1954

1

Une chose m’a toujours épaté : le goût des gens pour la péripétie. Dans les affaires de sentiment, chez les mariés, chez les amants, rien ne compte que le mouvement. Film, littérature, théâtre n’utilisent que deux situations :

Primo, l’entrée. Les prémices de la reproduction. Savoir si, comment, pourquoi un garçon et une fille (jadis par définition pucelle ; aujourd’hui par extension toute fille pubère et fraîchement vaccinée) pourront, malgré cent obstacles, réussir à faire un couple, à vivre heureux en ayant beaucoup d’enfants (variante moderne : à vivre heureux, bien que décidés à ne pas avoir beaucoup d’enfants).

Secundo, la sortie. Séparation, divorce ou revolver. Savoir si, comment, pourquoi un monsieur et une dame, parce qu’un autre monsieur ou une autre dame ont interféré, vont réussir à se séparer, malgré les lois et les prophètes, les remords et les finances, les familles et les moutards.

Le début, la fin de l’amour, voilà de bonnes histoires ; le milieu n’est censé intéresser personne. Je demande où est le mariage : ce mariage que les mêmes gens vivent, presque tous, et où, presque tous, ils demeurent ; ce mariage lent, long, quotidien, dont le lit n’est pas le seul autel, mais aussi la table de cuisine, le bureau, la voiture, la machine à coudre, le bac à laver. S’ennuient-ils donc si fort dans l’institution, nos voyeurs, qu’ils n’en puissent rêver (rêver seulement : il faut vivre) que le bandant exorde ou l’agréable issue ? C’est leur ration de changement, bien entendu. Mais ce curieux transfert en dit long sur les romances, alléguées par les mêmes, pour sublimer leurs caleçonnades.

Moi, ce qui me fascine (donc me tente et m’effraie) dans le mariage, c’est l’immobilité du couple. C’est le sujet : le seul qui, par définition, ne comporte pas d’intrigue. C’est cet état : le seul qui, par principe, soit permanent chez l’homme ; qui, le plus répandu, soit aussi le plus contraire à sa nature, affamée de renouveau. Je ne suis pas plus doué que les autres. Je crois n’avoir qu’un avantage : mon amitié pour le raisonnable. Je ne puis ni affecter la passion ni me passer d’affection. Ce furent toujours, en milieu bourgeois, de bonnes dispositions matrimoniales.


Mais le mariage aujourd’hui pourrait bien en réclamer d’autres que je possède moins, si j’en juge à la facilité avec laquelle je maudis le livret, à mes heures.

L’autre soir, c’était le premier anniversaire du mien. Un an de mariage, ça porte à réfléchir. Noces de coton ! Je trouvais la tradition prudente qui, à deux ans, les veut seulement de papier, à trois de cuir, à cinq de bois, à dix d’étain, à vingt-cinq d’argent et, progressant enfin dans la joaillerie, prévoit l’or à cinquante, le diamant à soixante, le platine à soixante-dix, pour retomber dans le chêne à quatre-vingts (celui du cercueil, sans doute). Depuis trois semaines le coton volait ; nous ne faisions, Mariette et moi, que nous houspiller. Pour des vétilles. Pour une note de téléphone (le coup de fil matinal à sa mère, quand il dure une heure, il aboutit à des relevés inattendus). Pour une invitation, acceptée par elle, repoussée par moi. Pour un fer électrique qui avait traversé la table. Pour rien. Pour des mots, ricochant sur des mots. Déjà, il y a cinq mois, nous avions connu une épreuve du même genre et Tio m’en avait dit :

— Bah, nous sommes tous des bouteilles de Leyde ! Pour ramener la tension à zéro, il faut de temps en temps se tirer des étincelles.


Cette fois, au moins, les raisons en étaient claires. J’avais mal supporté le dernier épisode de la “modernisation” de la maison. Le lundi (jour de fermeture des boutiques, donc d’envahissement) j’étais tombé sur Mme Guimarch, s’agitant dans une sorte de nuage, en compagnie de la maigre Ariette, de la menue Simone et de l’importante (encore une fois !) Gabrielle, suitée de ses trois féminines dont on ne sait qui est Aline, qui Catherine et qui Martine, mais toutes trois pressées par le chœur des dames de dire bonjour à L’Onclabel et le disant, tandis qu’on les remouchait, tandis que Mme Guimarch, assurant qu’elle arrivait de la succursale, qu’elle y repartait, rajustait la fanchon nouée autour de ses cheveux avant d’annoncer :

— La tante est venue vous voir.

— Ma tante ?

— Je parle de la tante Meauzet ! reprit Mme Guimarch, visiblement étonnée de la confusion et de mon incapacité à comprendre l’importance de l’auguste visite.

Marraine de Mariette, Mme Meauzet, en effet, est ma tante et la preuve, c’est qu’à moins de testament contraire mes éventuels enfants seront pour un cinquième ses éventuels héritiers. La parenté par alliance, au troisième degré, on ne s’en convainc pas vite. Mais ces dames ne s’occupaient déjà plus de moi. L’une d’elles, reprenant le fil d’une conversation troublée par mon arrivée, dit à une autre :

— Cette pauvre Louise, je lui avais pourtant répété : ma cousine, ne signez pas ce bail.

