Ridicule ! C’est là, paraît-il, dans ce jardin public, au bout de la spirale de troènes taillés qui coiffe la butte, c’est là sur ce banc de ciment imitation bois, terminus apprécié des petits jeunes gens amateurs d’ambulations tendres, c’est là que je fus touché par la grâce et que de mes yeux les écailles tombèrent. Mariette ne l’affirme pas, non. Énormément discrète, elle se contente de sourire, d’incliner vers le rembourrage de mon épaule droite une tête alourdie par d’exquis souvenirs. Elle a glissé un bras, en collier tahitien, par-dessus l’autre épaule et sa main — où l’alliance coince la bague de fiançailles — caresse mon veston : ce veston qu’elle a, le matin même, avec des réflexions sur mon manque de soin, détaché au K2 R. C’est là, donc. Oserais-je l’oublier ? Les hommes ne se rappellent rien, c’est connu : ni les fêtes mobiles ni les anniversaires, fêtes immobiles du privé, dates plus hautes dans la forêt des dates, toutes et à tout instant présentes à la mémoire des femmes, entraînées par nature à demeurer esclaves du calendrier.
— Chéri ! murmure Mariette.
Assez bas. Mais assez haut pour être entendue des suivantes. Car nous ne sommes pas seuls, hélas ! Outre l’intéressée, qui vraiment y était, Madame Guimarch, sa mère, Mesdemoiselles Ariette et Simone Guimarch, ses sœurs, Madame Gabrielle Guimarch, sa belle-sœur, née Prudhon, qui n’y étaient pas, mais qui magnifient le ouï-dire, profitent aussi de cette balade d’après-dîner pour exalter leur digestion et communier — comme elles le font d’ordinaire au cinéma — dans la religion du mélo.
— Vous deviez avoir l’air idiots. On a toujours l’air idiot dans ces cas-là.
C’est Mme Guimarch, qui écrase. Car il faut exalter, puis écraser : c’est dans la tradition. Bien entendu, n’est-ce pas, il ne pouvait y avoir dans ce coin noir aucun risque d’aventure, aucune main susceptible de s’égarer, aucune vigueur incongrue. Sur notre Mariette veillaient déjà notaire, maire et vicaire, anges gardiens des foyers. Mais sourions, souriez, que l’ineffable fable se laisse un peu noyer dans la moquerie qui, elle aussi, rassure les familles ! Restons-en là, de grâce ! Je tâte mes poches, je fais tinter mes clefs, je cherche ma pipe, mon tabac, mes allumettes. Peine perdue. On me tient toujours par le cou ; et sur mon épaule expire un soupir qui sans être de regret, bien sûr, n’exclut pas quelque nostalgie, le miracle étant d’hier et le train-train pour demain. Dans ce soupir, on ajoute :
— Et voilà !
Pour être tu, le reste ne s’en traduit pas moins aisément du silence, cette langue sans lexique ni syntaxe, qui pas plus que les idiomes sonores ne respecte la vérité. Et voilà, ce fut le jour, le lieu : j’étais seul et soudain nous fûmes deux. Le sentier où je tournais du talon, les feuilles, même si elles en ont vu d’autres à l’endroit comme à l’envers, le banc que j’ai épousseté avant de m’asseoir, peuvent en témoigner comme j’en témoigne. On ne peut pas accrocher partout des plaques commémoratives, ni même inscrire ces choses sur l’écorce des bouleaux comme le font les midinettes du Nord ou sur les feuilles des agaves comme le font les midinettes du Sud. Mais c’est bien là, dans ce cadre, digne de l’instant, que s’est décidée ma vie…
Ridicule ! À quinze jours du voile, du lunch et de la suite, je ne peux vraiment rien dire. Pourtant j’enrage. Le civet de Mme Guimarch était remarquable et curieux, bien qu’assez dépouillé, son Corné 1920. Mais encore un peu de guimauve et je rends tout. Soyons exacts : il n’y a jamais eu de lieu ni d’heure. Bien étonnées seraient la mère, les sœurs, la belle-sœur et ma femme elle-même si, dissimulé voilà trois ans sous ce banc, un magnétophone leur régurgitait les “choses” que nous nous sommes dites, Mariette et moi. Celle-ci, celle-là ou d’autres, est-ce que je savais ? Au premier rendez-vous (j’en ai donné cinquante), qui pense à quoi ? L’avenir, c’est simplement la suite — ou la fuite. Du touche à touche au bouche à bouche, frôleur d’abord, puis un peu ventousard, puis scarifié de la langue, je ne vois rien dont l’éloquence prenne date pour nos éternités. Je regrette, mesdames. Mais votre étonnement tournerait à l’indignation si vous consultiez mon agenda 1950. J’ai la faiblesse de me relire et je m’y suis référé récemment. À la page du 18 avril, figure un petit texte, suivi d’une note, sans doute ajoutée le lendemain. En haut, le texte : Voir Gustave à 13 h pour la moto. Odile, à 18 h rue d’Alsace. À 22 h, TT avec Mariette au Jardin des Plantes. TT, avouons tout, c’est l’abréviation de l’époque pour tête-à-tête. Quelques CC (nous ne faisions pas de miracles) illustrent ailleurs les corps à corps. Quant à la note, elle consiste en une brève appréciation, quatorze-douze, appréciation non mystérieuse, si l’on sait que pour Odile, bagage et bagout, elle montait à quinze-treize. Ce qui veut toujours dire : Mariette n’avait ni le chien ni le brio d’Odile. Je me suis décidé, en apparence, pour les 26 points de l’une en dédaignant les 28 de l’autre. Mais soyons francs, disons tout : sauf accident, à Angers comme ailleurs, on ne se marie guère en dehors de son milieu, quel qu’il soit. J’ai sans doute épousé Mariette parce que (valeur du motif : 30 %), c’était le seul moyen de l’avoir ; ce qui n’avait pas été nécessaire pour Odile. Je l’ai épousée parce qu’ont joué en sa faveur (% indéfinissable) une amitié d’enfance insensiblement devenue tendre, un lot de jolis souvenirs, de baisers, de caresses blanches, une longue habitude de danser, de jouer, d’aller à la piscine ou au cinéma, bref de faire — debout — beaucoup de choses ensemble. Mais j’ai aussi épousé Mariette parce qu’elle appartenait à l’une de ces bonnes familles, peut-être un peu moins anciennement “bonne” que la mienne, mais un peu plus (quoique plus récemment) fortunée. Or ce n’était pas non plus le cas d’Odile. On a beau dire, l’argument pèse encore lourd dans les corbeilles de noces, dont les fleurs ne font oublier à personne ce que les lendemains exigeront de légumes. Honni soit qui mal y pense ! Nous sommes à l’ère du contre-plaqué. On dit toujours : “Les Untel ont bien marié leur fille”, et cet adverbe discret postule, nul ne l’ignore, un minimum d’avantages. On ne s’en vante plus, c’est le seul changement ; l’hypocrisie sentimentale de l’époque ne le tolère pas. Il est même recommandé d’ajouter : “Et vous savez qu’ils s’adorent !” Ça, c’est la couche de palissandre.
— Entre nous, dit mon oncle, depuis que le fisc hait la fortune, il est devenu encore plus nécessaire, pour tenir, de se marier parmi les siens. Et ça n’a jamais empêché le reste…
Ce reste est sûr. Entendons-nous : J’aime Mariette. J’aime une fille de mon milieu. Il ne s’agit pas d’un mariage d’argent. J’aurais pu épouser une véritable héritière. Marguerite Tangourd (Comptoirs de l’Ouest) sortait volontiers avec moi et j’ai été invité maintes fois chez les Dimasse (Ardoisières) dont la fille n’est même pas laide. Mais trop est trop : chez moi, on aurait aussi fait la moue. Mariette ne m’a pas apporté de dot ; seulement une petite rente, payable le 20 de chaque mois pour en assurer la bonne fin. Elle m’a surtout apporté, avec quelques espérances et des relations (que son père aime “utiles”), cette espèce de consentement général dont se passe mal, en province, celui des époux, ce préjugé favorable des gens (et clients éventuels) pour qui un mariage convenable est la première référence à fournir dans l’exercice d’une profession libérale.
Voilà la vérité. Mariette, c’est ma femme, oui. Je l’ai bien choisie. Mais pourquoi planterais-je un décor de carton devant une réalité solide ? Les Guimarch ignorent-ils encore que dans nos familles gagner sa bague à l’estime nous apparaît plus méritoire que d’exploiter le coup de foudre à 110 volts, cher aux commerçants du film ? Il est vrai que j’ai été lent. Le mariage étant ce qu’il est — sans compter ce qu’il devient — beaucoup d’hommes se montrent lents sur la question. J’ai attendu la fin de mon stage. J’ai attendu une clientèle. Et si je n’ai pas attendu l’approbation des miens, qui n’étaient ni pour ni contre, si je n’ai pas attendu le choix de Mariette, je lui ai fait attendre le mien. Odile, trois ans plus tôt, Odile, qui avait les petits droits de ses petits seins et ce goût du plaisir et cette fraîche audace qui agacent les souvenirs, Odile j’avais songé à l’épouser. Mais elle-même en avait modérément envie. Réaliste, elle répétait de sa voix douce :
— Qu’est-ce que tu ferais d’une dactylo ?
