Six janvier.
Mariette vient d’avoir trente ans. Depuis des mois, les voyant approcher elle disait, effrayée :
— Je ne souhaite pas qu’on me les souhaite.
Puis elle s’est ravisée :
— Après tout, tant pis ! Je serais bien sotte d’aggraver mon cas en me passant d’anniversaire.
Pardi ! Je la connais, elle est incapable de priver les siens d’une frairie, de leur ôter une occasion de transformer le pain en brioche. Nous nous réjouissons donc. L’anniversaire tombait en semaine, mais on ne peut pas fermer boutique, abandonner la banque ou le Palais pour ce motif. Bien entendu nous avons tout reporté au dimanche ; et pour la commodité, pour éviter à Mariette un surcroît de travail le jour où précisément on la fête, ce sont les beaux-parents qui reçoivent : en recevant “tout le monde” (comme dit Mme Guimarch) et plus précisément ceux que Nicolas (dans sa langue à lui, qui a de plus en plus force d’usage) appelle mémère, pépère, tat’Arlette, tata Simone, tata Gab, tonton Ric, les zines, maman, papa et leurs deux, grand-mère et l’oncle Tio (de mon côté, en effet, il ne connaît ni tonton, ni mémère et je vois plus de respect là où ma femme sans doute voit moins de familiarité).
Nous achevons de dîner. Nous en sommes au dessert. Ma ceinture me gêne et je me sens un peu chaud. Cuisine et tendresse, l’une produisant l’autre, sont toujours ici un peu débordantes et, à l’angevine, trop arrosées par un beau-père qui ne met jamais le pied au café, mais ne pardonne guère qu’on dédaigne ses vins.
— Catherine ! crie Gabrielle, veux-tu rester assise !
Les enfants ne tiennent plus en place. Six plats ! Et seize couverts ! Généralement les Guimarch célèbrent leurs anniversaires avec moins de faste. Mais Mme Guimarch, emportée par sa maternelle sollicitude, semble avoir voulu enrober la chose en massant la famille autour. Mariette a donc eu droit à la réunion plénière. Elle a eu droit au beau service de porcelaine, aux fleurs, aux petits cadeaux, aux allusions lyriques à sept ans de bonheur, aux chers coups d’œil, aux embrassements plusieurs fois répétés sur trente-deux joues. Rien ne manque. Pas même l’habituelle contre-fête dans la fête : le regret secret de se sentir à l’aise dans ce sirop, le verre cassé, le pipi du petit dernier sur la robe de Simone, la chute précoce du soufflé aux carottes, l’amoncellement de vaisselle qui fera le plaisir des dames à l’issue de la nouba. Sans oublier la discrétion spéciale, flottant sur le motif, bannissant tout rappel au chiffre ; et la gaffe de l’innocence, s’exclamant par la bouche d’Aline, huit ans, devant le gâteau nu :
— Ben quoi, alors ! Et les bougies ?
Un gros ange passe, qui n’ose même pas souffler chut. Il y a de la prunelle pour tourner dans le blanc d’œil, vers la petite table, qu’il a fallu rajouter près de la grande, où nous sommes assis sur les huit chaises de l’ensemble, Lévitan garanti pour longtemps, qui fut le choix passionné de Mme Guimarch dès qu’elle put se payer de la ronce et qu’il a fallu compléter par des tabourets de cuisine, comme d’habitude réservés aux gendres, placés (avec les filles qui ont aussi des pantalons) devant les pieds de la table en question. Mme Guimarch intervient, avec la suave autorité qui lui est propre :
— Au-dessus de vingt ans, dit-elle, on n’en met plus. Ça ferait trop de trous.
— Et on ne pourrait pas les éteindre d’un coup, dit Ariette, vieille fille (ou presque) qui excellera dans le même genre si on parvient à la caser.
Ma mère hausse un sourcil. Elle n’a jamais beaucoup parlé. Mais chez les Guimarch elle devient presque muette. Elle ne se signale guère que par des gestes : pour aider un enfant à couper sa viande, pour passer un plat. Quant à Simone, elle pouffe. Nous savons qu’elle a mauvais esprit. Nous savons qu’elle pense et qu’elle dit partout : “Sauf Reine, mes sœurs, ça devient de la nana.” Elle a tort. Mariette, qui a passé deux heures chez le coiffeur et qu’amincit une robe de tricot brune, est en beauté. On ne lui donnerait pas son âge.
Je sais bien que chaque soir, elle le paraît ; et qu’en ville, flanquée de ses enfants, elle prend deux ans de plus par mioche (comme un homme, pour le recrutement), uniquement parce qu’ils sont là, parce qu’ils s’additionnent à elle, parce que le lent arrière-train des mères remorquant de la marmaille suggère un volume de passé. Mais aujourd’hui, dans l’euphorie familiale, dans la tiédeur de ce climat qui lui convient, Mariette, c’est la pêche ronde, fondante, satisfaite de l’heure et du velouté que donne à son visage un maquillage qu’elle a rarement le temps de mettre au point.
Un vœu rapide me traverse : qu’elle reste ainsi, qu’elle ne change plus ! Encore un peu de temps et ce peu sera trop. On ne profite jamais assez, au bon moment, de ce qu’on a. Allumé par la peur et peut-être aussi par le cabernet, qui pousse au rose les joues de Mariette, je l’embrasse soudain sans raison. On se récrie. Le bon mari, qui aime sa femme, qui — dans le style de la maison — efface le coup, discrètement ! Et clic ! Ariette, qui n’attendait que ça, dont l’appareil est toujours tout armé, sur arrière-plan de nappe tachée, d’assiettes sales et de verres inachevés, réussit la photo du jour.
Cependant on se lève, on émigre vers les palissandres du salon où sera servi le café.
— Doucement ! Mes fauteuils ! s’exclame Mme Guimarch, à l’adresse de Nicolas, déjà à cheval sur un bras.
Maman, Tio et moi-même nous sommes regroupés dans un coin. La belle-mère roule vers nous et souffle :
— La nigaude ! Je n’ai pas invité tante Meauzet parce qu’elle aurait insisté lourdement. C’est bien la peine de me donner tant de mal pour faire oublier à Mariette…
Petit silence. Elle retrouve sa voix :
— Descends, je te dis, Nico !
Puis, tournée vers ma mère, elle s’enquiert aimablement :
— K ou sans K, pour vous, chère madame ? Je ne me souviens jamais.
Sans K. Simone a raison. À quoi rime cette benoîte conspiration ? Deux ans plus tôt, j’ai atteint les trente sans éprouver l’impression de franchir une sorte de ligne de démarcation me séparant désormais de la jeunesse (cette ligne, au fond, je l’ai plutôt franchie le jour de mon mariage). Décidément, c’est comme pour tout le reste : à force de vouloir gommer les choses, les Guimarch finissent par les souligner. La précaution est pourtant superflue, dépassée. S’il lui fallait récrire ce roman dont le titre continue à inquiéter les femmes, Balzac — pour le moins — parlerait de celles de quarante. Je murmure, pour mon clan :
— Ils m’agacent, à la fin ! Mariette a trente ans. Et après ?
Trop bien élevée pour critiquer ses hôtes, ma mère sourit. Mais Tio ne semble pas d’accord. Il allonge le bras, cueille un journal de modes sur un guéridon et le feuillette devant moi.
— Après, dit-il, ça donne ça.
Quelques pages pour teen-agers. Puis des pages et des pages et encore des pages de “modèles très jeunes”, où défile du vingt, du vingt, du vingt, à silhouette ténue, à profil pépée. Puis soudain un grand saut : deux pages d’élégances sévères, pour dames très dames (maigres, il est vrai). Entre ceci et cela, rien.
— Tu vois, reprend Tio, il n’y a pas de mode de trente ans. C’est tout de même un signe. Entre les jeunes et les vieilles…
Il hésite, puis lâche :
— C’est le no woman’s land !
Fête hier. Deuil aujourd’hui.
Quand Danoret, mon ami, ici mon adversaire, s’est rassis, j’ai discrètement levé le pouce. Danoret soigne toujours la forme. Maintenant c’est à moi de jouer pour le démolir sur le fond. Mais en me retournant pour juger de l’effet de sa péroraison sur l’assistance, j’ai bien vu : Mariette est dans la salle ; elle agite la main pour m’avertir qu’elle m’attend. Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Répondons par le hochement de tête, lent et sérieux, des gens occupés. Je n’aime pas tellement qu’elle vienne me relancer au Palais, que ma vie privée interfère dans ma vie publique. Ici Me Bretaudeau n’est pas le même homme. Il entre par la grande porte à fronton, sous le péristyle à colonnes. Comme le bâtonnier, comme le procureur, il promène de la serviette de cuir dans la salle des Pas-perdus ; et son importance s’affirme au prétoire, quand il fait voler de la manche.