Quel bail ? Quelle Louise ? Je ne m’y reconnaîtrai jamais. Suivant la foule, j’entrai au salon où la pulvérulence atteignit son comble. Sous le lustre à pendeloques, la tante Meauzet, carabosse haute et noire, toussait, gloussait en secouant ses fanons.

— Voilà maître Patelin ! fit-elle, soufflant la malebouche.

Je l’avais déjà vue une fois, la vieillarde, célèbre pour son coup de bec, honorée pour ses rentes qui lui permettent d’exténuer impunément les siens. Elle me toucha le front d’une lèvre poilue, fit deux pas, pointa l’index sur le ventre de Gab :

— C’est trop ! dit-elle, en me regardant.

Déjà, elle se retournait vers Mariette et, du même doigt, lui perçait le nombril :

— Toi, c’est trop peu ! À quoi sert un mari !

Elle fit d’un vert regard le tour de nos sourires et parut enchantée d’y lire quelque gêne. Bien que beaucoup m’eussent félicité de ce qu’elle me reprochait (Vous, au moins, vous prenez votre temps), je savais qu’un certain étonnement (Mais comment faites-vous donc ?) commençait, chez les mêmes, à devenir rêveur. La province a vite fait de soupçonner la graine. Mariette, comme fautive, s’était détournée ; elle caressait les cheveux d’une de ses nièces. Mme Guimarch changea vivement de sujet :

— Vous avez vu le travail ?

Il eût été difficile de l’ignorer : tout le monde s’y prenait les pieds ; rideaux, doubles rideaux, tringles et cordons de tirage gisaient pêle-mêle sur le tapis. Aux fenêtres, désolés, les carreaux tout nus, nous livraient aux coups d’œil furtifs des passants.

— Ils étaient vraiment cuits, ils s’en allaient de partout, fit Mariette.

Elle paraissait quand même ennuyée. Pour la poussière. On croit tenir une maison et, dès qu’on bouge un cadre, dès qu’on arrache une tenture, ce n’est plus que filandres et moutons.

— Ce n’est pas tout, claironna la belle-mère. Venez voir la salle à manger.

Je m’y laissai traîner. Il n’y avait plus de salle à manger. La baie, vide, éclairait une pièce inconnue d’où avait disparu l’ensemble Henri II, dont le fronton à balustres (soixante-deux) donnait exactement, lorsque j’avais six ans, l’âge de feu ma grand-mère. Teck à droite, teck à gauche : sur carpette de crylor et sous luminator danois, triomphait la moderne invasion des Vikings.

— On voulait te faire la surprise, dit Mariette en extase.

Surprise était le mot. Je n’en trouvai qu’un autre :

— Tu…

— Non, dit Mariette, renvoyant l’hommage à qui de droit. C’est marraine.

— Je vous l’avais dit, je ne fais jamais de cadeau de mariage avant un an, je veux d’abord être sûre que ça tienne, fit la donatrice qui lorgnait mon silence, heureuse de ses bienfaits, comme de mon plaisir et de mon impuissance à lui en exprimer la nature.

Une main sur mon épaule, une autre sur celle de sa filleule, elle ajouta, pointant le menton vers la belle-mère :

— C’est d’ailleurs Marie qui s’est occupée de tout.

— Je les ai eus directement en fabrique, expliqua Mme Guimarch. Au prix de gros. Et encore, on m’a repris les anciens meubles.

L’idée que j’avais ainsi payé ma quote-part, si minime fût-elle, gonfla ma gratitude. Il y eut des baisers, suçotant Carabosse. Puis un œil me tomba : sur le dessus de table.

— Ça, dit Gabrielle, dans l’émotion générale, c’est nous qui l’avons fait.

Nous, les sœurs. Gabrielle et Ariette et Simone, peut-être même Reine en son lointain Paris, peut-être même l’aînée des ines d’une aiguille hésitante. Toutes, carré par carré, de mille débris de pull, de mille restes de laine et de tant d’heures perdues, nous avaient assemblé ce patchwork éclatant dont la mode fait chanter le chœur des tricoteuses. On resuça. J’étais comblé. Puis le jour commença doucement à languir. La conversation fit de même, les familles sachant bien que dans le pire bavardage elles ont des tas de choses à ne pas se dire. Enfin récitant bonsoir sur quatre tons, les quatre générations, grand-tante, nièce, petites-nièces, arrière-petites-nièces, congratulées, congratulant, s’en allèrent, fières d’avoir réussi ce coup de main sur mon décor, joyeuses de m’avoir apporté tant de joie.

— Tu es drôle, fit Mariette, en refermant la porte. On te fait un cadeau royal et c’est à peine si tu remercies.

Et sans transition :

— Pour les nouveaux rideaux, que préfères-tu ? Velours, reps ou laine de verre ?

Elle choisit la laine de verre.


Pourtant je n’avais pas dit le “Ça, ma chérie, c’est ton rayon”, formule aimée des sociologues et qui nous rend vite prince consort. Mais il suffit de l’avoir dit une fois ; ou de s’être mal tu. Comme ma mère, je me tais volontiers, je laisse venir. C’est une méthode efficace, quand le silence, vainement battu par les arguments, leur oppose l’autorité d’un mur. Mais le mien est de sable et les marées de salive l’emportent à chaque coup. Ma mère est silence-non ; moi, je suis silence-oui.

