Extrait d’un manuel catholique
d’économie domestique pour
les femmes, publié en 1960
Vous vous êtes mariée devant Dieu et les hommes.
Vous devez être à la hauteur de votre mission.
LE SOIR QUAND IL RENTRE
Préparez les choses à l’avance afin qu’un délicieux repas l’attende. C’est une façon de lui faire savoir que vous avez pensé à lui et que vous vous souciez de ses besoins.
SOYEZ PRÊTE
Prenez quinze minutes pour vous reposer afin d’être détendue. Retouchez votre maquillage, mettez un ruban dans vos cheveux et soyez fraîche et avenante. Il a passé la journée en compagnie de gens surchargés de soucis et de travail. Sa dure journée a besoin d’être égayée, c’est un de vos devoirs de faire en sorte qu’elle le soit. Votre mari aura le sentiment d’avoir atteint un havre de repos et d’ordre et cela vous rendra également heureuse.
En définitive, veiller à son confort vous procurera une immense satisfaction personnelle.
RÉDUISEZ TOUS LES BRUITS AU MAXIMUM
Au moment de son arrivée, éliminez tous les bruits de machine à laver, séchoir à linge ou aspirateur. Encouragez les enfants à être calmes. Accueillez-le avec un chaleureux sourire et montrez de la sincérité dans votre désir de lui plaire.
ÉCOUTEZ-LE
Il se peut que vous ayez une douzaine de choses importantes à lui dire, mais son arrivée à la maison n’est pas le moment opportun. Laissez-le parler d’abord, souvenez-vous que ses sujets de conversation sont plus importants que les vôtres.
NE VOUS PLAIGNEZ JAMAIS S’IL RENTRE TARD
Ou sort pour dîner ou pour aller dans d’autres lieux de divertissement sans vous.
NE L’ACCUEILLEZ PAS AVEC VOS PLAINTES ET VOS PROBLÈMES
Installez-le confortablement. Proposez-lui de se détendre dans une chaise confortable ou d’aller s’étendre dans la chambre à coucher. Parlez d’une voix douce, apaisante. Ne lui posez pas de questions et ne remettez jamais en cause son jugement ou son intégrité. Souvenez-vous qu’il est le maître du foyer et qu’en tant que tel, il exercera toujours sa volonté avec justice et honnêteté.
LORSQU’IL A FINI DE SOUPER DÉBARRASSEZ LA TABLE ET FAITES RAPIDEMENT LA VAISSELLE
Si votre mari propose de vous aider, déclinez son offre car il risquerait de se sentir obligé de la répéter par la suite et, après une longue journée de labeur, il n’a nul besoin de travail supplémentaire. Encouragez-le à se livrer à ses passe-temps favoris et montrez-vous intéressée sans toutefois donner l’impression d’empiéter sur son domaine. Faites en sorte de ne pas l’ennuyer en lui parlant car les centres d’intérêt des femmes sont souvent assez insignifiants comparés à ceux des hommes.
Une fois que vous vous êtes tous les deux retirés dans la chambre, préparez-vous à vous mettre au lit promptement.
ASSUREZ-VOUS D’ÊTRE À VOTRE MEILLEUR AVANTAGE EN ALLANT VOUS COUCHER…
Essayez d’avoir une apparence qui soit avenante sans être aguicheuse. Si vous devez vous appliquer de la crème ou mettre des bigoudis, attendez son sommeil car cela pourrait le choquer de s’endormir sur un tel spectacle.
EN CE QUI CONCERNE LES RELATIONS INTIMES AVEC VOTRE MARI
Il est important de vous rappeler vos vœux de mariage et en particulier votre obligation de lui obéir. S’il estime qu’il a besoin de dormir immédiatement, qu’il en soit ainsi. En toute chose, soyez guidée par ses désirs et ne faites en aucune façon pression sur lui pour provoquer ou stimuler une relation intime.
SI VOTRE MARI SUGGÈRE L’ACCOUPLEMENT
Acceptez alors avec humilité tout en gardant à l’esprit que le plaisir d’un homme est plus important que celui d’une femme. Lorsqu’il atteint l’orgasme, un petit gémissement de votre part l’encouragera et sera tout à fait suffisant pour indiquer toute forme de plaisir que vous ayez pu avoir.
SI VOTRE MARI SUGGÈRE UNE QUELCONQUE DES PRATIQUES MOINS COURANTES
Montrez-vous obéissante et résignée, mais indiquez un éventuel manque d’enthousiasme en gardant le silence. Il est probable que votre mari s’endormira alors rapidement : ajustez vos vêtements, rafraîchissez-vous et appliquez votre crème de nuit et vos produits de soin pour les cheveux.
VOUS POUVEZ ALORS REMONTER LE RÉVEIL
Afin d’être debout peu de temps avant lui, le matin. Cela vous permettra de tenir sa tasse de thé du matin à sa disposition lorsqu’il se réveillera.
Joséphine fut parcourue d’un frisson d’horreur.
— Iphigénie ! Iphigénie !
— Qu’est-ce qu’il y a, madame Cortès ?
— Venez vite !
Iphigénie accourut en s’essuyant les bras avec un torchon. Elle avait trouvé la fuite et coupé l’eau. Elle passa la main dans ses cheveux jaune citron et demanda, amusée :
— Vous avez vu une souris ?
Joséphine tendit le doigt vers le texte encadré. Iphigénie se rapprocha et lut attentivement, la bouche arrondie de stupeur.
— La pauvre ! Pas étonnant qu’elle soit épuisée et qu’elle mette jamais le nez dehors ! Mais c’est peut-être pour rire ? C’est une blague…
— Je ne crois pas, Iphigénie, je ne crois pas.
— C’est dommage que votre sœur, elle voie pas ça ! Elle qui ne fout rien de la journée, ça lui aurait donné des idées !
— Pas un mot à Iris ! souffla Joséphine en posant son doigt sur sa bouche. Elle lui en parlerait et ça ferait tout un drame. Il me fait peur, cet homme.
— Et moi, il me fout le bourdon, cet appartement ! Y a pas un gramme de vie. Elle doit passer son temps à tout nettoyer et les enfants doivent pas se marrer, non plus ! Ce doit être un vrai tyran domestique.
Elles refermèrent la porte de l’entrée à clé et regagnèrent, Iphigénie sa loge bariolée et Joséphine, sa chambre encombrée de livres.
Sur le pont du bateau amarré dans le port de Korcula, Hortense rêvassait en regardant un scarabée arpenter une vieille tranche de tomate. Plus qu’une semaine et elle sortirait de cette prison dorée. Quel ennui, mais quel ennui ! Nicholas était charmant, mais les autres ! Des raseurs, snobs, prétentieux, qui comparaient leurs montres Breitling et Boucheron, pesaient les carats de leurs boucles d’oreilles, lisaient Vogue dans toutes les langues, parlaient de leur charity, de Sofia Coppola, de la clé USB Dior, et du dernier show de Cindy Sherman en se pâmant, les yeux révulsés, une main sur la gorge. On ne l’y reprendrait plus à foncer la tête la première dans une croisière de luxe. Comment ça vaaa, daaarling ? était le salut du matin devant la table du petit déjeuner somptueusement dressée par un équipage qui se levait à l’aube pour aller se ravitailler au port. Je suis allé au village, hier, c’était charmant ! Vous avez vu cette misèèère à teeerrre ? C’est pittorreeesque, n’est-ce paaas ? Dis-moi, daaarling, on n’a pas trop bu, hier ? Je ne me souviens plus ! Et Josh, où est Josh ? Tu sais que c’est le plus grand aaartiste vivaaant ! Son don pour la transformation de l’acte au second degré, de cette matière devenue terrain de jeu de l’inconscient, lue par le je conscient, est le thème de sa vie ; lui seul sait passer du trash à l’élégance infinie en définissant une laideur universelle qu’il finit par sublimer en l’immortalisant dans ses œuvres !
Stooop ! vociférait Hortense, les yeux mitraillettes.
— Je n’en peux plus ! Je vais les égorger ! hurlait-elle face à Nicholas, une fois dans la cabine. Et ne me touche pas ou je crie au viol !
— Mais enfin, darling !
— Tu vas pas t’y mettre aussi ! Moi, c’est Hortense.
— C’est le monde des paillettes ! Va falloir t’y faire si tu veux progresser…
— Ils ne sont pas TOUS comme ça ! Jean-Paul Gaultier, il est normal. Il ne met pas des accents circonflexes partout et ne parle pas par concepts empruntés au monde des emplâtrés ! Et ces tonnes de bijoux qu’elles se trimbalent partout ! Elles ont pas peur de couler ?
Nicholas baissait la tête.
— Suis désolé. J’aurais pas dû t’emmener, je croyais que tu allais t’amuser…
Elle se laissa tomber à côté de lui et gratouilla le bouton de son blazer bleu marine.
— Ils t’ont même transformé en clown ! Pourquoi tu portes un blazer ? Il est onze heures du matin…
— Je sais pas. T’as raison, ils sont cons, vains, stériles.
— Merci ! Je me sens moins seule…
— Je peux te toucher maintenant ?
— C’était une ruse ?
Il cligna de l’œil, elle se mit à hurler « au viol » et s’échappa sur le pont.
Ils étaient tous à table. Elle avait la paix. Elle s’allongea sur un matelas et se força à trouver des points positifs. Sinon je vais sauter à l’eau et regagner Marseille à la nage. Elle se dit que beaucoup de gens devaient l’envier, que, de loin, on pouvait croire qu’elle s’amusait, que chaque soir, leur hôtesse, Mrs Stefanie Neumann, déposait un cadeau dans la serviette blanche pliée en deux et qu’elle aurait encore huit surprises délicieuses si elle restait à bord. Mais surtout, surtout elle se rappela que Charlotte Bradsburry rêvait de rejoindre cette compagnie frelatée, mais que Mrs Neumann n’avait jamais voulu l’inviter !
Elle se sentit immédiatement de meilleure humeur.
Quelqu’un avait oublié son portable. Une coque en or avec un énorme diamant serti sur le dessus. Elle le prit et le soupesa. Quelle vulgarité ! Elle l’ouvrit, l’heure s’afficha en gros. Midi trente à Korcula. Onze heures trente à Londres. Gary jouait du piano ou photographiait les écureuils du parc. Elle refusa l’image de Gary dans des draps froissés aux côtés de Mademoiselle-qu’on-ne-nomme-pas. Six heures et demie du matin à New York. Dix-huit heures trente à Pékin ou à Shanghai… Shanghai ! Elle sortit de son cabas Prada (un cadeau de Mrs Neumann) son petit carnet Hemingway, retrouva le numéro de Mylène Corbier et le composa. Elle avait essayé plusieurs fois de l’appeler, Mylène ne répondait jamais. Marcel avait dû faire une erreur en recopiant son numéro. Ça ne lui coûterait rien de tenter une dernière fois.
Une sonnerie, deux sonneries, trois sonneries, quatre sonneries… Elle allait raccrocher quand elle entendit la voix de Mylène, avec son petit accent de Lons-le-Saunier qu’elle essayait de corriger, en vain.
— Allô ?
— Mylène Corbier ?
— Oui.
— Hortense Cortès.
— Hortense ! Ma chérie, mon amour, mon lapin bleu des îles… Comme je suis heureuse de t’entendre ! Oh ! Vous me manquez tellement, mes petits sucres d’orge…
— Mylène Corbier, le corbeau ?
