La police fut vite sur les lieux. Deux policiers en tenue et le capitaine Gallois. Elle établit un périmètre de sécurité, disposa un cordon de ruban jaune autour du local à poubelles. Elle s’approcha du corps, se baissa, le détailla et commenta à voix haute en articulant chaque syllabe avec la précision d’une élève qui récite sa leçon. « On peut constater que le processus de putréfaction a déjà commencé, le meurtre doit remonter à quarante-huit heures », elle avait relevé la robe de chambre de mademoiselle de Bassonnière et ses doigts effleuraient une tache sombre sur le ventre. « Tache abdominale… provoquée par des gaz émis sous le derme. La peau se noircit, mais reste souple, légèrement gonflée, le corps devient jaunâtre. Elle a dû mourir vendredi soir ou samedi dans la nuit », conclut-elle en rabaissant la robe de chambre. Puis elle aperçut des mouches au-dessus du corps et les chassa d’un geste doux. Elle appela le procureur et le médecin légiste.
Elle demeurait imperturbable, les lèvres serrées, considérant le corps qui gisait à ses pieds. Pas un muscle de son visage ne trahissait l’horreur, le dégoût ou la surprise. Puis elle se tourna vers Joséphine et Iphigénie et les interrogea.
Elles racontèrent comment elles avaient découvert le corps. La fête dans la loge, l’absence de mademoiselle de Bassonnière « mais ce n’est pas étonnant, tout le monde la détestait dans l’immeuble », ne put s’empêcher de dire Iphigénie, les poubelles, le rôle de Du Guesclin.
— Vous l’avez depuis longtemps ce chien ? demanda le capitaine.
— Je l’ai ramassé dans la rue hier matin…
Elle s’en voulut d’avoir dit « ramassé », voulut reprendre son mot, bafouilla et se sentit coupable. Elle n’aimait pas la façon dont le capitaine s’adressait à elle. Elle devinait de sa part une sourde animosité qu’elle ne s’expliquait pas. Son regard tomba sur une broche cachée sous le col de son chemisier qui représentait un cœur percé d’une flèche.
— Vous avez une observation à me faire ? demanda le capitaine avec rudesse.
— Non. Je regardais votre broche et…
— Pas de remarque personnelle.
Joséphine se dit que cette femme aimerait bien lui mettre les menottes aux poignets.
Le médecin légiste arriva, suivi d’un photographe de l’identité judiciaire. Il prit la température du corps, énonça 31°, constata les blessures extérieures, mesura les entailles des coups portés et demanda une autopsie. Puis il s’entretint avec le capitaine. Joséphine surprit des fragments de discussion, « usure au niveau des chaussures ? résistance ? surprise par l’agresseur ? le corps a-t-il été traîné ou a-t-elle été tuée sur place ? ». Le photographe de l’identité judiciaire, accroupi aux pieds de la victime, prenait des photos sous tous les angles.
— Il faudra faire une enquête de voisinage, murmura le capitaine.
— Le crime, car il s’agit probablement d’une agression, a eu lieu dans la nuit de vendredi à samedi… à l’heure où les braves gens dorment.
— L’immeuble possède un code. On n’y entre pas comme dans un moulin, remarqua le capitaine.
— Vous savez, les codes… Il eut un geste évasif. Ça ne rassure que les naïfs ! N’importe qui peut entrer, hélas !
— Évidemment… ce serait plus simple de se dire que le coupable habite dans l’immeuble.
Le médecin légiste poussa un long soupir découragé et déclara que l’idéal serait que l’assassin se promenât avec un écriteau dans le dos. Le capitaine ne sembla pas apprécier sa remarque et retourna inspecter le local à poubelles.
Puis ce fut l’arrivée du procureur. Un homme sec aux cheveux blonds coupés en brosse. Il se présenta. Serra la main de ses collègues, écouta les conclusions des uns et des autres. Se pencha sur le corps. Discuta avec le médecin légiste et demanda une autopsie.
— Taille de la lame, force des coups portés, profondeur des entailles, traces d’hématomes, strangulation…
Il énumérait les divers points à étudier sans fièvre ni précipitation avec la minutie de l’homme habitué à de telles scènes.
— Vous avez remarqué si la gomme de la moquette était molle ou dure ? Si elle avait laissé des traces sur le corps ou si elle portait des empreintes digitales ?
Le médecin répondit que la gomme était molle et souple.
— Traces de doigts ?
— Pas sur la gomme. Il est encore trop tôt pour le corps…
— Traces de pas dans le local ?
— L’agresseur devait porter des semelles lisses ou il s’était enveloppé les pieds de sacs plastique. Aucune trace, aucune empreinte…
— Pas de traces de doigts, vous êtes sûr ?
— Non… Des gants en caoutchouc peut-être ?
— Vous m’envoyez les photos dès que vous les avez, conclut le procureur. On va commencer l’enquête de voisinage… et faire un topo sur la victime. Si elle avait des ennemis, des problèmes de cœur…
— T’as vu sa tronche ? ricana un des deux flics en tenue à l’oreille de son collègue. De quoi te vider le slip d’un seul coup !
— Si elle avait déjà été agressée, si elle était fichée… La routine, quoi !
Il fit signe au capitaine de le rejoindre et ils s’isolèrent dans un coin de la cour. Le regard du procureur vint se poser sur Joséphine. Le capitaine devait être en train de lui dire qu’elle avait été agressée, six mois plus tôt et qu’elle avait attendu près d’une semaine avant de se rendre au commissariat déposer une main courante.
— C’est la brigade criminelle qui va être saisie du dossier, dit le procureur. Mais commencez les investigations, faites les premiers interrogatoires, la Crim reprendra le dossier après… Je vais en parler au juge d’instruction.
Le capitaine opina, le visage fermé.
— Il faudra sûrement l’interroger à nouveau, ajouta le procureur en gardant les yeux rivés sur Joséphine.
Pourquoi me regardent-ils comme ça ? Ils ne pensent pas que c’est moi ou que je suis complice, tout de même ! Elle se sentit à nouveau envahie par un terrible sentiment de culpabilité. Mais je n’ai rien fait ! eut-elle envie de crier devant les yeux fixes du procureur.
La présence des voitures de police devant l’immeuble avait attiré des voisins qui cherchaient à apercevoir le corps et se battaient les flancs en répétant « c’est incroyable ! c’est incroyable ! On est bien peu de chose, tout de même ! ». Un vieux monsieur poudré de blanc assurait qu’il l’avait connue enfant, une femme accablée de Botox bougonna qu’elle ne la regretterait pas, « quelle peau de vache ! », et une troisième interrogeait : « Vous êtes sûre qu’elle est morte ? » « Comme je suis sûr que vous êtes vivante », rétorqua le fils Pinarelli. Joséphine pensa à Zoé et demanda si elle pouvait remonter chez elle.
— Pas avant qu’on ne vous ait interrogée ! intima le capitaine.
Ils commencèrent par Iphigénie, puis ce fut son tour. Elle raconta la réunion de copropriétaires du vendredi, les accrochages avec messieurs Merson, Lefloc-Pignel et Van den Brock. Le capitaine prenait des notes. Joséphine ajouta ce que lui avait dit monsieur Merson sur les deux agressions dont mademoiselle de Bassonnière avait été victime. Elle précisa qu’elle n’avait pas assisté aux scènes, elle-même. Elle vit le capitaine noter « demander à monsieur Merson » sur son carnet.
— Je peux remonter ? Ma petite fille m’attend à la maison…
Le capitaine la laissa repartir non sans lui avoir demandé dans quelle partie de l’immeuble et à quel étage elle demeurait et l’enjoignit de passer au commissariat signer sa déposition.
— Ah ! J’oubliais, dit le capitaine en haussant la voix, vous étiez où vendredi dans la nuit ?
— Chez moi… Pourquoi ?
— C’est moi qui pose les questions.
— Je suis rentrée de la réunion des copropriétaires avec monsieur Lefloc-Pignel vers neuf heures et je suis restée à la maison…
— Votre fille était avec vous ?
— Non. Elle était à la cave, avec d’autres jeunes de l’immeuble. Dans la cave de Paul Merson. Elle a dû remonter vers minuit.
— Vers minuit, vous dites… Vous n’en êtes pas sûre ?
— Je n’ai pas regardé l’heure.
— Vous ne vous souvenez pas d’un film que vous auriez regardé à la télé ou d’une émission de radio ? dit le capitaine.
— Non… Ce sera tout ? demanda Joséphine.
— Pour le moment !
Décidément, il y a quelque chose en moi qu’elle ne supporte pas, se dit Joséphine en attendant l’ascenseur.
Zoé n’était pas rentrée et Iris gisait, allongée sur le canapé, devant la télé, le téléphone coincé entre l’oreille et l’épaule. Sur l’écran, Céline Dion, d’une voix nasillarde, parlait de son âme à Michel Drucker.
Ce dimanche 24 mai, en rentrant du cinéma, Gaétan et Zoé se séparèrent à l’entrée du square, devant l’immeuble. « Mon père me tuerait s’il nous voyait ! Tu passes par-devant, moi par-derrière. » Ils s’étaient embrassés une dernière fois, s’étaient arrachés des bras l’un de l’autre et séparés à reculons pour s’apercevoir le plus longtemps possible.
Je suis heureuse, si heureuse ! s’étonnait Zoé en marchant de travers sur la pelouse du square, en respirant, réjouie, la terre molle et odorante. Tout est beau, tout sent bon. Y a rien de mieux que l’amour.
Il m’est arrivé un drôle de truc, tout à l’heure, devant le cinéma…
J’attendais Gaétan, j’avais son pull dans mon sac et je l’ai sorti, je l’ai pris dans mes deux mains et l’odeur est venue d’un coup. Son odeur. On a tous une odeur. On sait pas d’où elle vient, on sait pas la définir, mais on la reconnaît. La sienne, je savais pas encore comment elle était, j’y avais pas vraiment pensé. Et quand j’ai respiré l’odeur de son pull, j’ai été emportée de bonheur. Je l’ai vite remis dans mon sac pour pas que l’odeur s’évapore. Ça paraît bête, mais je me suis dit que l’amour, c’est d’avoir le cœur tout enflé d’avoir respiré un vieux pull. Et ça donne envie de gambader et d’embrasser tout le monde. Les choses belles deviennent très belles, et les choses chiantes deviennent on s’en fout ! Je m’en fous pas mal que maman ait embrassé Philippe ! Après tout, elle est peut-être amoureuse, elle a peut-être, elle aussi, un ballon dans le cœur.
Je ne suis plus en colère parce que JE SUIS AMOUREUSE ! La vie, j’ai l’impression qu’elle va être un long chemin lumineux de rires et de baisers, à renifler ses pulls et à faire des projets. On aura plein d’enfants et on les laissera faire tout ce qu’ils voudront. Pas comme le père de Gaétan. Il a l’air bizarre. Il leur interdit d’inviter des copains à la maison. Interdiction de parler à table : ils doivent lever le doigt et attendre qu’on leur donne la parole. Interdiction de regarder la télévision. D’écouter la radio. Parfois, le soir, il veut que tout soit blanc : les vêtements, la nourriture, la nappe et les serviettes, le pyjama des enfants. D’autres fois, que tout soit vert. Ils mangent des épinards et des brocolis, des lasagnes vertes et des kiwis. Sa mère se gratte les bras de désespoir. Ils ont tout le temps peur que leur mère fasse une bêtise, qu’elle s’ouvre les veines avec un couteau ou qu’elle saute dans le vide. Et il me dit pas tout… Il a des mots qui sont sur le point de sortir et il les ravale. Gaétan a passé un marché avec Domitille : elle dit rien pour nous et lui, il se tait pour le reste… il m’a pas vraiment expliqué ce que c’est que le reste, mais c’est sûr que ça doit être crade, parce que Domitille, elle est vraiment malsaine comme fille. Et ce trafic qu’elle fait avec les garçons de l’école ! Faut voir ! Elle s’isole avec eux dans les chiottes et ressort les joues rouges et les cheveux en pétard. Elle doit faire des baisers avec la langue ou des trucs comme ça. Elle et sa copine Inès, elles se la jouent ravageuses et sexy. Elles s’échangent des petits mots pliés en quatre, des billets de cinq euros, font des croix dans la marge de leurs cahiers et c’est à celle qui aura le plus de croix ! Et le plus de sous.
N’empêche que c’est une drôle de famille ! Toutes les familles, elles sont bizarres. Même la mienne. Un papa qu’on ne sait pas où il est et une maman qui donne des baisers à son beau-frère dans la cuisine, le soir de Noël ! Même ceux qu’on croit hypersérieux, ils déconnent. On fait pipi sur madame Merson et monsieur Merson rigole. Monsieur Van den Brock me frôle quand il me croise, je prends jamais l’ascenseur avec lui, et madame Van den Brock louche si fort que parfois ça lui fait un seul œil sur le front.
Il y avait trois voitures de police garées devant l’immeuble et Zoé crut mourir. Il est arrivé quelque chose à maman. Elle se mit à courir, courir et elle arriva à la porte de l’immeuble. Elle l’ouvrit et se précipita vers l’escalier, pas le temps d’attendre l’ascenseur, maman est en train de mourir et je ne lui ai pas vidé mon cœur, elle va partir sur un malentendu sans savoir que je l’aime par-dessus tout !
Elle s’arrêta net. L’attroupement était dans la cour. Et elle crut mourir une seconde fois : elle s’est jetée par la fenêtre. Elle avait trop de chagrin que je lui explique pas tout, par le détail. C’est une friande du détail, maman. Un mot mal choisi et les larmes lui noient les yeux. Oh ! Ne plus jamais rien lui cacher, ne plus jamais lui faire de peine, je fais la promesse de tout lui expliquer si elle se relève de la cour et qu’elle ne meurt pas.
Elle aperçut, de dos, monsieur Lefloc-Pignel qui s’entretenait avec un homme blond, les cheveux coupés en brosse. Il y avait aussi monsieur Van den Brock qui parlait avec une dame de la police, une petite brune au visage sévère, et monsieur Merson penché à l’oreille d’Iphigénie.
— Ils l’ont trouvée quand ? demandait monsieur Merson.
— Ben, je vous l’ai déjà dit deux fois ! Vous écoutez pas ! C’est madame Cortès et moi qu’on l’a trouvée tout enroulée dans la moquette ! Enfin, c’est plutôt le chien… Il l’a reniflée…
— Et ils ont une idée de qui a bien pu faire ça ?
— Je travaille pas dans la police, moi ! Vous avez qu’à leur demander !
Zoé respira, soulagée. Maman n’était pas morte. Elle chercha Gaétan du regard. Ne le vit pas. Il avait dû se faufiler et monter chez lui.
Elle gravit quatre à quatre les escaliers, fit voler la porte d’entrée, passa devant le salon où Iris était au téléphone et fonça dans la chambre de sa mère.
— Maman ! T’es vivante !
Elle se précipita contre sa mère, se frottant le nez contre sa poitrine à la recherche de son odeur.
— J’ai eu si peur ! J’ai cru que la police, c’était pour toi !
— Pour moi ? chuchota Joséphine en la berçant contre elle.
Et le doux refuge des bras de sa mère rompit les dernières digues de Zoé. Elle raconta tout. Le baiser de Philippe, les lettres de son père, Hortense affirmant que leur père était mort dans la gueule d’un crocodile, le chagrin qui l’étouffait et la colère qui se mélangeait au chagrin.
— J’étais toute seule pour le défendre ! C’est quand même mon papa !
Joséphine, le menton posé sur les cheveux de sa fille, l’écoutait en fermant les yeux de bonheur.
— Et moi, je peux pas tourner la page ! Et je savais plus quoi faire contre vous deux qui aviez tourné la page ! Alors je t’en ai voulu et je t’ai plus parlé. Et ce soir, en voyant les voitures de la police, j’ai cru que tu n’en pouvais plus que je te parle pas. Je sentais bien que tu attendais que je t’explique mais je pouvais pas, je pouvais pas, ça n’arrivait pas à sortir, c’était comme bloqué…
— Je sais, je sais, disait Joséphine en lui caressant les cheveux.
— Alors j’ai cru que tu…
— Que j’étais morte ?
— Oui… Maman ! Maman !
Et elles pleurèrent toutes les deux, enlacées, se serrant à s’en étouffer.
— La vie, parfois, elle est si compliquée et parfois, elle est si simple. C’est dur de s’y retrouver, soupira Zoé en se mouchant contre l’épaule de sa mère.
— C’est pour ça qu’il faut se parler. Toujours. Sinon on entasse les malentendus et on devient malentendants. On ne s’écoute plus. Tu veux que je t’explique pour Philippe ?
— Je crois que je sais…
— À cause de Gaétan ?
Zoé devint rouge écarlate.
— On ne choisit pas, tu sais. L’amour, parfois, ça vous tombe dessus et on se retrouve assommé. J’ai tout fait pour l’éviter, Philippe.
Zoé prit une mèche de cheveux de sa mère qu’elle enroula autour de ses doigts.
— Dans la cuisine, ce soir-là, je ne m’attendais pas à… C’était la première fois, Zoé, je te promets. Et la dernière d’ailleurs…
— T’as peur de faire de la peine à Iris ?
Joséphine hocha la tête en silence.
— Et tu l’as plus revu ?
— Non.
— Et ça t’a fait mal ?
Joséphine soupira :
— Oui, ça fait encore mal.
— Et Iris, elle sait ?
— Je crois qu’elle s’en doute, mais elle ne sait rien. Elle pense que je suis amoureuse de lui en secret, mais que lui m’ignore. Elle ne peut pas imaginer qu’il puisse poser les yeux sur moi…
— De toute façon, avec Iris, y en a toujours que pour elle !
— Chut, ma chérie ! C’est ta tante et elle traverse une période difficile…
— Arrête, maman, arrête de toujours tout lui pardonner ! T’es trop bonne… Et papa ? C’est vrai, l’histoire du crocodile ?
— Je ne sais plus. Je ne comprends plus…
— Je veux savoir, maman. Même si c’est dur…
Elle la considérait gravement. Elle avait franchi l’abîme qui sépare la petite fille de la femme. Elle réclamait la vérité pour se construire. Joséphine ne pouvait pas lui mentir. Elle pouvait amortir l’atroce réalité, mais pas la lui cacher.
