La recette disait : « Facile, raisonnable, temps de préparation et de cuisson : 3 h. » Ce soir, c’était Noël. Joséphine préparait une dinde. Une dinde farcie de vrais marrons, et non une de ces purées congelées insipides qui collent au palais. Le marron est moelleux, parfumé lorsqu’il est frais, fade et pâteux, cryogénisé. Elle préparait aussi des purées de céleri, carottes, navets pour accompagner la dinde. Des entrées, une salade, un plateau de fromages qu’elle était allée choisir chez Barthélemy, rue de Grenelle, et une bûche de Noël avec des nains et des champignons en meringue.
Qu’est-ce que j’ai ? Tout me pèse et m’ennuie. J’aime préparer la dinde de Noël, d’habitude ; chaque ingrédient m’apporte son lot de souvenirs, je remonte jusqu’à mon enfance ; debout sur un tabouret, je regardais officier mon père dans son grand tablier blanc, où était brodé en lettres bleues : JE SUIS LE CHEF ET ON M’OBÉIT. J’ai gardé ce tablier, il me ceint la taille, je passe les doigts sur les lettres en relief et relis mon passé en braille.
Son regard tomba sur la dinde pâle et flasque qui reposait sur le papier gras du boucher. Plumée, les ailes repliées, le ventre gonflé, la chair rougie, piquée de points noirs, elle offrait crûment sa misère de dinde faite aux pattes. À côté était posé un long couteau à lame étincelante.
Madame Berthier avait été poignardée. Quarante-six coups de couteau en plein cœur. On l’avait retrouvée, inerte, cuisses ouvertes, couchée sur le dos. Joséphine avait été convoquée au commissariat. L’officier de police avait rapproché les deux agressions. Mêmes circonstances, même mode opératoire. Elle avait dû expliquer à nouveau comment la chaussure d’Antoine placée sur son cœur l’avait sauvée. Le capitaine Gallois, qui l’avait reçue la première fois, l’écoutait, les lèvres pincées. Joséphine pouvait lire dans ses pensées « elle a été sauvée par une pompe ».
— Vous êtes un miracle vivant, avait dit la femme policier en secouant la tête comme si elle n’arrivait pas à y croire. Madame Berthier a reçu des coups extrêmement violents. La profondeur des entailles est évaluée entre dix et douze centimètres. L’homme est fort ; il sait manier l’arme blanche, ce n’est pas un amateur.
En entendant ces chiffres macabres, Joséphine avait serré ses mains entre ses cuisses pour réprimer le tremblement qui la secouait.
— La semelle de la chaussure devait être drôlement épaisse, énonça le capitaine comme si elle essayait de se convaincre. Il a frappé à l’emplacement du cœur. Comme pour vous.
Elle lui avait demandé d’apporter le colis d’Antoine afin de l’analyser.
— Vous connaissiez madame Berthier ?
— Elle était le professeur principal de ma fille. Nous étions rentrées un soir ensemble de l’école. J’étais allée la voir au sujet de Zoé.
— Vous n’aviez parlé de rien qui vous ait marquée ?
Joséphine sourit. Elle allait rapporter un détail cocasse. Le capitaine croirait qu’elle le faisait exprès ou qu’elle ne la prenait pas au sérieux.
— Si. Nous avions le même chapeau. Un drôle de chapeau à trois étages, un peu extravagant, que je n’osais pas porter et qu’elle m’a encouragée à mettre… J’avais peur de me faire remarquer.
La femme s’était penchée, avait pris une photo.
— Celui-là ?
— Oui. Le soir où je me suis fait agresser, je le portais, avait murmuré Joséphine en regardant la photo du bibi crâneur. Je l’ai perdu dans le parc… Pas eu le courage d’aller le rechercher.
— Rien d’autre qui vous aurait intriguée ?
Joséphine avait hésité, un autre détail cocasse… puis elle avait ajouté :
— Elle n’aimait pas la Petite Musique de nuit de Mozart, elle trouvait que c’était une ritournelle assommante. Il y a peu de gens qui osent dire ça. C’est vrai que c’est assez répétitif comme mélodie.
Le lieutenant de police lui avait jeté un regard mi-agacé, mi-dédaigneux.
— Bien, avait-elle conclu. Restez à notre disposition, nous vous appellerons si nous avons besoin de vous.
Tirer des lignes, dessiner des hypothèses, tracer des frontières entre le possible et l’impossible, le travail de l’enquêteur commençait. Joséphine ne pouvait plus les aider. C’était aux hommes et aux femmes de la brigade criminelle de travailler. Un détail : un chapeau vert à trois étages, dénominateur commun aux deux agressions. L’assassin n’avait laissé aucune trace, aucune empreinte.
Tirer des lignes, établir une limite à ne pas franchir, ne plus penser à madame Berthier, à l’assassin. Peut-être habite-t-il le quartier ? Peut-être voulait-il me poignarder en s’acharnant sur madame Berthier ? Il avait échoué, il a voulu recommencer et s’est trompé de proie. Il a vu le chapeau, il a cru que c’était moi, même taille, même allure… Stop ! cria Joséphine. Stop ! Tu vas gâcher la soirée. Shirley, Gary et Hortense étaient arrivés la veille de Londres et ce soir, Philippe et Alexandre les rejoindraient pour le dîner.
Me créer une bulle. Comme lorsque je fais mes conférences. Le travail m’apaise. Il fixe mon esprit, l’empêche de vagabonder dans des pensées moroses. La cuisine, aussi, la ramenait à ses chères études. On n’a rien inventé, ruminait Joséphine en s’écorchant les doigts sur les marrons. Les fast-foods existaient au Moyen Âge. Tout le monde ne possédait pas sa propre cuisine, les logements en ville étant trop petits. Les célibataires et les veufs mangeaient dehors. Il existait des traiteurs, des professionnels de l’alimentation ou « chair cuitiers », qui installaient des tables dehors et vendaient des saucisses, des petits pâtés ou des tourtes à emporter. L’ancêtre des hot-dogs ou des MacDos. La cuisine représentait un secteur très important de la vie quotidienne. Les marchés étaient bien approvisionnés, huile d’olive de Majorque, écrevisses et carpes de la Marne, pain de Corbeil, beurre de Normandie, lard du Ventoux, tout arrivait aux halles de Paris. Dans les bonnes maisons, il y avait un « maître queux », qui, du haut de sa chaire, agitait sa louche pour indiquer à chacun son travail. Il surveillait les « happe-lopins » ou galopins, les enfants de cuisine qui arrachaient des morceaux de nourriture pour les avaler en cachette. Les cuisiniers s’appelaient « Poire molle », « Goulu », « Rince-pot », « Taillevent ». Les recettes s’écrivaient en mesures religieuses. On faisait cuire « de l’heure des vêpres jusqu’au soir », bouillir les raviolis de viande le temps de deux Pater Noster, les noix pendant trois Ave Maria. Dans les cuisines, les marmitons récitaient des prières, surveillaient la cuisson, goûtaient, priaient à nouveau en reprenant leur chapelet. La haute noblesse utilisait la feuille d’or pour décorer les plats. Le repas donnait lieu à une vraie cérémonie. Les cuisiniers s’efforçaient de préparer des plats en couleur, le civet rosé, la tarte blanche, la sauce cameline pour accompagner le poisson frit. La couleur aiguisait l’appétit, les aliments blancs étant réservés aux malades qu’il convenait de ne pas exciter. Chaque plat changeait de couleur selon la saison : le potage de tripes était brun en automne, jaune en été. Le comble du raffinement étant la sauce italienne « bleu céleste ». Et, pour plaire aux convives, le cuisinier peignait les armoiries sur les plats en gelée, déposait des grains de grenade ou des fleurs de violette. Inventait des « mets déguisés » dignes de figurer dans des films d’épouvante. Il fabriquait des animaux fantastiques ou des scènes humoristiques en assemblant des moitiés d’animaux différents. Le coq heaumé représentait un chevalier à tête de coq enfourchant un cochon de lait. Il y avait aussi les entremets-surprises : on plaçait des oiseaux dans une tourte en pain, on soulevait le couvercle au moment de servir et les oiseaux s’envolaient, effrayant l’assistance ravie. Je devrais essayer un jour, se dit Jo en retrouvant le sourire.
Ses tourments s’éloignaient quand elle repartait au XIIe siècle. Au temps de Hildegarde de Bingen. Difficile de l’éviter, Hildegarde s’intéressait à tout : aux plantes, aux aliments, à la musique, à la médecine, aux humeurs de l’âme qui agissent sur le corps, le rendant faible ou fort, selon qu’on rit ou qu’on rumine ! « Si l’homme qui agit suit le désir de l’âme, ses œuvres sont bonnes, mauvaises s’il agit selon la chair. »
« Chair à saucisse. Mélangez les marrons avec de la chair à saucisse, le foie et le cœur hachés, du thym effeuillé, du sel, du poivre. » Revenir à mon HDR. Je n’ai pas d’idée pour me remettre à un roman. Pas d’idée et pas d’appétit. Je dois avoir confiance : un jour, un début d’histoire s’imposera, me prendra par la main et me fera écrire.
J’ai le temps, se dit-elle en commençant à ôter la peau dure des marrons, attentive à ne pas se couper les doigts. Pourquoi dit-on « dinde aux marrons » alors qu’on la farcit de châtaignes ? Le détail est important. Le détail ancre, incarne, dégage une odeur, une couleur, une atmosphère. En additionnant les détails, on reconstitue une histoire, voire l’Histoire. On a découvert des pans entiers de la vie quotidienne du Moyen Âge en fouillant les humbles maisons des paysans. On en a plus appris qu’en cherchant dans les châteaux. Elle pensa à ces vieux pots en terre au fond desquels on avait trouvé des traces de caramel. Au monastère de Cluny, on avait mis au jour des systèmes d’arrivée d’eau, des latrines, des pièces pour la toilette ressemblant à nos salles de bains.
Monsieur et madame Van den Brock étaient venus lui rendre visite après avoir appris la mort de madame Berthier. Ils avaient sonné à sa porte, plus solennels que des candélabres. Elle, fantaisiste, ronde, primesautière, lui, sérieux et maigre. Elle avait les yeux qui roulaient dans tous les sens et tentait obstinément de les ramener à un point fixe ; il fronçait les sourcils et agitait de longs doigts de moine apothicaire comme de gigantesques paires de ciseaux. Leur couple ressemblait à l’union de Dracula et de Blanche-Neige. C’était un couple désincarné. Elle s’était demandé comment ils avaient réussi à faire des enfants. Un moment d’inattention et il s’était posé sur elle en repliant ses longs doigts coupants pour ne pas l’égratigner. Deux libellules maladroites s’accouplant dans l’azur. Il faut protéger nos enfants, affirmait-elle, s’il s’en prend aux femmes, il peut s’attaquer aux plus petits. Oui, mais que faire ? Que faire ? Elle agitait sa tête ronde et un chignon maigre piqué de deux grandes aiguilles fines. Ils avaient proposé une ronde effectuée par les pères de famille dès que la nuit tomberait. Joséphine avait souri, elle n’avait pas cet article sous la main, et, comme ils semblaient ne pas comprendre, elle avait ajouté : je veux dire le père de famille, je n’ai pas de mari. Ils avaient marqué un petit temps d’arrêt pour gober son trait d’esprit, et avaient poursuivi, on ne peut rien attendre de la police, ce ne sera pas une priorité pour eux, les banlieues brûlent alors les beaux quartiers… Une légère acrimonie avait coloré la fin de la phrase, brisant le ton jusque-là responsable et grave.
Joséphine s’était excusée de ne pas pouvoir participer à l’effort de guerre, mais avait ajouté qu’elle refusait de se laisser gouverner par la peur. Dorénavant, elle serait sur ses gardes, irait chercher Zoé à la sortie des cours, le soir, mais ne céderait pas à la panique. Elle avait émis l’idée d’organiser un tour pour ramener les enfants de l’école – ils étaient tous, les Van den Brock, Lefloc-Pignel et Zoé, dans le même collège. Ils avaient décidé d’en reparler après les fêtes.
— Je vais dire à Hervé Lefloc-Pignel de passer vous voir, il est très inquiet, assura monsieur Van den Brock d’une voix mâle. Sa femme n’ose plus sortir. Elle n’ouvre même plus la porte à la concierge.
— Dites, vous ne trouvez pas ça bizarre cette concierge qui change de couleur de cheveux toutes les trois semaines ? Elle n’aurait pas un petit copain qui… ? s’était inquiétée madame Van den Brock.
— Qui sortirait de prison et cacherait un grand couteau derrière son dos ? avait demandé Joséphine. Non, je ne crois pas qu’Iphigénie soit mêlée à ça !
— J’ai entendu dire que son compagnon avait eu affaire à la justice…
Ils étaient repartis en promettant de lui envoyer Hervé Lefloc-Pignel dès qu’ils le verraient.
Je vais finir par réconforter tout l’immeuble, avait soupiré Jo en refermant la porte, ce soir-là. C’est ironique, j’ai été agressée et c’est moi qui les rassure ! J’ai bien fait de n’en parler à personne, je serais devenue une curiosité, on viendrait me lancer des cacahuètes sur le paillasson.
Au premier étage de son immeuble vivaient un fils et sa mère, les Pinarelli. Il devait avoir cinquante ans, elle quatre-vingts. Il était grand, mince, les cheveux teints en noir. Il ressemblait, en plus âgé, à Anthony Perkins dans Psychose. Il avait un drôle de sourire quand il vous croisait, un sourire qui retroussait un coin de sa bouche comme s’il se méfiait de vous et vous demandait de vous écarter. Il ne travaillait pas, devait servir de dame de compagnie à sa mère. Ils sortaient chaque matin faire leurs courses. Ils avançaient à petits pas et se tenaient la main. Lui tirait le Caddie tel un lévrier tenu en laisse, elle serrait dans ses doigts la liste des commissions. La vieille était pète-sec. Elle ne mâchait pas ses mots et lançait des remarques acerbes comme ces vieilles personnes qui se croient dispensées de toute civilité à cause de leur grand âge. Joséphine leur tenait la porte grande ouverte. Ils ne la remerciaient jamais, passaient sans la saluer, s’engageaient telles deux altesses royales à qui on ouvre une haie, sabre au clair.
Elle ne connaissait pas les autres habitants, ceux de l’immeuble B au fond de la cour. Ils étaient plus nombreux que ceux de l’immeuble A qui ne comptait qu’un appartement par étage. L’immeuble B en comportait trois. Iphigénie lui avait rapporté que les occupants de l’immeuble A étant plus riches, ceux du B les détestaient et que les réunions de copropriétaires donnaient souvent lieu à des règlements de comptes violents. Ils ergotaient, se traitaient de tous les noms. Les A l’emportaient toujours au grand dam des B, qui se voyaient infliger de nouvelles charges, de nouveaux travaux et rechignaient à payer.
Son regard accrocha la grande pendule Ikea : six heures et demie ! Hortense, Gary et Shirley allaient rentrer. Ils étaient sortis faire les derniers achats. Zoé était enfermée dans sa chambre. Elle préparait ses cadeaux. Depuis l’arrivée des Anglais, la maison résonnait de bruits et de rires. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner. Ils avaient débarqué la veille. Joséphine leur avait montré l’appartement, fière de cet espace qu’elle mettait à leur disposition. Hortense avait ouvert la porte de sa chambre et s’était jetée sur son lit, les bras en croix, home sweet home ! Joséphine n’avait pu s’empêcher d’être émue par son exclamation. Shirley avait réclamé un whisky pendant que Gary, assis sur le canapé, ses écouteurs sur les oreilles, demandait « on mange quoi, ce soir, Jo ? qu’as-tu fait de succulent ? ». Des portes claquaient, des voix fusaient, des musiques sortaient de chaque chambre. Joséphine comprit que ce qu’elle n’aimait pas dans cet appartement, c’était qu’il était trop grand pour Zoé et elle. Encombré de rires, de cris, de valises ouvertes, il devenait chaleureux.
La grande casserole d’eau salée attendait sur le feu qu’elle y jette les marrons déshabillés. Vaquer dans sa cuisine lui donnait toujours des idées. Comme courir autour du lac. Les mains s’agitent, les jambes s’agitent, la tête, libérée des soucis dont on l’emplit, délivre mille idées.