De ces consentements, ne donnons pas la liste : elle serait déjà longue. Mariette y voit de l’amour (qui n’en est pas exclu). Dans son bel enthousiasme pour une Auer quatre feux, elle ne découvre qu’ensuite la mollesse du mien, effrayé par les traites. Sa première grande purge, qui vida les placards d’un tas de choses inutiles entassées par ma mère, n’était pas saugrenue ; il fallait bien qu’elle fît de la place pour pouvoir finalement en entasser d’autres (les chiffons d’autrui n’étant que des chiffons, les nôtres étant des souvenirs). L’ennui c’est que personne n’aime voir nettoyer sa jeunesse. Dans ces cas-là, je deviens distrait. J’affiche le détachement des choses d’ici-bas. Je me retire dans mon bureau, je travaille, j’oublie l’heure. Mariette monte. Elle soupire :

— Qu’est-ce que je t’ai encore fait ?

Parfois même elle devine :

— Tu tenais à ces vieilleries ? Mais il fallait me le dire.

Et ça se termine dans les émotions : de l’une qui croyait bien faire, de l’autre qui aurait dû lui laisser croire qu’elle avait bien fait. Dans le coin du bureau il y a ce divan de secours, où n’a jamais couché que ma très chaste tante, les soirs de braderie ou de réclame de blanc aux Dames de France. Et là, trouvant sa fin, une secrète rogne se met à souffler tendre. Je l’aplatis, tout habillée, la mince patronne ! Je me la fais céder à son seigneur. Quelle femme est sur le dos ce qu’elle est sur ses pieds ? Quand tu halètes, mon trésor, une chose devient certaine : c’est que je suis le maître à bord de ton plaisir.

2

Sans le charger, j’ai tendance à considérer le passif. Dans un jeune ménage, on se heurte, c’est sûr, mais beaucoup moins qu’on ne se ponce : à l’émeri doux. Si mal il y a, il s’appelle avant tout l’ignorance. On a appris le secrétariat, l’administration, le commerce… On n’a pas appris à vivre ensemble : le mariage est sa propre école mixte.

Cette année, considérons-la comme un stage. Sauf l’événement initial, qui rejette les autres dans l’ombre, il semble ne s’y être rien passé. Nous n’avons pas eu d’enfants. J’ai continué à me faire une clientèle. Nous sommes allés trois semaines à Quiberon avec les Guimarch, qui ne conçoivent pas de vacances hors du sable ; puis une semaine à la Rousselle chez ma mère. J’ai repris mon travail. Nous autres, nous avons toujours cela, qui nous rend forains, qui nous donne un point d’appui hors du ménage.

Somme toute, si ce n’est pas un triomphe, ce n’est pas un échec. Les familles seraient plutôt satisfaites de nous : avec les restrictions d’usage. Je ne dis pas que la célèbre addition à l’envers (qui de deux ne doit faire qu’un) soit toujours réussie. L’indivision suffit, qui en est le visage ordinaire. J’éprouve rarement le sentiment de m’être frustré de cent possibles, pour avoir dit oui à une seule ; je me sens davantage, comme le pigeon au nid, délivré de la rose des vents.

Certes, il faut l’admettre, homme et femme sont rarement sur la même longueur d’onde. Chacun cherche son double. Chacun trouve autre chose : un être. On n’a jamais si faim d’un être que nous n’avons, en lui, faim de nous. Arrange-toi de moi, maintenant, ma femme, comme je m’arrange de toi.

Ce que tu es, je commence à le savoir. Dans l’émotion, l’agacement, l’illusion qui persiste, l’égoïsme qui insiste, il est certain que je te fausse ; que mon jugement me juge. Le photographe ne vit que de ce qu’il voit et pourtant, flash par flash, il le fragmente, il le déforme, il en trahit l’unité.

Mais il faut bien faire le point.

3

Parlons d’abord de ses qualités.

La première, c’est d’exister.

Bien qu’elle appartienne à une sous-variété très commune, dite “classe moyenne”, d’une variété non moins commune, blanche, brachycéphale, omnivore, assez féroce, issue par la souche aryenne des primates à station droite, c’est un spécimen d’homo sapiens en très bon état.


Et puis elle a les qualités de ses défauts : ce ne sont pas les moindres.


Et puis, soyons sérieux, elle en a beaucoup d’autres.


Elle a de la franchise : sa bouche, c’est le téléphone rouge : jamais je n’ai vu Mariette retenir quelque chose qu’elle avait sur le cœur. Elle dit tout. Seuls les mots peuvent l’arrêter dont beaucoup sont tabous (notamment les triviaux, les sexuels), car pour elle ils ne font pas que représenter ; ils engagent. Ils sont très loin d’être ce qu’ils sont pour moi : un exorcisme. Elle ne renforce jamais la sincérité par la crudité. Au besoin ce sont ses yeux qui me disent merde !

Elle a de l’indulgence, mais cette charité, bien ordonnée, ne commence pas forcément par elle-même. C’est dans l’ordre : moins nous jugeons, plus nous absolvons et mieux nous confessons. Mais la vertu est rare chez l’auditrice d’ordinaire vite transformée en relais de Radio-Médisance. Mariette, sans moraliser, peut annoncer :

— Je viens de croiser la petite Marland. Elle est enceinte jusqu’aux yeux, la gosse !

Seul commentaire :

— Si tu avais beaucoup insisté, ç’aurait pu m’arriver.

Il y a de l’envie dans son sourire.