Hortense entendit un petit couinement étranglé suivi d’un long silence.
— Mylène Corbier, le corbeau, qui envoie des lettres anonymes cucul la praline à deux orphelines en leur faisant croire que leur père est vivant alors qu’il est mort et bien mort ?
Même petit couinement, redoublé cette fois.
— Mylène Corbier qui se fait tellement chier en Chine qu’elle ne sait plus quel jeu pervers inventer ? Mylène Corbier qui se fabrique une famille par correspondance ?
Le couinement se transforma en hoquet étranglé.
— Tu vas arrêter d’envoyer ces lettres dégueulasses ou je te dénonce à toutes les polices du monde et je révèle tes petits trafics, tes faux en écriture, tes chèques falsifiés et tes comptes truqués. Tu m’as bien comprise, Mylène Corbier de Lons-le-Saunier ?
— Mais… je n’ai jamais…, finit par éructer Mylène Corbier en bramant comme une ânesse.
— Tu es une menteuse et une manipulatrice. Et tu le sais ! Alors… Dis-moi juste « oui, j’ai compris et j’arrête d’écrire ces lettres ignobles » et tu sauves ta sale peau de bouffie…
— Je n’ai jamais…
— Veux-tu que je précise mes menaces ? Que je demande à Marcel Grobz de te clouer le bec ?
Mylène Corbier hésita, puis répéta docilement. Hortense approuva d’un claquement de langue.
— Un dernier conseil, Mylène Corbier : inutile d’appeler Marcel Grobz et de te plaindre à lui. Je lui ai tout raconté et il se chargera personnellement de te coller tous les flics de la planète au cul !
Il y eut un dernier couinement entrecoupé de sanglots réprimés. La perfide s’étrangla sans ajouter une plainte. Hortense attendit d’être sûre qu’elle mordait la poussière et raccrocha. Elle laissa le portable au diamant sur le matelas, à côté de la bouteille d’huile solaire et d’une paire de lunettes Fendi.
La chaleur du mois d’août filtrait à travers les volets fermés de la cuisine. Une chaleur lourde, immobile qui ne se s’atténuait que quelques heures, la nuit, pour se réinstaller, écrasante, aux premières lueurs du jour. Il n’était que dix heures du matin, mais le soleil lançait ses rayons brûlants à l’assaut des volets métalliques blancs, les chauffant au lance-flammes.
— Je ne comprends plus rien à la météo, soupira Iris, vautrée sur sa chaise, il y a deux jours, on parlait de rallumer le chauffage et ce matin, on rêve de glaciers…
Joséphine marmonna « y a plus de saisons », consciente que c’était les mots qu’il convenait de dire et trop paresseuse pour changer de réplique. La chaleur accablante la coupait de ses mots chéris, du soin précieux qu’elle mettait d’habitude à choisir son vocabulaire, à exprimer sa pensée, et elle reprenait les antiennes populaires, y a plus de saisons, y a plus d’enfants, y a plus d’hommes, y a plus de femmes, y a plus d’anchois, y a plus de gros homards rouges quand on soulève les rochers… La canicule les rendait bêtes, abruties et les confinait comme deux bestioles aplaties dans la pièce la plus fraîche de l’appartement, où les deux sœurs se partageaient l’hélice d’un ventilateur et les gouttelettes d’une bombe d’eau Caudalie. Elles se vaporisaient, puis tournaient vers les pales vrombissantes de fiévreuses figures de femmes hébétées.
— Luca a téléphoné deux fois ! dit Iris en suivant le trajet du ventilateur de la tête. Il veut absolument te parler. J’ai dit que tu le rappellerais…
— Mince ! J’ai oublié de lui renvoyer sa clé ! Je vais le faire tout de suite…
Elle se leva lentement, alla chercher une enveloppe timbrée, écrivit l’adresse de Luca et glissa la petite clé à l’intérieur.
— Tu ne lui mets pas un mot ? C’est un peu sec comme congé.
— Où avais-je la tête ? soupira Joséphine. Il va falloir que je me relève !
— Courage ! sourit Iris.
Joséphine revint avec une feuille de papier blanc et chercha ce qu’elle pourrait bien écrire.
— Dis-lui que tu pars en vacances… avec moi, à Deauville. Il te laissera tranquille.
Joséphine écrivit. « Luca, voici vos clés. Je pars à Deauville chez ma sœur. Passez une bonne fin d’été. Joséphine. »
— Voilà, dit-elle, en collant l’enveloppe. Et bon débarras !
— Plains-toi ! C’est un très bel homme d’après tes filles…
— Peut-être mais je n’ai plus envie de le voir…
La pointe de ses oreilles s’empourpra : elle venait de penser « depuis que j’aime Philippe ». Parce que je l’aime toujours, même s’il ne donne plus signe de vie. J’ai cette assurance au fond de moi. Elle glissa la lettre dans son sac et dit adieu à Luca.
— C’est bon…, soupira Iris en étendant ses jambes sur la chaise voisine.
— Mmmm…, ronronna Joséphine en se déplaçant de quelques millimètres sur son siège pour occuper une surface plus fraîche.
— Tu veux que je te lise ton horoscope ?
— Mmmoui…
— Alors… « climat général : vous allez être prise dans une bourrasque à partir du 15 août… ».
— C’est aujourd’hui, remarqua Joséphine en renversant la nuque pour offrir sa peau moite et chaude au vent frais du ventilateur.
— « … et jusqu’à la fin du mois. Accrochez-vous, cela risque d’être violent et vous n’en sortirez pas indemne. Côté cœur : une vieille flamme se rallumera et vous en serez transportée. Côté santé : attention aux palpitations cardiaques. »
— On dirait qu’il va y avoir du mouvement, marmonna Joséphine, épuisée à l’idée d’être balayée par une bourrasque. Et toi ?
Iris prit un glaçon dans la carafe de thé glacé préparé par Joséphine et, le promenant sur ses tempes et ses joues échauffées, se lança :
— Voyons, voyons… « climat général : vous allez être confrontée à un obstacle de taille. Utilisez le charme et la diplomatie. Si vous choisissez de riposter par la violence, vous serez perdante. Côté cœur : un affrontement aura lieu, il ne tiendra qu’à vous de gagner ou de perdre. Tout se jouera sur le fil du rasoir… » Brrr… ce n’est guère encourageant !
— Et la santé ?
— Je ne lis jamais la santé ! dit Iris en refermant le journal qu’elle plia en éventail pour se rafraîchir. Je voudrais être un pingouin et glisser sur un toboggan de glace…
— On serait mieux à Deauville en train de barboter…
— Ne m’en parle pas ! Tout à l’heure, à la radio, ils disaient qu’il y avait eu une tempête terrible dans la nuit, là-bas…
Elle étendit une main lasse vers le poste pour écouter d’autres bulletins météo, monta le volume, mais soupira, c’était une pause publicitaire. Elle baissa le son.
— Au moins, on goûterait un peu de fraîcheur… Je n’en peux plus.
— Vas-y, si tu veux, je te file les clés. Moi, je ne bouge pas d’ici.
Demain, il sera là. S’il tient sa promesse… Il n’a toujours pas donné de nouvelles. Je l’ai traité de menteur ! Il faut que j’apprenne… elle baissa les yeux sur son horoscope… à « utiliser charme et diplomatie ». Je me ferai aussi rampante qu’une couleuvre pleine, aussi timide qu’une débutante de harem. Et pourquoi pas ? Elle découvrait avec stupeur qu’elle aspirait à lui obéir, à se soumettre. Aucun homme n’a jamais fait naître ce sentiment en moi. Se pourrait-il que ce soit le signe d’un véritable amour ? Ne plus avoir envie de jouer la comédie, mais s’offrir l’âme nue à cet homme en lui murmurant « je vous aime, faites ce que vous voulez de moi ». C’est étrange ce que l’absence peut amplifier les sentiments. Ou est-ce lui, par son attitude, qui provoque cette reddition ? Il a laissé derrière lui une femme en colère, il retrouvera une amoureuse soumise. J’ai envie de me blottir contre lui, de remettre ma vie entre ses mains, je ne protesterai pas, je murmurerai tout bas « vous êtes mon maître ». Ce sont ces mots qu’il aurait voulu entendre la veille de son départ. Je n’ai pas su les dire. Deux semaines d’absence douloureuse ont su les faire éclore sur mes lèvres. Il revient demain, il revient demain… Il avait dit « quinze jours ». Elle entendit, dans la cour, le vacarme familier des poubelles qu’on range et le bruit d’un tourniquet d’arrosage qui se mettait en route. Cela faisait clic-clic et la rafraîchissait. Cela faisait clic-clic et égrenait des promesses. La concierge déplaçait des pots de fleurs en les traînant sur sol et elle se souvint des jardinières remplies de rosiers de la maison de Deauville. Un souvenir de paradis perdu qu’elle chassa aussitôt. Hervé avait réussi à éloigner Philippe. Et le Crapaud. Elle avait mis fin aux attentes de Raoul en lui avouant qu’elle était amoureuse d’un autre homme. Il avait fait claquer sa carte Platine sur l’addition et affirmé « ce n’est pas grave, mon heure viendra ». « Vous ne doutez vraiment jamais, Raoul ! » « J’arrive toujours à mes fins. Parfois, cela prend plus de temps que prévu car je ne suis pas magicien, mais je n’ai jamais, jamais endossé les habits d’un vaincu. » Il s’était redressé, fier et flamboyant tel un empereur romain drapé dans sa toge au retour d’une campagne triomphale. Elle avait aimé son ton martial. Elle aimait terriblement les hommes forts, déterminés, brutaux. Ils font naître un frémissement en moi, mon corps se tord vers eux, je me sens dominée, possédée, prise, emplie. J’aime la force brute chez un homme. C’est une qualité qu’une femme évoque rarement, effrayée par la crudité de l’aveu. Elle l’avait regardé différemment, avait eu un sourire errant. Il n’est pas si laid, finalement. Et cet éclat dans l’œil qui luisait comme un défi… Mais il y avait Hervé. L’intraitable Hervé. Pas un mot, pas un message en quinze jours. Elle trembla sur sa chaise et souleva ses lourds cheveux pour dissimuler son trouble.
— Va à Deauville. La maison est vide !
— Je ne sais pas si… Je pourrais gêner en débarquant à l’improviste.
— Philippe n’y est pas. J’ai reçu une carte d’Alexandre. Son père les a rejoints en Irlande et les emmène, Zoé et lui, au lac du Connemara.
Tu es sûre ? eut envie de dire Joséphine. Zoé ne m’a rien dit à moi. Mais elle ne voulut pas attirer l’attention d’Iris.
— Tu vérifierais si la tempête n’a pas fait de dégâts. Le journaliste à la radio parlait d’arbres abattus, de toits envolés… Ça me rendrait service.
Et je ne l’aurais pas dans mes pieds quand Hervé sera là. Elle pourrait tout gâcher. Elle haussa le volume de la radio.
— Cela me ferait du bien… Tu crois vraiment que…, hésitait Joséphine.
Joséphine, avec l’amour, apprenait la ruse. Elle leva sur Iris des yeux innocents, attendant qu’elle répète son invitation.
— Ce n’est que deux heures de route… Tu ouvres la maison, tu inspectes le toit, comptes les ardoises qui manquent et appelles le couvreur, s’il le faut, monsieur Fauvet, le téléphone est sur le frigo.
