la terrorise. Il peut même organiser tout un rituel qu’il appelle « rituel d’amour » où il lui fait croire que c’est par amour qu’il la maltraite et elle devient consentante. Il suffit que votre sœur ait été un peu déséquilibrée… Elle entre alors dans sa folie et tout est possible. Ce que nous a raconté le paysan est édifiant. Elle est arrivée libre, elle n’était pas entravée, n’a pas résisté, elle a échangé des vœux nuptiaux, dansé avec lui sans jamais chercher à s’enfuir. Elle souriait. Elle est morte heureuse. Elle ne s’appartenait plus. Vous savez, ce sont très souvent des hommes très intelligents et très malheureux, des gens qui souffrent énormément et expriment cette immense douleur en infligeant de terribles souffrances à leurs victimes…
— Vous me pardonnerez, inspecteur, de ne pas compatir aux blessures de Lefloc-Pignel ! s’énerva Philippe.
— J’essaie de vous expliquer comment ça a pu arriver… On voudrait fouiller l’appartement pour voir si elle n’a pas laissé d’indices de ce que fut sa vie ces huit derniers jours… Pourriez-vous nous donner un jeu de clés ?
Il tendit la main vers Joséphine. Elle regarda Philippe qui hocha la tête et donna ses clés à l’inspecteur.
— Vous avez un endroit où habiter en attendant ? demanda l’inspecteur à Joséphine qui était perdue dans ses pensées.
— Je n’arrive pas à le croire, dit-elle, c’est un cauchemar. Je vais me réveiller… Mais pourquoi ai-je été agressée, moi ? Je ne lui avais rien fait. Je le connaissais à peine quand c’est arrivé.
— Il y a eu un détail qui nous a intrigués et qui avait déjà attiré l’attention du capitaine Gallois. Elle nous avait tout de suite indiqué, dès que nous avons pris l’enquête en main, que vous portiez le même chapeau que madame Berthier. Un drôle de chapeau à étages. Le soir où il vous a agressée, il vous a sûrement prise pour madame Berthier dans l’obscurité. Il s’était déjà pris de bec avec elle… Il s’est fié au chapeau, vous aviez la même carrure…
— Elle m’avait dit que le pire quand on était prof, ce n’étaient pas les élèves, mais les parents. Je me souviens très bien…
— Il l’aurait tuée juste parce qu’elle l’avait remis en place ? demanda Philippe.
— Lefloc-Pignel est un homme qui ne supporte pas d’être offensé. Il nous en dira plus quand on l’interrogera et on en saura plus après avoir dragué la mare car je pense qu’il y a eu d’autres crimes. Mais prenez l’histoire de la petite serveuse… Elle est exemplaire. Elle a servi un jour Lefloc-Pignel, a renversé du café sur son imper blanc, s’est excusée de manière qu’il a jugée désinvolte. Il l’a pris de haut, elle l’a traité de « pauvre mec ! ». Cela a suffi pour déclencher sa rage… Il l’a supprimée. Mais il l’a supprimée aussi parce qu’elle avait traité Van den Brock de « vieux Dracula pervers » ! Elle était très jolie, n’avait pas froid aux yeux, Van den Brock la poursuivait de ses avances… Il ne pouvait pas s’en empêcher. Ça lui a coûté cher dans sa carrière. Elle s’est rebiffée, l’a envoyé promener, a menacé de le dénoncer pour harcèlement sexuel. C’est la copine de la petite serveuse, revenue de son voyage au Mexique, qui nous a raconté l’épisode du café renversé et les propositions de Van den Brock. Elle avait signé son arrêt de mort.
— Il n’avait jamais peur d’être pris ? dit Joséphine.
— Il avait un alibi tout prêt : Van den Brock affirmait qu’il était avec lui.
— Pour mademoiselle de Bassonnière aussi ?
— Oui. Les deux hommes étaient liés par ces crimes, ils partageaient une exaltation commune. La rage de l’un alimentait la rage de l’autre. Ils reformaient à chaque fois l’alliance conclue au moment de leur premier meurtre…
— Et moi, j’ai échappé à ce carnage…, murmura Joséphine.
— Vous, en quelque sorte, il vous protégeait. Il vous appelait « petite tortue ». Vous ne l’avez jamais provoqué ni physiquement ni moralement. Vous n’avez pas cherché à le séduire, ni n’avez remis en question son autorité… Si j’étais vous, ajouta le commissaire, je protégerais les enfants et bannirais les journaux pendant un certain temps. C’est le genre d’histoire dont les journalistes raffolent en période estivale. J’imagine déjà les titres : « La dernière valse », « Valse funèbre dans la forêt », « Bal tragique dans la clairière », « Un si joli crime »…
Hortense l’apprit la première. Elle était à Saint-Tropez, assise à la terrasse de Sénéquier, en train de prendre son petit déjeuner avec Nicholas. Il était huit heures du matin. Hortense aimait se lever tôt à Saint-Tropez. Elle disait que la ville n’était pas encore « abîmée ». Elle avait élaboré toute une théorie sur l’heure et la vie dans le petit port tropézien. Ils avaient acheté une brassée de journaux et lisaient en observant le balancement des bateaux, le pas lent des vacanciers, dont certains émergeaient de la nuit et venaient prendre un café avant d’aller se coucher.
Hortense poussa un cri, donna un coup de coude à Nicholas qui manqua s’étouffer avec son croissant et appela aussitôt sa mère.
— Ouaou ! M’man ! T’as lu le journal ?
— Je sais, chérie.
— C’est vrai ce qui est écrit ?
— Oui.
— Mais c’est horrible ! Et moi qui voulais te précipiter dans ses bras ! Lui, il est pas mal sur la photo, mais Iris, ils l’ont pas gâtée… Et Alexandre ?
— Il arrive demain, avec Zoé.
— Tu ferais mieux de les laisser en Angleterre ! Il va voir sa mère partout dans les journaux. Il va flipper grave !
— Oui, mais Philippe est là. Il y a plein de démarches à faire, de papiers à remplir. Et on ne peut pas lui cacher la vérité…
— Comment ils ont réagi, Alexandre et Zoé ?
— Alexandre est resté très sérieux. Il a dit « Ah ! bon… elle est morte en dansant » et c’est tout. Zoé a pleuré, pleuré. Alexandre a repris le téléphone et a dit « Je m’occupe d’elle ». Il est étonnant, ce gamin !
— C’est louche.
— Je pense aussi…
— Tu veux que je vienne et que je m’occupe des petits ? Moi, je saurai y faire, toi, j’imagine que t’es transformée en fontaine à larmes…
— J’arrive pas à pleurer… J’ai des pierres de larmes sèches au fond de la gorge. J’arrive plus à respirer…
— T’en fais pas ! Ça va venir d’un coup et tu pourras plus t’arrêter !
Hortense réfléchit un instant puis dit :
— Je vais les emmener à Deauville… Je couperai la télé, la radio et pas de journaux !
— La maison est en travaux. Le toit a été arraché par la tempête.
— Shit !
— Et puis Alexandre va sûrement vouloir venir à l’enterrement. Et Zoé aussi…
— Bon, je remonte et je m’en occupe à Paris…
— L’appartement est sous scellés. Ils cherchent des traces des derniers jours d’Iris.
— Ben… chez Philippe, alors ! On va tous chez lui.
— Avec toutes les affaires d’Iris ? Je ne sais pas si c’est une bonne idée.
— On va pas aller à l’hôtel tout de même !
— Ben si… en ce moment, Philippe et moi, on est à l’hôtel.
— Ça, c’est une bonne nouvelle. Enfin, une !
— Tu trouves ? demanda Joséphine, timidement.
— Si, si… – Elle marqua une pause. – Remarque, pour Iris, c’est génial de mourir comme ça. En valsant au bras de son prince charmant. Elle est morte dans un rêve. Iris aura toujours vécu dans un rêve, jamais dans la réalité. Je trouve que ça lui va bien comme mort. Et puis, tu sais, je la voyais mal vieillir. Ç’aurait été terrible pour elle !
Joséphine pensa que c’était un éloge funèbre un peu radical.
— Et Lefloc-Pignel, ils l’ont arrêté ?
— Hier, quand j’étais avec l’inspecteur, les policiers étaient partis chez lui pour l’arrêter, mais depuis je n’ai pas de nouvelles. Il y a tant de choses à faire ! Philippe est allé reconnaître le corps, moi, je n’ai pas eu le courage.
— Ils parlent dans le journal d’un autre homme… C’est qui ?
— Van den Brock. Il habitait au deuxième étage.
— C’était un pote de Lefloc-Pignel ?
— En quelque sorte…
Joséphine l’entendit dire quelque chose en anglais à Nicholas, mais ne comprit pas.
— Tu disais, ma chérie ? demanda-t-elle, attentive au moindre soubresaut de chagrin chez Hortense.
