Iris sortit le poudrier Shisheido de son sac Birkin. Saint Pancras approchait, elle voulait être la plus belle pour descendre sur le quai.
Elle avait attaché ses longs cheveux noirs, posé un fard gris-violet sur ses paupières, une couche de rimmel sur ses cils, ah ! ses yeux ! elle ne se lassait pas de les contempler, c’est incroyable ce que leur couleur peut changer, ils virent à l’encre quand je suis triste, s’éclairent d’une lueur dorée lorsque je suis enjouée, qui saurait décrire mes yeux ? Elle releva le col de son chemisier Jean-Paul Gaultier, se félicita d’avoir choisi ce tailleur-pantalon en jersey parme qui mettait sa silhouette en valeur. Le but de son voyage était simple : reconquérir Philippe, reprendre sa place dans sa famille.
Elle eut un élan de tendresse pour Alexandre qu’elle n’avait pas vu depuis six semaines. Elle avait été très occupée à Paris. Bérengère avait été la première à l’appeler.
— Tu étais resplendissante, avant-hier, au Costes. Je n’ai pas voulu te déranger, tu déjeunais avec ta sœur…
Elles avaient babillé comme si de rien n’était. Le temps efface tout, pensa Iris en faisant un raccord de poudre. Le temps et l’indifférence. Bérengère avait « oublié » parce que Berengère n’avait jamais accordé son attention. Elle avait reçu l’écume des bavardages parisiens, s’en était pourléchée, l’écume s’était envolée, elle ne se souvenait plus de rien. Mortelle légèreté, tu me sers bien ! pensa Iris. Sur la joue gauche, elle aperçut une fine ride, elle rapprocha le miroir, pesta et se promit de demander à Bérengère l’adresse de son dermatologue.
L’homme en face d’elle ne la quittait pas des yeux. Il devait avoir quarante-cinq ans, un visage résolu, de larges épaules. Philippe reviendrait. Ou elle en séduirait un autre ! Il fallait être réaliste, elle jouait ses dernières cartouches, et un général se doit d’être lucide dans la bataille finale. Il jette toutes ses forces pour l’emporter, mais se prépare aussi une solution de retrait.
Elle rangea son poudrier et rentra le ventre. Elle avait engagé un « coach », monsieur Kowalski, qui la manipulait comme de la pâte à modeler. Il la roulait, la déroulait, la pliait, l’étirait, la ramassait, la faisait rebondir, l’aplatissait. Il égrenait le nombre d’abdos sans sourciller, n’avait aucune pitié et quand elle le suppliait de modérer ses exigences, il comptait et un, et deux, et trois, et quatre, faut savoir ce que vous voulez, madame Dupin, à votre âge, vous devez en faire deux fois plus. Elle le détestait, mais il était efficace. Il venait chez elle trois fois par semaine. Il arrivait en sifflotant, un bâton dont il se servait pour ses exercices à l’épaule. Les cheveux coupés au bol, des petits yeux marron enfoncés, un nez en bouton de bottine et un torse de marin pêcheur. Il portait toujours le même survêtement bleu ciel avec des bandes orange et violettes et un petit sac en bandoulière. Il entraînait des femmes d’affaires, des avocates, des actrices, des journalistes, des oisives. Il égrenait leurs noms et leurs performances pendant qu’elle transpirait. Elle l’avait rencontré chez Bérengère qui, elle, avait renoncé au bout de six séances.
Elle se laissa aller contre le siège. Elle avait eu raison d’annoncer son arrivée à Alexandre avant d’en parler à Philippe. Il n’avait pas pu refuser de la recevoir. Tout allait se jouer durant ce séjour. Un frisson lui parcourut l’échine.
Et si elle échouait ?
Son regard se posa sur les faubourgs gris de Londres, les petites maisons encastrées l’une dans l’autre, les maigres jardinets, le linge qui séchait, les chaises de jardin fracassées, les murs taggués. Elle se souvint des barres de la banlieue parisienne.
Et si elle échouait ?
Elle fit rouler ses bagues entre ses doigts, caressa le sac Hermès, la large étole en cachemire.
Et si elle échouait ?
Elle ne voulait pas y penser.
Elle inclina la tête quand l’homme en face d’elle lui proposa de descendre son sac de voyage. Elle le remercia d’un sourire poli. L’odeur d’eau de Cologne bon marché qui se dégagea quand il haussa les bras pour atteindre son bagage la renseigna : il ne valait pas la peine qu’elle s’attarde.
Philippe et Alexandre l’attendaient sur le quai. Qu’ils étaient beaux ! Elle fut fière d’eux et ne se retourna pas vers l’homme qui lui emboîtait le pas puis ralentit quand il vit qu’elle était attendue.
Ils dînèrent dans un pub au coin de Holland et Clarendon Street. Alexandre raconta comment il avait eu la meilleure note en histoire, Philippe applaudit, Iris l’imita. Elle se demanda s’ils allaient partager la même chambre ou s’il avait pris des dispositions pour dormir de son côté. Elle se rappela combien il avait été amoureux d’elle et se convainquit que cela ne pouvait pas s’arrêter ainsi. Après tout, un petit accroc dans une longue vie conjugale, cela arrive à tout le monde, le principal, c’est ce qu’on a construit ensemble… Mais qu’ai-je construit avec lui ? se demanda-t-elle aussitôt, maudissant la lucidité qui l’empêchait de se montrer complaisante. Il a tenté de construire, mais moi ?
Elle entendit Alexandre qui détaillait l’emploi du temps de leur week-end.
— On va arriver à tout faire ? demanda-t-elle, amusée.
— Si tu te lèves tôt, oui. Mais faudra pas traîner…
Comme il paraissait sérieux ! Elle fit un effort pour se rappeler quel âge il avait. Quatorze ans, bientôt. Il parlait un anglais sans accent quand il s’adressait au serveur ou évoquait le titre d’un film. Philippe s’adressait à lui pour éviter d’avoir affaire à elle. Il disait : « Crois-tu que ça intéresserait maman d’aller voir la rétrospective Matisse ou préférerait-elle aller à l’exposition Miró ? » Et Alexandre répondait qu’à son avis maman voudrait voir les deux. Je suis un volant de badminton qu’ils se renvoient allégrement à coups de questions auxquelles je ne dois pas donner de réponse. Cette légèreté ne lui inspira pas confiance.
L’appartement de Philippe ressemblait à celui de Paris. Ce n’était pas surprenant : il avait meublé les deux. Elle l’avait regardé faire. La décoration ne l’intéressait pas. Elle appréciait les beaux décors, mais n’aimait pas courir les antiquaires, les ventes aux enchères. Tout ce qui suppose un effort prolongé me déplaît, j’aime flâner, rêvasser, lire de longues heures, allongée. Je suis une contemplative. Comme madame Récamier. Une paresseuse, oui ! murmura une petite voix qu’elle fit taire.
Philippe avait posé son sac de voyage dans l’entrée. Alexandre alla se coucher après avoir réclamé poliment un baiser et ils se retrouvèrent seuls, dans le grand salon. Il avait fait poser de la moquette blanche, il ne devait pas recevoir beaucoup. Elle s’assit en prenant soin de s’étaler sur un grand canapé. Elle le regarda allumer la chaîne, choisir un CD. Il paraissait si hermétique qu’elle se demanda si elle n’avait pas fait une erreur en venant. Elle n’était plus sûre d’avoir les yeux bleus, la taille fine, l’épaule ronde. Elle tritura le bout de ses cheveux, replia ses longues jambes après s’être débarrassée de ses chaussures, dans une posture de défense et d’attente. Elle se sentait étrangère dans cet appartement. Pas un instant, elle n’avait perçu de l’abandon chez Philippe. Il était affectueux, poli, mais la maintenait à distance. Comment en est-on arrivé là ? Elle décida d’arrêter de penser. Elle ne pouvait imaginer la vie sans lui. L’eau de Cologne de l’homme dans le train lui revint en bouffée et elle eut une moue de dégoût.
— Il semble aller bien, Alexandre…
Philippe sourit et secoua la tête comme s’il se parlait à lui-même.
— Je suis heureux avec lui. Je ne savais pas qu’il pouvait me rendre si heureux.
— Il a beaucoup changé. Je ne le reconnais presque plus.
Il pensa, tu ne l’as jamais connu ! mais ne dit rien. Il ne voulait pas ouvrir les hostilités en parlant d’Alexandre. Le problème n’était pas Alexandre, le problème était ce mariage qui n’en finissait pas de mourir, qui faisait semblant de durer. Il la regardait, assise en face de lui. La plus jolie de toutes, ses doigts taquinant le collier de perles fines qu’il lui avait offert pour leurs dix ans de mariage, le regard bleu-mauve fixant le vide, s’interrogeant sur l’avenir de leur relation, sur son avenir à elle, comptant les années qu’il lui restait à être séduisante, évaluant les moyens qu’elle devrait mettre en œuvre pour rester sa femme ou devenir la femme d’un autre, essoufflée devant la difficulté de devoir tout recommencer avec un étranger alors qu’il était là, à portée de main, une proie si facile et si longtemps ferrée.
Il détailla le bras mince, le cou élancé, la bouche charnue, il la découpa en morceaux et chaque morceau remporta le prix d’excellence du plus beau morceau. Il la vit avec ses amies, parlant de son week-end à Londres, ou bien n’en parlant pas, elle ne doit plus avoir beaucoup d’amies. Il l’imagina, dans le train, calculant ses chances, scrutant son visage dans la glace… Il s’était perdu si longtemps dans le mirage de son amour. Là où je voyais une oasis, des palmiers, une source d’eau vive, il n’y avait qu’aridité et calcul. A-t-elle eu du plaisir avec moi ? Je ne sais rien de cette femme que j’ai tenue dans mes bras. Ce n’est plus mon problème. Mon problème, ce soir, est de mettre un terme à ses illusions. Elle a cherché des yeux où j’avais posé son sac de voyage. Elle se demande où elle va dormir. Nous ne dormirons pas ensemble, Iris.
Il ouvrit la bouche pour énoncer tout haut sa pensée, mais elle se pencha en avant et sa main partit à la recherche d’une boucle d’oreille qui était tombée. Tiens, se dit Philippe, je ne la connais pas, celle-là ! Se peut-il que quelqu’un d’autre que moi lui offre des bijoux ? Ou est-ce une boucle de pacotille aperçue dans une vitrine ?
Iris avait retrouvé la boucle d’oreille, elle l’avait remise en place. Elle lui lança un sourire éblouissant. « Son cœur est un cactus hérissé de sourires. » Où avait-il lu cette phrase ? Il avait dû la noter en pensant à elle. Il esquissa un sourire rapide. Je te connais, tu survivras à notre séparation. Parce que tu ne m’aimes pas. Parce que tu n’aimes personne. Parce que tu n’as pas d’émotions. Les nuages survolent ton cœur, mais ne s’impriment pas. Comme une enfant gâtée à qui on offre un jouet. Elle bat des mains, s’amuse un moment puis le laisse tomber. Pour passer à un autre. Encore plus grand, encore plus beau, encore plus décevant. Rien ne peut combler le vide de ton cœur. Tu ne sais plus quoi rechercher pour te faire trembler… Il te faut des orages, des ouragans pour que tu éprouves une petite, une toute petite émotion. Tu en deviens dangereuse, Iris, dangereuse pour toi. Prends garde, tu vas te fracasser. Je devrais te protéger, mais je n’en ai plus le désir, plus l’envie. Je t’ai protégée longtemps, longtemps, mais ce temps est fini.
— Je t’ai apporté des cadeaux, finit par dire Iris pour rompre le silence.
— C’est gentil…
— Où as-tu mis mon sac ? demanda-t-elle d’un ton badin.
Tu le sais très bien, faillit-il dire.
— Dans l’entrée…
— Dans l’entrée ? reprit-elle, étonnée.
— Oui.
— Ah…
Elle se leva, alla chercher son sac. Sortit un pull en cachemire bleu, une boîte de calissons. Les lui tendit avec le sourire d’un éclaireur yankee qui négocie avec le Sioux rusé.
— Des calissons ? s’étonna Philippe en recevant la boîte blanche en forme de losange.
— Tu te souviens ? Notre week-end à Aix-en-Provence… Tu en avais acheté dix boîtes pour en avoir partout : dans la voiture, au bureau, à la maison ! Moi, je trouvais ça trop sucré…
Sa voix chantonnait, heureuse ; il entendit le refrain qu’elle n’osait pas entonner. Nous étions si heureux, alors, tu m’aimais tant !
— C’était il y a longtemps…, dit Philippe, faisant un effort de mémoire.
Il reposa la boîte sur la table basse comme s’il refusait de repartir en arrière dans un bonheur inventé.
— Oh ! Philippe ! Ce n’est pas si loin que ça !
Elle s’était assise à ses pieds et lui enserrait les genoux. Elle était si belle qu’il la plaignit. Livrée à elle-même, sans la protection d’un homme qui l’aime, ses faiblesses feraient d’elle une proie si facile. Qui la protégera quand je ne serai plus là ?
— On dirait que tu as oublié qu’on s’est aimés…
— Je t’ai aimée ! corrigea-t-il d’une voix douce.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Que c’était à sens unique… et que c’est fini.
Elle s’était redressée et le dévisageait, incrédule.
— Fini ? Mais ce n’est pas possible !
— Si, on va se quitter, divorcer…
— Oh, non ! Je t’aime, Philippe, je t’aime. J’ai pensé à toi, à nous, tout le temps dans le train, je me disais, on va recommencer de zéro, on va tout recommencer. Mon chéri…
Elle lui avait pris la main et la serrait fort.
— Je t’en prie, Iris, ne rends pas les choses plus compliquées, tu sais très bien ce qu’il en est !
— J’ai commis des erreurs. Je le sais… Mais j’ai compris aussi que je t’aimais. Que je t’aimais vraiment… Je me suis comportée comme une petite fille gâtée, mais maintenant, je sais, je sais…
— Tu sais quoi ? demanda-t-il, lassé à l’avance de ses explications.
— Je sais que je t’aime, que je ne te mérite pas, mais que je t’aime…
— Comme tu aimais Gabor Minar…
— Je ne l’ai jamais aimé !
— En tous les cas, tu faisais bien semblant.
— Je me suis trompée !
— Tu m’as trompé ! Ce n’est pas pareil. Et puis à quoi bon ? C’est du passé. J’ai tourné la page. J’ai changé, je ne suis plus le même homme, et cet homme nouveau n’a plus rien de commun avec toi…
— Ne dis pas ça ! Je changerai aussi. Ça ne me fait pas peur, rien ne me fait peur avec toi !
Il la regarda, ironique.
— Tu crois que parce que tu dis que tu vas changer, tu changeras, et parce que tu dis que tu es désolée, j’oublierai tout et on repartira ! La vie n’est pas aussi simple, ma chérie !
Elle reprit espoir en entendant ce terme d’affection. Elle posa sa tête sur ses genoux et caressa sa jambe.
— Je te demande pardon pour tout !
— Iris ! Je t’en prie ! Tu m’embarrasses…
Il secoua sa jambe comme s’il se dépêtrait d’un chien envahissant.
— Mais je ne pourrai pas vivre sans toi ! Qu’est-ce que je vais faire ?
— Ce n’est pas mon problème, mais sache que, matériellement, je ne te laisserai pas tomber…
— Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ?
— Je ne sais pas encore. J’ai envie de paix, de tendresse, de partage… J’ai envie de changer de vie. Longtemps, tu as été ma raison de vivre, puis il y a eu mon métier qui m’a passionné, mon fils que j’ai découvert, il n’y a pas si longtemps. Je me suis lassé de mon métier, tu as tout fait pour que je me lasse de toi, il me reste Alexandre et l’envie de vivre différemment. J’ai cinquante et un ans, Iris. Je me suis beaucoup amusé, j’ai gagné beaucoup d’argent, mais je me suis aussi beaucoup gaspillé. Je ne veux plus des belles manières, des mondanités, des fausses déclarations d’amour et d’amitié, des concours d’ego priapiques ! Ton amie Bérengère m’a fait des avances la dernière fois que je l’ai vue…
— Bérengère !
Elle eut l’air étonné et amusé.
— Je sais comment je veux être heureux maintenant et ce nouveau bonheur n’a rien à voir avec toi. Tu en es même l’opposé. Alors je te regarde, je te reconnais, mais je ne t’aime plus. Cela a mis du temps, le temps d’un sablier de dix-huit ans, le temps que les minuscules grains de sable glissent d’un côté à l’autre du sablier. Tu as épuisé ton stock de sable et moi, je suis passé sur le tas d’à côté. C’est très simple, au fond…
Elle levait vers lui un visage adorable et crispé où se lisait l’incrédulité.
— Mais ce n’est pas possible ! cria-t-elle de nouveau en lisant la détermination dans son regard.
— C’est devenu possible. Iris, tu le sais très bien, nous n’éprouvons plus rien l’un pour l’autre. Pourquoi faire semblant ?
— Mais je t’aime, moi !
— S’il te plaît ! Ne deviens pas indécente !
Il eut un sourire indulgent. Lui caressa les cheveux comme on caresse la tête d’un enfant pour l’apaiser.
— Garde-moi avec toi ici. Je serai à ma place.
— Non, Iris, non… J’ai espéré longtemps, mais c’est fini. Je t’aime beaucoup, mais je ne t’aime plus. Et ça, ma chère, je n’y peux rien.
Elle se rétracta comme piquée par un serpent.
— Tu as une femme dans ta vie ?
— Ça ne te regarde pas.
— Tu as une femme dans ta vie ! C’est qui ? Elle vit à Londres ? C’est pour ça que tu es venu ici ! Tu me trompes depuis longtemps ?
— C’est ridicule. Épargnons-nous ça.
— Tu en aimes une autre. Je l’ai senti dès que je suis arrivée. Une femme sait quand elle n’est plus désirée parce qu’elle devient transparente. Je suis devenue transparente. C’est insupportable !
— Il me semble que tu es assez mal placée pour me faire une scène, non ?