Chaque matin, elle enfilait un jogging, chaussait ses baskets et partait courir autour du lac du bois de Boulogne. Avant d’atteindre le lac, elle trottinait en observant les boulistes, les cyclistes, les autres joggers, évitant les crottes de chien, sautant dans les flaques d’eau. Elle aimait par-dessus tout s’élancer dans les ornières remplies d’eau de pluie. Elle le faisait quand elle était seule, que personne ne pouvait lui jeter un regard réprobateur. Elle aimait le bruit que faisaient ses chaussures en frappant l’eau, les gerbes qui giclaient. Dès qu’elle atteignait ce qu’elle appelait pompeusement « son circuit », elle accélérait. Elle bouclait un tour de lac en vingt-cinq minutes. Puis s’arrêtait, essoufflée, allait faire des élongations pour ne pas avoir de courbatures le lendemain. Elle partait, chaque matin, à dix heures de chez elle et, chaque matin, à dix heures vingt, elle croisait un homme qui, lui aussi, tournait autour du lac. En marchant. Les mains dans les poches, le nez dans un caban bleu marine, un bonnet de laine enfoncé jusqu’aux sourcils, des lunettes noires, une écharpe qui l’emmaillotait. Il semblait entouré de bandes Velpeau. Elle l’avait baptisé « l’homme invisible ». Il marchait avec application, d’un pas mécanique. Comme s’il suivait les prescriptions d’une ordonnance : un à deux tours de lac par jour, le matin de préférence, le dos droit, en respirant profondément. Il leur arrivait de se croiser deux fois, s’il avait accéléré le pas ou si elle ajoutait un tour de lac à celui déjà effectué. Cela doit bien faire quinze jours que je cours, quinze jours que je le vois et il m’ignore. Même pas un signe de tête qui signifierait qu’il a repéré ma présence. Il est pâle, maigre. Il doit sortir d’une cure de désintoxication. Ou d’un chagrin d’amour. Il a eu un accident de voiture, il est brûlé au troisième degré. C’est un dangereux repris de justice qui s’est évadé. Elle se racontait mille histoires. Pourquoi un homme, seul et obstiné, marche-t-il au bord d’un lac tous les jours entre dix heures et onze heures ? Il y avait dans sa démarche une détermination presque féroce, comme si, en bandant ses muscles, il s’accrochait à la vie ou réglait un compte.
Une goutte d’eau gicla de la casserole. Elle poussa un cri et baissa le feu. Versa la première portion de marrons et continua à éplucher les autres.
« Laissez bouillir trente minutes et retirez la deuxième peau au fur et à mesure que vous les sortez de l’eau. »
Papa faisait une croix sur les châtaignes pour qu’elles s’épluchent facilement. C’est toujours lui qui cuisinait la dinde de Noël. Peu de temps avant de mourir, il avait recopié sa recette sur une feuille de papier blanc. Il avait signé en bas de la feuille : « L’homme qui aime sa fille et la cuisine. » Il avait écrit sa fille. Et non ses filles. C’est la première fois que ce détail lui sautait aux yeux. Et pourtant chaque année, le jour de Noël, elle sortait la feuille manuscrite. J’étais sa fille de cœur. Iris devait l’intimider. C’est moi qu’il prenait sur ses genoux pour écouter ses disques, Léo Ferré, Jacques Brel, Georges Brassens. Iris nous regardait en passant dans le couloir et haussait les épaules.
Est-ce que Philippe sait faire la cuisine ? Elle chercha des yeux un Kleenex et se gratta le bout du nez avec la pointe de l’éplucheur. Philippe. Son cœur s’emportait chaque fois qu’elle pensait à lui. Forget me not. Ses derniers mots, sur le quai d’une gare au mois de juin. Depuis, ils ne s’étaient pas revus. Quand elle avait appris qu’il serait seul avec Alexandre, le soir de Noël, elle les avait invités.
Tirer des lignes, tracer des frontières entre le possible et l’impossible, créer une distance qu’elle s’interdirait de franchir. Ce sera plus simple si j’établis des règles. J’aime les règles, je suis une femme qui s’incline devant les lois. Comme on s’arrête à un feu rouge. Il faut se fixer des limites dans la vie. Des distances entre nous et les autres. Pour survivre. Pour apprendre à se connaître. À connaître le sentiment trouble qui m’attire vers lui et le maîtriser. Quand il n’est pas là, je ne pense pas à lui. C’est quand il s’approche que tout se trouble, tout s’enflamme.
« Allumez le bas du four. Le préchauffez thermostat à 7 pendant vingt minutes. » Nos rapports ont évolué sans que je m’en rende compte. D’invisible, je suis devenue aimable, différente, spéciale, précieuse, convoitée, interdite. Quant à moi, cet homme qui me glaçait s’est révélé abordable, familier, attentif, attirant, dangereux. L’admirable graduation des sentiments nous a conduits, sans qu’on s’en aperçoive, au bord d’un précipice. Le camélia blanc, sur le balcon, est la dernière borne franchie. Quand je l’arrose, je pense à lui. Lui souffle un baiser. Il ne le sait pas, je ne le lui dirai jamais.
Il me trouverait gourde.
Je dois être gourde, c’est sûr. Vittorio le répète sans arrêt à Luca. Tu vois ta gourde aujourd’hui ? Elle fait quoi la gourdasse pour Noël ? Elle va baiser les pieds du pape au Vatican ? Elle bénit le pain avant de le manger ? Elle s’asperge d’eau bénite avant de baiser ? Luca ne devrait pas me répéter ces propos. Cela me blesse. Il dit que Vittorio est de plus en plus incohérent, que le temps qui passe accentue son angoisse. Il parle d’un lifting, mais n’a pas assez d’argent. Tape ta gourde, il dit, elle est pleine aux as avec son roman de gare. Une gourde, ça a le cœur sur la main. Et t’appelles ça un écrivain ? Luca soupirait, si je vous vois moins, ce n’est pas ma faute, il a besoin de moi.
Dans trois casseroles en cuivre cuisaient les carottes, les navets, le céleri qu’elle allait réduire en purée. Bientôt les châtaignes seraient cuites et épluchées. Elle avait prévu du foie gras en entrée. Et des tranches de saumon sauvage. Zoé raffolait du saumon sauvage. Elle avait le goût très développé et pouvait dire, rien qu’en étudiant la pâleur ou la brillance de la chair, si le poisson était succulent, bon ou mauvais. Devant l’étalage du poissonnier, elle plissait le nez. C’était le signal qui avertissait « pas bon, celui-là, maman. Du saumon d’élevage gueule contre cul à bouffer les crottes des autres ». Zoé aimait les goûts, les odeurs, elle butait sur une couleur à préciser, un son à imiter, elle fermait les yeux et créait des palais de saveurs en faisant claquer sa langue. Elle aimait quand venait l’hiver avec son cortège de froids qu’elle déclinait. Froid coupant, froid mouillé, froid gris et bas qui annonce la neige, froid feutré qui vous pousse près de la cheminée. « J’aime le froid, maman, il me fait chaud au cœur. » Elle avait dû confectionner ses cadeaux avec des cartons, des bouts de laine, de tissu, des agrafes, de la colle, des trombones, des paillettes. Elle fabriquait des magnifiques poupées, des tableaux, des mobiles. Elle n’aimait pas acheter, contrairement à Hortense. C’est une adolescente d’autrefois, ma fille. Elle n’aime pas les changements, elle aime que se répète chaque année le même menu de fête, qu’on décore le sapin avec les mêmes boules, les mêmes guirlandes, qu’on écoute les mêmes chants de Noël. C’est pour elle que je respecte l’étiquette. L’enfant n’aime pas qu’on bouscule ses habitudes. Par sentimentalité, par désir d’être rassuré. Dans la bûche de Noël qu’elle goûte de la langue avant d’y planter les dents, Zoé recherche le goût de toutes les autres bûches, et peut-être aussi la saveur de celles qu’elle dégustait avec son père. Où passera-t-il cette soirée de Noël, l’homme entrevu dans le métro ? Est-il possible qu’il s’agisse d’Antoine ? Il aurait une balafre, l’œil à moitié fermé. S’il est vivant et qu’il nous recherche, il doit tourner autour de l’immeuble de Courbevoie. La concierge a changé. La nouvelle ne nous connaît pas. Mon nom ne figure pas dans l’annuaire.
Zoé avait demandé qu’on laisse une place libre à table le soir de Noël.
— Tu verras, maman, ce sera une surprise, une surprise de Noël.
— Elle va nous ramener un SDF ! avait pronostiqué Hortense. Si elle fait ça, je dégage, moi !
Les yeux de Shirley riaient en silence.
— Si Zoé ne le fait pas, c’est ta mère qui le fera ! avait-elle répliqué.
— Ça me rend malade de festoyer quand dehors il y a tant de…
— Arrête, maman, arrête ! avait crié Hortense. J’avais oublié que j’allais retrouver Mère Teresa ! Pourquoi pas un orphelinat de petits Noirs craquants pendant que tu y es ?
« Ajoutez le fromage blanc et les pruneaux à la farce. Mélangez. Farcissez l’intérieur de la dinde. » C’est ce que je préférais, petite. Je bourrais la dinde de farce épaisse, odorante. Le ventre de la dinde enflait, je demandais à papa, tu crois qu’elle va éclater ? Iris et maman faisaient une grimace, papa riait aux éclats. Iris ne sera pas là, ce soir. Ni Henriette. Je n’aurai pas le goût des Noëls passés, le brin de houx accroché à la porte, le collier de perles à trois rangs d’Henriette sur sa robe noire, le ruban de velours violet qui retenait les cheveux d’Iris et provoquait la même exclamation de la part d’Henriette : « Je ne devrais pas le dire devant cette petite mais je n’ai jamais vu des yeux de ce bleu-là ! Et ses dents ! Et sa peau ! » Elle s’esclaffait comme si elle découvrait une rivière de saphirs dans du papier de soie. Moi ? Moi, je me sentais laide, avec la certitude que personne, jamais, ne me regarderait. Cette blessure-là ne s’est jamais refermée.
« Recousez l’ouverture avec du gros fil. Tartinez la volaille de beurre ou de margarine. Salez, poivrez. Mettez la volaille sur la plaque du four bien chaud. Au bout de quarante-cinq minutes environ, modérez la chaleur du four. Laissez cuire une heure. Arrosez très souvent au cours de la cuisson. »
Après la mort de Lucien Plissonnier, il y avait eu les Noëls tristes où la place du chef de famille restait vide et puis Marcel était arrivé avec ses vestes écossaises et ses cravates en Lurex. Les cadeaux s’entassaient dans leurs assiettes. Iris les recevait avec condescendance comme si elle daignait lui pardonner d’être assis à la place de son père, Joséphine hésitait à lui sauter au cou devant les mines réprobatrices de sa mère et de sa sœur. Ce soir, Marcel Grobz doit fêter son premier Noël avec Josiane et son fils. Elle irait le voir bientôt. Elle aurait l’impression de trahir sa mère, de passer dans le camp ennemi, ça lui était égal.
On sonna à la porte. Un coup bref et précis. Joséphine regarda sa montre, sept heures. Ils avaient dû oublier leur clé.
C’était monsieur Lefloc-Pignel. Il venait s’excuser du bruit qu’il risquait de faire dans la soirée : sa femme et lui recevaient de la famille. Il portait un smoking, un nœud papillon, une chemise blanche à petits plis, une large ceinture noire en satin. Ses cheveux étaient lissés et partagés tels les massifs d’un jardin à la française.
— Ne vous excusez pas ! sourit Joséphine filant la métaphore dans sa tête et concluant qu’elle préférait le charme flou des parterres anglais, nous aussi, nous risquons de faire du bruit…
Elle se dit qu’elle devrait peut-être lui offrir une coupe de champagne. Elle hésita, puis, comme il ne faisait pas mine de partir, elle l’invita à entrer.
— Je ne voudrais pas abuser de votre temps…, s’excusa-t-il en s’engageant franchement dans l’entrée.
Elle s’essuya avec son torchon et lui tendit une main un peu grasse.
— Ça vous ennuierait de me suivre à la cuisine ? Je dois surveiller la cuisson de la dinde.
Il lui emboîta le pas et ajouta d’un ton guilleret :
— Ainsi je pénètre dans votre sanctuaire ! C’est un grand honneur…
Il sembla sur le point d’ajouter quelque chose, mais se tut. Elle sortit une bouteille de champagne du Frigidaire et la lui tendit pour qu’il l’ouvrît. Ils se souhaitèrent un joyeux Noël et une très bonne année à venir. Il est quand même très séduisant malgré ses tifs en massifs, pensa-t-elle. À quoi ressemble sa femme ? Je ne la vois jamais.
— Je voulais vous demander, commença-t-il d’une voix sourde, votre fille… euh… Comment a-t-elle réagi à ce qui est arrivé à madame Berthier ?
— Ça a été un choc. On en a beaucoup parlé.
— Parce que Gaétan, lui, n’en parle pas.
Il avait l’air préoccupé.
— Et vos autres enfants ? s’enquit Joséphine.
— Charles-Henri, l’aîné, ne la connaissait pas, il est au lycée, Domitille ne l’avait pas comme professeur… C’est Gaétan qui me soucie. Et comme il est dans la classe de votre fille… Ils auraient pu se parler.
— Elle ne m’a rien dit.
— J’ai entendu dire que vous aviez été convoquée par les policiers.
— Oui. J’ai été agressée, il n’y a pas longtemps.
— De la même manière ?
— Oh, non ! Ce n’était rien du tout comparé à la pauvre madame Berthier…
— Ce n’est pas ce que m’a dit le commissaire. J’ai demandé à le rencontrer et il m’a reçu.
— Vous savez, on exagère beaucoup dans les commissariats.
— Je ne crois pas.
Il avait prononcé ces mots d’un ton sévère comme s’il voulait dire : « Je crois que vous mentez. »
— De toute façon, ce n’est pas important, je ne suis pas morte ! Je suis là, en train de boire du champagne avec vous !
— Je ne voudrais pas qu’il s’en prenne à nos enfants, poursuivit monsieur Lefloc-Pignel. Il faudrait demander une protection devant l’immeuble, un policier en faction.
— Nuit et jour ?
— Je ne sais pas. C’est pour cela que je suis venu vous parler.
— Pourquoi le ferait-on rien que pour notre immeuble ?
— Parce que vous avez été agressée. Pourquoi le nier ?
— Je ne suis pas sûre que ce soit par le même homme. Je me méfie des amalgames, de la précipitation…
— Enfin, madame Cortès…
— Vous pouvez m’appeler Joséphine.
— Je… non… je préfère madame Cortès.
— Comme vous voulez…
Ils furent interrompus par l’arrivée de Shirley, suivie de Gary et Hortense, les bras chargés de paquets, le nez et les pommettes rougis par le froid. Ils tapaient dans leurs gants, soufflaient sur leurs mains, réclamèrent en chahutant une coupe de champagne. Joséphine fit les présentations. Hervé Lefloc-Pignel s’inclina devant Shirley et Hortense. « Ravi de faire votre connaissance, dit-il à Hortense. Votre mère m’a souvent parlé de vous. » Première nouvelle, pensa Joséphine, on n’a jamais évoqué Hortense. Hortense lui dédia son plus beau sourire. Joséphine sut alors qu’Hervé Lefloc-Pignel avait saisi la vraie nature de sa fille : Hortense était flattée et le parerait de toutes les qualités.
— Vous étudiez la mode, paraît-il ?
Comment le sait-il ? se demanda Joséphine.
— Oui. À Londres.
— Si jamais je peux vous aider, dites-le-moi, je connais beaucoup de gens dans ce milieu. À Paris, à Londres, à New York.
— Merci beaucoup. Je n’oublierai pas. Comptez sur moi ! Justement, il faudrait que je trouve un stage bientôt. Vous avez un numéro où je peux vous joindre ?
Joséphine, médusée, assistait au ballet d’araignée d’Hortense qui tissait sa toile autour de Lefloc-Pignel, babillait, acquiesçait, notait le numéro de portable et remerciait déjà de l’aide qu’il lui apporterait. Ils parlèrent encore de la vie à Londres, de l’enseignement, de l’avantage d’être bilingue. Hortense expliqua comment elle travaillait, alla chercher le grand cahier où elle agrafait les échantillons de tissu qui lui plaisaient, montra les croquis qu’elle dessinait à partir de couleurs, de matières, de silhouettes croisées dans la rue. « Tout ce qu’on dessine, on doit savoir le faire, c’est le principe numéro un de l’école. » Hervé Lefloc-Pignel posait des questions auxquelles Hortense répondait en prenant son temps. Shirley et Joséphine avaient été reléguées au rang de figurantes. À peine était-il parti qu’Hortense s’écria : « Voilà un homme pour toi, maman ! »
— Il est marié et père de trois enfants !
— Et alors ? Tu peux t’envoyer en l’air sans que sa femme le sache, non ? Ni en parler à ton directeur de conscience ?
— Hortense ! gronda Joséphine.
— Délicieux, ce champagne ! Quel millésime ? demanda Shirley, tentant de faire diversion.
— Je ne sais pas ! Ce doit être écrit sur l’étiquette.
Joséphine avait répondu, distraitement. Les répliques d’Hortense au sujet de son voisin ne lui plaisaient pas. Je ne dois pas laisser passer, il faut qu’elle comprenne que l’engagement en amour est important, qu’on ne se laisse pas aller avec le premier bellâtre qui passe.
— Et toi, chérie, demanda-t-elle, tu es… amoureuse, en ce moment ?
Hortense but une gorgée de champagne et soupira :
— Ça y est ! Back home ! retour aux grands mots ! Tu veux savoir si j’ai rencontré un homme beau, riche, intelligent dont je suis follement éprise ?
Joséphine hocha la tête, pleine d’espoir.
— Non, lâcha Hortense en ménageant un petit temps de suspense avant sa réponse. En revanche…
Elle tendit son verre pour que sa mère le remplisse et elle ajouta :
— En revanche… J’ai rencontré un mec. Beau… Mais beau !