Elle lui raconta l’annonce de la mort d’Antoine par Mylène, un an auparavant, les recherches de l’ambassade de France, la déclaration officielle de la mort d’Antoine, son statut de veuve, le colis, la lettre des amis du Crocodile Café, tout ce qui poussait à croire qu’il était mort. Elle évita de dire « dans la gueule d’un crocodile », l’image s’imprimerait dans la mémoire de Zoé et reviendrait la tourmenter, la nuit… Elle parla des lettres. Elle passa sous silence l’homme croisé dans le métro – elle n’était pas sûre que ce soit lui – et les points de fidélité dérobés à Intermarché – elle ne voulait pas la meurtrir en accusant son père d’être un voleur.
— C’est pour ça que je ne sais plus…
Son désarroi revenait et elle fixait un point sur le sol avec l’entêtement de celle qui aimerait savoir, mais ne reçoit pas de réponse.
— Tu sais, chérie, s’il sonnait à la porte, je l’accueillerais, je ne le laisserais pas tomber. Je l’ai aimé, c’est votre père.
Parfois elle repensait au départ d’Antoine. Elle s’était demandé comment elle allait faire pour vivre sans lui. Qui choisirait la route des vacances, le vin à boire, l’opérateur Internet ? Il lui arrivait souvent d’avoir la nostalgie d’un mari. D’un homme sur lequel se reposer. Et alors elle pensait qu’un mari ne devrait pas quitter sa femme…
Zoé lui prit la main et s’assit à côté d’elle. Elles devaient ressembler à deux femmes de soldats qui attendent le retour de leurs hommes partis au front et ne savent pas s’ils reviendront.
— Il faudra lire très attentivement la prochaine lettre, déclara Zoé. Si c’est un de ses copains du Crocodile Café qui fait ça pour s’amuser, on pourra le voir dans l’écriture…
— L’écriture est celle de ton père. J’ai comparé… Ou alors elle est drôlement bien imitée ! Et pourquoi quelqu’un s’amuserait à faire ça ? demanda Joséphine, accablée soudain de tous les doutes qui encombraient ses pensées.
— Les gens, y sont de plus en plus fous, maman, tu sais…
Les yeux bruns de Zoé se voilèrent de sombre. Joséphine s’effraya. Est-ce la disparition de son père, le lent travail de l’absence qui l’ont fait mûrir et rejeter d’un haussement d’épaules dédaigneux l’innocence de l’enfance ? Ou les premières souffrances de l’amour ?
— Et c’était pour qui tous ces gens dans la cour ? reprit Zoé comme si elle revenait à la réalité.
— Mademoiselle de Bassonnière. On a retrouvé son corps dans le local à poubelles.
— Ah ! dit Zoé. Elle a eu une attaque ?
— Non. On pense qu’elle a été assassinée…
— Ouaouh ! Un crime dans l’immeuble ! On va être dans le journal !
— C’est tout l’effet que ça te fait ?
— Je l’aimais pas, je vais pas me forcer. Elle me regardait toujours comme si j’avais du persil dans les trous de nez !
Le lendemain, Joséphine dut se rendre au commissariat pour signer son audition. Tous les habitants de l’immeuble étaient convoqués l’un après l’autre. Chacun devait donner son emploi du temps précis, la nuit du crime. Le capitaine lui tendit sa déclaration de la veille. Joséphine la lut et la signa. Pendant qu’elle lisait, le nez baissé sur sa copie, le capitaine reçut un coup de téléphone. L’homme, ce devait être un supérieur, parlait d’une voix forte. Joséphine ne put s’empêcher d’entendre ce qu’il disait :
— Je suis au fin fond du 77. Je vous envoie une équipe pour récupérer le dossier. Vous avez fini les auditions de témoins ?
Le capitaine répondit en fronçant les sourcils.
— On a du nouveau : la victime est la nièce d’un ancien commissaire de police de Paris. C’est du lourd ! Pas d’erreur, surtout pas d’erreur. Respectez à la lettre la procédure et je vous décharge dès que je peux…
Gallois raccrocha, préoccupée.
— Vous n’avez pas sorti le chien, vendredi soir ? demanda-t-elle, au bout d’un long silence qu’elle occupa à tordre et détordre des trombones.
Joséphine se troubla. C’est vrai : elle avait dû sortir Du Guesclin, passer près du local à poubelles, croiser l’assassin, peut-être. Elle resta quelques secondes, la bouche ouverte, ses doigts tricotant un bout de laine imaginaire, tentant de se souvenir. Le regard noir de l’officier de police ne la lâchait pas. Joséphine hésitait. Elle se concentra et posa ses mains sur ses genoux afin qu’elles arrêtent d’avoir l’air coupable.
— Faites un effort, madame Cortès, c’est important. Le crime a été commis vendredi soir, le corps découvert dimanche soir. Vous avez dû sortir votre chien, le soir du crime. Vous n’avez rien entendu, rien remarqué de particulier ?
Elle immobilisa ses mains qui avaient repris leur tricotage fiévreux, se concentra sur sa soirée du vendredi soir. Elle était sortie de la réunion, était rentrée à pied avec Lefloc-Pignel. Ils avaient devisé en marchant, il lui avait raconté son enfance, l’abandon sur la route de Normandie, l’imprimerie et… elle se détendit et sourit.
— Mais non ! Ce n’est que le samedi matin que j’ai adopté Du Guesclin ! Je suis bête ! lança-t-elle, soulagée d’avoir échappé à un péril en forme de barreaux de prison.
Le capitaine eut l’air déçu. Elle lut une dernière fois le rapport signé par Joséphine et déclara qu’elle pouvait partir. On la convoquerait à nouveau si on avait besoin d’elle.
Dans le couloir attendaient monsieur et madame Van den Brock.
— Bon courage, souffla Joséphine, elle n’est pas facile !
— Je sais, soupira monsieur Van den Brock, ils nous ont déjà interrogés ce matin et ont demandé à nous revoir !
— Je me demande bien pourquoi ils nous font revenir, dit madame Van den Brock. C’est cette policière surtout ! Elle a une dent contre nous.
Joséphine sortit dans la rue, troublée. Je ne suis coupable de rien et pourtant le capitaine me soupçonne. Je l’irrite. Depuis le début. Parce que j’ai été agressée et que j’ai refusé de porter plainte ? Elle me croit complice : j’ai attiré mademoiselle de Bassonnière dans le local à poubelles, j’ai refermé la porte derrière elle, je l’ai livrée à l’assassin. J’ai fait le guet pendant qu’il la poignardait et je suis revenue deux jours plus tard sur le lieu du crime en feignant de découvrir le corps roulé dans la moquette. Et pourquoi ? Parce que la Bassonnière possédait un dossier sur moi. Ou sur Antoine. C’est cela : j’ai aidé Antoine à se débarrasser de cette femme qui le menaçait… Elle avait appris par son oncle qu’Antoine n’était pas mort, elle avait découvert qu’il se livrait à un trafic, qu’il avait intérêt à ce qu’on pense qu’il était mort et que… Il n’est pas mort puisqu’il me vole mes points de fidélité. Il n’est pas mort puisqu’il envoie des lettres et des cartes postales. Il n’est pas mort puisqu’il porte des cols roulés rouges dans le métro. Il n’est pas mort, il a mis en scène sa disparition. Il est devenu fou sous le soleil d’Afrique. Il est devenu un meurtrier et la Bassonnière l’avait deviné.
Ça ne tient pas debout, je délire, se dit-elle en se laissant tomber sur une chaise à la terrasse d’un café. Son cœur tapait dans sa poitrine, contre ses côtes, il enflait et frappait, frappait à coups répétés. Elle avait les mains moites et les essuya sur ses cuisses. Trois tables plus loin, Lefloc-Pignel, penché sur un carnet, prenait des notes. Il lui fit signe de le rejoindre.
Il portait une belle veste en lin vert bouteille et son nœud de cravate vert rayé de noir jaillissait rond et plein. Il la regarda, amusé, et lâcha :
— Alors, vous êtes passée à la question ?
— C’est pénible, souffla Joséphine, je vais finir par penser que c’est moi qui l’ai tuée !
— Ah ! Vous aussi !
— Cette femme a une manière de vous interroger qui me glace !
— Pas très aimable, en effet, dit Hervé Lefloc-Pignel. Elle s’est adressée à moi d’une façon… disons abrupte. C’est inadmissible.
— Elle doit tous nous soupçonner, soupira Joséphine, soulagée d’apprendre qu’elle n’était pas la seule à être maltraitée.
— Ce n’est pas parce qu’elle a été tuée dans l’immeuble que le coupable doit forcément être l’un de nous ! Monsieur et madame Merson, qui sont passés juste avant moi, sont ressortis indignés. Et j’attends la réaction des Van den Brock… Ils sont en train de se faire cuisiner et je leur ai promis que je les attendrais. Il faut qu’on se concerte. Il ne faut absolument pas se laisser traiter de la sorte. C’est un scandale !
Ses mâchoires avaient blanchi et s’étaient bloquées en une moue haineuse. Il était blessé et ne pouvait le cacher. Joséphine le contempla, émue, et sans savoir pourquoi, la peur qui l’étreignait en une lourde poche douloureuse se vida d’un seul coup. Elle se détendit, eut envie de lui prendre le bras, de le remercier.
Le garçon de café s’approcha et leur demanda ce qu’ils voulaient boire.
— Une menthe à l’eau, répondit Hervé Lefloc-Pignel.
— Moi aussi, répondit Joséphine.
— Deux menthes à l’eau, deux ! déclara le garçon en repartant.
— Vous avez un alibi, vous ? demanda Joséphine. Parce que moi, je n’en ai pas. J’étais seule à la maison. Ça n’arrange pas mon cas…
— Quand on s’est quittés vendredi soir, je suis passé chez les Van den Brock. La conduite de mademoiselle de Bassonnière m’avait révolté. On a discuté jusque vers minuit de cette… punaise ! De la manière ignoble dont elle nous agresse, à chaque réunion. C’est de pire en pire… ou plutôt c’était de pire en pire parce que, Dieu merci, c’est fini ! Mais ce soir-là, je me souviens que Hervé se demandait s’il n’allait pas porter plainte…
— Hervé, c’est monsieur Van den Brock ? Vous avez le même prénom ?
— Oui, dit Hervé Lefloc-Pignel, en rougissant, comme pris en flagrant délit d’intimité.
Joséphine pensa c’est original, ce n’est pas courant comme prénom. Avant je ne connaissais aucun Hervé et maintenant je peux en citer deux ! Puis elle dit :
— Il faut dire qu’elle avait été spécialement odieuse ce soir-là.
— Vous savez, c’est souvent comme ça avec les anciens seigneurs. Vous devez savoir cela, vous qui êtes une spécialiste du Moyen Âge… Pour elle, on était de pauvres paysans qui occupaient le château de ses ancêtres. Elle ne pouvait pas nous bouter hors des murs, alors elle nous invectivait. Mais il y a des limites, tout de même !
— On ne devait pas être les seuls à subir ses foudres. Monsieur Merson m’a raconté qu’elle avait été agressée deux fois déjà…
— Sans compter toutes les autres qu’on ignore ! En fouillant chez elle, ils vont sûrement trouver des lettres anonymes, c’est à ça qu’elle occupait son temps, à mon avis… Elle répandait la haine, la calomnie.
Le garçon posa les deux menthes à l’eau devant eux et Hervé Lefloc-Pignel régla les consommations. Joséphine le remercia. Elle se sentait mieux depuis qu’elle lui avait parlé. Il avait pris les choses en main. Il la défendrait. Elle faisait partie d’une nouvelle famille et, pour la première fois, elle aima son quartier, son immeuble, les habitants de l’immeuble.
— Merci, murmura-t-elle. Ça m’a fait du bien de parler avec vous.
Et puis, comme entraînée sur la pente des confidences, elle ajouta :
— C’est dur d’être une femme seule. Il faut être solide, énergique, décidée et ce n’est pas vraiment mon cas. Je serais plutôt une lente, si lente…
— Une petite tortue ? suggéra-t-il en posant sur elle un regard bienveillant.
— Une petite tortue qui avance à deux à l’heure et meurt de peur !
— J’aime beaucoup les tortues, reprit-il d’une voix douce. Ce sont des animaux très affectueux, vous savez, très fidèles… Elles valent vraiment qu’on s’intéresse à elles.
— Merci, sourit Joséphine, je le prends comme un compliment !
— Quand j’étais enfant, on m’a donné un jour une tortue, c’était ma meilleure amie, ma confidente. Je l’emmenais partout avec moi. Elles vivent très longtemps, à moins d’un accident…
Il avait trébuché sur le mot « accident ». Joséphine songea aux hérissons écrasés au bord des routes. Chaque fois qu’elle apercevait un petit cadavre ensanglanté, elle fermait les yeux d’impuissance et de tristesse.
Elle passa une langue altérée sur ses lèvres et soupira « je meurs de soif ».
Il la regarda boire délicatement en levant son verre d’une main gracieuse. Elle dégustait à petites gorgées, effaçant d’imaginaires moustaches vertes aux commissures de ses lèvres.
— Vous êtes attendrissante, dit-il à voix basse. On a envie de vous protéger.
Il avait parlé sans forfanterie. Sur un ton tendre, affectueux où elle ne décela pas le moindre soupçon de séduction.
Elle releva la tête vers lui et lui sourit, confiante :
— Alors, on pourrait peut-être s’appeler par nos prénoms, maintenant ?
Il eut un léger mouvement de recul et blêmit. Bredouilla : « Je ne crois pas, je ne crois pas. » Tourna la tête. Chercha des yeux un interlocuteur qui ne vint pas. Plaça ses deux mains sur la table puis les retira brusquement pour les poser sur ses genoux. Elle se redressa, étonnée. Qu’avait-elle dit pour qu’il change si vite d’attitude ? Elle s’excusa :
— Je ne voulais pas… Je ne voulais pas vous forcer à… C’était juste pour qu’on devienne… enfin, qu’on devienne amis.
— Vous désirez boire autre chose ? demanda-t-il avec des petits mouvements saccadés de la tête comme le ferait un cheval qui se cabre devant l’obstacle.
— Non. Merci beaucoup. Je suis désolée si je vous ai offensé, mais…
Ses yeux fuyaient à droite, à gauche et il se tenait de biais pour éviter qu’elle ne s’approche, qu’elle pose sa main sur son bras.
— Je suis si maladroite, parfois, s’excusa encore Joséphine, mais vraiment, c’était sans intention de vous blesser…
Elle s’agita sur sa chaise, cherchant d’autres mots pour réparer ce qu’il avait pris comme une intrusion insupportable et, ne sachant plus quoi dire, elle se leva, le remercia et le quitta.
Quand elle se retourna, au coin de la rue, elle aperçut les Van den Brock qui le rejoignaient à la terrasse du café. Van den Brock posait sa main sur l’épaule de Lefloc-Pignel comme pour le rassurer. Peut-être qu’ils se connaissent depuis longtemps… Il doit en falloir du temps pour être ami avec cet homme, il paraît très sauvage.
La porte de la loge d’Iphigénie était entrouverte. Joséphine frappa au carreau et entra. Iphigénie buvait un café en compagnie de la dame au caniche, du vieux monsieur poudré de blanc et d’une jeune fille en robe de mousseline qui habitait chez sa grand-mère au troisième étage de l’immeuble B. Chacun racontait son interrogatoire avec force détails et exclamations pendant qu’Iphigénie passait des gâteaux secs.
— Vous êtes au courant, madame Cortès ? lança Iphigénie en faisant signe à Joséphine de venir s’asseoir à table. Il paraît qu’il y a trois semaines, ils ont trouvé le corps d’une serveuse de café, poignardée comme la Bassonnière !
— Ils vous l’ont pas dit ? demanda la jeune fille en levant de grands yeux étonnés.
Joséphine secoua la tête, accablée.
— Ça fait donc une, deux, trois mortes dans le quartier, dit la dame au caniche en comptant sur ses doigts. En six mois !
— C’est un serial-killer qu’on appelle ça ! conclut doctement Iphigénie.
— Et toutes les trois, pareil ! Couic ! Par-derrière, avec une lame fine, fine qu’il paraît qu’on la sent pas entrer. Comme dans du beurre. De la précision chirurgicale. Clic ! Clac !
— Comment vous savez, ça, monsieur Édouard ? demanda la dame au caniche. Vous inventez, là !
— J’invente pas, je reconstitue ! rectifia monsieur Édouard, vexé. C’est le commissaire qui m’a expliqué. Parce qu’il a pris le temps de me parler à moi !
Il se brossa le torse du plat de la main pour souligner son importance.
— C’est parce que vous êtes drôlement important, monsieur Édouard !
— Moquez-vous ! Je ne peux que constater, c’est tout…
— S’ils ont passé du temps avec vous, c’est que peut-être, ils vous soupçonnent ! suggéra Iphigénie. Ils vous endorment en vous flattant, ils vous confessent et hop ! ils vous coffrent.
— Mais pas du tout ! C’est parce que je la connaissais bien. Pensez-vous, on a grandi ensemble ! On jouait dans la cour, quand on était enfants. C’était déjà une vicieuse, une sournoise. Elle m’accusait de faire pipi dans le tas de sable et de l’obliger à faire des pâtés avec le sable mouillé ! Ma mère me filait de ces raclées à cause d’elle !
— Vous aussi, vous aviez des raisons de lui en vouloir, rappela la dame au caniche. Elle ne vous aimait pas beaucoup et c’est pour ça qu’on ne vous voyait plus aux réunions des copropriétaires.
— Je n’étais pas le seul, protesta le vieux monsieur. Elle faisait peur à tout le monde !
— Il fallait être courageux pour y aller, renchérit la dame au caniche. Elle savait tout, cette femme-là. Tout sur tout le monde ! Elle me racontait des choses, parfois…
Elle avait pris un ton mystérieux.
— Sur certaines gens de l’immeuble ! chuchota-t-elle, attendant qu’on la supplie de développer et de donner des détails.