Il leva sur elle un visage moqueur et elle éclata en exclamations de colère.
— Je ne t’ai même pas trompé avec lui ! Il ne s’est rien passé ! Rien du tout !
— C’est possible, mais cela ne change rien. C’est fini et ce n’est pas la peine de se demander comment et pourquoi. Ou plutôt tu devrais te demander comment et pourquoi… Pour ne pas recommencer les mêmes erreurs avec un autre !
— Et qu’est-ce que tu fais de mon amour à moi ?
— Ce n’est pas de l’amour, c’est de l’amour-propre ; tu guériras vite. Tu trouveras un autre homme, je te fais confiance !
— Fallait pas me dire de venir alors !
— Comme si tu m’avais demandé mon avis ! Tu t’es imposée, je n’ai rien dit par égard pour Alexandre, mais je ne t’ai jamais invitée.
— Parlons-en d’Alexandre ! Je le ramène avec moi puisque c’est comme ça. Je ne le laisserai pas ici avec ta… maîtresse !
Elle avait craché ce mot qui lui salissait la bouche.
Il l’attrapa par les cheveux, les tira jusqu’à lui faire mal, colla sa bouche contre son oreille et murmura :
— Alexandre reste ici avec moi et on n’en discute même pas !
— Lâche-moi !
— Tu m’entends ? On se battra s’il le faut mais tu ne toucheras pas à lui. Tu me diras combien je te dois pour solde de tout compte, je te donnerai l’argent, mais tu n’auras pas la garde d’Alexandre.
— C’est ce qu’on verra ! C’est mon fils !
— Tu ne t’en es jamais occupée, jamais souciée et je refuse que tu t’en serves comme d’un instrument pour me faire chanter. Tu as compris ?
Elle baissa la tête et ne répondit pas.
— Quant à ce soir, tu vas aller dormir à l’hôtel. Il y a un très bel hôtel, juste à côté. Tu y passeras la nuit et demain, tu repartiras sans faire de drame. J’expliquerai à Alexandre que tu as été malade, que tu es rentrée à Paris et dorénavant, tu viendras le voir ici. On décidera ensemble des dates, des aménagements et tant que tu te conduiras convenablement, tu le verras autant que tu voudras. À une condition, que ce soit bien clair entre nous, que tu le laisses en dehors de tout ça.
Elle se dégagea et se releva. Se rajusta. Et sans le regarder, elle ajouta :
— J’ai compris. Je vais réfléchir et je te parlerai. Ou plutôt je prendrai un avocat pour te parler. Tu veux la guerre, eh bien tu auras la guerre !
Il éclata de rire.
— Mais comment feras-tu la guerre, Iris ?
— Comme toutes les mères qui se battent pour garder leur enfant ! On ne retire jamais la garde d’un enfant à sa mère. Ou alors, c’est une traînée, une alcoolique, une droguée !
— Qui, je te signale, peuvent être de très bonnes mères. En tout cas, de meilleures mères que toi ! Ne te bats pas contre moi, Iris, tu pourrais tout perdre…
— C’est ce qu’on verra !
— J’ai des photos de toi dans un journal en train d’embrasser un adolescent, j’ai des témoins de ton inconduite à New York, j’avais même engagé un détective privé pour connaître les détails de ton histoire avec Gabor Minar, j’ai payé ton long séjour en clinique, je paie tes notes de coiffeur, de masseur, de couturier, de restaurant, les milliers d’euros que tu dépenses sans compter, sans même pouvoir les additionner ! Tu ne seras pas crédible une seconde en mère affligée. Le juge rira de toi. Surtout si c’est une femme et qu’elle gagne sa vie ! Tu ne sais pas ce qu’est la vie, Iris. Tu n’en as aucune idée. Tu seras la risée d’un tribunal.
Elle était pâle, défaite, le bleu de ses yeux avait perdu son éclat, les coins de sa bouche retombaient, dessinant la moue d’une vieille joueuse de casino ruinée, ses longues mèches de cheveux pendaient en rideaux noirs, elle n’était plus la splendide, la magnifique Iris Dupin, mais une femme défaite qui voyait s’enfuir son pouvoir, sa beauté, sa cassette.
— Ai-je été assez clair ? demanda Philippe.
Elle ne répondit pas. Sembla chercher une réplique cinglante, mais ne la trouva pas. Elle s’empara de son châle, de son sac Birkin, de son sac de voyage. Et s’enfuit en claquant la porte.
Elle n’avait pas envie de pleurer. Pour le moment, elle était stupéfaite. Elle avançait dans un long corridor blanc et au bout du couloir, elle le savait, le ciel lui tomberait sur la tête. Alors, elle souffrirait et sa vie ne serait plus qu’un amas de décombres. Elle ignorait quand ce moment arriverait, elle voulait juste repousser le plus loin possible le bout du couloir. Elle le détestait. Elle ne supportait pas qu’il lui échappe. Il est à moi ! Personne n’a le droit de me le prendre. Il m’appartient.
Elle avait repéré l’hôtel en rentrant à pied du restaurant.
Elle irait toute seule. Elle n’avait pas besoin qu’on lui retienne une chambre. Elle avait juste besoin de sa carte de crédit. Et ça, jusqu’à plus ample informé, elle l’avait toujours. Et elle entendait bien ne pas s’en laisser déposséder.
N’empêche, se dit-elle, en marchant d’un pas furieux, il n’a jamais été aussi séduisant que ce soir et je n’ai jamais été aussi près de me jeter dans ses bras. Pourquoi aime-t-on toujours les hommes qui vous repoussent, qui vous traitent mal, pourquoi n’est-on pas émue par un homme qui se traîne à nos pieds ?
J’y réfléchirai demain.
Elle poussa la porte de l’hôtel, tendit sa Carte bleue et demanda la plus belle suite.
Le lendemain de la réunion des copropriétaires, Joséphine décida de chausser ses baskets et d’aller courir. Et je ferai deux tours de lac pour chasser les miasmes de cette réunion fétide.
Sur la table de la cuisine, elle laissa un mot à Zoé qui dormait encore. C’était samedi, elle n’avait pas cours. Bientôt, elles se parleraient, les étoiles l’avaient promis.
Dans l’ascenseur, elle croisa monsieur Merson qui partait faire du vélo. Il portait un caleçon noir collant, une banane et un casque.
— Un petit footing, madame Cortès ?
— Un petit pédaling, monsieur Merson ?
— Vous êtes très spirituelle, madame Cortès !
— Merci beaucoup, monsieur Merson !
— Il y avait encore fiesta dans la cave, hier soir, il me semble…
— Je ne sais pas ce qu’ils font, mais ils ont l’air de s’y plaire !
— Faut bien que jeunesse se passe… On a tous traîné dans des caves, n’est-ce pas, madame Cortès ?
— Parlez pour vous, monsieur Merson !
— Voilà que vous jouez à nouveau les vierges effarouchées, madame Cortès !
— Vous venez à la fête d’Iphigénie, ce soir, monsieur Merson ?
— C’est ce soir ? Ça va être sanglant ! Je crains le pire.
— Non. Ceux qui viendront sauront se tenir.
— Si vous le dites ! Je passerai donc, madame Cortès. Rien que pour vos beaux yeux !
— Venez avec votre femme. Je ferai sa connaissance.
— Touché, madame Cortès !
— Et puis ça fera plaisir à Iphigénie, monsieur Merson.
— C’est à vous que j’aimerais faire plaisir, madame Cortès ! J’ai une envie folle de vous embrasser. Je pourrais bloquer cet ascenseur, vous savez… et vous faire subir les derniers outrages. Je suis excellent pour les derniers outrages.
— Vous ne renoncez jamais, monsieur Merson !
— C’est ce qui fait mon charme ! Je suis très tenace sous mes dehors légers… Allez, bonne journée, madame Cortès !
— Bonne journée, monsieur Merson ! Et n’oubliez pas, ce soir, dix-neuf heures dans la loge. Avec votre femme !
Ils se séparèrent et Joséphine s’éloigna au petit trot, sourire aux lèvres. Cet homme était né pour badiner. Une bulle de champagne. Il semblait plus juvénile, plus léger que son fils. Que fait Zoé dans la cave ? Elle s’arrêta au croisement, attendant le feu rouge et continua à courir sur place. Ne pas ralentir l’allure sinon le métabolisme cessait de brûler les graisses.
Elle était en train de sautiller quand elle aperçut sur le grand panneau d’affichage face à elle une publicité où elle reconnut Vittorio Giambelli, le frère jumeau de Luca. Il posait en slip, les bras croisés sur la poitrine, les sourcils froncés. Il avait l’air maussade. Viril, mais maussade. Le slogan s’étalait au-dessus de sa tête en frise colorée : SOYEZ UN HOMME, PORTEZ EXCELLENCE. Pas étonnant qu’il soit déprimé ! Se voir en slip moulant sur les murs de Paris ne doit pas incliner à une haute estime de soi.
Le feu passa au rouge. Elle traversa en pensant qu’il faudrait qu’elle rende sa clé à Luca. Je passerai chez lui tout à l’heure en allant faire les courses avec Iphigénie. Et si je le rencontre, je dirai que je ne peux pas rester, qu’Iphigénie m’attend dans la voiture.
Elle sauta par-dessus un petit parapet. Gagna la grande allée qui menait au lac, reconnut les joueurs de boules du samedi matin. Le samedi, ils jouaient en couple. Les femmes apportaient le pique-nique. Le rosé, les œufs durs, le poulet froid et la mayonnaise dans la glacière.
Elle entama son premier tour de lac. Elle allait à son train. Elle avait ses repères : la cabane rouge et ocre du loueur de barques, les bancs publics qui jalonnaient le parcours, la haie de bambous qui empiétait sur le chemin et forçait à serrer à gauche, l’arbre sec et droit qu’elle avait baptisé l’Indien et qui signalait la moitié du trajet. Elle croisait les habitués du samedi : le vieux monsieur qui courait courbé en soufflant très fort, un gros labrador noir, rêveur, qui faisait pipi en s’affaissant, oubliant qu’il était un garçon, un bouvier berlinois qui se jetait à l’eau toujours au même endroit et en ressortait aussitôt, comme s’il avait accompli une corvée, des hommes qui couraient deux par deux en parlant du bureau, des filles qui se plaignaient des hommes qui ne parlaient que de leur boulot. Il était encore un peu tôt pour croiser le marcheur mystérieux. Il apparaissait vers midi, le samedi. Il faisait beau, elle se demanda s’il n’aurait pas enlevé une écharpe ou son bonnet. Elle pourrait apercevoir ses traits, le déclarer aimable ou revêche. C’est peut-être une célébrité qui ne veut pas être importunée. Un matin, elle avait croisé Albert de Monaco, une autre fois, Amélie Mauresmo. Elle s’était écartée pour la laisser passer et l’avait applaudie.
Au loin, sur l’île, elle entendit le cri strident des paons « meou-meou ». Elle remarqua, amusée, un canard qui plongeait la tête dans l’eau pour chercher sa pitance et offrait le spectacle de son derrière flottant à la surface comme un bouchon de ligne. À côté de lui, une cane attendait en affichant un air satisfait de femme endimanchée. Certains joggers sentaient le savon, d’autres la sueur. Les uns dévisageaient les femmes, les autres les ignoraient. C’était un ballet d’habitués qui tournaient, transpiraient, souffraient et tournaient encore. Elle aimait faire partie de ce monde de derviches tourneurs. Sa tête se vidait peu à peu, elle se sentait flotter. Les problèmes se détachaient tels des morceaux de peau morte.
La sonnerie de son portable la rappela à l’ordre. Elle déchiffra le nom d’Iris et décrocha.
— Jo ?
— Oui, dit Joséphine en s’arrêtant, essoufflée.
— Je te dérange ?
— J’étais en train de courir.
— Je peux te voir, ce soir ?
— Mais on se voit, ce soir ! Tu as oublié ? Le pot chez ma concierge ? Et après, on a dit qu’on dînait ensemble… Ne me dis pas que tu avais oublié ?
— Ah ! oui, c’est vrai.
— Tu avais oublié…, constata Joséphine, meurtrie.
— Non, c’est pas ça mais… Il faut absolument que je te parle ! En fait, je suis à Londres et c’est terrible, Jo, c’est terrible…
Sa voix s’était cassée et Joséphine s’alarma.
— Il est arrivé quelque chose ?
— Il veut divorcer ! Il m’a dit que c’était fini, qu’il ne m’aimait plus. Jo, je crois que je vais mourir. Tu m’entends ?
— Oui, oui, murmura Joséphine.
— Il a une autre femme dans sa vie.
— Tu en es sûre ?
— Oui. D’abord, je m’en suis doutée à la façon dont il me parlait. Il ne me voit plus, Jo, je suis devenue transparente. C’est horrible !
— Mais non… Tu te fais des idées !
— Je t’assure que non. Il m’a dit que c’était fini, que nous allions divorcer. Il m’a envoyée dormir à l’hôtel. Oh ! Jo, tu te rends compte ! Et ce matin, quand je suis revenue le voir, il était sorti boire un café, tu sais comme il aime lire le journal, tout seul, le matin, à une terrasse de café, alors j’ai parlé à Alexandre et il m’a tout dit !
— Il t’a dit quoi ? demanda Joséphine, le cœur battant.
— Il m’a dit que son père voyait une femme, qu’il allait avec elle au théâtre et à l’opéra, qu’il dormait souvent la nuit chez elle, qu’il s’arrangeait pour rentrer au petit matin pour qu’Alexandre ne s’aperçoive de rien, qu’il se mettait en pyjama et faisait semblant de se lever, il bâillait, il se frottait les cheveux… que lui, il ne disait rien pour rassurer son père parce que attends, là j’ai cru mourir, il dit que depuis qu’il voit cette femme, il semble plus léger, il a changé. Il sait tout, je te dis ! Il connaît même son nom… Dottie Doolittle. Oh, Jo ! Je crois que je vais mourir…
Moi aussi, je vais mourir, se dit Joséphine en s’appuyant contre le tronc d’un arbre.
— Je suis si malheureuse, Jo ! Qu’est-ce que je vais devenir ?
— Peut-être qu’Alexandre a tout inventé ? suggéra Joséphine en se raccrochant à cet espoir.
— Il avait l’air très sûr de lui. Il a dit tout ça sur un ton de petit prof, calme, détaché. Comme s’il voulait me dire, c’est pas grave, maman, n’en fais pas un drame… Il a même employé un drôle de mot, il m’a dit que cette fille était sans doute « transitoire ». Il est gentil, non ? il a dit ça pour me faire plaisir… Oh ! Jo !
— Mais tu es où ?
— À la gare Saint Pancras. Je serai à Paris dans trois heures. Je peux venir chez toi, dis ?
— Je dois aller avec Iphigénie faire des courses…
— C’est qui, celle-là ?
— Ma concierge. Je lui ai promis de l’emmener faire des courses pour son pot…
— Je viens quand même. Je ne veux pas rester seule.
— Je voulais lui donner un coup de main pour préparer la fête…, hasarda Joséphine qui avait promis à Iphigénie de l’aider.
— Tu n’es jamais là pour moi, tu t’occupes de tout le monde sauf de moi !
Sa voix tremblait, elle était au bord des larmes.
— Je suis finie, foutue, bonne à jeter à la poubelle. Je suis vieille !
— Mais non ! Arrête !
— Je peux venir chez toi directement ? J’ai mon sac avec moi. Je ne veux pas rester toute seule. Je deviens folle…
— D’accord. On se retrouve à la maison.
— Je ne mérite vraiment pas ça, tu sais. Oh, si tu savais comment il m’a regardée ! Ses yeux ne me voyaient pas, c’était horrible !
Joséphine raccrocha, abasourdie. « On peut faire baisser les yeux de quelqu’un qui vous aime, mais on ne peut pas faire baisser les yeux de quelqu’un qui vous désire. Je t’aime et je te désire. » Elle l’avait cru. Elle avait saisi ces mots d’amour, en avait fait une bannière dans laquelle elle s’était drapée. Je ne connais rien aux méandres de l’amour. Je suis si naïve. Si gourde… Ses jambes ne la portaient plus, elle se laissa choir sur un banc public.
Elle ferma les yeux et prononça les mots : « Dottie Doolittle ». Elle est jeune, elle est jolie, elle porte des petites boucles d’oreilles, elle a les dents de la chance, elle le fait rire aux éclats, elle n’est la sœur de personne, elle danse le rock et chante La Traviata, elle connaît les Sonnets de Shakespeare et le Kama-sutra. Elle m’a écartée comme on balaie une feuille morte. Et je vais me recroqueviller sur le sol comme une feuille morte. Je vais reprendre ma vie de femme seule. Je sais vivre seule. Ou plutôt, je sais survivre seule. L’oreiller voisin qui reste froid et lisse, le lit où l’on se couche en n’ouvrant qu’un seul côté, en laissant toute la place à l’autre qui ne vient pas, qu’on attend parfois le front bas et buté et les bras familiers et froids de la tristesse qui se referment sur cette attente qu’on devine infinie. Seule, seule, seule. Même plus un bout de rêve à caresser, un bout de film à regarder. Et pourtant avec quelle force je me suis jetée contre lui, le soir de Noël ! Mon innocence de petite fille quand il m’a embrassée et mes rêves de premier amour que je lui offrais. Pour lui, je retombais en enfance. J’étais prête à tout. À l’attendre, à le respirer de loin, à ne boire de son amour que des mots griffonnés sur une page de garde. Cela aurait suffi à me faire patienter des mois et des années.
Elle sentit un souffle sur son bras et ouvrit les yeux, effrayée.
Un chien noir la regardait, la tête penchée sur le côté.
— Du Guesclin ! articula-t-elle en reconnaissant le chien noir vagabond de la veille. Qu’est-ce que tu fais là ?
Un filet de salive pendait de ses babines. Il avait l’air désolé de la voir si triste.
— J’ai du chagrin, Du Guesclin. J’ai un gros chagrin…
Il pencha la tête de l’autre côté comme pour signifier qu’il écoutait.