— Ah ! dit Joséphine d’une petite voix.
Shirley suivait l’échange entre la mère et la fille et priait tout bas : « Ne rêve pas, ma Jo, tu vas droit dans le mur avec ta fille ! » Gary souriait et attendait la chute qu’il savait inéluctablement terrible pour la mère sentimentale qu’était Joséphine.
— Ça a duré combien de temps ?
— Deux semaines. Tous les deux, enroulés dans une passion gluante…
— Et après ? espéra Joséphine.
— Après, plus de zazazou ! Plus rien ! Zappé total. Un jour, imagine-toi, il a relevé le bas de son pantalon et j’ai aperçu une socquette blanche. Une socquette blanche sur une cheville poilue… deux doigts dans la bouche !
— Mon Dieu ! Quelle idée tu as de l’amour ! soupira Joséphine.
— Mais ce n’est pas de l’amour, maman !
— Aujourd’hui, expliqua Shirley, ils baisent d’abord et puis, ils tombent amoureux.
Hortense bâilla.
— Les hommes amoureux sont si ennuyeux !
— Je ne vivrai pas de passion gluante avec Hervé Lefloc-Pignel, marmonna Joséphine qui avait l’impression qu’on se moquait d’elle.
— J’en mettrais pas ma main au feu, claironna Hortense. C’est tout à fait ton genre et il te regardait avec beaucoup d’attention. Ses yeux brillaient. Il avait une manière de te palper sans te toucher, c’était… envoûtant !
Shirley sentit la gêne de Joséphine. Elle décida d’arrêter de plaisanter sur un sujet que son amie, à l’évidence, prenait au sérieux. Que se passe-t-il pour qu’elle perde ainsi tout sens de l’humour ? Peut-être éprouve-t-elle un réel attrait pour cet homme, qui, my God, is really good looking.
— Je ne sais pas comment maman se débrouille, mais elle est toujours entourée d’hommes séduisants, conclut Hortense, cherchant l’apaisement en décernant un compliment.
— Merci, chérie, dit Joséphine, se forçant à sourire devant cet armistice improvisé. Et toi, Gary ? Tu es un sentimental ou un consommateur comme Hortense ?
— Je vais te décevoir, Jo, mais moi, en ce moment, je chasse la grosse cochonne. J’approfondis ma science de gros cochon, donc…
— J’ai compris. Je dois être la seule grosse nunuche, ce n’est pas nouveau.
— Mais non ! T’es pas la seule ! grogna Hortense. Y a le beau Luca, non ? Au fait, pourquoi il n’est pas là, ce soir ? Tu l’as pas invité ?
— Il passe Noël avec son frère.
— Fallait inviter le frère ! J’ai vu sa photo sur Internet. Agence Saphir, passage Vivienne. Il est vachement beau, Vittorio Giambelli ! Brun, vénéneux, mystérieux. J’en ferais qu’une bouchée !
Un nouveau coup de sonnette interrompit leur échange. Philippe, un carton de bouteilles de champagne dans les bras, entra en compagnie d’Alexandre, sombre, muet, le regard chaviré.
— Champagne pour tout le monde ! s’écria Philippe.
Hortense sauta de joie. Du Roederer rosé, mon champagne adoré ! Philippe fit un signe à Joséphine et l’attira dans l’entrée sous prétexte de ranger son manteau et celui d’Alexandre.
— Faut enchaîner avec les cadeaux très vite ! On sort de la clinique et ça a été sinistre !
— La table est mise. La dinde presque cuite, on peut passer à table dans vingt minutes. Et après, on ouvre les cadeaux.
— Non ! Les cadeaux d’abord. Ça lui changera les idées. On dînera après.
— D’accord, dit-elle, surprise par son ton autoritaire.
— Zoé n’est pas là ?
— Elle est dans sa chambre, je vais la chercher…
— Ça va, toi ?
Il l’avait attrapée par le bras, l’avait attirée contre lui.
Elle sentit la chaleur de son corps sous la laine humide de la veste, le bout de ses oreilles s’empourpra. Elle répondit précipitamment oui, oui, ça t’ennuierait de t’occuper du feu dans la cheminée pendant que j’enfile une robe, me donne un coup de brosse. Elle parlait à toute vitesse pour oublier son trouble. Il posa un doigt sur ses lèvres, la contempla un moment qui lui parut infini et la relâcha avec regret.
Le feu crépitait dans la cheminée. Les cadeaux de Noël brillaient, entassés sur le parquet en point de Hongrie. Deux clans se formaient : celui des anciens qui n’attendaient que la joie de distribuer, l’espérance secrète d’avoir fait mouche, et la jeune génération qui guettait la réalisation des rêves échafaudés dans le secret des vœux nocturnes. À la légère anxiété des uns répondait l’attente crispée des autres qui se demandaient s’il allait falloir déguiser leur déception ou s’ils pourraient laisser éclater leur joie sans avoir à se forcer.
Joséphine n’aimait pas ce rituel des cadeaux. Elle ressentait, chaque fois, un désespoir inexplicable, comme s’il lui était démontré l’impossibilité d’aimer juste et bien, et l’assurance d’être toujours insatisfaite dans l’expression de son amour. Elle aurait voulu accoucher d’une montagne et se retrouvait presque toujours devant une souris. Je suis sûre que Gary comprend ce que je ressens, se dit Joséphine en croisant son regard attentif qui disait en souriant : « Come on, Jo, souris, c’est Noël, tu es en train de nous plomber la soirée avec tes mines de crucifiée. » « À ce point ? » demanda Joséphine qui marqua son étonnement en haussant les sourcils. Gary hocha la tête, affirmatif. « Okay, je fais un effort », répondit-elle d’un signe de tête.
Elle se tourna vers Shirley qui expliquait à Philippe en quoi consistait son action contre l’obésité dans les écoles anglaises.
— Huit mille sept cents morts par jour dans le monde à cause de ces marchands de sucre ! Et quatre cent mille enfants obèses de plus chaque année rien qu’en Europe ! Après avoir fait mourir des esclaves pour cultiver la canne à sucre, ils s’en prennent à nos enfants en les saupoudrant !
Philippe l’arrêta de la main.
— Tu n’exagères pas un peu ?
— Ils en mettent partout ! Ils placent des distributeurs de sodas et de barres chocolatées dans les écoles, ils leur pourrissent les dents, les goinfrent de gras ! Tout ça pour une histoire de gros sous, bien sûr. Tu ne trouves pas ça scandaleux ? Tu devrais t’investir dans cette cause. Après tout, tu as un fils que le problème concerne.
— Tu crois vraiment ? demanda Philippe, en posant les yeux sur Alexandre.
Mon fils risque plutôt de se faire dévorer par l’angoisse que par le sucre, pensa-t-il.
C’était le premier Noël d’Alexandre sans sa mère.
C’était son premier Noël d’homme marié sans Iris.
Leur premier Noël de célibataires.
Deux hommes privés de l’image de la femme qui avait longtemps régné sur eux. Ils avaient quitté la clinique en silence. Avaient remonté la petite allée en gravier, les mains dans les poches, chacun regardant la marque de ses pieds sur le givre blanc. Deux orphelins dans les rangs d’un pensionnat. Il s’en serait fallu d’un rien pour que leurs mains s’accrochent l’une à l’autre, mais ils avaient tenu bon. Droits et dignes sous leur manteau de chagrin.
— Six morts minute, Philippe ! C’est tout l’effet que ça te fait ? Le regard de Shirley tomba sur la silhouette dégingandée d’Alexandre. Tu as raison : il a de la marge ! Bon, je me calme ! On n’avait pas dit qu’on allait ouvrir les cadeaux ?
Alexandre paraissait ignorer l’étincelant amoncellement de paquets à ses pieds. Son regard restait perdu dans le vide, dans une autre pièce, lugubre et vide, où se tenait une mère muette, décharnée, les bras serrés sur la poitrine, bras qu’elle n’avait pas dénoués au moment de lui dire au revoir. « Amusez-vous bien », avait-elle sifflé entre ses lèvres pincées. « Vous penserez à moi si on vous en laisse le temps et l’occasion. » Alexandre était reparti en gardant pour lui le baiser qu’elle n’avait pas réclamé. Il cherchait à comprendre, en regardant danser le feu, la raison de la froideur de sa mère. Peut-être ne m’a-t-elle jamais aimé ? Peut-être n’est-on pas obligé d’aimer son enfant ? Cette pensée creusa un abîme en lui qui lui donna le vertige.
— Joséphine, cria Shirley, qu’est-ce qu’on attend pour ouvrir les cadeaux ?
Joséphine frappa dans ses mains et déclara qu’exceptionnellement, on allait offrir les cadeaux avant minuit. Zoé et Alexandre joueraient les Pères Noël à tour de rôle en plongeant une main innocente dans le grand tas enrubanné. Un chant de Noël s’éleva, déposant un voile sacré sur la tristesse fardée de la soirée. « Ô douce nuit, ô sainte nuit, dans les cieux l’astre luit… » Zoé ferma les yeux et tendit la main au hasard.
— Pour Hortense, de la part de maman, énonça-t-elle en retirant une longue enveloppe. Elle lut le petit mot écrit dessus : « Joyeux Noël, ma petite fille chérie que j’aime. »
Hortense se précipita sur l’enveloppe qu’elle ouvrit avec appréhension. Une carte de vœux ? Une petite lettre moralisatrice qui expliquait que la vie à Londres, les études coûtaient cher, que c’était déjà un bel effort de la part d’une mère et que le cadeau de Noël ne pouvait être que symbolique ? Le visage crispé d’Hortense se détendit comme regonflé par une bouffée de plaisir : « Bon pour une journée de shopping toutes les deux, mon amour chéri. » Elle se jeta au cou de sa mère.
— Oh ! Merci, maman ! Comment as-tu deviné ?
Je te connais si bien, eut envie de dire Joséphine. Je sais que la seule chose qui peut nous réunir sans heurts ni malice est une course éperdue dans une avalanche de dépenses. Elle ne dit rien et reçut, émue, le baiser de sa fille.
— On ira où je voudrai ? Toute une journée ? demanda Hortense, étonnée.
Joséphine hocha la tête. Elle avait vu juste, même si cette prescience la rendait un peu triste. Comment transmettre autrement son amour à sa fille ? Qui l’avait faite si avide, si blasée pour que seul l’espoir d’une journée à dépenser de l’argent puisse lui arracher un élan de tendresse ? L’existence que je lui ai imposée ou l’âpre temps que l’on vit ? Il ne faut pas tout rejeter sur l’époque et les autres. Moi aussi, je suis responsable. Ma culpabilité date de ma première négligence, de ma première impuissance à la consoler, à la comprendre, impuissance que j’ai escamotée par une promesse de cadeau, de shopping à deux, moi émerveillée devant l’aplomb élégant d’une robe sur sa taille élancée, l’ajustement exquis d’un petit haut, les épousailles d’un jean sur ses longues jambes, elle, heureuse de recevoir ce que je déposais à ses pieds. Mon éblouissement devant sa beauté que je veux parer afin de maquiller les blessures de la vie. C’est plus facile de faire naître ce mirage-là que de donner le conseil, la présence, l’assistance de l’âme que je ne sais pas offrir, empêtrée dans mes maladresses. Nous payons toutes les deux ma négligence, ma chérie, ma beauté, mon amour que j’aime à la folie.
Elle la retint un instant dans ses bras et lui répéta à l’oreille ces derniers mots :
— Ma chérie, ma beauté, mon amour que j’aime à la folie.
— Moi aussi, je t’aime, maman, balbutia Hortense dans un souffle.
Joséphine ne fut pas sûre qu’elle mentît. Elle éprouva un vrai mouvement de joie qui la redressa, lui redonna désir et appétit. La vie devenait belle si Hortense l’aimait et elle aurait encore écrit vingt mille chèques pour recevoir au creux de l’oreille une déclaration d’amour de sa fille.
La distribution des cadeaux continuait, scandée par les annonces de Zoé et d’Alexandre. Les papiers volaient dans le salon avant de mourir dans le feu, les ficelles bouclaient sur le sol, les étiquettes déchirées allaient se coller au hasard de la feuille qui traînait. Gary jetait des bûches dans la cheminée, Hortense déchirait les nœuds des paquets de ses dents, Zoé ouvrait en tremblant les pochettes-surprises. Shirley reçut une belle paire de bottes et les œuvres complètes d’Oscar Wilde en anglais, Philippe, une longue écharpe en cachemire bleu ciel et une boîte de cigares, Joséphine la collection entière des disques de Glenn Gould et un iPod, « oh, mais je ne sais pas faire marcher ces machins-là – Je te montrerai ! » promit Philippe en passant son bras autour de ses épaules. Zoé n’avait plus assez de place dans les bras pour tout emporter dans sa chambre, Alexandre souriait, émerveillé, devant ses cadeaux et retrouvant son sens pointilleux de l’observation demanda à la cantonade « pourquoi les piverts n’ont-ils jamais de maux de tête » ?
Tout le monde partit d’un éclat de rire et Zoé ne voulant pas rester muette se lança :
— Est-ce que vous croyez que si on parle longtemps, longtemps avec quelqu’un, à la fin, il oublie que vous avez un gros nez ?
— Pourquoi demandes-tu ça ? dit Joséphine.
— Parce que j’ai tellement saoulé Paul Merson hier après-midi dans la cave qu’il m’a invitée à aller écouter son groupe dimanche à Colombes !
Elle fit une pirouette et plongea en une profonde révérence pour recueillir les hommages.
La mélancolie de l’après-midi s’était évanouie. Philippe déboucha une bouteille de champagne et demanda où en était la dinde.
— Mon Dieu ! La dinde ! sursauta Joséphine en détachant son regard des bonnes joues enflammées de sa ballerine de fille.
Zoé avait l’air si heureuse ! Elle savait à quel point elle tenait à être au mieux avec Paul Merson. Joséphine avait découvert une photo de lui dans l’agenda de Zoé. C’était la première fois que Zoé cachait une photo de garçon. Elle courut à la cuisine, ouvrit le four, inspecta le degré de cuisson du volatile. Encore très rosé, fut le diagnostic. Elle décida de remonter le thermostat.
Elle se tenait devant le four, ceinte du grand tablier blanc, les yeux plissés dans un effort pour arroser la dinde sans faire gicler la sauce sur la plaque brûlante, lorsqu’elle sentit une présence derrière elle. Elle se retourna, la cuillère à la main, et se retrouva dans les bras de Philippe.
— C’est bon de te revoir, Jo. Ça fait si longtemps…
Elle leva la tête vers lui et rougit. Il la serra contre lui.
— La dernière fois, se souvint-il, tu accompagnais Zoé que j’emmenais avec Alexandre à Évian…
— Tu les avais inscrits à un stage de cheval…
— On s’est retrouvés, tous les deux, sur le quai…
— Il faisait un temps de mois de juin, avec une petite brise sous la grande verrière de la gare.
— C’étaient les premiers départs en vacances. Je me disais encore une année scolaire finie…
— Et moi, je me disais et si je demandais à Joséphine de partir avec nous ?
— Les enfants sont allés acheter des boissons…
— Tu portais une veste en daim, un tee-shirt blanc, un foulard à carreaux, des boucles d’oreilles dorées et des yeux noisette.
— Tu m’as dit « ça va », j’ai dit « oui » !
— Et j’ai eu très envie de t’embrasser.
Elle releva la tête et le regarda dans les yeux.
— Mais on ne s’est pas…, commença-t-il.
— Non.
— On s’est dit qu’on ne pouvait pas.
— …
— Que c’était interdit.
Elle hocha la tête, affirmative.
— Et on avait raison.
— Oui, chuchota-t-elle en tentant de s’écarter.
— C’est interdit.
— Complètement interdit.
Il la reprit contre lui et lui caressant les cheveux, il murmura :
— Merci, Jo, pour cette fête de famille.
Sa bouche effleura la sienne. Elle vacilla, détourna la tête.
— Philippe, tu sais… je crois que… il ne faudrait pas que…
Il se redressa, la regarda comme s’il ne comprenait pas ce qu’elle disait, plissa le nez et s’exclama :
— Est-ce que tu sens ce que je sens, Joséphine ? La farce ne serait-elle pas en train de se répandre dans le plat ? Ce serait fâcheux de manger des entrailles sèches et vides !
Joséphine se retourna et ouvrit le four. Il avait raison : la dinde se vidait lentement. Cela faisait un éboulis marron dont les bords caramélisaient. Elle se demandait comment arrêter l’hémorragie lorsque la main de Philippe vint se poser sur la sienne et tous les deux, maniant la cuillère avec précaution, ils refoulèrent le trop-plein de farce qui s’écoulait du ventre de la dinde.
— C’est bon ? Tu as goûté ? demanda Philippe dans le cou de Joséphine.
Elle secoua la tête.
— Et les pruneaux, tu les as laissés tremper ?
— Oui.
— Dans de l’eau avec un peu d’armagnac ?
— Oui.
— C’est bien.