— Je demandais à Nicholas de me filer un autre croissant… Je meurs de faim ! Je vais prendre le sien !
Il y eut un bruit de dispute à l’autre bout de la ligne. Nicholas refusait de donner son croissant et Hortense en arrachait un bout. Hortense reprit, la bouche pleine :
— Bon, m’man ! Dis à Philippe de retenir une grande chambre à l’hôtel pour Zoé, Alexandre et moi. T’en fais pas. Je sais que c’est dur… mais tu vas t’en sortir. Tu t’en sors toujours. T’es costaud, m’man. Tu le sais pas, mais t’es costaud !
— Tu es mignonne. Tu es vraiment mignonne. Si tu savais ce que je…
— Ça va aller, tu vas voir…
— Tu sais la dernière fois qu’on a été ensemble, on était dans la cuisine et elle m’a lu mon horoscope et après, elle a lu le sien et elle a pas voulu lire la rubrique « Santé »… et je lui ai demandé pourquoi et…
Joséphine éclata en sanglots, des sanglots qui se précipitaient et jaillissaient comme lâchés au lance-pierre.
— Tu vois…, soupira Hortense. Je t’avais dit que ça viendrait. Et maintenant tu vas plus pouvoir t’arrêter !
Joséphine se dit qu’il faudrait qu’elle appelle sa mère. Elle composa le numéro d’Henriette. De grosses larmes roulaient sur ses joues. Elle revoyait Iris dans sa chambre en train de choisir sa tenue pour aller à l’école et lui demander si elle était belle, la plus belle de l’immeuble, la plus belle de l’école, la plus belle du quartier. « La plus belle du monde », murmurait Joséphine. « Merci, Jo, disait Iris, tu seras désormais ma première dame de compagnie. » Et elle lui donnait un coup de brosse sur l’épaule pour l’adouber.
Henriette décrocha et rugit : Allô ?
— Maman, c’est moi. C’est Joséphine…
— Tiens… Joséphine. Une revenante !
— Maman, tu as lu les journaux ?
— Sache, Joséphine, que je lis les journaux chaque matin.
— Et tu n’as rien lu qui…
— Je lis toute la presse économique et après, je fais mes opérations. J’ai des valeurs qui marchent très bien, d’autres qui me donnent des soucis, mais c’est la Bourse et j’apprends.
— Iris est morte, lâcha Joséphine.
— Iris est morte ? Qu’est-ce que tu me chantes ?
— Elle a été assassinée, dans la forêt…
— Mais, tu dis n’importe quoi, ma pauvre fille !
— Non, elle est morte…
— Ma fille ! Assassinée ! C’est pas possible. Mais comment c’est arrivé ?
— Maman, je n’ai pas la force de te raconter, maintenant. Appelle Philippe, il te dira mieux que moi.
— Tu m’as dit que c’était dans les journaux. Quelle honte ! Il faut les empêcher de…
Joséphine avait raccroché. Elle ne pouvait plus endiguer ses larmes.
Philippe sortit de la salle de bains. Elle se réfugia contre lui et se moucha dans la manche de son peignoir blanc. Il l’installa sur ses genoux et la serra contre lui.
— Ça va aller, ça va aller…, murmura-t-il en embrassant ses cheveux. On ne pouvait plus rien faire pour elle. Elle s’est perdue toute seule…
— Si ! J’aurais dû rester, ne pas la laisser…
— Personne ne pouvait imaginer un tel scénario. Elle a toujours eu besoin de quelque chose de plus grand qu’elle et elle a cru l’avoir enfin trouvé. Mais ni mon amour ni ton amour n’aurait pu la combler ou la guérir. Tu n’as rien à te reprocher, Jo.
— Je ne peux pas m’en empêcher…
— C’est normal. Mais réfléchis et tu comprendras. J’ai vécu longtemps avec elle, je lui ai tout donné. Elle était comme un puits sans fond. Elle n’en avait jamais assez. Elle a cru trouver son ciel avec lui…
Il parlait comme s’il se raisonnait lui-même pour répondre aux mêmes remords que Joséphine.
— Hortense vient d’appeler, elle va s’occuper d’Alexandre et Zoé. J’ai joint ma chère mère, je lui ai dit que si elle voulait des détails, il fallait qu’elle t’appelle. Je ne me sentais pas la force de lui parler…
— J’ai parlé à Carmen. Elle veut venir aux obsèques.
Il fit une liste des gens qu’il fallait prévenir. Joséphine se dit qu’elle devait parler à Shirley. Et à Marcel et Josiane.
— Ils ne viendront pas si ta mère est là, fit remarquer Philippe.
— Non, mais il faut les prévenir…
Ils restèrent, un long moment, enlacés. Ils pensaient à Iris. Philippe se disait qu’elle était morte sans livrer ses secrets, qu’il ne savait pas grand-chose de sa femme. Joséphine revoyait des bouts de scènes avec sa sœur, toutes venues de l’enfance.
Ils se serrèrent l’un contre l’autre.
— Je n’arrive pas à y croire…, dit Joséphine. Toute ma vie, elle a été là. Tout le temps… Elle était une partie de moi.
Il ne dit rien et resserra son étreinte.
Quand Joséphine appela Marcel, elle tomba sur Josiane qui était en train de faire une mayonnaise et lui demanda deux secondes le temps de la terminer. Junior s’empara de l’appareil. Joséphine entendit Josiane crier « Junior ! laisse ce téléphone ! » mais Junior balbutia :
— Jooéfine ! ava ?
Joséphine écarquilla les yeux.
— Tu parles déjà, Junior ?
— iiii…
— Tu es très en avance pour ton âge !
— Joéfine ! soa pa tiste ! elle é mon-é o chiel…
— Junior ! – Josiane avait repris l’appareil et s’excusa. – Je voulais pas rater ma mayo… Quel bon vent t’amène ? Ça fait des lustres qu’on ne t’entend plus !
— Tu n’as pas lu les journaux ?
— Comme si j’avais le temps ! J’ai le temps de rien en ce moment ! Je cavale avec le petit dans tous les sens. Il me fait tourner en bourrique. On arpente les musées ! Il a dix-huit mois ! Tu parles d’un passe-temps. Il faut tout que je lui lise, tout que je lui explique ! Demain, on attaque le cubisme ! Et Marcel qui est en Chine ! Tu sais que j’ai été malade ? Très malade. Une drôle de maladie. Comme un vilain rêve. Je te raconterai. Il faut absolument que vous veniez à la maison avec les filles…
— Josiane, je voulais te dire qu’Iris est…
— Elle, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles. On doit être trop saucissons pour elle.
— Elle est morte.
Josiane poussa un cri et Joséphine entendit Junior répéter : « Elé o chiel, elé biien la ô. »
— Mais comment est-ce possible ? Quand je vais dire ça à Marcel, il va en perdre son pantalon !
Joséphine raconta à voix basse. Josiane l’interrompit :
— Te fais pas de mal, Jo. C’est suffisamment pénible comme ça… si tu veux venir pleurer à la maison, les portes te sont grandes ouvertes. Je te ferai un bon gâteau. Tu aimes quoi comme gâteau ?
Joséphine eut un petit sanglot.
— T’as pas la bouche goulue en ce moment, ça se comprend, pauvrette !
— Tu es si gentille, hoqueta Joséphine.
— Dis donc, et les petits ? Ils ont réagi comment ? Non, ne me dis pas. Tu vas encore avoir la larme déferlante…
— Hortense, elle…, commença Joséphine.
— Tu vois, c’est inutile, tu vas t’étouffer. À propos d’Hortense, dis-lui que Marcel est allé à Shanghai lui claquer le beignet à la Mylène Corbier. Elle a tout avoué : les lettres, c’était elle et Antoine, je sais pas si ça ne va pas t’écrouler davantage, il est bel et bien mort digéré par un crocodile. C’est elle qui l’a trouvé, alors elle en est sûre et certaine. Note que c’est peut-être ça qui lui a tourné la boule… Elle lui a servi toute une ratatouille au Marcel en lui disant qu’elle n’avait pas d’enfants et qu’elle voulait adopter tes filles et que c’est pour ça qu’elle leur écrivait, ça lui donnait du répit de chagrin et du gain de maternité. Si tu veux mon avis, elle a viré pimpon !
— Hortense l’avait démasquée…
— Elle est efficace, ta fille. Ah si ! La Mylène, elle a dit que le paquet, c’est elle qui te l’avait envoyé pour que t’aies un souvenir d’Antoine et que l’autre chaussure, elle l’a gardée pour elle. Je ne sais pas si c’est clair pour toi, pour moi, c’est de l’Horace Vernet.
— Horace Vernet ?
— Oui, du clair-obscur… Et le beau Philippe, tu es toujours en amour ?
Joséphine rougit et regarda Philippe qui était en train de s’habiller.