— Parce que vous étiez son amie ? demanda la petite jeune fille, affriolée.
— Disons qu’elle m’avait à la bonne. Vous savez, on ne peut pas vivre toute seule tout le temps. Faut parfois qu’on s’abandonne ! Alors il m’arrivait de prendre un doigt de Noilly Prat, le soir chez elle. Elle buvait deux p’tits verres et elle était pompette. Et alors, elle racontait des trucs incroyables ! Un soir, elle m’avait montré la photo d’un homme très beau dans le journal et elle m’avait confié qu’elle lui avait écrit !
— Un homme ! La Bassonnière ! pouffa Iphigénie.
— Je vais vous dire, je crois qu’elle en était pincée…
— Ah, ça ! Vous allez me la rendre sympathique ! s’exclama le vieux monsieur.
— Vous en pensez quoi de tout ça, madame Cortès ? demanda Iphigénie en se levant pour refaire du café.
— J’écoute et je me demande qui pouvait lui en vouloir au point de la tuer…
— Ça dépend de l’épaisseur du dossier qu’elle avait sur son meurtrier, dit le vieux monsieur. On est prêt à tout pour sauver sa tête ou sa carrière. Et elle ne cachait pas son pouvoir de nuisance, elle en jouissait même !
— Ça, on peut le dire, elle vivait dangereusement, c’est même étonnant qu’elle ait vécu si longtemps ! soupira Iphigénie. N’empêche qu’on n’est pas rassurés. Y a que monsieur Pinarelli pour siffloter. Ça l’a tout revigoré cette histoire ! il gambade, il furète, il passe son temps au commissariat pour arracher des renseignements aux flics. L’autre soir, je l’ai trouvé qui rôdait près du local à poubelles. Y en a tout de même, ils sont bizarres !
Tous les gens de cet immeuble sont bizarres, se dit Joséphine. Même la dame au caniche ! Et moi ? Je ne suis pas bizarre ? S’ils savaient, ces gens assis autour de cette table en train de tremper leur gâteau sec dans leur café, que j’ai failli être poignardée, il y a six mois, que mon ex-mari, déclaré mort dans la gueule d’un crocodile, rôde dans le métro, que mon ancien amoureux est schizophrène et que ma sœur est prête à se jeter à la tête d’Hervé Lefloc-Pignel, ils s’étrangleraient de surprise…
Enfoncée dans les coussins profonds du canapé, ses pieds nerveux et fins posés sur l’accoudoir comme sur un présentoir de bijoutier, Iris lisait un journal lorsque Joséphine entra dans le salon et se laissa tomber dans un gros fauteuil en gémissant.
— Quelle journée ! Mais quelle journée ! Jamais rien vu de plus sinistre qu’un commissariat ! Et toutes ces questions ! Et le capitaine Gallois !
Elle se massait les tempes tout en parlant, la tête penchée en avant. La fatigue accrochait des poids à chaque membre, chaque articulation. Iris abaissa un instant le journal pour considérer sa sœur, puis reprit sa lecture en bourdonnant : « Ben, dis donc… t’as pas l’air en forme. »
Piquée, Joséphine riposta :
— J’ai pris une menthe à l’eau avec Hervé Lefloc-Pignel…
Iris claqua le journal sur ses genoux.
— Il t’a parlé de moi ?
— Pas un mot.
— Il n’a pas osé…
— Cet homme est étrange. On sait jamais sur quel pied danser avec lui. Il passe du doux au dur, du sucré au salé…
— Au salé ? reprit Iris le sourcil arqué. Il t’a fait des avances ?
— Non. Mais c’est une vraie douche écossaise ! Il te dit une douceur et l’instant d’après devient banquise…
— Tu as dû encore t’offrir en victime.
Joséphine ne s’attendait pas à cette affirmation péremptoire. Elle se rebiffa :
— Comment ça, « m’offrir en victime » ?
— Oui, tu ne t’en rends pas compte, mais tu joues à la petite chose fragile pour donner aux hommes l’envie de te protéger. Ça peut être très irritant. Je t’ai vue faire avec Philippe.
Joséphine écoutait, abasourdie. C’était comme si on lui parlait de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas.
— Tu m’as vue faire quoi avec Philippe ?
— Jouer à la nunuche qui ne sait pas, qui ne sait rien. Ce doit être ta manière de séduire…
Elle s’étira, bâilla, laissa tomber son journal. Puis, se tournant vers Joséphine, elle annonça, sur un ton anodin :
— Tiens, au fait… Notre chère mère a appelé et ne va pas tarder à débarquer !
— Ici ? rugit Joséphine.
— Elle meurt d’envie de voir où tu habites !
— Mais tu aurais pu me demander, tout de même !
— Écoute, Jo, il serait temps que vous vous réconciliiez ! Elle est âgée, elle vit seule. Elle n’a plus personne dont s’occuper…
— Elle ne s’est jamais occupée que d’elle !
— Et ça fait bien trop longtemps que vous ne vous voyez plus !
— Trois ans et je m’en porte très bien !
— C’est la grand-mère de tes filles…
— Et alors ?
— Je suis pour la paix des familles…
— Pourquoi l’as-tu invitée ? Dis-moi ?
— Je ne sais pas. Elle m’a fait de la peine. Elle avait l’air déprimée, triste.
— Iris, je suis chez moi, ici. C’est moi qui décide qui j’invite !
— C’est ta mère, non ? Ce n’est pas une étrangère !
Iris marqua une pause et ajouta en faisant glisser son regard dans celui de Joséphine :
— De quoi tu as peur, Jo ?
— Je n’ai pas peur. Je ne veux pas la voir. Et arrête de me regarder comme ça ! Ça ne marche plus ! Tu ne m’hypnotises plus.
— Tu as peur… Tu meurs de peur…
— Je ne l’ai pas vue depuis trois ans et je ne m’attendais pas à sa visite ce soir ! C’est tout. J’ai eu une dure journée, et je n’avais pas besoin de ça.
Iris se redressa, lissa sa jupe droite qui lui étranglait la taille comme un corset et annonça :
— Elle dîne avec nous, ce soir.
Joséphine répéta, abasourdie : « Elle dîne avec nous ! »
— D’ailleurs, il est temps que j’aille faire des courses. Ton Frigidaire est vide…
Elle soupira, déplia ses longues jambes, regarda une dernière fois ses petits pieds mignons aux ongles peints en rouge carmin et s’élança vers sa chambre prendre son sac. Joséphine la suivit des yeux, partagée entre la colère et l’envie de décommander sa mère.
— Elle va arriver d’une minute à l’autre, prépare-toi à lui ouvrir…, lança Iris.
— Et Zoé ? Elle est où ? demanda Joséphine, affolée, cherchant une bouée à laquelle s’agripper.
— Elle est entrée et ressortie, sans rien dire. Mais elle revient dîner… Enfin, si j’ai bien compris…
La porte claqua. Joséphine resta seule, étourdie.
— Je ne comprends rien aux femmes…, murmura Gary en suspendant en l’air le couteau qui lui servait à hacher menu le persil, l’ail, le basilic, la sauge et le jambon qu’il placerait ensuite sur les tomates coupées en deux avant de les passer au four. Il était le roi de la tomate provençale.
Il avait invité sa mère à dîner, l’avait assise d’autorité dans le large fauteuil qui lui servait d’observatoire quand il regardait les écureuils dans le parc. Ils fêtaient l’anniversaire de Shirley : quarante ans ronds et solennels. « C’est moi qui cuisine, c’est toi qui souffles les bougies ! » avait-il lancé au téléphone à sa mère.
— Plus ça va, moins je les comprends…
— Tu parles à la femme ou à la mère ? demanda Shirley.
— Aux deux !
— Et qu’est-ce que tu ne comprends pas ?
— Les femmes sont si… pragmatiques ! Vous pensez aux détails, vous avancez mues par une logique implacable, vous or-ga-ni-sez votre vie ! Pourquoi est-ce que je ne rencontre que des filles qui savent exactement où elles veulent aller, ce qu’elles veulent faire, comment elles vont le faire… Faire, faire, faire ! Elles n’ont que ce mot à la bouche !
— Peut-être parce qu’on est dans la matière tout le temps. On pétrit, on lave, on repasse, on coud, on cuisine, on récure ou on se défend contre les mains baladeuses des hommes ! On ne rêve pas, on fait !
— Nous aussi, on fait…
— Pas pareil ! À quatorze ans, on a nos règles et on n’a pas le choix. On « fait » avec. À dix-huit, on comprend très vite qu’il va falloir se battre deux fois plus qu’un homme, faire deux fois plus de choses si on veut exister. Ensuite, on « fait » des bébés, on les porte pendant neuf mois, ils nous donnent le mal de mer, des coups de pied, ils nous déchirent en arrivant au monde, encore des détails pratiques ! Puis, il faut les laver, les nourrir, les habiller, les peser, leur beurrer les fessiers. On « fait » sans se poser de questions et on « fait » le reste en plus. Les heures de travail et la danse du ventre pour l’Homme, le soir. On est sans arrêt en train de « faire », rares sont les filles qui vivent dans les étoiles, le nez en l’air ! Vous, vous faites une seule chose : vous faites l’homme ! Le mode d’emploi est inscrit depuis des siècles dans vos gènes, vous le faites sans effort. Nous, il faut nous battre tout le temps… on finit par devenir pragmatique, comme tu dis !
— Je voudrais rencontrer une fille qui ne sache pas « faire », qui n’ait pas de plan de carrière, qui ne sache pas compter, pas conduire, même pas prendre le métro. Une fille qui vive dans les livres en buvant des litres de thé, en caressant son vieux chat enroulé sur son ventre !
Shirley était au courant de la liaison de son fils avec Charlotte Bradsburry. Gary ne lui avait rien dit, mais la rumeur londonienne bruissait de mille détails. Ils s’étaient connus à une fête chez Malvina Edwards, la grande prêtresse de la mode. Charlotte venait de mettre fin à une liaison de deux ans avec un homme marié qui avait rompu au téléphone, sa femme lui soufflant les mots fatals à l’oreille. Tout Londres en avait parlé. « Honneur et réparation », hurlait la bouche souriante de Charlotte Bradsburry qui démentait l’anecdote d’une moue ennuyée, cherchant avec qui s’afficher pour faire taire les mauvaises langues trop heureuses d’égratigner la rédactrice en chef de The Nerve, ce magazine qui épinglait ses proies avec une cruauté raffinée. Et elle avait rencontré Gary. Il était plus jeune qu’elle, certes, mais il était surtout séduisant, mystérieux, inconnu du petit monde de Charlotte Bradsburry. Avec lui, elle créait le mystère, les questions, les supputations. Elle « faisait » du neuf. Il était beau, mais l’ignorait. Il semblait avoir de l’argent, mais l’ignorait aussi. Il ne travaillait pas, jouait du piano, marchait dans le parc, lisait à s’en étourdir. On lui donnait entre dix-neuf et vingt-huit ans, cela dépendait du sujet de conversation. Si on lui parlait de la vie quotidienne, du mauvais état du métro, du prix des appartements, il affichait l’air étonné d’un adolescent. Si on évoquait Goethe, Tennessee Williams, Nietzsche, Bach, Cole Porter ou Satie, il vieillissait d’un coup et prenait des mines d’expert. On dirait un ange, un ange qui donne une envie furieuse de forniquer, s’était dit Charlotte Bradsburry en l’apercevant accoudé au piano, si je ne lui mets pas la main dessus la première, on aura vite fait de me le subtiliser. Elle l’avait conquis en lui laissant l’illusion qu’il l’enlevait à tous les prétendants patauds qui faisaient vrombir leurs cylindres en bas de chez elle. « Quel ennui ! Quelle vulgarité ! Alors que je suis si bien chez moi à lire les Rêveries du promeneur solitaire avec mon vieux chat et ma tasse de thé ! Je prépare un numéro inspiré par Rousseau, ça vous amuserait d’y participer ? » Gary avait été enchanté. Elle ne mentait pas : elle avait étudié Rousseau et tous les encyclopédistes français à Cambridge. Depuis, ils ne se quittaient plus. Elle dormait chez lui, il dormait chez elle, elle menait tambour battant une éducation d’homme du monde qui ne tarderait pas à faire de l’enfant, encore brouillon, un être exquis. Elle l’emmenait au théâtre, au concert, dans des boîtes de jazz enfumées, dans des soirées de charité amidonnées. Elle lui avait offert une veste, deux vestes, une cravate, deux cravates, un pull, une écharpe, un smoking. Il n’était plus le grand escogriffe qui étudiait la musique, enfermé chez lui ou observait les écureuils dans le parc. « Tu savais que les écureuils meurent de la maladie d’Alzheimer ? » avait murmuré un jour Gary à l’oreille de Charlotte, abordant avec entrain un de ses sujets de prédilection. « Ils deviennent gagas et oublient où ils ont enterré leur provision de noisettes pour l’hiver. Ils se laissent mourir de faim en grelottant au pied même de l’arbre où est caché leur butin. » « Ah… », avait laissé tomber Charlotte en soulevant ses lunettes noires, laissant apparaître deux grands yeux dépourvus de la moindre compassion pour les écureuils séniles. Gary s’était senti atrocement juvénile et seul.
— Et Hortense ? Qu’est-ce qu’elle dit ? demanda Shirley.
— De quoi ?
— De… Tu sais très bien de quoi je parle… Ou plutôt de qui…
Il avait repris le hachage minutieux du persil et du jambon, ajouté du poivre, du gros sel. Goûté d’un doigt sa farce, rajouté une gousse d’ail, de la chapelure.
— Elle fait la tête. Elle attend que je l’appelle. Et je ne l’appelle pas. Pour lui dire quoi ?
Il répartit sa farce sur les tomates, ouvrit le four qu’il avait préchauffé, fronça le sourcil en réglant le temps de cuisson.
— Que je suis émerveillé par cette femme qui me traite comme un homme et non comme un copain ? Ça lui ferait de la peine…
— Et pourtant, c’est la vérité.
— J’ai pas envie de raconter cette vérité-là. Je la raconterais mal et puis…
— Ah ! sourit Shirley, la fuite de l’homme devant l’explication : un grand classique !
— Écoute, si je parle à Hortense, je vais me sentir coupable… Et pire encore, je vais me croire obligé de dénigrer Charlotte ou de minorer la place qu’elle occupe dans ma vie…
— Coupable de quoi ?
— On s’est fait un serment muet avec Hortense : ne tomber amoureux de personne d’autre… jusqu’à ce qu’on soit assez grands tous les deux pour s’aimer… je veux dire pour s’aimer vraiment…
— Ce n’était pas un peu téméraire ?
— Je ne connaissais pas Charlotte alors… C’était avant.
Il lui semblait que c’était au siècle dernier ! Sa vie était devenue un tourbillon. La chasse aux grosses cochonnes était terminée. Place à l’enchanteresse au long cou, aux épaules minces et musclées, aux bras plus nacrés qu’un collier de perles.
— Et maintenant…
— Je suis bien embêté. Hortense n’appelle pas. Je n’appelle pas. Nous ne nous appelons pas. Et je peux conjuguer au futur, si tu veux…
Il avait ouvert une bouteille de bordeaux et reniflait le bouchon.
Shirley n’était pas à l’aise quand il s’agissait de la vie sentimentale de son fils. Quand il était enfant, ils parlaient de tout. Des filles, des Tampax, du désir, de l’amour, de la barbe qui pousse, des livres-chefs-d’œuvre et des livres-gribouillis, des films qu’on voit au ralenti et des films-hamburgers, des disques pour danser et des disques pour se recueillir, des recettes de cuisine, de l’âge du vin, de la vie après la mort et du rôle du père dans la vie d’un garçon qui n’avait pas connu le sien. Ils avaient grandi ensemble, main dans la main, avaient partagé un lourd secret, affronté périls et menaces sans jamais se désolidariser. Mais maintenant… C’était un homme, avec des poils partout, des grands bras, des grands pieds, une grosse voix. Elle était presque intimidée. Elle n’osait plus poser de questions. Elle préférait quand il parlait de lui-même sans qu’elle ait rien à demander.
— Tu tiens à Charlotte ? finit-elle par dire en toussant un peu pour masquer son embarras.
— Elle m’émerveille…
Shirley pensa que le mot était grand, très grand, qu’on pouvait y mettre beaucoup de choses, pouvait-il préciser sa pensée ? Gary sourit, reconnaissant cette mimique maternelle, quand les yeux de Shirley se tendaient en question muette, et il développa :
— Elle est belle, intelligente, curieuse, cultivée, drôle… J’aime dormir avec elle, j’aime sa façon couleuvre de se glisser dans mes bras, de s’abandonner, de faire de moi son amant magnifique. C’est une femme. Et c’est une apparition ! Pas une grosse cochonne !
Shirley eut un soupir triste. Et si elle n’avait été qu’une grosse cochonne pour Jack, cet homme en noir qui avait laissé des entailles dans son cœur et sur sa peau ?
— J’apprends avec elle… Elle s’intéresse à tout, je me demande juste ce qu’elle me trouve !
— Elle trouve en toi ce qu’elle ne trouve pas chez les autres hommes trop occupés à courir après leur ombre et leur carrière : un amant et un complice. Elle a réussi, elle n’a pas besoin de mentor. Elle a de l’argent, des relations, elle est belle, elle est libre, elle s’affiche avec toi parce qu’elle y trouve du plaisir…
Gary bougonna quelque chose au sujet du vin et termina en disant :
— En fait, c’est juste Hortense qui me tarabuste…
— Ne t’en fais pas, Hortense survivra. Hortense survit à tout, ce pourrait être sa devise !
Gary avait versé le vin dans deux beaux verres en cristal Lalique ornés d’un feston de perles à la base, ce doit être un cadeau de Charlotte, se dit Shirley en faisant tourner le verre dans sa main.
— Et ce vieux bordeaux ? C’est Charlotte ?
— Non. Je l’ai trouvé tout à l’heure en cherchant le hachoir. Avant de partir, Hortense a caché plein de cadeaux partout pour que je ne l’oublie pas. J’ouvre un placard et un pull tombe, je pousse une pile d’assiettes et un paquet de mes biscuits favoris apparaît, je prends mes vitamines dans le placard à pharmacie et trouve un mot : « Je te manque déjà, je suppose… » Elle est drôle, non ?