D’ailleurs l’oncle veillait. Et ma mère. Et ma tante. Et ce moi-même, raisonné, raisonnable, sensible aux exigences de ce qu’on n’appelle plus, mais qui demeure “l’établissement”. Odile avait épousé un plombier. Elle m’avait sans doute depuis longtemps oublié quand, à vingt-six ans, touché par une patience qui ne se mesurait point à mes mérites, je fus chez le bijoutier commander pour Mariette ce diamant (75 centièmes) qui brille encore de nos feux. Mariette le sait. Mais notaire, maire et vicaire ne lui suffisent pas. Il lui faut encore lanlaire, le quatrième sacrement qui, pour les courriers du cœur, surlégitime les précédents…
Cependant, tandis que je cogite (mutité passant pour émotion), on parle derrière nous :
— Le plus fort, dit Mme Guimarch, c’est que si j’avais su que tu traînais dans le coin, ce soir-là, tu aurais eu affaire à moi, ma petite ! Soit dit sans vous offenser, Abel, à l’époque, vous jouissiez d’une solide réputation.
Solide n’est pas déplaisant. Le coq de bronze, planté sur le clocher voisin, faucille le crépuscule avec autorité. Mais la belle-mère reglousse :
— C’est toi, Toussaint ?
— C’est moi, Mamoune ! répond une voix puissante.
Le beau-père, qui grimpe d’un pas de rhino, s’arrête, souffle et reprend à travers les feuilles :
— Vif, il a dû se laisser tuer bêtement ; mais mort il se défend, ton lièvre !
Le voilà. Une main sur l’estomac où se débat le civet, il débouche du sentier tournant ; il précède l’arrière-garde dont les feux de cigarettes, brasillant dans l’ombre plus dense du sous-bois, à deux hauteurs très différentes, permettent d’identifier les traînards : mon long beau-frère Éric et le bref oncle Charles, dit Tio.
— C’ que vous foutez là ? reprend M. Guimarch.
— On regarde le fameux banc ! dit Mme Guimarch, nous couvant d’un beau regard de mère.
M. Guimarch ne comprend pas. Mme Guimarch ne s’attarde pas à cette compréhension qui, d’après elle, demande pour s’épanouir autant de temps qu’elle a de volume à remplir. Le passé l’intéresse ; le lièvre aussi, qui met en cause ses talents. Elle enchaîne, quitte à mélanger les genres :
— Pour revenir à ce que je disais, ce qui m’épate le plus, c’est que, vous deux, ça se soit arrangé. Vous lui en avez fait voir, à Mariette, avouez-le. Quel roman ! Toi, mon gros, je te l’avais dit, tu as un foie, tu prends trop de sauce.
— La sauce, tu crois ! Et qu’est-ce qu’il a, ce banc ? grommelle M. Guimarch, dont la mémoire n’enregistre bien que les bonheurs de table.
Mme Guimarch joint les mains, tandis que grelotte un petit rire :
— Excusez-moi, mais je m’assieds dessus.
C’est l’oncle Tio, enfin venu à mon secours. Ses oreilles, seule partie de son corps qui soit vraiment déployée dans l’air, n’ont jamais tant ressemblé à deux anses. Il a fait un mot, il est content, il regarde la tribu. Le beau-père en occupe le centre, comme il convient aux patriarches. Éric est planté derrière Gabrielle, qui avance le menton. Mariette qui s’est décrochée de mon cou, s’est raccrochée à celui de sa mère. Ariette est à l’aile droite ; et moi-même à l’aile gauche près de Simone, cette gamine, qui me glisse traîtreusement un “gratteron” dans la manche. Sans l’absence de Reine et de son mari, Georges d’Ayand, qui habitent Paris et qu’on ne déplace pas aisément, tous les Guimarch, réunis pour fêter le retour des mariés, pourraient s’offrir au flash. Dieu merci, Ariette, spécialiste des rangs d’oignons, vient d’avouer, piteuse, qu’elle avait oublié l’appareil. Mais le beau-père s’agite :
— Ah ! s’exclame-t-il, le banc, oui, vu ! Éric et Gabrielle…
— Ah, les hommes et leur mémoire d’oiseau ! proteste la belle-mère.
— Voyons, tu sais bien qu’Éric a ramené Gabrielle de Cahors, dit Simone, sur un certain ton.
Mme Guimarch lui jette un œil, tendrement noir : ce n’est pas un souvenir assez pur pour convenir à l’instant. Puis elle démontre à son époux qu’il ne s’agit pas de ce couple-là, où figure son aîné, mais de ce couple-ci, où figure la cadette qui, pour passer de ce banc à ceux de Saint-Maurice, dut languir pendant trente-sept mois.
— Bon, bon, conclut M. Guimarch de sa voix d’archevêque, tu les as mariés, c’est le principal.
— Oui, dit Mme Guimarch, tout est bien qui finit bien… On rentre. Je vais te donner de l’Alka-Seltzer.
Et les voilà partis, tous, à la queue leu leu, par l’étroit sentier du colimaçon.
Ils ont quitté le Jardin des Plantes. La nuit s’installe. Au pied d’un réverbère un chien jaune pisse mélancoliquement. Tio et moi, du clan Bretaudeau, sommes restés un peu en arrière :
— Je suis arrivé à temps, dit Tio. Tu te noyais dans le sirop.
Il sifflote. Je sais, il espérait mieux pour moi. Dans la famille on n’a pas cette manie de chanter romance après le contrat. On a le cœur moins calicot. Il a raison et pourtant il a tort : ce n’était pas le moment de me le rappeler. Malheureusement, il insiste :
— Enfin, ta femme est une Bretaudeau, maintenant. Sans médire de personne, elle y gagnera. Mais ne vous laissez pas envahir.
Son petit pas sec de militaire talonne soudain l’asphalte. Il va, raide, haussant le col, se hissant sur lui-même comme il l’a toujours fait pour commander de moins bas. J’ai de la peine à le suivre. Cinquante mètres plus loin il s’arrête, retourne la tête, pointe le nez :
— Tu l’as entendue, la mère Guimarch ? Oui, tout est bien qui finit bien. Tu te sens fini, toi ? À moi on m’a appris que le mariage, c’était plutôt un commencement ; et même le commencement, bagatelle y comprise, de quelques emmerdements.
Il repart. Le chien aussi, le nez sur d’invisibles traces. La lune s’est allumée, elle flotte au-dessus du mail, à la hauteur des globes aux verres laiteux. Une auto passe ; puis un couple enlacé, trop jeune, qui se suçote en marchant :
— À propos, j’ai une cliente pour toi, robin ! Tu te souviens d’Agnès, ma petite voisine, qui avait épousé, il y a trois ans, le fils Sérol ? Son mari a filé. Je l’ai rencontrée hier matin, chez la concierge. Elle parlait de prendre un avocat…
— Et tu lui as soufflé mon nom ?
— Je n’allais pas l’envoyer chez un autre.
Bien. Mais l’heure n’est pas à la toge ; elle est à la chemise de nuit. Il faut récupérer notre femme pour aller dormir avec elle. À petits pas, nous nous rapprochons du magasin des beaux-parents. Mariette, toute à ses confidences, sans doute, ne m’a pas attendu sur le pas de la porte. Il y a de la lumière au premier où des silhouettes connues passent devant les rideaux de tergal. Au rez-de-chaussée la vitrine est obscure ; on devine à peine les laineux, les duveteux, les soyeux trésors de l’étalage. Mais l’enseigne intermittente au néon, qui fonctionne toute la nuit, s’allume, s’éteint, se rallume, répète inlassablement pour les passants de la rue des Lices :
Mariette a dû parler aux siens de ses félicités, sans insister sur les plus intimes, qui de fille à mère, sont encore inavouables (on se demande pourquoi : c’est plus naturel et plus important que la description des Îles Sanguinaires). Confessons-le, je n’avais pas tellement bonne conscience à cet égard. La pudibonderie des Guimarch me sert. Toujours est-il que Mariette, excitée par son propre rapport, n’a pas, de la rue des Lices à la rue du Temple — sautez, gazelle ! — , enjambé une bordure de trottoir.
Une fois chez moi… je veux dire : chez nous, dans cette maison habitée par six générations de Bretaudeau et où Mariette n’avait jusqu’ici pénétré qu’en invitée, en très polie et timide future occupante, avec des mains gourdes, un regard qui ne touchait à rien, une bouche sans avis sur l’usage des lieux, voici que ces mains se sont mises à remuer l’air, ce regard à envelopper les choses, cette bouche à proposer des aménagements :
— Mais on n’y voit rien, chéri.
