Fallait-il l’aborder, faire semblant de n’avoir rien vu, m’éclipser ? Mais pourquoi n’avoir rien vu ? Et pourquoi m’éclipser ? Un homme qui refuserait de rencontrer, à trente ans, les femmes qu’il a un peu renversées, il n’aurait plus qu’à quitter la ville. Assise sur son banc, non loin de l’ange de bronze, d’un vert pisseux, qui semble jouer à saute-mouton sur le dos du malheureux poilu du monument aux morts, elle ne bougeait pas, elle me regardait fixement, cherchant sa conviction, clignant des yeux. Étais-je, comme elle, le jouet d’une double ressemblance ? Le Mail est à deux pas du Palais et malgré les gosses, méragosses et retraités qui le surpeuplent l’après-midi, je viens souvent, entre deux affaires, ruminer ma prochaine intervention à l’ombre d’un tilleul. Depuis… Eh, oui ! Comptons sur nos doigts, trois avant, six après, depuis neuf ans, neuf ans déjà, c’est insensé comme le temps passe, depuis neuf ans, je ne l’avais jamais vue ni même aperçue à Angers. Pourtant je les connais, les habituées du Mail, dont certaines ont mes collègues pour époux ! Celle-là, avec ses quatre enfants dont un au landau, de sexe indéterminé, une fille entre ses jambes et deux garçons, plus grands, qui livraient un combat naval sur le bassin (où j’ai moi-même noyé tant de goélettes), celle-là, qui en avait tant rajouté à l’endroit où je tâtais du petit sein dur, qui avait tant de siège pour remplacer deux petites fesses souriantes, je croyais qu’elle habitait Ancenis, avec un certain André Berthot, plombier.
— Abel !
Pas de doute. Le saindoux peut tout envahir, sauf la voix. Voilà donc ce qu’elle était devenue, la petite Odile. Elle se soulevait, elle s’approchait, comme naguère perchée sur de hauts talons, mais si peu aérienne qu’ils perforaient profondément le sable.
— Oui, c’est moi, dit-elle simplement. Je m’attendais bien à te rencontrer un jour.
Oh, cette voix ! D’une bouche tartinée de carmin elle ressuscitait comme celles des chanteuses défuntes ensevelies dans leurs disques. Noisette — maintenant entortillée dans les paupières —, l’œil aussi était resté le même. Sous le regard ébahi de la marmaille qui pointait le nez en l’air, pour inspecter ce monsieur, dont ils ne sauraient jamais qu’il avait eu les droits d’un beau-père, elle me prenait la main, la gardait un instant dans la sienne, grasse, moite et baguée. Je pus souffler :
— Tu es revenue ?
— Oui, dit-elle, c’est toute une histoire. Tu te souviens de ma tante : celle qui était mariée au fermier de La Mornaie, près de Chazé, tu sais bien, tu m’y as conduite une fois et tu pestais parce que tu étais resté deux heures dans la voiture à m’attendre…
Oui, je me souvenais. Écrasant des jonquilles, je lui avais même fait l’amour dans un petit bois, au retour. Mais la nouvelle Odile évoquait ces choses sans un frémissement. Elle continuait, elle parlait de ce qui, depuis lors, avait été son miracle :
— L’oncle est mort le premier, en laissant la ferme à ma tante. Puis ma tante est partie à son tour. J’ai hérité d’elle. Vingt hectares, ce n’est pas le Pérou, mais ça nous a permis de nous installer à notre compte. Nous avons acheté une boutique, il y a deux mois, rue La Révellière.
Plomberie-zinguerie-quincaillerie, une boutique verte, près du cimetière de l’est, je voyais. Bonne petite affaire “à développer”, comme disent les agences. Avec la marée montante des immeubles neufs, la plomberie, quand on est à son compte, ça passe de loin le barreau. On devient installateur, entrepreneur, magnat de la tuyauterie. Une réflexion cocasse me taraudait la tempe : Il n’y a pas que les filles qui se renversent. Les situations, aussi. Si ça se trouve, dans vingt ans, sa gamine y regardera deux fois avant d’épouser mon gamin. Je souris. Elle sourit. Elle eut, pour secouer sa crinière — moins longue, moins soyeuse —, son ancien coup de tête de pouliche qui galope dans le vent. Et reculant d’un pas, pour mieux juger :
— Tu n’as pas beaucoup changé, reprit-elle. Les hommes ne changent pas. Moi, évidemment… Si, ne sois pas poli, je me pèse chaque semaine, je sais ce qui m’attend. Ma mère était pareille ; elle prenait trois kilos à chaque enfant. Mais après tout, ça mis à part, j’aurais tort de me plaindre. André est parfait.