Drôle ou amoureuse, pensa Shirley, pour la première fois, la petite peste trouvait une résistance sur son chemin. Une résistance qui s’appelait Charlotte Bradsburry et n’avait pas l’intention de se laisser faire !
Hortense se réveilla en sueur. Elle voulait hurler, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle avait encore fait ce terrible cauchemar ! Elle était dans une salle carrelée, humide, remplie de vapeur blanche, et devant elle se tenait un homme haut comme un tonneau de bière rousse, avec des cicatrices partout sur un torse de poils noirs, qui brandissait un long fouet aux pointes cloutées. Il faisait tourner le fouet en grimaçant, découvrant des dents noires, qui se refermaient sur elle et la mordaient sur tout le corps. Elle se recroquevillait dans un coin, hurlait, se débattait, l’homme lançait le fouet, elle se relevait, fonçait contre une porte qu’elle traversait sans savoir comment et se retrouvait en train de courir dans une rue étroite, sale. Elle avait froid, elle était secouée de sanglots, mais continuait de courir en s’écorchant les pieds sur les pavés. Elle n’avait plus personne chez qui se réfugier, plus personne pour la protéger, elle entendait les insultes des hommes lancés à sa poursuite, elle s’affalait sur le sol, une grosse main la saisissait au collet… C’est alors qu’elle se redressait, trempée, dans son lit.
Trois heures du matin !
Elle resta un long moment, grelottant de peur. Et s’ils n’étaient pas morts, les pieds plombés au fond de la Tamise ? Et s’ils savaient où elle habitait ? Elle était seule. Li May était partie pour deux semaines à Hong Kong au chevet de sa mère malade.
Elle ne pourrait jamais se rendormir. Et elle ne pouvait plus aller frapper à la porte de Gary. Ou l’appeler en pleine nuit pour dire « j’ai peur ». Gary dormait avec Charlotte Bradsburry. Gary ne l’appelait plus, ne lui parlait plus de livres ni de musique, elle ne savait plus ce que devenaient les écureuils de Hyde Park et n’avait pas eu le temps d’apprendre le nom des étoiles dans le ciel.
Elle prit un oreiller, le serra contre elle pour étouffer les sanglots qui lui nouaient la gorge. Elle voulait les longs bras de Gary. Il n’y avait que les longs bras de Gary pour effacer ses terreurs.
Et c’était impossible !
À cause d’une femme.
C’est terrible d’avoir peur, la nuit. La nuit, tout devient menaçant. La nuit, tout devient définitif. La nuit, ils la rattrapaient et elle mourait.
Elle se leva, alla dans la cuisine, prit un verre d’eau, un morceau de fromage dans le Frigidaire, deux tranches de pain de mie, un peu de moutarde, de la mayonnaise et se fit un sandwich qu’elle grignota en arpentant la cuisine immaculée. Je pourrais manger par terre ! Je suis passée d’une souillon bordélique à une tatillonne du ménage, se dit-elle en mordant dans le sandwich. En tout cas, je l’appellerai pas ! Dussé-je en crever debout, paralysée de terreurs nocturnes. Heureusement pour moi, j’ai encore des principes ! Une fille sans principes est une fille perdue. C’est dans ces cas-là qu’il faut rester ferme sur ses principes. Ne jamais appeler la première, ne jamais rappeler tout de suite – attendre trois jours –, ne jamais faire pitié, ne jamais pleurer pour un garçon, ne jamais attendre un garçon, ne jamais dépendre d’un garçon, ne pas perdre de temps avec un plouc qui ignore Jean-Paul Gaultier, Bill Evans ou Ernst Lubitsch, rayer celui qui recompte l’addition ou laisse le prix sur un cadeau, porte des socquettes blanches, envoie des roses rouges ou des œillets roses, celui qui appelle sa mère le dimanche matin ou parle de la fortune de son papa, ne jamais coucher le premier soir, ne jamais même embrasser le premier soir ! Ne jamais manger de choux de Bruxelles, ne jamais porter de vêtements orange, on pourrait croire que vous travaillez sur l’autoroute… Elle énumérait ses dix commandements et mordait dans le pain de mie. Soupira, j’ai plein de principes, mais j’ai plus envie de les appliquer. Je veux Gary. Il est à moi. J’ai mis une option sur lui. Il était d’accord. Jusqu’à ce que cette fille arrive. Mais pour qui se prend-elle ?
Elle alla sur Google, tapa Charlotte Bradsburry et pâlit en lisant le nombre de références : 132 457 ! Elle occupait toutes les rubriques : la famille Bradsburry, le domaine Bradsburry, les Bradsburry à la Chambre des lords, les Bradsburry et la famille royale, le journal de Charlotte Bradsburry, ses parties, ses diktats sur la mode, ses reparties. Même muette, on la citait encore !
Tout semblait palpitant chez cette fille. Comment s’habille Charlotte Bradsburry, comment vit Charlotte Bradsburry, elle se lève chaque matin à six heures, va courir dans le parc, prend une douche glacée, mange trois noisettes et une banane avec une tasse de thé et part au bureau à pied. Elle lit les journaux du monde entier, reçoit des stylistes, des auteurs, des créateurs, fait son sommaire, écrit son édito, mange une pomme et une noix de cajou à midi et, le soir, quand elle sort, ne reste pas plus d’une demi-heure à une soirée et rentre se coucher à vingt-deux heures. Parce que Charlotte Bradsburry aime lire, écouter de la musique et rêver au lit. Très important de rêver au lit, assurait Charlotte Bradsburry, c’est ainsi que me viennent mes idées. Bullshit ! fulmina Hortense Cortès en rongeant sa croûte de sandwich. Tu n’as pas d’idées, Charlotte Bradsburry, tu t’engraisses avec celles des autres !
L’Amérique se roulait aux pieds de Charlotte Bradsburry, Vanity Fair, le New Yorker, Harper’s Bazaar la réclamaient, mais Charlotte Bradsburry restait délicieusement anglaise. « Où vivre ailleurs ? les autres nations sont des Pygmées ! » Un petit film la montrait de face, de profil, de trois quarts, en robe longue, en tenue de cocktail, en jean, en short en train de courir… Hortense faillit s’étouffer en découvrant une rubrique : la dernière conquête de Charlotte Bradsburry. Un diaporama montrait Charlotte et Gary à une exposition des derniers dessins de Francis Bacon. Lui, souriant, élégant, en veste rayée vert et bleu, elle menue, suspendue à son bras, arborant un large sourire derrière ses lunettes noires. La légende disait : « Charlotte Bradsburry sourit. » Je me serais damnée pour y aller, pesta Hortense. J’ai failli être piétinée à l’entrée. Impossible d’avoir un carton d’invitation ! Et ils sont restés dix minutes, promettant de revenir pour une visite privée !
Il n’y avait pas une seule photo où Charlotte Bradsburry était moche ! Elle chercha « régime de Charlotte Bradsburry » et ne trouva aucune mention de bourrelets ou de cellulite. Aucune photo volée découvrant une tare physique. Tapa : « opinions négatives sur Charlotte Bradsburry » et ne trouva que trois pauvres notes de niaises jalouses qui affirmaient que Charlotte Bradsburry s’était fait refaire le nez et liposucer les joues. Maigre butin, soupira Hortense, je ne vais pas aller loin avec ces arguments pourris.
Elle tapa « Hortense Cortès ». Zéro référence.
La vie était trop dure pour les débutantes. Gary avait mis la barre trop haut, Charlotte Bradsburry se révélait coriace.
Elle racla sur l’assiette un dernier bout de fromage, le rumina longuement. Puis se reprit et s’insulta : qu’est-ce qui lui avait pris de dévorer un sandwich en pleine nuit ? Des centaines de calories allaient s’amalgamer en tissus adipeux sur ses fesses et ses hanches pendant son sommeil ! Charlotte Bradsburry allait la transformer en boudin.
Elle courut aux toilettes, mit deux doigts dans la gorge et vomit son sandwich. Elle détestait faire ça, ne le faisait jamais, mais c’était un cas d’extrême urgence. Si elle voulait affronter sa rivale Googlée à mort, elle devait éliminer le moindre gramme de graisse. Elle tira la chasse et regarda les filaments de fromage tourner à la surface. Il allait falloir récurer la cuvette si elle ne voulait pas que Li May la vire de l’appartement en montrant du doigt une tache jaunâtre sur l’émail blanc.
Je vis avec une Chinetoque maniaque dans un deux pièces sans ascenseur au milieu des meubles en plastique pendant que…
Elle s’interdit d’aller plus loin. Pensées négatives. Très mauvais pour le mental. Penser positif : Charlotte Bradsburry est vieille, elle flétrira. Charlotte Bradsburry est une icône, on ne dort pas avec un poster. Charlotte Bradsburry a du vieux sang bleu dans les veines, elle développera une maladie orpheline. Charlotte Bradsburry a un nom à la con qui sonne comme une marque de mauvais chocolat. Gary n’aime que le chocolat noir, à 71 % de cacao minimum. Charlotte Bradsburry est commune : elle a 132 457 références sur le net. Bientôt une nouvelle star pointera le bout de son nez et Charlotte Bradsburry sera mise au placard.
Et puis d’abord, c’était qui, Charlotte Bradsburry ?
Elle s’allongea sur le sol, fit une série d’abdominaux. Compta jusqu’à cent. Se releva, s’épongea le front. Comment a-t-il pu tomber amoureux d’une Google Girl, lui si indépendant, si solitaire, si dédaigneux de la pompe et du fatras de la mode ? Que s’est-il passé ? Il change. Il se cherche. Il est encore jeune, soupira-t-elle en se lavant les dents, oubliant qu’il avait un an de plus qu’elle.
Elle se recoucha, furieuse et triste.
Si étonnée d’être triste ! J’ai été triste déjà ? Elle eut beau chercher, elle ne se souvint pas d’avoir éprouvé ce sentiment-là, ce mélange tiédasse, légèrement écœurant, d’abandon, d’impuissance, de mélancolie. Ni fureur ni tempête. Tristesse, tristesse, même le son du mot n’est pas beau ! Une flaque d’eau tiède. Ça ne sert à rien, en plus. On doit vite s’y complaire. Comme ma mère. Je ne veux pas ressembler à ma mère !
Elle éteignit la lampe de chevet à l’abat-jour rose bon marché qu’elle avait recouvert d’un foulard rouge tulipe pour illuminer sa chambre et se força à penser au bon déroulement de son défilé. Il fallait absolument qu’elle réussisse : ils en prennent 70 sur 1 000. Je dois faire partie du lot. Ne pas perdre le poteau des yeux. I’m the best, I’m the best, I’m a fashion queen. Dans quinze jours, je serai, moi, Hortense Cortès, sur le podium avec mes « créations » car cette fille, Charlotte Bradsburry, ne crée pas, elle se nourrit de l’air du temps. Elle rouvrit les yeux, enchantée. C’est vrai, ça ! Un jour, on ne parlera plus d’elle, ce jour-là c’est moi qui aurai 132 457 références sur Google et plus encore !
Elle frémit de joie, remonta le drap jusqu’au menton, savourant sa revanche. Puis poussa un petit cri : Charlotte Bradsburry ! Elle sera là, le jour du défilé ! Au premier rang, avec ses tenues parfaites, ses jambes parfaites, son allure parfaite, sa moue désabusée, ses grosses lunettes noires ! Le défilé de Saint Martins était l’événement de l’année.
Et il l’accompagnera. Il sera assis à côté d’elle au premier rang.
Le cauchemar recommençait.
Un autre cauchemar…
Dans l’Eurostar qui l’emmenait à Londres, Joséphine ruminait. Elle avait pris la fuite, avait laissé, à Paris, sa sœur et sa mère. Zoé était partie réviser son brevet chez une amie, « je veux avoir une mention Très Bien ; avec Emma, je bosse ». L’idée de rester avec Iris dans le grand appartement l’avait précipitée dans une agence SNCF pour acheter un billet pour Londres. Elle avait confié Du Guesclin à Iphigénie et avait fait son sac, prétextant un colloque à Lyon sur l’habitat seigneurial dans les campagnes médiévales, présidé par une spécialiste du XIIe siècle, madame Élisabeth Sirot.
— Elle vient de sortir un livre formidable, Noble et forte maison, chez Picard. Un véritable ouvrage de référence.
— Ah ! avait marmonné Iris.
— Tu veux savoir de quoi ça parle ?
Iris avait étouffé un petit bâillement.
— C’est vraiment original, tu sais, parce que avant, on ne s’intéressait qu’aux châteaux forts et elle, elle a retracé la vie quotidienne en partant des maisons ordinaires. On les a longtemps négligées et, aujourd’hui, on se rend compte de leur potentiel archéologique. Elles ont conservé des structures d’époque, des systèmes d’arrivée d’eau, des latrines, des cheminées. C’est étonnant parce que, dans une maison qui ne paie pas de mine, on enlève les faux plafonds, on sonde les murs et on retrouve tous les éléments médiévaux, les décors, les plafonds moulurés et peints, tout ce qui faisait la vie de l’homme du Moyen Âge. La maison devient une sorte de poupée russe avec les différentes époques et tout au centre, apparaît le noyau médiéval, c’est génial !
Elle était prête à lui résumer le livre pour rendre son mensonge crédible.
Iris n’avait plus posé de questions.
De même qu’elle n’avait rien dit en lui tendant le courrier. Il y avait une lettre d’Antoine. Postée de Lyon. Zoé avait montré la lettre à sa mère. Toujours le même discours, je vais bien, je me refais une santé, je pense à mes petites filles que j’aime et que je vais bientôt retrouver, je travaille dur pour elles. « Il se rapproche, maman, il est à Lyon », « Oui mais il n’en parle même pas dans sa lettre… », « Il doit vouloir nous faire la surprise… ». Il a donc quitté Paris. Quand, pourquoi ? Je devrais surveiller mes points Intermarché et enquêter la prochaine fois que des achats sont effectués.
Quatre jours seule ! Incognito. Dans trois heures, elle poserait le pied sur le quai de Saint Pancras. Trois heures ! Au XIIe siècle, il fallait trois jours pour traverser la Manche en bateau. Trois jours pour faire Paris-Avignon à bride abattue sans s’arrêter, si ce n’est pour changer de monture. Sinon, il fallait compter dix jours. Tout va si vite, aujourd’hui, j’ai la tête qui tourne. Parfois, elle avait envie d’arrêter le temps, de crier pouce, de se réfugier sous sa carapace. Elle n’avait prévenu personne de son arrivée. Ni Hortense, ni Shirley, ni Philippe. Sur les conseils de son éditeur anglais, elle avait retenu une chambre dans un hôtel de charme sur Holland Park, dans le quartier de Kensington. Elle partait à l’aventure.
Seule, seule, seule, chantaient les secousses du train. En paix, en paix, en paix, scandait-elle en leur répondant. Anglais, anglais, anglais, reprenaient les roues du train. Français, français, français, martelait Joséphine en regardant défiler les champs et les forêts qu’avaient si souvent traversés les armées anglaises pendant la guerre de Cent Ans. Les Anglais n’hésitaient pas à faire l’aller-retour entre les deux pays. Ils étaient chez eux en France. Édouard III ne parlait que français. Les lettres patentes royales, la correspondance des reines, des maisons religieuses, de l’aristocratie, les actes de justice, les testaments étaient rédigés en français ou en latin. Henri Grosmont, duc de Lancastre et interlocuteur anglais de Du Guesclin, avait écrit un livre de piété en français ! Quand il traitait avec lui, Du Guesclin n’avait pas besoin d’interprète. La notion de patrie n’existait pas. On appartenait à un seigneur, à un domaine. On se battait pour faire respecter les droits du seigneur, mais on se moquait bien de porter les couleurs du roi de France ou de celui d’Angleterre et certains soldats passaient de l’un à l’autre en fonction de la solde. Du Guesclin, lui, resta fidèle toute sa vie au royaume de France et aucun tonneau d’écu ne lui fit changer d’avis.
— Pourquoi me hais-tu, Joséphine ? avait demandé sa mère ce soir-là en arrivant chez elle.
Henriette avait ôté son grand chapeau et c’était comme si elle avait ôté sa perruque. Joséphine avait du mal à la regarder en face : elle ressemblait à une poire blette. Iris n’était pas rentrée des courses.
— Mais je ne te hais pas !
— Si. Tu me hais…
— Mais non…, avait balbutié Joséphine.
— Cela fait près de trois ans que tu ne m’as pas vue. Tu trouves cela normal de la part d’une fille ?
— Nous n’avons jamais eu des relations normales…
— La faute à qui ? avait jeté Henriette en pinçant ses lèvres en un trait sec et amer.
Joséphine avait secoué la tête tristement.
— Tu sous-entends que c’est de ma faute ? C’est ça ?
— Je me suis sacrifiée pour Iris et toi, et me voilà bien récompensée !
— J’ai entendu ça toute ma vie…
— Mais c’est la vérité !
— Il y a une autre vérité dont on n’a jamais parlé…
Ignorer est la pire des choses, s’était dit Joséphine, ce soir-là, face au visage accusateur de sa mère. On ne peut pas ignorer toute sa vie, il y a toujours un moment où la vérité nous rattrape et nous force à la regarder en face. J’ai toujours esquivé cette explication avec ma mère. La vie m’ordonne de parler en m’imposant ce tête-à-tête avec elle.
— Il y a un événement dont on n’a jamais parlé… Un souvenir terrible qui m’est revenu, il n’y a pas longtemps, et qui éclaire bien des choses…
Henriette s’était redressée dans un petit mouvement brusque du torse.
— Un règlement de comptes ?
— Je ne te parle pas d’une dispute, mais de quelque chose de plus grave.
— Je ne vois pas à quoi tu fais allusion…
— Je peux te rafraîchir la mémoire, si tu veux…
Henriette avait pris un air dédaigneux et avait dit : « Vas-y, si ça te fait plaisir de me salir… »
— Je ne te salis pas. Je raconte un fait, un simple fait, mais qui explique justement cette… – Elle cherchait le mot juste. – Cette réticence de ma part… Ce besoin de me tenir à l’écart. Tu ne vois pas de quoi je veux parler ?