— C’est une idée, soupira Joséphine qui ne voulait pas laisser paraître sa joie.
— Une bonne idée, crois-moi…, répéta Iris en agitant le journal comme une molle palme.
Les deux sœurs échangèrent un regard, enchantées de leur duplicité. Et repartirent dans leur rêverie, laissant les gouttes d’eau sécher sur leur peau en sillons sinueux, écoutant d’une oreille absente les commentaires d’un animateur radio qui racontait la vie des grands navigateurs. Demain, je le verrai ! pensait l’une, sera-t-il là-bas ? pensait l’autre. Et je m’enroulerai à ses pieds, se disait l’une, et je me jetterai contre lui en nouant mes bras dans son cou, imaginait l’autre. Et mon silence parlera et réparera les éclats passés, se rassurait l’une, oui mais s’il avait emmené une passagère, une Dottie Doolittle ? tressaillit l’autre.
Joséphine se leva, incapable de supporter cette idée. Rangea les tasses, la confiture, les restes du petit déjeuner. Mais bien sûr ! Il ne sera pas seul ! Quelle idée lui était passée par la tête ? Comme s’il n’y avait que moi dans sa vie ! Elle cherchait à occuper ses mains, son esprit, à le détourner de cette hypothèse terrible lorsqu’elle entendit, d’abord en sourdine puis de plus en plus fort jusqu’à ce que la chanson éclate en fanfare dans sa tête Strangers in the night qui passait à la radio et claironnait mais oui, il est là-bas, mais oui, il est tout seul, mais oui il t’attend… Elle étreignit la carafe de thé glacé contre elle, fit deux pas de danse en cachant le trajet de ses pieds sous la table, exchanging glances, lovers at first sight, in love for ever, doubidoubidou… et enchaîna en baissant la tête :
— Et si je partais tout de suite ? Ça ne t’ennuierait pas ?
— Maintenant ? demanda Iris, surprise.
Elle leva la tête vers sa sœur et la vit, résolue, impatiente, serrant la carafe de thé contre elle, la serrant à la briser.
Iris fit mine d’hésiter puis acquiesça.
— Si tu veux. Mais fais attention sur la route. Souviens-toi de la bourrasque de l’horoscope !
Joséphine fit son sac en dix minutes, le remplit en y jetant tout ce qui lui tombait sous la main, pensant sera-t-il là ? il sera là, sera-t-il là ? s’asseyant sur le lit pour calmer les battements de son cœur affolé, soupirant, reprenant son travail de pelleteuse de vêtements, effleurant l’ordinateur, hésitant à l’emporter, mais non, mais non, il sera là-bas, j’en suis sûre, doubidoubidou… Se rua à la cuisine pour embrasser Iris, heurta le mur de l’épaule, poussa un cri, lança en grimaçant je t’appelle dès que je suis arrivée, prends bien soin de toi, je devrais emporter d’autres chaussures pour marcher sur la plage, mes clés ! je n’ai pas mes clés ! appela l’ascenseur. Et le chien ? Du Guesclin, où est sa gamelle, son coussin ? J’ai bien tout pris ? se dit-elle la main sur la tête comme si elle allait s’envoler, trépigna pour accélérer la course lente de l’ascenseur qui s’arrêta au deuxième étage. Le petit Van den Brock, comment s’appelait-il déjà, Sébastien ? Oui, Sébastien, entra, tirant un gros sac de voyage. Ses cheveux blonds se dressaient en bottes de paille courtes et dorées, ses joues et ses bras brunis par le hâle ressemblaient à des tranches de pain d’épice et la pointe de ses cils abritant des yeux sérieux était décolorée par le soleil.
— Tu pars en vacances ? demanda Joséphine prête à verser sur n’importe quel humain l’amour qui enflait dans son cœur et menaçait de déborder.
— Je repars, corrigea le garçon sur le ton pointilleux d’un chef de service.
— Ah ! bon… tu reviens d’où ?
— De Belle-Île.
— Vous étiez chez les Lefloc-Pignel ?
— Oui. On y a passé une semaine.
— Et tu t’es bien amusé ?
— On a pêché des bouquets…
— Gaétan va bien ?
— Lui, ça va, mais Domitille a été punie. Enfermée dans sa chambre pendant une semaine, pas le droit de sortir, au pain sec et à l’eau…
— Oh ! s’exclama Joséphine. Qu’avait-elle fait de si terrible ?
— Son père l’a surprise en train d’embrasser un garçon. Elle n’a pas treize ans, vous savez, expliqua-t-il d’un petit ton réprobateur comme pour souligner l’audace de Domitille. Elle se vieillit toujours mais moi, je le sais.
Il sortit au rez-de-chaussée en expulsant le gros sac. Il soufflait, suait et ressemblait, enfin, à un enfant.
— La voiture est garée juste devant. Maman est en train de fermer l’appartement et papa charge les bagages. Bonnes vacances, madame.
Joséphine continua jusqu’au deuxième sous-sol où se trouvait le parking. Ouvrit le coffre, lança le sac, fit monter Du Guesclin et s’assit derrière le volant. Elle tourna le rétroviseur vers elle et se regarda dans le bout de miroir. « Est-ce toi qui sur un pressentiment cours retrouver un amant silencieux à Deauville ? Sur la foi d’une chanson entendue à la radio ! Je ne te reconnais plus, Joséphine. »
À la hauteur de Rouen, elle aperçut de gros nuages noirs dans le ciel, si serrés qu’ils éteignaient la lumière du jour et continua jusqu’à Deauville avec la menace d’un terrible orage au-dessus de la tête. Une bourrasque ! La voilà donc. Elle se força à sourire. À force de vivre avec Iris, je deviens comme elle et prête foi à ces sornettes. Bientôt elle installera un chat sur son épaule et se tirera les cartes. Elle va voir des voyantes et toutes lui prédisent le grand amour « à la vie, à la mort ». Et elle l’attend, assise face au ventilateur, guettant le bruit des clés à l’étage de Lefloc-Pignel. Je l’aurais gênée si j’étais restée.
Elle arriva en début d’après-midi. Entendit le cri des mouettes qui tournaient au-dessus de la maison en rondes basses. Respira l’odeur mouillée du vent salé. Guetta la maison du haut du chemin qui descendait jusqu’au perron. Vit les volets fermés. Poussa un soupir. Il n’était pas là.
Une rafale de vent brusque cueillit une ardoise sur le toit et la jeta à ses pieds. Joséphine se protégea de la main, puis releva la tête et découvrit que la moitié du toit s’était envolée. Il ne restait, par endroits, que les chevrons dénudés et d’épaisses couches de laine de verre comme des millefeuilles battant au vent. On aurait dit qu’un large râteau était passé sur la maison, enlevant des rangées d’ardoises, en laissant d’autres. Elle se tourna vers les arbres du parc. Certains se tenaient droits, un peu tremblants, mais d’autres étaient ouverts en deux comme des poireaux épluchés. Elle attendrait d’avoir parlé au couvreur pour informer Iris de l’étendue de la catastrophe.
D’ailleurs, pensa-t-elle, elle se moque pas mal, je suppose, de l’état de sa maison. Elle doit se peindre les orteils, s’oindre de crème, se parfumer les cheveux, mettre du rimmel noir sur ses grands yeux bleus. Elle lui envoya un texto pour lui dire qu’elle était bien arrivée.
Iris se réveilla, étreinte par une anxiété qui fourmillait dans tout son corps et la maintenait allongée, oppressée. On était le 16 août. Il avait dit quinze jours. Elle installa le téléphone sur l’oreiller et attendit.
Il n’appellerait pas tout de suite. Ce temps-là était fini. Elle avait bien conscience qu’elle avait franchi une limite impardonnable en le traitant de menteur. En public, en plus ! Oh ! Le regard étonné du garçon du bar quand elle avait crié « menteur ! vous êtes un menteur ! ». Hervé ne lui pardonnerait pas facilement. Il avait déjà imposé les quinze jours de silence. Il y aurait d’autres brimades.
Que m’importe ? Cet homme m’apprend l’amour. Il me dresse de loin, en silence. Un frisson de plaisir crépita entre ses jambes et elle se recroquevilla pour qu’il continue de brûler au creux de son ventre. C’est donc ça, l’amour ? Cette fulgurante blessure qui donne envie de mourir… Cette attente délicieuse où l’on ne sait plus qui on est, où l’on tend la nuque, docile pour se faire passer les rênes, bander les yeux, conduire au poteau de l’abnégation. J’irai jusqu’au bout avec lui. Je lui demanderai pardon de l’avoir insulté. Il tentait de me faire gravir le chemin de l’amour et je trépignais comme une petite fille gâtée. Je réclamais un serment, un baiser quand il me faisait entrer dans une enceinte sacrée. Je n’avais rien compris.
Elle fixait le téléphone et suppliait qu’il sonne. Je dirai… Je dois choisir mes mots afin de ne pas l’offenser et qu’il comprenne que je me rends. Je dirai, Hervé, je vous ai attendu et j’ai compris. Faites de moi ce que vous voulez. Je ne demande rien, rien que le poids de vos mains sur mon corps qui me façonnent comme une motte d’argile. Et si c’est encore trop, ordonnez-moi d’attendre et j’attendrai. Je resterai cloîtrée et je baisserai les yeux lorsque vous paraîtrez. Je boirai si vous l’ordonnez, je mangerai si vous le commandez, je me purifierai de mes colères futiles, de mes caprices de petite fille.
Elle soupira d’une joie si intense qu’elle crut défaillir.
Il m’a appris l’amour. Ce bonheur ineffable que je recherchais en entassant, alors qu’il fallait au contraire que je m’abandonne, que je donne, que je lâche tout… Il m’a placée dans ma vie. Je vais me lever, passer ma robe ivoire, celle-là même qu’il m’a achetée, mettre un ruban dans mes cheveux, et demeurer assise, près de la porte en attendant. Il ne téléphonera pas. Il sonnera. J’ouvrirai, les yeux baissés, le visage pur de tout apprêt, et je dirai…
L’heure de vérité approchait.
Elle passa toute la journée à guetter ses pas, à soulever son téléphone, à vérifier s’il marchait bien.
Il ne vint pas ce soir-là.
Le lendemain matin, Iphigénie sonna.
— Elle est pas là, madame Cortès ?
— Elle est partie se reposer.
— Ah ! fit Iphigénie, déçue.
— L’immeuble doit être vide, dit Iris tentant de relancer le dialogue.
— Y a plus que vous et monsieur Lefloc-Pignel qui est rentré hier soir.
Le cœur d’Iris bondit. Il était rentré. Il allait l’appeler. Elle referma la porte et s’appuya contre le battant, épuisée de joie. Me préparer, me préparer. Ne plus laisser personne s’immiscer entre nous.
Elle rappela Iphigénie dans l’escalier et lui annonça qu’elle partait quelques jours chez une copine, qu’elle garde dorénavant le courrier dans la loge. Iphigénie haussa les épaules et lui souhaita « bonnes vacances, ça vous fera du bien ».
Le Frigidaire était plein, elle n’aurait pas besoin de sortir.
Elle prit une douche, enfila la robe ivoire, attacha ses cheveux, ôta le vernis rouge de ses ongles et attendit. Elle passa la journée à l’attendre. N’osa pas mettre le son de la télé trop fort de peur de ne pas entendre la sonnerie du téléphone ou les trois coups furtifs frappés à la porte. Il sait que je suis là. Il sait que je l’attends. Il me fait attendre.