Elle surveillait d’un œil, autour d’elle, le trottinement des petites tailles. Elle ne remarquait pas mon silence.
— Enfin, autant qu’un homme peut l’être ! ajouta-t-elle.
La même voix, oui, mais le ton mémère. Bien avant sa tante, elle était morte, cette fille qui croquait du garçon, qui criait “Longtemps, longtemps !” en tortillant des reins ; elle avait déguerpi des petites chambres d’hôtel et retrouvé l’instinct qui précipite encore les yéyettes d’aujourd’hui dans les lits conjugaux. Maintenant, elle respirait en soulevant la poitrine. Sa fille, accrochée à sa robe, me regardait avec une crainte hostile. Un des garçons secouait le landau :
— Rémi, tu as fini ? cria-t-elle, avant d’ajouter à mi-voix : André n’aimerait certainement pas nous voir ensemble.
— Ma femme non plus.
Une seconde, j’entendis la rumeur : Vous avez vu ? Qu’est-ce qu’il fricote, Bretaudeau, avec son ancienne ? Mais y avait-il à Angers plus de dix personnes pour s’en souvenir et plus de deux pour identifier, dans cette mère abondante, ma mince, ma vive, mon enragée danseuse des Ponts-de-Cé ou de Bouchemaine ? Moi-même, je n’y parvenais pas. J’étais navré ; et pas seulement pour l’esthétique. Je me sentais affreusement solidaire, dépouillé d’un vieux charme, de mes souvenirs bafoués en leur meilleur témoin. Elle le comprenait bien. Je vis trembler ses cils :
— Toi et moi, dit-elle, c’est de l’histoire ancienne. Je n’arrive plus à y croire. Et pourtant…
L’ironie, enfin, lui retroussa la lèvre :
— Ce qu’ils se ficheraient de nous, les mômes qu’on a été !
Mais déjà s’effaçait cette grâce et se recomposait ce visage rond, prudent, voué au rassurant as de cœur dessiné par le rouge. La question rituelle tomba :
— Heureux, en fin de compte ?
Pour qui parle de bonheur, la lâcheté d’un homme n’a d’égale que la niaiserie d’une femme. Répondre oui lui semble ridicule : le bonbon, le bonheur, ça fait partie des sucres, mais non des nobles viandes dont se nourrissent la force et l’ambition. Et puis (sauf la sienne, qui a besoin d’être confortée) le mot pourrait désobliger les dames : il les exclut, dans le passé ou dans l’avenir. Répondre non, d’autre part, paraît ingrat ; et désobligeant pour lui-même, en ce que cela suppose de ratage. Un homme bien constitué répond toujours en ce cas-là comme si on lui demandait des nouvelles de sa santé :
— Ça va, je te remercie.
Mais l’interview ne pouvait s’arrêter là :
— Fidèle ? fit Odile, avec le demi-rire d’usage.
— Comme toi, j’imagine.
— Ça, reprit-elle aussitôt, avec mes quatre, tu penses ! Même si j’en avais le goût, je n’aurais pas le temps de courir.
Pour le seconde fois l’Odile 1950 — qui n’interrogeait pas, qui n’était béante qu’au plaisir — reparut sous l’Odile 1959 :
— C’est drôle, dit-elle, on se fixe, on change de race.
Et pour la seconde fois elle disparut, plouf ! pour retomber dans le bain où nagent les petits canards :
— Des enfants ?
— Deux.
— Moi aussi, j’en voulais deux, reprit lentement Odile. Et tu vois… J’ai eu de la chance quand j’étais fille. Cette mécanique ! Une seule imprudence et je suis sûre de mon affaire.
Sic transit. Ce n’était plus qu’une bonne femme se plaignant de ses ovaires. Le bassin me tomba sous les yeux. Sur les trente gosses qui barbotaient autour, combien de voulus ? Combien d’échappés aux nocturnes glouglous ? Allais-je avouer, moi, que, mon second, il était arrivé juste un an après le premier, que nous l’avions accepté pour compléter “le choix du roi” et qu’en fait la fille avait été un garçon ? Allais-je lui dire qu’en ce moment même Mariette avait des inquiétudes ? La chronique glandulaire, elle a bien sa vertu : c’est le plus sûr antidote de la romance. Mais d’y voir raccordée ma petite folie, la fille aux yeux de noisette, pour les mêmes raisons par elle-même trahie, d’y voir le temps narguer l’insouciance première, la pureté charnelle… cette idée m’exaspérait. Odile ! Elle aurait éclaté de rire. Je regardai ma montre :
— Cinq heures ! Excuse-moi. J’ai rendez-vous au quart, chez le juge d’instruction.