— Cet homme, il est bon comme ma mayonnaise, ne le rate pas !
Quand Joséphine raccrocha, elle souriait. Puis elle repensa à Junior et se dit que cet enfant sortait vraiment du commun.
Il ne restait plus que Shirley, mais elle savait que Shirley verserait du baume sur ses blessures. Elle attendit que Philippe soit parti pour l’appeler. Shirley décida de sauter dans le premier avion.
— Je ne sais pas si c’est nécessaire, tu sais. Ça ne va pas être très gai.
— Je veux être avec toi. Ça fait drôle tout de même de la savoir morte…
Le mot rebondit sur Joséphine qui grimaça. Elle eut un nouvel accès de larmes. Shirley soupira et répéta j’arrive, j’arrive, ne pleure pas, Jo, ne pleure pas.
— C’est plus fort que moi.
— Récite-toi des mots. Les mots t’ont toujours apaisée. Tu sais ce que disait O. Henry ?
— Non… Et je m’en fiche !
— « Ce ne sont pas les routes que nous prenons, c’est ce que nous avons à l’intérieur qui nous fait devenir ce que nous sommes. » Elle illustre bien Iris, je trouve. Elle avait un grand vide à l’intérieur et elle a voulu le remplir. Tu n’y pouvais rien, Jo, tu n’y pouvais rien !
Quand les trois policiers sonnèrent à la porte d’Hervé Lefloc-Pignel, il était six heures du matin.
Il leur ouvrit, frais, rasé. Il portait un veston d’intérieur vert bouteille et un foulard vert foncé autour du cou. Il demanda froidement aux trois hommes ce qui lui valait le désagrément de leur visite si matinale. Les policiers lui ordonnèrent de les suivre, ils avaient un mandat d’arrêt contre lui. Il haussa un sourcil méprisant et les somma de ne pas lui parler de si près, l’un d’eux sentant le tabac froid.
— Et à quel sujet venez-vous me déranger de si bon matin ?
— Au sujet d’un bal dans la forêt, dit un policier, si tu vois ce que je veux dire…
— Y a un bouseux qui vous a vus, ton pote et toi, en train de zigouiller la belle dame ! continua un autre. On est en train de draguer la mare. T’es plutôt mal barré, l’aristo, arrange ta mèche et suis-nous.
Hervé Lefloc-Pignel tressaillit. Fit quelques pas en arrière et demanda la permission de se changer. Les trois hommes se concertèrent du regard et acquiescèrent. Il les introduisit dans le salon et gagna sa chambre, suivi par l’un des trois inspecteurs.
Les deux autres policiers allaient et venaient et l’un d’eux montra du doigt des tortues, derrière une paroi de verre, parmi des feuilles de salade et des quartiers de pommes.
— Bel aquarium ! fit-il en levant le pouce.
— C’est pas un aquarium, c’est un terrarium. Dans un aquarium, on met de l’eau et des poissons, dans un terrarium, des tortues ou des iguanes.
— T’en connais un bout, dis donc…
— J’ai mon beau-frère, il est fou de tortues. Il les chouchoute, il les dorlote, il appelle le véto dès qu’elles ont un rhume. On n’a pas le droit de danser ou de jouer de la musique trop fort dans le salon, les vibrations perturbent les tortues ! C’est tout juste s’il faut pas parler à voix basse… et quand on marche, on doit glisser très lentement !
— Il est aussi barjo que ce mec-là !
— Moi, je le dis pas trop haut rapport à ma sœur, mais je pense, en effet, qu’il a pas la lumière à tous les étages…
— Lui, il doit faire un élevage ! Elles sont légion à roupiller !
— C’est la saison de la reproduction. Elles doivent être en cloque et elles se préparent à expulser leurs lardons…
— Si ça se trouve, c’est pour ça qu’il est rentré de vacances…
— Avec les fadas, on n’est jamais déçu…
Ils collèrent leur nez aux vitres du terrarium, grattèrent la paroi de leurs ongles, mais les tortues ne bougèrent pas.
Ils se redressèrent, contrariés.
— Dis donc, il en met du temps pour se fringuer…
— Ces mecs-là, ça se peaufine, ça ne sort pas en débraillé !
— On va voir ce qu’il fabrique ?
Au même moment, leur collègue surgit dans le salon en s’écriant « j’ai rien pu faire, j’ai rien pu faire, il m’a demandé de me retourner pendant qu’il se changeait de calbute et il a sauté ! ».
Ils se précipitèrent dans la pièce. Le sol de la chambre était constellé de petites tortues, de feuilles de salade jaunes et vertes, de quartiers de pommes, de petits pois, de concombres, de poires, de figues fraîches. La fenêtre était grande ouverte.
Ils se penchèrent dans la cour et aperçurent le corps inerte d’Hervé Lefloc-Pignel et, dans sa main crispée, fracassée par la chute, la carapace d’une tortue.
Hervé Van den Brock vit arriver une Citroën C5 sur les graviers blancs de l’allée qui menait à la demeure de feu ses beaux-parents dont sa femme avait hérité à la mort de ces derniers. Il leva les yeux du livre qu’il était en train de lire, corna la page, posa l’ouvrage sur le meuble de jardin à côté de sa chaise longue. Repoussa le sachet de pistaches qu’il grignotait. Il n’aima pas le bruit que firent les gravillons en giclant sur le gazon vert et dru qu’un jardinier entretenait avec un soin tatillon. Ces gens n’avaient aucune éducation. Il n’aima pas non plus le ton qu’ils employèrent pour lui enjoindre de les suivre.
— C’est à quel sujet ? demanda-t-il, réprobateur.
— Vous le saurez très vite…, répondit l’un des deux hommes en écrasant sa cigarette sur l’herbe verte et grasse et en exhibant sa carte de police.
— Je vous prierais de ramasser votre mégot ou j’appelle mon ami le préfet… Il sera très chagriné d’apprendre votre incivilité.
— Il sera encore plus chagriné de savoir ce que vous faisiez dans la forêt de Compiègne l’autre soir, répondit le plus petit en agitant une paire de menottes qu’il laissa pendre négligemment.
Hervé Van den Brock blêmit.
— Ce doit être une erreur, fit-il d’une voix radoucie.
— Vous allez nous l’expliquer, répondit le petit en ouvrant les menottes.
— Ce ne sera pas la peine… je vous suis.
Il fit un geste de la main à sa femme qui rempotait des pousses de bambou dans une jardinière.
— J’ai une petite affaire à traiter, je serai de retour très vite…
— Ou jamais…, ricana l’homme qui avait écrasé le mégot sur la pelouse verte.
La voix de Joséphine s’éleva, pure et mélodieuse, dans la crypte sombre du crématorium du Père-Lachaise.
— « Ô vous, étoiles errantes, pensées inconstantes, je vous conjure, éloignez-vous de moi, laissez-moi parler au Bien-Aimé, laissez-moi le bienfait de sa présence ! Tu es ma joie, tu es mon bonheur, tu es mon allégresse, tu es mon jour joyeux. Tu es à moi, je suis à Toi, et il en sera à tout jamais ainsi ! Dis-moi, mon Bien-Aimé, pourquoi as-Tu laissé mon âme te chercher si longtemps, si ardemment sans pouvoir Te trouver ? Je T’ai cherché à travers la nuit de volupté de ce monde. J’ai traversé les monts et les champs, insensée comme un cheval débridé, mais je T’ai trouvé enfin et repose, heureuse, en paix, légère contre Ton sein. »
Sa voix s’était cassée contre les derniers mots et elle eut à peine la force de balbutier : « Henri Suso, 1295-1366 », afin de rendre hommage au poète qui avait écrit cette ode qu’elle offrait à sa sœur, couchée parmi les fleurs. « Au revoir, mon amour, ma compagne de vie, ma beauté délicieuse. » Elle replia la feuille blanche et regagna sa place dans la crypte entre ses deux filles.
L’assistance n’était pas nombreuse au crématorium du Père-Lachaise. S’y trouvaient réunis Henriette, Carmen, Joséphine, Hortense, Zoé, Philippe, Alexandre, Shirley. Et Gary.
Il était arrivé de Londres le matin même avec sa mère. Hortense avait eu un petit mouvement de surprise en l’apercevant dans la suite de l’hôtel Raphaël. Elle avait marqué un temps d’arrêt, s’était approchée de lui, l’avait embrassé sur la joue et avait murmuré : « C’est gentil d’être venu. » La même phrase qu’elle avait prononcée pour Carmen ou Henriette. Philippe avait essayé de joindre quelques amies d’Iris : Bérengère, Agnès, Nadia. Il avait laissé un message sur leurs portables. Aucune d’elles n’avait répondu. Elles devaient être en vacances.