Elle a de la vivacité, pourtant. Sa pelote à épingles (des épingles, pas plus) est assez fournie. Si je grinche, chicanant sur je ne sais quoi :

— Toi, vinaigre, tu es en train de penser cornichon.

De sa fameuse tante, aux longs bras maigres soulevant son châle en ailes de chauve-souris et que l’incontinence précipite aux lieux, elle a dit :

— Inoffensive, au fond, la pipistrelle !


Elle a de la patience : vertu parfois très sèche, que partage le chameau, mais qu’angélise sa gentillesse.


Elle a du courage : pour passer de chez sa mère, où elle ne faisait rien, à cette maison où elle fait tout, il lui en a fallu. Ça donne ce que ça donne, mais chapeau ! Seule une femme est capable d’une telle métamorphose. Certes, je suis aussi un peu multiplié : avocat, factotum, amant et bricoleur. Mais ce n’est rien auprès d’elle ! Ménagère, lingère, cuisinière, secrétaire, plongeuse, ravaudeuse, esthéticienne, comptable, hôtesse, maîtresse, une main au poudrier, l’autre à l’aspirateur, une main à la pattemouille, une autre au téléphone, les deux dans la bassine, les deux sur la machine pour taper mon courrier, déesse à tant de bras, je te salue, Kali, qui trouves le moyen de ne pas m’être féroce.


Elle a des attentions. Pour célébrer la rosette — tardive — de mon oncle, Mariette lui a offert un dîner rose : rosette de Lyon, poulet en gelée à la tomate, salade d’endives et de betteraves, glace aux fraises. Rosé d’Anjou, il va de soi. Ma mère, ma tante, invitées, s’en sont allées, tout attendries :

— Vous avez eu une idée charmante, mon enfant.

Idée ne me semble pas le mot juste, car elle s’était inspirée de Marie-Claire. Mais c’est tout à fait le genre de petits enchantements dont elle aime être fée.


Elle a de la pudeur. Entre la Mariette de lit dont le jeune nu est strict et la Mariette de ville, dont le tailleur ne l’est pas moins, existe une Mariette de chambre, qui ferait le bonheur des pages de réclame consacrées à la publicité du rayon de lingerie de la Belle Jardinière. J’aime assez. Ça me borde l’œil de dentelle. Pourtant ce n’est pas absolument joli. Ce slip minuscule cachant à peine la touffe, ce soutien-gorge tout en brides, ce porte-jarretelles dont les boucles brimbalent, me font toujours penser au harnachement du cheval sur qui l’on vient de jeter l’attirail de croupière. L’accrochage des bas, plissant sur le renfort, n’arrange rien. Toute femme en cet arroi n’offre que des entre-deux : morceaux de cuisse, zone ombilicale, haut de buste, que sangle, que cerne un peuple d’élastiques. Il y en a qui vaquent à leur toilette, offrant ce french-cancan, sans souci de peignoir. Mariette jamais. Elle a compris d’instinct : le polisson, c’est bon, mais ça s’économise.

Même décence aux jours J. Si d’aventure, dans un journal, je tombe sur un de ces placards où les fabricants de spécialités pour dames parlent de Révolution dans l’hygiène intime ou de Protection féminine moderne à deux couches d’ouate absorbante renforcée par un feuillet de sécurité en polyéthylène, je jette. Si on murmure que la bonne de Mme Guimarch doit consulter parce qu’elle ne voit plus, je m’en vais. Discrète sans chercher à être secrète, Mariette dit seulement, en cas de nécessité :

— Tu m’excuses aujourd’hui.

Mais au lit elle a la pudeur d’être à l’aise : bien plus que moi. Qui tient son droit prend son dû. Si elle craint les mots (sans doute parce qu’ils servent à tout le monde), elle ne craint pas les gestes. Tout ce qu’elle ose est comme sacralisé. C’est à décourager le cochon qui sommeille : quoi qu’il tente, elle le béatifie.


Enfin, elle a de l’enfance. Dans les prés du dimanche, la moindre enluminure l’enchante. Elle m’arrête, fonce, se baisse ici, se baisse là, me revient les talons boueux avec six marguerites et trois pentecôtes. Les dahlias de la Roussette, que nous pouvons avoir par paniers, l’intéressent peu : c’est de l’arc-en-ciel obtenu à l’engrais. Les fleurs, il faut que ce soit trouvaille à deux, un peu volée, vivement enlevée, dans un cri d’oiseau :

— File maintenant, je les ai !

4

Continuons par ses défauts. En prenant soin d’avertir que forcément j’y mets la loupe.


Il y a d’abord son excès de présence. Mariette est tout sauf transparente et je me dis parfois qu’au temps facile des fiançailles il y avait entre nous de longs repos. Je pouvais, à volonté, aller ou ne pas aller la voir. Je sortais pour la rejoindre, alors qu’aujourd’hui, je rentre. Je n’ouvre plus, je ferme une porte. Je retrouve une femme, fidèle comme la pendule. Ses yeux sont pleins de regards, sa bouche pleine de questions :

— Qu’est-ce que tu veux manger ? (quotidienne)

— À quoi penses-tu ? (incessante)

— Que fais-tu demain ? (vespérale)

— Que fait-on dimanche ? (hebdomadaire)

— Qu’est-ce qu’il reste au compte ? (mensuelle)

Elle est là, pénétrée, qui de partout me pénètre. Point de recours. Avec Mariette on ne s’isole jamais. J’ai osé dire à Tio :

— Sauf aux W.C.