— Il est temps que je rentre, dit Mme Berthot.
Je filai, sans me retourner.
Je la reverrai sans doute, l’ancienne Odile, je la saluerai d’un coup de menton, d’un petit signe amical, sans m’arrêter. Mais désormais devant les glaces des lavabos, des magasins, des coiffeurs, j’aurai l’œil plus aigu. Et pas seulement pour moi…
Me voici dans le vestibule, j’enlève mon manteau, je l’accroche, je fronce le sourcil. Nicolas, assis sur le dallage, ne s’est pas jeté dans mes jambes en criant comme d’habitude : “Haut, papa ! Haut !” pour se faire hisser à bout de bras, une fois, deux fois, dix fois, toujours plus près du plafond. Il est bien trop occupé à dépiauter son ours. Il l’a éventré avec je ne sais quoi et par la plaie béante, qui va de l’aine au cou, il retire des poignées de kapok, qu’il jette autour de lui. Il en a plein les cheveux. C’est insensé. Un ours de 3 000 francs — que pourtant il adore — complètement vidé, fichu ! Un vestibule transformé en atelier de matelassière ! Je crie :
— Il n’y a donc personne pour surveiller ce gosse !
Nicolas pointe un nez qui coule, l’essuie d’un petit coup de manche et fait, candide :
— L’a plus, sa pendicite.
J’ai compris. La récente opération de sa cousine l’inspire. Je gronde je ne sais quoi. Mais Nicolas ne s’émeut pas. Il sait très bien la différence qu’il y a entre la grogne, inoffensive, et la rogne qui le propulse aussitôt vers les jupes de sa mère. Mais la voici, sa mère, portant le numéro deux, Louis, dit Loulou, et suivie de Gabrielle, portant son numéro quatre (l’enfin fils : Julien). Je dis :
— Tu as vu le travail ?
— Laisse donc, dit Mariette. Pendant qu’il fait ça, il ne fait pas autre chose, je suis tranquille. Voilà trois fois qu’il l’ouvre et trois fois que je le recouds, son ours. Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ?
Je devrais réprouver sa faiblesse qui ne s’améliore pas. Mais elle a trois ans, elle a trois ans et demi de moins qu’Odile, ma femme. Et surtout elle tient, elle semble devoir tenir beaucoup mieux.
Le temps est loin où je lui accordais 26 points contre 28, compte non tenu du reste. Aujourd’hui elle l’emporte sans discussion, compte toujours non tenu de ce reste (dont l’importance, si j’en juge au petit nain qui me lorgne d’en bas avec des yeux de faïence, n’a pourtant pas cessé d’augmenter). Mariette, qui maintient Louis bien droit en lui tapotant le dos, sans doute pour lui faire faire son rot, penche la tête un peu de côté pour m’offrir au choix la tempe, la joue, le coin de bouche. Mais je l’embrasse sous l’oreille. Elle s’y trompe. Elle croit que j’ai voulu chuchoter quelque chose, poser une question. C’est elle qui murmure :
— Ne t’inquiète plus pour ce que je t’avais dit, chéri. Tout est en ordre.
Gabrielle, qui est forcément dans la confidence, sourit d’un air entendu. Qu’est-ce qu’elle fait, celle-là, si tard, chez moi ? Je le devine. Entre Mariette, Gabrielle, Ariette, Françoise Tource et même Simone — aux dix-huit ans boutonneux — existe une franc-maçonnerie des petites boîtes. Gabrielle surtout, si souvent trahie par les emménagogues, distribue volontiers des fonds de flacon, des ampoules, de vagues comprimés. Elle est venue voir ce que ça donnait. Elle va s’en aller satisfaite et persuadée d’avoir aidé la nature, pour cette fois simplement en retard. Nous y revoilà. Le malaise me reprend qui me rend toujours hostile. Je retrouve mon méchant coup de prunelle. Ce que j’ai vu tantôt n’avait rien d’alléchant. Mais Gabrielle n’est pas plus fraîche, la pauvre ! Pour avoir choisi l’autre genre, qui jaunit, plisse et dessèche, elle n’en est pas moins incapable de supporter la comparaison avec ces photos de Cahors qu’Éric montre complaisamment. Et Mariette elle-même, si elle échappe au plantureux, n’a plus la joue si nette la hanche si pure, le genou si nerveux, que l’assurent mes souvenirs. Belle encore, oui. Avec moins d’économie. Glisse un instant sur mon regard une paupière tendre. Je hais le mouvement qui déplace les lignes. Mais en rouvrant les yeux, je le vois plus clairement. Ta silhouette d’hier, si je l’appliquais sur ta silhouette d’aujourd’hui, ma chérie, elle laisserait autour d’elle une petite marge. Un liséré. Ce volume idéal qu’occupe un corps dans l’air, cette tension d’une peau que rien ne griffe, cette fermeté d’une chair exactement en place, tout a un peu cédé. L’adjectif est en train de roquer : la jeune femme bientôt ne sera plus qu’une femme jeune.