— J’aime un homme, je croyais qu’il m’aimait et je me suis trompée. C’est mon problème, tu sais, je fais toujours confiance aux gens…
Il avait l’air de comprendre et d’attendre la suite de l’histoire.
— On s’est embrassés un soir, un vrai baiser d’amoureux, et on a vécu… Une semaine d’amour fou. On ne se disait rien, on s’effleurait à peine, mais on se mangeait des yeux. C’était beau, Du Guesclin, c’était fort, c’était violent, c’était doux… Et puis, je ne sais pas ce qui m’a pris, je lui ai demandé de partir. Et il est parti.
Elle lui sourit, lui caressa le museau.
— Et maintenant, je pleure sur un banc parce que je viens d’apprendre qu’il voit une autre fille et ça fait mal, Du Guesclin, ça fait très mal.
Il secoua la tête et le filet de salive vint se coller dans les poils de ses babines. Cela faisait un filament gluant qui brillait au soleil.
— Tu es un drôle de chien, toi… Tu as toujours pas de maître ?
Il inclina la tête comme pour dire « c’est ça, j’ai pas de maître ». Et resta ainsi la tête coincée dans une drôle de position avec son filet de salive gluante en collier.
— Qu’est-ce que tu attends de moi ? Je ne peux pas te garder.
Elle caressa de la main la large cicatrice boursouflée sur le flanc droit. Son poil rêche était collé en croûtes par endroits.
— C’est vrai que tu es laid. Il a raison, Lefloc-Pignel. Tu as de l’eczéma… Tu n’as pas de queue. On te l’a coupée à ras. Tu as une oreille qui pend… et l’autre, c’est un moignon. Tu n’es pas un prix de beauté, tu sais !
Il leva vers elle un regard jaune vitreux et elle remarqua qu’il avait l’œil droit proéminent et laiteux.
— On t’a crevé un œil ! Mon pauvre vieux !
Elle lui parlait en le caressant, il se laissait faire. Il ne grognait ni ne reculait. Il ployait le col sous la caresse et plissait les yeux.
— Tu aimes bien qu’on te caresse ? Je parie que tu es plus habitué aux coups de pied !
Il gémit doucement comme pour acquiescer et elle sourit à nouveau.
Elle chercha la trace d’un tatouage dans l’oreille, inspecta l’intérieur des cuisses. Elle n’en trouva aucun. Il se coucha à ses pieds et attendit en haletant. Elle comprit qu’il avait soif. Lui montra du doigt l’eau sale du lac, puis eut honte. Ce qu’il voulait, c’était une belle gamelle d’eau claire. Elle regarda l’heure. Elle allait être en retard. Elle se leva brusquement et il la suivit. Il trottinait à ses côtés. Haut et noir. Les vers de Cuvelier lui revinrent en mémoire :
Je crois qu’il n’y eut si laid de Rennes à Dinan
Il était camus et noir, mal bâti et massif
Le père et la mère le détestaient tant
Que souvent en leur cœur ils désiraient
Qu’il fût mort ou noyé dans l’eau courante.
Les gens s’écartaient pour les laisser passer. Elle eut envie de rire.
— T’as vu, Du Guesclin ? Tu fais peur aux gens !
Elle s’arrêta, le regarda et gémit :
— Qu’est-ce que je vais faire de toi ?
Il se balançait sur ses hanches comme pour lui dire allez, arrête de réfléchir, emmène-moi. Il la suppliait de son bel œil couleur de vieux rhum et semblait guetter son assentiment. Œil dans l’œil, ils se mesuraient. Il attendait, confiant, elle calculait, hésitante.
— Qui te gardera quand j’irai travailler en bibliothèque ? Et si tu aboies ou hurles à la mort ? Que dira mademoiselle de Bassonnière ?
Son museau habile vint se nicher dans sa main.
— Du Guesclin ! gémit Joséphine. Ce n’est pas raisonnable.
Elle avait repris sa course, il la suivait, la truffe sur ses semelles. S’arrêtait quand elle s’arrêtait. Trottinait quand elle repartait. Se figea au premier feu rouge, redémarra quand elle repartit, respectant sa foulée, ne se jetant pas dans ses pieds. Il la suivit jusqu’à son immeuble. Se glissa derrière elle quand elle ouvrit la porte. Attendit que l’ascenseur arrive. S’y engouffra avec l’agilité d’un contrebandier fier de tromper l’ennemi.
— Tu crois que je ne te vois pas, peut-être ? dit Joséphine en appuyant sur le bouton de son étage.
Et toujours ce même regard qui remettait son sort entre ses mains.
— Écoute, on va passer un contrat. Je te garde une semaine et si tu te tiens bien, je prolonge d’une autre semaine, ainsi de suite… Sinon je te conduis à la SPA.
Il émit un large bâillement qui signifiait sûrement qu’il était d’accord.
Ils gagnèrent la cuisine. Zoé prenait son petit déjeuner. Elle leva la tête et s’exclama :
— Ouaouh ! Maman ! Ça, c’est un chien, ce n’est pas un manchon !
— Je l’ai trouvé autour du lac et il ne m’a pas lâchée.
— Il est sûrement abandonné. T’as vu comme il nous regarde ? On peut le garder, dis-maman ? Dis oui ! Dis oui !
Elle avait retrouvé la parole et ses bonnes joues d’enfant colorées par l’excitation. Joséphine fit mine d’hésiter. Zoé supplia :
— J’ai toujours rêvé d’avoir un gros chien. Tu le sais bien.
Le regard de Du Guesclin allait de l’une à l’autre. De l’anxiété suppliante de Zoé au calme apparent de Joséphine qui retrouvait sa complicité avec sa fille et la goûtait en silence.
— Il me fait penser à Chien Bleu, tu te souviens l’histoire que tu nous lisais, le soir, pour nous endormir et on avait tellement peur qu’on faisait des cauchemars…
Joséphine prenait une grosse voix menaçante quand Chien Bleu était attaqué par l’Esprit des Bois et Zoé disparaissait sous les draps.
Elle ouvrit les bras. Zoé se jeta contre elle.
— Tu veux vraiment qu’on le garde ?
— Oh, oui ! Si on le garde pas, personne n’en voudra. Il va rester tout seul.
— Tu t’en occuperas ? Tu le sortiras ?
— Promis ! Promis ! Allez, dis oui !
Joséphine reçut le regard suppliant de sa fille. Une question lui brûlait les lèvres, mais elle ne la posa pas. Elle attendrait que Zoé veuille bien lui parler. Elle serra sa fille contre elle et soupira oui.
— Oh ! M’man, je suis si contente. On va l’appeler comment ?
— Du Guesclin. Le dogue noir de Brocéliande.
— Du Guesclin, répéta Zoé en caressant le chien. Je crois qu’il a besoin d’un bon bain. Et d’un bon repas…
Du Guesclin remua sa croupe sans queue et suivit Zoé jusqu’à la salle de bains.
— Iris va arriver. Tu lui ouvriras ? cria Joséphine dans le couloir. Je pars faire des courses avec Iphigénie.
Elle entendit la voix de Zoé qui répondait « oui m’man » tout en parlant au chien et partit retrouver Iphigénie, heureuse.
Il faudrait qu’elle achète des boîtes pour Du Guesclin.
— Et maintenant, j’ai un chien ! annonça Joséphine à Iphigénie.
— Ben vous voilà bien, madame Cortès ! Faudra le sortir le soir et pas avoir peur du noir !
— Il me défendra. Avec lui, personne n’osera m’agresser.
— C’est pour ça que vous l’avez pris ?
— Je n’y ai même pas pensé. J’étais assise sur un banc et…
— Il est arrivé et vous a plus lâchée ! Ben vous alors ! Vous ramasseriez n’importe qui ! Bon, j’ai ma liste, mes sacs, parce qu’ils vous donnent plus de sacs gratuits maintenant, faut payer pour tout ! Allez zou ! On y va…
Joséphine vérifia qu’elle avait bien pris la clé de Luca.
— Faudra juste que je m’arrête deux minutes chez un ami déposer une clé.
— Je vous attendrai dans la voiture.
Elle posa la main sur sa poche et songea qu’il n’y a pas longtemps, elle aurait été folle de joie de posséder cette clé.
Elle se gara devant l’immeuble de Luca, leva la tête vers son appartement. Les volets étaient fermés. Il n’était pas là. Elle respira, soulagée. Chercha dans son vide-poche une enveloppe. En trouva une vieille. Déchira la feuille d’un bloc et écrivit à la hâte : « Luca, je vous rends votre clé. Ce n’était pas une bonne idée. Bonne chance pour tout. Joséphine. » Elle se relut pendant qu’Iphigénie regardait délibérément de l’autre côté. Biffa « ce n’était pas une bonne idée ». Recopia le message au propre sur une autre feuille qu’elle glissa dans l’enveloppe. Elle n’aurait plus qu’à la laisser chez la gardienne.
Elle était en train de passer l’aspirateur dans sa loge. Elle vint lui ouvrir, le tuyau de l’aspirateur enroulé autour de l’épaule tel un boa métallique. Joséphine se présenta. Elle demanda si elle pouvait laisser une enveloppe pour monsieur Luca Giambelli.
— Vous voulez dire Vittorio Giambelli ?
— Non. Luca, son frère.
Il ne manquerait plus que Vittorio tombe sur un mot de « la gourde » !
— Y a pas de Luca Giambelli ici !
— Mais si ! sourit Joséphine. Un grand brun avec une mèche dans les yeux et qui porte toujours un duffle-coat !
— Vittorio, répéta la femme, prenant appui sur le tube de l’aspirateur.
— Non ! Luca. Son jumeau.
La gardienne secoua la tête en desserrant le nœud du boa.
— Connais pas.
— Il habite au cinquième.
— Vittorio Giambelli. Mais pas Luca…
— Mais enfin ! s’énerva Joséphine. Je suis déjà venue chez lui. Je peux vous décrire son studio. Et je sais aussi qu’il a un frère jumeau qui s’appelle Vittorio, qui est mannequin, mais qui ne vit pas ici.
— Ben justement, c’est celui qui habite ici. L’autre, je l’ai jamais vu ! Et d’ailleurs, je savais même pas qu’il avait un jumeau. M’en a jamais parlé ! Suis pas folle quand même !
Elle s’était vexée et menaçait de refermer la porte.
— Je peux vous voir une minute ? demanda Joséphine.
— C’est que j’ai pas que ça à faire.
Elle lui fit signe d’entrer de mauvaise grâce. Elle repoussa l’aspirateur et posa le nœud du boa.
— Celui que je connais s’appelle Luca, récapitula Joséphine en serrant l’enveloppe entre ses mains. Il écrit une thèse sur l’histoire des larmes pour un éditeur italien. Il passe beaucoup de temps en bibliothèque, a l’air d’un étudiant attardé. Il est sombre, mélancolique, il ne rit pas souvent…
— Ça pour sûr ! Il a pas bon caractère ! Il s’irrite pour un oui, pour un non. C’est parce qu’il a des aigreurs d’estomac. Il se nourrit mal. C’est normal, un homme seul, ça ne se cuisine pas des petits plats !
— Ah ! Vous voyez, on parle bien du même.
— Oui, oui. Les gens qui digèrent mal sont imprévisibles, ils sont soumis à leurs sucs gastriques. Et lui, il est comme ça, un jour, il vous sourit, l’autre, il fait la bobine. Vittorio, je vous dis. Un très bel homme. Modèle dans les journaux…
— Non ! Son frère Luca !
— Mais puisque je vous dis qu’il y a pas de Luca. Y a un Vittorio qui ne digère pas bien ! Je suis bien placée tout de même, c’est moi qui lui monte le courrier ! Et sur les enveloppes, c’est pas Luca d’écrit, c’est Vittorio. Et les contraventions, Vittorio. Et les rappels de factures, Vittorio ! Y a pas plus de Luca que de fontaine d’écus au coin de la rue ! Vous me croyez pas ? Vous avez la clé ? Montez vérifier vous-même…
— Mais je suis déjà venue ici et je sais que c’est chez Luca Giambelli.
— Moi, je vous dis qu’il n’y en a qu’un, et que c’est Vittorio Giambelli, mannequin de son état, homme difficile aux intestins fragiles. Qui perd ses papiers, perd ses clés, perd la tête et passe la nuit chez les flics ! Alors faut pas m’en conter et me faire croire qu’ils sont deux quand il n’y en a qu’un ! Et c’est bien mieux comme ça parce que avec deux comme lui, je deviendrais folle !
— Ce n’est pas possible, murmura Joséphine. C’est Luca.
— Vittorio. Vittorio Giambelli. Je connais sa mère. J’ai parlé avec elle. Elle a bien des misères avec lui… C’est son fils unique et elle méritait pas ça. Je l’ai vue comme je vous vois. Assise sur cette chaise…
Elle montra une chaise où dormait un gros chat gris.
— Elle pleurait et me racontait les horreurs qu’il lui faisait. Elle habite pas loin. À Gennevilliers. Je peux vous donner son adresse si vous voulez…
— Ce n’est pas possible, dit Joséphine en secouant la tête. Je n’ai pas rêvé…
— J’ai bien peur qu’il vous ait raconté des craqueries, ma petite dame. C’est dommage qu’il soit pas là. Il est parti en Italie. À Milan. Faire un défilé. Il rentre après-demain. Vittorio Giambelli. Ça pour paraître, il paraît. Il assure à lui seul le décor et les mandolines…
La gardienne ruminait comme si elle revenait d’une déception amoureuse.
— Luca, il a dû l’inventer pour faire l’intéressant. Il déteste quand on dit qu’il pose pour des magazines. Ça le rend fou furieux ! N’empêche, c’est de ça qu’il vit. Vous croyez que ça m’amuse, moi, de faire le ménage pour les autres ? Mais c’est de ça que je vis ! À son âge tout de même ! Il serait temps qu’il devienne raisonnable…
— Mais c’est insensé !
— Il ment comme il respire, mais un jour ça va mal finir, c’est moi qui vous le dis ! Parce que dès qu’on le contrarie, il devient enragé… Il y a même eu des gens dans l’immeuble pour demander son départ, c’est vous dire. Il s’en est pris à une pauvre dame qui voulait lui faire signer une de ses photos, il l’a menacée, fallait voir comment ! Il lui a balancé un tiroir en pleine gueule ! Y a des gens en liberté qu’on se dit qu’on ferait mieux de les enfermer.
— J’aurais jamais cru…, balbutia Joséphine.
— Vous êtes pas la première à qui ça arrive ! Ni la dernière, hélas !
— Vous ne lui direz pas que je suis venue… Dites ? dit Joséphine. Je ne veux pas qu’il sache que je sais. S’il vous plaît, c’est important…
— C’est comme vous voulez. Ça me coûtera pas, je recherche pas sa compagnie. Alors la clé ? Vous la gardez ?
Joséphine reprit l’enveloppe. Elle la lui renverrait par courrier.
Elle fit semblant de s’éloigner, attendit que la concierge ait refermé la porte et revint s’asseoir sur les marches de l’escalier. Elle entendit l’aspirateur ronfler dans la loge. Elle avait besoin d’un répit avant de rejoindre Iphigénie. Luca était l’homme en slip qui fronçait les sourcils sur l’affiche. Elle se souvint qu’au début de leur histoire, il disparaissait tout le temps. Puis il réapparaissait. Elle n’osait pas poser de questions.
Qui était-il ? Vittorio et Luca ? Vittorio qui rêvait d’être Luca ? Ou Luca, empêtré de Vittorio ? Plus elle réfléchissait, plus le mensonge devenait un abîme profond et mystérieux qui s’ouvrait sur un autre abîme où elle dégringolait.
Il a une double vie. Mannequin, qu’il méprise, chercheur et érudit qu’il respecte… Cela expliquait pourquoi il était si distant, pourquoi il la vouvoyait. Il ne pouvait pas se rapprocher de peur d’être démasqué. Il ne pouvait pas s’abandonner de peur de tout avouer.
Et quand il lui avait dit, en novembre, juste avant qu’elle se fasse agresser : « Joséphine, il faut que je vous parle, j’ai un truc important à vous dire… », il avait peut-être eu envie de se confesser, de se libérer de ce mensonge. Et, à la dernière minute, il n’en avait pas eu le courage. Il n’était pas venu. Pas étonnant qu’il ne fasse pas attention à moi ! Il était occupé ailleurs. Tel un jongleur concentré sur ses balles, il surveillait chaque mensonge. C’est du boulot de mentir, cela demande une sacrée organisation. Une attention constante. Et beaucoup d’énergie.
Elle se dirigea vers la voiture où l’attendait Iphigénie. Se laissa tomber lourdement sur son siège. Mit le contact, les yeux perdus dans le vide.
— Ça va pas, madame Cortès ? Vous avez l’air chamboulé…
— Ça va passer, Iphigénie.
— Vous êtes toute blanche ! Vous avez reçu une révélation ?
— On peut appeler ça comme ça.
— Mais y a pas de casse ?
— Un peu… quand même, soupira Joséphine en essayant de retrouver la route d’Intermarché.
— C’est la vie, madame Cortès ! C’est la vie !
Et elle remit une mèche sortie de son foulard comme si elle faisait de l’ordre dans sa vie, justement.
— Vous savez, Iphigénie, expliqua Joséphine un peu vexée d’être si vite rangée dans la catégorie « accidents de la vie », ma vie à moi, elle a été longtemps morne et monotone. Je ne suis pas habituée.
— Ben va falloir vous y faire, madame Cortès. La vie, c’est souvent un chemin de plaies et de bosses. C’est rarement une promenade tranquille. Ou alors c’est qu’elle s’est endormie et quand elle se réveille, elle n’arrête plus de vous secouer !
— Moi, justement, j’aimerais bien qu’elle s’arrête un peu !
— C’est pas vous qui décidez…
— Je sais, mais je peux émettre un souhait, non ?
Iphigénie siffla son petit bruit de flûte bouchée de ses lèvres pincées, l’air de dire faut pas trop y compter et Joséphine reconnut au bout de la rue, la grande avenue qui menait à Intermarché.