Et Tio, qui ne me rate guère, a répondu, bonhomme :

— Solitaire et tête nue… Je vois !


Il y a son appartenance au “Parti féminin”. Très inspirée par l’exemple de sa mère, elle manie volontiers l’impératif. Mme Guimarch, élevée à l’époque mérovingienne, en garde les formes, les déguisements. Elle commande au conditionnel :

— Toussaint, tu devrais changer de chaussettes.

Mariette coupe au court :

— Abel, ton clignotant !

Car FEMME MODERNE le lui répète : Comme la souveraineté procède du peuple, l’autorité procède du couple, qui la délègue à l’un et l’autre ; c’est-à-dire à qui la prend ; et elle est très preneuse. L’exercice du pouvoir, chez sa mère usurpé, chez elle devient devoir d’état. D’où, son extrême susceptibilité ; ne faites pas l’esprit fort en disant :

— Le monde a cessé de tourner autour de l’homme, bon ! Mais pas les femmes…

Elle vous classerait parmi les affreux. Les mots eux-mêmes sont à trier. Je n’annonce plus :

— Maurice était là avec sa grosse nana…

Offense à l’espèce ! Une telle imprudence peut gâcher la journée. Dans le même ordre d’idées, si j’égare mon foulard, elle le cherchera, elle le trouvera, elle me le nouera autour du cou, mais en faisant remarquer :

— Tu me prends pour ta bonne.

Elle veut bien tout faire, mais en affranchie, montrant que je dépends d’elle autant qu’elle dépend de moi. Et même un peu plus. Cependant je dois rester un homme”, L’homme tel qu’il doit être : ce grand beau pâtre brun, sûr comme son chien, fort comme le bélier, doux comme la brebis, au bras de qui toute bergère aspire. Mariette a de l’affection, elle n’a pas d’estime pour Éric, entièrement “gabriellisé”. Mais elle me gabrielliserait volontiers. Sans cesser, bien entendu, de plaindre Gabrielle :

— Avec un mollasson pareil, comment veux-tu te sentir protégée dans la vie !


Il y a sa méfiance envers l’homme : on la lui a, sans le vouloir, enseignée dès l’enfance ; elle l’exprime, sans le savoir, à tout propos. Mme Guimarch, qui chasse désespérément le mari pour Ariette, ne manque jamais une occasion de l’encourager. Le dimanche, jour sans bonne, elle lui jette :

— Sors, laisse-moi la vaisselle. Tu la feras bien assez quand tu auras un pacha.

M. Guimarch ne sait pas planter un clou. Mme Guimarch soupire :

— Que voulez-vous ? C’est un homme.

Leçon retenue. Mariette lorgnant le gros ventre de Gabrielle, tire une lippe et murmure :

— Ah, les hommes !

On croirait entendre Anne-Marie Carrière : S’ils sont riches, ils sont chiches. S’ils sont vieux, ils sont piteux. Rien que des ingrats, des renégats, des potentats. Le bon format n’existe pas.


Il y a son sentimentalisme. Mariette est entrée dans le mariage comme dans une pâtisserie. Je suis le pâtissier, je lui dois mille délices. Romantic love ! Avec ce qui précède, elle ne voit point de contradiction : si le mariage n’est pas ce qu’en attendent les femmes, c’est encore de la faute des hommes, qui ne prennent rien au sérieux. Le mythe de l’être complémentaire, juste à point rencontré parmi trois milliards d’autres, elle n’oserait le soutenir. Mais poussée dans ses retranchements (Tio adore l’asticoter sur le chapitre), elle trouve aussitôt la sainte formule :

— On se rencontre par hasard, je veux bien. Mais ce qui pouvait ne pas être ne peut plus ne pas avoir été.

C’est ainsi que le hasard abolit le hasard. Roucoulons, mon pigeon, dans la fatalité.

— Et ta sœur ? dit Tio, qui parfois s’aime féroce. À supposer que le petit beau-frère se ruine, ce qui pour cent millions a pu être, une fois le fric perdu, pourra-t-il ne pas avoir été ?

Mariette hausse les épaules. La loi, les astres, la politesse, la moralité publique enseignent tous que Vénus en maison est réputée vivre d’amour. Arrière, Satan, qui ose imaginer que souvent c’est mensonge, que parfois l’on divorce et que toujours on meurt !


Il y a ses éclairages : ce sont toujours ceux d’une lampe de poche. Vient-on à parler de la guerre d’Indochine ? Sa crainte des discussions la maintiendra dans le silence jusqu’au moment où elle pourra placer :

— Mon cousin Marcel y a perdu un bras.

Ce bras, c’est le fait saillant du drame.


Il y a ses possessifs. Écoutez Mariette prononcer : mon mari.

Vous retrouverez le même accent dans les litanies : mon loup, mon rat, mon chou, mon chat… Derrière le possessif, le monosyllabe (m’assimilant à n’importe quoi : carnivore, volaille ou légume) est pur prétexte. On pose l’écriteau : propriété privée.

Le possessif n’a d’ailleurs pas besoin d’être exprimé. Je m’habillais : aujourd’hui, elle m’habille. N’était mon métier, qui a ses exigences, pull, pantalon, chaussettes, nous irions assortis. Ainsi de mon horaire : toute minute, passée loin d’elle, lui est comme escroquée. Ainsi de mon bonheur : sa bouche est ma prise d’air. Qu’allais-je chercher au stade quand je fonctionnais dans un onze d’amateurs ? D’un possessif retourné (Tu vas encore à ton foot ?) l’insistance est devenue telle que j’ai préféré abandonner.