— Maître, nous vous écoutons, dit le président Albin.
Il m’écoute, les yeux mi-clos. Son premier assesseur prend des notes dont j’ai souvent pu m’apercevoir qu’elles étaient farcies de petits dessins ; le second, bien adossé, regarde dans le vide avec une majesté bovine. Moi, torse épanoui sous la robe, menton au-dessus du rabat, je tousse, je pose ma voix. L’uniforme, c’est encore ce qui a été inventé de mieux pour en imposer à quiconque et notamment à soi-même. Ah, ce que ça aide, quand on plaide, cette toge un peu soutane qui vous habille de gravité, qui vous range parmi les ministres de l’En-Haut dévoués aux misères de l’En-Bas ! Je ne me vois pas m’époumoner en civil pour un poivrot de Saint-Serge, pour un marlou de la rue de la Châtre. Ainsi troussé, au contraire, je suis autre. Je peux en appeler à la Forme et au Droit, dont en tous lieux se réclame la plus suspecte innocence. Je peux avoir la bouche pleine des intérêts des pinardiers, des ardoisiers, des horticulteurs. Per fas et nefas, je suis au-dessus du débat qui, au noir comme au blanc, fournit chance égale de se faire entendre ; et si dans le cas présent je me sens à l’aise pour lutter contre des margoulins de la truelle, le hasard seul m’a rangé contre eux ; j’aurais aussi pu les défendre. L’un d’eux — le promoteur — grimace en m’entendant clamer :
— Nous pensions bien, monsieur le Président, que nos adversaires auraient le front d’invoquer les dispositions de la loi du 24 juin, mais le tribunal a certainement remarqué qu’une telle interprétation ne tient pas une seconde devant les récents arrêts rendus par la Cour de cassation en des affaires similaires…
Cela, en effet, fait jurisprudence. Précisons. Appuyons sur la chanterelle : les meilleurs arguments, pour un juge, ce seront toujours des jugements. Je jette un coup d’œil dans la salle. Mariette là-bas s’impatiente. Si court que je sois, elle me trouve long. Dans les premiers temps elle venait pour le plaisir et, le soir, elle avait toujours dans l’œil un peu de cette déférence qu’inspirent aux simples les solennelles raideurs de la justice. Elle en est bien revenue. L’humble réserve qu’il faut savoir garder devant un magistrat, les astuces nécessaires auprès du greffe, les “éclairages”, le peu d’estime qu’elle m’accorde quand j’obtiens l’acquittement d’un coupable, quand je rate celui d’un innocent (ou présumé tel), les bavardages des collègues qui aiment souvent se moquer du métier dont ils vivent… tout cela a découragé son admiration. Il est entendu que je suis incomparable : aucune femme de cordonnier ne prétend que son mari chausse mal. Mais désormais consultations, mémoires, plaidoiries lui semblent des marchandises : comme chez sa mère il y en a de diverses qualités et ce qui compte en finale, c’est le chiffre d’affaires. Quand d’aventure, elle se risque au Palais, c’est qu’il y a urgence, donc motif d’écourter la palabre.
Je fais ce que je peux. Mais dans cette sombre histoire immobilière où se bagarrent promoteur, entrepreneur, sous-traitants, architecte et souscripteurs, il fallait (comme disait mon patron lorsque j’étais stagiaire) “décoder le code” et dans un fouillis de textes crocheter les bons articles. C’est fait. Un petit coup d’éloquence, maintenant, pour la galerie :
— L’esprit qui anime actuellement le législateur, soucieux de protéger l’épargne, est clair ; et cette affaire ne l’est pas moins. D’un côté, cinquante mal logés qui ont péniblement réuni les premières sommes nécessaires à l’achat d’un appartement ; de l’autre un lot de spéculateurs habitués à prélever 100 % de bénéfices sur des constructions qu’ils élèvent avec l’argent des premiers. Et le comble de l’ironie, c’est que les premiers, c’est-à-dire les victimes, soient ici les défendeurs, tandis que les seconds osent demander au tribunal de les contraindre à payer leurs malfaçons…
Danoret mime l’indignation, Mariette tousse très fort, plusieurs fois, me fait des signes désespérés. Danoret, qui se retourne, la salue du menton. Je commence à m’inquiéter. Je cours aux conclusions. Après tout la brièveté, qui déçoit le client, est toujours très appréciée des tribunaux.
C’est fini. Je ramasse mes papiers. Le Président se secoue, regarde l’heure avec un étonnement joyeux, met en délibéré et se retire du petit pas célèbre qui l’a fait surnommer “Le chasseur Albin”. Je trotte au vestiaire. Mariette, qui m’y a précédé, se précipite sur moi :
— Je suis désolée, mon chéri. Je t’apporte une mauvaise nouvelle. Ta tante vient d’avoir une crise cardiaque.
Ma toge me passe, d’un coup, par-dessus la tête. Puis, retirant les bras, je regarde ma femme : elle a le visage muré de qui n’ose pas tout dire. De qui se sent un peu coupable. Nous ne sommes pas allés à la Roussette depuis un mois et demi. Nous devions y aller dimanche dernier, mais ce jour-là le beau-père fêtait ses soixante-cinq ans. Tante en a soixante-six. Une chape de plomb me tombe sur les épaules. Maman aussi, que nous n’avons pas moins négligée, en a soixante-six. Maman était sa jumelle. Était, le silence de Mariette l’avoue.
— Oui, fait-elle enfin, elle est morte.
Elle me prend dans ses bras et reste contre moi, joue contre joue, sans souffler mot.
Je lui en veux, je lui en veux. Je ne reverrai jamais tante Pareille. Pourquoi elle : le tiers de ma famille ? Pourquoi pas dans la leur inépuisable ? Pourquoi pas le beau-père, qui a le même âge et que guette le coup de sang ?
— Eh bien les amoureux ! fait une voix, derrière nous.
C’est Danoret, qui ajoute :
— Regarde la Galette du 15 mars, Bretaudeau. Les cours d’Aix et de Lille ont statué différemment.
Mariette se recule. Elle dit sèchement :
— Excusez-nous, notre tante vient de mourir subitement.
Parce qu’elle a dit notre, il lui sera beaucoup pardonné. Danoret balbutie des condoléances, s’esquive. Je murmure :
— Les enfants ?
— Ils sont chez maman, dit Mariette.
Nous partons, nous courons, la main dans la main.
Nous roulons sur ce ruban noir, fraîchement goudronné, qui traverse entre Loire et Authion cette bande de plat pays dont la précieuse alluvion se cultive au ras des maisons sans caves, hantées par des souvenirs de crues et qui haussent leurs greniers dans le ciel vide de janvier. À Corné, au lieu de continuer sur Mazé, je tourne. Je passerai par Les Rouages. Mariette ne cille pas ; elle comprend bien.
Ce lacis de vicinales, qui se faufile à travers un lacis de bras d’eau bordés de cannes que l’hiver a desséchées et que soude entre elles une mince pellicule de glace, ma tante m’y a, enfant, cent fois promené. C’est par là que plus tard, sur sa barque plate, j’allais ramasser, nid après nid, des colliers d’œufs d’effarvatte. Suis-je revenu assez crotté de ces prés bas, rongés de petit jonc, hérissés de têtards d’osier, creusés de nappes imprécises où marine, en été, sous le nénuphar et la canetille, une purée de feuilles qui sent son roui. En passant devant la souche creuse, vaguement anthropomorphe, que nous avions surnommée “Timoléon”, je ralentis un peu. Encore quadrillée de fossés, l’alluvion se relève, s’essore, étire des sillons gelés. Ce champ, blanc de givre, que tachent des corbeaux, il est à nous. Un peu plus loin elle est aussi à nous, cette vigne, réduite comme les autres à son bois, mais bien reconnaissable aux pêchers d’entre-files, dont deux portent en fin août de ces pêches violettes plus terribles que les mûres pour tacher les sarraus. Nous arrivons. À cinq cents mètres pointent le séquoia ganté d’écorce rouge et le cèdre argenté de la Rousselle. Encore deux virages, puis une ligne droite et un dernier tournant. Je ne cornerai pas cette fois : trois petits coups, puis deux, puis un, soit 321, mon numéro de linge au collège. La barrière est ouverte. Mais au bout de l’allée, deux vieilles dames ne sont pas, comme d’habitude, debout sur le perron. Mariette me laisse descendre le premier, puis se glisse derrière moi. Tio doit être arrivé depuis un moment : sa vieille Peugeot grise est garée sous le séquoia et le chat de ma tante, Pie-Jaune, est couché en rond sur le capot Gustave, le chef jardinier, qui devait prendre sa retraite dans un mois, paraît sur le seuil :
— On l’a mise là-haut, chez elle, dit-il, à mi-voix.