Le cercueil était recouvert de roses blanches et de longues gerbes d’iris d’un violet ardent piqué de pointes jaunes. Une grande photo d’Iris reposait, posée sur un trépied, et un quatuor à cordes de Mozart égrenait ses arpèges de paix.
Joséphine avait fait un choix de textes que chacun lirait à tour de rôle.
Henriette s’y était refusée, prétextant qu’elle n’avait pas besoin de ces simagrées pour exprimer sa douleur. Elle était très déçue par la simplicité de la cérémonie et la maigre assistance. Elle se tenait droite, sous son grand chapeau, et pas un pleur ne mouillait le joli mouchoir de batiste dont elle se tamponnait les yeux, en espérant faire jaillir une larme qui illustrerait l’abondance de son chagrin. Elle avait tendu à Joséphine une joue réticente. Elle était de ces femmes qui ne pardonnent pas et toute son attitude indiquait qu’à son avis la Mort s’était trompée de passagère.
Carmen avait du mal à se tenir droite et sanglotait, tassée sur sa chaise, secouée de sanglots furieux qui faisaient tanguer ses épaules. Alexandre fixait le portrait de sa mère avec solennité, le menton ferme, les mains croisées sur son blazer bleu marine. Il essayait de rassembler ses souvenirs. Et le froncement têtu de ses sourcils démontrait que ce n’était pas tâche facile. Il ne saisissait de sa mère que des instants furtifs : des baisers rapides, un sillage de parfum, le bruit feutré des paquets remplis d’achats qu’elle lâchait dans l’entrée, criant « Carmen ! je suis là, prépare-moi un thé fumé avec deux minuscules toasts. Je meurs de faim ! », sa voix au téléphone, des exclamations de surprise, de gourmandise, ses pieds fins aux ongles peints, ses longs cheveux défaits qu’elle lui permettait de brosser quand elle était heureuse. Heureuse pour quoi ? Malheureuse pour quoi ? s’interrogeait-il en étudiant le portrait de sa mère dont les grands yeux bleus le brûlaient par leur étrange fixité. Est-ce qu’on fait un vrai chagrin avec tout ça ? Il avait appris en sa compagnie ce qu’est une femme très belle qui se veut libre mais ne peut lâcher la main de l’homme qui l’entretient. Petit, il pensait qu’elle jouait le rôle d’une belle captive et la voyait derrière des grilles. Au pied du portrait quand son père avait posé une grosse bougie blanche il avait demandé à l’allumer lui-même. En dernier hommage. « Au revoir, maman », avait-il dit en allumant la bougie. Et même ces mots lui avaient paru trop solennels pour la belle femme qui lui souriait. Il tenta de lui envoyer un baiser, mais s’interrompit. Elle est morte heureuse, puisqu’elle est morte en dansant. En dansant… et cette idée renforçait encore, s’il en avait éprouvé la nécessité, le sentiment qu’il n’avait pas eu de mère, mais une belle étrangère à ses côtés.
Zoé et Hortense se tenaient de chaque côté de leur mère. Zoé avait faufilé sa main dans celle de Joséphine, la serrant à lui broyer les os, suppliant ne pleure pas, maman, ne pleure pas. C’est la première fois qu’elle voyait un cercueil de si près. Elle imagina le corps froid de sa tante allongée sous le tapis de roses blanches et d’iris. Elle ne bouge plus, elle ne nous entend plus, elle a les yeux fermés, elle a froid, elle veut sortir, peut-être ? Elle regrette d’être morte. Et c’est trop tard. Elle ne pourra plus jamais revenir. Et elle songea aussitôt papa n’est pas mort dans une si belle boîte, il est mort tout nu, tout cru, en se débattant entre des rangées de dents acérées qui l’ont déchiqueté ; c’en fut trop pour elle et elle s’abattit en sanglots contre sa mère qui la recueillit, devinant de quel chagrin Zoé osait enfin exprimer la terrible peine.
Hortense regarda le papier sur lequel sa mère avait imprimé le texte qu’elle devait lire et soupira, encore une idée de maman ! Comme si on avait la tête à lire de la poésie. Enfin… Elle écouta jusqu’au bout le quartet à cordes de Mozart et quand vint le moment où elle dut lire le poème de Clément Marot, elle commença d’une voix qu’elle détesta d’être tremblante :
Plus ne suis ce que j’ai été…
Elle toussota, reprit un peu d’aplomb. Et continua vaillamment :
Plus ne suis ce que j’ai été
Et plus ne saurai jamais l’être.
Mon beau printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour, tu as toujours été mon maître,
Je t’ai servi sous tous les dieux.
Ah, si je pouvais deux fois naître
Comme je te servirais mieux !
Et alors, à l’idée qu’Iris pourrait se lever de ce cercueil, venir s’asseoir au milieu d’eux, réclamer une coupe de champagne, enfiler des bottes d’égoutier et les assortir avec un petit haut rose fuchsia de Christian Lacroix, elle éclata en sanglots. Elle pleura, furieuse, debout, les bras tendus en avant comme si elle tentait de repousser les armées de larmes qui la dévastaient. C’est de leur faute aussi ! Cette mise en scène macabre ! On est là comme des imbéciles, on chiale au fond d’une crypte sinistre, on se lamente en récitant des vers et en écoutant Mozart. Et l’autre qui me regarde avec sa tronche désolée de grand dadais ! Ah ! Il va pas en rajouter ! Il va pas faire ça, il va pas venir vers moi et…
Et elle se jeta dans les bras de Gary qui l’enlaça comme on porte une gerbe de fleurs, posa sa tête sur le sommet de son crâne et la serra fort, fort en disant, pleure pas, Hortense, pleure pas. Et plus il la serrait, plus elle avait envie de pleurer, mais c’étaient de drôles de pleurs, ça ressemblait plus du tout aux pleurs de Clément Marot, c’étaient des pleurs pour autre chose qu’elle ne connaissait pas vraiment, mais qui était plus doux, plus gai, des pleurs comme une sorte de bonheur, de soulagement, de grande joie qui lui tordait le cœur, qui la faisait rire et pleurer à la fois comme si c’était trop grand, trop flou, trop insaisissable, du réconfort qu’elle attrapait avec ses doigts. Il était là, et pas là, elle le tenait et elle le tenait pas, une sorte de réconciliation avant une autre séparation, peut-être, elle ne savait pas. Elle avait envie de ne jamais s’arrêter de pleurer.
Et puis, mince ! Elle analyserait plus tard, quand elle aurait le temps, quand on en aurait fini avec tous ces pleurs, ces regrets étouffés dans des mouchoirs, ces nez rougis, ces cheveux mal peignés. Elle se reprit, renifla et réalisa, furieuse, qu’elle n’avait jamais pleuré de sa vie, que c’était sa première fois et il fallait que ce soit dans les bras de Gary, ce traître à la solde de Charlotte Bradsburry ! Elle se dégagea d’un coup, vint se ranger aux côtés de sa mère qu’elle empoigna fermement par le bras, signifiant à Gary que la séquence tendresse était terminée.
On leur annonça que la crémation allait avoir lieu. Qu’ils pouvaient attendre dehors. Ils sortirent en rangs disciplinés. Joséphine serrant les mains de ses filles, Philippe tenant celle d’Alexandre. Henriette, seule, évitant soigneusement Carmen qui restait en retrait. Shirley et Gary fermaient la marche.
Philippe avait décidé de disperser les cendres d’Iris dans la mer, devant leur maison de Deauville. Alexandre était d’accord. Joséphine aussi. Il en avertit Henriette qui déclara : « L’âme de ma fille ne réside pas dans une urne, vous pouvez en faire ce que vous voulez. Quant à moi, je vais rentrer chez moi… Je n’ai plus rien à faire ici. » Elle les salua et partit. Carmen la suivit après s’être abîmée dans les bras de Philippe qui lui promit qu’il continuerait à s’occuper d’elle. Elle embrassa Joséphine et se retira comme une ombre désolée, longeant les allées du cimetière.
Shirley et Gary allèrent visiter les tombes. Gary tenait à voir celles d’Oscar Wilde et de Chopin. Ils emmenèrent Hortense, Zoé et Alexandre.
Philippe et Joséphine restèrent seuls. Ils s’assirent sur un banc, au soleil. Philippe avait pris la main de Joséphine dans la sienne et la caressait doucement en silence.
— Pleure, mon amour, pleure. Pleure sur sa vie car, aujourd’hui, elle a trouvé la paix.
— Je le sais. Mais je peux pas m’en empêcher. Il va me falloir du temps pour réaliser que je ne la verrai plus. Je la cherche partout. J’ai l’impression qu’elle va surgir, se moquer de nous et de nos mines tristes.
Une femme blonde, d’un certain âge, marchait vers eux. Elle portait un chapeau, des gants, un tailleur très bien coupé.
— Tu la connais ? demanda Philippe entre ses lèvres.