Et je ne dis rien de son œil, suivant mon œil, dans la rue.


Il y ses nerfs. Elle a voulu conduire. J’ai des camarades qui attendent pour céder leur volant que la voiture ait deux ans. Comme la mienne n’était pas neuve, elle ne risquait pas grand-chose. Et puis franchement, avec Mariette dans l’auto, je préfère être passager que chauffeur : d’abord, parce qu’elle conduit bien ; ensuite parce que, se faisant confiance, elle cesse d’avoir peur. Si je pilote, elle crie sans arrêt :

— Feu rouge ! Ne mords pas sur la bande. Serre à droite. Regarde ton rétro. Attention radar ! Maximum soixante…

J’ai beau lui dire qu’heureusement je ne suis pas aveugle et que malheureusement je ne suis pas sourd rien n’y fait. Dès qu’elle s’installe à la place du mort, j’ai l’impression d’avoir chargé saint Christophe et de risquer à chaque seconde le retrait de mon permis.


Il y a son nationalisme familial. Tous les mariages sont morganatiques. L’un croit être tiré d’un peu plus haut dans la cuisse de Jupiter ; l’autre estime avoir apporté plus d’avantages. Mariette aime dire :

— Nous, depuis cinq générations, on monte.

D’où la difficulté de la naturaliser Bretaudeau. La Rousselle lui demeure un pays étranger. Nous y sommes allés une fois par mois, au moins. Quand elle conduit, elle se trompe encore de route et (l’Anjou étant partagé en deux cartes) prend régulièrement la Michelin 63 au lieu de la 64.


Et pourtant elle ne me fera pas aimer la finesse Guimarch ! Ce qui se dit, ce qui ne se dit pas, ce qui se fait, ce qui ne se fait pas, ce qui se porte, ce qui ne se porte pas, ce qui se croit, ce qui ne se croît pas, pour une Angevine ça fait un tas ! Certes, Mariette affecte le tout d’un certain coefficient de nouveauté. Elle a du jugement. Bachelière, elle a des notions. Femme, elle a de l’intuition. Mais peu d’idées. Elle apprend vite, elle comprend bien, elle ne surprend jamais.

Qui pis est : la rue des Lices l’infantilise aussitôt. Je suis né dans un milieu où nul ne demande aux filles d’avoir inventé la poudre ; j’ai personnellement pour les bas-bleus, qui veulent vous la jeter aux yeux, une totale inappétence. Mais quand Mariette m’emmène, le dimanche, jouer au bridge avec son père et son frère, je souffre ! Tio, qui, en vieil officier, adore les cartes et que les Guimarch ont adopté, vient parfois faire le quatrième. Nous jouons alors entre hommes, tandis que les femmes font la causette. Autour des sans-atout les réflexions voltigent. On entend Mme Guimarch qui chuchotait avec sa bru, conclure à voix haute :

— En tout cas, faites attention. Négliger son entérite, c’est hâter son enterrement.

— C’est mon Clam, ça, c’est mon Clam ! répète Simone, vautrée sur le tapis avec les nièces et toutes les quatre mélangées au clébard qui leur mordille ce qu’il peut.

Mais Ariette, rameutant l’attention, commente soudain l’horoscope de Francesco :

Prudence avec la Balance, amitié avec le Verseau, annonce-t-elle à la cantonade. Qui est Balance, ici ?

Mariette vient d’empoigner Catherine, la toute petite, et la papouille et la chatouille et la fait rire aux éclats. Comment se fait-il qu’elle soit Balance ? “Signe d’air” et non “signe d’eau”, comme on pourrait le croire, le Verseau, par ma bouche, dit :

— Deux piques !

Mais Arlette est dans le Lion. Elle récite :

Entente parfaite avec le Capricorne. T’entends, Mamoune ? On a beau dire, il y a des fois où ça tombe drôlement juste.

Ben, voyons ! Mme Guimarch, tendrement léonine, regarde son bon gros capricorne, qui riposte :

— Trois cœurs !

Mon signe d’air me trahit. J’étouffe d’une petite rage que Tio prend en pitié :

— Trois piques !

Et plus bas, pour moi seul, il ajoute :

— θχ=β (πR2)

— Qu’est-ce qu’ils se disent, ceux-là ? grogne M. Guimarch, soupçonnant quelque triche.

Rien, papa. C’est notre formule secrète : tête à × égale bêta, multiplié par la surface du cercle. Ça veut dire quelque chose comme “la sottise de quiconque est fonction de l’entourage”. Je vais jouer mes trois piques et je chuterai d’un pli. Précipitée des cieux où règnent les planètes la tribu dégringole aux enfers de la nôtre : Mme Guimarch, que tout loisir accable, vient de se lancer dans de navrants calculs de T.V.A., tandis que Simone fait brailler son électrophone.

5

Je découvre sa religion, qui n’est pas très religieuse.

Le curé a fait distribuer les enveloppes du denier du culte. Mme de La Granfière est venue les ramasser, exquise et gantée : c’est la petite-fille d’un comte député-maire, l’honneur de la rue. J’avais glissé quatre billets de mille dans l’enveloppe ; Mariette a réduit le chiffre de moitié, disant :

— Ils ont trouvé le truc, à la cure ! La perception mondaine, on y résiste mal.