Dans la chambre Tio est assis près de la porte, accablé. Depuis quinze ans, il mettait rarement les pieds à la Roussette. Il évitait la tante, avec qui mon père, paraît-il, lui avait proposé de faire une fin. Mais il a soixante-dix ans et le saisissement de voir disparaître sa cadette se lit sur son visage :
— Quel coup pour ta mère ! souffle-t-il.
Ma mère, toute droite, dans cette robe qui était déjà noire, est en train de voiler un miroir. Son style n’a jamais été celui des pleureuses. C’est la fixité de son regard, le mal qu’elle se donne pour redresser des épaules voûtées qui expriment son chagrin, sa solitude. Elle ne m’embrassera pas : c’est aussi dans le deuil un usage des miens, une privation en l’honneur des morts, une douceur qu’il faut se refuser puisqu’elle leur est interdite. Je l’entends murmurer :
— Elle était en train de tailler, avec Gustave. Elle a fait “Oh !” et elle est tombée en avant. C’était fini.
À mes côtés je sens Mariette affreusement mal à l’aise. Dans sa famille on pleurerait, on gémirait ; on ferait l’oraison funèbre du défunt. La vieille tradition janséniste des Aufray — aujourd’hui laïcisée —, l’extrême retenue de ma mère lui semblent contre nature. Maman adorait sa sœur : sous sa raideur, elle va longtemps saigner en dedans. Elle n’ignore pas que les jumelles ont souvent même longévité : mais cette menace n’affolera que moi. Une main sur mon épaule elle s’autorise à dire encore :
— Il est si rare de posséder son double.
Puis elle glisse vers l’armoire, l’ouvre, commence à retirer les “affaires du dimanche” de ma tante, les pose une à une au revers d’un fauteuil. Mon regard passe sur Tio, qui l’observe avec une respectueuse frayeur, et je m’approche du lit Empire qui sent l’encaustique et où la tante est étendue. Ses pieds, chaussés d’épaisses charentaises, creusent la couette de satin rouge. Ses mains de rhumatisante ne sont pas jointes, mais posées l’une sur l’autre. Elle a encore son tablier et de la poche de ce tablier dépasse un sécateur nain. Les joues sont creuses, les lèvres n’ont plus de couleur. Mais la ressemblance reste insoutenable. Ma mère revient vers moi :
— Ta tante avait tout prévu, dit-elle. Il y a une enveloppe pour toi dans le secrétaire de la salle. Rappelle-moi de te la donner…
Un glissement de semelles l’interrompt. Une voisine entre, qui rapidement se signe.
— Laissez-nous entre femmes, reprend ma mère. Mme Brain va m’aider à faire la toilette.
Mariette hésite. Mais ma mère lit sur son visage :
— Allez, ma petite fille, ce serait trop pénible pour vous.
En bas, dans la salle, cernée de ses vieux meubles disparates, mais luisants de cire, un tricot inachevé traîne sur un guéridon. Une brassée de roses-de-Noël attend d’être mise en vase. Je me souviens : ce sont ces fameuses roses-de-Noël que ma tante sélectionnait depuis des années pour en tirer une variété rouge, qui n’a jamais réussi à l’être.
— Sortons, veux-tu ? dit Mariette.
Moi aussi, je préfère attendre dehors, où le gravier crisse sous les pas. Tio m’a pris le bras droit, Mariette le bras gauche. Nous allons et venons, sur vingt mètres, sans rien dire. Un soleil de février, déjà bas, éclaire le dessous des branches et, en deçà des clôtures, donne du relief aux mottes, dans les champs étroits, étirés en longues bandes, soigneusement drainés. Quelques moineaux piaillent.
— Henriette s’occupait de tout, dit Tio. Je me demande ce que va devenir ta mère.
C’est vrai. Cet exil de ma mère, loin de ma propre vie, loin de ce qui fut la sienne jusqu’à mon mariage, j’en ai pris très vite mon parti. Ces arbres, ces champs, cette maison, tout me raconte ma jeunesse, tout me dit aussi que j’en ai décroché. J’admire toujours ma mère. Mais tandis qu’elle s’enfonçait dans l’âge, en conservant ce genre auguste qui disparaît de partout, j’ai adopté le genre douillet des Guimarch. Élevé par des femmes, dans le style Aufray, j’ai été repris en main par d’autres femmes dont la manière soumet plus aisément cette génération. Je suis passé d’une famille à l’autre…
— Monsieur Abel !
La voisine — que je reconnais maintenant : c’est, très alourdie, la fille de l’ancien vétérinaire devenue, je crois, la femme du grainetier —, la voisine s’est avancée sur le petit perron aux marches creusées par tant de pieds. Cette façon de m’appeler par mon prénom montre qu’elle me considère encore comme du pays.
— Votre maman, reprend-elle, voudrait que vous préveniez Me Roulet, le notaire. Elle voudrait aussi que M. Charles passe à la mairie et aux pompes funèbres, pour les formalités.
Et plus bas :
— La pauvre dame a reçu un coup. Elle ne pourrait pas.
— Nous y allons, dit Tio, en même temps que moi.
— Je vais rester un peu auprès d’elle, fait la voisine, tournée vers Mariette qui ne s’est pas proposée.
De la suite, je n’allais pas être très fier. Ma tante, deux jours après sa mort, fut enterrée comme elle avait désiré l’être : portée à bras par six horticulteurs. Il n’y avait plus qu’une place au caveau de famille et ma mère, avec sa hautaine indifférence envers les pires précisions, tint elle-même à le souligner :
— C’est la fin des Aufray. Ils sont quinze là-dessous. Mais quand viendra mon tour je ne veux pas qu’on les fasse réduire pour me caser à tout prix parmi eux. Ton père m’attend au cimetière de l’est, à Angers.
Puis elle me remit l’enveloppe qui contenait le testament de ma tante. Comme je le craignais (imaginant bien que ma mère avait dû plaider dans ce sens), ce testament m’instituait légataire universel sans même réserver l’usufruit et je me trouvai aussitôt dans une situation impossible que la candide bonté de la disparue et de la survivante n’avaient pas prévue. La Rouselle constituait tout le patrimoine. Vendre ma part, c’était forcer ma mère — qui n’avait pas de quoi me la racheter — à vendre la sienne ; et la mettre dehors en rompant au surplus avec la moitié de mes racines. Ne pas vendre, c’était me condamner à l’emprunt, aux hypothèques, pour régler des droits de succession dont je n’avais pas le premier sou. Liquider de la terre, à cet effet, c’était rendre inexploitable un domaine qui, déjà, comme la plupart des entreprises de la vallée, était trop petit. Enfin l’affermer, c’était en rendre le rapport dérisoire et lui enlever la moitié de sa valeur pour la durée du bail. Restait une solution : abandonner la rue du Temple, vendre la maison et me fixer à la Rouselle, d’où j’aurais pu chaque matin descendre au palais. Mariette n’eut aucune peine à me démontrer qu’elle était impraticable :
— Tu parles d’une navette ! Et tes clients, tu les recevrais où ? Tu me vois faire vingt kilomètres chaque fois que j’aurais besoin de maman ? Et puis franchement je n’ai aucune envie de m’enterrer dans ce trou.
Elle n’avait aussi aucune envie de vivre avec ma mère et, somme toute, c’était normal. Mais les Guimarch, alertés, mirent un acharnement particulier à démolir “cette idée folle”.
— Pour sauver la maison de votre mère, qui ne vous est d’aucune utilité, vous condamneriez celle de votre père, vraiment je ne comprends plus, répétait Mme Guimarch.