— Non. Pourquoi ?
— Parce que je crois bien qu’elle va nous parler…
Ils se redressèrent et la femme fut bientôt devant eux. Elle paraissait très digne. Son visage chiffonné révélait des nuits sans sommeil et les coins de sa bouche tombaient en virgules tristes.
— Madame Cortès ? Monsieur Dupin ? Je suis madame Mangeain-Dupuy, la mère d’Isabelle…
Philippe et Joséphine se levèrent. Elle leur fit signe que ce n’était pas nécessaire.
— J’ai lu l’avis de décès dans Le Monde et je voulais vous dire… enfin je ne sais pas comment… C’est un peu délicat… Je voulais vous dire que la mort de votre sœur, madame, celle de votre femme, monsieur, n’a pas été inutile. Elle a libéré une famille… Est-ce que je peux m’asseoir ? Je ne suis plus toute jeune et ces événements m’ont fatiguée…
Philippe et Joséphine s’écartèrent. Elle s’assit sur le banc et ils prirent place à côté d’elle. Elle posa ses mains gantées sur son sac. Releva le menton et, en fixant le carré de gazon face à elle, elle commença ce qui devait être une longue confession que Joséphine et Philippe écoutèrent sans l’interrompre tant l’effort que faisait cette femme pour parler leur paraissait immense.
— Ma visite doit vous paraître saugrenue, mon mari ne voulait pas que je vienne, il trouve ma présence déplacée, mais il me semble que c’est mon devoir de mère et de grand-mère d’accomplir cette démarche…
Elle avait ouvert son sac. Elle en sortit une photo, celle-là même que Joséphine avait aperçue au mur de la chambre des Lefloc-Pignel : la photo du mariage d’Hervé Lefloc-Pignel et d’Isabelle Mangeain-Dupuy. L’essuya du revers de sa main gantée, puis se mit à parler.
— Ma fille, Isabelle, a rencontré Hervé Lefloc-Pignel au bal de l’X, à l’Opéra. Elle avait dix-huit ans, il en avait vingt-quatre. Elle était jolie, innocente, venait d’avoir son bac et ne se trouvait ni belle ni intelligente. Elle avait un terrible complexe d’infériorité envers ses deux sœurs aînées qui avaient fait des études brillantes. Elle est tombée tout de suite très amoureuse et très vite aussi, elle a voulu l’épouser. Quand elle nous en a parlé, nous l’avons mise en garde. Je vais être franche, nous ne voyions pas cette union d’un bon œil. Pas tellement à cause des origines d’Hervé, ne vous méprenez pas, mais parce qu’il nous paraissait ombrageux, difficile, extrêmement susceptible. Isabelle n’a jamais voulu nous écouter et il a bien fallu consentir à cette union. La veille du mariage, son père l’a suppliée une dernière fois de renoncer. Elle lui a alors lancé au visage que, s’il avait peur de la mésalliance, elle se souciait comme d’une guigne qu’il sorte d’une bouse de vache ou d’une vaisselle en argent ! Ce sont ses propres mots… Nous n’avons plus insisté. Nous avons appris à déguiser nos sentiments et l’avons accueilli comme notre gendre. L’homme était brillant, il est vrai. Difficile, mais brillant. À un moment, il a su sortir la banque familiale d’un terrible bourbier et à partir de ce jour, nous l’avons traité en égal. Mon mari lui a offert la présidence de la banque et beaucoup d’argent. Il s’est détendu, a paru heureux, les rapports avec nous ont été plus faciles. Isabelle rayonnait. Elle était enceinte de son premier enfant. Ils avaient l’air très amoureux. Ce fut une période bénie. Nous regrettions même d’avoir été si… conservateurs, si méfiants envers lui. Nous parlions souvent quand nous étions seuls, mon mari et moi, de ce retournement de situation. Et puis…
Elle s’interrompit, émue, et sa voix se mit à trembler.
— … Le petit Romain est né. C’était un très beau bébé. Il ressemblait terriblement à son père qui en était fou. Et… il y a eu le drame que vous connaissez sûrement… Isabelle avait déposé la chaise à bébé de Romain dans l’allée d’un parking souterrain, le temps de ranger quelques courses… Ce fut un drame horrible. C’est le père qui a ramassé le petit Romain et l’a conduit à l’hôpital. C’était trop tard ! Du jour au lendemain, il a changé. Il s’est renfermé. Il avait des sautes d’humeur terribles. Il ne venait presque plus nous voir. Ma fille, parfois. Mais de moins en moins… Elle nous disait simplement qu’il pensait qu’il était « maudit », que le cauchemar recommençait, mais le cauchemar, c’est elle qui a fini par le vivre. Je pense qu’elle a terriblement culpabilisé, qu’elle s’est tenue responsable de la mort du petit Romain et qu’elle ne se l’est jamais pardonné. Elle avait été élevée dans la foi chrétienne et elle se disait qu’elle devait expier sa faute. On l’a vue s’éteindre peu à peu. Je la soupçonne d’avoir pris des calmants, d’en avoir abusé, elle vivait dans une sorte de terreur permanente. La naissance de ses autres enfants n’a rien changé. Un jour, elle a demandé à parler à son père, elle lui a dit qu’elle voulait partir, que sa vie était devenue un calvaire. Elle lui a raconté l’histoire des couleurs, lundi vert, mardi blanc, mercredi rouge, jeudi jaune, la stricte observation des consignes qu’il avait édictées. Elle a ajouté qu’elle pouvait tout supporter, mais qu’elle ne voulait pas que le malheur retombe sur ses enfants. Quand Gaétan, pour se rebeller, arborait un pull écossais – un pull qu’il avait dû emprunter à un ami –, il était atrocement puni et la famille entière avec lui. Isabelle était à bout de forces. Elle craignait l’incident tout le temps, vivait sur les nerfs, tremblait à la moindre peccadille. Mon mari, ce jour-là, lui a fait une réponse qu’il a regrettée par la suite. Il lui a dit : « Tu l’as voulu, tu l’as eu, on t’avait prévenue », et pire, il a essayé de parler à Hervé : « Isabelle veut vous quitter, elle n’en peut plus ! Reprenez-vous ! » Ces mots ont été de la dynamite, je pense. Il s’est senti rejeté par sa femme, il a dû penser qu’il allait perdre ses enfants ; je crois qu’à partir de ce jour-là il est vraiment devenu fou. À la banque, on ne s’apercevait de rien. Il était toujours aussi efficace et mon mari ne voulait pas s’en séparer. Il avait pris sa retraite et était bien content d’avoir son gendre en place. Ça arrangeait tout le monde : mon mari, les sœurs d’Isabelle et les autres associés qui se reposaient sur lui et engrangeaient les dividendes. On se disait bien qu’il avait des manies inquiétantes, mais qui n’a pas ses petites manies après tout ?
Elle marqua une pause, releva une mèche de son chignon qui dépassait et la remit en place en la lissant des doigts.
— Quand on a appris ce qui était arrivé, évidemment, j’ai pensé à vous, mais surtout, surtout j’ai été libérée d’un grand poids… Et Isabelle ! Elle est entrée dans ma chambre, elle a eu le temps de me dire « je suis libre, maman, je suis libre ! » et elle s’est effondrée. Elle était épuisée. Elle est aujourd’hui entre les mains d’un psychiatre… Les deux garçons ont été soulagés aussi. Ils détestaient leur père qu’ils n’ont pourtant jamais dénoncé. Pour Domitille, cela va être plus compliqué. Elle est devenue une petite fille trouble, double. Il va falloir du temps. Du temps et beaucoup d’amour. Voilà ce que je voulais vous dire, ce que je voulais que vous sachiez. Votre femme, monsieur, et votre sœur, madame, n’est pas partie, en vain. Elle a sauvé une famille.
Elle se releva aussi mécaniquement qu’elle s’était assise. Sortit une lettre de son sac, la donna à Joséphine :
— C’est Gaétan, il m’a chargée de vous donner ça…
— Qu’est-ce qu’il va devenir ? murmura Joséphine, ébranlée par cette longue confession.
— On les a inscrits tous les trois dans une excellente école privée à Rouen. Sous le nom de leur mère. La directrice est une amie. Ils vont pouvoir avoir une scolarité normale sans être la cible de tous les ragots. Ma fille va reprendre son nom de jeune fille. Elle désire que les enfants changent de nom aussi. Mon mari a des relations, cela ne devrait pas poser de problèmes. Je vous remercie de m’avoir écoutée et je vous prie d’excuser l’étrangeté de ma démarche.
Elle leur adressa un petit signe de la tête et s’éloigna comme elle était venue, pâle silhouette d’un autre temps, femme forte et soumise à la fois.