Elles remplirent deux Caddie de victuailles et de boissons. Iphigénie voyait grand. Joséphine la modérait. Elle n’était pas sûre qu’il y aurait foule. Monsieur et madame Merson, monsieur et madame Van den Brock, monsieur Lefloc-Pignel avaient promis de passer, deux couples de l’immeuble B et une dame qui vivait seule avec son caniche blanc avaient dit oui aussi. Iris. Zoé. Mais les autres ? Iphigénie avait affiché son invitation dans le hall et prétendait que l’immeuble B viendrait en légion. Ils ne se mouchent pas du pied, eux, c’est pas comme ceux de l’immeuble A qui ont dit oui pour vous faire plaisir à vous, pas à moi.
— Dites, Iphigénie, vous nous refaites la lutte des classes ?
— Je dis ce que je pense. Les riches, ça reste avec les riches. Les pauvres, ça se mélange. Ou en tout cas, ça aimerait bien se mélanger, mais on leur permet pas tout le temps !
Joséphine faillit lui dire que, depuis le début, elle pensait que ce n’était pas très judicieux de réunir des gens qui s’ignoraient toute l’année. Puis elle se dit à quoi bon ? Restons positive et pleine d’entrain. Elle avait du mal à rester positive et pleine d’entrain : la trahison de Philippe, le mensonge de Luca et maintenant la lutte des classes !
Iphigénie énumérait les canapés et les sandwichs, les verres de soda et de vin, les serviettes en papier, les gobelets en plastique, les olives, les cacahuètes, les tranches de rosbeef et de cervelas. Consultait sa liste. Ajoutait une bouteille de Coca pour les enfants, une bouteille de whisky pour les hommes. Joséphine prit des croquettes pour chiens. Un grand sac pour chien senior. Quel âge Du Guesclin pouvait-il bien avoir ?
À la caisse, Iphigénie sortit ses sous, fièrement. Joséphine la laissa faire. La caissière leur demanda si elles avaient une carte de fidélité et Iphigénie se tourna vers Joséphine.
— C’est le moment de sortir votre carte et que je vous la remplisse !
Elle moussait de joie à l’idée de renflouer le crédit de Joséphine, se balançait en brassant l’air de ses billets. Joséphine tendit sa carte.
— Elle a combien de points ? demanda Iphigénie, impatiente.
La caissière haussa un sourcil, laissa tomber son regard sur le cadran de la caisse.
— Zéro.
— C’est pas possible ! s’exclama Joséphine. Je ne l’ai jamais utilisée !
— Peut-être, mais le compte est à zéro…
— Ah, ben ça, madame Cortès !
Iphigénie la contemplait, bouche bée.
— Je n’y comprends rien…, marmonna Joséphine, gênée. Je ne m’en suis jamais servie !
Et aussitôt elle pensa qu’elle n’y avait jamais cru à cette carte de fidélité. Elle reniflait l’arnaque, les ristournes sur du pâté périmé ou sur du fromage moisi, les stocks de collants filés à écouler ou le dentifrice qui file des caries.
— Vous devez vous tromper. Allez chercher la responsable des caisses, exigea Iphigénie, se dressant face à l’adversité.
— Laissez tomber, Iphigénie, on perd notre temps…
— Non, madame Cortès. Vous avez cotisé, vous avez droit. Si ça se trouve, c’est une erreur de machine…
La caissière, fatiguée d’avoir vingt ans et d’être derrière une caisse enregistreuse, trouva la force d’appuyer sur une sonnette. Une dame grisonnante et fringante se présenta : elle était comptable et supervisait les caisses. Elle les écouta en déployant un large sourire commercial. Leur demanda de bien vouloir patienter, qu’elle allait faire une enquête.
Elles se rangèrent sur le côté et attendirent. Iphigénie bougonnait. Joséphine pensait que ça lui était bien égal qu’on lui sucre ses points de fidélité. C’était une journée fantôme, une journée où tout disparaissait : les points de fidélité et les hommes.
La comptable revint en se trémoussant. Elle marchait comme si elle écrasait des mégots de cigarettes de la pointe des pieds. Cela lui donnait l’allure d’une jument hésitante.
— C’est tout à fait normal, madame Cortès. Il y a eu une série d’achats effectués avec votre carte, ces trois derniers mois dans divers Intermarché…
— Mais… ce n’est pas possible !
— Si, si, madame Cortès ! J’ai bien vérifié et…
— Mais puisque je vous dis…
— Vous êtes sûre d’être la seule carte sur votre compte ?
Antoine ! Antoine avait une carte !
— Mon mari…, parvint à articuler Joséphine. Il…
— Il a dû s’en servir et a oublié de vous prévenir. Parce que j’ai vérifié, des achats ont bien été effectués, je pourrais vous en donner le détail et les dates précises, si vous le désirez…
— Non. Ce n’est pas la peine, dit Joséphine. Merci beaucoup.
La comptable décocha un ultime sourire commercial et, satisfaite d’avoir réglé un problème, s’éloigna de sa démarche de jument éteigneuse d’incendies.
— Il est gonflé, votre mari, madame Cortès ! Il habite plus avec vous et il vous siphonne vos points ! Ça m’étonne pas ! Ils sont tous comme ça, à profiter de nous. J’espère que vous allez lui faire un shampoing complet la prochaine fois que vous le verrez !
Iphigénie ne décolérait pas et déversait des flots de bile contre la gent masculine. Elle claqua la porte de la voiture et continua à marmonner longtemps après que Joséphine eut démarré.
— Je sais pas comment vous faites pour rester calme, madame Cortès !
— Il y a des jours où il ne faudrait pas se lever, pas poser un pied à terre !
— Vous avez remarqué que ça arrive toujours en rafale les mauvaises nouvelles ? Si ça se trouve, vous êtes pas au bout de vos peines !
— Vous dites ça pour m’encourager ?
— Vous devriez regarder votre horoscope d’aujourd’hui.
— Je n’ai pas vraiment envie ! Et puis je crois que j’ai fait le tour. Je ne vois pas ce qui pourrait m’arriver encore !
— La journée n’est pas finie ! ricana Iphigénie en faisant son bruit de trompette mal embouchée.
La fête, dans la loge, battait son plein. Jusqu’à la dernière minute, Joséphine et Iphigénie avaient disposé des chaises, écrasé de la purée d’anchois sur du pain de mie, débouché des bouteilles de vin, de Coca, de champagne. Le champagne était offert par l’immeuble B.
Iphigénie avait vu juste : l’immeuble B était représenté en force et de l’immeuble A, il n’y avait, pour le moment, que monsieur et madame Merson et leur fils, Paul, Joséphine, Iris et Zoé.
— Il est en train de bouffer tous les canapés, maman ! remarqua la petite Clara en désignant Paul Merson qui s’empiffrait sans vergogne.
— Dites donc, madame Merson, vous le nourrissez pas votre fils ? s’écria Iphigénie en tapant sur les doigts de Paul Merson.
— Paul ! Tiens-toi bien ! mélodia madame Merson d’une voix molle.
— Ça fait des enfants et ça les élève même pas ! pesta Iphigénie en foudroyant Paul Merson du regard.
Il lui fit une grimace, s’essuya les mains sur son jean et se jeta sur un pilon de poulet en gelée.
La dame au caniche blanc semblait très intéressée par la conversation de Zoé qui racontait le bain de Du Guesclin et sa première gamelle de croquettes.
— Il s’est jeté dessus comme s’il n’avait pas mangé depuis des années et après, il est venu se coucher à mes pieds en signe d’allégeance !
Elle félicita Zoé pour son vocabulaire et lui conseilla le nom de son vétérinaire.
— Mais pourquoi ? Il est pas malade. Il avait juste faim.
— Mais il faudra lui faire ses vaccins… Chaque année.
— Ah, bon…, répondit Zoé qui louchait vers la porte. Chaque année ?
— La rage, c’est obligatoire, affirma la dame en serrant son caniche sous le bras. Arthur, lui, est à jour ! Et il faudra le faire toiletter régulièrement sinon il aura des puces et se grattera…
— Pffft ! fit Zoé. Du Guesclin vient de la rue, pas d’un salon de coiffure !
Un couple, lui les dents gâtées, elle, boudinée dans un tailleur bon marché, parlait de l’envolée des prix de l’immobilier dans le quartier à une vieille dame plâtrée de poudre blanche pendant qu’un autre félicitait Iphigénie et louait le Ciel qui l’avait récompensée en l’honorant au Loto.
— Ce n’est pas toujours moral, ces jeux de hasard, mais vous, on peut dire que vous le méritez ! Avec tout le mal que vous vous donnez pour entretenir cet immeuble !
— Dites ça à mademoiselle de Bassonnière ! riposta Iphigénie. Elle arrête pas de me faire des remarques et cherche à me faire renvoyer ! Mais je ne quitterai pas ma loge maintenant que c’est un palais !
Monsieur Sandoz bomba le torse. Le mot « palais » lui était allé droit au cœur. Il eut un élan vers Iphigénie. Elle s’était fait un shampoing colorant rose bonbon avec des pointes bleu marine et portait une robe à carreaux rouges. Quelle maîtresse femme ! La veille, au moment de poser le dernier meuble, il lui avait murmuré « Iphigénie, vous êtes belle comme une Walkyrie », elle avait compris « Vache qui rit » et avait fait son bruit de trompette. Il la caressa des yeux, soupira et décida de s’éclipser. Personne ne s’apercevrait de son absence. Personne ne s’apercevait jamais de sa présence ou de son absence.
— Allez ! Elle est pas si terrible que ça, mademoiselle de Bassonnière ! Elle défend au mieux nos intérêts, dit un monsieur qui portait un béret et le ruban de la Légion d’honneur.
— C’est une vieille sorcière ! s’exclama monsieur Merson. Vous n’étiez pas là, hier soir, à la réunion. J’ai bien noté votre absence, d’ailleurs…
— Je lui avais donné mon pouvoir, dit l’homme en lui tournant le dos.
— Au temps pour moi ! gloussa monsieur Merson. En tout cas, on est sûrs de ne pas la voir, ce soir !
— Et monsieur Pinarelli, il est pas venu ? demanda la dame au caniche.
— Sa mère ne lui a pas donné l’autorisation de sortir ! Elle le visse, elle le visse. Elle croit qu’il a encore douze ans. Il essaie bien de faire des bêtises derrière son dos, mais elle le punit ! C’est lui qui me l’a dit. Vous saviez qu’il n’a pas le droit de sortir le soir ? Je suis sûre qu’il est puceau !
Dans un coin, assise sur une chaise Ikea, Iris contemplait la scène et se disait qu’elle était tombée bien bas. À cette heure, elle aurait dû être à Londres dans le bel appartement de Philippe à déplacer un bibelot pour marquer sa présence ou à ranger ses cachemires, et elle se retrouvait dans une loge de concierge à écouter des bavardages sans intérêt, à refuser des canapés insipides et du champagne bon marché. Pas un seul homme intéressant, à part ce monsieur Merson qui la léchait des yeux. Cela ressemblait bien à Joséphine de s’acoquiner avec des gens si ordinaires. Mon Dieu ! Quelle va être ma vie ? Il lui semblait qu’elle marchait encore dans le long couloir blanc. Elle cherchait une sortie.
— Elle est ravissante, votre sœur, soupira monsieur Merson à l’oreille de Joséphine. Un peu froide, peut-être, mais je la décongélerais bien, moi !
— Monsieur Merson, réfrénez vos ardeurs !
— J’aime les cas difficiles, les tours imprenables qu’on renverse en les faisant fondre dans la volupté… Une petite partie à trois, madame Cortès, ça vous dirait ?
Joséphine perdit contenance et devint toute rouge.
— Ah ! J’ai touché un point sensible, on dirait ! Vous avez déjà essayé ?
— Monsieur Merson !
— Vous devriez. L’amour sans sentiment, sans possession, c’est délicieux… On se donne sans s’enchaîner. L’âme et le cœur se reposent pendant que le corps s’agite… Vous êtes trop sérieuse !
— Et vous, pas assez ! répliqua Joséphine en se précipitant vers Zoé qui fixait la porte de la loge désespérément.
— Tu t’ennuies, ma chérie ? Tu veux remonter ? Retrouver Du Guesclin ?
— Non, non…
Zoé lui sourit avec une tendre indulgence.
— Tu attends quelqu’un ?
— Non. Pourquoi ?
Elle attend quelqu’un, se dit Joséphine, lisant une maturité nouvelle sur le visage de sa fille. Ce matin, au petit déjeuner, elle était mon bébé, ce soir, elle est presque femme. Se peut-il qu’elle soit amoureuse ? Le premier amour. Je croyais qu’elle était attirée par Paul Merson, mais elle ne le regarde pas. Ma petite fille, amoureuse ! Son cœur se serra. Elle se demanda si elle serait comme Hortense ou comme elle. Cœur guimauve ou nougat noir ? Elle ne savait que lui souhaiter.
Iphigénie ouvrait ses placards, montrait les différents agencements, soulignait les couleurs, les affiches encadrées et ponctuait chaque phrase d’un froncement de sourcils, attentive à la moindre critique, au moindre commentaire. Léo et Clara circulaient, portant les plats, distribuant à chacun des serviettes en papier. Une musique s’éleva. C’était Paul Merson qui cherchait une station de radio.
— On danse ? demanda madame Merson en s’étirant, les seins pointés en avant. Une crémaillère sans musique, c’est du champagne sans bulles !
C’est ce moment que choisirent Hervé Lefloc-Pignel, Gaétan et Domitille pour faire leur entrée. Suivis des Van den Brock et de leurs deux enfants. Hervé Lefloc-Pignel, élancé, souriant. Les Van den Brock, toujours aussi dépareillés, l’un blafard, agitant ses longues pinces de coléoptère, l’autre, souriante et brave fille, roulant ses yeux de billes affolées. L’atmosphère changea subtilement. Ils semblèrent tous se mettre au garde-à-vous, sauf madame Merson qui continuait à onduler.
Joséphine surprit le regard anxieux de Zoé sur Gaétan. Ainsi, c’était lui. Il s’approcha d’elle, lui murmura quelque chose à l’oreille qui la fit rougir et baisser les yeux. Cœur guimauve, conclut Joséphine, bouleversée.
L’arrivée en force de l’immeuble A jeta un froid. Iphigénie le sentit et se précipita en proposant du champagne aux nouveaux arrivants. Elle était tout sourire et Joséphine comprit qu’elle aussi était embarrassée. Elle avait beau lever le poing et entonner l’Internationale dans les allées d’Intermarché, elle était intimidée.
Madame Lefloc-Pignel n’était pas descendue. Hervé Lefloc-Pignel félicita Iphigénie, les Van den Brock aussi. Bientôt, les gens se pressèrent autour d’eux comme autant d’Altesses Royales. Joséphine en fut étonnée. Le pouvoir de l’argent, le prestige du bel appartement, la bonne facture des vêtements imposaient, malgré tous les persiflages, le respect. On ironisait de loin, on s’inclinait de près.
Monsieur Van den Brock transpirait à grosses gouttes et ne cessait de tirer sur le col de sa chemise. Iphigénie ouvrit la fenêtre sur la cour. Il la referma d’un geste brusque.
— Il a peur des microbes, c’est un comble pour un médecin ! dit une dame accorte de l’immeuble B. Quand il vous examine, il met des gants ! Ça fait drôle d’avoir des mains en caoutchouc qui se promènent sur vous… Vous êtes déjà allée dans son cabinet ? Tout est propre et lisse… On dirait qu’il vous prend avec des pincettes !
— Moi, j’y suis allée une fois et j’y suis jamais retournée. Je l’avais trouvé un peu trop… comment dire… pressant, dit une autre en enfournant un canapé au saumon. Il a une manière d’agiter ses doigts en vous regardant fixement ! Comme s’il allait vous piquer et vous épingler dans son album à papillons. C’est dommage, c’était pratique. Un gynéco dans l’immeuble !
— Moi, y a deux choses que j’aime pas faire chez les médecins : ouvrir les jambes et la bouche ! Je fuis les dentistes et les gynécos !
Elles éclatèrent de rire et s’emparèrent d’une coupe de champagne. Aperçurent madame Van den Brock qui les observait, l’œil tournicotant, et se demandèrent si elle les avait entendues.
— Celle-là, elle a un œil à Valparaiso et l’autre à Toronto ! dit l’une.
— Vous l’entendez chanter ? Ils sont tous barges dans l’immeuble A ! Que pensez-vous de la nouvelle arrivée ? Toujours fourrée dans la loge de la concierge… C’est pas normal, ça.
Iris attendait, dans son coin, que Joséphine fasse les présentations. Comme sa sœur n’esquissait pas le moindre geste, elle s’avança vers Lefloc-Pignel.
— Iris Dupin. Je suis la sœur de Joséphine, déclara-t-elle, ravissante de timidité et d’élégance.
Hervé Lefloc-Pignel s’inclina en un baisemain courtois. Iris remarqua le costume en alpaga anthracite, la chemise rayée, bleu et blanc, la cravate au nœud épais et chatoyant, la pochette discrète, le torse d’athlète, l’élégance subtile, l’aisance du bel homme habitué aux salons. Elle respira l’eau de toilette Armani, une légère odeur d’« Aramis » sur les cheveux noirs plaqués. Et quand il releva les yeux sur elle, elle fut transportée par une vague de bonheur. Il lui sourit et ce sourire était comme une invitation à entrer dans la danse. Joséphine les observait, médusée. Il se penchait sur elle comme on respire une fleur rare, elle s’abandonnait avec une réserve calculée. Ils ne prononcèrent pas un mot, mais chacun semblait aimanté par l’autre. Silencieux, étonnés, souriants. Ils ne se quittaient pas des yeux, malgré les conversations qui les bousculaient. Ils tanguaient vers les uns, vers les autres et revenaient s’effleurer en tremblant.
Quand Josephine était rentrée des courses, Iris lui avait demandé qui assisterait au pot d’Iphigénie et si elle était vraiment obligée d’y aller.