Elle comprenait très bien. J’aurais bien voulu garder les deux et, seuls, les beaux-parents pouvaient m’avancer l’argent nécessaire, à taux bénin. N’osant le leur demander, j’espérais vaguement les amener à me proposer ce prêt. Mais ils n’en avaient pas la moindre intention. M. Guimarch lui-même s’en mêla, me téléphona pour me dire qu’il aimerait “me parler de choses sérieuses, entre hommes”. En fait il vint déjeuner à la maison, avec la belle-mère et tandis que Mariette, après le dessert, se retirait discrètement “pour changer Loulou”, M. et Mme Guimarch se relayèrent auprès de moi. Le beau-père dit au moins trois fois de sa voix creuse :
— Vous savez, Abel, il n’y a pas que les sentiments qui comptent…
La belle-mère dit au moins six fois :
— Croyez bien que si la chose était raisonnable, malgré les difficultés actuelles, nous ferions l’impossible…
Puis vinrent les arguments solides :
— Ni votre mère ni vous, assura Mme Guimarch, n’entendez rien à la floriculture et, soit dit sans vous offenser, aux chiffres. Votre tante, déjà, vivotait. Gustave parti, Dieu sait ce que vous allez trouver comme personnel ! Incapable de le contrôler, pris par votre métier, je ne vous donne pas six mois avant de vous retrouver sur le sable.
Je le savais. Les vraies préoccupations des Guimarch, pourtant, je ne les avais pas toutes devinées. Me voyant silencieux, le beau-père se déboutonna tout à fait :
— Avec les charges que vous avez et les moyens limités que vous procure le barreau, ce serait tout de même scandaleux que vous fassiez un petit héritage et que votre situation s’obère au lieu de s’améliorer !
C’était donc ça. Mme Guimarch, aussitôt, enrobait :
— Mon pauvre Abel, on est toujours coincé entre ses scrupules, entre ce qu’on doit à ses parents et ce qu’on doit à ses enfants. Je vous en parle savamment, j’ai eu ma mère paralysée à la maison pendant sept ans. Nous avions cinq mioches sur les bras et nos affaires n’étaient pas ce qu’elles sont…
Ainsi, Mme Guimarch, malgré les “difficultés actuelles” s’avouait plus prospère que jadis. Ainsi, Mme Guimarch, au temps des vaches maigres, n’avait pas hésité à recueillir sa propre mère. Mais ma mère à moi n’était que celle du gendre : nos devoirs dépendent de qui les envisage.
— Voyons, reprit M. Guimarch, soyons réalistes. Votre maman, à son âge, ne peut pas rester seule, éloignée des siens, dans cette maison trop grande, sans confort. Ce qu’il lui faut, c’est un appartement à Angers…
— Et alors, enchaîna Mme Guimarch, tout devient facile. Vous avez autour de la Roussette quelques bons hectares susceptibles d’intéresser vos voisins, toujours à court de terre. La maison peut être détachée, avec son jardin, pour un amateur de week-end…
Elle s’était même renseignée sur les prix. Vingt millions pour le tout, c’était le moins que nous en puissions espérer. Vingt, dont dix, en toute justice, pour maman, c’est-à-dire un peu plus que ce qu’il lui fallait pour s’acheter un trois-pièces. Et encore ? N’était-il pas préférable qu’elle le louât, qu’elle plaçât son argent, pas en viager, non, puisqu’elle avait des héritiers, mais en bonnes valeurs ou encore chez le notaire, où le capital est moins garanti, certes, mais dont on peut espérer du dix, voire du onze pour cent ? Avec ces rentes jointes à sa demi-pension de veuve de percepteur, ma chère maman se trouverait à l’abri et je pourrais avec sérénité disposer de ma propre part pour soulager Mariette qui n’avait toujours personne pour l’aider…
— Oh, dit Mariette, rentrant juste à point, je me débrouille ; il y en a de plus à plaindre que moi ! Mais j’avoue que j’aimerais pouvoir me servir de la pièce que la mère d’Abel s’est réservée ici. Je n’ai qu’une chambre pour les enfants.
— Et si jamais tu as une bonne, dit Mme Guimarch, je me demande où tu la coucheras.
— Il suffirait de faire mansarder le grenier, dit M. Guimarch.
— Ce n’est plus une dépense somptuaire pour vous, conclut Mme Guimarch, sans craindre le pléonasme.
Tio, puis les Éric arrivant sur ces entrefaites, pour le café, me délivrèrent de toute réponse. Jamais sans doute je n’avais mieux senti la force d’une belle-famille, une en ses intentions, pour envelopper le gendre. J’avais honte de mon silence, de mon embarras. J’avais honte de les laisser me traiter en mineur et s’occuper de mes intérêts comme s’il s’agissait des leurs. J’avais honte de savoir qu’au surplus, ils n’avaient pas tort, que mon sang Bretaudeau n’était même pas d’accord avec mon sang Aufray et qu’en fin de compte mes nostalgies ne manqueraient pas de céder à mes nécessités. Mariette en était si persuadée qu’à deux reprises, pendant le bridge traditionnel, elle arrêta du regard certaines allusions. Et comme Tio, l’innocent, demandait en abattant ses cartes pour faire le mort :
— À propos, la Rousselle, qu’est-ce que vous en faites ?
Elle répondit très vite pour couper court :
— Abel y a beaucoup réfléchi, mais il ne peut rien décider sans sa mère. Nous ferons ce qu’elle voudra.
Huit jours plus tard, ma mère m’annonçait, avec une sécheresse inhabituelle, que l’indivis lui paraissait impraticable, à elle aussi, qu’elle ne se sentait ni la force ni le goût de continuer une exploitation dont je serais de toute façon, un jour ou l’autre, amené à me défaire.
— J’en ai parlé avec ta belle-mère, précisa-t-elle, et votre point de vue me paraît juste.
Elle n’ajouta rien. Je ne sus même pas si elle avait rencontré la belle-mère par hasard ou si celle-ci était carrément allée la trouver. Je ne protestais pas : ni auprès de ma mère pour me disculper, ni auprès de Mariette pour me plaindre de l’ingérence des siens. Quand ce qui vous navre en même temps vous arrange et que chacun le sait, mieux vaut se taire. Entre Mariette et moi je laissai se créer une zone de silence. Le ni-oui-ni-non, c’est mon vice. Pourtant si je supporte assez bien qu’on m’inspire, voire qu’on me commande, j’en veux à qui me manœuvre. Il allait prospérer, ce sentiment — pas nouveau, mais cette fois très clair — de n’être pas seulement encerclé par des bras.
La Rousselle, coupée en quatre, trouva très vite preneur, chez ses riverains. Ma mère souscrivit un appartement. Les droits — de tante à neveu — se révélèrent plus importants que nous ne pensions et cela ne laissa pas d’être, rue des Lices, un bon sujet de doléances :
— Ce n’est plus possible, madame ! Tenez, mes enfants, ils viennent d’hériter de leur tante et on ose leur réclamer le tiers.
Tirade achevée dans un soupir :
— Enfin, ça leur fait toujours quelque chose devant eux.
Quelque chose : formule pudique, qui permet à la fois, selon le ton, de laisser croire aux uns que la somme est coquette et de faire comprendre aux autres qu’elle n’est pas exorbitante. N’est-ce point sagesse pour décourager la dépense, l’envolée de billets qui tentait bien un peu Mariette ? Et qui me tentait bien un peu, moi. Malgré ma prudence financière, pour une fois que je le pouvais, j’aurais volontiers fait cadeau à ma femme d’un manteau de fourrure, changé de voiture et regarni ma garde-robe ; peut-être même acheté une lunette astronomique, pour l’offrir à Tio, porté sur la cosmo et qui en rêve depuis longtemps. Mais des beaux-parents, ça pense toujours qu’en cas de coup dur ils seront obligés de payer. Dix fois retiré de la panade, Éric était là pour le rappeler aux Guimarch. Ce “petit héritage” les abritait autant que nous. Ils n’allaient pas nous le laisser croquer ; pas même nous le laisser entamer. Bien avant que le notaire eût fait ses comptes, ils avaient fait les leurs, ils répétaient :
— Voyons, mes enfants, ce n’est pas du revenu qui vous tombe, c’est du capital.
M. Guimarch calcula même avec nous le revenu que précisément nous offrait ce capital et conclut qu’il ne nous permettait pas, compte tenu des charges sociales, de prendre une bonne :
— Mais vous pouvez maintenant vous offrir une femme de ménage.