Et se chargeant de recevoir la collectrice, elle n’a pas craint de lui dire :

— Nous voudrions faire mieux. Mais, vous savez, un jeune ménage…

La comtesse a souri. Son rôle, c’est de faire cracher le respect humain. Elle sait très bien qu’avant de passer au lycée, j’ai chanté le Vive Urbain”, hymne du collège Montgazon où je fus durant trois ans le condisciple du premier vicaire de Saint-Layd. Elle sait aussi que les paroissiens ont parfois besoin d’avocat. Si je ne vais pas à la messe, je peux toujours payer les cierges. Mariette est du même avis. Mais toute chose a son tarif.

Elle, pourtant, va à la messe. Enfin, elle y va quelquefois. Nous sommes tous catholiques, en France, d’après la statistique qui se contente de retrancher un certain pourcentage d’israélites et de protestants. Ce recensement m’escroque un acte de foi : tout le monde sait que, de cette foule, les vrais croyants ne sont pas le quart. Mais les vrais incroyants ne sont pas plus nombreux et il faut bien avouer que leur soumission à l’état civil religieux, aux fêtes, au calendrier, demeure enchristianisée. Que sommes-nous vraiment dans cette masse qui, pour conserver des usages, diluant le sel dans l’eau bénite, emploie tous les degrés de saumure ?

Moi, c’est simple, j’appartiens à une de ces familles, rares en Anjou, fréquentes dans le Midi, où — regrettant qu’il n’y ait pas de cérémonial laïque — on accepte de passer à l’église quatre fois par vie : en blanc pour le baptême, la première communion, le mariage ; en noir, pour les obsèques. Chez les Guimarch c’est plus compliqué. Ils font partie du cinquante-cinquante : qui en prend, qui en laisse ; qui tantôt se met à genoux (sur velours de préférence) et tantôt hausse les épaules. Il y a entre eux des différences notables. La tante Meauzet s’embarbiche d’ave. Mme Guimarch regrette “de ne pas avoir le temps”. Elle larde son rôti en écoutant la messe des ondes et ne s’effarouche pas de tomber sur l’office protestant. Elle a même là-dessus d’œcuméniques opinions :

— Les parpaillots, moi, je les trouve plus raisonnables. Ce n’était pas la peine de tant les étriper pour faire comme eux ou presque.

De Reine et de Gabrielle, elle connaît la tiédeur : il lui suffit de penser qu’elles sont en règle, puisque baguées sur prie-Dieu. Elle se félicite qu’Ariette soit pieuse : c’est toujours bon pour une jeune fille et il y a des épouseurs qui en tiennent compte. Ariette entraîne Simone et les nièces, qui ne sont pas d’âge à discuter ; voilà de bonnes déléguées auprès du Seigneur et de ses représentants, toujours un peu sourcilleux envers le commerce local. Et mon Dieu, si Toussaint, si Éric, si Abel — qui, lui, exagère un peu — n’ont pas le pied mystique, n’est-ce pas, ce sont des hommes…

Mariette semble aussi le penser. Sur tous les sujets sérieux — religion, politique — il est difficile de cerner son opinion. Plus sensible aux contiguïtés qu’aux continuités, elle vous lâche, par bribes, des aperçus qui ne relèvent pas de la doctrine, mais du sentiment. Elle n’ira pas vous dire que Jupiter et Junon, Dieu le père et Dieu la mère, au moins, c’était normal. Mais enfin le christianisme est étrangement masculin :

— Du pape au vicaire, rien que des hommes ! Quand l’Église discute de nos problèmes, qui est consulté ? Pas une femme. Mais de vieux célibataires en soutane…

Le seul honneur fait à son sexe, honneur qui vraiment n’est pas mince, c’est l’incarnation, en faveur de la Vierge-Mère. Encore est-il que dans l’exaltation de la virginité, état privilégié, il y a quelque affront pour les femmes :

— Tu comprends ce dégoût envers une mécanique dont Dieu est l’inventeur ? Ils sont pourtant drôlement multiplicatifs, à Rome, et tout ce qu’il y a d’exigeants sur le sujet.

Enfin il y a l’enfer. Mariette pour qui l’Amour, A comme avant, A comme après, ne saurait avoir de terme, trouve tout à fait décent que Dieu ne se lasse jamais. Mais l’enfer ? Elle hésite. La voilà papiniste :

— Tu sais, l’enfer et le loup-garou…

Pour le reste, orthodoxe et la conscience au chaud, elle ne prendra jamais parti. Penser est une chose et croire en est une autre. On ne sacrifie pas de courtes certitudes aux sûretés à long terme. Ce qu’il a de factice et ce qu’il a de sincère font de l’arbre de vie un grand sapin de Noël, où par-dessus les chocolats en papillotes, les petits Jésus de sucre candi (et les vrais, de chair tendre), les guirlandes de lamé, les étoiles, les bulles, Dieu nous accroche aussi le bonheur éternel.

6

Je découvre enfin que sa conception de l’économie met la mienne en péril.

Moi, j’aime les bilans. Mon équilibre dépend du leur. Un comptable m’habite, qui fait bon ménage avec l’auxiliaire de justice — habitué à l’emblème de la balance.