Le soir, elle ouvrit une boîte de raviolis. Elle n’avait pas faim. Elle but un verre, deux verres pour se donner du courage. Crut entendre de la musique dans la cour. Ouvrit la fenêtre, entendit le son d’un opéra. Puis sa voix… Il parlait affaires au téléphone. Je suis en train d’étudier le dossier de la fusion… Elle tressaillit, ferma les yeux. Il va venir. Il va venir.
Elle l’attendit toute la nuit, assise près de la fenêtre. L’opéra se tut, la lumière s’éteignit.
Il n’était pas venu.
Elle pleura, assise sur sa chaise dans sa belle robe ivoire. Il ne faut pas que je la salisse. Ma belle robe de mariée.
Elle finit la bouteille de vin rouge, prit deux Stilnox.
Alla se coucher.
Il lui avait fait savoir qu’il était rentré en mettant la musique très fort.
Elle lui avait fait savoir qu’elle se soumettait en ne descendant pas sonner à sa porte.
Le premier soir, Joséphine dormit dans l’un des canapés du salon. La maison était dévastée et les chambres à coucher n’avaient plus de toit. Quand on se couchait sur les lits, on apercevait le ciel noir et chargé, des éclairs en bouche de fusil et des rayures de pluie. Dans la nuit, elle fut réveillée par un éclat de tonnerre et Du Guesclin hurla à la mort.
Elle compta un, deux, pour situer la présence de l’orage et n’eut pas le temps d’aller jusqu’à trois, la foudre illumina le parc. Il y eut un craquement terrible, le bruit d’un arbre qui s’écroule. Elle courut à la fenêtre et vit le grand hêtre devant la maison s’abattre sur sa voiture. La voiture se plia en deux dans un bruit terrible de tôle écrasée. Ma voiture ! Elle se précipita sur l’interrupteur. Il n’y avait plus d’électricité. Un autre éclair éclata dans le ciel noir et elle eut le temps de vérifier que sa voiture était réduite à l’état de crêpe.
Le lendemain, elle appela monsieur Fauvet. La femme du couvreur lui répondit que son mari était débordé.
— Toutes les maisons sont touchées dans le pays. Y a pas que vous ! Il passera dans la matinée.
Elle attendrait. Elle disposa des bassines pour recueillir l’eau qui tombait par endroits. Hortense appela. Maman, je vais à Saint-Tropez, je suis invitée chez des amis. Je me suis fait chier à Korcula. Maman, j’aime plus les riches ! Non je plaisante. J’aime les riches intelligents, brillants, modestes, cultivés… Il en existe, tu crois ?
Zoé appela. La connexion était si mauvaise qu’elle n’attrapait qu’une syllabe sur deux. Elle entendit tout va bien, il ne me reste plus de batterie, je t’aime, on prolonge d’une semaine, Philippe est d’acc…
D’accord, murmura-t-elle au silence qui prolongea l’appel.
Elle alla dans la cuisine, ouvrit les placards, sortit un paquet de biscottes, de la confiture. Songea au congélateur et à tout ce qui allait être perdu. Je devrais appeler Iris, lui demander ce que je dois faire…
Elle appela Iris. Lui fit un rapport le moins alarmant possible, mais signala la panne d’électricité et du congélateur.
— Fais ce que tu veux, Jo. Si tu savais ce que je m’en fiche…
— Tout va être perdu !
— C’est pas un drame, répondit Iris d’une voix lasse.
— Tu as raison. Ne te fais pas de souci, je vais m’en occuper. Toi, ça va ?
— Oui. Il est rentré… Je suis si heureuse, Jo, si heureuse. Je crois que je découvre, enfin, ce que c’est que l’amour. Toute ma vie, j’ai espéré ce moment-là et voilà, il arrive. Grâce à lui. Je t’aime, Jo, je t’aime…
— Moi aussi, je t’aime, Iris.
— Je n’ai pas toujours été gentille avec toi…
— Oh ! Iris ! Ce n’est pas grave, tu sais !
— Je n’ai été gentille avec personne, mais je crois que j’attendais quelque chose de grand, de très grand, et que je l’ai enfin rencontré. J’apprends. Je me dépouille petit à petit. Tu sais que je ne me maquille plus ? Un jour il m’avait dit qu’il n’aimait pas les artifices et il avait effacé mon blush de son doigt. Je me prépare pour lui…
— Je suis heureuse que tu sois heureuse.
— Oh ! Jo, si heureuse…
Elle avait la voix pâteuse, traînait sur des syllabes, en escamotait d’autres. Elle a dû boire, hier soir, se dit Joséphine, désolée.
— Je t’appellerai demain pour te tenir au courant.
— Ce n’est pas la peine, Jo, occupe-toi de tout, je te fais confiance. Laisse-moi vivre mon amour. J’ai comme une vieille peau qui tombe… Il fallait que je sois seule, tu le comprends ? Nous avons très peu de temps à être ensemble. Je veux en profiter pleinement. Je vais peut-être aller m’installer chez lui…
Elle eut un petit rire de gamine. Joséphine repensa à la chambre austère, au crucifix, à sainte Thérèse de Lisieux et aux commandements de l’épouse parfaite. Il ne l’emmènerait pas chez lui.
— Je t’aime, ma petite sœur chérie. Merci d’avoir été si bonne avec moi…
— Iris ! Arrête, tu vas me faire pleurer !
— Réjouis-toi au contraire ! C’est nouveau pour moi, ce sentiment-là…
— Je comprends. Sois heureuse. Je vais rester ici. J’ai du boulot par-dessus la tête ! Hortense et Zoé ne rentrent pas avant dix jours. Profite ! Profite !
— Merci. Et surtout inutile de m’appeler… Je ne répondrai plus.
Le lendemain soir, Iris entendit un opéra, puis sa voix au téléphone. Elle reconnut Le Trouvère et fredonna un air, assise sur sa chaise, dans sa belle robe ivoire. Ivoire, tour d’ivoire. Nous sommes tous les deux dans notre tour d’ivoire. Mais, pensa-t-elle en bondissant sur ses pieds, peut-être croit-il que je suis partie ? Ou que je boude encore ? Oui, bien sûr ! Et puis, ce n’est pas à lui de venir à moi, c’est à moi d’aller à lui. En repentante. Il ne sait pas que j’ai changé. Il ne peut pas se douter.
Elle descendit. Frappa timidement. Il ouvrit, froid et majestueux.
— Oui ? demanda-t-il comme s’il ne la voyait pas.
— C’est moi…
— C’est qui, moi ?
— Iris…
— Ce n’est pas suffisant.
— Je viens vous demander pardon…
— C’est mieux…
— Pardon de vous avoir traité de menteur…
Elle avança dans l’entrebâillement de la porte. Il la repoussa du doigt.
— J’ai été frivole, égoïste, coléreuse… Pendant ces quinze jours toute seule, j’ai compris tant de choses, si vous saviez !
Elle tendit les bras vers lui en offrande. Il recula.
— Vous m’obéirez désormais, en tout et pour tout ?
— Oui.
Il lui fit signe d’entrer. L’arrêta immédiatement quand elle fit mine d’aller jusqu’au salon. Referma la porte derrière elle.
— J’ai passé de très mauvaises vacances à cause de vous…, dit-il.
— Je vous demande pardon… J’ai appris tant de choses !
— Et vous en avez encore beaucoup à apprendre ! Vous n’êtes qu’une petite fille égoïste et froide. Sans cœur.
— Je veux tout apprendre de vous…
— Ne m’interrompez pas quand je parle !
Elle se laissa tomber sur une chaise, cinglée par son ton autoritaire.
— Debout ! Je ne vous ai pas dit de vous asseoir.
Elle se releva.
— Vous allez obéir maintenant si vous voulez continuer à me voir…
— Je le veux ! Je le veux ! J’ai tellement envie de vous !
Il fit un bond en arrière, effrayé.
— Ne me touchez pas ! C’est moi qui décide, moi qui donne l’autorisation ! Vous voulez m’appartenir ?
— De toutes mes forces ! Je ne vis plus que dans cet espoir. J’ai compris tant de…
— Taisez-vous ! Ce que vous avez compris avec votre petit cerveau de femme futile ne m’intéresse pas. Vous m’entendez ?
Le petit frisson de plaisir revint crépiter entre ses jambes. Elle baissa les yeux, honteuse.
— Écoutez et répétez après moi…
Elle hocha la tête.
— Vous allez apprendre à m’attendre…
— Je vais apprendre à vous attendre.
— Vous allez m’obéir en tout et pour tout.
— Je vous obéirai en tout et pour tout.
— Sans poser de questions !
— Sans poser de questions…
— Sans jamais m’interrompre.
— Sans jamais vous interrompre.
— Je suis le maître.
— Vous êtes le maître.
— Vous êtes ma créature.
— Je suis votre créature.
— Vous ne ferez aucune objection.
— Je ne ferai aucune objection.
— Êtes-vous seule ou entourée ?
— Je suis seule. Je savais que vous alliez rentrer et j’ai éloigné Joséphine. Et ses filles, aussi.
— C’est parfait… Êtes-vous prête à recevoir ma loi ?
— Je suis prête à recevoir votre loi.
— Vous allez passer par une période de purification afin de vous débarrasser de vos démons. Vous resterez chez vous en respectant strictement mes consignes. Êtes-vous prête à les écouter ? Faites un signe de la tête et désormais gardez les yeux baissés quand vous êtes en ma présence, vous ne les lèverez que lorsque je vous en donnerai l’ordre…
— Vous êtes mon maître.
Il la gifla de toutes ses forces. La tête d’Iris rebondit sur son épaule. Elle se toucha la joue, il lui prit le bras et le tordit.
— Je ne vous ai pas dit de parler. Taisez-vous ! C’est moi qui ordonne !
Elle acquiesça. Elle sentait sa joue gonfler et la brûler. Elle eut envie de caresser la brûlure. Le frisson éclata à nouveau entre ses jambes. Elle faillit vaciller de plaisir. Elle courba la tête et chuchota :
— Oui, maître.
Il resta silencieux un moment comme s’il la testait. Elle ne bougea pas, demeura les yeux baissés.
— Vous allez remonter chez vous et vivre cloîtrée le temps que je le déciderai et suivant un emploi du temps que je vous donnerai. Acceptez-vous ma loi ?
— Je l’accepte.
— Vous vous lèverez chaque matin à huit heures, irez vous laver soigneusement, partout, partout, le moindre recoin doit être propre, je vérifierai. Puis vous vous agenouillerez, vous passerez en revue tous vos péchés, vous les écrirez sur un papier que je relèverai. Puis, vous direz vos prières. Si vous n’avez pas de livre de prières, je vous en prêterai un… répondez !
— Je n’ai pas de livre de prières, dit-elle les yeux baissés.
— Je vous en prêterai un… Ensuite, vous ferez le ménage, vous nettoierez tout parfaitement, vous ferez ça à genoux, les mains dans la Javel, la bonne odeur de Javel qui élimine tous les germes, vous frotterez le sol en offrant votre travail à la miséricorde de Dieu, vous lui demanderez pardon de votre vie ancienne dissolue. Vous resterez ainsi en ménage jusqu’à midi. Si je dois passer, je ne veux voir aucune saleté, aucune poussière ou vous serez punie. À midi, vous aurez le droit de manger une tranche de jambon et du riz blanc. Et vous boirez de l’eau. Je ne veux aucun aliment de couleur, suis-je clair ? Dites oui si vous avez compris…
— Oui.