Et le cher homme se trahit en nous conseillant des valeurs, qui lui semblaient familières (il doit en avoir un paquet) si j’en juge aux distributions gratuites, aux cours dont il fit état. Mariette se laissa convaincre. Depuis des années elle était terrorisée par le caractère aléatoire des rentrées dans ma profession, par l’absence d’un volant de sécurité. Deux fois déjà elle m’avait fait relever l’assurance-vie. L’écho des sentences maternelles assiégea mon oreille : Évidemment, on pourrait, mais raisonnablement on ne peut pas. C’est dommage, mais c’est comme ça. Toute fantaisie est interdite à ceux qui ont des responsabilités à long terme. Quand on est marié, quand on a deux enfants, peu d’espérances, une modeste situation…
Pour dégorger plus tard au bénéfice du nid, ne gobe pas le poisson, pélican ! Remplis ton goitre. Époux, compose-toi un portefeuille. Tu peux comme tout le monde — et même mieux que tout le monde — connaître des fins de mois difficiles. Mais tu ne peux pas comme un célibataire éparpiller joyeusement “la fraîche” qui t’arrive. L’argent pour toi ne roule pas. Il monte la garde.
L’héritage fut donc placé : Esso, Péchiney, Kuhlmann, Saint-Gobain, Berre, Schneider, Française des Pétroles, autres actions de père de famille. La banque m’assura que le choix du beau-père était excellent. Gilles confirma ; ma mère elle-même approuva : elle n’y connaît rien — pas plus que moi — mais l’austérité, sous toutes ses formes, a toujours sa sympathie. Tio, seul, crut devoir attacher le grelot :
— J’espère que tu as fait remploi en titres nominatifs.
Je n’avais rien fait de tel.
— Enfin, mon petit, reprit-il, ta part de la Rousselle, c’était un bien propre ! Des actions au porteur, ça devient du liquide, qui tombe dans la communauté.
— Bah, fis-je, nous avons des enfants…
Indifférence feinte. Je venais de faire cadeau de la moitié de ma part à Mariette et je le savais. Avocat, en telle occasion, j’aurais conseillé à un client de prendre ses sûretés. Mais une chose est d’être avocat, une autre d’être mari. Jadis, on ne trouvait pas offensant dans les familles de voir chacun se réclamer du principe : paterna paternis, materna maternis et “suivre son bien” attentivement (sans songer pour autant à le garer d’un divorce). Aujourd’hui, allez donc parler de remploi à la reine de vos pensées ! Seul, le notaire le fait à l’heure du contrat et dans l’euphorie des fiançailles, il est de bon ton d’écouter peu, d’afficher l’indifférence. Je me sentais pourpre à la seule idée d’entendre le beau-père prononcer du bout des lèvres :
— Mon Dieu, Abel, si vous y tenez…
Et la belle-mère ajouter :
— Vous savez, quand on est marié…
Quand il est marié, n’est-ce pas, l’homme doit tout. Du patrimoine au matrimoine, le mien avec le tien, ne fait aisément qu’un seul bien. Pour l’argent comme pour le reste. Pourtant j’étais sûr qu’en sens inverse on se fût montré plus réticent :
— C’est ma rente ! dit Mariette, quand il y a discussion sur l’emploi des quelques billets que, par contrat, nous verse mensuellement le beau-père.
Elle dit de la même façon : Ce sont mes allocations, quitte à déplorer ma qualité de “travailleur indépendant” qui me contraint à cotiser beaucoup pour toucher peu.
Et je ne me fais pas d’illusions : si d’aventure elle hérite, son père placera soigneusement l’argent sur sa tête. Ne faut-il pas protéger les femmes ? Ne faut-il pas les avantager, elles, qui s’échinent sans salaire, en leur permettant de survivre (ce qu’elles font si généralement) à la perte ou à la défection du nôtre ? Nouvel exemple — dirait un juriste — d’évolution dans la dévolution, de glissement vers le paterna materna. Je raille, certes. Mais je ne raille qu’un peu. Les Guimarch avaient trouvé mon geste naturel. Sans mérite particulier. Ils ne m’avaient même pas remercié.
Une année difficile, sûrement : la septième l’est souvent. Les gens ont un si huileux savoir-vivre pour nous parler de “votre charmante petite famille” que nous-mêmes, pour y penser, nous nous débarrassons malaisément de cette onction. Il faut du temps pour que la désillusion nous savonne ; pour que nous acceptions de nous apercevoir que certaines choses se sont affadies auxquelles nous tenions, que d’autres se précisent auxquelles nous espérions échapper.
Je n’ai pas un goût excessif des bilans. Je vis très bien sans m’appesantir sur la mécanique, en la laissant tourner. Mais depuis quelque temps il m’arrive de m’enfermer, de m’enfoncer dans un fauteuil, de m’interroger sur ce qui ne va pas.
Et ce qui ne va pas me semble toujours mineur, banal. Éric est un cas : il est rare d’être aussi nettement désarmé devant sa femme et devant l’existence. Reine est un cas. Moi, non. Il me suffit de regarder autour de moi pour m’en convaincre : je me retrouve tiré à des milliers d’exemplaires. Ce qui ne va pas se trouve intimement lié à ce qui va ; et par là même presque invisible. Mariette elle-même le voit-elle ? Elle est femme, le mariage est son métier ; ses parents, ses enfants, sa maison, tout pour elle fait écran ; elle vit et c’est sa force. Moi je commence à me regarder vivre et c’est ma faiblesse. Je me trouve ces temps-ci peu porté sur la satisfaction.
Voyez, d’ailleurs : c’est moi qui me plains ici et, en premier lieu, de quoi ? De ce que Mariette se plaigne ou plus exactement de ce qu’elle ne se plaigne jamais de l’ensemble et se plaigne constamment du détail. Un nuage passe, trois gouttes volent, elle geint :
— Quel temps !
La machine à laver, qu’elle oublie de huiler, se grippe. Elle la secoue, brutalise les manettes, s’exclame :
— Je l’ai fait réviser il y a six mois. Les ouvriers ne sont pas sérieux.
Est-ce une façon inconsciente de tout remettre en cause ? Peut-être. Les tissus n’ont plus la qualité d’avant. L’eau sent le chlore. Les chiens sur le trottoir renversent la poubelle. Les pommes de terre sont pleines d’yeux. Mes clients ont toujours les pieds sales ; ils laissent tomber des cendres partout. La femme de journée est en retard. Son compte d’heures est rarement juste. Si j’arrive quand elle plie les draps et que j’oublie de me proposer, elle jette :
— Surtout, ne m’aide pas ! Je vais me dédoubler pour tirer par chaque bout.
Mais si je veux ranger la vaisselle :
— De quoi je me mêle ! avec tes mains de coton…
Une heure plus tard, elle rêvera devant Gab d’un mari qui sache bricoler. Je ne sais rien faire. Éric ne sait rien faire.
— Ils ne savent faire que des enfants, dit Gab.
Ces enfants-là sont dans leurs jambes. Ils éparpillent des bouts de papier, des cubes, de la pâte à modeler ; ils braillent, ils se roulent, ils tapent des pieds. Mais la grognite s’attendrit, s’affaiblit. Ces monstres ne font rien que n’excuse leur âge.
Il y a aussi la douane.
Je ne prétends pas que Mariette me fasse les poches. Mais elle les vide maintenant avec soin, chaque fois que je change de costume. Il paraît que, faute d’avoir pris ce soin, j’ai laissé filer mon porte-billets chez le dégraisseur.
Elle questionne également de plus en plus, s’intéresse aux battements de mes horaires, place une oreille dans l’entrebâillement de la porte quand je téléphone. Il ne s’agit pas de soupçon : je l’ai cru un moment, mais je me flattais, elle ne m’accorde pas tant de crédit, elle est sûre de moi comme d’elle-même. Il ne s’agit même pas de curiosité : le mot serait trop faible. Il s’agit d’une envahissante routine où s’associe, à un croissant droit de chevance, l’obligation qu’elle a (et qu’elle m’étend) de surveiller les enfants, donc de tout savoir d’eux, à tout moment. Ainsi de la belle-mère et du beau-père, de Gabrielle et d’Éric, de Mme Tource et de Monsieur au bénéfice du féminin. Je suis toi, tu es moi, je sors sur tes deux jambes, tandis que sur les miennes tu restes à la maison. De toi je ne puis ignorer quoi que ce soit sans cesser un peu d’exister. Or je suis affairé, distrait, oublieux. N’ai-je point, tel jour dans la rue, rencontré telle personne ? Oui, je crois. Oui, à la réflexion, je l’ai croisée rue d’Alsace. Mariette s’exclame :
— Et tu ne me l’avais pas dit !