Une vive excursion nous a fait tourbillonner dans les pièces (maigrement éclairées, j’en conviens, par d’économiques ampoules de 25 watts) et nous a poussés en pleine prise, en pleine crise de possession, tout en haut, tout en bas, du surfoncier des combles au tréfoncier des caves. J’ai su tout de suite que l’immobilier familial ne resterait pas entièrement immobile.
— Moi, le salon, je le ferai communiquer avec la salle à manger.
Je n’ai pas dit non. Je me suis seulement demandé si j’avais entendu le futur ferai, abusivement décidé, ou le conditionnel ferais, honnêtement consultatif. Mais nous étions déjà dans la salle de bains :
— Elle est encore plus moche que la cuisine, a dit Mariette.
Enfin, revenue dans la chambre, elle est sortie de ses escarpins, qui sont restés sur place ; elle s’est assise sur le bord du lit pour décrocher ses bas, sous la jupe à peine relevée. J’hésitais. Au digne jeune homme qui sommeille en moi, le décor — où ma mère évoluait dans de solennelles robes de chambre — inspirait de la retenue.
— Dis donc, Abel, ça fait juste quinze jours, a dit Mariette.
Quinze jours ! Sur le chemin des noces d’or, petit anniversaire, mais combien plus facile à fêter — selon l’esprit de la chose — que dans cinquante ans ! Les bas sont tombés. Ma dignité aussi. Mes mains sont redevenues de bonnes mains. À moi la fermeture Éclair qui fend la robe tout au long du dos ! À moi, le bouton du soutien-gorge ! Et le reste n’est plus que nylon dispersé…
— Abel !
C’est le seul moment où mon prénom cesse d’être ridicule. La première nuit, à l’hôtel, c’était un cri contre l’effraction, hâtive et maladroite. Cette fois, c’est tout différent. Dans ma chair, il n’habite rien de bon, disait cet idiot de saint Paul. Oh si, monsieur ! Là-dessus, vous pouviez consulter saint Pierre, mieux documenté ; il vous eût parlé des satisfactions qu’il dut éprouver à fabriquer Pétronille. Cette chair fraîche, prise, reprise et dont on n’arrive pas à se rassasier, elle seule vous inspire cette gratitude, qui monte haut et soudain participe du sacré.
Oui vraiment, ce soir, c’est parfait, c’est réussi, dessus comme dessous. Pour la première fois, elle m’accompagne, ma gosse ; elle se libère du terrible embarras que son corps lui inspire. Dans ma solitude, jusqu’ici, je n’étais pas très fier, si j’étais rassuré. Bien sûr, je suis de ma province, donc un peu puritain. Devant trop de complaisance je serais sans doute capable de regretter cette absence. Je n’ai jamais pu supporter les amis qui parlent de leurs talents, de leurs scores. Je reste amateur de cette gaucherie dans le consentement qui fait partie pour moi des gênes délicieuses. Mais la joie de l’autre, ça touche. Accrochés sur le triste papier à festons que ma mère n’a jamais changé, mon grand-père en commandant de spahis, ma grand-mère guimpée haut, mon père arborant sa croix de guerre, l’innocent petit Abel que je fus (en position prédestinée de bébé sur le ventre), considèrent cette réussite qu’ils ne sauraient blâmer. Mariette enfin reprend souffle et s’étonne :
— Hé bien, qu’est-ce que tu as, ce soir ?
J’ai une femme. Il était temps : je n’avais qu’une mariée. Ce n’est pas si simple, au lit, d’être simple avec une demoiselle flattée de votre ardeur, mais qui n’est pas dans le coup et dont on voit bien qu’elle exagère sa docilité, qu’elle cache son étonnement de n’avoir pas découvert la Terre Promise, qu’elle se demande si c’est de sa faute, si c’est de la vôtre ou si la chose n’est pas surfaite — comme l’Amour même l’est dans le mélo. Quel courage d’opérée, quelle soumission peuvent inspirer les femmes, dans ce cas-là ? Je me souviens d’avoir à onze ans demandé à ma mère, tout à trac :
— Dis, maman, qu’est-ce que c’est, le devoir conjugal ?
Je me reposais la question depuis deux semaines. Ma pauvre Mariette, elle l’avait fait, son devoir. Il faut ce qu’il faut pour honorer le livret et ce pauvre Abel n’attendait que ça depuis des mois. Mais l’embarras d’Abel, elle ne s’en doutait guère. Le neuf ne se traite pas comme l’usagé. Préambules, préparations, habiletés de la mise en train, ça semble soudain professionnel, indigne du sacrifice que consent la vestale. Et crac, on enfonce la porte ; on traite sa pucelle comme une putain pressée. Comble de malchance : j’avais eu droit à une de ces virginités rebelles, presque infibulées, que certains morticoles appellent l’hymen flagrant. Bien sûr, c’était flatteur. Tio, par prudence j’imagine — on ne sait jamais avec les filles —, m’avait tenu sur le sujet des propos optimistes :
— Trois filles sur dix, chantait-il, se marient avec un ange en place ; cinq ont fait autant de gymnastique que toi ; deux seulement ignorent le grand écart.
Que Mariette fût du petit lot, je n’allais pas m’en plaindre. On a beau faire son généreux, son moderne, admettre l’autre sexe aux libertés qu’on accorde au sien… passer le premier vous encourage, ne serait-ce qu’à vous espérer le dernier. Mais notre nuit de noces avait été une de ces boucheries qui rendent odieux votre plaisir et risquent de désenchanter à jamais la partenaire.
Pour arranger les choses, ceci s’était passé, bien entendu, à l’hôtel. Une habitude touchante d’aller — comme pour une passe — consommer le mariage à l’hôtel, dans une ville-étape, sur l’itinéraire du voyage de noces ! Vous arrivez éreintés, poussiéreux, fripés, heureux encore de trouver une chambre — sans salle de bains, il est vrai, faute d’avoir réservé. On commence par vous tendre une fiche : une, pas deux, comme si on voulait se montrer discret sur vos frasques. On vous fait préciser devant l’encore jeune fille :
— Non, pas de lits jumeaux, un grand lit.
Arrivés dans la chambre, vous apercevez d’abord un beau bidet blanc. Vous dépliez vivement le paravent pour abriter vos ablutions, mais le robinet se met à roter. Vous vous déshabillez comme chez le médecin — chacun l’étant pour l’autre, devant ce lit où tant de passants ont aplati tant de passantes et dont les draps sentent l’eau de Javel. Exilés dans cette chambre hostile, vous avez honte de vos cuisses hérissées par la chair de poule. Vous pratiquez vite le bouche à bouche, comme pour une noyade. La jeunesse aidant, vous revoilà tout viril, plein de hâte. Tombe ce qui doit tomber, découvrant ce nécessaire qu’il est tout de même préférable de ne pas exposer dans l’état. Il vous paraît séant d’éteindre. Mais vous ne savez pas quel est le bouton qui permet de le faire ; vous avez peur d’appeler la bonne dont l’irruption n’est pas souhaitable. Et je ne dis rien de la peur des taches, de la circonspection qu’exige le silence du sommier… Odieux, l’hôtel ! Comme l’ont été les sourires entendus, les souhaits de progéniture ou les appels à saint Malthus qu’au gré de leurs convictions les tantes qui vous veulent du bien, les amis qui ne “s’embarrassent pas de mots” vous ont glissés à l’oreille, sur le quai de la gare.
Mais l’épreuve est terminée. Finalement, je suis chez moi et j’ai une femme.
Elle secoue ses cheveux, elle en émerge, nue. Je pense, encore une fois, que j’aurais dû me retirer d’elle, que j’aurais dû au moins lui demander si je pouvais m’en abstenir. Avec Odile, c’était déjà la même chose. Je la laissais se débrouiller, satisfait qu’elle le pût, peut-être un peu moins satisfait qu’elle le sût. Mais au moins je ne craignais pas d’en parler, d’ajuster nos rendez-vous en fonction de ses prudences. Avec Mariette, je ne sais quoi me paralyse : sa fleur d’oranger, la mécanique des solennités, le passage à l’église ; le mariage même ; un reste de soumission à ses fins qui rendent la mise à plat de l’épouse un peu rituelle et, surtout au départ, s’accommodent moins bien de précautions que les culbutes d’une petite amie. Pourtant l’épouse est quotidienne ; donc, plus exposée. Et pour qui désire d’abord installer son ménage, assurer ses finances, pour qui ne veut pas d’enfant du hasard, c’est dès la première nuit, dès la première étreinte… que dis-je ? c’est à la porte qu’il faut s’entendre sur le choix de la méthode et sur le mode d’emploi. Si vous ne l’avez pas fait, tout de suite, ça ne sera pas plus facile le lendemain. Mais comment donc s’arrangeaient nos grands-pères qui, si longtemps, protégeant l’héritage, pratiquèrent avec nos pieuses grands-mères une sage limitation des hoirs ? Je ne me voyais pas disant à Mariette, dépouillant sa robe blanche : Voyons, ma chérie, qu’allons-nous employer ! Quel préservatif ? Si tu ne veux pas, dis-moi au moins où tu en es de ton calcul Ogino. Quoi ? Ce n’est pas le bon jour, il faut attendre une semaine ? Eh bien, qu’à cela ne tienne, attendons, remettons notre nuit de noces à mercredi en huit, puisque ce jour-là tu seras sûrement infertile.