Henriette ne se souvenait pas. Elle avait oublié. Cet épisode a été si peu important pour elle qu’elle l’a effacé de sa mémoire.
— Je ne vois pas en quoi j’aurais pu te blesser…
— Tu ne te souviens pas de ce jour où nous sommes allées nous baigner dans les Landes, Iris, toi et moi ? Papa était resté sur le bord…
— Il ne savait pas nager, le pauvre homme !
— On est parties toutes les trois, loin, loin. Le vent s’est levé et les courants, soudain, sont devenus violents. On ne pouvait plus regagner le rivage. Iris et moi, on buvait la tasse, toi, comme d’habitude, tu fendais les vagues. Tu étais une très bonne nageuse…
— Une nageuse remarquable ! Championne de natation synchronisée !
— À un moment, quand a vu qu’on était en difficulté et qu’on a voulu revenir, je me suis accrochée à toi, pour que tu me prennes sur ton dos, que tu me remorques, mais tu m’as rejetée et tu as choisi de sauver Iris.
— Je ne me souviens pas.
— Si, fais un effort… Un rouleau s’était formé, nous rejetant plus loin chaque fois qu’on essayait de le franchir, les courants nous entraînaient, je suffoquais, je criais à l’aide, j’ai tendu la main vers toi et tu m’as repoussée pour empoigner Iris. Tu voulais sauver Iris, pas moi…
— Tu inventes, ma pauvre fille ! Tu as toujours été jalouse de ta sœur !
— Je me souviens très bien. Papa était sur la plage, il a tout vu, il t’a vue remorquer Iris, il t’a vue me laisser sur place, il t’a vue franchir le rouleau avec Iris, la déposer sur la terre ferme, la sécher, te sécher et tu n’es pas repartie me chercher ! J’aurais dû mourir !
— C’est faux !
— C’est la vérité ! Et quand j’ai réussi à atteindre le bord, quand je suis sortie de l’eau, papa m’a prise dans ses bras, m’a enveloppée dans une grande serviette et t’a traitée de criminelle ! Et à partir de ce jour-là, je le sais, vous n’avez plus jamais partagé la même chambre !
— Fariboles ! Tu sais plus quoi inventer pour te faire mousser !
— Il t’a traitée, toi, ma mère, de criminelle parce que tu m’avais abandonnée. Tu m’as laissée mourir…
— Je ne pouvais pas en sauver deux ! J’étais épuisée !
— Ah ! Tu vois, tu te rappelles !
— Mais tu t’en es très bien sortie ! Tu étais costaud. Tu as toujours été plus forte que ta sœur. La suite l’a bien prouvé, tu es indépendante, tu gagnes ta vie, tu as un très bel appartement…
— Je m’en fous de mon appartement ! Je m’en fous de la femme que je suis devenue, je te parle de la petite fille !
— Tu dramatises tout, Joséphine. Tu as toujours traîné des tonnes de complexes vis-à-vis des autres et surtout de ta sœur… Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs !
— Moi, je le sais très bien, maman ! lança Joséphine, la voix roulant sur des larmes.
Elle avait appelé Henriette « maman ». Cela faisait des années qu’elle n’avait plus dit « maman » et les larmes devinrent torrent. Elle sanglotait comme une enfant en se tenant au rebord de la table, debout, les yeux grands ouverts comme si elle voyait sa mère, l’atroce indifférence de sa mère, pour la première fois.
— Mais ça arrive à tout le monde de manquer de se noyer ou de se faire mal en tombant ! répliqua sa mère en haussant les épaules. Faut toujours que tu exagères !
— Je ne parle pas d’un bobo, maman, je te parle du jour où j’ai failli mourir à cause de toi ! Et toutes ces années, où je me suis dit que je ne valais rien parce que tu n’avais pas pris la peine de me sauver, toutes ces années où je me suis appliquée à ne pas aimer les gens qui pouvaient m’aimer, qui pouvaient me trouver formidable juste parce que je pensais que je n’en valais pas la peine, toutes ces années perdues à passer à côté de la vie, c’est à toi que je les dois !
— Ma pauvre chérie, en être encore à radoter des souvenirs d’enfance à ton âge, c’est pitoyable !
— Peut-être, mais c’est dans l’enfance qu’on se construit, qu’on se fait une image de soi et de la vie qui nous attend.
— Oh ! la, la ! Quel sens du tragique ! Tu fais un drame d’un petit événement. Tu as toujours été comme ça. Butée, braquée, hargneuse…
— Hargneuse, moi ?
— Oui. Pas épanouie. Avec un petit mari, un petit appartement dans une banlieue moyenne, un petit boulot, une vie médiocre… Ta sœur t’a sortie de là en te donnant l’occasion d’écrire un livre, de connaître le succès, et tu ne lui en es même pas reconnaissante !
— Parce que je devrais remercier Iris ?
— Oui. Il me semble. Elle a changé ta vie…
— C’est moi qui ai changé ma vie. Pas elle. Avec le livre, elle m’a juste rendu ce qu’elle, ce que tu m’avais pris ce jour-là. Je ne suis pas morte, en effet, je vous ai survécu ! Et ce qui a failli me détruire il y a longtemps est ce qui fait ma force aujourd’hui. Il m’a fallu des années et des années pour sortir des vagues, des années et des années pour que je retrouve mon souffle, l’usage de mes bras, de mes jambes et que je me remette à avancer et ça, je ne le dois à personne. Tu m’entends, à personne d’autre qu’à moi ! Je ne te dois rien, je ne dois rien à Iris et si je suis vivante, si j’ai pu m’offrir ce bel appartement et la vie que je mène aujourd’hui, c’est grâce à moi. À moi, toute seule ! Et c’est pour ça qu’on ne se voit plus, toutes les deux. On est quittes. Ce n’est pas de la haine, vois-tu, la haine est un sentiment. Je n’éprouve plus le moindre sentiment à ton égard.
— Eh bien ! C’est parfait ! Au moins, les choses seront claires maintenant. Tu as vidé ton sac de calomnies, ton sac d’horreurs, tu as accusé de tous tes échecs passés celle-là même qui t’a donné la vie, qui s’est battue pour que tu sois bien éduquée, que tu ne manques de rien… Tu es satisfaite ?
Joséphine était épuisée. Elle pleurait à gros bouillons. Elle avait huit ans et l’eau salée de ses larmes la rejetait à la mer. Sa mère la regardait pleurer en haussant les épaules, en tordant son long nez d’une grimace de dégoût pour ce qu’elle appelait sûrement un déballage honteux de sentiments nauséabonds.
Elle avait pleuré longtemps, longtemps sans que sa mère tende une main vers elle. Iris était rentrée, avait dit « ben dis donc… vous en faites une drôle de tête ! ». Elles avaient dîné sur la table de la cuisine, en parlant du laisser-aller général, de la criminalité qui ne cessait d’augmenter, du climat qui se détériorait, de la qualité qui se perdait et des cachemires de chez Bompard dont la qualité baissait.
Le soir, en se couchant, Joséphine avait toujours l’impression d’étouffer. Elle n’arrivait plus à respirer. Elle était assise sur son lit. Elle cherchait l’air, elle suffoquait, elle était roulée par des vagues d’angoisse. J’ai besoin que quelque chose arrive dans ma vie. Je ne peux pas continuer comme ça. J’ai besoin de lumière, j’ai besoin d’espoir. Elle était allée dans la salle de bains, avait versé de l’eau froide sur ses paupières gonflées, avait regardé son visage bouffi dans la glace. Au fond du regard, il y avait une étincelle de vie. Ce n’était pas le regard d’une victime. Ni d’une morte. Elle avait longtemps cru qu’elle était morte. Elle n’était pas morte. Les hommes croient toujours que ce qu’ils vivent est mortel. Ils oublient simplement que ça fait partie de la vie.
Elle avait pris la fuite comme on sauve sa peau. Elle avait appelé son éditeur anglais, elle était partie pour Londres.
Elle entendit l’annonce que le train allait entrer dans le tunnel. Trois quarts d’heure de traversée sous la Manche. Trois quarts d’heure dans le noir. Des passagers frissonnèrent et firent des commentaires. Elle sourit en pensant qu’elle, elle était en train de sortir du tunnel.
L’hôtel s’appelait le Julie’s et se trouvait 135 Portland Road. Un petit hôtel « nice and cosy », avait souligné Edward Thundleford, son éditeur. « Il n’est pas hors de prix, j’espère », avait murmuré Joséphine, un peu gênée de poser la question. « Mais madame Cortès, vous êtes mon invitée, je suis heureux de vous rencontrer, j’ai beaucoup apprécié votre roman et suis fier de le publier. »
Il avait raison. Le Julie’s ressemblait à une boîte de bonbons anglais. Au rez-de-chaussée, se trouvait un restaurant acidulé et à l’étage une dizaine de chambres beiges et roses, avec une épaisse moquette à fleurs et des rideaux douillets comme des moufles. Le livre d’hôtes signalait le passage de Gwyneth Paltrow, Robbie Williams, Naomi Campbell, U2, Colin Firth, Kate Moss, Val Kilmer, Sheryl Crow, Kylie Minogue et d’autres encore que Joséphine ne connaissait pas. Elle s’allongea sur le lit à courtepointe rouge et se dit que la vie était belle. Qu’elle allait rester enfermée dans cette chambre luxueuse et ne plus en sortir. Commander du thé, des toasts, de la marmelade, se glisser dans la baignoire ancienne aux pieds sculptés en dos de dauphin et se prélasser. Profiter. Compter ses doigt de pieds, tirer le dessus-de-lit sur sa tête, inventer des histoires en partant des bruits filtrant des autres chambres, reconstituer des couples, des querelles, des embrassades.
Philippe habite-t-il loin d’ici ? C’est idiot : j’ai son téléphone, mais je n’ai pas son adresse. Londres lui avait toujours semblé une ville si étendue qu’elle s’y sentait perdue. Elle n’avait jamais fait l’effort d’en apprendre la géographie. Je pourrais demander à Shirley où il habite et aller rôder dans son quartier. Elle étouffa un rire. J’aurais l’air de quoi ? J’irai voir Hortense d’abord. Monsieur Thundleford avait précisé qu’il y avait un autobus, le 94, qui la mènerait tout droit à Piccadilly.
— Mais c’est là où se trouve l’école de ma fille !
— Eh bien, vous ne serez pas loin et le trajet est des plus agréables, vous longez le parc un long moment…
Le premier soir, elle demeura dans sa chambre, prit son repas face à un jardin luxuriant, rempli de roses lourdes qui s’inclinaient sur la croisée des fenêtres, marcha pieds nus sur le parquet sombre de la salle de bains avant de se plonger dans une eau parfumée. Elle essaya tous les savons, tous les shampoings, conditionneurs, crèmes pour le corps, gommages et baumes nourrissants et, la peau rose et douce, ouvrit le grand lit, glissa sous les couvertures et resta un long moment à contempler les boiseries du plafond. J’ai bien fait de venir ici, je me sens comme inventée, refaite à neuf. J’ai laissé la vieille Jo à Paris. Demain, je vais faire une surprise à Hortense et l’attendre à la sortie de ses cours. Je me posterai dans le hall et guetterai sa longue silhouette. Mon cœur bondira à chaque chevelure cuivrée et je la laisserai passer devant moi sans l’aborder si elle est accompagnée pour ne pas l’embarrasser. Les cours ont lieu le matin, je serai à mon poste dès midi.
Ce n’est pas tout à fait comme cela que se passèrent les retrouvailles. Joséphine fut en effet ponctuelle : à midi trois, elle se trouvait dans le grand hall de Saint Martin’s. Des groupes d’élèves sortaient, tenant de lourds dossiers dans les bras, échangeant des bouts de phrases, se donnant des coups d’épaule pour se dire au revoir. Nulle trace d’Hortense. Vers une heure, n’apercevant pas sa fille, Joséphine s’approcha du bureau d’accueil et demanda à une forte femme noire si elle connaissait Hortense Cortès et si elle savait, par hasard, à quelle heure elle finissait ses cours.
— Vous êtes de la famille ? demanda la femme en lui jetant un regard soupçonneux.
— Je suis sa mère, répondit fièrement Joséphine.
— Ah…, fit la femme, surprise.
Et dans son regard, Joséphine reconnut le même étonnement qu’elle lisait autrefois, lorsqu’elle promenait Hortense dans le square, dans les yeux des autres mères qui la prenaient pour la nounou. Comme s’il ne pouvait pas y avoir de lien de parenté entre sa fille et elle.
Elle recula, gênée, et répéta :
— Je suis sa mère, je viens de Paris pour la voir et je voudrais lui faire une surprise.
— Elle ne devrait pas tarder, son cours finit à une heure et quart…, répondit la femme en consultant un registre.
— Je vais l’attendre alors…
Elle alla s’asseoir sur une chaise en plastique beige et se sentit beige. Elle avait le trac. Ce n’était peut-être pas une bonne idée de surprendre Hortense. Le regard de la femme lui avait rappelé des souvenirs anciens, des coups d’œil désapprobateurs d’Hortense sur ses tenues quand elle venait la chercher à l’école, la légère distance qu’elle maintenait entre sa mère et elle en marchant dans la rue, les soupirs exaspérés de sa fille si Joséphine s’attardait avec une commerçante : « Quand cesseras-tu d’être gentille avec TOUT le monde ! C’est exaspérant, cette façon de faire ! On dirait que ces gens sont nos amis ! »
Elle était sur le point de s’en aller lorsque Hortense arriva dans le hall. Seule. Les cheveux aplatis en arrière par un large bandeau noir. Pâle. Le sourcil froncé. Cherchant manifestement une réponse à un problème qu’elle se posait. Ignorant un garçon qui lui courait après en lui tendant une feuille qu’elle avait laissée tomber.
— Chérie…, chuchota Joséphine en se plaçant sur le chemin de sa fille.
— Maman ! Que je suis contente de te voir !
Elle avait l’air contente, en effet, et Joséphine se sentit soulevée de joie. Elle proposa de porter la pile de livres qu’Hortense entourait de ses bras.
— Non ! Laisse ! Je ne suis plus un bébé !
— Tu as laissé tomber ça ! glapit le garçon en tendant une copie double.
— Merci, Geoffrey.
Il attendait qu’Hortense le présente. Celle-ci laissa passer quelques secondes puis se résigna :
— Maman, je te présente Geoffrey. Il est dans ma classe…
— Enchantée, Geoffrey…
— Enchanté, madame… Hortense et moi sommes…
— Une autre fois, Geoffrey, une autre fois ! On va pas s’éterniser, les cours reprennent dans une heure !
Elle lui tourna le dos et entraîna sa mère.
— Il a l’air charmant, dit Joséphine en se dévissant la tête pour dire au revoir au garçon.
— Un affreux pot de colle ! Et aucune créativité ! Je le supporte parce qu’il a un grand appartement et que j’aimerais bien qu’il me loue une chambre à bas prix, l’année prochaine, mais je dois le dresser d’abord, qu’il ne se fasse pas de fausses idées…
Elles allèrent dans un coffee-shop proche de l’école et Joséphine s’accouda sur la table pour mieux observer sa fille. Elle avait des cernes sous les yeux et une petite mine froissée, mais ses cheveux avaient toujours leur belle couleur de réclame pour shampoing.
— Tout va bien, ma chérie ?
— Mieux serait insupportable ! Et toi ? Que fais-tu à Londres ?
— Je suis venue voir mon éditeur anglais… Et te faire une surprise. Tu n’es pas un peu fatiguée ?
— Je n’arrête pas ! Le défilé a lieu à la fin de la semaine et je suis loin d’être prête. Je travaille nuit et jour.
— Tu veux que je reste et assiste au défilé ?
— Je préférerais pas. J’aurais trop le trac.
Joséphine eut un pincement au cœur. Et une mauvaise pensée. Je suis sa mère, c’est moi qui paie ses études et je n’ai pas le droit d’être là ! Elle exagère ! Elle fut effrayée par la violence de sa réaction et posa n’importe quelle question pour dissimuler son trouble.
— Et il sert à quoi, ce défilé ?
— À avoir le droit d’appartenir, enfin, à cette prestigieuse école ! Rappelle-toi, la première année est éliminatoire. Ils en prennent très peu, tu sais, et je veux faire partie des rares élus…
Son regard s’était durci et transperçait l’air comme si elle allait le dissoudre. Elle avait rentré les pouces dans la paume de ses mains et serrait les poings. Joséphine la contempla avec stupeur : tant de détermination, tant d’énergie ! Et elle avait tout juste dix-huit ans ! La force irrésistible de son attachement à sa fille, de son amour pour elle, vint balayer son ressentiment.
— Tu vas y arriver, souffla Joséphine, la couvant d’un regard admiratif qu’elle éteignit aussitôt de peur d’énerver Hortense.
— En tous les cas, je vais tout faire pour.
— Et tu vois Shirley et Gary de temps en temps ?
— Je ne vois personne. Je travaille nuit et jour. J’ai pas une minute à moi…
— On pourra dîner un soir, quand même ?
— Si tu veux… mais pas trop tard. Il faut que je dorme, je suis crevée. Tu n’as pas choisi le bon moment pour venir…
Hortense semblait distraite. Joséphine tenta de capter son attention en lui donnant des nouvelles de Zoé, en lui racontant la mort de mademoiselle de Bassonnière, l’arrivée de Du Guesclin à la maison. Hortense l’écoutait, mais son regard trahissait une absence polie qui indiquait clairement qu’elle pensait à autre chose.
— Je suis contente de te voir, soupira Joséphine en posant sa main sur celle de sa fille.
— Moi aussi, maman. Vraiment. C’est juste que je suis crevée et obsédée par ce défilé… C’est terrifiant de devoir jouer sa vie en quelques minutes ! Le Tout-Londres sera là, je ne veux pas passer pour une quiche !
Elles se séparèrent en se promettant de dîner ensemble, le lendemain. Hortense avait rendez-vous avec un éclairagiste pour son défilé, le soir même, et devait effectuer des retouches sur deux modèles.