Il y a ces questions d’argent ! Parfois aiguës, toujours lancinantes. Certes un petit-bourgeois s’estime pauvre, parce qu’il regarde au-dessus de lui, jamais au-dessous. Mes moyens, pour d’autres, paraîtraient une aisance (jusqu’à ce qu’ils l’obtiennent). Mais il reste vrai que — sauf pour des privilégiés dont la fortune même rend le rôle insipide — un homme dans son ménage ne cessera jamais d’être (et plus encore : de se sentir) dévoré. Si Mariette n’a pas d’argent, elle s’en passe. Si elle en a, elle ajuste aussitôt la dépense et, vivement, change de palier, me dépasse. La fierté d’être seul à nourrir quatre bouches ne m’est pas étrangère. Mais l’impression que l’intendance ne suit pas prédomine. Éric, qui gagne peu, donne tout :
— C’est bien le moins ! dit Mariette.
Et c’est bien le moins que je fasse mieux, puisque je le peux ; comme il est bien regrettable que ce mieux soit relatif, vite acculé à l’impossible — qui est pourtant le possible d’autrui. Voilà sans doute le plus décourageant : ce sentiment d’insuffisance, sans cesse entretenue par la quête de ceux qui ont des droits sur moi, mais dont la gratitude s’éteint dans l’habitude, tandis que leurs besoins montent à mesure que je les satisfais.
Il y a la solitude.
Je suis absorbé par des occupations sévères qui étonnent un peu, qui effarouchent souvent : je manie de la loi quand autour de moi se manient du linge, des mots doux, de la peau rose, des produits lactés. Je suis compétent sur des sujets étranges, étrangers, incompétent sur les domestiques. Ce qui m’intéresse ennuie ; ce qui m’ennuie intéresse. Mariette, qui cherchait à me suivre, au début, a bien d’autres chats à fouetter. La communication est mince. Sauf sur un point : ce que je fais produit de l’argent pour alimenter ce qu’elle fait.
Sans doute devrais-je prendre le quotidien à sa hauteur. Mais je n’en ai guère le temps. Ni le goût. Ni les moyens. Une Guimarch, chez elle, c’est comme une goutte d’huile dans l’eau : aussitôt elle s’étale. Moi, je suis comme une goutte d’eau dans l’huile : je m’y recroqueville, je fais perle.
Il y a l’absence de solitude.
En ceci, nulle contradiction avec ce qui précède. Solitude intérieure peut cruellement manquer de solitude extérieure. Il m’est pratiquement devenu impossible de m’isoler.
Dans mon bureau même, où les clients défilent, me poursuit un vacarme chaque jour grandissant. Et pouf, c’est Nicolas qui tombe, hi-hi, qui pleure, toc qui cogne, crac qui casse, tu-tu qui fait le train. Le transistor s’en mêle : Mariette aime balayer en musique. Le mixer broie, la machine à laver clapote, l’aspirateur ronfle. Les gosses de Gab — taille au-dessus — arrivent à la rescousse, montent à l’assaut des escaliers. Mariette crie, la chère âme :
— La paix, enfin ! papa travaille, là-haut.
La paix, nous ne l’aurons pas. Jamais. Même aux waters. Il y a toujours quelqu’un, quelqu’une, pour qui ça presse et qui vient secouer la porte. Un moment, mon refuge, c’était la salle de bains. J’aimais plonger tranquille, au petit matin, dans cette baignoire où le poil fait algue autour de moi, où le temps, le corps, les soucis perdent du poids. Mais Mariette proteste :
— Enfin, voyons, tu sors ? J’ai les petits à laver.
Il y a cette crise d’autorité.
Les enfants font à peu près ce qu’ils veulent. Pour eux la bouche de Mariette c’est, d’abord, la ventouse à baisers.
J’essaie bien de réagir. Mais comment, le soir venu, imposer à Nicolas une discipline que, tout le jour, nul ne lui a réclamée ? On me décourage vite :
— Tu vas le faire pleurer. Ce petit est si sensible.
Je laisse tomber. Parce qu’au fond, je n’ai pas grande envie d’intervenir. Mes pouvoirs, je n’aimerais pas qu’on me les conteste (et d’ailleurs on ne les conteste pas). Mais de leur exercice je suis embarrassé. Je manque de présence et d’attention pour les riens, les applications mineures de l’autorité qui m’ennuient — et même me désobligent.
Corollairement j’admets qu’en ce qui me concerne on y pourvoit. Quand il s’agit des “petites choses” Mariette, qui commande mal ses enfants, me commande très bien. Je n’y vois pas malice. Il me suffit de penser que pour les choses importantes, la décision m’appartiendrait. Rien de tel, on le sait, qu’un général, pour devenir à la maison deuxième classe, pour se reposer du galon en obéissant. On se dit : à chacun son secteur. Mais mon secteur se rétrécit.
Plus souvent sorti que rentré, discontinu, je ne saurais prévaloir sur la continuité de Mariette, toujours de service rue du Temple. Peu à peu, afin de courir à l’essentiel, je lui ai donné procuration sur le C.C.P., le compte en banque, le coffre. Elle a pour se débrouiller dans la paperasserie médicale des consultations, des vaccinations, des fiches de santé comme dans la paperasserie sociale des mille et une cartes, déclarations, certificats de vie (qui vous forcent à employer des heures de cette vie à prouver votre existence), elle a une patience féminine qui m’allège bien et m’ôte toute envie d’y remettre le nez. M’allégeant d’un souci, elle m’a aussi, peu à peu, allégé d’un pouvoir que je m’étais d’abord réservé. Ai-je besoin d’ajouter que la femme de journée, le laveur de carreaux, le facteur et les boueux, les encaisseurs, l’E.D.F., les commerçants, les assureurs, faute de me rencontrer, ne connaissent qu’elle ? Si les enfants, vaguement menacés de mes foudres les tiennent pour illusoires, s’ils se tournent incontinent vers leur mère pour réclamer quoi que ce soit, c’est pour la même raison. On ne s’incline que devant Me Bretaudeau, ès qualités. Qu’un client se présente et très réservée, très secrétaire, Mariette s’efface :
— Je vais voir s’il peut vous recevoir.
C’est même grâce à ce biais — nécessité de relations para-professionnelles — que j’ai réussi, après avoir échoué au Rotary (il y a des avocats plus connus que moi sur la place) à faire accepter par Mariette mon entrée au Club des 49, qui m’assure la liberté (relative) de mon samedi soir. Mais pour tout le reste le ton change :
— Il fait froid. Prends ton cache-nez. Si, si, je ne te demande pas ton avis, je ne tiens pas à ce que tu me ramènes un rhume. À propos, après le Palais, passe chez Grolleau, rue Voltaire. Prends les disques que j’ai commandés pour l’anniversaire d’Ariette.
Il y a ce relâchement : diurne.
Surchargée, Mariette ne peut évidemment pas, comme Reine, dont c’est la seule occupation, offrir à mon extase une gravure de mode, surmontée d’une mise en plis sculptée par un coûteux figaro. Mais je ne vois plus que du négligé. L’exemple de Gab, fille active, mais qui se nippe avec un laisser-aller méridional et tourne à la souillon, est d’autant plus regrettable qu’elle est sur ce point agressive :
— Quand on rince son linge, bougonne-t-elle, on ne peut pas rincer l’œil du Jules.
Et même :
— L’emballage, ma foi, Éric sait ce qu’il y a dedans.
Mariette n’en est pas à ce stade. Mais le mari, n’est-ce pas, c’est le mari : un homme qui de toute façon, bretelles aux épaules, vous voit dans le même arroi, jarretelles aux cuisses ; un homme dont l’attachement se manifeste, chaque soir, par un détachement de boutons, libérant un peu trop de ventre en face d’un peu trop de poitrine. On ne s’habille pas pour lui : on se déshabille. Le tailleur, c’est pour la crémière ; le tablier, c’est pour moi. Les magazines sur ce point la sermonnent en vain. Toujours trop sûre de moi, trop sûre d’elle, s’estimant casée, donc délivrée de la parade nuptiale, Mariette n’a plus guère souci de m’exalter.
Il y a, cet autre relâchement : nocturne.