— Tu fais comme tu veux.
— Non ! Dis-moi…
— C’est un pot de voisinage. Il n’y aura ni Poutine ni Bush ! avait-elle dit pour couper court aux questions de sa sœur.
Iris s’était renfrognée.
— Tu t’en fiches que je souffre ! Tu t’en fiches que Philippe me jette comme une vieille chaussette ! Finalement, sous des dehors de dame patronnesse, tu n’es qu’une égoïste !
Joséphine l’avait dévisagée, stupéfaite.
— Je suis une égoïste parce que je ne m’intéresse pas qu’à toi ? C’est ça ?
— J’ai du chagrin. Je suis sur le point de mourir et toi, tu pars faire des courses avec une…
— Mais toi, tu m’as demandé comment j’allais ? Non. Comment allait Zoé ? Hortense ? Non. Tu m’as dit un mot sur mon nouvel appartement ? Sur ma nouvelle vie ? Non. La seule chose qui te soucie, c’est toi, toi et toi ! Tes cheveux, tes mains, tes pieds, tes fringues, tes rides, tes états d’âme, tes humeurs, tes…
Elle étouffait. Ne maîtrisait plus ses mots. Les crachait comme un volcan crache la lave qui obstruait son cratère et le maintenait endormi.
— La dernière fois qu’on a déjeuné ensemble, après m’avoir décommandée trois fois pour des raisons si futiles que j’en aurais pleuré, tu n’as parlé que de toi. Tu ramènes tout à toi. Tout le temps. Et moi, je suis là pour t’écouter, te servir. Je suis désolée, Iris, je suis fatiguée de te passer les plats. Je t’avais prévenue qu’il y aurait cette fête pour Iphigénie… J’avais prévu qu’on dînerait ensemble après, je m’en faisais une joie et tu es partie à Londres ! Oubliant que j’étais là, que je t’attendais, que je me réjouissais de te montrer mon appartement ! Et maintenant, tu cries à l’injustice parce que ton mari, dont tu te souciais comme d’un meuble mal ciré, s’est lassé et est allé voir ailleurs… Tu veux que je te dise : il a eu bien raison et j’espère que ça te servira de leçon ! Et que, dorénavant, tu feras un peu plus attention aux gens. Parce que à force de ne rien donner, de tout prendre, tu vas te retrouver toute seule et tu n’auras plus que tes yeux magnifiques pour pleurer.
Iris l’avait écoutée, éberluée.
— Mais tu m’as jamais parlé comme ça !
— Je suis fatiguée… Lasse de ton besoin irritant d’être toujours le centre d’attraction. Fais un peu de place aux autres, écoute-les respirer et tu seras moins malheureuse !
Elles étaient descendues dans la loge sans se parler. Zoé bavardait pour trois. Racontait les progrès stupéfiants de Du Guesclin qui avait reçu son premier bain sans broncher et même pas pleuré quand elles étaient parties. Elles avaient préparé la fête, Iris ruminant dans son coin, aidant du bout des doigts, hostile et silencieuse. Boudant les premiers invités, boudant les suivants.
Jusqu’à ce qu’Hervé Lefloc-Pignel apparaisse.
Joséphine vint se mettre à la hauteur d’Iphigénie et lui souffla à l’oreille :
— Dites, elle ne sort jamais, madame Lefloc-Pignel ?
— Vous savez que je la vois jamais ! Elle m’ouvre même pas quand j’apporte le courrier ! Je le pose sur le paillasson.
— Elle est malade ?
Iphigénie posa son doigt sur la tempe et lâcha :
— Malade dans la tête… Le pauvre homme ! C’est lui qui s’occupe des enfants. Elle, y paraît qu’elle est toute la journée en robe de chambre. On l’a retrouvée un jour, dans la rue. Elle délirait, appelait à l’aide, disait qu’elle était persécutée… Y a des femmes qui connaissent pas leur bonheur. Moi, j’aurais un mari beau comme lui, un appart grand comme le leur et trois têtes blondes, je vous assure que je me baladerais pas en robe de chambre ! Je me régalerais de chez Régalad !
— J’ai appris qu’elle avait perdu un enfant en bas âge, un horrible accident. Elle ne s’en remet pas, peut-être…
Iphigénie renifla, prise de compassion. Un malheur si grand expliquait sûrement la robe de chambre.
— C’est réussi, votre petite fête ! Vous êtes contente ?
Iphigénie lui tendit une coupe de champagne et leva son verre.
— À la santé de ma bonne fée !
Elles burent en silence, observant le ballet des gens autour d’elles.
— Il est parti très vite, monsieur Sandoz… Je crois qu’il a le cœur qui gîte vers vous, Iphigénie…
— Vous rêvez ! Pas plus tard qu’hier, il m’a traitée de Vache qui rit ! Comme déclaration d’amour, on fait mieux ! N’empêche, demain, va falloir tout nettoyer et remplir les poubelles !
— Je vous aiderai si vous voulez…
— Pas question. Demain, c’est dimanche et vous dormez.
— Va falloir tout bien ranger pour que la Bassonnière ne se plaigne pas !
— Oh ! Celle-là, qu’elle reste où elle est ! Elle est trop méchante ! Y a des gens, on se demande vraiment pourquoi Dieu leur garde vie !
— Iphigénie ! Ne dites pas ça ! Vous allez lui porter malheur !
— Oh ! Elle est robuste comme un cafard…
Monsieur Merson, qui passait derrière elle, leva son verre et chuchota :
— Alors, mesdames… À la santé du cafard !
Zoé ne descendit pas à la cave, ce soir-là. Elle resta avec sa mère et sa tante. Elle avait envie de chanter, de hurler. Ce soir, pendant la fête chez Iphigénie, Gaétan avait murmuré : « Zoé Cortès, je suis amoureux de toi. » Elle s’était transformée en bâton brûlant. Il avait continué à lui parler à l’oreille en faisant semblant de boire dans son verre. Il avait dit des trucs de dingue comme « je suis tellement amoureux de toi que je suis jaloux de tes oreillers ! ». Et puis, il s’était écarté pour ne pas se faire remarquer et elle l’avait trouvé grand, très grand. Se pouvait-il qu’il ait grandi depuis la veille ? Et puis après, il était revenu et il avait dit : « Ce soir, je pourrai pas descendre à la cave, alors je laisserai mon pull sous ton paillasson comme ça tu t’endormiras en pensant à moi. » Alors là, le bouchon dans sa gorge avait sauté, elle lui avait dit : « Moi aussi, je suis amoureuse de toi » et il l’avait regardée avec tellement de sérieux qu’elle avait failli pleurer. Avant de se coucher, elle irait prendre le pull sous le paillasson et elle dormirait avec.
— Tu penses à quoi, ma petite chérie ? demanda Joséphine.
— À Du Guesclin. Il peut dormir dans ma chambre ?
Iris finit la bouteille de bordeaux et leva les yeux au ciel.
— Un chien, c’est ballot, il faut s’en occuper ! Qui va le sortir, ce soir, par exemple ?
— Moi ! s’écria Zoé.
— Non ! répondit Joséphine. Tu ne vas pas sortir à cette heure, j’irai…
— Tu vois, ça commence, soupira Iris.
Zoé bâilla, déclara qu’elle était fatiguée. Elle embrassa sa mère et sa tante et partit se coucher.
— Comment il s’appelle déjà, ton beau voisin ?
— Hervé Lefloc-Pignel.
Iris porta le verre à ses lèvres et murmura :
— Bel homme ! Très bel homme !
— Il est marié, Iris.
— N’empêche qu’il est séduisant… Tu connais sa femme ? Elle est comment ?
— Blonde, fragile, un peu perturbée…
— Ah ? Ce ne doit pas être un couple très uni. Il est venu sans elle, ce soir.
Joséphine commença à débarrasser. Iris demanda s’il ne restait pas un peu de vin. Joséphine proposa d’ouvrir une bouteille.
— J’aime bien boire un peu le soir… Ça m’apaise.
— Tu ne devrais pas boire avec toutes les pilules que tu prends encore…
Iris lâcha un long soupir.
— Dis, Jo, je pourrais rester chez toi ? J’ai pas envie de retourner à la maison… Carmen me fout le cafard.
Joséphine, penchée au-dessus de la poubelle, raclait les assiettes avant de les mettre dans le lave-vaisselle. Elle pensa si Iris reste, finie mon intimité avec Zoé. Je venais à peine de la retrouver.
— Cache ta joie, petite sœur ! ricana Iris.
— Non… C’est pas ça, mais…
— Tu préférerais pas ?
Joséphine se reprit. Iris l’avait si souvent accueillie chez elle. Elle se tourna vers sa sœur et mentit :
— On a une vie si tranquille. J’ai peur que tu t’ennuies.
— T’en fais pas ! Je m’occuperai. À moins que tu ne veuilles vraiment pas de moi.
Joséphine protesta, mais non, mais non. Si mollement qu’Iris en fut vexée.
— Quand je pense au nombre de fois où je vous ai recueillies, toi et les filles. Et toi, au premier service que je te demande, tu te butes…
Elle s’était servi un autre verre de vin et discourait. Étourdie par l’alcool, elle ne surprit pas le regard furieux, mais blessé de Joséphine. Tu ne nous as pas « recueillies », Iris, tu nous as « accueillies », c’est différent.
— Toute ma vie, j’ai été là pour toi ! Je t’ai aidée financièrement, je t’ai aidée moralement. Tiens, même le livre, tu ne l’aurais pas écrit sans moi ! J’ai été ton souffle, ton ambition.
Elle fut secouée par un petit rire ironique.
— Ta muse ! On peut le dire ! Tu tremblais à l’idée d’exister. Je t’ai forcée à sortir ce qu’il y avait de meilleur en toi, j’ai fait ton succès et voilà comment tu me remercies !
— Iris, tu devrais arrêter de boire…, suggéra Joséphine, les mains crispées sur une assiette. Tu dis n’importe quoi.
— Ce n’est pas vrai, peut-être ?
— Ça t’arrangeait bien que je sois là. Les filles étaient une compagnie pour Alexandre et, moi, je servais de tampon entre Philippe et toi !
— Parlons-en de celui-là ! À l’heure qu’il est, il doit s’envoyer en l’air avec Miss Doolittle ! Dottie Doolittle ! Quel drôle de nom ! Elle doit s’habiller en rose bonbon et avoir des bouclettes !
Elle est brune ou blonde, Miss Doolittle ? se demanda Joséphine en versant de la poudre dans le lave-vaisselle. « Transitoire », avait dit Alexandre. Ça voulait dire qu’il n’était pas amoureux. Qu’il s’amusait. Qu’il en trouverait une autre et une autre et une autre. Joséphine avait fait partie de la ribambelle. Une guirlande, le soir de Noël.
— Je me demande s’il m’a trompée quand on vivait ensemble, continuait Iris en vidant son verre. Je ne crois pas. Il m’aimait trop. Qu’est-ce qu’il m’a aimée ! Tu te rappelles ?
Elle souriait dans le vide.
— Et puis un jour, ça s’arrête et tu sais pas pourquoi. Un grand amour, ça devrait être éternel, non ?
Joséphine courba brusquement la tête. Iris éclata de rire.
— Tu prends tout au tragique, Jo. Ce sont les aléas de la vie. Mais tu ne peux pas savoir, toi, tu n’as rien vécu…
Elle regarda son verre vide et se resservit.
— En même temps, à quoi sert d’avoir tellement vécu ? À émousser les sentiments ?
Elle soupira :
— Mais la douleur, elle, ne s’émousse pas. C’est étrange d’ailleurs : l’amour s’use, mais la douleur reste vivace. Elle change de masque, mais demeure. On ne finit jamais de souffrir alors qu’on finit, un jour, d’aimer. La vie est mal faite !
Pas si sûr, se dit Joséphine, la vie précipite des événements que l’imagination n’oserait pas enchaîner. Elle se souviendrait longtemps de cette journée. Qu’avait-elle voulu lui dire, la vie ? Réveille-toi, Joséphine, tu t’endors. Réveille-toi ou rebelle-toi ?
— Je n’ai plus rien. Je ne suis plus rien. Ma vie est finie, Jo. Détruite. Pliée. Poubelle.
Joséphine lut l’effroi dans les yeux de sa sœur et sa colère tomba. Iris tremblait et ses bras enserraient son torse en une étreinte désespérée.
— J’ai peur, Jo. Si tu savais comme j’ai peur… Il m’a dit qu’il me donnerait de l’argent, mais ça ne remplace pas tout, l’argent. L’argent ne m’a jamais rendue heureuse. C’est étrange quand tu y penses. Tout le monde se bat pour avoir toujours plus d’argent et est-ce que le monde est meilleur ? Est-ce que les gens vont mieux ? Est-ce qu’ils sifflent dans la rue ? Non. Avec l’argent, on n’est jamais satisfait. On trouve toujours quelqu’un qui en a plus que soi. Peut-être que t’as raison et qu’il n’y a que l’amour qui remplit vraiment. Mais comment on apprend à aimer ? Tu le sais, toi ? Tout le monde en parle, mais personne ne sait ce que c’est. Tu répètes tout le temps qu’il faut aimer, aimer, mais où ça s’apprend ? Dis-moi.
— En s’oubliant, murmura Joséphine, terrifiée par l’état de sa sœur qui divaguait en vidant et en remplissant son verre.
Iris éclata d’un rire sarcastique.
— Encore une réponse que je ne comprends pas ! On dirait que tu le fais exprès. Tu pourrais pas parler clairement ?
Elle dodelinait de la tête, jouait avec ses cheveux, tapotait une mèche, la roulait, la déroulait, s’en cachait le visage.
— De toute façon, c’est trop tard pour apprendre. C’est trop tard pour tout ! Je suis foutue. Je sais rien faire. Et je vais finir seule… Une vieille femme comme celles qu’on voit dans la rue. Je t’ai raconté ce mendiant que j’avais croisé, il y a des années ? J’étais jeune à l’époque et je m’étais pas arrêtée parce que j’avais des paquets dans les bras. Il était resté là, sur le trottoir, sous la pluie. On lui marchait dessus et il se poussait pour ne pas gêner…
Elle se frappa le front du poing.
— Pourquoi j’y pense tout le temps à ce mendiant ? Tout le temps, il revient et je prends sa place dans la rue, je tends la main aux passants qui me regardent pas. Tu crois que je vais finir comme ça ?
Joséphine lui lança un long regard, tâchant de percevoir ce qu’il y avait de sincère dans cette terreur. Du Guesclin, à ses pieds, bâilla à s’en décrocher la mâchoire et lui lança un long regard. Il s’ennuyait. Il trouvait Iris pitoyable. Elle repensa à la devise du vrai Du Guesclin : « Le courage donne ce que la beauté refuse. » En fait, se dit Joséphine, elle manque simplement de courage. Elle rêve d’une solution toute faite. D’un bonheur qu’elle n’aurait plus qu’à enfiler comme une robe de soirée. Elle s’imagine princesse et attend son prince. Il prendra sa vie en main et elle n’aura aucun effort à faire. Elle est lâche et paresseuse.
— Allez, viens, tu as besoin de te reposer…
— Tu seras là, Jo, tu me laisseras pas ? On vieillira ensemble comme deux petites pommes fripées… Dis oui, Jo. Dis oui.
— Je ne te laisserai pas, Iris.
— T’es gentille. Tu as toujours été gentille. C’était ta carte à toi, la gentillesse. Et le sérieux aussi. On disait toujours « Jo, c’est une travailleuse, une fille sérieuse » et moi, j’avais le reste, tout le reste. Mais si on n’y fait pas attention au reste, il part en fumée… Tu vois la vie, au fond, c’est un capital. Un capital que tu fais fructifier ou pas… Moi, j’ai rien fait fructifier. J’ai tout dilapidé !
Sa voix était pâteuse. Elle s’effondrait sur la table de la cuisine et sa main molle et hésitante cherchait le verre à tâtons.
Joséphine la prit par le bras, la releva, la dirigea doucement vers la chambre d’Hortense. Elle l’allongea sur le lit, la déshabilla, lui ôta ses chaussures et la fit glisser sous les draps.
— Tu laisseras la lumière dans le couloir, Jo ?
— Je laisserai le couloir allumé…
— Tu sais ce que je voudrais ? Je voudrais quelque chose d’immense. Un immense amour, un homme comme dans ton Moyen Âge, un preux chevalier qui m’emmènerait, qui me protégerait… La vie est trop dure, trop dure. Elle me fait peur…
Elle délira encore un moment, se tourna sur le côté et s’endormit aussitôt d’un sommeil lourd. Bientôt, Joséphine l’entendit ronfler.
Elle alla se réfugier dans le salon. S’allongea sur un canapé. Cala un coussin contre son dos. Les événements se bousculaient dans sa tête. Il faudrait que je les reprenne un par un. Philippe, Luca, Antoine. Elle eut un petit sourire triste. Trois hommes, trois mensonges. Trois fantômes qui hantaient sa vie en robe blanche. Pelotonnée sur elle-même, elle ferma les yeux et vit les trois fantômes danser sous ses paupières. La ronde s’arrêta et la silhouette de Philippe émergea. Ses yeux noirs brillaient dans son songe, elle aperçut la pointe rougeoyante de son cigare, respira la fumée, compta un rond, deux ronds qu’il laissait échapper en arrondissant la bouche. Elle le vit au bras de Dottie Doolittle, il l’attirait par le col de son manteau, la plaquait contre la porte d’un four dans sa cuisine et l’embrassait en posant ses lèvres chaudes et douces sur ses lèvres à elle. Ça lui faisait un creux dans le ventre, un creux de douleur froide qui grandissait, grandissait. Elle plaqua les mains sur son corps pour empêcher le creux de grandir.