Impraticable, vraiment. Restait la ressource de sauter en marche. Mais aux yeux d’une demoiselle qui vient de cesser de l’être, le coup de la serviette, ça n’enjolive rien. Ça laisse entendre aux femmes qu’en somme on vient de les salir, que les philtres d’amour — comme le thé — aboutissent très vite aux émonctoires. Alors on se dit : après tout, ça la regarde. On se dit : après tout, nous n’avons pas d’enfant ; un peu plus tôt, un peu plus tard… On a la flemme d’intervenir. Et puis quoi ! Il y a ce bon salaud qui, après avoir éclaté où il faut, trouve si bon de rester au chaud de la femme, elle-même au chaud du lit, le nez dans son cou. Et aussitôt après il y a le civilisé, qui n’a plus de salive et pour qui les mots deviennent plus difficiles que les gestes. Je me sens un peu coupable et ça doit se voir :
— Toi, dit Mariette, tu penses qu’on va gagner, à ce train-là. Il faudrait peut-être…
Elle dit “peut-être”, mollement. Entre l’envie d’attendre et celle de laisser venir, je ne jurerais pas que la première l’emporte.
— Il faudrait sûrement ! répond l’époux.
C’est tout. Je n’en dirai pas plus, incapable d’entrer dans les détails qu’avec si bonne conscience les Scandinaves savent enseigner aux filles. Je pense même : le temps viendra toujours trop tôt où nos “fonctions” ayant cessé d’être lyriques, nous pourrons en parler avec une aisance de pharmacien. Les paupières de Mariette tombent, la grillagent de cils. Elle non plus n’a pas envie d’insister. Elle n’a pas comme sa mère et la mienne été élevée par des nonnes dans l’horreur des précisions et le mépris d’un corps dont la Vierge elle-même, sauvée de l’homme, dut subir l’humiliation mensuelle. Mais la pruderie angevine est tenace :
— Je demanderai à Reine, reprend-elle à mi-voix. Parce que Gabrielle, vraiment, ce n’est pas possible. Trois filles en trois ans…
Demandera-t-elle ? J’en doute. L’accident ne serait qu’un bonheur trop hâtif. Elle sourit, parce que je la regarde. Le problème a soudain disparu. Elle est belle. Ou plutôt non, elle n’est pas belle ; elle est mieux que ça. Toujours nue, mais semblant l’oublier et rhabillée de lumière par la veilleuse, elle explose de jeunesse parmi les draps fripés. Il y a peut-être un rien de trop dans le globe des seins, aux pointes très brunes et grenues. Chevilles et poignets n’économisent pas l’os. Le cou non plus n’a pas la minceur féodale. Mais le cheveu dégouline sur de l’épaule ronde. L’œil, la bouche, l’aisselle, l’aine proclament ce don de jeunesse : l’état parfait des charnières, la netteté des commissures. Et quelle peau ! Tendue, fraîche, frémissante, exaltée sur le cou par une envie très noire, sur le ventre par un attendrissant petit nombril en forme d’escargot et, plus bas, par ces frisons de l’encoignure d’où monte l’odeur d’une femme qu’a forcée le plaisir. Et je ne dis rien des jambes qui se sont resserrées, qui glissent, lisses, jusqu’au fouillis rose des doigts de pied.
— Tu as fini l’inventaire ? dit Mariette, ramenant sur elle un bout de couverture.
Elle se hisse un peu sur l’oreiller, s’y cale et me considère à son tour. Avec un reste d’étonnement dans l’œil. Une femme nue, c’est proche du marbre. Un homme nu en est loin ! Lui seul, vraiment, peut être dit “à poil” ; il en fait infuser partout dans l’air ; et la statuaire ne peut se passer de feuilles de vigne pour mettre à l’abri son chasselas. Que d’aventure renaisse sa vigueur et il ne sait plus que faire de ce qui dépasse. Dans ces cas-là un regard de femme me châtre. J’attire l’autre bout de la couverture.
— Mon bison ! dit Mariette.
Elle m’embrasse. La bouche libre, elle reprend :
— Ils sont bien laids.
Je commence à savoir qu’avec elle il faut interpréter l’ellipse et l’indétermination. Il ne s’agit de rien qui m’appartienne. Elle observe les meubles, d’un beau style nouille que les antiquaires n’ont pas encore osé remettre à la mode. Onduleuse, accablée d’entrelacs, de feuillages et de fleurs empruntés à une étrange botanique, l’armoire est un chef-d’œuvre du genre. L’œil bleu est dessus ; il cille, il revient sur moi. On murmure :
— Vraiment je me demande si nous pourrons garder ça.
La question a déjà été débattue avant notre mariage et laissée pendante, pour ne pas désobliger ma mère qui, se réservant seulement la “petite chambre” comme pied-à-terre, venait, contenu et contenant, de m’abandonner la maison. Son fils répondra en fils :
— C’est que je me demande, moi, tu le sais bien, si nous pourrons ne pas les garder.
— Après tout, la bicoque est à toi, reprend vivement Mariette. C’était celle de ton père, non ?
La “bicoque” — une villa de cinq pièces, épargnée lors du bombardement du quartier —, c’était en effet celle de mon père, donc celle de ma mère. Comme elle est aujourd’hui la mienne, donc celle de ma femme, malgré le contrat de communauté réduite aux acquêts qui m’en laisse légalement propriétaire. Tout le monde a voix au chapitre, c’est sûr. On verra. Pour ne rien gâcher de l’heure il vaudrait mieux nous en tenir là. Mais Mariette est lancée :
— En tout cas, il faudra changer le chauffage. Un chauffage au charbon, tu penses, je serais propre ! On doit pouvoir mettre le mazout. Quant aux papiers…
Elle s’arrête, stoppée dans son élan par le trésorier-payeur qui se frotte le pouce contre l’index. Chaudière neuve, injecteur, cuve, cheminée spéciale, sans oublier le terrassement, la pose et les raccords, en voilà pour un million. Qu’il n’a pas.
— On pourrait peut-être emprunter, fait Mariette, hésitante.
— À qui ?
Mariette fronce le sourcil.
— Maman me l’a dit, il y a des maisons qui, en échange d’un contrat de fourniture, peuvent t’avancer 80 % de la somme.
La chaleur conjugale étant devenue moins vive, elle attrape une veste de pyjama, l’enfile, bâille et conclut :
— D’une manière ou d’une autre, il faudra bien moderniser. Allez, on dort, il est au moins deux heures.
Bec, longuement. Elle se tortille un peu, donne un coup de tête à l’oreiller, se tourne sur sa gauche, côté cœur, laisse tomber ces paupières qui n’ont pas une rayure et que prolongent de longs cils courbes englués de mascara. Je me retourne sur la droite, côté foie. Pourquoi se réfère-t-elle à sa mère ? C’est une Bretaudeau. Ce n’est plus une Guimarch. À la réflexion, ceci ressemble à notre dîner de retour : pourquoi sommes-nous allés rue des Lices et non à la Rousselle ? Sous les draps, ma main cherche une autre main, la trouve, la presse un peu. Mariette dort déjà.
Elle dort, tranquille et moi, les yeux fermés, je veille.
Ce qui m’a longtemps effrayé dans le mariage, c’est la diminutio capitis qu’il faut maintenant y subir. Élevé par une veuve, je le sais : l’emprise féminine tire son efficacité de sa nature même. Cela soigne, réchauffe, amollit, vous sépare du monde, vous enveloppe de baisers et de laines. Nos pères tenaient à peine, malgré leurs privilèges. Devant la tendre égale, comment tiendrions-nous ? Depuis que mes amis se marient, je les vois pour la plupart disparaître, comme exilés, bloqués aux frontières du ménage. Ils portent le même nom, ils l’ont même donné à leur femme ; mais je n’ai jamais l’impression que celle-ci soit pour autant entrée dans leur famille. Souvent, on dirait plutôt le contraire ; et c’est presque la règle quand le clan où ils ont pénétré est plus nombreux, plus vivace, plus puissant que le leur…
Or nous restons trois, nous autres, les Bretaudeau, descendants lointains — le nom l’atteste — de quelque riverain “habile à piéger les oiseaux d’eau”. Trois seulement. Pépinière d’hommes de loi, au dix-neuvième, la famille fut longtemps puissante. Possessionnée de La Daguenière à Saint-Martin, elle comptait cinq ou six branches et reconnaissait pour capitale cette maison de tuf de La Bohalle dont un lointain successeur astique les panonceaux. Mais une fois enrichis les Bretaudeau firent peu d’enfants, qui furent décimés par deux guerres, également dévoreuses de leurs biens. Je n’ai pas de cousins. Ma sœur est morte en bas âge. Mon père — qui était percepteur — a été tué dans un accident d’auto. Il allait avoir quarante-huit ans. J’en avais quinze. Le jour de mon mariage, pour me laisser le champ libre, ma mère a quitté Angers. Elle a bien annoncé qu’elle y reviendrait de temps en temps, qu’elle se réservait une chambre chez moi. Mais, en fait, elle s’est retirée à la Rousselle, près de Belle-Noue : là, sur le petit domaine des Aufray (une de ces dynasties de l’alluvion, spécialisée dans la graine de fleurs, entre Loire et Authion) elle a repris sa demi-part ; elle est redevenue floricultrice en compagnie de sa jumelle, la tante Henriette, qui jusqu’alors gérait la propriété.