Oh, Mariette ne me refuse rien et je tiens à me faire honneur. Mais enfin, à dix secondes près, face à face, puis dos à dos, on peut méditer sur le paradoxe : Tu posséderas de moins en moins ce que tu possèdes de plus en plus.
Soyons franc. Qu’une fois suffise le plus souvent et qu’elle ne soit pas quotidienne, après quatre-vingts mois de mariage, il n’y a pas lieu de s’en étonner. On dit même que la grande ressource des amours continues, c’est de s’armer de continence, pour se remettre en bel appétit. C’est un point de vue d’homme. Je ne crois pas que ce soit celui de Mariette, qui ne dit rien, mais qui remue dans son lit d’une certaine façon quand je ne l’ai pas touchée depuis trois jours. Elle préfère confusément la rente. La rassurante rente. Le rite, la preuve par la fonction. J’allais dire : le devoir. Je dis : la politesse. On serre la main des amis, on embrasse une tante, on baise sa femme. Qu’il soit plus facile d’avoir, sur commande, la bouche ouverte que le bras tendu, n’en soufflons mot : l’image est déjà détestable. Mais qu’il faille à cet effet employer l’artifice, pourquoi ne pas l’avouer ? Sur cent maris, je tiens le pari, en est-il deux qui sincèrement puissent prétendre ne s’être jamais efforcés ?
Je me crois bien constitué ; j’ai eu, j’ai, j’aurai encore — et j’espère pour longtemps — les moyens de l’espèce ; j’entretiens même sur le sujet une gaillarde métaphysique : je trouve que de tous les plaisirs c’est le plus constant, le plus gratuit, le seul qui ne se démente guère, qui ne trahisse pas ; le seul qui par nature s’associe au gentil peuple des sentiments, qui vous raccorde à vos parents, à vos enfants, à toute la vie, par lui transmise.
Mais justement, il transmet trop. On a beau s’en conter, on compte aussi : sur des doigts qui deviennent moins frémissants. On sait ce que ça donne de se laisser aller. Et on sait ce que ça ne donne plus, ce que ça enlève à l’état de grâce de calculer son affaire : ce jour-là, quoi qu’on fasse, l’élan s’en ressent. Qui donc fait bien l’amour, compos sui ? Qui ne mérite pas le trait à double sens : oleum perdidisti. Voilà que je me réfugie dans le latin. Mais perdons la prudence…
J’avoue, chérie. Parce que je te dois ce que tu me dois, parce qu’il est d’usage d’y voir de l’ardeur, il arrive parfois que j’aie seulement envie d’avoir envie de toi. Pour me seconder, j’embauche d’abord le délicat. Oui. Son petit moyen, c’est la tendresse : une certaine tendresse, analogue à celle que nous vouons aux objets familiers dont nous nous sommes beaucoup servi, dont nous ne saurions ne plus nous servir sans nous détacher de nous-mêmes. Ce corps si lié au mien qu’il y retrouve son odeur, ce ventre signé par les grossesses, ce début de patte d’oie, au coin de l’œil plissé pour moi par sept ans de sourire, l’usure même en inspire un complément d’usage.
Malheureusement l’aide est fragile. Alors j’embauche l’indélicat. C’est lui qui soudain t’étonne, te retourne, t’offre d’une fantaisie l’illusion virile, parce que tu ne sais pas qu’ainsi c’est une autre que je racole : complaisante, un peu putain, déconjugalisée. C’est encore lui qui, par procuration… Eh bien oui, quoi ! On rêve. On substitue. Je peux te tromper, chérie, avec toi-même. Tu es ma fiancée d’il y a neuf ans, tu te laisses convaincre sur ce divan de la rue des Lices où tu as failli me céder avant l’heure. Tu es Odile, pas l’actuelle, mais l’ancienne, remise à plat dans les jonquilles. Tu es cette petite avocate dont tout le Palais est fou. Tu es cette petite garce de Simone, pucelle ou pas, c’est selon, varions ce lévirat, pour qu’en toi, bien réelle, s’incarne une aventure, dont après tout, les joies sont innocentes.
Cinq avril. On se plaint de mal fonctionner et c’est à ce moment même qu’on fonctionne trop. Au temps des plaisanteries d’étudiant, un carabin de mes amis disait :
— C’est étonnant que mes confrères, si férus de statistiques, n’aient pas entrepris de savoir combien de fois un homme fait l’amour à sa femme avant de la rendre enceinte des 2,35 enfants que les Français acceptent et des 7,65 que, paraît-il, ils évitent ou refusent, sur les dix qu’en moyenne le couple pourrait avoir. Ça serait un intéressant complément d’information. À mon avis, compte non tenu des convictions, de l’ignorance, de la maladresse, qui l’aggravent, le risque chez les prudents est de l’ordre de un pour cent. Ça n’a l’air de rien. Mais la répétition…
Un jour, trois jours, six jours de retard. La mine de Mariette s’allonge. Mme Guimarch survient, puis Gabrielle et elles ont de nouveau des airs discrets, elles tiennent de nouveau ces conciliabules au cours desquels, si je viens à passer, on me regarde de biais. À ce stade Mariette, qui, au début, m’alertait, a cessé de le faire. Il y a des méprises. Il y a des moyens, efficaces s’ils sont hâtifs (ou du moins réputés efficaces parce qu’ils sont hâtifs, parce que la nature se ravise). Je me tais, je fais le gros dos, je ne demande rien. Je cache ma satisfaction de n’avoir pas à m’en mêler, puisque Mariette ne le désire pas et ne veut avoir affaire qu’à son clan : ce clan que je trouve abusif et qui, pour une fois, me semble dans son rôle. Je me sens lâche. Je me sens tendre. J’enveloppe d’attentions une Mariette revêche, qui porte son inquiétude, qui balance entre deux sentiments, qui m’en veut de son état et s’en veut de m’en vouloir.
Quinze avril. Mariette a sans succès avalé quelques drogues. Les calculs se font moins discrets. Mme Guimarch me lance, de plein fouet, comme si j’étais dans le coup depuis le départ :
— Dix jours, c’est la limite.
On téléphone, à des amies que j’identifie mal :
— Tu sais, je suis ennuyée. Tu n’aurais pas…
L’amie n’a pas, mais en connaît une autre qui a. Ce qu’elle a n’a peut-être aucune vertu et des discussions feutrées, sur des exemples précis, s’éternisent. Enfin, au tardif douzième jour, une petite boîte arrive. Elle ne contient que trois ampoules au lieu des cinq dont l’effet était assuré décisif. Mme Guimarch emmène les enfants au Mail, tandis que Mariette, debout dans un coin de la cuisine, une fesse à l’air, se fait piquer par Gabrielle, qui n’hésite jamais, qui larde franchement, comme une infirmière, et remonte aussitôt le slip en grognant :
— Si j’avais eu quelqu’un pour m’en faire autant…
Trente avril. Peine perdue. Il était trop tard ; ou le produit ne valait rien ; ou la quantité n’était pas suffisante. Mariette et sa mère viennent de rentrer de chez Lartimont où elles sont allées apprendre ce qu’elles savent. Je les entends piétiner en dessous dans la salle, en compagnie d’Ariette qui gardait les petits et de Tio, qui montre de plus en plus une passion de retraité pour venir aux nouvelles. J’expédie — lentement — une cliente : la femme d’un petit escroc aux assurances qui depuis une heure cherche à m’intéresser au cas de son mari et à repousser le versement de la provision. Enfin, elle s’en va. Je descends. Je comparais. Nicolas armé d’une de ces éternelles sucettes que sa grand-mère lui met en main, l’englue avec gratitude ; Loulou biberonne sur les genoux d’Ariette. Mariette se tasse dans un fauteuil, repliée sur l’invisible troisième. Ah ! nous sommes loin de la première annonce faite au mari lors de la bienheureuse conception de Nico !
— Vous avez gagné, dit Mme Guimarch.
De cette dame, qui fit cinq enfants — plus, je crois, deux fausses couches —, l’œil est sévère. Elle a oublié. Ou plutôt non, elle n’a pas oublié. Elle me fait la scène qu’elle fait à Éric et qu’elle a dû faire plusieurs fois à son mari, à partir du moment où s’est trouvé dépassé “le choix de roi”, le compte parfait du gamin et de la gamine. Il est entendu que si une jeune fille a un enfant, c’est elle qui a fauté. Il est entendu que si une jeune femme en a un de trop, c’est le mari qui est coupable. Célibataire, l’une a provoqué le tir. Mariée, l’autre le subit ; innocente et passive comme un carton, elle est toujours au stand où l’homme, ce grand concupiscent, ne cesse, pan, de lui faire mouche dans le six. On ne le dira pas, non. On le pense à peine. Mais ça flotte dans l’air, autour du gonfleur-maison. Ça flotte au sein de l’indulgence, qu’inspirent tout de même l’obstination et l’excuse du devoir accompli et la morale plus que sauve et la présence des gentils chéris qui furent mes premiers résultats.