Ajoutons : cette femme jeune est de plus en plus ménagère ; et c’est un métier où, reconnaissons-le, elle n’a pas l’occasion de se ménager, ni de faire tout ce qu’il faudrait pour se défendre de la trentaine proche, les soins de sa beauté passant forcément après d’autres. Je la vois de temps à autre penchée sur ces rubriques où des dames, extrêmement raisonnables (probablement très célibataires ou un peu milliardaires), adjurent leurs sœurs de ne point se négliger, de rester toujours, à l’américaine, parées, préparées de pied en cap pour le mari. Leurs bons conseils, Mariette les suit, à la diable, et c’est ainsi que déambule dans la maison, certains matins, un spectre ganté de caoutchouc, coiffé d’une fanchon de gaze pour protéger la mise en plis et masqué de crème resserrante B 48, produit également remarquable pour agglutiner la poussière. Mais je l’entends parfois gronder au-dessus d’un magazine, à l’adresse d’une esthéticienne anonyme, quelque chose comme :
— Elle en a de bonnes !
À moins que ce ne soit :
— Elle a des bonnes !
Au début, bien sûr, elle avait le temps de prendre des précautions que ses vingt-trois ans rendaient d’ailleurs superflues. Elle avait des loisirs, bien que son inexpérience en gâchât beaucoup et rendît longue la moindre sauce. Nous n’étions que deux. Mais nous sommes devenus trois et quand Mariette, rodée, entraînée au pouponnage (qui n’est rien d’autre que l’entretien d’une sorte d’infirme complet), s’est trouvée au point pour cette nouvelle tâche, nous sommes devenus quatre. L’accélération des gestes a cessé de compenser la rallonge d’emploi. Nico, taille au-dessus, étant encore fort loin de se débrouiller seul et Loulou, taille en dessous, l’obligeant à sérier les urgences, elle a dû cesser de fignoler. Ça se voit dans la maison. Ça se voit sur elle. Et quand je fronce le sourcil, fils d’une mère intraitable sur la discipline des choses, mari habitué aux nettetés du départ, mon regard est vivement bousculé :
— Qu’est-ce que tu veux, je n’ai pas huit bras ! crie Mariette, avant même que j’aie ouvert la bouche.
Je sais. Nous sommes loin de la fameuse loi de Parkinson qui assure : Le travail domestique s’accroît en fonction du temps dont on dispose. Nous sommes loin de ces aimables traités qui affirment que l’ouvrage abattu en une journée par une ménagère, dont c’est le seul métier, peut être fait en deux heures par une femme qui travaille aussi dehors, l’indispensable chassant le superflu ! Si j’avais sur ce point l’inconséquence habituelle des hommes, Mariette aurait lieu de s’insurger. Je ne l’ai pas. Mais comme je n’ai pas l’œil silencieux, Mariette me la suppose et s’insurge quand même avec entrain. Ça dépend de l’heure, du reste. Je la quitte un matin toute épanouie, gazouillant avec ses marmots et poussant, d’une bouche à l’autre, la cuiller à bouillie. Je la retrouve à midi, déjà tendue, affairée, lointaine, vite agacée par la moindre remarque. Le soir enfin, devant une montagne de linge à repasser, c’est une femme excédée qui soupire long, donne de nerveux coups de fer à mes chemises et répète :
— Quel métier !
Il lui arrive même de commenter :
— Et dire qu’officiellement je suis sans profession !