Seul homme — avec moi — de la tribu : Tio, alias Charles Bretaudeau, frère aîné de mon père. Colonel, mais en retraite. Un chêne, mais de un mètre soixante-deux. Spécialiste des commentaires mi-plaisants, mi-sérieux. Il aime répéter :
— Moi, je suis cielibataire.
Non qu’il soit misogyne : il serait même un peu trop à son aise parmi les dames qu’il accable de prévenances, avec une galanterie qui date et nuit à l’or de ses ficelles. Cet oncle est mon parrain.
— Un parrain d’occasion ! assure-t-il encore.
En réalité, il a payé mes études et m’a logé plus de trois ans, tandis que je faisais ma licence en droit, à Rennes, où lui-même “finissait dans la paperasserie” de la région militaire. Le rôle de mentor ne lui déplaît pas, bien qu’il prétende se méfier, en lui, de la baderne. On voit que je parle de Tio comme le ferait un fils : je ne déteste pas de penser qu’à cet égard je lui ai servi d’alibi.
Trois donc, sans un cousin de plus. Trois Bretaudeau en face des Guimarch. Nous ne ferons pas le poids : surtout en l’absence de ma mère dont risquent de me manquer la forte bonhomie, la hauteur discrète et ce curieux pouvoir d’intimidation par le silence qui en impose toujours aux gens de moindre caractère.
J’allais dire : de moindre qualité. Je me retiens. La prétention est grosse et c’est chose à ne pas insinuer quand on est gendre : on peut aisément vous rappeler que vous avez choisi ; que chacun, dans le privé, a aussi le gouvernement qu’il mérite. Les Guimarch sont les Guimarch : nombreux, fidèles entre eux — ce qui n’est pas si mal —, criards et chauds comme des poules, ronds comme des boules, curieusement farauds de leur patronyme breton (Guimarch : digne d’avoir un cheval) qui les met en selle sur les petits principes comme sur les grands dadas. Bons comptables avec ça, y compris de leurs grâces : les affaires sont les affaires et, quand elles sont bonnes, Dieu soit loué de la cave au grenier ! La roublardise ne leur manque pas ; mais ils ont la finesse un peu mousse. Et surtout ce sont des quiets, des gens que leur petite chance édifie, dragéifié, qui s’alarment parfois pour prendre un train, payer une facture, avaler une purge, mais qui finalement trouvent ce monde supportable, voire confortable et suceraient du caramel devant un supplicié.
Et me voilà qui les recense, inquiet. Je tâte mon dossier.
Archétype, sinon chef de la race : le beau-père, prénommé Toussaint, parce que né ce jour. Point funèbre du tout, ce bonhomme d’un mètre quatre-vingts, malgré sa voix caverneuse. On ne voit pas très bien en quoi, pour pêcher à la ligne, peut lui être utile sa musculature de catcheur. À vrai dire il semble toujours encombré de lui, de sa masse, dont il accable prudemment les fauteuils. Dès qu’il remue, du reste, Mme Guimarch crie :
— Tu t’agites, tu sues !… Et pourquoi finalement ? Pour gagner l’eau de la soupe.
Injustice : si elle sait vendre cher, il sait acheter bon marché. Il gère bien. Jamais une traite en retard ni un placement douteux. Durant la guerre, il a sauvé son fusil de chasse, ses cuivres, son or et malgré les exigences du marché forcément un peu parallèle, il a sauvé aussi sa réputation. Serviable et, à son niveau, de bon conseil, il est aimé. Il est quelque chose à la Chambre de commerce. Tous les patentés de la ville reconnaissent en lui leurs vertus, avec ce rien de trop qui permet d’en sourire. On se raconte ses traits, de bouche à oreille. N’est-ce pas lui, sage héritier, qui, devant la tombe de je ne sais plus quelle tante, a confié à sa femme :
— Ça fait un bout de temps qu’elle est morte. Mais si elle voit, de là-haut, ce que j’ai fait de sa fortune, elle doit être contente : je l’ai doublée.
N’est-ce pas lui, l’honnête homme, bien campé dans son droit à revendre cent francs ce qu’il achète trente, mais incapable de vous prendre hors boutique une épingle, n’est-ce pas lui qui, ayant déjeuné au restaurant, réglé sa note, repris la route, s’aperçoit quinze kilomètres plus loin que le garçon a oublié de lui compter le bordeaux, rebrousse chemin aussitôt et va scrupuleusement payer sa bouteille (en faisant, sans le vouloir, renvoyer le garçon) ?
Ce bonhomme de bonnetier, la gourmandise le perdra : quand elle s’accroche à une pareille charpente, la panne vous entraîne vite aux cent kilos. Mais des désordres de l’intellect, il semble plus à l’abri. On admire la myopie sereine qu’il oppose à ce qu’il appelle des “vues de l’esprit”. On admire ses convictions politiques, fortement centripètes, surtout lorsque le centre apparaît dextrogyre. On admire chez ce poids lourd la bonté qui lui met la sucrette en bouche :
— Et ma Titine, elle vient faire bibi à son pépé ?
À côté de lui, courtaude, toute en jabot, le visage irradiant la même sorte de candeur sous des cheveux d’un beau noir Oréal, voici Mme Guimarch, qui naquit Marie Meauzet, chez Meauzet, Lamastre et Cie, marchands de bois (pas de margotins, mais de bois en grume, dans les forêts de l’import-export : la taille au-dessus dans le négoce).
Certainement pour moi, ce sera la redoute. C’est une personne organisée, sortant tout de sa tête et tout de sa poche : conseils, bonbons, ficelle, recettes et jugements, ces derniers rarement téméraires.
— Dans ma situation, n’est-ce pas, dit-elle, on tourne sa langue dans sa bouche.
C’est une mère, c’est une grand-mère : dévotement telle. Léchant beaucoup. Point bête cependant, la chère femme : elle roule très bien les subtils. Elle a ce genre d’intelligence qui s’éclaire au néon. Maternité, commerce, pour elle, c’est tout un : le monde de la layette. Le magasin la tient en forme, parmi des enfants et des femmes : elle y gagne son pain et son beurre, avec son indépendance ; elle observe, elle apprend, elle révèle ; elle reste à pied d’œuvre pour grimper d’un tour de jupe au premier, où la dinde est au four. On la félicite de tant d’activité, on s’extasie, elle hoche la tête, elle dit :
— Allez, j’ai bien de la peine !
Et c’est vrai qu’elle en a. Mais si elle en a, malgré sa bonne, son laveur de carreaux, son mari, c’est que sa peine fait ses délices. Le dimanche et le lundi, croyez-vous qu’elle s’endorme ? Elle refait les comptes, bouleverse la vitrine. Elle file à Montjean où les Guimarch ont une propriété, dont les pommes ne sauraient se perdre. Elle saute aux Cent-Laines, rue de la Gare, un autre magasin qu’elle a mis en gérance. Elle court chez sa bru ; elle y saisit le biberon, le balai, n’importe quoi…
— C’est une femme, dit Tio, qui n’a jamais eu le courage de ne rien faire.
Issus du couple, quatre enfants. Si étonnantes que puissent paraître, vingt-cinq ans plus tard, les gambades d’un poussah, il en existe un cinquième, né des œuvres de M. Guimarch, durant son service militaire en Indochine. “Il est maintenant vietnamien”, dit Mariette, comme si l’indépendance du demi-frère, fait à une congaï docile, mettait une infranchissable barrière entre elle et ce métis, pourtant reconnu, bien vivant, marié, faisant souche de Guimarch dans la plaine des Joncs. Mais parlons des légitimes…
Éric, l’aîné, a été le grand espoir. On l’appelait Éric III, en souvenir de l’aïeul Éric Ier, émigré de Bretagne en Anjou, vers 1850 et d’Éric II, le grand-père, le premier bonnetier. Le rêve de Toussaint Guimarch pour Éric, ce n’était pas, comme celui de sa femme, de le voir passer de boutique en fabrique. Son bon sens lui avait vite fait savoir que le fiston n’avait pas le don, qu’il était trop languide pour animer le chaland. Son ambition, pour lui, c’était la pharmacie. Un pharmacien, c’est un diplômé, qui ne se lève pas la nuit comme un médecin. Il paie patente, il reste commerçant, donc il gagne, sans avoir à faire la retape, à forcer sur l’article, les gens ayant de plus en plus de faiblesse pour leur santé.