— L’après-midi, vous lirez votre livre de prières, à genoux pendant une heure, puis vous laverez le linge, le repasserez, ferez les vitres, laverez les tentures, les rideaux. Je veux que vous soyez vêtue le plus simplement possible. En blanc. Vous avez une robe blanche ?
— Oui.
— Parfait, vous la porterez tout le temps. Le soir, vous la laverez et la mettrez à sécher sur un cintre dans la baignoire afin qu’elle soit prête à être enfilée le matin. Je ne supporte pas les odeurs corporelles. C’est entendu ? Dites oui.
— Oui.
— Oui, maître.
— Oui, maître.
— Les cheveux tirés en arrière, pas de bijou, pas de maquillage, vous travaillerez les yeux baissés, tout le temps… Je peux arriver à n’importe quelle heure de la journée et si je vous surprends en pleine désobéissance, vous serez punie. Je vous infligerai une punition que je choisirai soigneusement afin de vous guérir de vos vices. Le soir, vous répéterez le même repas. Aucun alcool n’est toléré. Vous ne boirez que de l’eau, de l’eau du robinet. Je vais monter faire l’inspection et jeter toutes les bouteilles… car vous buvez. Vous êtes une alcoolique. En êtes-vous consciente ? Répondez !
— Oui, maître.
— Le soir, vous attendrez sur une chaise que je veuille bien venir passer une visite d’inspection. Dans le noir le plus complet. Je ne veux aucune lumière artificielle. Vous vivrez à la lumière du jour. Vous ne ferez aucun bruit. Pas de musique, pas de télé, pas de chanson fredonnée, vous chuchoterez vos prières. Si je ne viens pas, vous ne vous plaindrez pas. Vous resterez en silence sur votre chaise à méditer. Vous avez beaucoup à vous faire pardonner. Vous avez mené une vie sans intérêt, uniquement centrée sur vous. Vous êtes très belle, vous le savez… Vous avez joué avec moi et je suis tombé dans vos artifices. Mais je me suis repris. Ce temps-là est fini. Reculez. Je ne vous ai pas permis de vous approcher…
Elle recula d’un petit pas et, à nouveau, un frisson électrique zébra le bas de son ventre. Elle s’abîma en avant afin qu’il ne s’aperçoive pas qu’elle souriait de plaisir.
— À la moindre incartade, il y aura des représailles. Je serai obligé de vous frapper, de vous punir et je réfléchirai à la punition juste qui vous fera mal physiquement, il le faut, il le faut, et moralement… Vous devez être rabaissée après vous être pavanée comme une petite orgueilleuse.
Elle croisa les mains derrière le dos, garda la tête baissée.
— Tenez-vous prête à mes visites inopinées. J’ai oublié de vous dire, je vous enfermerai afin d’être sûr que vous ne vous échapperez pas. Vous me donnerez votre trousseau de clés en me jurant qu’il n’y en a pas d’autre disponible. Il est encore temps pour vous de vous retirer de ce programme de purification. Je ne vous impose rien, vous devez décider librement, réfléchissez et dites oui ou non…
— Oui, maître. Je me donne à vous.
Il la gifla du revers de la main comme s’il la balayait.
— Vous n’avez pas réfléchi. Vous vous êtes précipitée pour répondre. La vitesse est la forme moderne du démon. J’ai dit : réfléchissez !
Elle baissa les yeux et resta silencieuse. Puis murmura :
— Je suis prête à vous obéir en tout, maître.
— C’est bien. Vous êtes amendable. Vous êtes sur le chemin de la réhabilitation. Nous allons maintenant aller chez vous. Vous monterez chaque marche, la tête baissée, les mains dans le dos, lentement, comme si vous gravissiez la montagne de la repentance…
Il la fit passer devant lui, prit une cravache accrochée au mur de l’entrée et lui en cingla les jambes pour la faire avancer. Elle se cabra. Il la cingla à nouveau et lui ordonna de ne manifester aucune peine, aucune douleur lorsqu’il la battrait. Dans l’appartement de Joséphine, il vida toutes les bouteilles dans l’évier en ricanant. Il se parlait à lui-même d’une voix nasillarde et répétait le vice, le vice est partout dans le monde moderne, il n’y a plus de limites au vice, il faut nettoyer le monde, le débarrasser de toutes les impuretés, cette femme impure va se nettoyer.
— Répétez après moi, je ne boirai plus.
— Je ne boirai plus.
— Je n’ai pas caché de bouteilles afin de les boire en cachette.
— Je n’ai pas caché de bouteilles afin de les boire en cachette.
— En tout, j’obéirai à mon maître.
— En tout, j’obéirai à mon maître.
— C’est assez pour ce soir. Vous pouvez aller vous coucher…
Elle recula pour le laisser passer, lui tendit son jeu de clés qu’il mit dans sa poche.
— Rappelez-vous, je peux surgir n’importe quand et si le travail n’est pas fait…
— Je serai punie.
Il la gifla à nouveau de toutes ses forces et elle laissa échapper une plainte. Il avait frappé si fort que son oreille en résonnait.
— Vous n’avez pas le droit de parler quand je ne vous y autorise pas !
Elle pleura. Il la frappa.
— Ce sont de fausses larmes. Bientôt, vous verserez de vraies larmes, des larmes de joie… Embrassez la main qui vous châtie.
Elle se pencha, embrassa délicatement sa main, osant à peine l’effleurer.
— C’est bien. Je vais pouvoir faire quelque chose de vous, je pense. Vous apprenez vite. Durant le temps de la purification vous serez habillée en blanc. Je ne veux pas voir trace de couleur. La couleur est débauche.
Il attrapa ses cheveux, les tira en arrière.
— Baissez les yeux que je vous inspecte…
Il passa un doigt sur son visage sans fard et fut satisfait.
— On dirait que vous avez commencé à comprendre !
Il ricana.
— Vous aimez la manière forte, n’est-ce pas ?
Il se rapprocha d’elle. Lui retroussa les lèvres afin de vérifier la propreté des dents. Glissa un ongle pour retirer un reste de nourriture. Elle sentait son odeur d’homme fort, puissant. C’est bien, pensa-t-elle, qu’il en soit ainsi. Lui appartenir. Lui appartenir.
— Si vous obéissez en tout, si vous devenez pure comme chaque femme doit l’être, nous nous unirons…
Iris étouffa un petit cri de plaisir.
— Nous marcherons ensemble vers l’amour, le seul, celui qui doit être sanctionné par le mariage. À l’heure où je le déciderai… Et vous serez à moi. Dites, je le veux, je le désire et baisez ma main.
— Je le veux, je le désire…
Et elle lui baisa la main. Il l’envoya se coucher.
— Vous dormirez les jambes serrées afin qu’aucune pensée impure ne vous pénètre. Parfois, si vous êtes mauvaise, je vous attacherai. Ah ! j’oubliais, je déposerai à huit heures précises, chaque matin, sur la table de votre cuisine, deux tranches de jambon blanc, du riz blanc que vous ferez cuire. Vous ne mangerez que ça. C’est tout. Allez vous coucher. Vos mains sont propres ? Vous vous êtes lavé les dents ? Votre vêtement de nuit est-il prêt ?
Elle secoua la tête. Il lui pinça la joue violemment, elle étouffa un cri.
— Répondez. Je n’admettrai aucune entorse à la règle ou il vous en cuira.
— Non, maître !
— Vous allez le faire. J’attendrai. Dépêchez-vous…
Elle s’exécuta. Il tourna le dos pour ne pas la voir se déshabiller.
Elle glissa dans son lit.
— Vous avez une chemise blanche ?
— Oui, maître.
Il se rapprocha du lit et lui flatta la tête.
— Dormez maintenant !
Iris ferma les yeux. Elle entendit la porte claquer derrière lui. La clé tourner dans la serrure.
Elle était prisonnière. Prisonnière de l’amour.
Deux fois par jour, Joséphine appelait monsieur Fauvet et parlait à madame Fauvet. Elle insistait, disait qu’à chaque bourrasque de nouvelles ardoises s’envolaient, que c’était dangereux, que la maison prenait l’eau, que bientôt la batterie de son portable serait à plat et qu’elle ne pourrait plus la joindre. Madame Fauvet disait « oui, oui, mon mari va venir… », et elle raccrochait.
Il pleuvait sans discontinuer. Même Du Guesclin ne voulait plus sortir. Il montait sur la terrasse dévastée, humait le vent, levait la patte contre des pots en terre fracassés et redescendait en soupirant. C’était vraiment un temps à ne pas mettre un chien dehors.
Joséphine dormait dans le salon. Prenait des douches froides, dévalisait le congélateur. Mangeait toutes les glaces, des Ben & Jerry, des Häagen-Dazs, des chocolate chocolate chips, des pralines and cream. Ça lui était égal de grossir. Il ne viendrait pas. Elle regardait son visage dans la cuillère, gonflait les joues, trouvait qu’elle ressemblait à une jatte de crème fraîche, se barbouillait de chocolat. Du Guesclin léchait le couvercle des pots. Il la regardait avec dévotion, tortillait du train en attendant qu’elle dépose un nouveau couvercle. Tu as une fiancée, Du Guesclin ? Tu lui parles ou tu te contentes de lui grimper dessus ? C’est fatigant, tu sais, c’est fatigant les sentiments ! C’est plus simple de manger, de se remplir de gras et de sucré. Du Guesclin n’a jamais eu ces problèmes, il n’est jamais tombé amoureux, il troussait les filles et laissait plein de petits bâtards derrière lui qui, à peine sortis de leurs couches, partaient faire la guerre aux côtés de leur père. Il n’était bon qu’à ça. À inventer des stratégies et à remporter des batailles. Avec cinquante hommes en haillons, il écrasait une armée de cinq cents Anglais en armures et catapultes ! En se déguisant en petite vieille avec des fagots sur le dos. Tu te rends compte ! La petite vieille se faufilait dans les remparts de la ville à prendre et, une fois à l’intérieur, Du Guesclin tirait son épée et embrochait des rangs entiers d’Anglais. En temps de paix, il s’ennuyait. Il avait épousé une femme savante et plus âgée que lui, une experte en astrologie. À la veille de chaque bataille, elle lui faisait une prédiction et ne se trompait jamais ! On a retiré la guerre aux hommes, alors ils ne savent plus qui ils sont. En temps de paix, Du Guesclin tournait en rond et ne faisait que des bêtises. Le seul problème des crèmes glacées, mon vieux Du Guesclin, c’est qu’après, tu es légèrement écœurée et tu as envie de dormir, mais tu es si lourde que tu n’arrives même plus à attraper le sommeil, tu gigotes comme une bouteille de lait et il s’enfuit.
Son portable sonna. Un texto. Elle le lut. Luca !
Vous savez, Joséphine, vous savez, n’est-ce pas ?
Elle ne répondit pas. Je sais, mais je m’en moque bien. Je suis avec Du Guesclin, bien à l’abri sous un toit en lambeaux dans une belle couverture en mohair rose qui me chatouille le nez.