Il murmurait dans son cou, elle sentait les mots s’imprimer sur sa peau. Sa main toujours posée sur la sienne, la guidant vers la farce odorante, il préleva un peu de chair à saucisse, de marrons, de pruneaux, de fromage blanc et lentement, lentement, monta la cuillère pleine et fumante vers leurs lèvres qui se rejoignirent. Ils goûtèrent en fermant les yeux la délicate farce de pruneaux ramollis qui fondit dans leur bouche. Ils laissèrent échapper un soupir et leurs bouches s’emmêlèrent en un long baiser goûteux, tendre.
— Peut-être pas assez salé, commenta Philippe.
— Philippe…, supplia Joséphine, le repoussant. On ne devrait pas…
Il l’arrima contre lui et sourit. Un peu de sauce grasse coulait de la commissure de ses lèvres, elle eut envie d’y goûter.
— Tu me fais rire !
— Pourquoi ?
— Tu es la femme la plus drôle que j’aie jamais rencontrée !
— Moi ?
— Oui, si incroyablement sérieuse qu’on a envie de rire et de te faire rire…
Et toujours ces mots qui se déposaient sur ses lèvres comme une buée.
— Philippe !
— Elle est très bonne cette farce d’ailleurs, Joséphine…
Et il repartit en chercher avec la cuillère, en porta le contenu aux lèvres de Joséphine, se pencha comme pour dire : « Je peux goûter ? » Ses lèvres se mélangèrent à celles de Joséphine, les effleurèrent, ses lèvres douces, pleines, parfumées au coulis de pruneaux avec une pointe d’armagnac, et elle comprit, traversée par un fulgurant pressentiment de bonheur, qu’elle ne décidait plus rien, qu’elle avait franchi ces limites mêmes qu’elle s’était promis de ne jamais dépasser. À un moment, se dit-elle, on doit comprendre que les limites ne tiennent pas les autres à distance, elles ne vous protègent pas des problèmes, des tentations, elles ne font que vous enfermer, vous couper de la vie. Alors, soit vous décidez de vous dessécher et de rester dans les limites, soit vous vous farcissez de mille plaisirs en franchissant ces mêmes limites.
— Je t’entends penser, Jo. Arrête de faire ton examen de conscience !
— Mais…
— Arrête, sinon je vais avoir l’impression d’embrasser une bonne sœur !
Mais il y a certaines limites qui sont beaucoup trop dangereuses à franchir, certaines limites qu’il ne faut en aucun cas dépasser et c’est précisément ce que je suis en train de faire et mon Dieu, mon Dieu que c’est bon, les bras de cet homme autour de moi !
— C’est que…, essaya-t-elle encore d’articuler. J’ai la sensation de…
— Joséphine ! Embrasse-moi !
Il la serra étroitement contre lui, lui bâillonnant la bouche comme s’il voulait la mordre. Son baiser devint brutal, impérieux, il la poussa contre la porte brûlante du four, elle eut un mouvement pour se dégager, il la plaqua, força sa bouche, la fouilla comme s’il cherchait encore un peu de farce, un peu de cette farce qu’elle avait pétrie de ses doigts, comme s’il léchait le bout de ses doigts malaxant la pâte, le goût des pruneaux lui remplissait la bouche, il salivait, Philippe, gémit-elle, oh, Philippe ! elle s’accrocha à lui, enfonça sa bouche dans sa bouche. Depuis le temps, Jo, depuis le temps… et il se jetait sur le tablier blanc, le froissait, le retroussait, la repoussait contre la porte vitrée du four, entrait dans sa bouche, entrait dans son cou, écartait le chemisier blanc, caressait la peau chaude, descendait ses doigts sur ses seins, appuyait sa bouche sur le moindre morceau de peau arraché au chemisier, au tablier, mettait fin à des jours et des jours d’attente torturante.
Un éclat de rire provenant du salon les fit sursauter.
— Attends ! chuchota Joséphine en se dégageant. Philippe, il ne faut pas qu’ils…
— Je m’en fous, si tu savais ce que je m’en fous !
— Il ne faut pas recommencer…
— Pas recommencer ? cria-t-il.
— Je veux dire…
— Joséphine ! Remets tes bras autour de moi, je n’ai pas dit que c’était fini…
C’était une autre voix, un autre homme. Elle ne le connaissait pas celui-là. Elle s’abandonna, emportée par une insouciance nouvelle. Il avait raison. Elle s’en moquait. Avait juste envie de recommencer. C’était donc ça un baiser ? C’était comme dans les livres quand la terre s’ouvre en deux, que les montagnes dégringolent, qu’on signe pour mourir la fleur aux lèvres, cette force qui la soulevait de terre et lui faisait oublier sa sœur, ses deux filles dans le salon, le vagabond balafré dans le métro, l’œil triste de Luca, pour la jeter dans les bras d’un homme. Et quel homme ! Le mari d’Iris ! Elle se rétracta, il la reprit, l’enferma contre lui, la cala de la pointe des pieds jusqu’à la ligne du cou comme s’il prenait un appui ferme et définitif, un appui pour l’éternité, et chuchota : « Et maintenant, on ne parle plus ou en silence ! »
Sur le seuil de la cuisine, les bras chargés des paquets qu’elle avait décidé de ranger dans sa chambre, Zoé les observait. Elle resta là, à contempler sa mère dans les bras de son oncle, puis baissa la tête et repartit en glissant vers sa chambre.
— On attend qui maintenant ? demanda Shirley. C’est une soirée de magiciens, vous disparaissez chacun à votre tour !
Philippe et Joséphine étaient revenus de la cuisine en racontant avoir sauvé la dinde de la sécheresse. Leur excitation tranchait avec la réserve du début de soirée et Shirley leur jeta un regard intrigué.
— On attend Zoé et son mystérieux visiteur ! soupira Hortense. On ne sait toujours pas qui c’est.
Elle vérifia son reflet dans la glace au-dessus de la commode, tira sur une mèche pour la placer derrière l’oreille, fit la moue, la remit devant. Elle avait bien fait de ne pas se couper les cheveux. Ils étaient épais, brillants, lançaient des reflets cuivrés qui soulignaient le vert de ses yeux. Encore une idée de cette larve d’Agathe qui suit à la lettre les oukases des magazines ! Où passe-t-elle Noël, cette abrutie ? À Val-d’Isère avec ses parents ou à Londres dans une boîte avec ses copains à la mine patibulaire ? Je vais leur interdire de mettre les pieds dans l’appartement. Je ne supporte plus leurs regards glauques. Même Gary, ils le matent.
— C’est peut-être quelqu’un de l’immeuble ? dit Shirley. Elle a repéré un homme ou une femme seule, ce soir, et l’a invité.
— Je ne vois pas qui ça peut être, réfléchit Joséphine. Les Van den Brock sont en famille, les Lefloc-Pignel aussi, les Merson…
— Lefloc-Pignel ? reprit Philippe. Je connais un Lefloc-Pignel, un banquier. Hervé, je crois.
— Très bel homme, souligna Hortense, il mange maman des yeux !
— Ah bon…, dit Philippe, dévisageant Joséphine qui devint toute rouge. Il t’a fait des avances ?
— Non ! Hortense raconte n’importe quoi !
— Cet homme aurait juste très bon goût ! dit Philippe en souriant. Mais si c’est celui que je connais, il n’est pas du genre à batifoler.
— Il me vouvoie, refuse de m’appeler par mon prénom, me dit madame Cortès ! On est loin des privautés et des jeux de séduction !
— Ce doit être le même, dit Philippe. Banquier, bel homme, austère, marié à une jeune femme d’excellente famille dont le père possède une banque d’affaires à la tête de laquelle il a placé son gendre…
— Elle, je ne l’ai jamais vue, dit Joséphine.
— Elle est blonde, effacée, discrète, elle parle à peine, lui laisse toute la place. Ils ont trois enfants, je crois. Si je me souviens bien, ils en ont perdu un, leur premier, qui est mort, écrasé. Il avait neuf mois. Sa mère l’avait posé par terre, dans sa chaise à bébé, sur un parking pendant qu’elle cherchait ses clés et il a été fauché par une voiture.
— Mon Dieu ! s’écria Joséphine. Je comprendrais qu’elle soit complètement anéantie. Pauvre femme !
— C’était terrible. Aucun de ses collaborateurs n’osait en parler, il les foudroyait du regard dès qu’ils tentaient de formuler de vagues condoléances !
— Vous auriez pu vous croiser, il est passé me voir juste avant que tu n’arrives.
— J’ai été en affaires avec lui autrefois. Un homme susceptible, pas facile et en même temps beaucoup de charme, d’entregent, de culture. Entre nous on l’appelait Double Face.
— Comme le scotch ? demanda Joséphine, amusée.
— C’est une tête, tu sais. ENA, Polytechnique, les Mines. Je crois qu’il a tous les diplômes. Il a enseigné quatre ans à Harvard. A eu des propositions du MIT. On s’inclinait avec respect quand il parlait…
— Eh bien ! C’est notre voisin et il louche sur maman ! Un nouveau feuilleton à suivre, claironna Hortense.
— Mais que fait Zoé ? J’ai faim, moi, dit Gary. Ça sent bon, Jo !
— Elle est allée ranger ses cadeaux dans sa chambre, dit Shirley.
— Je vais préparer le saumon et le foie gras, ça la fera venir, décida Joséphine. Vous n’avez qu’à vous installer à table, j’ai mis un nom sur un petit carton à chaque place.
— Je viens avec toi, à mon tour de disparaître ! dit Shirley.
Elles se retrouvèrent dans la cuisine. Shirley referma la porte et, pointant un doigt sur Joséphine, ordonna :
— Et maintenant, tu me racontes tout ! Parce qu’elle a bon dos, la dinde du Sahel !
Joséphine rougit, attrapa un plat pour disposer le foie gras frais.
— Il m’a embrassée !
— Ah, enfin ! Je finissais par me demander ce qu’il attendait !
— Mais c’est mon beau-frère ! Tu as oublié ?
— Et c’était bon ? En tout cas, vous avez pris votre temps. On se demandait ce que vous faisiez.
— C’était bon, Shirley, mais bon ! Comme je ne pouvais même pas l’imaginer ! C’est donc ça, un baiser ! J’ai frissonné. De la tête aux pieds ! Avec la barre brûlante du four dans le dos !
— Il était temps, non ?
— Moque-toi !
— Pas du tout ! Maximum respect pour le baiser torride, le vrai.
Joséphine démoula le foie gras avec la pointe d’un couteau trempé dans l’eau bouillante, le disposa sur un plat, l’entoura de gelée, de feuilles de laitue et ajouta :
— Et maintenant, je fais quoi ?
— Tu le sers avec des toasts…
— Non, idiote ! Avec Philippe ?
— Tu es dans la merde ! Deep, deep shit ! Welcome au club des amours impossibles !
— Je préférerais appartenir à un autre club ! Shirley, sérieusement… qu’est-ce que je vais faire ?
— Mettre le saumon sur un plat, faire griller des toasts, ouvrir une bonne bouteille de vin, mettre le beurre dans un joli beurrier, couper des tranches de citron pour le saumon… Tu n’es pas sortie de l’auberge !
— Merci beaucoup, tu m’es d’un grand secours ! J’ai le cerveau en feu, c’est la lutte entre mes deux hémisphères, celui de droite me dit bravo, tu t’es laissée aller, tu as connu la volupté, celui de gauche crie attention danger ! reprends-toi !
— Je connais par cœur.
Les joues de Joséphine flambèrent.
— J’aime quand il m’embrasse, j’ai envie qu’il recommence. Oh, Shirley ! C’est si bon ! Je n’ai pas envie que ça s’arrête.
— Aïe ! Le danger se précise.
— Tu crois que je vais souffrir ?
— La grande volupté s’accompagne souvent d’une grande souffrance.
— Et tu es une spécialiste…
— Et je suis une spécialiste.
Joséphine réfléchit un long moment, son regard tomba sur la barre du four, elle la caressa des yeux, soupira.
— Je suis si heureuse, Shirley, si heureuse ! Même si ce grand bonheur ne doit durer que ces dix minutes et demie. Y a des gens, je suis sûre, qui n’ont pas dix minutes et demie de grand bonheur dans toute leur vie !
— Tu parles de veinards ! Montre-les-moi que je les évite !
— Moi, je suis riche de dix minutes et demie de grand, grand bonheur ! Je me passerai le film de ce baiser en boucle et ça me suffira. Je ferai lecture, arrêt, rembobinage, baiser au ralenti, arrêt, rembobinage, baiser au ralenti…
— Tes soirées vont être passionnantes ! pouffa Shirley.
Joséphine s’était appuyée contre le four et rêvassait, les bras enroulés autour d’elle comme si elle berçait un rêve. Shirley la secoua.
— Et si on festoyait ? Ils vont vraiment se demander ce qu’on fait.
Dans le salon, ils attendaient Zoé.
Hortense feuilletait les œuvres complètes d’Oscar Wilde et lisait des passages à voix haute, Gary actionnait le soufflet sur les bûches. Alexandre reniflait les cigares de son père, la mine réprobatrice.
— « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde », déclama Hortense.
— Very thoughtfull indeed, commenta Gary.
— « Les femmes se divisent en deux catégories : les laides et les maquillées, les mères étant à part » !
— Il a oublié les grosses cochonnes ! rugit Gary.
— « Quand j’étais jeune, je croyais que, dans la vie, l’argent était ce qu’il y a de plus important. Maintenant que je suis vieux, je le sais. »
Gary se moqua d’Hortense :
— Pas mal… pour toi !
Elle fit semblant de ne pas avoir entendu et reprit :
— « Il n’y a que deux tragédies dans la vie : l’une est de ne pas avoir ce que l’on désire, l’autre est de l’obtenir. »
— Faux ! s’exclama Philippe.
— Archivrai ! renchérit Shirley. Le désir ne reste vivace que si on lui court après. Il se nourrit de distance.
— Moi, je sais ce qui nourrit mon désir, chuchota Philippe.
Joséphine et Philippe étaient assis sur le canapé, près du feu. Il s’empara de la main de Jo dans son dos. Elle devint cramoisie et le supplia du regard de lâcher sa main. Il n’en fit rien et la caressa doucement, ouvrant la paume, la retournant, passant et repassant dans l’intervalle entre chaque doigt. Joséphine ne pouvait se dégager sans faire de geste brusque et attirer l’attention sur eux, aussi resta-t-elle, sans bouger, la main brûlante dans sa main à lui, écoutant sans les entendre les citations d’Oscar Wilde, essayant de rire quand les autres riaient mais toujours avec un léger temps de retard, ce qui finit par attirer l’attention.
— Mais, maman, t’as bu ou quoi ? s’exclama Hortense.
C’est ce moment que choisit Zoé pour avancer dans la pièce et décréter, solennelle :
— Tout le monde à sa place ! Et j’éteins les lumières…
Ils se dirigèrent vers la table, cherchant leur nom près de l’assiette. S’assirent. Déplièrent leurs serviettes. Se tournèrent vers Zoé qui les surveillait, les bras derrière le dos.
— Et maintenant, tout le monde ferme les yeux et personne triche.
Ils s’exécutèrent. Hortense tenta d’apercevoir ce qui se tramait, mais Zoé avait éteint les lumières, et elle ne distingua qu’une forme raide, carrée qui se glissait à table, soutenue par Zoé. C’est quoi ce machin-là ? Ce doit être un vieux gâteux et il ne tient pas debout. Elle nous refile un grabataire comme invité mystère. Tu parles d’une surprise ! Il va nous vomir dessus ou se faire péter un vaisseau au premier rot. On va appeler le Samu, les pompiers, joyeux Noël à tous !
— Hortense ! Tu triches ! Ferme les yeux !
Elle obéit, tendit l’oreille. L’homme, en se déplaçant, faisait un bruit de papier kraft. À tous les coups, il n’a pas de chaussures, il a les pieds enveloppés dans du papier journal. Un clochard ! Elle nous a ramené un clochard ! Elle se pinça le nez. Les pauvres, ça pue. Relâcha la pression pour détecter l’odeur putride. Ne flaira rien de suspect. Zoé a dû lui faire prendre une douche ; c’est pour ça qu’on a attendu si longtemps. Puis une légère odeur de colle fraîche vint chatouiller ses narines. Et encore ce frôlement dans le noir. Comme un chat qui se frotte aux meubles. Elle lâcha un soupir exaspéré et attendit.