Elle se sentit très seule, très malheureuse, elle posa la tête sur l’accoudoir et pleura doucement, à petits sanglots comptés, avec le soin parcimonieux de la comptable qui ne veut pas perdre un sou. C’était sa manière de refuser de se laisser entraîner dans le flot du chagrin. Elle pleura, le nez dans sa manche, jusqu’à ce qu’elle entende en écho d’autres sanglots. De longs gémissements, une lente mélopée en réponse à sa plainte.
Elle releva la tête et aperçut Du Guesclin. Les pattes jointes, le cou allongé, il lançait sa plainte vers le plafond, la modulait comme une scie musicale, l’amplifiait, l’atténuait, la reprenait, les yeux clos en un chant de sirène désespéré. Elle se jeta vers lui. L’enlaça, le couvrit de baisers, répéta à s’en saouler « Du Guesclin ! Du Guesclin ! » jusqu’à ce qu’elle se calme, jusqu’à ce qu’il se taise et qu’ils se regardent tous deux, étonnés par ce jaillissement de larmes.
— Mais qui es-tu, toi ? Qui es-tu ? Tu n’es pas un chien ! Tu es un humain.
Elle le caressait. Il était chaud sous ses doigts et plus dur qu’un mur en béton. Il reposait sur ses pattes fortes et musclées et la contemplait avec l’attention d’un enfant qui apprend à parler. Elle eut l’impression qu’il l’imitait pour mieux la comprendre, pour mieux l’aimer. Il ne la quittait pas des yeux. Rien ne l’intéressait qu’elle. Elle reçut son amour comme une boule chaude et sourit à travers ses larmes. Il semblait lui dire « mais pourquoi tu pleures ? Tu ne vois pas que je suis là ? Tu ne vois pas tout l’amour que j’ai pour toi ! ».
— Et tu n’es pas encore sorti ! Tu es vraiment un chien remarquable ! On y va ?
Il remua de la croupe. Elle sourit en pensant qu’il ne pourrait jamais remuer de la queue, qu’on ne verrait jamais s’il était content ou pas. Elle pensa qu’il faudrait acheter une laisse et puis, elle se dit qu’elle ne servirait à rien. Il ne la quitterait jamais. C’était écrit dans son regard.
— Tu ne me trahiras pas, toi, dis ?
Il attendait en dansant de l’arrière-train qu’elle se décide à sortir.
Quand elle remonta, elle entrouvrit la porte de la chambre de Zoé et Du Guesclin alla se coucher au pied du lit. Il tourna en rond sur le coussin, le renifla avant de se laisser tomber lourdement dans un profond soupir.
Zoé dormait enroulée dans un lainage. Joséphine s’approcha, reconnut un pull-over, le toucha des doigts. Elle regarda le visage heureux de sa fille, le sourire sur ses lèvres et comprit que c’était le pull de Gaétan.
— Fais pas comme moi, murmura-t-elle à Zoé. Ne passe pas à côté de l’amour sous prétexte que tu y es si peu habituée que tu ne le reconnais pas.
Elle souffla sur le front chaud de Zoé, souffla sur ses joues, sur les mèches de cheveux collées dans son cou.
— Je serai là, je veillerai à ce que tu n’en perdes pas une miette, je mettrai toutes les chances de ton côté…
Zoé soupira dans son sommeil et marmonna « Maman ? ». Joséphine prit le bout de ses doigts et les baisa :
— Dors ma beauté, mon amour. Maman est là qui t’aime et qui te protège…
— Maman, balbutia Zoé. Je suis si heureuse… Il a dit qu’il était amoureux de moi, maman, amoureux de moi…
Joséphine se pencha pour recueillir ses paroles dans l’agitation du rêve.
— Et il m’a donné son pull… Je crois bien que j’ai le zazazou.
Elle eut un petit tressaillement et retomba dans un profond sommeil. Joséphine remonta le drap, arrangea le pull et quitta la chambre en refermant doucement la porte. Elle s’adossa au mur et pensa, c’est ça le bonheur, retrouver l’amour de ma petite fille, emmêler mes doigts, mon souffle à ses doigts, à son souffle, immobiliser ce moment, le faire durer, m’y enfouir, le déguster, lentement, lentement, sinon le bonheur s’éloignera avant que j’aie pu le goûter.
Junior avait un an. Il avait décidé qu’il était temps de s’affranchir. Ça suffit comme ça. J’ai assez joué au bébé pour les amuser. À moi de prendre les manettes parce que en ce moment, le monde, il fait la toupie dingo.
Il s’était dressé, avait fait quelques pas mal assurés, était retombé sur son paquet de couches – celles-là, il les garderait pas longtemps, tarderait pas à les balancer, a-t-on idée de laisser un paquet de caca entre les jambes d’un petit ange ? –, il s’était relevé et avait recommencé. Jusqu’à ce qu’il traverse sa chambre sans encombre. Ça n’était pas si difficile de mettre un pied devant l’autre et ça facilitait grandement la vie. Il commençait à avoir des irritations aux coudes et aux genoux à force de ramper.
Puis il avait levé les yeux sur la poignée de la porte de sa chambre. Quelle idée de l’avoir enfermé ! On ne lui facilitait vraiment pas la tâche. Ce devait être une manie de cette gamine mal dégrossie qu’on lui avait imposée comme nounou. Une niaise sournoise occupée à lire des magazines débiles et à encaisser les billets que lui donnait la Soucoupe Volante pour acheter ses confidences. Tout allait à vau-l’eau dans la maison. Sa mère gisait, prostrée, au lit. Son père pleurait misère en se grattant le crâne et avait de l’eczéma partout : sur le cou, les coudes, les sourcils, les bras, les jambes, le torse et même sur le testicule gauche, celui du cœur. On entendait une mouche voler et plus une seule cascade de rires ! Plus de visiteurs, plus de déjeuners bien arrosés, plus d’odeurs de cigare qui lui piquaient le nez, plus les mains baladeuses de papa pelotant maman qui se laissait aller avec le rire de gorge qu’il aimait tant. Oh ! Marceeel ! Marceeel ! Ça roulait dans sa poitrine comme un chaud gargarisme et ça chantait la mélodie du bonheur. Plus rien. Un grand silence, des mines de trépassés et des pleurs enterrés au fond des gorges étranglées. Ma pauvre maman, on t’a jeté un sort, je le sais bien. Y a que les médecins pour parler de dépression. Les imbéciles ! Ils ont oublié d’où on vient, ils ont oublié qu’on est reliés au Ciel et qu’on est touristes sur Terre. Comme la plupart des gens, d’ailleurs ! Ils se croient très importants et pensent qu’ils maîtrisent tout : le ciel et la terre, le feu et le vent, la mer et les étoiles. Ils se la pètent. À les entendre, ils ont même créé le monde ! Ils ont tellement oublié d’où ils venaient qu’ils se vantent d’être plus forts que le Bien et le Mal, les anges et les diables, Dieu et Satan. Ils pérorent du haut de leur petite cervelle d’humains. Invoquent la Raison, le Un + Un, le Pas-vu-Pas-cru et croisent les mains sur leur bedaine en se moquant du naïf qui accorde foi à ces billevesées. Moi qui, il y a encore peu, étais assis auprès des anges et me la coulais douce, je sais. Je sais qu’on vient de Là-Haut et qu’on y retournera. Je sais qu’il faut choisir son camp, je sais qu’il faut se battre contre l’autre camp et je sais que les méchants d’en face ont rapté Josiane et qu’ils en veulent à sa binette. Pour qu’Henriette récupère ses pépettes. Je le sais. J’ai beau faire mes premiers pas, je n’ai pas oublié d’où je viens.
Quand ils m’ont demandé Là-Haut si je voulais reprendre du service sur Terre, chez un petit couple charmant qui se lamentait de ne pas avoir d’enfant et qui faisait des neuvaines pour en obtenir un tout beau, tout chaud, tout doré, je les ai considérés longuement, la Josiane et le Marcel, et je les ai trouvés attendrissants. Généreux, méritants, crémeux, pas cons. Alors j’ai dit, oui, je veux bien. Mais c’est ma dernière mission. Parce qu’on est bien plus peinard Là-Haut, parce que j’ai plein de choses à y faire, de livres à lire, de films à voir, de trucs à inventer, de formules à trouver et c’est bien connu, sur Terre, c’est pas une partie de plaisir. C’est quasiment l’Enfer. On vous met sans arrêt des bâtons dans les pieds. On appelle ça la jalousie, l’envie, la méchanceté, la sournoiserie, l’appât du gain, ça a plein de noms comme les Sept Péchés capitaux et ça vous ralentit. Si vous arrivez à mener à bout une ou deux idées, vous êtes vernis ! Prenez l’exemple de Mozart. Je le connais bien. C’était mon voisin Là-Haut. Regardez comment il a fini sur Terre : jalousé, copié, ridiculisé, dans la misère. Et pourtant il n’y a pas plus charmant et rieur que lui ! Un vrai bonheur ! Une symphonie !
Mais bon…
Il avait discuté de son départ avec Mozart qui lui avait dit, pourquoi pas, ce sont des braves gens… Moi, si je n’avais pas ma Marche turque à reprendre parce que je me suis laissé aller à quelques facilités, à une série d’arpèges un peu vantards, je descendrais bien leur jouer un air au piano, une petite Sonate pour Deux vieux heureux en si majeur. Il pouvait faire confiance à Mozart. C’était un type bien. Modeste et enjoué. Ils venaient tous lui rendre visite, Bach, Beethoven, Schumann et Schubert, Mendelssohn, Satie et plein d’autres encore, et il causait avec eux sans se pousser du col. Ils causaient surtout boutique, croche et double croche, tout un bazar auquel il ne connaissait rien. Lui, c’était plutôt les équations, la craie, le tableau noir. Il avait fini par dire « oui » et il était descendu chez Josiane et Marcel. Une brave petite mère, un brave petit père. Deux amours d’humains longtemps empêtrés dans du malheur, mais que le Ciel avait décidé de récompenser en fin de vie pour services rendus à l’humanité.
La joie des deux petits vieux quand il était arrivé ! Ils criaient au miracle. Ils allumaient des cierges. Ils s’élevaient en prières, bredouillaient de félicité. Surtout lui. Il en claquait des dents ! Il brandissait son enfant comme un trophée, l’exhibait, l’installait au bout de son bureau et lui expliquait ses affaires. Passionnant, d’ailleurs. Le Vieux était vraiment affûté. Malin, mais malin ! Il vendait sa camelote dans le monde entier. Fallait l’entendre barguigner ! Il se régalait quand Marcel l’emmenait au bureau. Il ne pouvait pas vraiment participer parce qu’il était prisonnier de ce corps de bébé balbutiant et titubant, mais il se démenait comme un beau diable dans sa chaise pour lui envoyer des signes. Parfois, Marcel comprenait. Il clignait des yeux, se demandait s’il n’avait pas la berlue, mais l’écoutait. Il lui parlait chinois, anglais, lui faisait lire des bilans, des analyses de financiers, des comptes rendus d’études. Il ne fallait pas qu’il se plaigne : avec le Vieux, il était gâté. Il avait de l’intuition céleste. La corvée, c’étaient les autres : ceux qui lui bavaient dessus et faisaient des grimaces de pitres ! Au-dessus de son berceau, les bouches devenaient des gargouilles terrifiantes. Ils lui offraient des jouets débiles. Des peluches muettes, des livres en tissu avec une lettre par page, des mobiles qui l’empêchaient de dormir. La prochaine fois qu’il redescendrait – s’il devait y avoir une prochaine fois ! – il s’incarnerait directement en Mathusalem. Sauterait l’enfance et ses déboires. D’après Mozart, ce n’était pas possible. Fallait passer par les bavoirs ! Il en connaissait un bout, Mozart, sur les vies antérieures : il les cumulait. Sinon, comment crois-tu que j’aurais écrit la Petite Musique de nuit, à six ans et demi ? Hein ? Parce qu’il y avait du vécu derrière. Des vies et des vies de compositeurs ignorés que j’ai vengés d’un seul coup de plume sur la portée ! D’ailleurs, si je réfléchis un peu, celle-là aussi faudrait que je la réécrive, elle est un peu ritournelle, non ? Qu’est-ce que t’en penses, Albert ?
Et là-dessus, pas le temps de répondre, on l’avait expédié sur terre, dans une clinique ravissante du seizième arrondissement de Paris, France. On se battait Là-Haut pour descendre dans cette clinique. Quatre étoiles. Du personnel réputé. De l’attention sourcilleuse. Un bain chaud et des caresses dès l’arrivée. Sa vie avait bien commencé. Félicité, confort, petites fesses au chaud et deux bons gros amours joufflus penchés sur la grenouillère bleue. C’est quand la Soucoupe Volante s’était pointée que les choses s’étaient gâtées. La première fois qu’il l’avait vue, il avait eu un geste réflexe : il avait fait le signe de défense qu’on apprend Là-Haut pour se défendre du Malin, les pouces et index en losange tendu vers l’adversaire et les chevilles croisées. Il avait verrouillé l’entrée. Elle n’avait pas pu l’atteindre. Mais il avait échoué à protéger sa mère. C’est elle qui avait tout pris.
Il était temps qu’il reprenne les choses en main.
Qu’il neutralise la Soucoupe Volante. C’est d’elle que venaient tous leurs ennuis. Selon le vieil adage policier : à qui profite le crime ? lu dans un papier de Carambar. Pas mal, les blagues Carambar. Ça permettait de vous remettre d’équerre quand on tombait sur Terre. Ça vous mettait vite au courant des grandes tendances du monde. Et puis c’était un des rares trucs qu’on pouvait lire, bébé, hormis les livres en tissu avec une voyelle par page. Tu parles d’une lecture ! Fallait se taper les rideaux pour avoir une phrase entière !
Il avait bien réfléchi en mâchonnant son Carambar et en avait déduit que la Soucoupe Volante leur avait jeté un sort. Elle avait fait un pacte avec les forces du Mal et ni vu ni connu Abracadabra je t’embrouille ! Ensuite, un jour où la Petite Niaise l’avait laissé devant la télé – il passait tout son temps devant la télé à regarder des spectacles débiles, attendrisseurs de cervelle –, il avait vu un truc qui lui avait rappelé quelque chose. Une sorcière qui jetait des sorts en plissant le nez. C’était bizarre d’ailleurs parce que ce programme-là avait obtenu un grand succès. Tout le monde le regardait, enchanté, mais personne n’y croyait. Ils appelaient ça du divertissement. Les pauvres ! S’ils savaient… Le divertissement, il pouvait avoir deux ailes dans le dos ou deux cornes au front et c’était pas la même tambouille ! Une autre fois, il avait vu un film, assis sur son tas de caca que la Niaise Sournoise changeait quand l’envie l’en prenait, qui s’appelait Ghost. Ils disaient que ça avait été un blockbuster. Ça voulait dire qu’il avait eu un succès fou. Et au lieu d’écouter l’enseignement du film, qui expliquait exactement comment ça se passait Là-Haut, ils n’avaient retenu que l’histoire d’amour ! La belle Demi Moore qui pleurait en tournant sa glaise. Ce jour-là, il avait tapé comme un fou sur son Lego pour rameuter la population et leur faire comprendre que c’était ça. Exactement ça ! Le Bien et le Mal. La Lumière et le Noir. Les démons qui se faufilent partout et la Lumière qui lutte contre le Diable. Que dalle ! Ils avaient vu que dalle. Il devenait fou à taper sur tout ce qu’il trouvait. Il avait mordu son poing jusqu’au sang avec sa seule dent et on l’avait chapitré. « Il est violent, tout de même », disait Josiane en écarquillant les yeux. Pas violent ! bavait-il en éructant : clairvoyant !
Il n’avait jamais vu la fin du film. On l’avait couché. Ce soir-là, dans son petit lit, il était devenu fou furieux. Il en aurait mangé les barreaux. On vous livre le mode d’emploi, on vous mâche la comprenette et vous restez aveugle !
Ah, si je pouvais parler !
Si je pouvais vous raconter ! Comme vous vivriez autrement ! Comme vous gagneriez votre paradis sur terre au lieu de vous mitonner l’Enfer en donnant libre cours à vos plus vils appétits ! La Soucoupe Volante, elle va finir cramée, à poil, défigurée si elle continue de jouer avec le Diable.
Ce jour-là, on était dimanche. Dimanche 24 mai. Ça faisait quinze jours qu’il marchait et ça le démangeait de sortir de sa chambre. Or, il avait beau guetter les bruits dans l’appartement, il n’entendait rien et ce silence ne lui disait rien qui vaille. Où était son père ? Que faisait sa mère ? La Sournoise avait-elle pris un jour de congé ? Pourquoi ne venait-on pas le chercher ? Son estomac criait famine et l’idée d’un bon petit déjeuner n’était pas pour lui déplaire.
Ce jour-là donc, dans sa chambre, après avoir poussé une chaise pour atteindre la poignée de la porte et pouvoir s’enfuir, il avait décidé de passer à l’action. De combattre le malheur. Il savait qu’il avait une alliée : la fameuse madame Suzanne qui n’avait pas les yeux dans sa poche de mécréante, elle. Elle ne venait plus, elle avait perdu goût à l’affaire, mais on ne sait jamais, le Ciel pourrait se mettre de son côté et pousser l’amabilité jusqu’à la faire arriver. Il avait demandé un coup de main Là-Haut, au réveil, à l’heure où le Ciel et la Terre se mélangent, où l’on rêve, éveillé, à l’adresse des anges.
Il ouvrit la porte, s’engagea dans le couloir, jeta un œil au salon, dans la buanderie, ne vit personne, se propulsa, sans tomber, jusqu’à la chambre de sa mère et là, ce qu’il vit le fit hurler. Un long cri strident éclata dans sa poitrine et rebondit jusqu’à l’intéressée qui parut émerger d’un songe.
Josiane avait placé une chaise sur le balcon de sa chambre – ils habitaient au sixième étage – et, vêtue d’une longue chemise de nuit blanche qui recouvrait ses pieds, elle vacillait, irrésistiblement attirée par le vide. Elle tenait contre son cœur une photo de son homme et de son fils et oscillait, les yeux fermés, les lèvres blanches.