— Tu sais, le seul problème aujourd’hui, c’est qu’on parle avec son chien… Ce n’est pas normal. Je t’aime beaucoup, beaucoup, mais tu ne remplaces pas Philippe…
Du Guesclin gémit comme s’il en était désolé.
Le portable sonna. Un nouveau texto de Luca.
Vous ne répondez pas ?
Elle ne répondrait pas. Bientôt elle n’aurait plus de batterie, elle ne voulait pas gâcher ses dernières munitions pour Luca Giambelli. Ou plutôt Vittorio.
Elle avait trouvé sur une étagère une vieille édition de La Cousine Bette de Balzac et l’avez ouvert en le respirant. Le livre sentait la sacristie, le linge pieux et le papier moisi. Elle lirait La Cousine Bette à la lueur d’une bougie, la nuit. À voix haute. Elle s’enroula dans la couverture, approcha la bougie, une belle bougie rouge qui se consumait sans couler et commença :
— « Où la passion va-t-elle se nicher ? Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1838, une de ces voitures nouvellement mises en circulation sur les places de Paris et nommées des milords cheminait, rue de l’Université, portant un gros homme de taille moyenne, en uniforme de la garde nationale. Dans le nombre de ces Parisiens accusés d’être si spirituels, il s’en trouve qui se croient infiniment mieux en uniformes que dans leurs habits ordinaires et qui supposent chez les femmes des goûts assez dépravés pour imaginer qu’elles seront favorablement impressionnées à l’aspect d’un bonnet à poil et par le harnais militaire… » Tu vois, Du Guesclin, c’est tout l’art de Balzac, il nous décrit les vêtements d’un homme et on entre dans son âme ! Du détail, encore du détail ! Mais pour récolter les détails, il faut prendre son temps, savoir le perdre, le laisser musarder afin qu’il aille dénicher un mot, une image, une idée. On n’écrit plus comme Balzac aujourd’hui parce qu’on ne perd plus de temps. On dit « ça sent bon », « il fait beau », « il fait froid », « il est bien habillé » sans chercher les petits mots qui iront comme des gants et montreront indirectement qu’il fait beau, que ça sent bon, qu’un homme est fringant.
Elle posa le livre et réfléchit. J’aurais peut-être dû parler de Luca à Garibaldi. Il l’aurait inscrit sur sa liste de suspects. J’ai eu tort. Je me suis emportée contre lui et j’ai omis de parler du plus menaçant d’entre tous ! Elle remonta la couverture, lissa les longs poils de mohair rose en une mèche raide et reprit le livre. Elle fut interrompue par une nouvelle sonnerie. Un troisième texto.
Je sais où vous êtes, Joséphine. Répondez-moi.
Son cœur se mit à battre. Et s’il disait vrai ?
Elle tenta de joindre Iris. En vain. Elle devait dîner avec le bel Hervé. Elle vérifia que toutes les portes étaient fermées. Les fenêtres, de grandes baies vitrées au verre épais, étaient certifiées antichoc. Mais s’il passait par le toit ? Il y a des ouvertures partout. Il suffit d’escalader la façade, de passer par un balcon. Je vais éteindre la bougie. Il ne saura pas que je suis là. Oui mais… il verra la voiture écrasée sous l’arbre.
Et puis il y eut un mitraillage de textos. « Je suis sur la route, j’arrive », « Répondez, vous me rendez fou ! », « Vous ne vous en tirerez pas comme ça. », « J’approche et vous ferez moins la fière. » « Salope ! La salope ! », « Je suis à Touques. » À Touques ! Elle jeta un regard alarmé à Du Guesclin qui ne bougeait pas. La tête posée sur ses pattes, il attendait qu’elle reprenne sa lecture ou ouvre un nouveau pot de glace. Elle courut à la fenêtre pour scruter le parc dans la nuit. Il a dû apprendre par sa concierge que j’étais venue, elle a parlé, il a peur que je clame à toute l’université française qu’il est cet homme ridicule qui s’affiche en slip sur des panneaux publicitaires. Ou il sait que j’ai vu plusieurs fois Garibaldi…
Je vais appeler Garibaldi…
Je n’ai que le numéro de son bureau…
Elle essaya à nouveau de joindre Iris. Elle entendit le répondeur.
Un nouveau signal, un nouveau message.
Le parc est beau, la mer si proche. Allez à la fenêtre, vous me verrez. Préparez-vous.
Elle s’approcha de la fenêtre, prit appui en tremblant sur le rebord, jeta un œil dehors. La nuit était si noire qu’elle ne voyait que des ombres géantes qui bougeaient, animées par le vent. Des arbres qui se penchaient, des branches qui craquaient, une bourrasque qui arrachait les feuilles qui tombaient en tourbillons… Elles ont toutes été poignardées. En plein cœur. Une main qui coule autour de votre cou, serre, serre, vous maintient dans un étau et l’autre qui enfonce le couteau. Le soir où j’ai été agressée, il voulait me parler, « il faut que je vous parle, Joséphine, c’est important ». Il voulait se confesser, il n’en a pas eu le courage, il a préféré m’éliminer. Il m’a laissée pour morte. Il n’a plus appelé pendant deux jours. J’avais laissé trois messages sur son portable. Il ne répondait pas. Et son indifférence quand on s’était retrouvés au bord du lac. Sa froideur quand je lui ai raconté l’agression. Il se demandait simplement comment j’avais pu en réchapper… C’est la seule chose qui le préoccupait. Ça ne tient pas debout ! Madame Berthier, la Bassonnière, la petite serveuse ? Elles ne le connaissaient pas. Qu’est-ce que tu en sais ? Qu’est-ce que tu sais de sa vie ? La Bassonnière en savait plus que toi.
Elle tremblait si fort qu’elle n’arrivait pas à s’éloigner de la fenêtre. Il va entrer, il va me tuer, Iris ne répond pas, Garibaldi ne sait rien, Philippe rit dans un pub avec Dottie Doolittle, je vais mourir toute seule. Mes petites filles, mes petites filles…
De grosses larmes coulèrent sur ses joues. Elle les essuya du revers de la main. Du Guesclin dressa l’oreille. Il avait entendu quelque chose ? Il se mit à aboyer.
— Tais-toi, tais-toi ! Tu vas nous faire repérer !
Il aboyait de plus en plus fort, tournait dans le salon, se dressa contre la fenêtre et posa ses pattes contre la vitre.
— Arrête ! Il va nous voir…
Elle risqua un œil au-dehors, aperçut une voiture qui avançait dans l’allée, les phares allumés. Cela fit un projecteur de lumière dans la pièce et elle s’aplatit par terre. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Papa, protège-moi, protège-moi, je ne veux pas souffrir, fais qu’il me tue tout de suite, fais que je n’aie pas mal, j’ai peur, oh ! j’ai peur…
Du Guesclin aboyait, soufflait, se heurtait dans le noir aux meubles du salon. Joséphine trouva le courage de se relever et chercha un endroit où se cacher. Pensa à la buanderie. La porte était épaisse, munie de serrures. Pourvu qu’il me reste un peu de batterie ! Je vais appeler Hortense. Elle saura. Elle ne panique jamais, elle me dira, maman, t’en fais pas, je prends tout en main, j’appelle la police, le principal, dans ces cas-là, c’est surtout de ne pas montrer qu’on a peur, essaie de te planquer et si tu n’y arrives pas, parle-lui, distrais-le, parle-lui posément calmement, occupe-le, le temps que les flics arrivent… Elle allait appeler Hortense.
Elle se dirigea, toujours à quatre pattes, vers la buanderie. Du Guesclin restait devant la porte de l’entrée, le front bas, les épaules en avant, comme s’il allait charger l’adversaire. Elle chuchota « viens, on bat en retraite », mais il resta aux aguets, menaçant, écumant, le poil dressé.
Elle entendit des pas sur les gravillons. Des pas lourds. L’homme avançait, sûr de lui, sûr de la trouver là. L’homme approchait. Elle entendit une clé tourner dans la porte. Un verrou, deux verrous, trois verrous…
Une voix forte retentit :
— Y a quelqu’un ?
C’était Philippe.
Un matin, Iris se réveilla et le trouva debout au pied de son lit. Elle sursauta. Elle n’avait pas entendu le réveil ! Elle ne leva pas le bras pour se protéger du coup de cravache qui allait sanctionner sa faute. Elle baissa les yeux et attendit.
Il ne la battit pas. Ne releva pas le moindre écart à la règle. Il tourna autour du lit, ploya la cravache, en cingla l’air et déclara :
— Aujourd’hui, vous ne mangerez pas. J’ai posé des tranches de jambon blanc et du riz sur la table, mais vous n’avez pas le droit d’y toucher. Les tranches sont belles. C’est du jambon blanc de bonne qualité, de belles tranches épaisses, odorantes dont les effluves viendront vous tenter. Vous passerez la journée sur votre chaise à lire votre livre de prières et je viendrai vérifier, le soir, si les tranches sont intactes. Vous êtes sale. Le travail est plus important que je ne le pensais. Il faut nettoyer en grand afin que vous fassiez une belle épousée.
Il fit quelques pas. Releva du bout de la cravache le dessus-de-lit pour vérifier si le sol était propre. Le laissa retomber, satisfait.
— Vous aurez, bien sûr, fait le ménage comme chaque matin mais vous ne mangerez pas. Vous aurez droit à deux verres d’eau. Je les ai posés sur la table. Vous devez les boire en imaginant la source qui coule et vous purifie. Ensuite, quand vous aurez fini le ménage, vous gagnerez votre chaise, vous lirez et vous m’attendrez. Est-ce clair ?
Elle gémit « oui, maître », sentant la faim qui la tenaillait depuis la veille se réveiller comme une bête dans son ventre.
— Pour vérifier que vous êtes restée bien sagement à étudier votre livre de prières, je vais vous en donner une que vous apprendrez par cœur et que vous devrez me réciter SANS FAIRE DE FAUTES car le moindre bafouillage sera puni et de façon que vous reteniez la leçon. Compris ?
Elle baissa les yeux et soupira : « oui, maître ».
Il la cingla d’un coup de cravache.
— Je n’ai pas entendu !
— Oui, maître, cria-t-elle, les larmes coulant sur sa poitrine.
Il prit son livre de prières, le feuilleta, en trouva une qui sembla le satisfaire, et commença à la lire à voix haute.
— C’est un extrait de l’Imitation de Jésus-Christ. Cela s’intitule De la résistance qu’il faut apporter aux tentations. Vous n’avez jamais su résister aux tentations. Ce texte va vous l’apprendre.
Il s’éclaircit la voix et commença :
— « Nous ne pouvons être sans afflictions et sans tentations tant que nous vivons en ce monde. C’est ce qui a fait dire à Job que la vie de l’homme sur la terre est une tentation continuelle. C’est pourquoi chacun devrait se précautionner contre les tentations auxquelles il est sujet et veiller en prière de peur que le démon qui ne s’endort jamais et qui rôde de tous côtés cherchant qui dévorer ne trouve l’occasion de nous surprendre. Il n’y a point d’homme si parfait et si saint qui n’ait quelques fois des tentations et nous ne pouvons en être entièrement exempts. Cependant, bien que ces tentations soient fâcheuses et rudes, elles sont souvent pour nous d’une grande utilité parce qu’elles servent à nous humilier, à nous purifier, à nous instruire. Tous les saints ont passé par de grandes tentations et de rudes épreuves et ils y ont trouvé leur avancement… »
Il lut longtemps, d’une voix monocorde puis déposa le livre sur la couverture du lit, déclara :
— Je veux vous l’entendre réciter par cœur, avec toute l’humilité et le soin par moi exigés, ce soir, lorsque je vous visiterai.