Elle a ramené un clodo, pensait Philippe, un de ces pauvres vieux qui passent Noël sous un carton dans la rue. Ça ne me dérangerait pas. Ça peut nous arriver à tous. Pas plus tard qu’hier, en attendant son taxi dans la cour de la gare du Nord, il avait croisé un ancien collègue qui marchait appuyé sur une canne. Le cartilage de son genou droit s’émiettait et il ne tenait plus sur ses jambes. Il refusait de se laisser opérer. Tu sais ce que c’est, Philippe, tu t’arrêtes un mois, deux mois, et tu n’es plus dans la course, moi, ça fait six mois que je ne fais plus rien, lui avait répondu Philippe, et ça m’est complètement égal. Je profite de la vie et j’aime ça, avait pensé Philippe en le regardant partir en claudiquant. J’achète des œuvres d’art et je suis heureux. Et j’embrasse la seule femme au monde que je n’ai pas le droit d’embrasser. Il retrouva sur ses lèvres le goût du baiser, qui se prolongeait, se développait. Il chercha du bout de la langue un morceau de pruneau, suça un peu d’armagnac. Il souriait béatement dans la pénombre. La prochaine fois que je vais à New York, je l’emmène avec moi. On vivra heureux, cachés, en se remplissant les yeux de beauté, on assistera ensemble aux ventes aux enchères. Le chiffre d’affaires des deux dernières semaines de ventes à New York avait culminé à un milliard trois cent mille dollars, soit à peu près l’équivalent de deux cent cinquante ans de budget d’acquisitions du Centre Pompidou. Je me verrais bien à la tête d’un musée privé où j’exposerais mes acquisitions. J’apprendrais à Alexandre à acheter des tableaux. Chez Christie’s, l’autre jour, l’heureux acheteur du Cape Codder Troll, une sculpture de Jeff Koons, était un bambin de dix ans, assis entre son père, un magnat de l’immobilier, et sa mère, une psychiatre renommée. Le caprice de l’enfant leur avait coûté trois cent cinquante-deux mille dollars, mais ils semblaient très fiers ! Alexandre, Joséphine, New York, des œuvres d’art à la pelle, le bonheur émergeait comme une petite chose qui n’existait pas juste avant le baiser à la dinde et occupait toute la place.
— Je rallume les lumières et vous pourrez ouvrir les yeux, annonça Zoé.
Ils poussèrent un cri de surprise. À la place de la chaise vide était installé… Antoine. Une photo d’Antoine grandeur nature collée sur un panneau de polystyrène.
— Je vous présente papa, déclara Zoé, les yeux brillants.
Ils fixaient, embarrassés, la silhouette d’Antoine et leurs regards revenaient vers Zoé. Pour repartir ensuite vers Antoine comme s’il allait s’animer.
— Il croyait qu’il pourrait être là pour Noël, mais il a eu un empêchement. Alors j’ai pensé que ce serait bien qu’il soit avec nous, ce soir, parce que Noël sans papa, ce n’est pas Noël. Personne peut remplacer un papa. Personne. Alors je voudrais qu’on lève tous un verre à sa santé, qu’on lui dise qu’on l’attend et qu’on a hâte qu’il soit avec nous.
Elle avait dû apprendre son petit discours par cœur parce qu’elle le débita d’un trait. Les yeux fixés sur l’effigie de son père en costume de chasseur.
— J’oubliais ! Il n’est pas habillé très chic pour un soir de Noël, mais il a dit que vous comprendriez… qu’après tout ce qu’il avait vécu, l’élégance était le cadet de ses soucis. Parce qu’il en a connu des aventures !
Antoine portait une chemise de sport beige, un foulard blanc, un pantalon de treillis kaki. Ses manches étaient remontées sur des avant-bras blonds, bronzés. Il souriait. Ses cheveux châtain clair, coupés court, son teint hâlé, une lueur de fierté dans l’œil lui donnaient l’audace d’un chasseur de grands fauves. Il avait le pied droit posé sur une antilope, mais on ne le voyait pas, le pied et l’antilope étant cachés sous la nappe. Joséphine reconnut la photo : elle avait été prise juste avant son départ de chez Gunman quand l’avenir lui souriait encore, qu’on ne parlait pas de fusion ni de licenciement. L’effet était saisissant ; ils eurent, tous, l’impression qu’Antoine était attablé avec eux.
Alexandre eut un mouvement d’effroi et se renversa sur sa chaise, ce qui eut pour effet de faire vaciller puis tomber Antoine.
— Tu ne lui fais pas un baiser, maman ? demanda Zoé en ramassant l’effigie de son père qu’elle remit d’aplomb devant son assiette.
Joséphine secoua la tête, pétrifiée. Ce n’est pas possible. Serait-il vraiment vivant ? A-t-il revu Zoé sans que je le sache ? Est-ce lui qui a eu l’idée de cette mise en scène grotesque ou elle, toute seule ? Elle restait immobile, face à Antoine en carton-pâte, essayant de comprendre.
Philippe et Shirley se regardaient, pris par une terrible envie de rire qu’ils tentaient de réprimer en se mordant l’intérieur des joues. Ça lui ressemble bien à ce chasseur d’opérette de venir nous gâcher la fête, persiflait Shirley dans sa tête, lui qui dégoulinait de trouille dès qu’il fallait prendre la parole en public !
— Ce n’est pas très hospitalier, maman. On doit faire un baiser à son mari, le soir de Noël. Après tout, vous êtes toujours mariés.
— Zoé… s’il te plaît, balbutia Joséphine.
Hortense contemplait le portrait de son père en tirant sur une mèche de cheveux.
— Tu joues à quoi, Zoé ? Tu nous fais un remake des Envahisseurs ou de « Papounet, le retour » ?
— Papa ne peut pas encore être avec nous, alors j’ai eu l’idée de lui faire une place à table et je voudrais qu’on boive tous à sa santé !
— Papaplat, tu veux dire ! lança Hortense. C’est le nom qu’on donne à ce genre de collage aux États-Unis et tu le sais très bien, Zoé !
Zoé ne cilla pas.
— Elle n’a pas trouvé ça toute seule, elle l’a lu dans les journaux anglais, continua Hortense. Flat Daddy ! Ça vient d’Amérique. Ça a commencé quand une femme de militaire basé en Irak a constaté que sa petite fille de quatre ans ne reconnaissait plus son père lors d’une permission, puis les familles de la Garde nationale l’ont imitée et ça a fait école. Maintenant chaque famille de militaire américain basé à l’étranger reçoit son Flat Daddy par la poste si elle en fait la demande. Zoé n’a rien inventé ! Elle a juste décidé de nous flinguer la soirée.
— Pas du tout ! J’avais envie qu’il soit là, avec nous.
Hortense se dressa comme un ressort jailli de sa boîte.
— Tu veux quoi : nous culpabiliser ? Montrer qu’il n’y a que toi qui l’oublies pas. Que toi qui l’aimes vraiment ? C’est raté. Parce qu’il est mort, papa. Ça fait six mois ! Bouffé par un crocodile ! On te l’a pas dit pour te ménager, mais c’est la vérité !
— C’est faux, hurla Zoé en plaquant ses mains sur ses oreilles. Il a pas été bouffé par un crocodile puisqu’il nous a envoyé une carte postale !
— Mais c’était une vieille carte moisie oubliée par la poste !
— Faux ! Archifaux ! C’était papa vivant qui donnait des nouvelles ! Tu n’es qu’une sale punaise qui pue et qui voudrait que tout le monde soit mort et qu’il n’y ait plus qu’elle sur terre ! Oh, la punaise ! oh, la punaise ! se mit-elle à crier à tue-tête en sanglotant.
Hortense se laissa tomber sur sa chaise, eut un geste de la main qui signifiait « c’est trop pour moi ! j’abandonne ». Joséphine éclata en larmes, jeta sa serviette et sortit de table.
— Génial, Zoé ! hurla Hortense. T’as pas une autre surprise en réserve qu’on se marre encore ? Parce qu’on est morts de rire !
Gary, Shirley et Philippe attendaient, gênés. Le regard d’Alexandre allait d’une cousine à l’autre, essayant de comprendre. Il était mort, Antoine ? Mangé par un crocodile ? Comme au cinéma ? Le foie gras rosissait dans le plat, les toasts racornissaient, le saumon transpirait. Une odeur de brûlé parvint de la cuisine.
— La dinde ! cria Philippe. On a oublié d’éteindre le four tout à l’heure !
Au même instant, Joséphine réapparut, ceinte du grand tablier blanc.
— La dinde a brûlé, annonça-t-elle en grimaçant.
Gary poussa un soupir dépité.
— Il est onze heures et on n’a toujours pas dîné. Vous faites chier avec vos psychodrames, les Cortès ! Plus jamais je passerai Noël avec vous !
— Mais que se passe-t-il ? C’est la guerre ? s’exclama Shirley.
— Gagné ! glapit Zoé, s’emparant de Papaplat et retournant dans sa chambre d’un pas militaire.
Gary prit le plat de saumon, en glissa deux tranches dans son assiette, fit de même avec le foie gras.
— Désolé, commenta-t-il la bouche pleine, je commence avant qu’un nouveau numéro s’enchaîne. J’apprécierai mieux, le ventre plein !
Alexandre l’imita et plongea les mains dans les plats. Philippe détourna la tête. Ce n’était pas le moment de donner une leçon de savoir-vivre à son fils. Joséphine, affalée sur sa chaise, considérait la table d’un œil morne et caressait les lettres brodées du tablier. C’EST MOI LE CHEF ET ON M’OBÉIT.
Philippe proposa d’oublier la dinde calcinée et de passer directement aux fromages et à la bûche.
— Commencez sans moi. Je vais voir Zoé, dit Joséphine, en se levant.
— Ça y est ! On reprend le jeu des gens qui disparaissent ! dit Shirley. Je goûterais bien au foie gras avant de devenir fantôme !
Mylène Corbier jeta son sac Hermès – un vrai, acheté à Paris, pas une imitation comme on en trouvait à tous les coins de rue – sur le gros fauteuil en cuir rouge de l’entrée et contempla son intérieur avec satisfaction. Elle murmura, que c’est beau ! Mais que c’est beau ! Et c’est chez moi ! C’est moi qui ai payé tout ça avec MES sous !
Six mois qu’elle était à Shanghai, elle n’avait pas traîné. L’appartement était là pour en témoigner. Vaste, avec de grandes baies vitrées, d’amples rideaux en toile écrue, des boiseries sur les murs qui lui rappelaient la maison de son enfance, quand elle était apprentie coiffeuse et vivait chez sa grand-mère à Lons-le-Saunier. Lons-le-Saunier, dont le titre de gloire était d’avoir été la ville natale de Rouget de Lisle. Lons-le-Saunier, deux minutes d’arrêt. Lons-le-Saunier, une éternité d’ennui.
L’appartement s’étendait tel un long loft, divisé par de hauts claustras équipés de persiennes. Sur les murs, une patine couleur coquille d’œuf. « Le comble du chic ! » prononça-t-elle à voix haute en faisant claquer sa langue contre son palais. Elle était bien obligée de parler toute seule, elle n’avait personne avec qui partager sa satisfaction. C’était déjà suffisamment pénible de vivre seule, alors seule et muette ! Surtout à cette époque de fêtes. Noël, le jour de l’an, elle allait les célébrer en tête à tête avec son sapin en plastique, commandé sur Internet. Et une petite crèche au pied du sapin. Sa grand-mère la lui avait donnée avant de partir pour la Chine. « Et n’oublie pas de faire tes prières au petit Jésus chaque soir ! Il te protégera. »
Pour le moment, il avait rempli son contrat nickel chrome, le petit Jésus. Elle n’avait rien à lui reprocher. Elle aurait bien aimé un peu de compagnie, un petit câlin de temps en temps, mais ce ne semblait pas être sa priorité. Elle soupira, on ne peut pas tout avoir, je sais. Elle avait choisi de vivre à Shanghai et de réussir, les célébrations haut les cœurs, ce serait pour plus tard. Quand elle serait riche. Très riche. Pour le moment, elle était OK riche. Elle avait un bel appartement, un chauffeur à plein temps (cinquante euros par mois !), mais hésitait encore à investir dans un animal de compagnie. Cinq mille euros par an d’impôts si on dépassait la taille du chihuahua. Elle voulait un vrai chien, tout en poils et en babines qui dégoulinent, pas un modèle réduit qu’on glisse dans son sac avec son poudrier. Dans ce pays, dès qu’on ajoutait un habitant au mètre carré, il fallait payer. Cinq ans de salaire si on désirait un deuxième enfant ! Pour le moment, elle se contentait de parler toute seule ou de regarder la télé. Si la solitude me pèse trop, j’investirai dans un poisson rouge. C’est autorisé. C’est même un porte-bonheur. Je commence par le poisson rouge, je fais fortune et après… Ou je m’achète une tortue. Ça porte bonheur aussi, les tortues. Une belle tortue et son conjoint. Ils me regarderont avec leurs yeux globuleux et leur éperon sur le nez. Il paraît que c’est très affectueux… oui, mais quand elles ont la trouille, elles émettent des gaz nauséabonds !
Dans la crèche, il y avait le bœuf et l’âne, les moutons, les bergers, des villageois portant des fagots sur l’épaule. Jésus et ses parents n’étaient pas encore arrivés. Ce soir, à minuit pile, elle déposerait le petit Jésus en pagne dans son lit de paille, elle dirait sa prière, se choisirait une bonne bouteille de champagne et irait se coucher devant la télé.
De l’entrée, elle apercevait sa chambre, le grand lit à baldaquin en fer forgé habillé de drap blanc, le parquet en larges lattes blondes, des meubles bien cirés, de grandes lampes en laque de Chine. Elle avait appris le goût, le bon goût de ceux qui naissent avec le sens des matières, des couleurs, des proportions. Elle avait étudié des revues de décoration. Pour le reste, il suffisait de payer les factures. Tout était possible. Et quand je dis « tout », c’est bien TOUT. On leur donne le truc le plus tordu et ils le copient au détail près. Hop là boum ! Ils reproduisent même des traces de vers dans le bois des meubles pour imiter la patine du temps.
Elle en avait fait du chemin depuis qu’elle avait quitté son studio minable de Courbevoie. « Oui, minable, ma fille ! N’ayons pas peur des mots ! » clama-t-elle en envoyant valser ses escarpins qui lui cambraient le dos tel un torero face à la bête. Des meubles de récupération, une kitchenette étroite, mal aérée, donnant sur une pièce unique qui servait de salon-salle à manger-chambre-placard. Un dessus-de-lit en piqué blanc, des coussins jetés en vrac, des miettes de pain qui s’incrustaient dans les plis et lui grattaient les reins quand elle se couchait. Et le soir, quand elle dépliait la planche à repasser, elle pouvait toucher le nez du présentateur du journal télévisé avec la pointe du fer. Salut Patrick ! lançait-elle en aplatissant son col blanc. Elle en avait fait une plaisanterie : « PPDA, je le connais très bien, je lui lisse la pomme d’Adam tous les soirs ! » Elle restait coquette et repassait soigneusement sa tenue du lendemain. Ce n’est pas parce qu’on n’a rien qu’il faut se comporter comme une moins-que-rien, confiait-elle au journaliste qui débitait d’une voix morne tous les malheurs de la planète.
Sale époque ! Elle guettait les pourboires pour finir le mois et réanimer son misérable salaire. Sautait le repas du soir pour garder la ligne et celle de son porte-monnaie. Ne décrochait pas le téléphone quand apparaissait le numéro du banquier et tournait de l’œil à la vue d’une enveloppe imprimée. Tu parles d’une existence ! Elle en était arrivée à envisager sérieusement de faire des passes, une ou deux par semaine, histoire de subsister. Elle avait des copines qui racolaient sur Internet. Elle s’y était préparée, au moins c’est toi qui décides, qui choisis le client, les gâteries, la durée de l’entrevue, le tarif. T’es le patron. T’as ta petite entreprise. Personne pour te harceler. Hop là boum, ni vu ni connu. Le moyen de faire autrement ? Comment je paie le loyer, les impôts, les taxes locales, les assurances, la redevance, le gaz, l’électricité, le téléphone avec mes trois sous et demi ? Elle sentait le regard des mâles sur son décolleté. Ils bavaient. Elle les appelait ses Rantanplan. Elle était sur le point de céder aux chaleurs d’un Rantanplan friqué lorsque Antoine Cortès était arrivé.
Un sauveur. Antoine Cortès, le chevalier sans peur ni reproche qui lui parlait d’Afrique, de grands fauves, de bivouacs, de coups de fusil dans la nuit, de profits, de réussite en mordant dans la quiche congelée qu’elle lui réchauffait au micro-ondes avant de l’étreindre sous le dessus-de-lit en piqué blanc.
Puis ça avait été l’Afrique. Le Croco Park à Kilifi. Entre Monbasa et Malindi. Le grand frisson. Les plages de sable blanc. Les cocotiers. Les crocodiles. Les projets mirifiques. La maison avec des domestiques. Rien à faire qu’à glisser les pieds sous la table ! Les filles d’Antoine leur rendaient visite. Elles étaient mignonnes. Surtout Zoé, la petite. Elle lui confectionnait une garde-robe, l’habillait comme une poupée, lui faisait des boucles. L’aînée l’avait toisée au début, mais elle avait fini par se la mettre dans la poche. Quand elles étaient là, ça allait. Ça allait même très bien. Elle était folle de ces petites. Devait se retenir pour ne pas les manger de baisers. Surtout Hortense, qui n’aimait pas qu’on la colle. Elle les emmenait à la plage avec un panier de pique-nique rempli de leurs sandwichs préférés, de jus de fruits frais, de mangues et d’ananas. Elles jouaient aux cartes, cuisinaient en braillant à tue-tête. Elle se souvenait d’un wapiti aux patates douces qui avait fini caramélisé au fond de la marmite, impossible de le décoller, un bloc de béton ! Hortense l’avait baptisé What a pity. On remange quand du What a pity ? elle claironnait dans la maison. Ne le dis surtout pas à ton père, il prétend que je suis nulle en cuisine, avait supplié Mylène, ce sera notre secret, notre petit secret, d’accord ? D’accord, mais tu me donnes quoi en échange ? avait riposté Hortense. Je t’apprends à te faire des yeux de biche avec des faux cils et je te fais une french manucure. Hortense avait tendu les mains.