Comme arrachée brusquement à sa léthargie, elle ouvrit les yeux et vit, à ses pieds, son enfant qui la regardait en hurlant et tendait sa petite main vers elle.
— Arrgh ! hurla-t-il en se plaçant entre elle et le vide.
— Junior…, balbutia-t-elle en le reconnaissant. Tu marches ? Et je ne le savais pas.
— Groumphgroumph…, articula-t-il, maudissant son enveloppe de bébé.
— Mais que se passe-t-il ? s’interrogea-t-elle en passant la main sur son front. Qu’est-ce que je fais, là ?
Elle regardait la chaise, ses pieds, le vide devant elle. Manqua défaillir. Tangua debout, les bras tendus vers le vide. Junior se redressa, offrit l’appui de ses bras pour amortir le choc et reçut sa mère en pleine poitrine.
Ils roulèrent sur le parquet, s’effondrèrent en faisant un bruit sourd, le bruit terrible de deux corps qui chutent, qui fit sursauter la petite bonne occupée à noircir la grille de mots croisés de Télé 7 Jeux dans la cuisine. Il y eut une cavalcade de pas, des cris, des « Mon Dieu ! Ce n’est pas possible ! ». La Niaise les releva, s’assura qu’ils n’avaient rien de cassé, répéta à l’envi qu’elle n’avait rien entendu, qu’elle était dans la cuisine en train de préparer le petit déjeuner… Bientôt ce fut Marcel qui arriva, rouge et délabré. Sa femme, son petit ! Tout contusionnés, tout livides ! Il se tordait les mains. Le sachet de croissants chauds qu’il était allé chercher pour les régaler roula à terre.
Junior en attrapa un et le fourra dans sa bouche. Il avait faim. Le ventre plein, il réfléchirait mieux. Il allait falloir agir vite. Cette nuit, il irait faire un tour Là-Haut, il parlerait à Mozart, lui, lui dirait comment s’y prendre.
Rassuré, il attaqua un deuxième croissant.
En ce même dimanche, Hortense prenait un brunch chez Fortnum & Mason en compagnie de Nicholas Bergson, directeur artistique chez Liberty. Elle aimait Liberty, ce grand magasin au style à la fois désuet et avant-gardiste dont l’entrée sur Regent Street ressemblait à celle d’une vieille maison alsacienne. Elle y traînait souvent. C’est en flânant dans les rayons, en prenant des notes et des photos de détails pertinents qu’elle avait rencontré Nicholas Bergson. L’homme était séduisant, à condition d’oublier sa petite taille. Elle n’avait jamais aimé les nains, mais assis, ça ne se voyait pas. Il était drôle, avait une idée à la minute et cette délicieuse attitude anglaise qui consiste à toujours mettre de la distance entre soi et les autres.
Ils étaient en train de parler de son dossier de fin d’année. Du portfolio qu’elle présenterait et qui déciderait de son passage dans l’année supérieure. Sur mille étudiants, seuls soixante-dix seraient retenus. Elle avait choisi comme thème Sex is about to be slow. C’était original, mais pas évident. Elle était sûre que personne n’aurait la même idée, mais pas sûre d’arriver à l’illustrer. En plus du sketch-book à présenter, il lui fallait organiser un défilé avec six modèles. Six modèles à dessiner, réaliser, et un quart d’heure pour convaincre. Donc elle chassait le détail. Le détail qui infiltrerait la séduction dans la minutie, la mise en scène du lent épanouissement du désir sexuel. Une robe noire, toute noire, fermée par un nœud élaboré, un dos-nu fendu en trompe-l’œil, une ombre dessinée sur une joue, une voilette cachant un œil charbonneux, une boucle de chaussure sur une cheville cambrée… Nicholas pouvait lui donner un coup de main. Et puis, il n’était pas si petit que ça, décida-t-elle, il avait juste un long torse. Un très long torse.
Il l’avait invitée au quatrième étage de Fortnum & Mason, dans son salon de thé préféré. Cela faisait trois fois de suite que Gary déclinait ses propositions dominicales de brunch. Ce n’était pas tellement qu’il ait refusé qui la souciait, c’était le ton poli qu’il avait employé. Qui dit « politesse » dit réserve, gêne, secret embusqué. C’était un rite entre eux, le brunch du dimanche. Il fallait qu’il ait quelque chose de drôlement important pour se dérober. Quelque chose ou quelqu’un. Et c’était cette seconde proposition qu’elle n’aimait pas du tout.
Elle fronça le nez et Nicholas crut qu’elle n’était pas d’accord avec lui.
— Mais si, je peux te l’assurer, le noir et le désir vont si bien ensemble que tu dois faire un modèle entièrement noir de la tête aux pieds. Et là, je parle aussi du mannequin. La fille devra être plus noire que le charbon avec juste le sourire en dents blanches pour suggérer la fente, la fente béante du désir, l’abîme du temps dans la fente du désir, l’abîme du désir mâle dans la fente du désir féminin…
— Tu as peut-être raison, dit Hortense en reprenant un bout de scone et une gorgée de lapsang-souchong délicieusement imprégné des odeurs du bois de cèdre sur lequel il avait séché. Oui, c’était bien du cèdre, bien qu’il y eût une pointe de cyprès qui se découvrait en fin de dégustation.
— Bien sûr que j’ai raison et d’ailleurs…
Et d’ailleurs, depuis quand ne s’étaient-ils plus vus tous les deux, en tête à tête ? Depuis ce fameux dîner où elle l’avait invité au restaurant, depuis cette promenade dans la nuit de Londres, depuis qu’elle habitait avec Li May. Elle avait été très occupée par son déménagement, les cours, la fin de l’année qui approchait, le défilé à organiser, elle avait sauté un dimanche, deux, trois, peut-être quatre, et quand elle l’avait rappelé, la bouche en accroche-cœur, prête à rattraper le temps perdu, il avait eu ce ton poli. Cet horrible ton poli. Depuis quand étaient-ils polis, tous les deux ? C’était ce qu’elle aimait avec lui : dire tout haut ce qu’elle pensait tout bas sans avoir honte, sans rougir et voilà qu’il devenait poli ! Flou, fuyant. Sinueux. Oui, sinueux. Chaque nouvel adjectif était un coup de poignard dans le cœur et elle se poignardait allégrement. Elle mordit le bord de sa tasse de thé. Nicholas, entraîné dans sa péroraison, ne remarqua rien. Il y a une fille là-dessous, se dit-elle en reposant sa tasse de lapsang-souchong, et du cyprès dans le thé, j’en suis sûre. J’en suis sûre. D’accord, ce que j’aime chez Gary, parmi beaucoup d’autres choses, c’est son indépendance et le fait qu’il marche tranquille vers son destin, mais je n’aime pas quand il m’échappe. Je n’aime pas quand les hommes m’échappent. Et j’aime pas quand ils me collent. Pfffft ! Trop compliqué ! trop compliqué !
— Et pour les mannequins, ne t’en fais pas, je t’en trouverai six délicieusement lentes et troublantes. J’ai déjà trois noms en tête…
— Je n’ai pas de budget pour les payer, répliqua Hortense, soulagée qu’il interrompe ses rêveries stériles par cette offre généreuse.
— Et qui a parlé de les payer ? Elles le feront gracieusement. Saint Martins est une école prestigieuse, il y aura ce jour-là tout ce qui compte dans la mode, les médias, on se précipite, ma chère, et elles vont courir…
Ça devait arriver. Il est beau comme un prince des Mille et Une Nuits, intelligent, drôle, riche, cultivé. Il a une allure de pur-sang, n’importe quelle femme rêverait de l’attraper… Et il m’a échappé ! Et il n’ose pas me le dire. Comment ça fait d’être amoureux ? se demanda-t-elle. Est-ce que je pourrais tomber amoureuse de Nicholas en me forçant un peu ? Il était pas mal, Nicholas. Et il pourrait lui servir. Elle fronça le nez. Ça n’allait pas ensemble « être amoureux » et « servir ». JE NE VEUX PAS QUE GARY SOIT AMOUREUX D’UNE AUTRE. Oui mais… ça lui était peut-être tombé dessus sans crier gare. C’est pour ça qu’il était courtois et fuyant. Il ne savait pas comment le lui dire.
Elle sentit tout le malheur du monde – ou ce qu’elle imaginait comme tout le malheur du monde – recouvrir ses épaules. Non, se reprit-elle, pas Gary. Il était sur la piste d’une grosse cochonne qui lui prenait tout son temps ou il avait décidé de relire d’un seul trait Guerre et Paix. Il le lisait une fois par an et se retirait dans ses appartements. « Sex is about to be slow but nobody is slow today because if you want to survive you have to be quick. » C’était son argument final. Elle pourrait terminer son défilé sur une fille qui s’écroule, feignant la mort, et les cinq autres qui se mettent à marcher à toute allure, renvoyant le lent désir au rang d’accessoire de mauvais roman. Ce n’était pas une mauvaise idée.
— Ça ferait comme un film qui s’accélérerait pour finir en tourbillon éblouissant, expliqua-t-elle à Nicholas qui parut enchanté.
— Ma chère, tu as tellement d’idées que je t’engagerais bien chez Liberty…
— C’est vrai ? interrogea Hortense, alléchée.
— Quand tu auras terminé tes trois années d’études…
— Ah, fit-elle, déçue.
— Mais souviens-toi, ce qui est lent est exquis… C’est toi qui l’affirmes.
Elle lui sourit. Ses grands yeux verts se voilèrent d’un intérêt que l’homme remarqua. Il leva la main pour demander l’addition, régla sans regarder la note et ajouta : « On lève l’ancre, camarade ? » Elle prit le sac Miu Miu qu’il lui avait offert avant de commander le thé et les scones et le suivit.
C’est en quittant le quatrième étage, alors qu’ils attendaient l’ascenseur, que la chose horrible se produisit.
Elle attendait sur le côté en balançant son nouveau sac, estimant son prix entre six cents et sept cents livres au bas mot – il le lui avait offert avec une telle désinvolture qu’elle se demanda s’il ne l’avait pas sorti d’un container et glissé sous le bras avant de quitter le magasin –, Nicholas parlait au téléphone, disait « mais non, mais non » d’un ton impatient, elle s’entraînait à passer le sac d’une main à l’autre, le plaçait sous son bras droit, sous son bras gauche, examinait son reflet dans la porte de l’ascenseur, tournait, virevolait, lorsque la porte s’ouvrit laissant passer une femme magnifique. Une de ces créatures si élégantes qu’on s’arrête pour les étudier dans la rue, pour tenter de comprendre comment elles ont réussi ce miracle : être unique et éblouissante sans un milligramme de banalité. Elle portait une étroite robe noire, un collier de chien en faux diamants gros comme des carrés de chocolat, des ballerines, de longs gants noirs et une énorme paire de lunettes noires qui soulignaient un délicieux petit nez retroussé et une bouche rouge délicate comme une cerise qu’on viendrait de mordre. Une énigme de beauté. Une émanation de féminité enivrante. Que du noir, un noir qui brillait de mille couleurs tellement il était autre chose que noir. Hortense eut la mâchoire qui se décrocha. Elle était prête à suivre la ravissante créature jusqu’au bout du monde pour lui voler ses secrets. Elle tourna sur elle-même pour suivre l’apparition et quand elle revint aux portes ouvertes de l’ascenseur, elle aperçut un homme occupé à ramasser le contenu d’un sac qui s’était renversé. Nicholas empêchait la porte de l’ascenseur de se refermer et elle entendit l’homme qui disait : « Excusez-moi… Merci beaucoup. » À quoi ressemblait l’homme qui accompagnait cette femme magnifique ? se demanda Hortense, retenant son souffle, attendant que l’homme accroupi se relève.
Il ressemblait à Gary.
Il aperçut Hortense et recula comme ébouillanté à l’huile de poix.
— Gary ? appela la créature magnifique. Tu viens, love ?
Hortense ferma les yeux pour ne plus voir.
— J’arrive…, dit Gary, en embrassant Hortense sur la joue. On s’appelle ?
Elle rouvrit et referma les yeux. C’était un cauchemar.
— Hmm… Hmm, fit Nicholas qui avait terminé sa conversation. On y va ?
La ravissante créature s’était installée à une table et faisait signe à Gary de la rejoindre en soulevant l’épaisse monture de ses lunettes, découvrant deux longs yeux noirs de biche aux aguets, étonnés de ne pas apercevoir la horde de paparazzi lancés à ses trousses.
— On y va ? répéta Nicholas en maintenant la porte de l’ascenseur ouverte. Je n’ai pas l’intention de devenir liftier !
Hortense hocha la tête, salua Gary comme si elle ne le reconnaissait pas.
Elle pénétra dans l’ascenseur, se laissa aller contre la paroi. Je vais m’écraser jusqu’au sous-sol. Descente aux enfers garantie.
— On va faire un tour à Camden ? demanda Nicholas. La dernière fois, j’ai trouvé deux cardigans Dior pour dix pounds ! A real bargain !
Elle le regarda. Torse vraiment trop long, pensa-t-elle en se rapprochant, mais de beaux yeux, une belle bouche, un petit air de corsaire… en me concentrant sur le corsaire, peut-être que…
— Je t’aime, dit-elle en se penchant vers lui.
Il sursauta, surpris, l’embrassa doucement. Il embrassait bien. Il prenait son temps.
— Tu le penses vraiment ?
— Non. Je voulais juste savoir ce que ça faisait de le dire. Je ne l’ai jamais dit à personne.
— Ah…, fit-il, déçu. Je me disais aussi que c’était…
— Un peu précipité… Tu as raison.
Elle lui prit le bras et ils marchèrent vers Regent Street.
Soudain Hortense se figea sur place.
— Mais c’est une vieille !
— Qui ça ?
— La créature dans l’ascenseur, c’est une vieille !
— Tu exagères… Charlotte Bradsburry, fille de lord Bradsburry, avoue vingt-six ans, pour ne pas en reconnaître vingt-neuf !
— Une vieille !
— Une icône, ma chère, une icône de la scène londonienne ! Diplômée de Cambridge, fine littéraire et érudite, attentive à tout ce qui se fait en art, en musique, mécène à ses heures, et généreuse, en plus : elle a la réputation d’une dénicheuse de talents ! Elle met son temps, ses relations au service de jeunes inconnus qui, très vite, deviennent célèbres.
— Vingt-neuf ans ! Il est temps qu’elle trépasse !
— Ravissante et rédactrice en chef de The Nerve, tu sais, ce journal qui…
— The Nerve ! gémit Hortense. C’est elle ? Je suis foutue !
— Mais pourquoi, chère, pourquoi ?
Il avait hélé un taxi qui vint se garer devant eux.
— Parce que j’ai bien l’intention de prendre sa place !
En ce dimanche 24 mai, Mylène Corbier était à son poste. Elle avait remplacé la télévision par une grosse paire de jumelles et espionnait ses voisins. Elle avait hâte de rentrer du bureau pour se glisser dans la vie des autres. Elle tirait la langue, mouillait ses lèvres, poussait des petits cris ou condamnait d’un claquement de langue. Quand elle les croisait, elle gloussait en les regardant. Je sais tout de vous, pensait-elle, je pourrais vous dénoncer si je voulais…
Ce matin-là, il y avait eu une descente de police au cinquième et un couple avait été arrêté. Deux pauvres hères qui étaient repartis, encadrés par un escadron d’hommes qui frappaient le sol du talon de leurs bottes pour avertir les voisins de ne pas enfreindre la loi. Monsieur et madame Wang ne payaient pas l’impôt pour l’enfant supplémentaire. On avait découvert qu’ils avaient deux enfants, dont un qu’ils cachaient quand ils avaient des visiteurs. Il ne sortait jamais ou se glissait dehors, en cachette de ses parents, en empruntant les vêtements de sa grande sœur. C’est ce qui l’avait trahi. Il était tout menu alors que sa sœur était forte. Il flottait dans ses vêtements tel un hanneton dans l’habit de Casimir. Mylène avait repéré les deux enfants depuis longtemps. Elle priait pour que le petit ne soit pas découvert. Il avait de grands yeux noirs effrayés et des épis plein la tête. Elle n’arrêtait pas de prier. Elle avait peur. Monsieur Wei la faisait suivre, elle en était sûre. Elle avait essayé de joindre Marcel Grobz, mais il ne répondait pas à ses appels.
Elle voulait rentrer en France. Je n’en peux plus d’être seule, je n’en peux plus de passer mon temps à travailler, je n’en peux plus qu’on me touche le nez parce que je suis étrangère, je n’en peux plus de leurs karaokés à la télé ! Je veux la douceur angevine.
Les dimanches étaient terribles. Elle restait au lit le plus longtemps possible. Faisait durer l’heure du petit déjeuner, prenait un bain, lisait les journaux, soulignait une adresse, étudiait un maquillage, une coiffure, cherchait des idées à copier. Puis elle faisait un peu de gymnastique. Elle s’était acheté le programme Fitness de Cindy Crawford. Elle n’aurait pas moisi en Chine, elle. Elle serait repartie très vite.
Oui mais qu’est-ce que je fais ? Je repars en laissant mon argent ?
Pas question.
Je vais me réfugier au consulat de France ? Je raconte tout et demande un nouveau passeport ? Wei l’apprendra et me punira. Je peux me retrouver scellée dans un cercueil. Et je n’ai pas de famille en France qui s’alarmera.
J’essaie d’endormir la méfiance de Wei… Qu’il me rende mon passeport. L’idéal serait que je partage mon temps entre la France et la Chine.
Ça ne résoudrait rien. Je ne pourrais pas vivre écartelée entre Blois et Shanghai. Wei le sait très bien, c’est pour ça qu’il ne veut pas que je parte.
Il n’arrêtait pas de lui dire qu’elle était fragile, déséquilibrée. C’est sûr que ça la déséquilibrait qu’il répète ça à tout bout de champ. Elle finirait par le croire. Et ce jour-là, elle serait perdue. Définitivement perdue.