— Quelle drôle de femme ! chuchota Philippe. Rigide, froide et attentive, pourtant. La France des Grandes Familles de jadis. Tout va rentrer dans l’ordre. Dans quel ordre, je ne sais pas. Je serais curieux de savoir ce que deviendront les enfants… Pour eux, cela va être plus compliqué. Le retour à l’ordre ne suffira pas.
— Philippe, ne le dis à personne, mais je crois qu’on vit dans un monde de fous…
C’est alors qu’elle déchiffra le nom sur l’enveloppe que lui avait remis la mère d’Isabelle Mangeain-Dupuy.
C’était une lettre de Gaétan pour Zoé.
Le lendemain, ils se retrouvèrent tous dans la suite de l’hôtel Raphaël. Philippe avait fait monter des club sandwichs, du Coca et une bouteille de vin rouge.
Hortense et Gary se frôlaient, s’évitaient, s’attiraient, se repoussaient. Hortense épiait le portable de Gary. Il lui proposait de sortir, d’aller au cinéma, elle répondait « pourquoi pas » mais alors, le téléphone sonnait, il décrochait, c’était Charlotte Bradsburry. Sa voix changeait, Hortense s’arrêtait sur le pas de la porte, lui lançait un regard furieux et décommandait la séance de cinéma.
— Allez ! T’es bête ! On y va ! disait-il après avoir raccroché.
— Plus envie ! jetait-elle, maussade.
— Je sais pourquoi, suggérait-il en souriant. T’es jalouse !
— De ce vieux pou ? Jamais de la vie !
— Alors on va au cinéma… Si tu n’es pas jalouse !
— J’attends un appel de Nicholas… et après, je verrai.
— Cet emplumé ?
— T’es jaloux ?
Joséphine et Shirley riaient sous cape.
Philippe proposa à Alexandre et Zoé d’aller voir la verrière du Grand-Palais.
— Je viens ! dit Hortense, ignorant Gary qui attrapa l’invitation au vol et la suivit.
— Enfin seules ! s’écria Shirley quand ils furent partis. Et si on commandait une autre bouteille de cet excellent vin ?
— On va être pompettes !
Shirley décrocha le téléphone, demanda qu’on leur monte la même bouteille et se retournant vers Joséphine, ajouta :
— C’est la seule manière de te faire parler !
— Parler de quoi ? dit Joséphine en envoyant valser ses chaussures. Je ne dirai rien. Même sous la torture d’un bon vin !
— Tu es très en beauté… C’est Philippe ?
Joséphine posa deux doigts sur sa bouche pour signifier qu’elle ne parlerait pas.
— Vous allez vivre ensemble l’année prochaine ?
Elle regarda Shirley et lui sourit.
— Alors, vous allez vivre ensemble ?
— C’est encore trop tôt… Il faut ménager Alexandre.
— Et Zoé.
— Zoé, aussi. C’est préférable que je reste encore un peu seule avec elle. On ira à Londres le week-end ou ils viendront à Paris. On verra bien.
— Elle va revoir Gaétan ?
— Elle l’a appelé hier. Elle lui a assuré que pour elle, il restait Gaétan, celui qui la remplissait de ballons, que Rouen n’était pas loin de Paris et que j’étais une mère plutôt cool !
— Elle n’a pas tort. Et lui ?
— Lui, c’est moins rose. Il a très peur de ressembler à son père et de devenir fou. Il n’en dort pas, il fait des cauchemars horribles. Sa grand-mère lui a trouvé un psy…
— Dis donc, il va devoir soigner toute la famille, le psy…
On sonna à la porte et un garçon apporta la bouteille de vin. Shirley servit un verre à Joséphine. Elles trinquèrent.
— À notre amitié, my friend, dit Shirley. Qu’elle reste toujours belle et tendre et douce et forte !
Joséphine allait répondre lorsque son téléphone sonna. C’était l’inspecteur Garibaldi. Il l’informait qu’elle pouvait réintégrer son appartement.
— Vous avez trouvé quelque chose ?
— Oui. Un journal que tenait votre sœur…
— Je peux le lire ? J’aimerais comprendre.
— Je l’ai fait déposer ce matin à votre hôtel, il vous appartient. Elle était passée dans un autre monde… Vous comprendrez en lisant.
Joséphine appela la réception. On lui monta aussitôt un pli.
— Ça t’ennuie si je le lis maintenant ? dit-elle à Shirley. Je ne vais pas pouvoir attendre. Je voudrais tellement comprendre…
Shirley fit signe qu’elle attendrait dans la pièce voisine.
— Non. Reste avec moi…
Joséphine ouvrit l’enveloppe, en sortit une trentaine de feuillets sur lesquels elle se jeta. Au fur et à mesure qu’elle lisait, elle pâlissait.
Elle tendit les feuillets à Shirley, en silence.
— Je peux ? demanda Shirley.
Joséphine fit signe que oui et courut à la salle de bains.
Quand elle revint, Shirley avait terminé et fixait un point dans le vide. Joséphine vint s’asseoir à côté d’elle et posa la tête sur son épaule.
— C’est horrible ! Comment a-t-elle pu…
— Je sais exactement ce qu’elle a éprouvé. J’ai connu cet état-là.
— Avec l’homme en noir ?
Shirley acquiesça. Elles restèrent silencieuses, se passant et se repassant les feuillets, étudiant l’élégante écriture d’Iris qui, à la fin, n’était plus qu’une série de pattes de mouches écrasées sur les feuilles blanches.
— On dirait des pâtés d’écolière, dit Joséphine.
— C’est exactement ça, dit Shirley. Il l’a réduite en pâté et l’a infantilisée. Il faut une force terrible pour échapper à cette folie…
— Mais il faut être fou pour y entrer !
Shirley releva vers elle un visage empreint d’une nostalgie étrange.
— Alors j’ai été folle aussi…
— Mais tu t’en es sortie ! Tu n’es pas restée avec cet homme !
— À quel prix ! mais à quel prix ! Et je lutte encore tous les jours pour ne pas retomber. Je ne peux plus dormir avec un homme sans mourir d’ennui tellement cela me paraît fade ! C’est une addiction, c’est comme la drogue, l’alcool ou la cigarette. Tu ne peux plus t’en passer. J’en rêve encore. Je rêve de cette dépendance totale, de cette perte de connaissance de soi, de cette volupté étrange faite d’attente, de douleur et de joie, la sensation de franchir la frontière à chaque fois… De repousser les limites d’un danger mortel. Elle a marché vers sa mort, mais je peux t’assurer qu’elle a marché heureuse, heureuse comme elle ne l’avait jamais été auparavant !
— Tu es folle ! cria Joséphine en s’écartant de son amie.
— J’ai été sauvée par Gary. Par l’amour que je portais à Gary. C’est lui qui m’a permis de sortir du gouffre… Iris n’était pas une mère.
— Mais tu es normale, toi ! Dis-moi que tu es normale ! Dis-moi que je ne suis pas entourée de fous ! s’écria Joséphine.
Shirley laissa tomber un regard étrange dans le regard soudain affolé de Joséphine et murmura :
— Qu’est-ce qui est « normal », Jo ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Who knows ? Et qui décide de la norme ?
Joséphine enfila ses chaussures de jogging et appela Du Guesclin. Il était couché devant la radio et écoutait TSF Jazz en remuant l’arrière-train. C’était sa station de radio favorite. Il passait des heures à l’écouter. Au moment des pubs, il partait renifler sa gamelle ou se rouler aux pieds de Joséphine, lui offrant son ventre à gratter. Puis il revenait. Quand une trompette déraillait dans les aigus, il posait ses pattes sur ses oreilles et balançait la tête douloureusement.
— Allez, Du Guesclin, on y va !
Il fallait qu’elle bouge. Qu’elle aille courir. Qu’elle repousse, en forçant son corps, le rouleau de douleur qui l’écrasait. Elle ne voulait pas risquer de mourir une nouvelle fois. Mais comment est-ce possible ? Comment est-ce que je peux avoir aussi mal chaque fois ? Je ne guérirai jamais, jamais.
Heureusement que tu es là, toi ! Avec ta gueule de bandit amoché, murmura-t-elle à Du Guesclin. Quand les gens se penchaient vers elle et demandaient d’un petit ton surpris « c’est votre chien ? », suggérant « c’est vous qui l’avez choisi aussi noir, aussi lourd, aussi laid ? », elle se rebiffait et disait : « C’est MON chien et je n’en veux pas d’autre ! » Même s’il a pas de queue, une oreille cassée, un œil voilé, qu’il est chauve de poils par endroits, cousu de cicatrices, a le cou bien épais et la tête enfoncée dans les épaules. Je n’en connais pas de plus beau. Du Guesclin se pavanait, fier d’avoir été si bien défendu, et Joséphine disait : « Viens, Du Guesclin, ces gens-là n’y connaissent rien. »
Ce devrait être toujours comme ça quand on aime. Sans condition. Sans juger. Sans établir des critères, des préférences.