Mais sinon… Des journées à ne rien faire si ce n’est lire des revues et se soigner les ongles. Attendre Antoine, lovée dans le hamac. Antoine qui travaillait, Antoine qui se décourageait, Antoine qui déchantait. Les difficultés à cause de ces sales bêtes qui refusaient de se reproduire et bouffaient les employés. Monsieur Wei qui menaçait Antoine. Antoine qui ne travaillait plus. Antoine qui s’était mis à boire. Elle s’ennuyait dans son hamac. Je vais avoir des moignons à force de me limer les ongles ! Suis pas habituée à l’oisiveté, moi ! Envie de travailler, de gagner des sous. Il ricanait, il buvait. Elle avait pris les choses en main. Elle s’était assise derrière son bureau, avait tenu la comptabilité, noté des chiffres sur le grand cahier, étudié les revenus, les amortissements, les bénéfices, avait appris comment marchaient les affaires. Elle imitait l’écriture d’Antoine, les jambes des « m » étroites et maigres, les « o » étranglés, le brusque piqué du « s » qui s’écrase en fin de mot. Elle imitait sa signature. Hop là boum ! Monsieur Wei n’y avait vu que du feu. Jusqu’au jour tragique où…
Elle s’éventa de la main pour chasser l’horrible souvenir. Atroce, atroce, oublier ça, pauvre chou. Elle frissonna, secoua la tête. Sa main tâtonna sur la table basse, attrapa une cigarette. L’alluma. Tira une bouffée. C’était nouveau. Pas bon pour le teint. Elle avait baptisé sa ligne de maquillage « Belle de Paris » et son fond de teint « Lys de France » avec un beau dessin en relief de lys blanc sur la boîte.
Mon best-seller ! Le produit qui blanchit, lisse, unifie et maquille en même temps. Quand elle était au Croco Park, qu’elle se grattait la tête pour savoir comment s’occuper, elle avait pensé aux produits de beauté. C’était son rayon, la beauté. Elle était coquette et appréciait la peinture. Surtout Renoir et ses femmes grasses, roses. Elles faisaient impression, ces femmes-là, c’est pas un hasard si elles avaient déclenché l’impressionnisme, on en parlait encore. Elle s’était confiée à Antoine, il avait haussé les épaules. Elle en avait parlé à monsieur Wei, il lui avait demandé un « projet d’exploitation ». Bigre ! s’était-elle dit, ça veut dire quoi ?
Elle avait commencé par faire une enquête en parlant avec les Chinoises qui vivaient au Croco Park. Elle avait lu, sur Internet, que c’était ainsi que procédaient de nombreuses entreprises étrangères avant de lancer un produit en Chine. Passer du temps avec le client pour comprendre ses habitudes de consommation. Des concepteurs de General Motors avaient visité la province de Guangxi et rencontré des acheteurs de camionnettes chez eux, dans leur ferme. Ils s’étaient assis sur le trottoir en discutant de ce que ces derniers aimaient ou reprochaient à leur véhicule. Elle avait fait comme General Motors. Avait bavardé avec les Chinoises en mauvais anglais et avait compris que le seul produit de beauté qui les faisait rêver était celui qui blanchissait la peau. White, white, répétaient-elles en lui touchant les joues. Elles étaient prêtes à échanger leur paie contre un pot de blanc. Elle avait eu une idée géniale : elle avait conçu un produit qui faisait fond de teint ET blanchisseur. Avec un peu d’ammoniaque dedans. Juste un peu. Elle n’était pas sûre que ce soit très bon pour la peau, mais ça marchait. Et monsieur Wei avait accepté d’être son partenaire.
Ici, tout était si facile. On pouvait produire ce qu’on voulait, il suffisait de bien expliquer ce qu’on désirait et hop là boum ! la chaîne de fabrication se mettait en marche. Prix de revient, prix de vente, bénéfice, combien, how much, le calcul était vite fait. Pas besoin de contrat. Ils ne faisaient pas de tests, ne se souciaient pas de savoir si c’était bon ou pas pour la peau. Un essai et, si ça marchait, ils lançaient la production.
Monsieur Wei avait testé le produit sur des ouvrières dans une usine. Le stock avait été dévalisé en quelques minutes. Il avait décidé de vendre en zone rurale et ensuite, par Internet. Il lui avait expliqué, plissant les yeux en fentes de tirelire, que sept cent cinquante millions de Chinois habitaient la campagne, que leur revenu par habitant ne cessait de grimper, que c’était là leur cible. Puis il avait cité l’exemple de Wahaha, le premier fabricant de boissons du pays, qui s’était développé en partant des campagnes. Le marketing de Wahaha consistait à badigeonner son logo sur les murs des villages. Mylène avait fermé les yeux, imaginé des murs entiers de maisons en torchis ornés de lys royaux et avait eu une pensée émue pour Louis XVI. Comme si elle le rétablissait sur le trône.
— Les multinationales font face à un défi immense en matière de distribution dans la Chine rurale, avait insisté monsieur Wei. Il ne faut pas faire comme les Occidentaux et ne penser qu’aux villes.
Elle lui faisait confiance. Il s’occupait de la production, elle de la création. Trente-cinq pour cent chacun et le reste pour les intermédiaires. Pour qu’ils mettent notre produit en vedette. Faut graisser les pattes. C’est comme ça que ça se passe chez nous, disait-il de sa voix nasillarde. Parfois, elle avait envie de poser une question. Il toussait alors, de manière forte, réprobatrice, comme s’il lui interdisait de pénétrer sur son domaine. Faut que je me méfie, se disait-elle, ne pas mettre tous mes œufs dans le même panier. Marcel Grobz l’avait aidée. Je vais le relancer, on n’est jamais assez prudent. En même temps, il ne faut pas que je me fâche avec Wei, il me fait faire des placements financiers juteux. Il m’a fait acheter des actions de l’assureur China Life qui ont plus que doublé à l’issue du premier jour de cotation ! J’aurais jamais eu l’idée toute seule.
Et pourtant des idées, elle en avait à la pelle. Ce matin, en se levant, hop là, boum ! elle avait eu un flash : un téléphone portable qui ferait fond de teint et rouge à lèvres. D’un côté, le clavier du téléphone, dans la coquille, un boîtier de maquillage. C’est pas une idée géniale, ça ? Faudrait que je la dépose. Penser à téléphoner à l’avocat de Grobz. Bonjour, c’est moi, la fille d’Einstein et d’Estée Lauder ! Restait plus qu’à en souffler trois mots au Mandarin Rusé.
Il partait le lendemain pour Kilifi. Elle lui en parlerait à son retour. Il avait trouvé un nouveau régisseur pour diriger le Croco Park. Un Hollandais brutal qui se fichait pas mal que les crocodiles bouffent les employés. Les crocodiles s’étaient remis à copuler. Il les avait affamés afin que le naturel reprenne le dessus et qu’ils se jettent les uns sur les autres. Il y avait eu un bain de sang puis les plus forts l’avaient emporté et avaient rétabli leur suprématie sur la colonie. Les femelles se laissaient engrosser sans se rebiffer. « Ils sentent le maître et s’inclinent », se vantait-il au téléphone à monsieur Wei qui se caressait les couilles, les jambes écartées. Lui aussi veut me montrer qui est le maître, avait pensé Mylène en lui adressant un sourire un peu forcé.
Il fallait qu’elle lui donne une lettre à poster. Elle se leva, alla s’asseoir à son secrétaire en bois flotté sur lequel trônaient les photos d’Hortense et de Zoé, ouvrit un tiroir, sortit son dossier. Elle faisait un double de chaque courrier pour ne pas se répéter. Elle soupira. Mordilla le capuchon du stylo. Il fallait faire attention aux fautes d’orthographe. C’est pour cette raison qu’elle n’écrivait pas de textes trop longs.
— Ils viennent à quelle heure ? demanda Josiane qui sortait de la salle de bains en se massant les reins.
Elle dormait mal depuis deux semaines. Elle avait la nuque prise dans le plâtre et le dos lardé de petits couteaux comme ceux qu’on lance dans les cirques sur des cibles vivantes.
— Midi trente ! Philippe sera là aussi. Avec Alexandre. Et une dénommée Shirley et son fils, Gary. Ils viennent tous ! J’ai le gosier qui roucoule de bonheur. Je vais pouvoir te présenter, ma petite reine. C’est un grand jour, ce premier janvier !
— Tu es sûr que c’est une bonne idée ?
— Arrête de faire ta raclette ! C’est Joséphine qui a proposé ce déjeuner. Elle nous avait invités chez elle, mais j’ai pensé que tu te sentirais mieux si on les recevait chez nous. Pense à Junior. Il a besoin d’une famille.
— C’est pas sa famille !
— Mais puisque qu’on n’en a pas, on emprunte celle des autres !
Josiane tournait autour du lit dans son déshabillé en étirant le cou telle une girafe arthritique.
— C’est plus à la mode les familles, plus personne n’en a…, maugréa-t-elle.
Il ne l’écoutait pas, il refaisait le monde, son Nouveau Monde.
— Ils m’ont connu rabroué, rapetissé, humilié par le Cure-Dents. Je vais la jouer Roi-Soleil, galerie des Glaces ! Holà manants, voici mon palais, mes laquais, mon Petit Prince ! Femme, apporte-moi ma perruque poudrée et mes mocassins à boucles !
Il se renversa sur le lit, les bras en croix, ses cuisses de géant roux à peine couvertes par les pans de sa chemise blanche. Marcel Grobz. Une grosse pelote de poils blonds, de bourrelets moelleux, de chair rose tavelée, illuminée par deux yeux myosotis, vifs comme des lames d’épée.
Josiane se laissa tomber sur le lit à côté de lui. Il était frais rasé, parfumé. Sur une chaise étaient disposés un costume en alpaga gris, une cravate bleue, des boutons de manchettes assortis.
— Tu te fais beau…
— Je me sens beau, Choupette. C’est différent !
Elle posa la tête contre son épaule et sourit.
— Avant, tu ne te sentais pas beau ?
— Avant, j’étais un vilain crapaud. Tiens ! Je me demande même comment tu as pu me regarder…
C’est vrai qu’il n’était pas un dieu grec, son Marcel. Au début, elle devait le reconnaître, elle avait été plus attirée par sa galette que par son charme, mais, très vite, sa vitalité, sa générosité l’avaient émue et elle avait fini par devenir sa maîtresse attitrée avant d’être consacrée seule femme de sa vie et mère de son petit.
— J’ai pas regardé le détail, j’ai acheté l’ensemble !
— C’est ce qu’on dit des moches ! Le fameux charme des vilains ! Mais je m’en fiche, aujourd’hui, je suis le grand mamamouchi.
— Encore plus sexy que le grand mamamouchi…
— Arrête, Choupette, tu m’excites ! Vise mon slip ! Droit comme un mât de bateau dans la tempête ! Si on se recouche, on est pas levés de sitôt !
Il avait toujours le même appétit au lit. Cet homme était fait pour manger, boire, rire, jouir, gravir des montagnes, planter des baobabs, empocher des tonnerres, étreindre des éclairs. Et dire que cette vipère d’Henriette avait voulu en faire un caniche poudré ! Elle avait encore rêvé d’elle. Qu’est-ce qu’elle fout à traîner dans mes nuits, celle-là ?
— T’as des nouvelles du Cure-Dents ? demanda-t-elle, prudente.
— Veut toujours pas divorcer. Ses conditions sont exorbitantes et je lâcherai pas ! Tu dis ça pour me faire débander ?
— Je dis ça parce qu’elle hante mes nuits !
— Ah ! Voilà pourquoi tu manques d’entrain, ces derniers temps…
— Je me sens triste comme un bas qui sèche tout seul. J’ai plus envie de rien…
— Même pas de moi ?
— Même pas de toi, mon gros loup !
Le bateau démâta d’un seul coup.
— T’es sérieuse ?
— Je me traîne, j’ai pas faim, je mange plus…
— Ça doit être grave !
— J’ai mal au dos. Comme si je recevais des coups de couteau.
— T’as une sciatique. C’est la grossesse, elle t’a ruiné les osselets.
— J’ai qu’une envie : m’asseoir et pleurer. Même Junior me laisse de glace.
— C’est pour ça qu’il grimace. Je le trouve maussade en ce moment.
— Il doit s’ennuyer. Avant j’assurais. Je lui faisais le grand huit, le rodéo sur la banquise, le french-cancan avec jetés de mousselines…
— Et là t’es en rade avec ton cabas à Vierzon ! T’as vu un toubib ?
— Non.
— Et madame Suzanne ?
— Non plus !
Marcel Grobz se redressa, inquiet. La situation était grave si madame Suzanne n’était pas désirée. Madame Suzanne avait prédit la signature du contrat avec les Chinois, l’emménagement dans le grand appartement, la naissance de Junior, la chute d’Henriette et même la mort d’un proche dans la gueule tranchante d’un monstre. Madame Suzanne fermait les yeux et voyait. L’œil est menteur, affirmait-elle, on voit mieux les yeux clos, la vraie vision est intérieure. Elle ne se trompait jamais et quand elle ne voyait rien, elle le disait. Pour être sûre de garder son don intact, elle ne demandait jamais d’argent.
Pour gagner sa vie, elle était pédicure. Elle épluchait les doigts de pieds, ponçait les peaux mortes, rabotait les oignons, auscultait les organes en pressant des points précis et, pendant que ses doigts couraient, agiles, le long des métatarses et des phalanges, elle s’engouffrait dans les âmes et déchiffrait le Destin. D’une simple pression sur la voûte plantaire, elle remontait jusqu’aux organes vitaux, découvrait la bonté ou la vilenie de celui dont elle tenait le pied. Elle débusquait le fluide blanc du grand cœur, le charbon sale du conspirateur, la bile acide du méchant, l’humeur jaunâtre du jaloux, le calcul bleu de l’avaricieux, le caillot rouge du libidineux. Penchée sur les trois cunéiformes, elle pénétrait l’âme et lisait l’avenir. Ses doigts allaient et venaient, elle marmonnait des phrases décousues. Il fallait tendre l’oreille pour recueillir l’oracle. Quand le message était important, elle se balançait de droite à gauche et répétait crescendo les injonctions qu’une voix venue de là-haut lui murmurait à l’oreille. C’est ainsi que Josiane avait appris qu’elle aurait un fils, « un beau garçon bien membré, à la tête de feu, aux paroles d’argent, au cerveau de platine, l’or coulera de sa bouche et ses bras puissants feront vaciller les colonnes du temple. Il ne faudra pas le contrarier car l’homme se lèvera tôt dans les langes de l’enfant ».
Il lui arrivait aussi, après avoir rangé ses pinces coupantes, ses limes, ses polissoirs, ses onguents et ses huiles, de se relever et de dire, « je ne crois pas que je reviendrai, votre âme est trop vilaine, ça pue le souffre et le pourri en vous, un macchabée n’y retrouverait pas ses petits ». Le client, ramolli de délices sur sa couche, protestait de sa blancheur immaculée. « N’insistez pas, ajoutait madame Suzanne, repentez-vous, amendez-vous et peut-être alors reviendrai-je vous taquiner la plante. »
Une fois par mois, madame Suzanne débarquait avec sa mallette et sa mine pointue de sourcière des âmes. Il arrivait à Marcel, après avoir commis une indélicatesse financière ou un coup fourré, de dérober sa voûte plantaire à l’extralucide car il tenait plus que tout à conserver son estime. Madame Suzanne lui expliquait alors qu’il fallait parfois, dans le monde impitoyable où il évoluait, employer les mêmes armes que ses rivaux et qu’à condition de ne pas nuire à plus faible que lui, l’escroquerie lui serait pardonnée.
— C’est comme si on m’avait vidangée, poursuivait Josiane. Je marche à côté de mes pompes. Je suis dédoublée. Tu me vois là, mais je suis pas là.
Marcel Grobz écoutait, incrédule. Jamais Choupette ne lui avait tenu de tels propos.
— Tu ne ferais pas une dépression nerveuse ?
— C’est possible. J’ai jamais connu cette maladie. Ça ne se faisait pas chez nous.
Il était perplexe. Il posa la main sur le front de Josiane et secoua la tête. Elle n’avait pas de fièvre.
— Peut-être un peu d’anémie ? Tu as fait des analyses ?
Josiane fit une moue négative.
— Ben, va falloir commencer par ça…
Josiane sourit. Il était inquiet, son bon gros. Sa mine soucieuse lui rappelait qu’elle était sa neige éternelle. Il lui suffisait de l’observer pour se rassurer.
— Dis, Marcel, tu m’aimes toujours comme la Sainte Vierge que tu mettrais au lit ?
— Tu en doutes, Choupette ? Tu en doutes encore ?
— Non. Mais j’aime te l’entendre dire… À force de se frotter le cuir, on oublie de le polir.