— On pourrait se retrouver à l’Osteria Basilico, c’est juste derrière ton hôtel dans Portobello. Dix-neuf heures ? Je ne veux pas me coucher tard.
Tu n’en vaux pas la peine, entendit Joséphine en se reprenant aussitôt. Mais qu’est-ce que j’ai ! Je me rebelle contre tout le monde, maintenant ? Je ne vais plus supporter personne !
— Parfait, dit-elle en attrapant au vol le baiser de sa fille. À demain !
Elle regagna son hôtel à pied en regardant les vitrines. Pensa à un cadeau pour Hortense. Petite, elle était si sérieuse qu’on avait l’impression parfois, son père et moi, d’être des gamins face à elle. Elle hésita devant un pull, elle a si bon goût, je ne voudrais pas faire d’erreur, j’aimerais tant qu’elle réussisse, son père serait fier d’elle. Que faisait-il à Lyon ? Y était-il parti avant ou après le meurtre de mademoiselle de Bassonnière ? Elle n’avait pas eu de nouvelles du capitaine Gallois, l’enquête tournait en rond. Elle pourrait dîner avec Shirley, oui mais il faudrait parler, elle avait envie de calme, de silence, de solitude, je ne suis jamais seule, profiter, profiter, observer les rues, les gens, faire le vide dans ma tête. Elle aperçut une jeune fille qui cirait les chaussures des passants, elle avait des mains délicates et un profil d’enfant, une pancarte à ses pieds indiquait : 3 £ 50 LES CHAUSSURES, 5 £ LES BOTTES, elle riait en se frottant le bout du nez de son seul doigt propre. Ce doit être une étudiante qui travaille pour payer sa chambre, c’est si cher de se loger dans cette ville, Hortense a l’air de bien se débrouiller, elle habite un beau quartier, et Philippe ?
Elle remonta Regent Street, les trottoirs grouillaient de piétons, d’hommes-sandwichs qui portaient des pancartes publicitaires, de touristes qui s’exclamaient et prenaient des photos. Par-dessus les immeubles, elle apercevait des dizaines de grues. La ville était un véritable chantier qui se préparait pour les Jeux olympiques. Des échafaudages métalliques, des palissades, des bétonneuses et des ouvriers casqués barraient les rues. Elle tourna à gauche sur Oxford Street, demain j’irai au British Museum et à la National Gallery, demain, j’appellerai Shirley…
Profiter, profiter, entendre les nouveaux bruits dans ma tête. Des bruits d’indignation, de colère. Pourquoi Hortense me rejette-t-elle ? A-t-elle vraiment le trac ou honte de moi ? « Le Tout-Londres sera là… »
Elle secoua la tête et entra dans une librairie.
Elle dîna seule, avec un livre. Les Nouvelles de Saki en édition Penguin. Elle adorait l’écriture de Saki, son phrasé sarcastique et sec. « Reginald closed his eyes with the elaborate weariness of one who has rather nice eyelashes and thinks it’s useless to conceal the fact. » En quelques mots, le personnage était posé. Pas besoin de détails psychologiques ou de longue description. « One of these days, he said, I shall write a really great drama. No one will understand the drift of it, but everyone will go back to their homes with a vague feeling of dissatisfaction with their lives and surroundings. Then they will put new wall-papers and forget. »
Elle ferma les yeux et savoura la phrase et son club-sandwich. Personne ne faisait attention à elle. Elle aurait pu entrer avec une soupière sur la tête qu’on ne l’aurait pas dévisagée. Ici, je n’aurais pas eu honte d’arborer mon bibi à trois étages, le bibi de madame Berthier, pauvre madame Berthier ! Et la serveuse de café ? Il ne s’en prend qu’aux femmes, ce lâche. Existait-il un lien entre les deux victimes ? Un secret… Elle était rassurée de savoir Zoé chez son amie, Emma. Au bout de combien de meurtres la police aura-t-elle assez d’indices ? Saki aurait tiré un récit désopilant de la mort de la méchante Bassonnière, il aurait décoré l’assassin pour service rendu à l’ordre public.
Elle lut plusieurs nouvelles en gloussant de plaisir, referma le livre, demanda l’addition et rentra à l’hôtel. Il avait plu et il traînait une vapeur humide dans l’air comme une écharpe. Elle étouffa un bâillement de fatigue, demanda sa clé et monta se coucher.
On était vendredi, elle avait la permission de vivre seule et libre jusqu’à mardi. La vie est belle ! Que la vie est belle ! Que fait Philippe à cette heure-ci ? Il dîne avec Dottie Doolittle, il la raccompagne chez elle, il monte l’escalier ? Demain ou après-demain, j’irai m’asseoir en face de lui, je lirai au fond de ses yeux et je saurai si c’est vrai ou pas, cette histoire de Dottie Doolittle. Demain, je brosserai mes cheveux jusqu’à ce qu’ils crépitent, mettrai du noir sur mes cils et les baisserai devant lui pour qu’il les admire… Je n’aurai même pas besoin de lui parler. Rien qu’à le regarder, je saurai, je saurai, eut-elle encore le temps de se dire avant de sombrer dans un sommeil paisible où elle rêva qu’elle enfourchait des nuages et volait retrouver Philippe.
— Est-ce que tu crois aux fantômes ? demanda Marcel à René, réfugié dans son petit bureau à l’entrée de l’entrepôt.
— Je ne peux pas dire que je n’y crois pas, répondit René, occupé à ranger des factures dans un classeur, mais ce n’est pas ma tasse de thé.
— Est-ce que tu crois qu’on peut marabouter quelqu’un et lui faire perdre la raison ?
René leva les yeux sur son ami et l’observa, perplexe.
— Si je peux croire aux fantômes, je peux croire aussi aux forces obscures, répliqua René en mâchonnant son cure-dents.
Marcel eut un petit rire embarrassé et, s’appuyant contre le chambranle de la porte, il énonça distinctement :
— Je crois que Josiane a été envoûtée…
— C’est de ça que tu parlais avec Ginette, l’autre matin ?
— J’ai pas osé te le dire de peur que tu me traites de maboul, mais comme Ginette ne m’aide pas à avancer, je reviens vers toi.
— Deuxième choix ! Morceau de bas étage ! Merci beaucoup !
— Je me suis dit que, peut-être, t’avais connu des trucs semblables ou que t’en avais entendu parler.
— J’apprécie que tu te confies à moi, après avoir choisi ma femme comme confessionnal… On est copains depuis combien de temps, Marcel ?
Marcel étendit les bras comme s’il ne pouvait pas embrasser toutes les années.
— C’est ça, tu l’as dit : une éternité ! Et tu me prends pour un poney !
— Mais non ! C’est juste que j’avais peur de passer pour un idiot. C’est spécial comme sujet, avoue… C’est pas du tout-venant ! Les femmes, c’est plus intuitif, plus tolérant, toi t’as pas la tête d’un mec à qui on raconte des effervescences du cerveau.
— Je suis un poney, tu le répètes ! Un connard de poney qui tourne en rond et pige rien à rien !
— Écoute, René, il faut que tu m’aides. Je n’arrête pas de me prendre des enclumes sur la tête… L’autre jour, je suis sorti acheter des croissants et quand je suis rentré, elle avait dégringolé d’un tabouret posé près de la fenêtre parce qu’elle avait voulu sauter !
— De quel côté ? Dehors ou dedans ? demanda René, goguenard, en retirant le cure-dents mâchouillé pour en prendre un nouveau.
— Tu crois que c’est drôle ? Je suis au bord de l’abîme et tu galèjes !
— Je galèje pas, je souligne l’affront. Je l’ai mal vécu, Marcel. Ça m’est resté là !
Il enfonçait son doigt dans son estomac et grimaçait.
— Je te demande pardon, là ! T’es content ? Je t’ai pris pour un poney et j’avais tort. Tu m’absous maintenant ?
Marcel le suppliait de ses yeux inquiets et désolés. René rangea son classeur sur l’étagère et fit traîner sa réponse. Marcel donnait des coups de pied contre le bas de la porte en répétant « Alors ? Alors ? Faut que je me roule par terre, que je mime la moquette ? ». Il piaffait d’impatience que René l’absolve et René prenait son temps. Son meilleur pote, tout de même ! Trente ans qu’ils étaient ensemble, qu’ils faisaient tourner la maison tous les deux, qu’ils affrontaient les Chinetoques et les Peaux-Rouges et Marcel allait pleurer ailleurs que dans son giron. Il avait tourné vinaigre depuis ce matin-là. Même son café lui restait sur l’estomac. Et Ginette ! Il lui parlait plus, il aboyait. Il était blessé, jaloux. Sombre comme un veuf inconsolable enfermé dans sa tour. Il se retourna et observa son vieux copain.
— Tout va de travers dans ma vie, René. J’étais si heureux, si heureux ! Je buvais du petit-lait, je touchais enfin le bonheur du doigt, d’un doigt si tremblant que j’avais peur d’attraper Parkinson ! Et maintenant, quand je sors acheter le croissant du dimanche, le croissant qui rassemble la famille, lance la gourmandise, alimente l’émotion, eh bien… elle grimpe sur un tabouret pour faire le saut de l’ange. J’en peux plus !
Marcel se laissa tomber de tout son poids sur la chaise. Affalé comme une pile de linge sale. À bout de forces. Son souffle faisait un bruit rauque qui trouait sa poitrine.
— Arrête ! lança René ! T’es pas forgeron ! Et écoute-moi bien parce ce que ce que je vais te raconter, je l’ai jamais dit à personne, tu m’entends ? Même pas à la Ginette. À personne et je ne veux pas que tu me fasses cocu !
Marcel branla du chef et promit.
— Mieux que ça ! Jure sur la tête du petit et de ta femme, qu’ils rôtissent dans les flammes de l’Enfer !
Marcel eut le dos parcouru d’un frisson et imagina Junior et Josiane, embrochés, tournant au-dessus d’un feu de forge. Il tendit une main tremblante et jura. René marqua un temps d’arrêt, sortit un nouveau cure-dents et posa ses fesses sur le rebord de son bureau.
— Et tu m’interromps pas ! Déjà que c’est dur à rassembler toutes ces diapositives ! Alors voilà… C’était il y a longtemps, j’habitais avec mon père dans le vingtième, j’étais un gniard, ma mère était morte et j’étais triste comme un piano sans touches. Je pleurais pas devant le père, mais je serrais les dents tout le temps. J’avais plus que des gencives à force de les serrer. On vivait avec pas grand-chose, il était ramoneur, je sais c’est pas du propre, mais c’est comme ça qu’il gagnait sa vie et je peux te dire qu’il était pas patron, il travaillait à la pièce. Il fallait qu’il en ramone des cheminées pour qu’on ait un bout de viande à jeter dans la soupe, le soir. Alors les caresses, c’était pas son truc, il avait tout le temps peur de me salir. Ou de salir une femme. Il a toujours prétendu que c’était pour ça qu’il s’était pas remarié mais moi, je sais qu’il était noir de désespoir. Alors on était là, tous les deux, comme deux chagrins abandonnés à chialer chacun de son côté, à couper le pain en silence et à manger la soupe sans rien dire. C’est que c’était une de ces femmes, ma mère ! Une mousseline, une fée des montagnes bleues et un cœur comme trois choux-fleurs. Elle versait de l’amour à tout le monde, dans le quartier les gens la vénéraient. Un jour, en rentrant de l’école, j’ai trouvé un corbeau. Là, sur ma route, comment te dire, c’était comme s’il m’attendait. Je l’ai ramassé et je l’ai apprivoisé. Il était pas beau, un peu mité, mais il avait un long bec bien jaune, jaune comme si on l’avait colorié. Et puis au bout des plumes, il avait des taches bleues et vertes qui faisaient un éventail.
— C’était pas un paon ?
— J’ai dit de pas m’interrompre sinon je redémarre plus. C’est douloureux, les diapositives. Je l’ai apprivoisé et je lui ai appris à dire « Éva ». Éva était le prénom de ma mère. Mon père, il la trouvait si belle qu’il l’appelait Éva Gardner. Éva, Éva, Éva, je lui répétais dès que j’étais seul avec lui. Il a fini par dire « Éva » et j’ai été fou de bonheur. Je te jure, c’était comme si ma mère était revenue. Il dormait, perché sur le montant de mon lit et le soir, avant que je m’endorme, il croassait « Éva, Éva » et je souriais aux anges. Je pionçais comme un bienheureux. Je n’étais plus jamais triste. Il avait chassé le chagrin, il m’avait ramoné le cœur. Mon père, il en savait rien de tout ça, mais lui aussi, il s’était remis à siffloter. Il partait le matin avec sa perche, son seau et ses chiffons et il sifflotait. Il ne buvait plus que de l’eau. Tu sais, les ramoneurs, il fait soif chez eux ! Ils mangent du charbon toute la journée, alors ils ont besoin de se désaltérer. Lui, il s’était mis à la flotte ! Limpide et clair, le pater ! Je mouftais pas, je regardais le corbeau qui ne pipait mot devant lui et je te jure, il me rendait mon regard d’un air… comment te dire… d’un air de dire je suis là, je veille sur vous, tout va aller très bien. Ça a duré un bon bout de temps, on sifflotait, on sifflotait et puis… Il est mort écrasé. Un aviné lui a roulé dessus. Il était plat comme une tortilla, il restait que son long bec tout jaune d’intact. J’ai pleuré, j’ai pleuré, l’Amazone à côté, c’est un robinet tari ! Avec mon père, on l’a mis dans une boîte et on est allés l’enterrer, en catimini, dans le petit square à côté de chez nous. Un peu de temps a passé, et puis, une nuit noire, j’ai été réveillé par un bruit à ma fenêtre. Comme si on frappait avec une clé. J’ai regardé : y avait mon corbeau qui était là, le même bec tout jaune, les mêmes bouts de plumes verts et bleus. Il croassait « Éva, Éva » et moi, j’avais les yeux agrandis par des élastiques. « Éva, Éva », il répétait en frappant sur le carreau. Je l’ai vu comme je te vois. Mon corbeau à moi. J’ai allumé la lumière pour être sûr que je rêvais pas et je l’ai fait entrer. Il est revenu chaque soir. À la nuit tombée. Jusqu’à ce que je devienne grand, que je culbute une fille. Il a dû penser que j’avais plus besoin de lui et il est parti. Te dire comme j’ai été triste, t’en as pas idée ! J’ai jamais revu la fille et pendant longtemps j’en ai pas touché une autre en me disant qu’il allait revenir. Il est jamais revenu. Voilà, c’était mon histoire de fantôme. Tout ça pour te dire que si les corbeaux peuvent revenir et me donner la tendresse d’une mère, la même chose peut se passer avec le diable et la malignité de l’Enfer…
Marcel avait écouté, bouche bée. Le récit de René l’avait tant remué qu’il avait du mal à ne pas pleurer. Il avait envie de prendre son vieux pote dans ses bras et de l’étouffer. Il tendit la main et effleura le visage de René en sentant les piquants de la barbe sous ses doigts.
— Oh ! René ! C’est tellement beau ! dit-il avec des sanglots dans la voix.
— Je l’ai pas fait pour que tu chiales ! Juste pour te dire qu’il y a des trucs qu’on comprend pas dans la vie, des trucs qui tiennent pas sur leurs deux pieds et qui, pourtant, sont arrivés. Alors que ta Josiane, elle soit empapaoutée par une embrouille invisible, je veux bien le croire mais je ne veux plus jamais en parler…
— Ben, pourquoi ? Tu veux pas m’aider ?
— C’est pas ça, mon pauvre Esquimau ! Mais comment je fais pour t’aider, moi ? J’en ai pas la moindre idée. À moins de rappeler le corbeau ou d’invoquer l’esprit de ma mère ! Parce qu’elle, elle est jamais revenue. Elle m’a envoyé le corbeau et après, elle m’a laissé en plan. Sans carte routière pour la retrouver !
— T’en sais rien… C’est peut-être elle qui t’a envoyé Ginette… C’est quand même mieux qu’un vieux corbeau !
— Te moque pas de mon corbeau !
— Elle t’a envoyé Ginette… et les enfants. Que du bonheur ! Elle t’a envoyé moi, aussi.
— T’as raison. C’est pas rien… Tu sais quoi ? Faut qu’on arrête de parler de ça parce que sinon je vais me mettre à chialer aussi ! Je vais avoir le cœur au court-bouillon.
— Et on aura l’air de deux couillons à chialer à l’unisson, dit Marcel.
Son visage meurtri s’éclaira, pour la première fois depuis longtemps, d’un vrai sourire.
— Mais tu vas m’aider à trouver une solution, dis, René ? Je peux pas rester comme ça. Il y va de l’entreprise, tu sais. Suis plus d’équerre du tout…
— J’ai bien vu que tu n’étais plus à l’affaire, et ça me tourneboule aussi.
Il prit un nouveau cure-dents et balança le vieux à la poubelle. Marcel se pencha et aperçut le sol de la corbeille tapissé de petits bâtonnets en bois.
Il leva les yeux vers René qui soupira :
— C’est depuis que j’ai arrêté de fumer. Avant je me faisais un paquet de clopes par jour, maintenant je consomme un tourniquet de cure-dents. Chacun son truc ! Y en a qui se les portent en piercing, les cure-dents…
Aucun sourire ne plissa la face hébétée de Marcel.
— T’es vraiment ralenti, l’Esquimau ! Tu piges plus mes blagues ? Oh, ça va mal, ça va vraiment mal ! En piercing, comme chez l’acupuncteur, les grandes aiguilles qu’on fiche dans la plante des pieds et…
— La plante des pieds ! rugit Marcel en se frappant le front. Mais c’est bien sûr. Je suis con ! Mais qu’est-ce que je suis con ! J’aurais dû l’écouter, madame Suzanne… Elle, elle va pouvoir nous aider !
— La rabouilleuse ? Celle qui vous fait roucouler les arpions ?
— En personne. Elle m’a dit une fois que Josiane était « travaillée ». Elle disait qu’il fallait identifier l’origine du mal pour le neutraliser, elle disait plein de choses que je comprends pas, mon pauvre René. Moi, je sais faire avec les chiffres, les parts de marché, les taxes, les bénéfices et les frontières, pas avec les sorcières…
— Alors, écoute-moi bien… Voilà ce qu’on va faire…
Et ce jour-là, dans le petit bureau de l’entrepôt, Marcel et René mirent sur pied un plan pour délivrer du mal l’âme de Josiane.