Mais Éric n’avait de goût que pour la moto. Il eut sa 500 Douglas pour l’encourager, mais rata son bachot, une fois, deux fois, trois fois. Adieu potard ! Toussaint Guimarch, ulcéré, le fit entrer comme gratte-papier au Crédit de l’Ouest. Il y est toujours. Plus exactement, il y est revenu, après son service militaire à Cahors, patrie de Gabrielle.
C’est un garçon long, étroit, à tête ronde, trouée de petits yeux qui font ver dans la pomme. Très soumis à sa femme. Très prolifique. Martine, Aline, Catherine… Les Guimarch se multiplient, mais sont en train de tomber en quenouille.
Après Éric, une fille : celle-là justement qui, avec elle, fait entrer ici tous les siens, mais qui peut-être avec le temps, comme ma mère, ex-Aufray, me paraîtra vraiment une Bretaudeau. Pour moi, comment ne serait-elle pas encore ce qu’elle fut si longtemps ? Cette gamine, baluchonnant un cartable trop lourd et dont la jupe plissée se retournait par grand vent sur une très blanche culotte, le pion houspillait son petit trot :
— Vous vous pressez, Mariette Guimarch ?
Cette pucelette, des jambes aux cheveux faite en long et sans autre rondeur que son visage de porcelaine, les philos dont j’étais, les philos à pantalons étroits, la poursuivaient, la fusillaient au pistolet à eau :
— C’est pour te dessaler, Mariette Guimarch !
Mais trois ans plus tard, cette bachelière de dix-huit ans, qui traversait le mail à côté de sa mère, Tio la suivait du regard en murmurant :
— Hé, tu l’as vue, la petite Guimarch ? Mais c’est un Tanagra !
Il est vrai qu’il ajoutait, dans le style d’Aurélien Scholl :
— Près d’un Tanagra-double…
Aujourd’hui, sans plaisir, je me souviens de cette remarque : une fille trop souvent devient ce qu’était sa mère.
La vraie pin-up, d’ailleurs, ce n’était pas Mariette, mais sa sœur, Reine, la seule Guimarch à mériter pour l’œil le fameux rien-qu’à-la-voir-passer-on-lui-disait-merci.
Pour l’œil seulement. Car, de la tribu, c’est bien la fille qui me gêne le plus. Ses parents, qui n’en sont pas revenus, l’appelaient jadis l’Émeraude. Elle avait déjà refoulé sa douzaine d’amoureux, quand ses yeux verts ont enfin repéré une Maserati. Et repéré le chauffeur : un peu quadragénaire, mais pourvu d’une particule, d’une fortune et — trait rare chez ceux qui réunissent déjà ces avantages — d’une forte situation dans l’immobilier. Intéressée, elle s’est renseignée plus avant ; elle a su que ce monsieur ne besognait pas pour vivre ; qu’il n’était pas, Dieu merci, réduit à cet honneur ; qu’il travaillait pour faire fructifier ses capitaux. Alors elle les a épousés. Et Mariette, ma fiancée, m’en a voulu à mort, toute une semaine, pour lui avoir glissé dans l’oreille ce jour-là :
— C’est tout de même pratique, la beauté, chez une fille. Pour réussir, elle n’a plus qu’à ôter, légalement, sa culotte.
C’est une chance qui, du moins, épargnera la suivante. Après l’Émeraude, il y a le caillou : Ariette. Elle dit elle-même à sa mère :
— Tu aurais pu en garder un peu pour moi.
Encore ne parle-t-elle que de ses grâces, qui partout lui percent la peau, sauf aux bons endroits : son soutien-gorge, à la plage, se révèle si vide, si plat qu’il a l’air d’un pansement. Mais par malheur, ce n’est pas tout. L’âge bête, chez les filles, est appétissant ; on sait comment l’esprit leur viendra. Mais s’il dure, on se décourage. Qui pourrait s’attendrir en écoutant la pauvrette, quand rosit un instant son teint d’amidon et que s’anime, sur ses lèvres gercées, le merveilleux fadasse de la chantaille ? Sauf miracle, je la vois longtemps encore hanter les sauteries où elle n’a pas fini, pour se donner contenance, de ronger les gâteaux secs par les coins.
Reste Simone, la tardive benjamine, accident classique du retour d’âge, qui donne de l’insistance paternelle une aimable opinion. De cette fillette, qu’une demi-génération sépare de ses sœurs, je ne déteste pas la voix acide, l’insolente précocité.
Restent Clam, le chien, Niger, le chat. Restent six bengalis dans une cage. Reste enfin la parentèle : innombrable. De la souche, toujours fidèle à Quimper, prolifèrent les surgeons. Il y a deux branches qui essaiment en banlieue. Il y a la branche sud à l’accent languedocien. Ils sont bien cent, qui continuent allègrement à cousiner. Le jour de mon mariage, c’était typique : malgré la présence de Gilles, mon meilleur ami, et de quelques autres (invités pour faire nombre) les Guimarch formaient à eux seuls les neuf dixièmes du cortège, qu’il n’avait pas été possible de panacher. Nous étions noyés dans la masse. À la mairie, l’appariteur ne s’y est pas trompé. Il a crié :
— Par ici, le mariage Guimarch !
Et c’est ainsi pour tout Angers. Dans la bouche des gens, Mariette n’est pas celle qui a épousé le jeune Bretaudeau. Elle demeure la fille des bonnetiers. Mais moi, je suis, vous savez bien, celui qui a épousé la seconde Guimarch. Le nombre va au nombre ; et les amis, les clients, les fournisseurs, les relations, la Chambre de Commerce, c’est un grand cercle Guimarch dans lequel, je le crains, le petit nôtre est faiblement inscrit.
Mariette dort de plus belle. Sa respiration rythme la nuit. Je l’entends, je l’entends moins, je ne l’entends plus, je l’entends de nouveau. Les choses commencent à s’enchevêtrer, à devenir confuses. Je me sens tout à fait tendre. J’essaie de respirer à la même cadence. Qu’ils soient trop, qu’il soient aussi trop ce qu’ils sont, tant pis ! Je veillerai. Elle m’aime, elle comprendra. Ces années que nous allons vivre… Oui, l’important n’est pas de savoir comment, mais de savoir combien. “De toute façon, disait Tio en riant, un amour éternel, pour les statisticiens, ça se ramène à la durée moyenne du mariage qui était jadis de quinze ans, qui est aujourd’hui de quarante-cinq.” Un demi-siècle est devant nous.
La nuit s’épaissit. Je m’enfonce. Je me serre du bon côté, où, sans cesser de dormir, on m’accueille. Ma joue est contre le sein gauche de Mariette. J’en sens la pointe, si ferme que je me demande si ce n’est pas plutôt un bouton de pyjama.
Elle a dormi. J’ai dormi. Nous nous sommes réveillés l’un près de l’autre. Puis l’un dans l’autre. Et nous voilà tout de même sur nos pieds. Mariette qui, tout à l’heure, semblait un peu perdue parmi les boîtes, les pots, les flacons de la salle de bains — au contenu pour elle incertain — fouille maintenant la cuisine à la recherche d’ustensiles qui lui soient familiers. Elle fait ce qu’elle peut. Mais rien n’est à la place où elle attend les choses ; et les choses ne sont pas ce qu’elle espérait d’elles.
— Ce vieux clou ! dit-elle lorgnant la cuisinière.
Ce monument de fonte noire, avec sa fontaine de cuivre et ce four fendu, dont ma mère tirait tartes et gigots (leur goût de fumée, je ne le sentais plus), j’admets qu’il est bon pour la casse. Mais il paraît que le réchaud ne vaut pas mieux. Et quoi ? Est-ce possible ? Nous n’avons pas d’allume-gaz ! Mariette se rabat sur une grande boîte de la Régie au frottoir écorché, humide. Deux allumettes refusent de prendre. La troisième accepte. Enfin, sur une flamme un peu jaune, l’eau se met à chauffer. Mariette va bousculer des tasses, dans le buffet ; elle en choisit deux, les plus belles, que nous réservions d’ordinaire aux invités ; elle pousse les autres à droite (là où sans doute on les met rue des Lices) et se retourne vers moi, scandalisée :
— Pas de grille-pain, non plus ?
— Non, nous achetions des biscottes.
Mariette hausse un sourcil. Comme j’enchaîne, proposant de l’emmener, le soir même, au sortir du Palais, dîner chez ma mère, elle murmure :
— On aurait pu y aller dimanche.
— Si tu avais attendu une semaine pour aller chez tes parents, qu’auraient-ils pensé ?
— Ce n’est pas la même chose ! s’exclame la fille de l’autre mère.