Je n’étais pas assez bien, n’est-ce pas ? Je ne suis toujours pas assez bien. Pas assez, pas assez, pas assez… Cette antienne a bousillé mon enfance, bousillé ma vie de femme et se prépare à saborder mon amour.
Peu de temps après la mort d’Iris, elle avait appelé Henriette. Elle lui avait demandé s’il était possible de retrouver des photos d’Iris et elle, enfants. Elle voulait les encadrer. Henriette avait répondu que ses photos étaient à la cave, qu’elle n’avait pas le temps d’aller les chercher et de les trier.
— Et d’ailleurs, Joséphine, je crois qu’il est préférable que tu ne m’appelles plus. Je n’ai plus de fille. J’en avais une et je l’ai perdue.
Et le rouleau de vagues l’avait écrasée, emportée, renvoyée vers le large, vers une noyade certaine. Depuis, tout était flou. Elle perdait pied. Rien ni personne ne pouvait la sauver. Elle ne pouvait compter que sur elle, que sur ses forces à elle pour reprendre pied.
Cette femme, sa mère, avait la toute-puissance de la tuer chaque fois. On ne guérit pas d’avoir une mère qui ne vous aime pas. Ça creuse un grand trou dans le cœur et il en faut de l’amour et de l’amour pour le remplir ! On n’en a jamais assez, on doute toujours de soi, on se dit qu’on n’est pas aimable, qu’on ne vaut pas tripette.
Peut-être qu’Iris aussi souffrait de ce mal-là… Peut-être que c’est pour cette raison qu’elle a couru vers cet amour de folie. Qu’elle a tout accepté, tout enduré, il m’aime, elle se disait, il m’aime ! Elle croyait avoir trouvé un amour qui remplissait le puits sans fond.
Et moi, Du Guesclin, je veux quoi ? Je ne sais plus. Je sais l’amour de mes filles. Le jour de la crémation, on était soudées, mes mains dans les leurs, et c’est la première fois que j’ai senti qu’à nous trois, on ne faisait qu’un. J’ai aimé cette arithmétique-là. Il faut que j’apprenne, maintenant, l’amour avec un homme.
Philippe était reparti et c’était à son tour d’être silencieuse. En partant, il avait dit « je t’attendrai, Joséphine, j’ai tout mon temps », et il l’avait embrassée doucement en écartant les mèches de ses cheveux, comme s’il écartait les mèches d’une noyée.
« Je t’attendrai… »
Elle ne savait plus si elle savait encore nager.
Du Guesclin aperçut ses chaussures de jogging et aboya. Elle sourit. Il se releva avec la grâce d’un phoque qui se trémousse sur la banquise.
— Tu es vraiment gras, tu sais ! Faut te bouger un peu !
Deux mois sans courir, pas étonnant que je fasse du lard, sembla-t-il dire en s’étirant.
À l’étage des Van den Brock, ils croisèrent une dame d’une agence qui faisait visiter l’appartement. « Moi, je n’aimerais pas m’installer dans l’appartement d’un assassin, déclara Joséphine à Du Guesclin, peut-être qu’on ne leur a rien dit ! » En draguant l’étang de la forêt de Compiègne, les hommes-grenouilles avaient retrouvé trois corps de femmes dans des sacs-poubelle lestés de pierres. L’inspecteur Garibaldi lui avait rapporté qu’il y avait deux sortes de victimes : celles qu’ils abandonnaient sur la voie publique et celles qui avaient droit à un « traitement spécial ». Comme Iris. Ces dernières, le plus souvent, étaient « préparées » par Lefloc-Pignel qui les « offrait » ensuite à Van den Brock selon un rituel de purification mis au point par les deux hommes. Van den Brock attendait son procès en prison. L’instruction était ouverte. Il y avait eu confrontation avec le paysan et la réceptionniste de l’hôtel qui, tous les deux, l’avaient reconnu. Il continuait à nier, à dire qu’il n’avait été qu’un témoin et qu’il n’avait pu empêcher la folie meurtrière de son ami. Le soir du crime, il avait échappé à la surveillance du policier, chargé de le suivre, et avait rejoint une voiture de location qu’il avait garée à cinq cents mètres de chez lui. Ce n’est pas de la préméditation, ça ! s’insurgeait Joséphine. De plus, il avait laissé sa propre voiture, en évidence, devant sa maison. Le policier n’y avait vu que du feu. Le procès aurait lieu dans deux, trois ans. Il faudrait alors revivre ce cauchemar…
On était en automne et les feuilles viraient au roussi. Un an déjà ! Un an que je tourne autour de ce lac. Il y a un an, j’allais voir Iris en clinique et elle délirait, m’accusant de lui avoir volé son livre, volé son mari, volé son fils. Elle secoua la tête pour chasser cette idée assortie aux troncs noirs des arbres déshabillés par les premiers froids. Un an aussi que je croyais apercevoir Antoine dans le métro. C’était un sosie. Et il y a un an encore, je tournais autour du lac en grelottant aux côtés de Luca l’indifférent. Des baguettes de pluie se mirent à tomber et Joséphine accéléra l’allure.
— Viens, Du Guesclin ! On va jouer à passer à travers les gouttes…
Elle enfonça la tête dans les épaules, baissa les yeux pour surveiller ses pieds, qu’ils ne dérapent pas sur un bout de bois, et ne s’aperçut pas que Du Guesclin ne suivait plus. Elle continua à filer, les coudes ramassés, forçant son corps, forçant ses bras, ses jambes à lutter contre les vagues, forçant son cœur à se muscler et à être le plus fort.
Marcel lui envoyait des fleurs chaque semaine avec un petit mot, « tiens bon, Jo, tiens bon, on est là et on t’aime… ». Marcel, Josiane, Junior, une nouvelle famille qui ne donne pas de coups de couteau dans le cœur ?
Quand elle s’arrêta, elle chercha Du Guesclin des yeux et l’aperçut loin derrière elle, assis, le museau pointé vers l’horizon.
— Du Guesclin ! Du Guesclin ! Allez ! Viens ! Qu’est-ce que tu fais ?
Elle frappa dans ses mains, siffla Le Pont de la rivière Kwaï, son air favori, frappa du pied, répétant, Du Guesclin, Du Guesclin à chaque coup de talon dans le sol. Il ne bougeait pas. Elle revint en arrière, s’agenouilla près de lui, lui parla à l’oreille :
— Tu es malade ? Tu boudes ?
Il regardait au loin et ses narines frémissaient de ce léger tremblement qui disait « je n’aime pas ce que je vois, je n’aime pas ce qui s’annonce à l’horizon ». Elle était habituée à ses humeurs. C’était un chien délicat qui refusait le saucisson si on n’ôtait pas la peau. Elle essaya de le raisonner, le tira par l’échine, le poussa. Il s’entêtait. Alors elle se releva, scruta la rive du lac aussi loin que son regard portait et aperçut… l’homme qui marchait d’un pas militaire, entouré d’écharpes. Cela faisait combien de temps qu’elle ne l’avait plus vu ?
Du Guesclin grogna. Ses yeux se rétrécissent en deux sagaies pointues et Joséphine chuchota : « Tu l’aimes pas, celui-là ? » Il grogna de plus belle.
Elle n’eut pas le temps d’interpréter la réponse : l’homme se dressait devant eux. Il n’avait plus ses écharpes en bandelettes serrées autour du cou et arborait un visage poupin, assez avenant. Il avait dû abuser d’un produit autobronzant, car il avait des traînées orange sur le cou. Mal réparti, mal réparti, se dit Joséphine en pensant qu’on était en novembre et que c’était une coquetterie inutile.
— C’est votre chien ? demanda-t-il en montrant du doigt Du Guesclin.
— C’est mon chien et il est très beau.
L’homme sourit d’un petit air amusé.
— Ce n’est pas le mot que j’emploierais pour décrire Tarzan.
Tarzan ? Quel nom ridicule pour un chien de noble caractère ! Tarzan, l’homme à la petite culotte qui saute de branche en branche en poussant des cris et en mangeant des bananes ? Ce prototype du bon sauvage revu par Hollywood et les ligues de vertu ?
— Il ne s’appelle pas Tarzan, mais Du Guesclin.
— Non. Je le connais et il s’appelle Tarzan.
— Viens, Du Guesclin, on se tire, ordonna Joséphine.
Du Guesclin ne bougea pas.
— C’est mon chien, madame…
— Pas du tout. C’est mon chien à moi.
— Il s’est échappé, il y a environ six mois…
Joséphine fut troublée. C’était à cette époque qu’elle avait recueilli Du Guesclin. Ne sachant plus quoi dire, elle lança :
— Il ne fallait pas l’abandonner !
— Je ne l’ai pas abandonné. Je l’avais ramené de la campagne où il demeurait la plupart du temps et il s’est enfui !