Joséphine tournait, tournait, tournait. Inlassablement. Depuis huit heures du matin. Elle jouait la touriste désinvolte qui se promène nez au vent et découvre la ville, en parcourant assidûment le même pâté de rues : Holland Park, Portland Road, Ladbroke Road, Clarendon Road, retour sur Holland Park et un nouveau tour à pied.
Il avait plu pendant la nuit et la lumière du jour tremblait dans l’humidité qui montait des trottoirs avant de se dorer aux rayons du soleil matinal. Elle surveillait la terrasse du Ladbroke Arms. C’était dans ce pub, d’après Shirley, que Philippe prenait son petit déjeuner chaque matin. Enfin… la dernière fois qu’on s’est vus, je l’ai retrouvé là. Il était installé avec son café, son jus d’orange, les journaux. Maintenant, te dire qu’il est fidèle au poste chaque matin, je ne sais pas… Mais vas-y. Arpente jusqu’à ce que tu l’aperçoives et présente-toi…
C’était bien ce qu’elle avait l’intention de faire. Lire dans ses yeux. Le prendre par surprise avant qu’il n’ait le temps d’y écrire un mensonge. Elle y pensait depuis plusieurs nuits et mettait au point un stratagème. Elle avait retenu le plus simple : la rencontre-surprise. Je suis à Londres, invitée par mon éditeur, mon hôtel est juste à côté et comme il fait beau, je me suis levée tôt, suis allée me promener et… quelle surprise ! quel hasard ! quelle heureuse coïncidence ! je tombe sur toi. Comment vas-tu ?
L’étonnement. C’était la partie la plus difficile à jouer. Surtout quand on a répété ses répliques jusqu’en à bafouiller ! Dur d’être naturelle. Je ferais une piètre actrice.
Elle tournait, elle tournait dans l’élégant quartier. Des maisons blanches cossues aux hautes fenêtres, des pelouses devant chaque perron, des rosiers, des glycines, des fleurs qui se tordaient le col pour sortir des buissons et se faire admirer. Parfois, les façades étaient peintes en bleu ciel, vert acide, jaune pinson, rose criard comme pour se différencier de la voisine trop sage. L’atmosphère était à la fois guindée et délurée, à l’image des Anglais. Un magasin Nicolas faisait l’angle d’une rue. Plus loin, un marchand de fromages et une boulangerie Chez Paul. Philippe ne devait pas se sentir dépaysé. Il avait sa bouteille, sa baguette, son camembert, manquait plus que le béret !
L’avant-veille, elle avait dîné avec son éditeur. Ils avaient parlé de la traduction, de la couverture, du titre anglais : A Humble Queen, de la présentation à la presse, du tirage. « Les Anglais sont friands de livres historiques et le XIIe siècle n’est pas une période très connue chez nous. Le pays était peu peuplé, à l’époque. Saviez-vous qu’on aurait pu loger toute la population de Londres dans deux gratte-ciel ? » Edward Thundleford avait le teint et le nez couperosés des amateurs de bon vin, des cheveux blancs plaqués sur le crâne qui rebiquaient de côté, un nœud papillon et des ongles bombés. Raffiné, poli, attentif, il lui avait posé de nombreuses questions sur son travail, la manière dont elle conduisait ses recherches pour son HDR et avait choisi un excellent bordeaux qu’il avait goûté en connaisseur. Il l’avait reconduite à son hôtel et lui avait proposé de visiter ses bureaux dans Peter Street, le lendemain après-midi. Joséphine avait acquiescé, bien qu’elle n’en eût aucune envie. Elle aurait préféré continuer à flâner.
— Je n’ai pas osé décliner son invitation ! avait-elle confié plus tard à Shirley, assise en tailleur sur le tapis face à l’immense cheminée en bois du salon de son amie.
— Tu sais qu’on peut gâcher sa vie en étant polie…
— Il est charmant, il se donne beaucoup de mal pour moi.
— Il va gagner plein de sous grâce à toi. Laisse-le tomber et viens te promener avec moi. Je te ferai connaître le Londres insolite.
— Je ne peux pas. Je me suis engagée.
— Joséphine ! Apprends à être une bad girl !
— Tu me croiras pas, mais ça vient doucement… Hier, j’ai eu de mauvaises pensées envers ma fille.
— Tu as encore de la marge avec Hortense !
Dans le grand salon, elles avaient mis au point une stratégie pour tomber sur Philippe « par hasard ». Tout était pensé, minuté, préparé.
— Alors il habite là…, avait dit Shirley, pointant sur un plan une rue près de Notting Hill.
— C’est celle de mon hôtel !
— Et il prend son petit déjeuner là…
Elle avait montré sur le plan l’emplacement du pub autour duquel Joséphine tournait.
— Donc, tu te lèves tôt, tu te fais belle, et tu commences la rotation dès huit heures. Parfois, il arrive avant, parfois après. Dès huit heures, mine de rien, tu tournes.
— Et quand je le vois, je fais quoi ?
— Tu t’exclames : « Philippe, ça alors ! » Tu t’approches, tu l’embrasses légèrement sur la joue, qu’il ne croie surtout pas que tu es disponible, prête à être embarquée, tu t’assois négligemment…
— Comment s’assoit-on « négligemment » ?
— Je veux dire que tu ne te casses pas la figure comme tu en as l’habitude… et tu prends l’air de la fille qui passait par là, qui n’a pas que ça à faire, tu regardes ta montre, tu écoutes ton portable, et…
— Je n’y arriverai jamais.
— Si. On va répéter…
Elles avaient répété. Shirley jouait Philippe, le nez dans les journaux, assis à sa table. Joséphine bafouillait. Plus elle répétait, plus elle bafouillait.
— Je n’y vais pas. Je vais avoir l’air stupide.
— Tu y vas et tu vas avoir l’air intelligente.
Joséphine avait soupiré et levé le nez vers un panneau de bois acajou coiffé d’une large frise, figurant des grappes de raisin, des bouquets de pivoines, des tournesols, des épis de blé, des aigles royaux, des cerfs en rut et des biches affolées.
— Ce ne serait pas un peu Tudor, chez toi ?
— C’est surtout moi qui dors. Un seul mec en un an et demi ! Je vais redevenir vierge !
— Je te tiendrai compagnie.
— Pas question. Toi, tu tournes et tournes jusqu’à ce qu’il te renverse dans son lit !
Elle tournait, elle tournait. Huit heures trente et pas d’homme en vue. C’était une folie. Il ne la croirait jamais. Elle rougirait, renverserait la chaise, transpirerait à grosses gouttes et aurait les cheveux gras. Il embrassait si bien. Lentement, doucement, puis pas doucement… Et le ton de sa voix quand il parlait en l’embrassant ! C’était troublant, ces mots mélangés aux baisers, ça faisait courir des frissons de l’oreille à l’orteil. Antoine ne parlait pas en l’embrassant, Luca non plus. Ils n’avaient jamais dit « Joséphine ! tais-toi ! » en lui donnant un ordre qui l’avait pétrifiée au seuil d’un territoire inconnu. Elle s’arrêta devant une vitrine pour vérifier sa tenue. Le col de son chemisier blanc était aplati. Elle le redressa. Elle se frotta le nez et s’encouragea. Vas-y, Jo, vas-y !
Elle recommença à tourner. Pourquoi est-ce que je force le destin ? Je devrais laisser faire le hasard. Papa, dis-moi, j’y vais ou j’y vais pas ? Fais-moi un signe. C’est le moment ou jamais de te manifester. Descends de tes étoiles et viens me donner un coup de main.
Elle s’arrêta devant une parfumerie. Acheter un parfum ? « L’eau des merveilles » d’Hermès. Il l’enivrait. Elle en vaporisait dans son cou, sur les ampoules des lampes, sur ses poignets avant de s’endormir. Elle lut les heures d’ouverture sur la porte du magasin : il n’ouvrait qu’à dix heures.
Elle reprit sa marche forcée.
C’est alors qu’elle entendit une voix dans sa tête qui disait « laisse-moi faire, ma fille, je m’occupe de tout ». Elle tressaillit. C’est sûr, elle devenait folle. « Continue d’avancer, comme si de rien n’était ! » Elle fit un pas, deux pas, regarda autour d’elle. Personne ne lui parlait. « Allez ! Allez ! Continue ton chemin de bourricot, je règle tout, fais-moi confiance. La vie est un ballet. Il faut juste avoir un maître de danse. Comme dans Le Bourgeois gentilhomme », « Tu aimais cette pièce, papa ? », « Je l’adorais ! La critique drôlatique de la bourgeoisie qui se pousse du col ! Je pensais à ta mère. C’était ma revanche sur son esprit si petit, si conformiste. » « Je ne le savais pas ! » « Je ne te disais pas tout, il y a des choses qu’on ne dit pas aux enfants. Je ne sais pas pourquoi j’ai épousé ta mère. Je me le suis toujours demandé. Un moment de distraction. Elle non plus, n’a pas compris, je pense. L’union de la carpe et du lapin. Elle a dû penser que je deviendrais riche. Il n’y a que ça qui l’intéresse. Avance, je te dis ! Avance… », « Tu crois que c’est une bonne idée ? J’ai peur… », « Il est temps de t’enhardir, ma fille ! Cet homme est fait pour toi » « Tu crois ? » « Lui non plus n’a pas choisi la bonne femme. C’est toi qu’il aurait dû épouser ! » « Papa ! Tu exagères ! » « Pas le moins du monde ! Achète un journal, ça te donnera un air… » Elle s’arrêta au kiosque près de la station de métro, prit un journal. « Tiens-toi droite, tu es voûtée. » Elle se redressa et glissa le journal sous son bras. « Là, là, doucement. Ralentis. Prépare-toi, il est là. » « J’ai le trac ! » « Mais non… tout va bien se passer, mais quand tu sortiras, mon ange, le cœur ivre de joie, fais attention dans l’ombre à la perfide orange. » « C’est quoi ? une citation ? » « Non. Un avertissement ! À multiples usages. »
Elle était revenue au dernier côté de son quadrilatère. Les derniers mètres avant la terrasse.
Elle l’aperçut. De dos. Assis à une table. Il dépliait ses journaux, posait son téléphone, hélait le garçon, passait sa commande, croisait les jambes et se mettait à lire. C’était magique de le contempler, sans qu’il le sache, de lire sur son dos la fin de sa nuit, le début de la journée, la pause sous la douche, le baiser à l’enfant qui part à l’école, l’appétit qui monte devant les œufs au bacon, l’espresso noir et l’espoir d’une journée nouvelle. Il se livrait à elle, démuni. Elle déchiffrait son dos. Elle lui prêtait ses rêves, le réchauffait de ses baisers, il s’offrait. Elle tendit la main vers lui et dessina une caresse.
Elle savait maintenant qu’il n’appartenait pas à une autre. Elle pouvait le lire au bras qui se tendait pour tourner la page du journal, à la main qui saisissait la tasse, la portait à ses lèvres, à la nonchalance qui se dégageait de chacun de ses mouvements.
Ce n’était pas les gestes d’un homme épris d’une autre. Ni ceux du mari de sa sœur. C’était les gestes d’un homme libre…
Qui l’attendait.
C’était le dernier soir. Demain, Joséphine rentrait. Demain, il serait trop tard.
Elle alla droit au placard où se trouvait le tableau électrique, abaissa le disjoncteur et les lumières s’éteignirent. Le Frigidaire s’arrêta dans un hoquet, la chaîne hi-fi du salon se tut. Silence. Pénombre. Il ne lui restait plus qu’à agir.
Elle descendit sonner à la porte des Lefloc-Pignel. Neuf heures et quart. Les enfants avaient dîné. Madame rangeait sa cuisine. Monsieur était libre.
Ce fut lui qui ouvrit. Il s’encadra, massif, dans l’embrasure, avec une mine sévère. Iris baissa les yeux et prit un air de repentie.
— Je suis désolée de vous déranger, mais je ne comprends pas ce qu’il s’est passé ; tout à coup, il n’y a plus eu d’électricité… et je ne sais pas comment faire…
Il hésita, puis déclara qu’il monterait, le temps de finir un travail.
— Vous avez un vieux tableau électrique ou un récent ? ajouta-t-il.
— Je ne sais pas. Je ne suis pas chez moi, vous savez, répondit-elle en esquissant un sourire éblouissant.
— Je vous rejoins dans dix minutes…
Il referma la porte. Elle n’avait pas eu le temps de jeter un coup d’œil dans l’appartement, mais il lui avait paru étrangement silencieux pour abriter une famille avec trois enfants.
— Vos enfants sont déjà couchés ? lui demanda-t-elle plus tard.
— Tous les soirs, à neuf heures. C’est la règle.
— Et ils obéissent ?
— Bien sûr. Ils ont été élevés comme ça. Il n’y a jamais de discussion.
— Ah…
— Vous savez où est le tableau électrique ?
— Suivez-moi. C’est dans la cuisine…
Il ouvrit le placard où se trouvait le compteur et sourit avec une indulgence amusée.
— Ce n’est rien du tout. C’est le disjoncteur qui a sauté…
Il le remit en place et la lumière revint, le Frigidaire redémarra et une lointaine musique se fit entendre dans le salon. Iris applaudit.
— Vous êtes formidable.
— Ce n’était pas difficile…
— Sans vous, j’étais perdue… Une femme, ce n’est pas fait pour vivre seule. Moi, en tout cas, je suis démunie devant les petits avatars de la vie. Les grands aussi, je dois dire !
— Vous parlez juste. On a oublié la répartition des rôles, aujourd’hui. Les femmes se conduisent en hommes et les hommes deviennent irresponsables. Moi, je suis pour le pater familias qui se charge de tout.
— Je suis tout à fait d’accord avec vous. Je vous offre quelque chose ? Un whisky ou une petite tisane aux herbes fraîches ? J’ai acheté de la menthe au marché, ce matin…
Elle sortit un bouquet de menthe d’un papier aluminium et le lui fit humer. L’infusion, ce serait bien. Le temps de la préparer, on ferait la conversation. Il se détendra, je trouverai bien le moyen de me faufiler en lui, d’y faire une encoche.
— Je veux bien une infusion de menthe…
Iris mit l’eau à chauffer. Elle sentait son regard peser sur elle, suivre tous ses gestes et se demandait comment alléger l’atmosphère, quand il prit les devants :
— Vous avez des enfants ?
— Un fils. Il ne vit pas avec moi. Il vit avec son père, à Londres. Je suis en instance de divorce, c’est pour ça que j’habite chez Joséphine.
— Je vous demande pardon, je ne voulais pas être si personnel…
— Au contraire, ça me fait du bien de parler. Je me sens bien seule.
Elle prépara un plateau avec une théière et deux tasses. Sortit deux petites serviettes blanches. Il serait sensible à ce détail. Les plia avec soin comme si elle avait suivi des cours de parfaite maîtresse de maison. Elle sentait, dans son dos, qu’il épiait tous ses gestes et son regard la transperçait tel un tournevis acéré. Elle frissonna.
— Son père a demandé sa garde et…
— Vous n’allez pas l’abandonner ? demanda-t-il brusquement.
— Oh, non ! Je vais tout faire pour le récupérer. J’ai prévenu son père, je me battrai…
— Je vous aiderai, si vous voulez. Je vous trouverai un bon avocat…
— Vous êtes gentil…
— C’est normal. On ne doit pas séparer un enfant de sa mère. Jamais !
— Ce n’est pas ce que pense mon mari…
Elle versa l’eau sur les feuilles et emporta le plateau dans le salon. Elle fit le service, lui tendit une tasse. Il leva la tête vers elle :
— Vous avez les yeux très bleus, très grands et très écartés…
— Quand j’étais petite, je détestais avoir les yeux si écartés.
— J’imagine une très jolie petite fille…
— Si peu sûre d’elle !
— Vous avez dû être vite rassurée…
— Une femme ne se sent rassurée que lorsqu’elle est aimée. Je ne suis pas de ces femmes émancipées qui peuvent vivre sans le regard d’un homme.
Iris n’avait plus ni amour-propre, ni fierté, ni sens du ridicule, elle n’était que stratégie : il fallait qu’Hervé Lefloc-Pignel tombe dans ses filets. Beau, riche, brillant, il était une proie parfaite. Elle devait le séduire. Lucide et désespérée, elle jouait ses dernières cartes et lançait ses harpons dans le cœur d’Hervé Lefloc-Pignel, l’enjôlant d’une moue, d’une mine, d’un regard. Elle s’en moquait qu’il ait une femme et trois enfants. La belle affaire ! Tout le monde divorce de nos jours, il serait bien le seul à vouloir rester avec une épouse qui traîne toute la journée en robe de chambre. Ce n’est pas comme si je brisais un couple uni ! Elle était prête à recueillir les enfants. Elle était la femme qu’il lui fallait. Tout juste si elle ne se disait pas qu’elle lui rendait service en s’offrant à lui.
Il était face à elle et la regardait avec une dévotion enfantine. Quel homme étrange ! Comme son regard change vite ! De prédateur, il devient enfant tremblant. Il y avait dans son attitude un abandon craintif, comme s’il ne pouvait la regarder que de loin et qu’il lui était interdit de l’approcher. Sous le costume gris du banquier, elle découvrait un autre homme tellement plus émouvant.
— Nous ne sommes pas très bavards, dit-elle en souriant.
— Je parle toute la journée, c’est reposant de ne rien dire. Je vous regarde et cela me suffit…
Iris soupira et imprima cette phrase dans sa mémoire. Ils venaient de faire un pas ensemble, un entrechat dans une intimité promise. Il lui sembla que tous les tourments qu’elle avait éprouvés depuis un an allaient s’effacer, réparés par cet homme puissant et sensible.
Elle monta le son de la radio et lui proposa encore un peu de menthe. Il tendit sa tasse. Elle le servit. Elle laissa traîner sa main près de la sienne, espérant qu’il s’en emparerait, effleura la manche de sa veste dans une imitation de caresse. Il n’esquissa aucun geste.