— Tu veux que je te dise, Choupette, il n’y a pas un jour, tu m’entends, pas un jour que je ne commence sans remercier là-haut pour le bonheur immense qui m’a été donné en te rencontrant.
Ils étaient assis sur le lit, appuyés l’un contre l’autre. À méditer sur ce mal étrange qui frappait Josiane, cette langueur qui l’enveloppait et lui coupait l’envie, l’appétit, le désir, toutes ces vertus qui la maintenaient en vie depuis qu’elle était enfant.
Le déjeuner fut un succès. Junior, placé en tête de table, dans sa chaise de bébé, trônait tel le seigneur du château. Il tenait son biberon à la main et le frappait sur l’armature de son siège pour indiquer ses volontés. Il aimait que la table soit bien dressée, que verres, couteaux et fourchettes soient à leur place, et si, par hasard, un convive se trompait d’alignement, il frappait son siège de son biberon jusqu’à ce que le coupable ait rectifié son erreur. On sentait, à ses sourcils froncés, qu’il essayait de suivre la conversation. Il se concentrait tant qu’il en était congestionné.
— Je crois qu’il est en train de faire caca, glissa Zoé à Hortense.
Marcel avait placé un cadeau dans chaque assiette. Un billet de deux cents euros pour chaque enfant. Hortense, Gary et Zoé eurent un hoquet en découvrant le grand billet jaune plié en deux dans une enveloppe. Zoé faillit demander : « C’est un vrai ? », Hortense déglutit et se leva pour embrasser Marcel et Josiane. Gary, gêné, regardait sa mère, se demandant s’il fallait protester. Shirley lui fit signe de ne rien dire, il risquait de fâcher Marcel.
Philippe reçut une bouteille de château-cheval-blanc, premier grand cru, classé A, Saint-Émilion 1947. Il tournait doucement la bouteille entre ses mains, pendant que Marcel récitait le boniment du caviste chez qui il achetait son vin : « Belle robe rouge, fin, élégant, souple, structuré. Fruit d’un terroir sablo-graveleux, les graviers captant le soleil le jour, et réchauffant la vigne, la nuit. » Philippe, amusé, s’inclina et lui promit qu’ils le boiraient ensemble pour les dix ans de Junior.
Junior acquiesça d’un rot sonore.
Dans l’assiette de Joséphine et Shirley, Marcel avait placé un bracelet en or gris, décoré de trente diamants brillantés, et dans celle de Josiane une paire de clips d’oreilles ornés d’une grosse perle de culture grise de Tahiti piquée de diamants. Shirley protesta, elle ne pouvait accepter. En aucun cas. Marcel la prévint qu’il quitterait la table si elle refusait son cadeau. Il se considérerait offensé. Elle insista, il renchérit, elle s’obstina, il tint bon, elle s’entêta, il ne voulut pas en démordre.
— J’adore jouer les Pères Noël, j’ai une hotte à cadeaux qui déborde, faut bien que je la vide de temps en temps !
Josiane, pensive, caressait ses boucles d’oreilles.
— C’est trop, mon loup ! Je vais ressembler à un gros caillou !
Joséphine murmura :
— Marcel, tu es fou !
— Fou de bonheur, Jo. Tu ne sais pas le cadeau que vous me faites en venant déjeuner chez nous. Jamais j’aurais pu imaginer que… Tiens, ma petite Jo, j’ai bien envie de pleurer !
Sa voix tremblait, ses yeux clignaient, il tordait le nez pour enrayer l’émotion qui le submergeait. Joséphine eut la gorge nouée à son tour et Josiane renifla en se détournant pour que personne ne la voie.
C’est le moment que choisit Junior pour chasser la mélancolie en donnant un grand coup de biberon sur sa chaise qui signifiait assez de simagrées, je m’ennuie, moi, action !
Ils se tournèrent vers lui, surpris. Il leur fit un grand sourire en tendant la tête en avant comme pour les encourager à lui faire la conversation.
— On dirait qu’il a envie de parler, dit Gary, étonné.
— T’as vu comme il tend le cou ! remarqua Hortense, se faisant la remarque qu’il était vraiment laid quand il avançait la tête, le cou long et flexible, la bouche fendue, les yeux exorbités.
— Il faut lui parler tout le temps ou il s’ennuie…, soupira Josiane.
— Ce doit être épuisant, remarqua Shirley.
— En plus, on ne peut pas lui dire n’importe quoi, sinon il se met en colère ! Il faut le faire rire, l’étonner ou lui apprendre quelque chose.
— Vous êtes sûre ? demanda Gary. Il est trop petit pour comprendre.
— C’est ce qu’on se dit à chaque fois, mais à chaque fois on est surpris !
— Je comprends que vous soyez fatigués, compatit Joséphine.
— Attendez…, dit Gary, je vais lui dire quelque chose qu’il ne pourra pas comprendre. C’est impossible.
— Vas-y, le provoqua Marcel, sûr de la science infuse de son rejeton.
Gary se concentra un long moment, cherchant ce qu’il pourrait trouver de spirituel pour tester le garnement. Quelle drôle de bouille il a ! ne pouvait-il s’empêcher de penser en constatant que Junior ne le lâchait pas des yeux et poussait des petits cris signalant son impatience.
— J’ai trouvé ! s’exclama-t-il, triomphant. Et là, mon petit vieux, tu peux toujours essayer, tu ne comprendras rien de rien !
Junior releva le menton tel un gladiateur outragé et tendit son biberon comme un bouclier pour prendre la mesure de son adversaire.
— « L’eunuque décapité raconte des histoires sans queue ni tête », énonça Gary, articulant chaque mot comme s’il les dictait à un analphabète.
Junior écouta, la tête et les épaules penchées en avant, le cou se balançant, le corps raide, les bras le long du corps. Il resta un instant dans cette position, ses sourcils se froncèrent, dessinant de petits festons, ses joues se marbrèrent de plaques écarlates, il grogna, gronda, puis son corps se détendit, il jeta la tête en arrière, éclata d’un rire tonitruant, battit des mains, des pieds pour montrer qu’il comprenait, et fit le geste de se couper la tête et le bas du ventre du plat de la main.
— Il a vraiment compris ce que j’ai dit ? demanda Gary.
— Apparemment oui, dit Marcel Grobz en dépliant sa serviette d’un air enchanté. Et il a raison de rire, c’est très drôle !
Gary observait, médusé, le bébé roux et rose dans sa grenouillère bleue qui le considérait en rigolant et dont le regard disait encore, encore des histoires, fais-moi rire, les trucs de bébé, ça m’ennuie, mais ça m’ennuie.
— C’est dingue ! déglutit Gary. This baby is crazy !
— Craizzzzy ! répéta Junior en bavant sur sa grenouillère.
— Il est génial, le nain ! s’écria Hortense.
En entendant le mot « génial », Junior roucoula et, pour lui montrer à quel point elle avait raison, il tendit son biberon vers un spot du plafond et énonça clairement :
— Lampe…
Devant leurs mines stupéfaites, il se gargarisa d’un grand rire de gorge, puis ajouta, une lueur espiègle dans l’œil :
— Light !
— Mais c’est…
— Incroyable ! c’est ce que je vous disais, dit Marcel, et personne ne me croyait !
— Luz…, continua Junior, le doigt toujours tendu vers la lumière du spot.
— En espagnol aussi ! Cet enfant me…
— Deng !
— Ah, là, c’est n’importe quoi ! dit Shirley, rassurée.
— Non, rectifia Marcel, c’est « soleil » en chinois !
— Au secours ! s’écria Hortense, le nain est polyglotte !
Junior caressa Hortense du regard. Il la remerciait de reconnaître ses mérites.
— Ce n’est pas un nain, c’est un géant ! T’as vu la taille de ses mains ! Et ses pieds !
Gary siffla, impressionné.
— Chouchou…, hurla Junior en crachant l’eau de son biberon en direction de Gary.
— Ça veut dire quoi ? demanda ce dernier.
— Tonton. En chinois. Il t’a choisi comme oncle !
— Je peux le prendre dans mes bras ? demanda Joséphine en se levant, ça fait longtemps que je n’ai plus tenu un bébé… et un bébé comme ça, je veux le regarder de plus près !
— Tant que ça ne te donne pas d’idées ! marmonna Zoé.
— Tu n’aimerais pas avoir un petit frère ? demanda Marcel, goguenard.
— Et qui serait le père si je peux poser une question indiscrète ? répondit Zoé en foudroyant sa mère du regard.
— Zoé…, bredouilla Joséphine, décontenancée par la véhémence de sa fille.
Elle s’était approchée de Josiane qui avait pris Junior dans ses bras et se penchait sur lui, prête à déposer un baiser sur ses boucles rousses. Junior la fixa, son visage se plissa et il émit un rot abondant de purée de carottes qui alla maculer le chemisier de Jo et la blouse en soie de Josiane.
— Junior ! gronda Josiane en le tapotant dans le dos. Je suis désolée…
— Ce n’est pas grave, dit Joséphine, essuyant son chemisier. Ça veut juste dire qu’il a bien digéré.
— Choupette, tu en as partout, toi aussi ! dit Marcel, s’emparant de Junior.
— Comme s’il vous avait visées toutes les deux ! dit Zoé en riant. Je le comprends, tous ces gens qui veulent l’embrasser, le toucher, il doit en avoir ras le bol. On devrait respecter les bébés, leur demander la permission avant de leur sucer la pomme !
— Vous ne voulez pas venir vous nettoyer dans la salle de bains ? proposa Josiane à Joséphine.
— Surtout que ça commence à puer grave ! dit Hortense en se bouchant le nez. J’aurai jamais d’enfant, ça pue trop.
Junior lui lança un regard meurtri, qui semblait dire : « Moi qui croyais que tu étais mon amie ! »
Dans la chambre, Josiane proposa à Joséphine de lui prêter un chemisier propre. Joséphine accepta et commença à se déshabiller. Joséphine rit :
— C’est pas un rot, c’est une éruption. Vous auriez dû l’appeler Stromboli, votre petit !
Josiane ouvrit la porte de sa penderie et en sortit deux chemisiers blancs à jabots de dentelle. Elle en tendit un à Joséphine qui la remercia.
— Vous voulez prendre une douche ? proposa Josiane, gênée.
Elle venait de comprendre que le jabot blanc n’était pas du goût de Joséphine.
— Non merci… il est étonnant votre fils !
— Parfois, je me demande s’il est normal… Il est trop en avance pour son âge !
— Il me rappelle une histoire… Un bébé qui a défendu sa mère lors d’un procès au Moyen Âge. La mère était accusée d’avoir conçu son enfant dans le péché, en livrant son corps à un homme qui n’était pas son mari. Elle allait être brûlée vive lorsqu’elle parut devant le juge, tenant son bébé dans les bras.
— Il avait quel âge ?
— Le même âge que Junior… Alors la mère s’adressa à l’enfant en l’élevant en l’air et lui dit : « Beau fils, je vais recevoir la mort à cause de vous et pourtant, je ne l’ai pas méritée, mais qui voudrait croire la vérité ? »
— Et alors ?
— « Tu ne mourras pas de mon fait, clama l’enfant. Moi, je sais qui est mon père et je sais que tu n’as pas péché. » À ces mots, les commères qui assistaient au procès furent émerveillées et le juge, craignant d’avoir mal entendu, demanda à l’enfant de s’expliquer. « Ce n’est pas de sitôt qu’elle sera brûlée ! tonna-t-il, car si l’on condamnait au feu tous ceux et celles qui se sont abandonnés à d’autres que leurs femmes et leurs maris, il ne serait guère de gens ici qui ne dussent y aller ! »
— Il parlait si bien ?
— C’est ce que raconte le livre… Et il finit en ajoutant : « Et je connais mieux mon père que vous le vôtre ! » – ce qui cloua le bec au juge qui acquitta la mère.
— Vous avez inventé cette histoire pour me rassurer ?
— Mais non ! C’est dans les romans de La Table ronde.
— C’est bien d’être savante. Moi, je suis pas allée loin dans mes études.
— Mais vous avez appris la vie. Et c’est plus utile que n’importe quel diplôme !
— Vous êtes gentille. Ça me manque parfois de ne pas avoir de culture. Mais ça se rattrape pas, ça !
— Bien sûr que si ! Aussi sûr que deux et deux font quatre !
— Ça, je le sais…
Et Josiane, soulagée, donna une bourrade dans les côtes de Joséphine qui, surprise, marqua un temps d’arrêt puis la lui rendit.
C’est ainsi qu’elles devinrent amies.
Assises sur le lit, boutonnant leur chemisier à jabot, elles se mirent à parler. Des enfants petits et des enfants grands, des hommes qu’on croit grands et qui se révèlent petits, et du contraire aussi. De ces bavardages pour ne rien dire où l’on apprend l’autre, où l’on guette la phrase qui favorisera la confidence ou l’arrêtera net, où l’on épie l’œil derrière la mèche de cheveux, le sourire qui s’économise ou s’épanouit. Josiane rectifia le jabot du chemisier de Joséphine qui se laissa faire. Il régnait une atmosphère douce, tendre dans la chambre.
— On se sent bien chez vous…
— Merci, dit Josiane. Vous savez, j’appréhendais votre venue. Je n’avais pas envie de vous rencontrer. Je ne vous imaginais pas comme ça…
— Vous m’imaginiez plutôt comme ma mère ? demanda Joséphine dans un sourire.
— Je l’aime pas beaucoup votre mère.
Joséphine soupira. Elle ne voulait pas dire du mal d’Henriette, mais elle comprenait ce que pouvait ressentir Josiane.
— Elle me traitait comme une boniche !
— Vous l’aimez Marcel, n’est-ce pas ? demanda Joséphine à voix basse.
— Oh, oui ! Au début, j’ai eu du mal. Il était trop doux, j’étais habituée aux méchants, aux durs. La gentillesse, je trouvais ça suspect. Et puis… il est si pur dans son cœur que, quand il me regarde, je me sens lavée. Il a épongé ma misère. L’amour m’a rendue meilleure.
Joséphine songea à Philippe. Quand il me regarde, je me sens géante, belle, intrépide. Je n’ai plus peur. Dix minutes et demie de pur bonheur, elle n’arrêtait pas de se passer le film du baiser à la dinde. Elle rougit et ses pensées revinrent vers Marcel.
— Longtemps, il a été malheureux avec ma mère. Elle le traitait mal. Je souffrais pour lui. Depuis que je ne la vois plus, je me sens beaucoup mieux.
— Ça fait longtemps ?
— Trois ans, environ. Quand Antoine est parti…
Joséphine se souvint de la scène chez Iris où sa mère l’avait écrasée de son mépris. Ma pauvre fille, incapable de garder un homme même le plus minable, incapable de gagner de l’argent, incapable de réussir, comment vas-tu t’en sortir seule, avec deux enfants ? Ce jour-là, elle s’était révoltée. Elle avait craché tout ce qu’elle avait sur le cœur. Elles ne s’étaient plus jamais revues.
— Moi, ma mère est morte. Si on peut appeler ça une mère… Jamais une caresse, jamais un baiser, des coups et des engueulades ! Quand on l’a enterrée, j’ai pleuré. Le chagrin, c’est comme l’amour, c’est pas des choses qu’on contrôle. Devant le trou au cimetière, je me disais que c’était ma mère, qu’un homme l’avait aimée, lui avait fait des enfants, qu’elle avait ri, chanté, pleuré, espéré… Elle devenait humaine tout à coup.
— Je sais, je me dis parfois la même chose. Qu’on devrait se réconcilier avant qu’il soit trop tard.
— Faut faire gaffe avec elle ! Ne soyez pas trop bonne, et bonne ça ne s’écrit pas avec un « c » !
— Moi, je suis les deux : bonne et conne !
— Oh non ! protesta Josiane. Pas conne… Je l’ai lu, votre livre, et c’est pas écrit par une conne !
Joséphine sourit :
— Merci. Pourquoi n’est-on jamais sûre de soi ? C’est une maladie de femme, n’est-ce pas ?
— Je connais peu d’hommes qui doutent ou alors ils cachent bien leur jeu !
— Je peux vous poser une question indiscrète ? demanda Joséphine en regardant Josiane dans les yeux.
Josiane hocha la tête.
— Vous allez vous marier avec Marcel ?
Josiane eut l’air surpris, puis secoua la tête vigoureusement.
— Pourquoi se mettre la bague au doigt ? On n’est pas des pigeons !
Joséphine éclata de rire.
— À mon tour de poser une question indiscrète ! déclara Josiane en tapotant le dessus-de-lit. Si ça vous ébouriffe, vous répondez pas.
— Allez-y, dit Joséphine.
Josiane prit une profonde inspiration et se lança :
— Vous l’aimez, Philippe ? Et il vous aime aussi, ça crève les yeux.
Joséphine sursauta.
— Ça se voit ?
— D’abord, vous êtes devenue très jolie… Et ça, ça cache toujours un homme ! Femme en beauté, homme embusqué !
Joséphine rougit.
— Ensuite… Vous faites tellement attention à ne pas vous regarder, à ne pas vous adresser l’un à l’autre que ça en devient criant ! Essayez d’être naturelle, ça se verra moins. Je dis ça pour vos filles, parce que moi, il me plaît, il sent bon la confiance. Et puis, il est beau ! C’est de la confiture, cet homme-là !