— Rien ne prouve qu’il est à vous ! Il n’était pas tatoué, n’avait pas de médaille…
— Je peux produire des témoins qui le diront tous, ce chien m’appartient. Il a vécu deux ans chez moi, à Montchauvet, 38, rue du Petit-Moulin… C’était un très bon chien de garde. Il a été un peu esquinté par des voleurs, mais il s’est battu comme un lion et la maison n’a pas été cambriolée. Il suffisait ensuite qu’il paraisse pour faire décamper les plus déterminés !
Joséphine sentit les larmes lui monter aux yeux.
— Ça vous est égal qu’il ait été complètement amoché !
— C’est son métier de chien de garde. C’est pour cela que je l’avais choisi.
— Et pourquoi veniez-vous vous promener ici, si vous habitez la campagne ?
— Je vous trouve bien agressive, madame…
Joséphine se radoucit. Elle avait si peur qu’il lui reprenne Du Guesclin qu’elle était prête à mordre.
— Vous comprenez, reprit-elle d’un ton plus conciliant, je l’aime tellement et on est si bien ensemble. Moi, par exemple, je ne l’attache jamais et il me suit partout. Avec moi, il écoute du jazz, il se roule sur le dos et je lui frotte le ventre, je lui dis qu’il est le plus beau et il ferme les yeux de plaisir et si j’arrête de le caresser ou de lui murmurer des compliments, il effleure ma main très doucement pour que je continue. Vous ne pouvez pas me le prendre, c’est mon ami. J’ai passé des moments très durs et il a été là tout le temps. Quand je pleurais, il hurlait à la mort et me donnait des petits coups de langue, alors vous comprenez, si vous le prenez, ce sera terrible pour moi et je ne pourrai pas, non, je ne pourrai pas…
Et alors la vague aura gagné…
Du Guesclin gémissait pour souligner la véracité, la sincérité de ses propos et l’homme baissa la garde.
— Pour répondre à votre question indiscrète, madame, sachez que j’écris. Des paroles de chansons, des livrets d’opéras modernes. Je travaille avec un musicien qui a son studio à la Muette et chaque fois, avant de le retrouver, je me concentre en marchant autour du lac. C’est un rituel. Je ne veux pas être dérangé. J’ai une certaine notoriété…
Il marqua un temps pour que Joséphine ait le loisir de le reconnaître. Mais comme elle ne manifestait aucune déférence particulière, il poursuivit, légèrement vexé :
— Je m’emmitouflais pour ne pas être dérangé. Je ne prenais jamais Tarzan avec moi car je craignais qu’il me distraie. Je l’ai perdu à Paris le jour où j’ai voulu le confier à une amie. Je partais pour New York assister à l’enregistrement d’une comédie musicale sur Broadway. Il s’est enfui et je n’ai pas eu le temps de le rechercher. Imaginez ma surprise en le voyant ce matin…
— Si vous voyagez tout le temps, il est mieux avec moi…
Du Guesclin émit un léger jappement qui signifiait qu’il était d’accord. L’homme le regarda et déclara :
— Vous savez ce qu’on va faire ? Je vais lui parler, vous allez lui parler et puis on s’en ira chacun dans une direction opposée et on verra bien qui il suivra.
Joséphine réfléchit, regarda Du Guesclin, pensa aux six mois qu’ils venaient de passer ensemble. Ils valaient bien les deux ans qu’il avait endurés avec l’homme emmitouflé, non ? Et puis ce sera un signe, s’il me choisit moi. Un signe que je suis aimable, que je vaux la peine qu’on s’attache à moi, que je n’ai pas été avalée par la vague.
Elle répondit qu’elle était d’accord.
L’homme s’accroupit près de Du Guesclin, lui parla à mi-voix. Joséphine s’éloigna et leur tourna le dos. Elle appela son père, lui dit tu es là ? Tu veilles sur moi ? Alors fais en sorte que Du Guesclin ne redevienne pas Tarzan la Banane. Fais en sorte qu’une nouvelle fois je franchisse le rouleau de vagues, que je regagne le rivage…
Quand elle se retourna, elle vit l’homme qui sortait d’un paquet un petit gâteau à l’orange, le faisait renifler à Du Guesclin qui saliva, laissant couler deux filets de bave transparente, puis l’homme fit signe à Joséphine que c’était à son tour de s’entretenir avec Du Guesclin.
Joséphine le prit dans ses bras et lui dit tout bas « je t’aime, gros lard, je t’aime à la folie et je vaux bien mieux qu’un biscuit à l’orange. Il a besoin de toi pour garder sa belle maison, sa belle télé, ses beaux tableaux de maîtres, son beau gazon, sa belle piscine, moi, j’ai besoin de toi pour me garder, moi. Réfléchis bien… ».
Du Guesclin salivait toujours et suivait du regard l’homme qui agitait le paquet dans sa main pour lui rappeler le gâteau convoité.
— Ce n’est pas bien ce que vous faites, dit Joséphine.
— Chacun ses armes !
— Je n’aime pas les vôtres !
— Ne recommencez pas à m’insulter, sinon j’embarque mon chien !
Ils se tournèrent le dos comme deux duellistes et progressèrent en direction opposée. Du Guesclin resta assis un long moment, reniflant le gâteau à l’orange qui s’éloignait, s’éloignait. Joséphine ne se retourna pas.
Elle serrait les poings, priait toutes les étoiles du Ciel, tous ses anges gardiens accrochés au manche de la Grande Casserole de pousser Du Guesclin vers elle, de lui faire oublier le délicat fumet du gâteau à l’orange. Je t’en achèterai des bien meilleurs, moi, des bombés, des plats, des gaufrés, des croustillants, des glacés, des veloutés, des moelleux, des que j’inventerai rien que pour toi. Elle marchait, le cœur à l’envers. Ne pas me retourner sinon je vais le voir partir, courir après un biscuit à l’orange et je serai encore plus triste, plus désespérée.
Elle se retourna. Aperçut Du Guesclin qui avait rejoint le compositeur de mots chantés sur Broadway. Il le suivait en se dandinant. Il avait l’air heureux. Il l’avait oubliée. Elle le regarda saisir le petit gâteau dans sa gueule, l’avaler d’un coup, gratter le paquet pour en avoir un autre.
Je ne serai jamais une femme aimable. Je me fais battre à plate couture par un biscuit à l’orange. Je suis nulle, je suis moche, je suis bête, je ne suis pas assez, pas assez, pas assez…
Elle rentra les épaules et refusa d’assister plus longtemps au festin de Tarzan la Banane. Elle reprit sa marche à pas lents. Plus envie de courir. De caracoler légère le long de l’eau sombre et des plumets de bambous. Il faut absolument que je lui trouve de bonnes raisons de m’avoir délaissée sinon je vais être trop triste. Sinon la vague m’aura ratatinée pour toujours… Elle aura gagné.
D’abord, il ne m’appartenait pas, il avait d’autres habitudes avec ce maître-là et la vie est plus souvent faite d’habitudes que de libre choix. Ensuite, il avait sûrement envie de rester avec moi, mais le sens du devoir l’a emporté. Je ne l’ai pas appelé Du Guesclin pour rien. Il est né pour défendre un territoire, il est fidèle à son roi. Il n’a jamais trahi. N’a jamais retourné sa veste pour rejoindre le roi d’Angleterre. Il illustre la tradition de son noble ancêtre. Je n’ai pas accordé ma confiance à un traître. Enfin, je n’ai pas respecté sa nature de guerrier. Je l’ai cru aimable et doux parce qu’il avait le nez rose bonbon, mais il aurait aimé que je le traite en soudard aguerri. J’allais en faire une mauviette, il s’est repris à temps !
Elle luttait contre les larmes. Pas pleurer, pas pleurer. C’est encore de l’eau salée, encore du naufrage. Ça suffit ! Pense à Philippe, il t’attend, il te l’a dit. Cet homme ne prononce pas des mots en l’air. Mais est-ce ma faute si je suis remplie de brouillard si tout se décompose avant de parvenir jusqu’à moi, si je suis anesthésiée ? Est-ce ma faute si on ne guérit pas d’un coup et s’il faut sans arrêt panser les blessures de l’enfance ? Du Guesclin m’aurait aidée, c’est sûr, mais il faut que j’apprenne à guérir seule. C’est à ce prix qu’on devient vraiment forte…
Elle atteignait la petite cahute de location des barques quand elle entendit un galop furieux dans son dos. Elle se gara pour laisser passer le dément qui la renverserait si elle n’y prenait garde, leva le nez pour apercevoir l’intrépide et poussa un cri.
C’était Du Guesclin. Il courait vers elle en lançant ses pattes folles dans le désordre comme s’il mourait de peur de ne jamais la rattraper.
Il tenait le paquet de biscuits à l’orange dans la gueule.