Elle rougit, elle se reprend aussitôt :
— Enfin, je veux dire…
La suite, qui ne sera pas formulée, se devine. Fiancée, Mariette était déjà ce livre ouvert, mais écrit à coups de points de suspension. Ses brièvetés ne cessent d’en appeler à mon intuition. Je suis son répertoire de paralipomènes. La voilà confuse à l’idée que je puisse la tenir pour une bru négligente. L’urgence de rendre compte ne lui semble pas s’imposer aussi fort dans mon cas que dans le sien. Elle seule a changé d’état, comme l’atteste la langue qui veut que Mademoiselle devienne Madame, alors que nous restons Monsieur. Madame est un titre professionnel. Pour la fille débutant dans le métier, le plus proche expert est sa mère. Pour le fils, qui exerce au dehors, l’avis de la sienne importe moins. Voilà ce qu’elle a voulu dire, ma femme, et si à mon tour, je hausse un sourcil, c’est que la chose implique toute une philosophie : mariage, artisanat féminin.
— Alors, toujours du thé ? reprend Mariette, voyant que l’eau frémit.
Décidément elle ne s’y fait pas, depuis le petit matin de nos noces. Prendre la même chose (la même chose qu’elle) ce serait si conjugal. Depuis vingt ans encensée par les vapeurs d’un onctueux chocolat, Mariette admet à la rigueur qu’on puisse préférer le café au lait, comme son frère. Mais du thé aux aurores (et du thé que, circonstance aggravante, je bois sans sucre, alors qu’elle montre une folle amitié pour les glucides), c’est lavasse sans vertu. Elle n’insiste pas, néanmoins. Nous marcherons, l’époux à la Théine, l’épouse à la Théobromine. On jette un sachet de Lipton dans la théière (Ô ma mère ! sans l’ébouillanter) ; on le noie ; on garde un reste d’eau chaude pour se touiller un Phoscao.
À table, chéri. Oui, chérie. Faute d’avoir déniché la passette, qui devrait logiquement côtoyer dans le tiroir l’ouvre-boîte et le décapsuleur, Mariette, du bout de sa petite cuiller, extirpe minutieusement deux ou trois peaux brunâtres, qui viennent décorer sa soucoupe. Puis elle boit, à la tasse, soufflant, aspirant de courtes lampées qui lui étuvent la langue, ressoufflant, resuçant, sans craindre ces petits bruits qu’une éducation plus austère m’a interdits dès l’enfance. Je pousse les biscottes de son côté, ainsi que la gelée de groseille, production domestique, mais qui tremble dans un pot triangulaire de Materne, encore étiqueté “Marmelade d’oranges”. Mariette, dès le premier essai, se tartine les doigts :
— Zut ! J’ai oublié les serviettes. Où sont-elles ?
— Dans la commode de la salle à manger, sous l’Affreux.
L’Affreux, c’est mon bisaïeul, un héros de Reichshoffen, portraituré après la bataille, donc après le coup de sabre qui lui trancha le nez. Mariette n’a fait qu’un bond. Je l’entends fourgonner dans les tiroirs, de l’autre côté de la cloison. Pour les refermer, elle tape dessus, sacrilège, ignorant qu’il faut, d’un léger tour de main, solliciter les glissières. Enfin, elle revient avec deux serviettes dépareillées, m’en tend une :
— Eh bien, mon chou ! dit-elle, fondante, en me voyant tout chose.
Le “chou” pomme, il est vrai. Mais il n’avouera pas son ridicule. La serviette que voici, élimée, reprisée, historique, est brodée dans le coin d’un merveilleux A B au point de croix. Justement c’est la femme de l’Affreux, une certaine Amélie Boutavant, née sous Louis-Philippe, qui l’apporta dans son trousseau. Enfant, j’ai toujours considéré comme miennes ces initiales qui avaient le bon esprit d’être aussi les deux premières lettres de l’alphabet. De niaiseries du même genre — qui partout font partie du folklore familial — les Guimarch sont farauds. Elles alimentent chez eux les petits boyaux de la rigolade. Nous, nous sommes plus constipés. Mais qu’y a-t-il ? Mariette est debout. Le téléphone sonne :
— Ce doit être pour toi.
Nous éclatons de rire, car nous l’avons, en souhaitant le contraire, proclamé en même temps. Nous voici dans le couloir où est accroché le poste. Mariette, d’autorité, saisit l’appareil :
— Ah, c’est vous, ma mère.
Petite pause. Mme Bretaudeau douairière a dû poser une question. Mme Bretaudeau junior repart, cette fois avec enthousiasme :
— Oui, merci, excellent voyage ! La Corse, c’est encore mieux que ce qu’on en dit.
Les calanques de Piana, l’Incudine et le mont Cinto vont-ils encore une fois resurgir, corser l’épithalame ? Dieu merci, ma mère, pas plus que moi, n’est portée sur la mandoline. Grésillent quelques mots. Coupée dans son élan, Mariette souffle :
— Bien, ma mère, je vous passe Abel. Il voulait justement aller vous voir.
Elle me passe le récepteur, mais garde un écouteur. Au bout du fil, il y a cette voix, si différente de celle de ma femme, cette voix calme, inusable, dont l’accent vieil-angevin amortit les syllabes. Oui, dame ! J’ai envie de vous embrasser, mes enfants. Mais non, non, à peine rentrés, vous avez certainement trop à faire pour monter à la Rousselle. Tante doit justement descendre dans l’après-midi pour une livraison et ta mère pour faire voir sa cheville à la clinique Saint-Louis. Dix fois rien, mon petit, une enflure, mais qu’il ne faut pas laisser tourner à la podagre. Nous passerons tard. Et nous remonterons très vite, avant le dîner. À tout à l’heure.
C’est tout. La ligne est libre. Je n’ai même pas eu le temps de placer un mot. Si je ne connaissais pas ma mère, si je ne savais pas qu’à son avis “fusion se passe d’effusion”, qu’elle a horreur de monter ses sentiments en épingle, je trouverais cette économie sévère. Pourtant elle m’enchante. Ma mère, votre pudeur vous hausse. De vous à moi prévaut l’intensité discrète. Et si de la bouche et des mains, envers celle-ci que vous n’avez pas faite, je me montre prodigue, cela vraiment ne vous enlève rien. Elle a repris l’appareil, votre bru. Mise en appétit, elle appelle, de notre 60.87 son 42.95, pour un jumelage qui sera sûrement suivi d’innombrables autres. Elle pose sur l’ébonite un mimi sonore, elle dit : C’est moi, Mamoune, tu as entendu ! Je te faisais la bise. Rien de neuf, non, nous venons seulement de recevoir un coup de fil de la belle-mère… Ah, non, maman, la belle-mère, ce n’est pas vous ; c’est la dame à qui l’on parle. À qui l’on parle si longuement que mon thé sifflé, mes chaussures lacées, mon pardessus boutonné, Mariette n’aura pas cessé de lui débiter des mignardises.
— Il est neuf heures, chérie.
L’appareil avance vers moi, m’entoure de fil et de tendresse. Va, chéri, va… Non, Mamoune, cette fois c’est Abel que j’embrasse. Il file au Palais. Ne raccroche pas. J’ai encore un tas de choses à te dire. Et d’abord quand te voit-on ?
Quand ? Mais tout de suite. Lorsque je reviendrai, à midi, ce sera chose faite. Mariette dira d’abord :
— Gilles m’a envoyé vingt roses.
Puis, aussitôt, mélangeant ceci à cela :
— Maman est passée en courant, pour voir. Elle revenait de chez Gab… Il est merveilleux Gilles. Il n’y a que lui à y avoir pensé.
En courant, en revenant de chez Gab. Nous sommes déjà dans le circuit. Mme Guimarch revient toujours de chez quelqu’un et passe chez vous, par hasard, dire un petit bonjour. Mme Guimarch tient son affaire et tient la ville en même temps.
— Tu as eu de la chance. Sans elle je ratais la béchamel, reprend Mariette.
Comprendre : Mme Guimarch a fait la béchamel (au poivre blanc : signe de compétence) qui accompagne les moules. Son bachot en poche, avec son mouchoir par-dessus, Mariette s’était vaguement inscrite aux cours de C.C.C.P. (sigle tout ce qu’il y a de plus français, du cours de Coupe-Couture-Cuisine-Puériculture). Elle l’a vite séché, comme tant de filles à maman, anxieuses de convoler, mais incapables de croire que, femmes dans un ménage, elles seront pratiquement des femmes de ménage. Éblouie par des ongles de princesse, Mme Guimarch, qui glorieusement touche à tout (et qu’une bonne délivre de la plonge), entend non moins glorieusement que ses filles ne touchent à rien. J’imagine qu’elle s’est, in extremis, inquiétée du résultat. Merci. Le plat du jour est, grâce à elle, très comestible. Au surplus, pour assurer qu’il n’y a pas trop de sel dans les salsifis, je ne saurais en reprendre : je n’ai pas le temps : je plaide à l’ouverture. Je repars.