— C’est le mari de ma sœur, balbutia Joséphine.
Je n’en finis pas de répéter ces mots quand je parle de lui. Je pourrais trouver autre chose ! Je vais finir par le réduire à cette seule définition, « le mari de ma sœur ».
— Vous n’y pouvez rien ! L’amour, ça ne klaxonne pas avant d’entrer ! ça se pointe, ça s’impose, ça force les barrages et puis, telle que je vous connais, vous vous êtes pas jetée à son cou !
— Ça non !
— Vous avez même pédalé en arrière de toutes vos forces !
— Et je pédale encore !
— Faites gaffe quand même. Parce quand ça s’éparpille, ça ne se récupère pas au ramasse-miettes !
— C’est moi qui vais être éparpillée, si ça continue.
— Allez ! C’est plutôt une embellie, ce genre de choses, ne le transformez pas en mélasse ! Je demanderai pour vous à madame Suzanne. Laissez-moi une mèche de cheveux et, rien qu’en la palpant, elle vous dira si ça marchera, vous deux.
Et Josiane d’expliquer le don et les vertus de madame Suzanne. Et Joséphine de froncer le nez, non, non, j’aime pas trop ça, les voyantes.
— Oh ! Elle serait vexée de s’entendre traiter de voyante ! C’est une liseuse d’âmes.
— Et puis, je n’ai pas envie de savoir. Je préfère la beauté du vague…
— Vous habitez pas la terre, vous ! Allez ! je vous comprends. Faites juste gaffe à vos filles ! Surtout à la petite, elle me semble prête à mordre !
— C’est ce qu’on appelle l’âge ingrat. Elle est en plein dedans. Il faut juste que je prenne ce mal-là en patience ! J’ai déjà connu ça avec Hortense. Un soir, elles s’endorment en petits anges joufflus et se réveillent, le lendemain, en démons crochus !
— Si vous le dites !
Josiane semblait penser à autre chose.
— C’est dommage que vous vouliez pas voir madame Suzanne. Elle avait prédit la mort de votre mari. « Un animal à gueule tranchante… » Il est bien mort croqué par un crocodile ?
— Je croyais mais l’autre jour, dans le métro…
Et Joséphine raconta. L’homme au col roulé rouge, l’œil fermé, la cicatrice, la carte postale du Kenya. Elle se livrait sans réticence. Elle sentait une écoute bienveillante de la part de Josiane qui la contemplait de son regard chaud et attentif en lissant son jabot blanc.
— Vous croyez que j’ai des visions ?
— Non… mais madame Suzanne l’a vu dans la gueule d’un crocodile et elle se trompe rarement. C’est pas commun comme mort, tout de même !
— Non ! C’est même la seule chose originale qui lui soit arrivée.
Joséphine eut un drôle de rire, un rire nerveux, puis s’arrêta, gênée.
— Peut-être qu’elle l’a vu, en effet, dans la gueule d’un crocodile mais qu’il n’en est pas mort ? suggéra Josiane.
— Vous croyez qu’il aurait pu s’en sortir ?
— Ça expliquerait l’œil fermé et la cicatrice…
Josiane réfléchit un moment puis, comme si elle venait de comprendre quelque chose, s’exclama :
— C’est pour ça que vous vouliez les coordonnées de cette femme, Mylène… Pour savoir si elle aussi avait des nouvelles !
— Elle a été la maîtresse de mon mari. S’il nous a écrit, il lui a sûrement écrit aussi. Ou téléphoné…
— Je sais qu’elle a appelé Marcel récemment. Elle parle souvent de vos filles. Elle demande de leurs nouvelles. Elle lui a réclamé votre adresse pour vous envoyer une carte de vœux.
— Elle a le sens des traditions. J’ai remarqué qu’on fait plus attention à ces choses-là quand on vit à l’étranger. En France, on a tendance à oublier. Marcel a donc son adresse…
— Il l’a notée sur un papier qu’il m’a montré ce matin. Il voulait pas oublier de vous la donner.
Elle se leva, chercha sur une table de chevet, aperçut une feuille de papier qui traînait, la lut et la lui tendit.
— C’est ça, je crois… En tout cas, ce sont les derniers renseignements qu’il a eus d’elle. Elle le contacte parfois, quand elle a des problèmes…
— Et vous n’aimez pas ça ?
Josiane sourit en haussant les épaules.
— Elle est maligne, cette fille. Donc je me méfie… Vous savez, le pognon, ça cintre les mirettes ! Mon gros nounours devient un bel Apollon, paré de tous ses beaux billets qui lui gomment les bourrelets !
Sur le chemin du retour, alors que Philippe les raccompagnait en voiture, Joséphine se dit qu’elle aimait beaucoup Josiane. Les rares fois où elle s’était rendue dans l’entrepôt de Marcel, avenue Niel, elle n’avait eu d’elle qu’une image tronquée : celle d’une secrétaire derrière son bureau qui mâchait son chewing-gum. Les mots de sa mère avaient fait le reste, « cette saleté de secrétaire », disait Henriette en vomissant chaque syllabe. Sur l’image de la femme-tronc s’était superposée une autre image, celle d’une femme facile, commune, vénale, maquillée comme un masque de carnaval. C’est tout le contraire, soupira-t-elle. Elle est bonne, douce, attentive. Moelleuse.
Shirley et Gary étaient partis se promener dans le Marais. Elle rentrait chez elle avec Philippe, les filles et Alexandre. Philippe conduisait la grosse berline en silence. Un concerto de Bach passait à la radio. Alexandre et Zoé babillaient à l’arrière. Hortense caressait du bout des doigts l’enveloppe qui renfermait les deux cents euros. La pluie mêlée de neige molle dessinait sur le pare-brise des ronds hésitants que les essuie-glaces effaçaient dans un ballet régulier.
Au-dehors, sur des arbres grelottants habillés de lampions lumineux, elle apercevait les décorations de Noël des Champs-Élysées et de l’avenue Montaigne. Noël ! La nouvelle année ! Le premier janvier ! Que de rituels pour donner une raison aux arbres grelottants de se parer de guirlandes ! On serait une famille qui rentre à la maison, c’est dimanche après-midi, les enfants vont s’amuser pendant qu’on préparera le dîner. On sort de table, on n’a pas faim, mais on va se forcer à manger. Joséphine ferma les yeux et sourit. Je rêve toujours « conjugal », je ne rêve jamais « canaille ». Je suis une femme ennuyeuse. Je n’ai aucune fantaisie. Bientôt, Philippe repartira à Londres. Demain ou après-demain, il ira voir Iris à la clinique. Que lui disait-il lors de ces visites ? Était-il tendre ? La prenait-il dans ses bras ? Et elle ? Comment se conduisait-elle ? Alexandre était-il toujours présent ?
La main chaude et douce de Philippe vint envelopper la sienne, la caressa. Elle lui rendit sa pression, mais eut peur que les enfants les surprennent et se dégagea.
Dans le hall de l’immeuble, ils se heurtèrent à Hervé Lefloc-Pignel qui courait derrière son fils Gaétan en hurlant « reviens, reviens im-mé-dia-te-ment, j’ai dit immédiatement ». Il les croisa sans s’arrêter, ouvrit la porte et se précipita sur l’avenue.
Ils traversèrent le hall, se dirigèrent vers l’ascenseur.
— T’as vu ? Il était tout décoiffé ! chuchota Zoé. Lui d’habitude si clean !
— Il avait l’air fou furieux, je voudrais pas être à la place de son fils ! souffla Alexandre.
— Taisez-vous, ils reviennent ! murmura Hortense.
Hervé Lefloc-Pignel traversait le large hall de l’immeuble en tenant son fils par le col de son blouson. Il s’arrêta face à la grande glace et hurla :
— Tu t’es regardé, petit con ? Je t’avais interdit d’y toucher !
— Mais je voulais juste lui faire prendre l’air ! Elle s’ennuie, elle aussi ! On s’ennuie tous à la maison ! On n’a le droit de rien faire ! J’en ai marre des couleurs obligées, je veux de l’écossais ! De l’écossais !
Il avait prononcé ces derniers mots en criant. Son père le secoua violemment pour le faire taire. L’enfant eut peur et, levant les bras pour se protéger, laissa choir un objet rond et marron qui rebondit sur le sol. Hervé Lefloc-Pignel poussa un hurlement.
— Regarde ce que tu as fait ! Ramasse, ramasse !
Gaétan se baissa, prit la chose entre ses doigts et, se tenant à distance de peur de prendre un coup, la tendit à son père. Hervé Lefloc-Pignel s’en empara, la posa délicatement dans la paume de sa main et la caressa.
— Elle ne bouge plus ! Tu l’as tuée ! Tu l’as tuée !
Il se pencha sur la chose en lui parlant doucement.
Grâce à un jeu de miroirs, ils assistaient à la scène sans se montrer et n’en perdaient pas une miette. Philippe leur fit signe de ne pas faire de bruit. Ils s’engouffrèrent dans l’ascenseur.
— En tout cas, c’est bien le Lefloc-Pignel que je connais… Il n’a pas changé. Dans quel état peuvent se mettre les gens parfois ! dit Philippe en refermant la porte de l’appartement.
— Ils sont à bout, en ce moment, soupira Joséphine. La violence est partout. Je la sens chaque jour dans la rue, dans le métro, c’est comme si les gens ne se supportaient plus. Comme si la vie leur roulait dessus et qu’ils étaient prêts à écraser leur prochain pour être épargnés. Ils s’agressent pour un rien, sont prêts à se sauter à la gorge. Ça fait peur. Avant, je n’avais pas peur comme ça…
— Je n’ose penser à ce que ce pauvre gamin doit subir ! dit Philippe.
Ils étaient dans la cuisine, les filles et Alexandre, dans le salon, allumaient la télévision.
— La haine qu’il y avait dans sa voix… J’ai cru qu’il allait le massacrer.
— N’en rajoute pas tout de même !
— Si, je t’assure. Je sens la haine, le ressentiment dans l’air. Ça infiltre tout.
— Allez ! On va déboucher une bonne bouteille, faire un gros plat de pâtes et tout oublier ! proposa Philippe en l’enlaçant.
— Je ne sais pas si ça va suffire, soupira Joséphine, se raidissant.
Le malaise s’épaississait, l’envahissait, la recouvrait d’un lourd manteau noir. Elle perdait l’équilibre. Elle n’était plus sûre de rien. N’avait plus envie de s’abandonner contre lui.
— N’exagère pas ! Il a juste pété les plombs. Je ne t’emmènerai jamais à un match de foot. Tu serais terrorisée !
— Je pleure quand je vois une pub pour l’ami Ricoré à la télé ! Je voudrais faire partie de la famille Ricoré…
Elle se retourna vers lui, eut un sourire tremblant qu’elle lui offrit dans un effort pour partager la détresse qui la paralysait.
— Je suis là, je te défendrai… avec moi, tu ne crains rien, dit-il en la prenant dans ses bras.
Joséphine sourit distraitement. Son attention était ailleurs. Il y avait eu quelque chose de familier dans la scène à laquelle elle venait d’assister. Une violence, un éclat de voix, un geste qui traînait comme une longue écharpe. Elle fouillait dans sa mémoire pour se rappeler. Elle ne trouvait pas, mais se sentait menacée. Un autre mystère de son enfance qui allait se révéler ? L’emmener dans un autre drame ? Combien de drames occulte-t-on, enfant, afin de ne plus souffrir ? Elle avait bien oublié pendant trente ans que sa mère avait failli la noyer. Ce soir, dans le hall de l’immeuble, devant la glace et les plantes vertes, un autre danger s’était faufilé. Une ombre menaçante, fuyante, qui ne tenait qu’à une note et l’avait glacée. Une seule note. Elle frissonna. Personne ne peut comprendre la violence muette qui me menace. Comment expliquer cette peur fantôme qui n’a pas de nom, mais glisse et m’enveloppe ? Je suis seule. Personne ne peut m’aider. Personne ne peut comprendre. On est toujours seul. Il faut que j’arrête de me raconter des histoires à l’eau de rose pour me rassurer, que je cesse de me réfugier dans des bras d’hommes charmants. Ce n’est pas une solution.
— Joséphine, que se passe-t-il ? demanda Philippe, une lueur inquiète dans les yeux.
— Je ne sais pas…
— Tu peux tout me dire, tu le sais.
Elle secoua la tête. Elle recevait, tel un coup de poignard, la double certitude qu’elle était seule et en danger. Elle ne savait pas d’où venait cette assurance. Elle le regarda et lui en voulut. Comment peut-il être si sûr de lui ? Si sûr de moi ? Si sûr de suffire à mon bonheur ? Comme si la vie était aussi simple ! Elle ressentit son besoin de protection comme une intrusion, sa déclaration de protection comme une intolérable arrogance.
— Tu te trompes, Philippe. Tu n’es pas une solution. Tu es un problème pour moi.
Il la regarda, stupéfait.
— Qu’est-ce qui te prend ?
Elle parlait en fixant le vide, les yeux grands ouverts comme si elle lisait un grand livre, le grand livre des vérités.
— Tu es marié. Avec ma sœur. Bientôt, tu vas repartir à Londres ; auparavant, tu iras voir Iris, c’est ta femme, c’est normal, mais c’est aussi ma sœur, et ça, c’est pas normal.
— Joséphine ! Arrête !
Elle lui fit signe de se taire et continua :
— Rien ne sera jamais possible entre nous. On s’est raconté des histoires. On a vécu un conte, un conte de Noël, mais… Je viens de redescendre sur terre. Ne me demande pas comment, je ne sais pas.
— Mais… ces derniers jours, tu avais l’air…
— Ces derniers jours, j’ai rêvé… Je viens de le comprendre… maintenant.
C’était ça alors, ce malheur qu’elle avait senti s’abattre sur elle d’un coup de ciseaux noirs ? Il fallait qu’elle renonce à lui et chaque mot qui la coupait de lui était un coup de couteau en plein cœur. Elle recula d’un pas, puis d’un autre et déclara :
— Ose me dire le contraire ! Même toi, tu ne peux pas changer ça. Iris sera toujours entre nous.
Il la dévisageait comme s’il ne l’avait jamais vue, qu’il n’avait jamais vu cette Joséphine-là, dure, déterminée.
— Je ne sais pas quoi dire. Peut-être as-tu raison… Peut-être as-tu tort…
— J’ai bien peur d’avoir raison.
Elle s’était écartée et le contemplait, les bras croisés sur la poitrine.
— Je préfère souffrir tout de suite. D’un seul coup… plutôt que de dépérir à petit feu.
— Si c’est ce que tu veux…
Elle hocha la tête en silence, resserra les bras autour de sa poitrine pour qu’ils ne se tendent pas vers lui. Recula encore, encore. En même temps, elle suppliait, il va protester, me faire taire, me bâillonner, me traiter de folle, ma folle chérie, ma folle que j’aime, ma folle qui s’envole, ma folle pourquoi tu dis ça, ma folle souviens-toi. Il la fixait, immobile, le regard noir et, dans ce regard, passaient leurs derniers jours ensemble, les doigts qui s’effleurent sous une table, les mains qui se nouent dans la pénombre d’un couloir, les caresses volées en prenant un manteau, en tenant une porte, en ramassant des clés, des baisers murmurés du bout des lèvres et le long, long baiser contre la barre du four, le goût du pruneau noir, de la farce, de l’armagnac… Les images passaient tel un film muet dans son regard en noir et blanc et elle pouvait lire leur histoire dans ses yeux. Puis il cilla, le film s’arrêta, il passa les mains dans ses cheveux comme pour s’interdire de les poser sur elle, et, sans rien dire, il sortit. Il s’arrêta un instant sur le seuil, prêt à ajouter quelque chose, mais se ravisa et referma la porte derrière lui.
Elle l’entendit appeler son fils :
— Alex, changement de programme, on rentre à la maison.
— Mais on n’a pas fini Les Simpson, p’pa ! Plus que dix minutes !
— Non ! Tout de suite ! Prends ton manteau…
— Dix minutes, p’pa !
— Alexandre…
— T’es pas marrant !
— Alexandre !
Sa voix était montée d’un ton. Impérieuse, rude. Joséphine frissonna. Elle ne connaissait pas cette voix-là. Elle ne connaissait pas cet homme qui donnait des ordres et entendait se faire obéir. Elle écouta le silence qui suivit, tendit l’oreille, espéra que la porte allait s’ouvrir, qu’il allait revenir, dire, Joséphine…
La porte de la cuisine s’entrebâilla. Joséphine se projeta en avant.
Alexandre passa la tête.
— R’voir, Jo ! lâcha-t-il sans la regarder.
— Au revoir, mon chéri.
Elle entendit claquer la porte d’entrée. La voix de Zoé crier : « mais pourquoi ils partent ? On n’a pas fini Les Simpson ».
Joséphine mordit son poing pour ne pas hurler son chagrin.
Le lendemain matin, au courrier, il y avait une carte d’Antoine. Postée de Monbasa. Écrite au feutre noir à pointe épaisse.