— Oui, maître.
— Baisez la main du maître !
Elle baisa sa main.
Il tourna les talons et la laissa, éperdue de faim, de douleur, inerte sous les draps blancs. Elle pleura longtemps, les yeux grands ouverts, sans bouger, sans protester, les bras le long du corps, les mains ouvertes sur la couverture. Elle n’avait plus de forces.
— Jo ! La porte est bloquée. Je n’arrive plus à l’ouvrir !
— Philippe… C’est toi ?
Il avait laissé les phares de sa voiture allumés, mais elle n’était pas sûre de le reconnaître dans la nuit noire.
— Tu t’es enfermée ?
— Oh, Philippe ! J’ai eu tellement peur ! Je croyais que…
— Jo ! Essaie de m’ouvrir…
— Dis-moi que c’est toi…
— Pourquoi tu attends quelqu’un d’autre ? Je dérange ?
Il eut un petit rire. Elle respira, soulagée. C’était bien lui. Elle se jeta sur la porte et tenta de l’ouvrir. Mais la porte résistait.
— Philippe ! Il a tellement plu que l’huisserie a gonflé ! Quand je suis arrivée, il faisait si froid que j’ai allumé le chauffage à fond et ça a dû faire jouer le bois…
— Mais non ! Ce n’est pour ça…
— Si je t’assure. En plus, il n’arrête pas de pleuvoir !
— C’est parce que j’ai fait changer toutes les portes et les fenêtres. L’air passait partout, j’en avais marre de chauffer le jardin ! Elles sont toutes neuves et encore encollées… Il faut forcer au début…
— Mais je suis bien arrivée à entrer, moi !
— Ça a dû se recoller après quand tu as allumé le chauffage à fond ! Essaie encore…
Joséphine s’exécuta. Elle vérifia que les verrous n’étaient pas engagés et tenta d’ouvrir la porte.
— J’y arrive pas !
— C’est sûr que les premières fois, c’est dur… Attends, je vais voir…
Il avait dû reculer car sa voix était plus lointaine.
— Philippe ! J’ai peur ! J’ai reçu des textos de Luca, il arrive, il va me tuer !
— Mais non… Je suis là, il ne peut rien t’arriver !
Elle entendait ses pas sur le gravier, il marchait le long de la maison, cherchant une issue pour entrer.
— J’ai fait poser de fenêtres et des portes anti-vol de partout, il n’y a pas une seule ouverture ! Cette maison est un vrai coffre-fort…
— Philippe ! Il arrive, répétait Joséphine, affolée. C’est lui qui poignarde les femmes, je le sais, maintenant ! C’est lui !
— Ton ancien soupirant ? demanda Philippe d’un air amusé.
— Oui, je t’expliquerai, c’est compliqué. C’est comme les poupées russes, il y a plein d’histoires emboîtées, mais je suis sûre que c’est lui…
— Mais non ! Tu t’affoles pour rien ! Pourquoi viendrait-il ici ? Éloigne-toi de la porte, je vais essayer de l’enfoncer…
— Si… Il est fou.
— Tu t’es reculée, Jo ?
Joséphine fit deux pas en arrière et entendit le bruit d’un corps lancé sur la porte. La porte trembla, mais ne céda pas.
— Merde ! cria Philippe. Je n’y arriverai pas ! Je vais faire le tour par-derrière…
— Philippe ! cria Joséphine. Fais attention ! Il arrive, je te dis !
— Jo, arrête de paniquer ! Tu te fais du cinéma !
Elle entendit ses pas sur le gravier. Il s’éloignait. Elle attendit en mordant son index. Luca allait arriver, ils allaient se battre et elle ne pourrait rien faire. Elle sortit son portable et pensa appeler les pompiers. Elle était si fébrile qu’elle ne parvint pas à se rappeler le numéro. Puis son portable s’éteignit. Plus de batterie.
Les pas revenaient. Elle se mit à la fenêtre et vit Philippe à la lumière des phares. Elle lui fit un signe. Il s’approcha.
— Il n’y a rien à faire. Tout est verrouillé ! Calme-toi, Jo, dit-il en posant sa main sur la vitre.
Elle plaqua sa main contre la sienne, derrière le verre.
— Il me fait peur ! Je ne t’ai pas tout raconté la dernière fois à Londres. On n’avait pas le temps, mais c’est un fou, un violent…
Elle était obligée de parler fort pour qu’il l’entende.
— Il ne va rien nous faire ! Arrête de paniquer !
Il retourna vers la porte, donna des coups d’épaule contre le bois qui ne cédait pas. Revint à la fenêtre.
— Tu vois, il n’aurait même pas pu entrer…
— Si. En passant par le toit !
— En pleine nuit ? Il serait tombé ! Il aurait fallu qu’il attende qu’il fasse jour et tu aurais eu le temps d’appeler au secours.
— Je n’ai plus de batterie !
Elle l’entendit qui se laissait tomber contre la porte.
— Je vais devoir passer la nuit dehors…
— Oh, non ! gémit Joséphine.
Elle s’assit, elle aussi, contre le lourd battant. Gratta du bout d’un doigt comme si elle voulait creuser un trou. Gratta, gratta.
— Philippe ? T’es là ?
— Je vais rouiller si je passe la nuit dehors !
— Les chambres sont inondées et il n’y a presque plus de toit. Je dors dans le salon sur le grand canapé avec Du Guesclin…
— C’est une armure ?
— C’est mon gardien.
— Bonjour Du Guesclin !
— C’est un chien.
— Ah…
Il dut changer de position car elle l’entendit qui remuait derrière la porte. Elle l’imagina, les jambes repliées sous le menton, les bras autour des genoux, le col relevé. La pluie avait cessé. Elle n’entendait plus que le vent qui sifflait dans les arbres un air impérieux et aigu sur deux notes menaçantes.
— Tu vois, il ne vient pas, dit Philippe au bout d’un moment.
— Je n’ai pas inventé les textos ! Je te les montrerai…
— Il a fait ça pour t’affoler. Il est vexé ou furieux que tu l’aies laissé tomber et il se venge.
— C’est un fou, je te dis. Un fou dangereux… Quand je pense que je n’ai rien dit à Garibaldi ! J’ai balancé Antoine et lui, je l’ai protégé ! Je suis nulle, mais je suis nulle !
— Mais non… Tu t’es affolée pour rien. Et même s’il vient, il tombera sur moi et ça le calmera. Mais il ne viendra pas, j’en suis sûr…
Elle l’écoutait et la paix se faisait en elle. Elle laissa aller sa tête contre le battant de la porte et respira doucement. Il était là, juste derrière. Elle ne craignait plus rien. Il était venu, seul. Sans Dottie Doolitlle.
— Jo ?
Il fit une pause et ajouta :
— Tu m’en veux pas ?
— Pourquoi tu n’appelais pas ? lâcha Joséphine, au bord des larmes.
— Parce que je suis con…
— Tu sais, je m’en fiche que tu aies d’autres filles. Tu n’as qu’à me le dire. Personne n’est parfait.
— Je n’ai pas d’autres filles. Je me suis pris les pieds dans mes émotions.
— Il n’y a rien de pire que le silence, marmonna Joséphine. On imagine tout et tout devient menaçant. On n’a pas de prise, même pas un petit bout de réalité pour se mettre en colère. Je déteste le silence.
— C’est si pratique, parfois.
Joséphine soupira.
— Tu viens de parler… Tu vois, c’est pas compliqué.
— C’est parce que tu es derrière la porte !
Elle éclata de rire. Un rire qui emportait sa frayeur. Il était là, Luca ne s’approcherait pas. Il verrait la voiture de Philippe garée devant la porte. La sienne, écrasée sous l’arbre, il saurait qu’elle n’était pas seule.
— Philippe… J’ai envie de t’embrasser !
— Va falloir attendre. La porte n’a pas l’air d’accord. Et puis… Je ne suis pas un homme facile. J’aime me faire désirer.
— Je sais.
— Tu es là depuis longtemps ?
— Ça va faire trois jours… je crois. Je ne sais plus…
— Et il pleut comme ça depuis trois jours ?
— Oui. Sans discontinuer. J’ai essayé de joindre Fauvet, mais…
— Il m’a appelé. Il vient demain avec ses ouvriers…
— Il t’a appelé en Irlande ?
— J’étais revenu d’Irlande. Quand je suis arrivé au camp pour emmener Zoé et Alexandre, ils ont déclaré qu’ils voulaient prolonger leur séjour. Je suis rentré à Londres…
— Tout seul ? demanda Joséphine en grattant la porte de plus belle.
— Tout seul.
— Je préfère quand même. Je dis que ça m’est égal, mais ça m’est pas vraiment égal… Ce que je ne veux pas, c’est te perdre.
— Tu me perdras plus…
— Tu peux répéter ?
— Tu ne me perdras plus, Jo.
— J’ai même cru que tu étais retombé amoureux d’Iris…
— Non, dit Philippe tristement. C’est fini, bien fini avec Iris. J’ai déjeuné à Londres avec son soupirant. Il m’a demandé sa main…
— Lefloc-Pignel ? Il était à Londres ?
— Non. Mon associé. Il veut l’épouser… Pourquoi Lefloc-Pignel ?
— Je ne devrais pas te le dire, mais il semble qu’elle soit tombée très amoureuse de lui. En ce moment, ils filent le parfait amour à Paris.
— Iris avec Lefloc-Pignel ! Mais il est extrêmement marié !
— Je sais… Et pourtant, d’après Iris, ils s’aiment…
— Elle m’étonnera toujours. Rien ne lui résiste…
— Elle l’a voulu dès qu’elle l’a vu.
— J’aurais jamais cru qu’il quitterait sa femme.
— Ce n’est pas encore fait…
Elle aurait voulu lui demander s’il avait de la peine, mais elle se tut. Elle n’avait pas envie de parler de sa sœur. Pas envie qu’elle vienne s’immiscer entre eux. Elle attendit qu’il reprenne le dialogue.
— Tu es forte, Jo. Bien plus forte que moi. Je crois que c’est pour ça que j’ai eu peur et que je suis resté silencieux…
— Oh ! Philippe ! Je suis tout sauf forte !
— Si, tu l’es. Tu ne le sais pas, mais tu l’es… Tu as vécu bien plus de choses que moi et toutes ces choses t’ont fortifiée.
Joséphine protesta. Philippe l’interrompit :
— Joséphine, je voulais te dire… Un jour, il m’arrivera peut-être de ne pas être à la hauteur, et ce jour-là, il faudra que tu m’attendes… Que tu attendes que je finisse de grandir. J’ai tellement de retard !
Ils passèrent la nuit à se parler. De chaque côté de la porte.
Fauvet arriva le matin et délivra Joséphine qui se retint pour ne pas sauter dans les bras de Philippe. Elle se blottit contre la manche de sa veste et s’y frotta la joue.
Elle appela Garibaldi. Elle lui fit part du harcèlement dont elle avait été victime, du contenu des messages.
— J’ai eu vraiment peur, vous savez.