Pour Mariette, ce qui compte, c’est la valeur réelle des choses, comparée à leur valeur vénale. À la limite, acheter beaucoup à bon marché, serait dépenser peu. Certaines dépenses en tout cas n’en sont plus, lui apparaissent comme des placements. Le réfrigérateur, qui permet d’entreposer le périssable, d’en acheter plus à moindre prix, en rognant sur le temps des courses, est le type de ces générateurs d’épargne. Comme la machine à laver, qui fit disparaître de la Maine la flotte des bateaux-lavoirs. Comme l’aspirateur, qui mit en chômage tant de femmes de journée. Comme le poste de télévision, qui livre, gratuitement, à domicile, l’information, le théâtre, le cinéma et les jeux. Point d’argent ? Qu’à cela ne tienne ! On peut avoir tout de suite ce qu’on achètera de toute façon plus tard. J’ai une maison qui garantira le crédit ; les économies, réalisées par la possession de ces appareils à réduire la dépense, garantiront les intérêts.

J’exagère à peine. Et, bien sûr, je freine. Mariette n’a pas acheté le quart de ce qu’elle rêve d’acquérir. Mais la chaudière à gaz — financée par la Compagnie, qui prête “presque pour rien” le coût de l’installation — l’a déjà délivrée du charbon. En fait d’appareils ménagers, elle possède l’essentiel. Voire quelque superflu : sèche-cheveux, gaufrier, grille-pain, batteur. Et si j’ai cru nécessaire de lui faire attendre la T.V., c’est que les traites mensuelles étaient déjà supérieures — du double — à la rente dotale qui lui donne bonne conscience.

— Vous allez un peu vite ! répète Tio.

Mais Mme Guimarch s’extasie parce que sa fille a repeint elle-même la salle de bains.

— Une vraie fourmi ! assure-t-elle.

Une fourmi dans une cigale. Les Guimarch ont des revenus de commerçants, très supérieurs aux miens ; ils sacrifient tout au confort, aux gadgets, aux vacances. Leurs filles ont été “élevées sans prétention”, disent-ils. Mais elles ont des habitudes. Je m’inquiète un peu d’être marié sous le régime de la communauté (réduite aux acquêts, il est vrai). Je me félicite d’avoir su résister sur un point : le privilège de gestion. C’est Mme Guimarch qui fait la caisse et son mari n’y prélèverait pas un billet de mille sans l’avoir demandé. C’est Gabrielle qui donne à Éric son argent de poche, après avoir contrôlé son enveloppe. Mariette me voyait très bien, la chérie, lui confier mes petites affaires :

— Tu ne veux pas que je m’occupe de tout ? m’a-t-elle proposé, dès le départ. Tu serais plus tranquille pour travailler.

Tranquille, mais pupille. Ma situation, par bonheur, fournissait la réplique :

— Je ne vois pas mes clients courir après toi chaque fois qu’ils auront à me verser des honoraires.

Domaine réservé. J’ai fait semblant par la suite de ne pas comprendre les allusions de Mme Guimarch au “partage moderne de la signature”. On verra plus tard. Je me voudrais ferme sur les questions d’argent, que je crois indispensable de soustraire au gouvernement des femmes, ne serait-ce que pour ménager la fierté du gagneur. À chacun son secteur : la fortune au mari, la pécune à la femme : c’est ce que ma mère appelle “l’accord du réservoir avec le robinet”. En ajoutant fièrement :

— Le réservoir ne tient pas si le robinet fuit.


Il a commencé par fuir. Les premiers mois, Mariette n’y arrivait pas”. Augmentée de cinq billets, elle n’y est pas arrivée. Comme ma mère se contentait de moins, je lui ai demandé d’intervenir. Elle s’est d’abord récusée :

— C’est délicat pour moi.

Mais profitant d’une absence de Mariette elle a fait le tout de la cuisine. Une corbeille de rutilantes pommes, deux biftecks dans le filet, du raisin d’hiver (donc de forcerie), l’abondance des boîtes de cassoulet et autres plats cuisinés, un excès de restes dans la poubelle l’ont alarmée plus fort que le carrousel d’ustensiles acquis par le ménage. Comme je ne voyais pas là péché mortel, elle m’a enveloppé dans la même réprobation :

— Croyez-vous que le tout-fait soit une économie et que le plus cher soit forcément le meilleur ?

Elle est partie sans rien ajouter. Je la soupçonne d’être passée rue des Lices, d’y avoir employé la méthode feutrée qui lui est chère. Toujours est-il que les visites de Mme Guimarch et surtout celles de l’avisée Gabrielle — habituée à résoudre des problèmes ardus — se sont multipliées. Il y a eu des conciliabules et des marchés faits en commun. Mariette ne m’a soufflé mot de rien. De temps à autre il lui arrive encore, après le déduit, de me souffler :

— À propos, chéri, si tu pouvais me redonner dix mille francs…

Je me fais, à cet instant, des réflexions abominables. Je me dis que, jeune homme, j’avais la vie facile. J’ose même parfois penser qu’une femme à soi, c’est la plus coûteuse façon d’en avoir une. Mais je donne cinq mille francs.

— Excuse-moi, je ne peux pas faire mieux.

Rêvant de ce mieux, la voilà toute bonne volonté. Les résultats sont ce qu’ils sont. On boucle, cahin-caha. Le bœuf est devenu cheval. La mâche prévaut sur la laitue. Le ragoût chasse le rôti. J’entends bruire les bons conseils. Je vois du Guimarch tous les jours.

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