— Que voulez-vous, dit Tio, lourd comme un homme l’est d’ordinaire en ces instants délicats, un gendre, c’est fait pour engendrer.
Il insiste, le malheureux :
— On ne peut tout de même pas délivrer une femme sur ordonnance. Avec mode d’emploi. Et posologie…
Personne ne rit. Et je vais être aussi sot que lui. Au lieu de céder à ma première inspiration, qui était d’aller embrasser ma femme et de la féliciter — ce que fera poliment le premier venu, — me voilà qui me trouve soudain ridicule et qui m’arrête, pour souffler :
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— Et qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? dit Mariette.
Reine, avec moins d’excuses, a donné l’exemple et je connais au moins trois adresses, à peine clandestines où sont allés sonner, un jour ou l’autre, la moitié des ménages que nous fréquentons. Nous pouvons encore nous débrouiller. Mais le regard de Mariette, qui tâte le mien, ne me demande rien de tel. Je jurerais même qu’il s’excuse. Cet enfant, elle ne l’accepte pas d’enthousiasme. Mais elle a pris son parti. Elle ne tentera rien de plus. Et sa mère, et ses sœurs, d’accord pour forcer un peu la nature, voilà quinze jours, le sont maintenant pour laisser courir. On bougonne en chœur, voilà tout.
— Ma foi, tant pis ! dit Mme Guimarch.
— Si encore j’étais sûre que ce soit une fille ! dit Mariette.
Elle allait être comblée.
Mais après une grossesse bien plus difficile que les précédentes, avec masque, crampes, nausées, décalcification provoquant une certaine surdité à droite : une grossesse que les enfants rendirent encore plus pénible en choisissant cette période pour faire successivement la rougeole et la coqueluche. Je passe sur l’aigreur. Durant quatre mois elle ne se démentit pas. J’entendis bien cent fois la confidence, soufflée aux visiteuses :
— Mon mari n’est pas fier, vous savez !
Elle n’arrêtait pas, même devant les petits, même devant ses nièces, déjà grandelettes et dont les neuf, huit et sept ans tendaient de fragiles oreilles, ourlées de rose, étonnées d’entendre Gabrielle, leur mère, pourtant si mère, faire chorus et du même coup, sans s’en rendre compte, enlever de la nécessité à leur présence sur la terre. Je commençais à m’inquiéter lorsqu’un petit incident me rassura. Je m’en souviendrai longtemps. J’étais là. Nico sur les genoux, avant de filer à la prison voir un détenu, je sifflais mon café. Mariette venait de rendre son déjeuner. Elle gémissait, en me regardant de travers.
— Quand je pense qu’il me reste encore cinq mois !
Soudain elle porta les deux mains à son ventre.
— T’as encore mal ? fit Nico, sautant sur ses pieds.
Il la regardait, campé dans sa culotte, avec ce regard froid des petits garçons que, seuls, trahissent des cils frémissants.
— Non, dit Mariette, l’enlevant d’un tour de bras, c’est la petite sœur qui bouge.
Elle était rouge et comme confuse. Elle n’ajouta rien. Mais ce fut la fin de ses refus que remplacèrent, en moins d’une semaine, tous les courages de l’attente : avec les mièvreries d’usage, bien sûr, coupées de réflexions aigres-douces. Les trésors du magasin de la rue des Lices n’empêchèrent point les tricoteuses de se mettre en branle, une fois de plus et Nico, qui s’en étonnait, puisqu’il y a tout chez mémère, s’entendit répondre que la mire moinette, de préférence, se tire sa propre plume pour en faire un nid. Pour le même Nico, Mariette, estimant lui devoir des explications, retravailla l’image, commenta son état, parla de couvée, de mise au chaud près du cœur de maman : non sans choquer la pruderie de sa mère, qui triompha — Voyez où ça mène, les méthodes d’aujourd’hui ! — quand l’intéressé, peu satisfait de ce poétique ABC d’éducation sexuelle et courant d’instinct à l’essentiel, demanda rudement :
— Et comment que tu l’as mis dedans ?
— Oh, ça, c’est le plus facile ! dit Mariette, effarée.
J’étais là, cette fois encore et ce fut moi qui me lançai dans une confuse parabole où la terre, qui est la mère, recevait le plant, qui vient du père. Je bafouillai sur le plantoir. Mais je m’en tirai, vaille que vaille, étonné de mon insistance à ne point paraître en l’affaire un trop nourricier Joseph, à bien prouver à mon fils que les Nico, si c’est maman qui les achève, c’est bien Papa qui les commence. Et mon bout d’homme, content d’être, parut content de moi, tandis que Mariette, haussant doucement une épaule, souriait, convaincue par le dedans de l’exorbitant privilège de son sexe :
— Si tu veux finir Marianne, dit-elle, moi, je veux bien.
— Tu l’appelles Marianne ? dit Nico.
D’un coup de menton, Mariette fit oui. C’était la première fois qu’elle imposait le prénom. Je ne sourcillai point, songeant qu’après tout me restait le patronyme. Maria (le prénom de sa grand-mère), Marie (celui de sa mère), Mariette, Marianne : ainsi se perpétuait la variante mariale, venue de chez les Meauzet. Ainsi ma fille, forcément Bretaudeau jusqu’à son mariage mais gardant à vie son prénom, assurerait-elle cette autre filiation — de corsage en corsage — qui concurrence toujours un peu la nôtre. Mariette prenait option sur sa fille.
Mais, je l’ai dit, elle fut comblée : elle en eut deux et le berceau de Marianne fut doublé d’un berceau pour Yvonne.
À vrai dire, quand Lartimont, sûr de son stéthoscope, eut trois mois avant terme annoncé des bessons, le coup fut dur à encaisser ; le concert des lamentations reprit. Quatre enfants en bas âge, c’était vraiment, pour des années, réjouissante perspective ! Ce Bretaudeau, dernier de son espèce et qu’on avait soupçonné d’impuissance, devenait aussi lapin qu’Éric. Mme Guimarch, avec regret, rapporta que la tante Meauzet avait laissé entendre qu’une fortune ne s’émiette pas aussi facilement qu’une marmaille. Ce souci me touchait peu. Un peu quand même : dès que nos charges s’alourdissent, la fierté devient légère et fait bourgeoisement flèche de la moindre espérance. Dans l’immédiat je ne voyais pas comment suffire. Délinquance et chicane n’avaient aucune raison, en ma paisible ville, de connaître une recrudescence propice à mon budget. Seul, Tio — qui n’aime pas me voir lâcher pied — me remonta agressivement le moral :
— Que veux-tu, on épouse aussi la famille ! Celle de sa femme, d’abord ; et puis celle qu’elle se met à fabriquer. Plains-toi ! Te voilà, d’un coup, avec 40 % sur la S.N.C.F.
Et quand, mêlant à la peur le scrupule, père navré de l’être tant, mais aussi de ne pas l’être assez, je m’inquiétai devant lui de l’accueil un peu frais, sans doute, réservé aux jumelles, il éclata de rire :
— Penses-tu ! À partir du second, les femmes, ça râle toujours. Mais dès qu’ils sont là, leurs moufflets, elles jubilent. Nous avons le cœur sous le portefeuille, qui se dégonfle. Elles l’ont sous le sein, qui gonfle. Tu vas voir…
Je vis.
Dès la première visite à l’accouchée, je tombai sur la tribu, complète et dans l’extase. Il n’y avait pas assez de jumelles pour contenter toutes ces bouches, avides de suçoter. Pas désirées, mes filles ? Voire. On ne désire pas toujours ce qu’on n’a pas. Mais, ce qu’on a, ne désire-t-on pas le garder ? Tout était oublié, y compris, le très sûr, le très vaste programme de soins, de frais, de veilles, de longs emmerdements. Je fus même félicité. Et dans l’instant tout chaud, tout chose, je trouvai naturel d’entendre Gabrielle murmurer, jalousement penchée :
— C’est idiot. Mais je recommencerais bien.