— Je dois dire qu’il y avait de quoi, répondit Garibaldi avec une certaine empathie dans la voix. Seule, dans une grande maison isolée, avec un homme qui vous poursuit…
Je vais encore me faire avoir, pensa Joséphine, mais cette fois-ci, elle décida de parler. Elle raconta l’indifférence de Luca, sa double personnalité, ses crises de violence. Il ne dit rien. Elle allait raccrocher quand elle pensa qu’il fallait peut-être lui donner le nom de la concierge.
— Nous l’avons vue. Nous savons tout ça, répondit Garibaldi.
— Parce que vous avez déjà enquêté sur lui ? demanda Joséphine.
— Fin de la conversation, madame Cortès.
— Vous voulez dire que vous connaissez l’assassin…
Il avait raccroché. Elle retourna, songeuse, vers Philippe et monsieur Fauvet qui inspectaient le toit et dressaient la liste des réparations à faire.
Quand Philippe revint vers elle, elle murmura :
— Je crois qu’ils ont arrêté le meurtrier…
— C’est pour ça qu’il n’est pas venu ? Ils l’ont intercepté à temps…
Il passa un bras sur ses épaules et lui dit qu’il fallait qu’elle oublie. Il ajouta qu’il allait falloir prévenir l’assureur pour la voiture.
— Tu as une bonne assurance ?
— Oui. Mais c’est le cadet de mes soucis. Je sens le danger partout… et s’ils ne l’arrêtaient pas à temps ? S’il nous poursuivait ? Il est dangereux, tu sais…
Ils partirent pour Étretat. S’enfermèrent dans un hôtel. Ne sortirent de la chambre que pour aller manger des gâteaux et boire du thé. Parfois, au milieu d’une phrase, Joséphine pensait à Luca. À tous les mystères de sa vie, à ses silences, à la distance qu’il avait toujours maintenue entre elle et lui. Elle avait pris cela pour de l’amour. Ce n’était que de la folie. Non ! se reprenait-elle, un soir, il a failli me parler, tout avouer et j’aurais pu peut-être l’aider. Elle frissonnait. J’ai dormi avec un assassin ! Elle se réveillait en sueur, se dressait sur le lit. Philippe la calmait en parlant doucement « je suis là, je suis là ». Elle se rendormait en pleurant.
Il pleuvait sans discontinuer. Ils regardaient du fond du lit la pluie s’abattre en longs traits transversaux contre la fenêtre. Du Guesclin soupirait, changeait de position et se rendormait.
Ils décidèrent de rentrer à Paris sans se presser.
— Tu veux qu’on ne prenne que des petites routes ? demanda Philippe.
— Oui.
— Qu’on se perde dans les petites routes ?
— Oui. Comme ça on aura plus de temps ensemble !
— Mais, Jo, maintenant on aura tout notre temps ensemble !
— Je suis si heureuse, je voudrais attraper une mouette, lui murmurer mon secret à l’oreille et qu’elle s’envole vers le ciel en l’emportant…
Il pleuvait tellement qu’ils se perdirent. Joséphine tournait la carte routière dans tous les sens. Philippe riait et lui assurait qu’il ne la prendrait jamais comme copilote.
— Mais on n’y voit rien ! On va retourner sur une grande route. Tant pis !
Ils trouvèrent la D 313, traversèrent des petits villages qu’ils apercevaient à peine sous le ballet affairé des essuie-glaces et arrivèrent à un lieu-dit : « Le Floc-Pignel ». Philippe siffla.
— Dis donc ! L’homme est important. Il a un village à son nom !
Ils roulaient à cinq à l’heure. Joséphine, à travers la glace, aperçut une vieille boutique à la façade écaillée. Au fronton, en lettres vertes presque effacées sur un fond blanc, on pouvait lire : IMPRIMERIE MODERNE.
— Philippe ! Arrête-toi !
Il se gara. Joséphine sortit de la voiture et alla inspecter la maison. Elle aperçut de la lumière et fit signe à Philippe de la rejoindre.
— Comment il s’appelait déjà ? maugréa-t-elle en tentant de se rappeler les propos de Lefloc-Pignel.
— Qui ça ? demanda Philippe.
— L’imprimeur qui a recueilli Lefloc-Pignel… Je l’ai sur le bout de la langue !
Il s’appelait Graphin. Benoît Graphin. C’était un vieil homme que l’âge avait couvert de givre. Il leur ouvrit, étonné. Les fit entrer dans une grande pièce emplie de machines, de livres, de pots de colle, de plaques d’imprimerie.
— Excusez le désordre, dit le vieil homme. Je n’ai plus la force de ranger…
Joséphine se présenta et à peine avait-elle prononcé le nom d’Hervé Lefloc-Pignel que les yeux de l’homme s’animèrent.
— Tom, murmura-t-il, le petit Tom…
— Vous voulez dire, Hervé ?
— Moi, je l’appelais Tom. Parce que Tom Pouce…
— Ainsi, c’est vrai ce qu’il m’a raconté, vous l’avez recueilli, élevé…
— Recueilli, oui. Élevé, non. Elle ne m’en a pas laissé le temps…
Il alla chercher une cafetière posée sur une ancienne cuisinière à bois et leur proposa un café. Il marchait, voûté, en traînant les pieds. Il portait un vieux gilet en laine, un pantalon de velours élimé, des pantoufles. Il ouvrit une boîte remplie de gâteaux et leur en offrit. Il buvait son café en trempant les gâteaux et rajoutait du café brûlant dans sa tasse quand les petits gâteaux avaient absorbé tout le liquide. Il agissait mécaniquement, les yeux dans le vague, comme s’ils n’étaient pas assis en face de lui.
— Faut m’excuser, marmonna-t-il, je ne parle pas souvent. Avant, y avait du monde dans le village, de l’animation, des voisins, maintenant ils sont presque tous partis…
— Oui, je sais, répondit Joséphine doucement. Il m’a raconté la grand-rue, les commerçants, son travail avec vous…
— Il se souvient ? dit-il, ému, il n’a pas oublié ? Après tout ce temps…
— Il se souvient de tout. Il se souvient de vous, il vous a aimé, vous savez.
Elle avait pris entre ses mains la main déformée de Benoît Graphin et la serrait en lui souriant doucement.
Il sortit un mouchoir de la poche de son pantalon et essuya ses yeux. Il tremblait en essayant de ranger son mouchoir.
— Je l’ai connu, il était pas plus grand que ça…
Il tendit la main et indiqua la taille d’un gamin.
— C’était il y a longtemps ? demanda Joséphine.
Il leva le bras pour signifier qu’il ne pouvait même plus compter le nombre d’années.
— Tom, le petit Tom… Si on m’avait dit ce matin qu’on me parlerait de lui !
— Lui, il parle toujours de vous. Il est devenu un très bel homme, très brillant…
— Oh ça ! Je m’en doutais. Il était déjà très intelligent… C’est le Ciel qui me l’a envoyé, le petit Tom.
— Il a frappé à votre porte ? dit Joséphine en souriant.
— Pour ça, non ! J’étais en train de travailler…
Il montra les machines recouvertes de poussière derrière lui.
— Elles tournaient à l’époque. Elles faisaient un boucan d’enfer… Quand j’ai entendu un violent coup de freins. Alors j’ai levé la tête, je me suis approché de la verrière et ce que j’ai vu ! Ce que j’ai vu !
Il frappa de ses deux mains en l’air comme s’il n’en revenait pas.
— Une grosse voiture qui s’était arrêtée là, juste devant chez moi, et une main de femme qui l’a jeté ! Comme on jette un chien dont on veut se débarrasser ! Le gamin est resté là, planté sur la route. Avec une tortue dans les bras. Il devait avoir trois, quatre ans, je n’ai jamais su.
— Il ne se souvient pas non plus…
— Je l’ai fait entrer. Il ne pleurait pas. Il serrait sa tortue contre lui. Je me suis dit qu’ils allaient faire demi-tour et revenir le chercher. Il était mignon comme tout. Gentil, doux, apeuré. Il ne savait pas son nom. D’ailleurs, au début, il ne parlait pas. C’est comme ça que je l’ai appelé Tom. Il ne connaissait que le nom de sa tortue, Sophie. C’était il y a bien quarante ans, vous savez. Autant dire une autre époque ! J’ai prévenu les gendarmes, ils m’ont dit de le garder en attendant…
Un biscuit s’était cassé dans sa tasse de café. Il se leva pour aller chercher une cuillère. Se laissa tomber sur la chaise et reprit, en partant à la pêche au biscuit :
— Il disait jamais maman ni papa. Il ne voulait rien dire. Un jour, il a juste dit, garde-moi avec toi… Ça m’a drôlement remué. J’avais pas d’enfant. Alors, on s’est mis à vivre tous les trois, lui, moi et sa tortue. Il adorait cet animal. Et, chose étrange, elle était attachée à lui. Quand il l’appelait, elle venait. Je ne savais pas qu’une tortue pouvait avoir des sentiments. Elle dressait sa petite tête vers lui, il la prenait dans ses bras et il avançait tout doucement. Elle dormait dans sa chambre. Au pied de son lit, dans une caisse. Je me suis habitué au gamin et à la tortue. Il m’accompagnait partout. Il ne faisait pas un pas sans moi. Quand je travaillais, il était là, quand j’étais dans le jardin, il me suivait. Je l’avais mis à l’école du village, je connaissais l’instit, il n’a pas fait d’histoires. Les gendarmes passaient de temps en temps boire le café. Ils me disaient qu’il faudrait quand même le déclarer, que peut-être ses parents le cherchaient. Je disais rien, j’écoutais, je me disais que les parents, s’ils voulaient le reprendre… C’était pas dur de revenir et de demander. Pas vrai ?
Joséphine et Philippe répondirent « oui, bien sûr » ensemble, suspendus aux yeux voilés de l’homme, au chagrin qui revenait mouiller son regard, aux vieux doigts qui trempaient les gâteaux.
— Un beau jour, on a vu arriver une femme. Une assistante sociale. Évelyne Lamarche. Sèche, autoritaire, brusque. Elle avait marqué « RV Le Floc Pignel » sur son calepin, ce jour-là. Elle a décidé qu’il devait partir avec elle. Comme ça ! Sans rien nous demander, ni à lui ni à moi ! Quand j’ai protesté, elle a juste dit que c’était la loi. Et quand il a fallu lui trouver un nom, elle a déclaré qu’il s’appellerait Hervé Lefloc-Pignel et qu’elle allait le placer dans une famille d’accueil. J’ai protesté, j’ai dit que j’étais sa famille d’accueil, elle a répondu qu’il fallait être inscrit sur une liste, qu’il y avait des tas de gens qui attendaient des enfants, que moi, je m’étais jamais inscrit. Pardieu ! J’en attendais pas d’enfant, moi !
Il s’essuya à nouveau les yeux, replia son mouchoir, le remit dans sa poche, enleva les miettes de gâteau sur la table avec la manche de son pull.
— Il est parti en trois minutes. Il avait passé six ans avec moi. Il hurlait quand elle l’a emmené, il la griffait, il la mordait, il lui donnait des coups de pied. Elle l’a jeté dans la voiture qu’elle a fermée à clé. Il hurlait : « Papie ! Papie ! » C’est comme ça qu’il m’appelait. J’étais pas vieux à l’époque, mais il m’appelait comme ça… J’ai cru mourir. En une nuit, tous mes cheveux sont devenus blancs.
Il se passa la main dans les cheveux, lissa ses sourcils.