Poussant mon Aronde, grillant le feu du boulevard du Roi René, je rentrerai malgré tout assez tard. Peu fier, car mon client a écopé du maximum. Mais curieux de voir enfin réunies ma mère, ma tante, ma femme, ou pour mieux dire, dans l’ordre, comme au tiercé, ma mère, ma femme, ma tante, ou pour mieux dire encore sans chercher de classement, le féminin de ma vie, ma douceur en trois robes.
J’ai ma clef, j’ouvre, mais une fois dans le salon je vois du premier coup qu’il m’en faudrait une autre pour ouvrir ces visages fermés. Les sentiments ne sont pas triangulaires. Ceux que nous aimons ne s’entr’aiment pas forcément. Il n’y a de souriantes que les roses de Gilles, dans un vase. Mme Bretaudeau, polie, reçoit Mme Bretaudeau. Et voilà que moi-même, effrayé, je me guinde et j’en remets :
— Tu n’as rien offert à maman ?
— Tu penses bien que si ! fait aussitôt ma mère, assise, mais non adossée, vraie Notre-Dame en noir, comme toujours austère et bienveillante.
— Mais tu sais que nous ne prenons jamais rien entre les repas, dit la tante, son exacte réplique (je ne l’appelais pas pour rien, enfant, tante Pareille).
— Et puis franchement, reprend ma mère, le porto que je t’ai laissé ne vaut rien.
L’œil gris, sous les cheveux gris, s’éclaire de malice. Ouf ! On se moque de moi. J’aime mieux ça. J’approche, je me penche, je suis baisé sur une joue, je suis baisé sur l’autre, sans plus. Mariette au milieu vient apposer son sceau. Puis je m’assieds, l’attirant sur mes genoux pour la déraidir. Ma mère enchaîne :
— Les oreilles ont dû te corner : nous parlons de toi depuis une heure. Je ne sais pas si nous avons intéressé Mariette, car nous avons surtout parlé d’un petit garçon…
— De toute façon, continue la tante, ce n’était pas une blague à faire à une jeune femme que de lui amener deux marâtres d’un coup !
Mariette sourit, mais ne se détend guère. Cette gentillesse ne la bouscule pas. Je vois Mme Guimarch en semblable occasion. Je la vois d’autant mieux qu’elle m’a raconté elle-même comment elle accueillit Gabrielle arrivant — toute ronde — de Cahors : La confusion même, cette petite ! Pas d’yeux pour oser nous regarder. Alors je lui ai dit : voyons, Gab, ne faites pas la gourde, je suis la grand-mère de ce que vous avez là… Directs, les Guimarch. Massifs et par là même attirant vite les gens dans leur orbite. Pour une fille de leur clan, notre réserve doit sembler languissante. Problème à méditer. Mais déjà le pansement, qui gonfle le bas de ma mère, m’inquiète davantage :
— À propos, qu’est-ce qu’ils vous ont fait, à Saint-Louis ?
— Ils m’ont retiré une épine.
— Une épine de ton acacia, précise la tante. Elle avait au moins deux centimètres. Ta mère a marché sur une branche tombée dans l’herbe.
Et soudain nous quittons la ville. J’avais raison, je t’ai toujours interdit d’y monter, tu y montais quand même. Oui, pour cueillir ces grappes de fleurs blanches, dont nous faisions des beignets. Tranquillise-toi, je ne vais pas le faire couper pour si peu. Ça me navre bien assez de voir mourir le cornouiller. Il ne s’est pas remis de la foudre. Nous sommes à la Roussette, la maison de vacances, la capitale. Mariette bat des cils. Pour elle au contraire la rue des Lices est le centre du monde ; la bicoque de Montjean n’est qu’un poste de pêche, une cabine où se mettre en maillot pour piquer dans la Loire. Quel intérêt ont ces histoires de dahlias, de prunes et de lapins ? On passe en revue tous les voisins. C’est un cancer qu’a la mère Jeanne. Tu sais que nous avons changé de facteur. On arrive forcément à Gustave, le chef-jardinier, un vrai saint Fiacre, qui bêche, bine, serfouit, taille, butte, pique et empote comme on ne le fait plus. Hélas ! il atteint l’âge de la retraite et nous ne trouvons personne pour le remplacer. Quant au commis…
— Mais nous rasons Mariette avec nos histoires, s’exclame soudain la tante.
Ça oui ! Bien qu’elle proteste. Elle est en train de subir ce que j’ai hier soir subi chez elle : cette sorte d’estrapade, qui vous précipite de votre famille dans celle d’autrui. Ma main glisse le long d’un bras nu. Je suis là, chérie, dit la main. C’est seulement le petit garçon qui était parti faire un tour. Pour tout avouer, je me sens aussi dépaysé. Il y a un mois, je vivais encore avec ma mère. Ces choses m’étaient quotidiennes. Elles me restent familières. Mais ce sont déjà des souvenirs. Elles le sentent bien, ces vieilles dames, qui se lèvent, qui remettent leurs manteaux. Pourquoi maman jetterait-elle, sur le salon Arts-Déco, ce lent regard circulaire ? Pourquoi dirait-elle, s’interdisant tout soupir :
— Vous allez changer tout cela, j’imagine ?
Du geste évasif de Mariette, elle ne saurait être dupe.
— Mais si, mais si, reprend-elle, c’est trop vieux pour vous. Les rideaux, pensez, ils datent de mon mariage.
Parce que le nôtre l’efface, parce qu’elle y consent, ma femme ! tu peux enfin jeter à ma mère ce regard qui n’est plus d’une bru, mais d’une fille.
Et parce que nous avons eu peur, chacun, de l’apport de l’autre, de cette dot obscure d’habitudes, de secrets, ce soir après le dîner — potage Royco, œufs brouillés, poire — nous serons parfaits sous la lampe.
Déroulant ton mètre pour m’en ajuster un bout sous l’aisselle, tu as pris mes mesures avec précision ; puis tu as sollicité mon avis sur ce chandail-ci, que j’aimais assez, et sur ce chandail-là que tu trouvais mode et que tu as dès lors entrepris. Le chien marque ses voies en levant la patte. L’oiseau chante pour dire : ceci est mon territoire. La femme tricote pour afficher son homme. Après un long calcul de points et de diminutions, rêveuse et te grattant la tête du bout d’une aiguille de plastique bleu, tu as dit :
— Je ne suis pas au bout de mes peines.
En effet. Mais si tu n’as jamais que celles-là, l’ennui même ne saurait t’en lasser. Moi, tu vois, sautant de notre lune de miel à la lune de fiel d’autrui, j’examine le cas Sérol. J’ai pu joindre Agnès, cet après-midi. C’est simple. Sommation faite, si son mari n’a pas dans les délais réintégré le domicile conjugal, c’est le de piano, c’est du gâteau. Mais au diable ce juriste pour qui tout divorce est rentable ! De celui-ci l’analyse montre que rien ne l’annonçait. Pas d’histoires de gros sous, pas d’échec sexuel, nulle pression des familles, ni amant ni maîtresse, aucun antagonisme de croyances ou d’idées. Comme nous, exactement. Tes habitudes, tes goûts, tes parents, tes amis, j’en ai marre ! dit seulement la lettre de rupture. Sérol est parti, il a légalement tort. Mais je la connais un peu, Agnès. Invivable ! Il n’y en a jamais eu que pour elle. Tu verras, me disait le patron, quand j’étais stagiaire, cinq fois sur dix, les grands départs obéissent à une cascade de petits motifs. Deux qui s’adoptent, il faut encore qu’ils s’adaptent, qu’ils réduisent leurs différences. Mais pour beaucoup, c’est à prendre ou à laisser. Nous vivons de ceux qui laissent…
— Abel, dit Mariette sans lever le nez, tu vas me trouver idiote. Ta mère m’intimide…
Tête basse, elle ne cesse de tricoter. Une mèche glisse entre ses seins.
— Il y a même des moments où elle me glace, où je me demande si elle est vivante. Elle est trop bien. Les gens sans défauts, ça me décourage. Ma mère, au moins, ce n’est pas une apparition.
Nulle hostilité dans la voix. Un peu d’effroi : à la pensée que son mari, comme tant d’hommes qui admirent leur mère, pourrait rêver d’une femme conforme à ce modèle. Disons franchement, nous aussi :
— Surtout, n’essaie de ressembler ni à l’une ni à l’autre. Tu me suffis !
J’aimerais que mes craintes fussent aussi vaines que les siennes. Elle me sourit. Si je ne le savais déjà, le coup d’œil qu’elle vient de lancer au petit cadre posé sur mon bureau — et où ma mère sourit aussi — m’apprendrait ce qu’elle reproche à celle qui lui a cédé sa maison, son garçon. Le sang me monte aux joues. Pour injuste qu’elle soit, ta jalousie me tient chaud. Toi et moi, c’est du banal, puisque c’est du mariage. Mais j’aimerais réussir cette banalité. Si c’est une aventure, nous verrons dans dix ans. Pour l’heure tu es belle et rien n’est plus facile. Chérie ! J’aime ma mère. Toi aussi. Quand elle tricote pour nous, une femme où l’on entre commence à triompher de celle dont on sort.