Il avait un je-ne-sais-quoi d’impérieux dans son attitude qui révélait l’habitude d’être obéi. Ce n’était pas pour déplaire à Iris. Je n’ai besoin ni d’un bellâtre ni d’un séducteur qui chasse le premier jupon. Il me faut un type sérieux et qui mieux que lui ? Il a sûrement eu envie de quitter sa pâle épouse, mais le sens du devoir l’a emporté. C’est le genre d’homme à qui il faut laisser l’initiative. Ne pas le brusquer, le conduire doucement là où on veut le mener, la rêne lâche, mais tenue.
Lui faire comprendre aussi qu’il ne peut plus rester avec sa femme. C’est mauvais pour son image en société, sa carrière. Je dois lui redonner confiance, l’aider à se remettre sur le devant de la scène.
Et c’est ainsi que de femme voleuse de mari, Iris devenait muse et égérie. Elle prenait déjà la pause et souriait à l’avenir, confiante.
Ils entendirent les informations de onze heures à la radio. Ils échangèrent un regard, s’étonnant de tout ce temps passé sans qu’ils s’en rendent compte. Ils ne prononcèrent aucun mot. Comme si cela allait de soi. Qu’ils étaient heureux, déjà. Ils avaient l’air d’attendre que quelque chose se passe. Ils ne savaient pas quoi. Une rhapsodie hongroise de Liszt s’achevait, « ce doit être Georges Cziffra, dit-il, je reconnais son toucher ». Elle acquiesça de la tête.
Il ne portait pas d’alliance, c’était un signe. Son cœur était libre. Un homme amoureux aime caresser son alliance, la faire tourner entre ses doigts, il la cherche partout quand d’aventure il l’a oubliée sur le rebord d’un lavabo ou sur une étagère. Il a peur de l’avoir perdue. Elle ne se souvenait plus s’il portait une alliance quand elle l’avait vu dans la loge de la concierge. Ou l’avait-il enlevée depuis ? Depuis qu’il l’avait rencontrée…
Sur Radio Classique, une voix annonça une série de valses de Strauss. Hervé Lefloc-Pignel eut l’air de sortir de son songe. Ses paupières frémirent.
— Vous savez danser la valse ? demanda-t-il à voix basse.
— Oui. Pourquoi ?
— Un, deux, trois, un deux, trois. – Ses mains battaient l’air. – On oublie tout. On tourne, on tourne. J’aurais voulu être danseur à Vienne.
— Vous n’auriez pas pu élever une famille.
— Oui, c’est dommage, dit-il, triste. Je la danse dans ma tête parfois…
— Vous voulez qu’on danse ? murmura Iris.
— Ici ? Dans le salon ?
Elle l’encourageait du regard. Sans bouger. Sans tendre les bras vers lui. Adoptant l’attitude réservée des jeunes filles du siècle dernier dans les soirées organisées par leurs mères afin de les marier. Ses yeux disaient « osez, osez », mais ses mains restaient sagement posées sur ses genoux.
Il se leva gauchement, avec le déhanchement d’un homme rouillé, vint se placer devant elle, se pencha en repoussant sa mèche de cheveux, lui tendit un bras et la conduisit au milieu du salon. Ils attendirent le début d’une nouvelle valse, puis s’élancèrent, les yeux dans les yeux.
— Ce sera notre petit secret…, chuchota Iris. Il ne faudra le dire à personne.
Philippe déplaça son bras ankylosé et Joséphine protesta :
— Bouge pas… On est si bien.
Il fit une grimace émue. La tendresse qui montait de leurs corps enlacés valait bien l’invasion d’une armée de fourmis. Il la serra contre lui, respira ses cheveux et perçut un parfum qu’il connaissait. Descendit sur le cou pour l’identifier, sur l’épaule, au creux des poignets, elle frissonna et se plaqua contre lui, faisant renaître le désir un instant assoupi.
— Encore, murmura-t-elle.
Et à nouveau, ils oublièrent tout.
Il y avait en elle une ferveur religieuse dans sa manière de s’abandonner dans l’amour. Comme si elle luttait pour qu’au milieu des décombres du monde, il reste cette lumière entre deux corps qui font l’amour en s’aimant vraiment, pas en recopiant des gestes et des positions. Une étincelle qui jaillit et transforme un simple frottement de peaux en brasier ardent. Cette soif d’absolu aurait pu l’effrayer, mais il ne demandait qu’à se désaltérer à sa source. L’avenir a un goût de lèvres de femme. Ce sont elles, les conquérantes, elles qui repoussent les frontières. Nous sommes d’éphémères éphèbes qui se glissent dans leur vie pour y faire de la figuration, mais le rôle principal leur revient. Cela me va bien, se dit-il en respirant le parfum de Joséphine, je veux apprendre à aimer comme elle. J’ai aimé autrefois un beau livre d’images. J’ai faim d’autres lectures. Aimer comme on part à l’aventure. Tout homme qui croit savoir ce qu’il se passe dans l’esprit d’une femme est un fou et un ignorant. Ou un prétentieux. Il n’aurait jamais cru qu’elle viendrait le chercher à une terrasse de pub anglais. Et pourtant… Elle s’était plantée devant lui. Elle voulait savoir. Les femmes veulent toujours savoir.
— Joséphine ! Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je suis venue voir mon éditeur, Une si humble reine a été achetée par les Anglais et il y avait plein de détails à régler. Des détails pratiques comme la jaquette, la quatrième de couverture, les relations avec la presse, qu’on ne peut pas décider par mail ou par téléphone et…
Elle semblait réciter une leçon. Il l’avait interrompue :
— Joséphine… Assieds-toi et dis-moi la vérité !
Elle avait repoussé la chaise qu’il lui tendait. Avait trituré un journal roulé dans ses mains, baissé les yeux et lâché dans un souffle :
— Je crois bien que je voulais te voir… je voulais savoir si…
— Si je pensais encore à toi ou si je t’avais complètement oubliée ?
— C’est ça ! avait-elle dit, soulagée, en plantant son regard dans le sien pour lui arracher un aveu.
Il l’écoutait, ému. Elle ne savait pas mentir. C’est un art de mentir, de faire semblant. Elle, elle savait rougir et aller droit au but. Pas louvoyer.
— Tu aurais fait une piètre diplomate, tu sais.
— C’est bien pour ça que je n’ai jamais essayé et que je me suis réfugiée dans mes vieux grimoires…
Elle malaxait le journal et ses doigts se maculaient de noir.
— Tu ne m’as pas répondu…, insista-t-elle, restant debout, raide, face à lui.
— Je crois savoir pourquoi tu me demandes ça…
— C’est important. Dis-moi.
S’il la faisait trop attendre, le journal ne serait plus qu’un tas de confettis. Elle le déchirait méthodiquement.
— Tu veux un café ? Tu as pris un petit déjeuner ?
— Je n’ai pas faim.
Il leva le bras vers le garçon, commanda un thé et des toasts.
— Je suis content de te voir…
Elle essayait de lire dans son regard, mais n’attrapait qu’une lueur moqueuse. Il avait l’air de s’amuser beaucoup de son embarras.
— Tu aurais pu me prévenir… Je serais allé te chercher à la gare, je t’aurai installée à la maison. Tu es arrivée quand ?
— C’est vrai, tu sais, je suis venue voir mon éditeur.
— Mais ce n’était pas l’unique but de ton voyage…
Il lui parlait doucement comme s’il lui soufflait ses répliques.
— Heu… Disons qu’il fallait que je le voie, mais que je n’étais pas obligée de rester quatre jours.
Elle avait baissé les yeux avec l’expression de l’ennemi vaincu qui se rend.
— Je ne sais pas mentir. C’est pas la peine que je fasse semblant. Je voulais te voir. Je voulais savoir si tu avais oublié le baiser à la dinde, si tu m’avais pardonné de t’avoir… disons, rembarré comme je l’ai fait le dernier soir et je voulais te dire que, moi, je pensais toujours à toi même si c’est toujours compliqué, qu’il y a Iris et que je suis toujours sa sœur, mais c’est plus fort que moi, je pense à toi, je pense à toi et je voulais en avoir le cœur net et savoir si toi aussi tu… ou si tu m’avais complètement oubliée, parce que alors il faudrait me le dire pour que je fasse tout pour t’oublier même si je dois être très malheureuse, mais je sais très bien que tout est de ma faute et…
Elle le dévisageait, à bout de souffle.
— Tu comptes rester plantée devant moi ? On dirait que tu es sur scène et que tu récites un rôle ! En plus, ce n’est pas pratique, je suis obligé de lever la tête pour te parler.
Elle s’était laissée tomber sur la chaise et avait murmuré, c’est pas du tout comme ça que ça devait se passer ! Elle avait regardé, dépitée, ses mains salies par l’encre d’imprimerie. Il avait pris sa serviette, en avait trempé un bout dans le pot d’eau chaude et la lui avait tendue pour qu’elle se nettoie. Il l’observait en silence et quand elle laissa retomber ses mains de chaque côté de son corps en pensant qu’elle avait échoué à mener à bien le plan élaboré avec Shirley, il lui avait pris la main et l’avait gardée dans la sienne.
— Tu serais vraiment très malheureuse si…
— Oh, oui ! avait crié Joséphine. Mais je comprendrais, tu sais. J’ai été… je ne sais pas… Il s’était passé quelque chose que je n’aimais pas ce soir-là, et tout s’est mélangé dans ma tête, j’ai ressenti comme une angoisse et j’ai cru que c’était à cause de toi…
— Et tu n’en es plus sûre ?
— C’est-à-dire que je pense à toi, beaucoup…
Il avait porté la main de Joséphine à ses lèvres et avait chuchoté :
— Moi aussi, je pense à toi… beaucoup.
— Oh ! Philippe ! C’est vrai ?
Il avait hoché la tête, l’air grave soudain.
— Pourquoi c’est si compliqué ? avait-elle demandé.
— Peut-être qu’on complique tout…
— Et il ne faudrait pas ?
— Tais-toi, avait-il ordonné, sinon tout va recommencer… et ça ne servira à rien qu’à nous embrouiller davantage.
Alors elle avait eu ce geste insensé. Elle s’était jetée contre lui et l’avait embrassé, embrassé comme si sa vie en dépendait. Il avait à peine eu le temps de jeter de l’argent sur la table pour payer, elle l’avait pris par la main et l’avait entraîné. À peine la porte de la chambre d’hôtel refermée, il avait senti ses ongles dans sa nuque et elle l’embrassait encore. Il lui avait tiré les cheveux en arrière pour se déprendre.
— On a tout notre temps, Joséphine, nous ne sommes pas des voleurs…
— Si…
— Tu n’es pas une voleuse et je ne suis pas un voleur… Et ce qui va se passer n’est en aucun cas une mauvaise action !
— Embrasse-moi, embrasse-moi…
Ils avaient remonté le temps en traversant la chambre. Avaient respiré l’odeur de farce et de dinde, ressenti la brûlure du four sur le dos, la paume de leurs mains, entendu le bruit des enfants dans le salon et avaient arraché chaque vêtement comme s’ils ôtaient des pierres de leur mémoire, se déshabillant sans se quitter des yeux pour ne pas perdre une précieuse seconde car ils savaient que les minutes leur étaient comptées, qu’ils s’engouffraient dans un espace-temps, un espace-innocence qu’ils n’étaient pas près de retrouver et dont il ne fallait rien perdre. Ils avaient titubé jusqu’au lit et seulement alors, comme s’ils avaient enfin atteint le but de leur voyage, s’étaient regardés avec un sourire tremblant de vainqueurs étonnés.
— Tu m’as tellement manqué, Joséphine, tellement…
— Et toi ! Si tu savais…
Ils ne pouvaient répéter que ces mots-là, ces seuls mots permis. Et puis la nuit était tombée en plein jour sur le grand lit et ils n’avaient plus parlé.
Le soleil montait à travers les rideaux roses et dessinait dans la chambre une aurore boréale. Quelle heure peut-il bien être ? Il entendit les bruits du restaurant au rez-de-chaussée. Midi et demi ? Le décor de la chambre le ramenait à la réalité, l’assurait qu’il n’avait pas rêvé : il était bien dans cette chambre d’hôtel avec Joséphine à ses côtés. Il se rappela son visage renversé dans le plaisir. Elle était belle, d’une beauté nouvelle, comme si elle se l’était dessinée elle-même. Une beauté ajoutée qui s’était posée sur son visage avec la délicatesse d’une invitée de dernière minute qui apporte des cadeaux pour se faire pardonner. Une bouche qui s’arrondit, des yeux qui s’étirent, un teint dont le grain s’affine et des pommettes qui se placent hautes et fortes pour ne plus jamais se laisser dominer.
— À quoi tu penses ? marmonna Joséphine.
— « Eau des merveilles » d’Hermès ! Ça y est, j’ai retrouvé le nom de ton parfum !
Elle s’étira en roulant contre lui et ajouta :
— Je meurs de faim.
— On descend reprendre un petit déjeuner ?
— Des œufs brouillés, des toasts et un café ! Mmmm… J’aime bien qu’on ait déjà des habitudes.
— Des rites et du rut, c’est ce qui fait un couple !
Ils prirent une douche, s’habillèrent, laissèrent derrière eux la chambre en désordre, le grand lit ouvert, les rideaux roses, l’austère pendule sur la cheminée, les serviettes de bain blanches jetées sur le parquet sombre, s’engagèrent dans le couloir au milieu des femmes de chambre qui faisaient le ménage. Une petite femme boulotte ramassait les plateaux de petit déjeuner posés à terre en fredonnant un air de Sinatra : « Strangers in the night, exchanging glances, lovers at first sight, in love for ever. » Ils complétèrent la chanson dans leur tête et se sourirent. « Doubidoubidou doudoudi… » Joséphine ferma les yeux pour faire un vœu : Mon Dieu, faites que ce bonheur dure, dure doudoudi. Elle ne vit pas le bord d’un plateau, buta dedans, perdit l’équilibre, tenta de se rattraper, mais glissa sur une orange qui avait roulé du plateau sur la moquette.
Elle poussa un cri et tomba, la tête en avant, dans l’escalier. Roula, roula et se souvint de la voix de son père « mais quand tu sortiras, mon ange, le cœur ivre de joie, fais attention dans l’ombre à la perfide orange ». Ainsi c’est vraiment lui qui m’a parlé ! Je n’ai pas rêvé. Elle ferma les yeux pour goûter l’étrange bonheur mêlé de paix, de joie, d’infini qui l’emplissait. Les rouvrit, aperçut Philippe qui la dévisageait, fou d’inquiétude.
— Ce n’est pas grave, dit-elle. Je crois que je suis simplement ivre de bonheur…
Il l’emmena, le lendemain, à la gare. Ils avaient passé la nuit ensemble. Ils avaient écrit sur leur peau les mots d’amour qu’ils n’osaient encore dire. Il était rentré chez lui à l’aube pour être présent au réveil d’Alexandre. Elle avait eu un drôle de pincement au cœur en entendant la porte de la chambre se refermer. Il faisait pareil quand il dormait chez Dottie ? Puis elle s’était reprise. Elle se moquait de Dottie Doolittle.
Elle repartait pour Paris. Il partait en Allemagne, à la Documenta de Kassel, l’une des plus grandes foires d’art contemporain du monde.
Il lui tenait la main et portait son sac de voyage. Il arborait une cravate jaune avec des petits Mickey en culotte rouge et grands souliers noirs. Elle sourit en posant son doigt sur la cravate.
— C’est Alexandre. Il me l’a achetée pour la fête des Pères… Il exige que je la porte quand je prends l’avion, il dit que c’est un porte-bonheur…
Ils se séparèrent à l’entrée de la douane. S’embrassèrent au milieu des passagers pressés qui tendaient leur passeport et leur billet en les bousculant avec leurs valises à roulettes. Ils ne se promirent rien, mais lurent dans les yeux de l’autre le même serment muet, la même gravité.
Assise à sa place wagon 18, siège 35, côté fenêtre, Joséphine caressa lentement les lèvres qu’il venait d’embrasser. Une phrase tournait dans sa tête qui chantonnait Philippe, Philippe. Elle fredonna « Strangers in the night, in love for ever » en écrivant for ever de son index sur la vitre.
Elle écouta le bruit du train, les allées et venues des passagers, les sonneries de portables, le signal d’ordinateurs qui se mettaient en marche. Elle n’avait plus peur, plus peur du tout. Elle eut le cœur serré en pensant au défilé d’Hortense auquel elle n’avait pas pu assister, mais se reprit, c’est Hortense, elle est comme ça, je ne la changerai pas, ça ne veut pas dire qu’elle ne m’aime pas…
À la gare du Nord, elle acheta Le Parisien. Se mit dans la file des taxis et ouvrit le journal. « Une femme policier assassinée dans un parking ». Elle eut un terrible pressentiment, lut l’article, immobile, au milieu des gens qui la poussaient pour qu’elle avance et gagne quelques mètres. Le capitaine Gallois, la femme aux lèvres serrées, avait été poignardée, devant sa Clio blanche dans le parking du commissariat.
« Le corps de la jeune femme a été retrouvé hier à sept heures du matin gisant sur le sol. Elle avait fini son service tard dans la nuit. Des caméras de surveillance ont enregistré des images d’un homme cagoulé vêtu d’un imperméable blanc en train de l’aborder puis de l’agresser à coups de couteau. C’est la quatrième agression de ce type en quelques mois. “Toutes les hypothèses sont ouvertes”, ont assuré des sources proches de l’enquête, confiée au Service départemental de la police judiciaire. La PJ n’exclut pas que ce meurtre soit lié aux autres agressions. Les enquêteurs jugent troublant qu’elle ait été attaquée alors qu’elle enquêtait sur un des crimes commis récemment. Cela suscite une vive émotion parmi les policiers. Prudence de la part du secrétaire du Syndicat général de la police : « On se serait bien passé de ça en pleine période de malaise policier. » Alliance et Synergie, autres syndicats de police, sont plus tranchés : « Il y a beaucoup trop de policiers blessés et agressés, on ne peut plus continuer sans réagir, la police n’est plus respectée. »