Il concluait en disant qu’elle devait lui faire confiance, s’en remettre à lui, lui qui avait fait sa fortune, lui sans qui elle ne serait rien. Travaillez, travaillez, c’est bon pour votre santé, si vous arrêtez le travail, vous… Et il plaquait ses deux mains dans le dos en mimant une camisole de force. Deux claques qui perforaient ses tympans. Elle frissonnait et se taisait.
C’est vers sept heures du soir que le chagrin la noyait. C’était l’heure terrible. Le soleil se couchait au milieu des gratte-ciel en verre et en acier, tremblotant dans une couche de pollution rose et grise. Dix mois qu’elle n’avait plus vu de ciel bleu ! Elle se souvenait très bien de la dernière fois qu’il y avait eu du bleu dans le ciel : on annonçait la venue d’un typhon et le vent avait soufflé, chassant les nappes grises ! Elle étouffait, elle n’en pouvait plus.
Ce dimanche 24 mai était comme tous les autres dimanches.
Un de plus, soupira-t-elle.
Elle allait écrire une lettre. Ça ne l’amusait plus. Avant, elle jouait à la maman, elle se racontait toute une histoire, elle s’était exilée pour payer les études des enfants, de beaux vêtements. Maintenant, elle ne savait plus. À quoi ça servait si elle devait rester prisonnière ici ?
Lundi soir, elle dînait avec un Français qui faisait fabriquer en Chine des jouets qu’il vendait ensuite aux hypermarchés en France. Il repartait jeudi pour Paris. Elle voulait des nouvelles fraîches, pas des nouvelles pêchées sur Internet. Elle lui demanderait comment étaient les rues, quelle était la chanson qu’on fredonnait, et La Nouvelle Star ? qui était le favori, cette saison ? et le dernier disque de Raphaël ? et les jeans, toujours cigarettes ou pattes d’ef ? Et la baguette, elle avait augmenté ? C’était sa vie, des tranches de vie qu’on lui offrait au-dessus d’un plat dans un restaurant. Une vie par procuration. Les hommes, elle les rencontrait par Internet. Elle n’avait que l’embarras du choix. Ils étaient impressionnés par sa réussite, son appartement. Elle n’attendait rien d’eux, rien qu’un soulagement immédiat, et ils repartaient… qu’est-ce qu’elle chantait déjà sa grand-mère ? Trois petits tours et puis s’en vont ?
Trois petits tours et ils s’en allaient.
Et moi, je reste.
Quand la nuit tombait, elle reprenait ses jumelles et épiait la vie de ses voisins. Ça l’occupait jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’aller au lit. Elle se couchait en se disant demain ça ira mieux, demain je rappellerai Marcel Grobz, il finira bien par me répondre, il trouvera une solution pour sortir mon argent.
Marcel Grobz… C’était son dernier et son seul recours.
En ce dimanche, en fin d’après-midi, Joséphine, qui avait travaillé toute la journée pour son HDR sur l’histoire des rayures des frères Carmes, décida de faire une pause et d’aller promener Du Guesclin.
Iris avait passé l’après-midi, allongée sur un canapé du salon. Elle regardait la télévision et bavardait au téléphone tout en se massant les pieds et les mains avec une crème, le combiné coincé entre l’épaule et le menton. Elle va mettre du gras sur mon canapé, avait bougonné Joséphine en passant une première fois devant sa sœur pour aller se faire une tasse de thé dans la cuisine. Au deuxième passage, Iris était toujours au téléphone et toujours devant la télévision. Michel Drucker recevait Céline Dion. Iris massait ses avant-bras. Au dernier passage, elle avait changé de position et faisait trois choses à la fois : regarder la télé, parler au téléphone et, coincée en arc de cercle, raffermir ses fessiers.
— Non… C’est pas mal chez ma sœur. C’est pas meublé avec beaucoup de recherche, mais bon… Je préfère être ici qu’à la maison, avec Carmen qui se demande comment monter sur la Croix et s’enfoncer des clous, pour me sauver ! Je ne la supporte plus. Elle est collante, mais collante…
Joséphine avait tassé le thé avec rage dans le filtre et versé la moitié de l’eau de la bouilloire à côté de la théière.
Zoé lui avait demandé la permission d’aller au cinéma, je serai rentrée pour le dîner, promis, j’ai fait tout mon travail, tout pour lundi, mardi et mercredi. Et quand prendras-tu le temps de m’expliquer pourquoi tu m’as fait la tête, pourquoi tu m’as détestée tout ce temps ? songea Joséphine. Zoé avait changé six fois de tenue, faisant irruption dans la chambre de sa mère, demandant : « Ça va comme ça ? Ça me fait pas un gros cul ? » « Et comme ça, on voit pas mes grosses cuisses ? » « Et dis maman, c’est mieux avec des bottes ou des ballerines ? » « Et mes cheveux, je les attache ou pas ? » Elle entrait et sortait, commençait la question dans le couloir, la finissait en se plantant devant sa mère, revenait avec une nouvelle tenue, une nouvelle question, Joséphine avait du mal à se concentrer sur son travail. La discrimination par les rayures. Une belle histoire pour illustrer son chapitre sur les couleurs.
À la fin de l’été 1250, les frères Carmes, de l’ordre du Carmel, débarquent à Paris portant une robe brune et, par-dessus un manteau rayé blanc et brun ou blanc et noir. Scandale ! Les rayures sont très mal vues au Moyen Âge. Elles sont réservées aux gens malveillants, Caïn, Judas, aux félons, aux condamnés, aux bâtards. Alors, quand ces pauvres frères se baladent dans Paris, on se moque d’eux. On les appelle les « frères barrés », ils sont victimes de violences verbales et physiques. Ils sont assimilés au diable. On leur fait les cornes, on se voile la face sur leur passage. Ils logent près du couvent des Béguines, cherchent refuge chez les sœurs, mais elles refusent d’ouvrir leur porte.
Le conflit durera trente-sept ans. En 1287, le jour de la fête de Marie Madeleine, ils renoncent enfin au manteau « barré » et adoptent une chape blanche.
— Mets un tee-shirt blanc, avait conseillé Joséphine, tiraillée entre le XIIIe et le XXIe siècle. C’est flatteur pour le teint, et c’est passe-partout.
— Ah…, avait répondu Zoé, pas convaincue.
Et elle était repartie essayer une nouvelle tenue.
Du Guesclin, enroulé à ses pieds, somnolait. Joséphine avait refermé ses livres, frotté les ailes de son nez, signe de grande fatigue, et avait décidé qu’un peu d’air frais lui ferait du bien. Elle n’était pas allée courir le matin. Iris n’avait cessé de se plaindre, de répéter les mêmes questions sur son avenir incertain.
Elle se leva, enfila une veste, passa dans le salon en faisant signe à Iris qu’elle sortait. Iris répondit en écartant le téléphone et reprit sa conversation.
Joséphine claqua la porte et descendit les escaliers quatre à quatre.
La colère se dilatait en elle, plus noire qu’une vapeur de charbon. Elle était au bord de l’asphyxie. Est-ce que je vais devoir m’enfermer dans ma chambre pour avoir la paix ? Aller me faire mon thé en glissant sur le parquet pour ne pas troubler ses bavardages ? La colère grondait et la vapeur noire embrumait son cerveau. Iris n’avait pas levé un doigt pour mettre ou débarrasser la table du petit déjeuner. Elle avait demandé à ce qu’on lui fasse griller ses tartines, griller doré, pas griller calciné s’il te plaît, et avait ajouté vous n’avez pas du bon miel de chez Hédiard, par hasard ?
Elle traversa le boulevard, atteignit le Bois. Tiens ! remarqua-t-elle, je n’ai pas vu l’affiche de Luca. Cela lui sembla étrange de dire « Luca » et non « Vittorio ». J’ai dû passer à côté sans la remarquer… Elle accéléra le pas, lança un coup de pied dans une vieille balle de tennis. Du Guesclin lui jeta un regard étonné. Pour se calmer, elle repensa à son travail sur les couleurs. Au symbolisme des couleurs. Ce serait son premier chapitre, une exposition avant d’approfondir son propos. Appâter le professeur grognon pour susciter son intérêt. Lui faire engloutir les cinq mille pages qui suivraient… Le bleu était, au Moyen Âge, l’expression de la mélancolie. Cela pouvait être une couleur de deuil. Les mères ayant perdu un enfant portaient la cerula vestis, une robe bleue, pendant dix-huit mois. Dans l’iconographie, la Vierge, habillée de bleu, porte le deuil de son fils. Le jaune était la couleur de la maladie et du péché. Le mot latin galbinus avait donné le français jaune, mot construit sur une racine germanique qui évoque le foie et la bile. Elle s’arrêta et porta la main à sa hanche : elle avait un point de côté. Elle se faisait de la bile, elle fabriquait du jaune ! Le jaune, couleur des envieux, des avares, des hypocrites, des menteurs et des traîtres. Maladie du corps et maladie de l’âme se rejoignent dans cette couleur. Judas est toujours habillé en jaune. Il a transmis sa couleur symbolique à l’ensemble des communautés juives dans la société médiévale. Les juifs furent persécutés, relégués dans des quartiers isolés, « le ghetto » à Rome. Les conciles se prononcèrent contre le mariage entre chrétiens et juifs et demandèrent à ce que les juifs portent un signe distinctif, une étoile qui deviendra la sinistre étoile jaune ordonnée par les nazis qui ont puisé cette idée dans les symboles médiévaux.
Alors que le vert… pense au vert, s’exhorta Joséphine en regardant les arbres, les pelouses, les bancs publics. Hume la chlorophylle qui tombe en brume des feuilles tendres. Remplis tes yeux d’herbe verte, d’aile de canard lissée au vert de l’eau, de la couleur du seau du petit enfant qui parsème son pâté de gazon. Le vert, associé à la vie, à l’espérance, symbolise souvent le paradis, mais s’il est un peu noirâtre, il évoque le mal et il faut s’en méfier. Me méfier du noir qui envahit ma tête. Ne pas suffoquer sous la suie de la colère. C’est ma sœur, c’est ma sœur. Elle souffre. Je dois l’aider. La recouvrir d’un manteau blanc. De lumière. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Je ne m’énervais pas auparavant, quand elle me menait par le bout du nez. Je ne broyais ni du jaune ni du noir. J’obéissais. Je baissais les yeux. Je rougissais. Rouge, couleur de la mort et de la passion, les bourreaux étaient habillés en rouge, les croisés portaient une croix rouge sur la poitrine. Rouges aussi, les robes des putains, des femmes adultères. Rouge le sang de la femme qui s’affranchit et se met en colère… Je change. Je grandis telle une adolescente furieuse, enragée contre l’autorité. Elle se mit à rire. Je me mets à mon compte, je fais l’inventaire de mes sentiments nouveaux, je les évalue, je les pèse, j’éprouve du froid, du chaud et je me détache d’Iris, je m’éloigne en rageant comme une enfant, mais je m’éloigne.
Du Guesclin allait et venait autour d’elle. Il trottinait en poussant le museau en avant, au ras du sol, se remplissant d’odeurs. La truffe collée aux traces d’autres quadrupèdes passés avant lui. Il avançait en dessinant des cercles plus ou moins grands. Mais toujours, il revenait vers elle. Elle était le centre de sa vie. En plein jour, on distinguait sur ses flancs des zébrures de chair rose, de ce rose maladif qui signale la peau des grands brûlés et sur la gueule, deux traces noires lui faisaient un masque de Zorro. Il s’éloignait, vagabondait, allait renifler un chien, arrosait un arbuste, une branche posée à terre, repartait, revenait se jeter dans ses pieds, célébrant des retrouvailles après une longue séparation.
— Arrête, Du Guesclin, tu vas me faire tomber !
Il la regardait avec dévotion, elle lui frotta le museau en remontant de la truffe aux oreilles. Il fit trois pas collé à elle, ses pattes dans ses jambes, ses larges épaules plaquées contre ses cuisses, et repartit fureter, attrapant au vol une feuille qui tombait. Il démarrait avec une rapidité, une brutalité qui l’effrayait puis s’arrêtait net, averti d’une proie à débusquer.
Au loin, elle aperçut Hervé Lefloc-Pignel et monsieur Van den Brock qui marchaient autour du lac. Ainsi, ils sont amis. Ils se promènent ensemble le dimanche. Ils laissent leurs femmes et leurs enfants à la maison pour parler entre hommes. Antoine ne parlait jamais « entre hommes ». Il n’avait pas d’ami. C’était un solitaire. Elle aurait aimé savoir de quoi ils parlaient. Ils portaient tous les deux un pull rouge jeté sur les épaules. On aurait dit deux frères habillés par leur mère. Ils secouaient la tête, préoccupés. Ils n’avaient pas l’air d’accord. Bourse ? Placements ? Antoine n’avait jamais eu de chance en Bourse. Chaque fois qu’il avait jeté son dévolu sur une valeur l’assurant de gains rapides et confortables, la valeur « dévissait ». C’était le terme qu’il employait. Il avait investi toutes ses économies sur Eurotunnel et cette fois-là, il avait juste dit « ça a fortement dévissé ». Et maintenant, il lui piquait ses points Intermarché ! Pauvre Tonio ! Un vagabond qui vit dans le métro avec des sacs en plastique qu’il remplit de victuailles volées. Un jour, il reviendra et sonnera à ma porte. Il demandera le gîte et le couvert… et je le recueillerai. Elle évoquait cette possibilité avec sérénité. Elle s’était habituée à son retour. Elle n’avait plus peur de son fantôme. Elle avait presque hâte qu’il revienne. Hâte d’en finir avec le doute. Il n’y a rien de pire que de ne pas savoir.
Est-ce qu’elle existe vraiment, Dottie Doolitlle ou Iris l’a-t-elle inventée pour justifier sa séparation d’avec Philippe ? Un doute naissait. Parfois Iris racontait n’importe quoi. C’est terrible d’avouer que son mari vous quitte à cause de vous. C’est plus facile de dire qu’il vous quitte pour une autre. Il faudrait que j’aille le voir. Je n’aurais pas besoin de poser de questions, je m’assiérais en face de lui et plongerais mon regard dans ses yeux.
Aller à Londres…
Mon éditeur anglais a demandé à me rencontrer. Je pourrais saisir ce prétexte. C’était une idée. Marcher ou courir lui donnait toujours des idées. Elle regarda l’heure et décida de rentrer.
Iphigénie était sur le point de vider ses poubelles, Joséphine proposa de l’aider.
— On n’a qu’à tout laisser à l’entrée du local, proposa Iphigénie.
— Si vous voulez… Du Guesclin, viens ici ! Tout de suite !
Il avait filé comme un trait d’arbalète dans la cour.
— Mon Dieu ! S’il fait pipi dans la cour et qu’on le voit ! Je suis bonne pour le ramener à la SPA ! gloussa Joséphine en étouffant un rire dans sa main.
Il était collé contre la porte du local à poubelles et reniflait furieusement.
— Mais qu’est-ce qu’il a ? dit Joséphine, étonnée.
Il grattait la porte de sa patte et cherchait à l’ouvrir en la repoussant du museau.
— Il veut nous donner un coup de main…, hasarda Iphigénie.
— C’est bizarre… on dirait qu’il est sur une piste. Vous cachez de la drogue, Iphigénie ?
— Rigolez pas, madame Cortès, mon ex serait tout à fait capable de faire ça ! Il est tombé une fois pour trafic de drogue.
Joséphine empoigna un sac rempli d’assiettes en carton et de gobelets en plastique et se dirigea vers le local. Derrière elle, Iphigénie traînait deux gros sacs-poubelle en les faisant glisser par terre.
— Je trierai le verre et le papier demain, madame Cortès.
Elles ouvrirent la porte du local et Du Guesclin bondit à l’intérieur, la truffe collée au sol, raclant le béton de ses griffes. L’air était irrespirable, chaud, fétide. Joséphine se sentit prise à la gorge par une odeur âcre et écœurante de viande faisandée.
— Mais qu’est-ce qu’il cherche ? demanda-t-elle en se bouchant le nez, ça pue ici ! Je vais finir par croire que la Bassonnière a raison !
Elle porta la main à sa bouche, prise d’une soudaine envie de vomir.
— Du Guesclin…, marmonna-t-elle, submergée de dégoût.
— Il a dû repérer une vieille saucisse !
L’odeur insistait, s’incrustait. Du Guesclin était allé chercher un vieux bout de moquette roulé contre le mur et s’échinait à le rapprocher de la porte. Il l’avait saisi à pleine gueule et tirait, arcbouté sur ses pattes arrière.
— Il veut nous montrer quelque chose, dit Iphigénie.
— Je crois que je vais vomir…
— Si, si. Regardez ! Là… derrière…
Elles s’approchèrent, déplacèrent trois grosses poubelles, jetèrent les yeux à terre et ce qu’elles virent les horrifia : un bras de femme, blafard, sortait de la moquette sale.
— Iphiiiiigénie ! hurla Joséphine.
— Madame Cortès… Ne bougez pas ! C’est peut-être une revenante !
— Mais non, Iphigénie ! C’est un… cadavre !
Elles fixaient le bras qui dépassait et semblait appeler à l’aide.
— On devrait prévenir les flics ! Vous restez là, je vais dans la loge…
— Non ! dit Joséphine en claquant des dents. Je viens avec vous…
Du Guesclin continuait de tirer la moquette à lui et, la gueule barbouillée d’écume et de bave, finit par faire apparaître une face blême marbrée de gris, cachée sous des cheveux collés, presque gluants.
— La Bassonnière ! s’exclama Iphigénie pendant que Joséphine s’appuyait au mur pour ne pas tomber. Elle a été…
Elles se regardèrent, épouvantées, incapables de bouger comme si la morte leur ordonnait de rester à ses côtés.
— Assassinée ? dit Joséphine.
— Ça m’en a tout l’air…
Elles restèrent immobiles, dévisageant la face décomposée et grimaçante du cadavre. Iphigénie se reprit la première et fit son bruit de trompette.
— En tous les cas, elle a toujours l’air aussi peu aimable ! On peut pas dire qu’elle sourie aux anges…