Mieux vaut à ce moment-là ne pas ouvrir la bouche, même pour abonder dans son sens. Une fois m’a suffi. Je lui avais demandé de faire vite, d’expédier le dîner, afin de pouvoir recevoir un client tardif. Elle venait d’achever la corvée de carreaux ; Nicolas — comme d’habitude à l’heure de la soupe — s’efforçait dans un coin ; Loulou (le pli est pris : moi aussi, je dis Loulou et non Louis) hurlait dans sa chaise haute. L’autocuiseur sifflait sur le réchaud, comme une locomotive et, de surcroît, du côté de la machine à laver, tiltait le voyant “fin de cycle”. Mariette hésita, étendit le bras vers la marmite, tira la soupape, se retourna vers le petit, lui hurla de se taire, rassit d’un tour de main Nicolas qui, les fesses glorieuses, émergeait de son pot et enfin, campée dans son tablier, elle fit face au complet veston :
— Eh bien, il attendra, ton type ! Figure-toi que c’est mon heure de pointe, à moi, même si pour toi c’est la pause. Vous êtes marrants, vous autres : quand vous travaillez, on dirait que vous êtes les seuls à suer ; et quand vous vous arrêtez, vous n’imaginez pas que vos femmes continuent. Est-ce que j’ai un horaire, moi ?
Et soudain, follement précise :
— Tu l’as lue la statistique de Marie-Claire ? Cinquante heures de travail par semaine pour une femme mariée, soixante-cinq si elle a un enfant, soixante-quinze, si elle en a deux. On est loin de vos quarante heures.
Une sainte colère ! Et pour la première fois une cataracte de larmes. J’avais eu du mal à en venir à bout, à montrer que je comprenais. Comprendre, quand on est le servi — et même si on est, d’autre manière, le servant —, piètre chanson pour la servante ! J’en avais beaucoup appris, ce soir-là ; et notamment que ma femme pouvait philosopher. Ce qu’elle faisait encore, au lit, trois heures après :
— C’est facile pour vous. Votre boulot, c’est un boulot : visible, reconnu, tarifé. Mais nous ! On fait le marché de son pas habituel et il y en a pour croire qu’on se promène. On coud, on lave, on balaie, on cuisine, on soigne à domicile : là où, vous, vous ne fichez rien ; et parce que vous n’y fichez rien, ce qu’on y fait, nous, a l’air de loisirs ! Est-ce qu’on ne touche pas la femme au foyer, précisément parce qu’on ne travaille pas ? Et puis quoi ! on a des appareils, pour les regarder tourner…
L’œil enfin sec, mais la bouche de travers, pelotonnée contre moi, elle murmurait encore :
— Ben dame ! Le mixer broie, l’aspirateur aspire, la Morse automatique trempe, bat, rince, essore. Que me reste-t-il à faire, sinon me livrer au bonheur de l’attente ? J’ai bien quelques menues autres occupations, mais vraiment, pour être aussi fourbue, je dois manquer de résistance…
Elle n’avait pas tout dit pourtant, elle n’avait pas mis en cause mon impuissance à gagner plus, à lui procurer une autre aide que celle des siens. J’avais grand pitié d’elle et grand honte de moi. D’autant que je le connais, ce robin, qui habite en moi. À d’autres heures, il pense qu’après tout neuf femmes sur dix n’ont pas de bonne ; que si toutes en voulaient une, nulle n’en aurait ; que le cas de la sienne n’a rien de particulier ; qu’en regrettant sa peine il ne saurait oublier qu’elle équilibre la sienne. Il pense encore, plein de gratitude : c’est vrai, ce que fait ma femme — qui ne gagne pas un sou — vaudrait cher si je m’adressais à des professionnelles. Mais si je n’avais pas de femme je n’aurais pas de charges. Oui, je le connais. Au surplus, il croirait compromettre sa toge, déshonorer son doctorat en mettant, d’aventure, les mains dans une bassine d’eau grasse. Qu’il fasse mine parfois de saisir un torchon, n’est-ce point pour la frime, pour s’entendre dire par une Mariette, moins convaincue de ce privilège, mais orgueilleuse de ses devoirs :
— Ah, non, je ne peux pas te voir faire ma vaisselle.
Scène exemplaire, plus j’y repense, que la scène de ce soir-là ! Évidemment mes arguments de paix, la bouche, la main parties en quête, n’avaient pas manqué d’essayer d’arranger les choses de cette manière qui, neuf mois plus tard, risque parfois de les aggraver. Malgré les reculs de la rancune et de l’inquiétude mélangées, Mariette était devenue tendre :
— C’est ça, fais-m’en un autre, que je passe à quatre-vingts heures !
Et après s’être fait un peu prier, m’aiguisant ainsi, s’aiguisant elle-même, elle avait d’un reste de rage tiré des satisfactions connues. Pour s’endormir lourdement, vannée cette fois de partout. Et pour sauter, une fois de plus, vers minuit d’entre les jambes du père et s’en aller calmer — ou colmater, par je ne sais quel bout — dans la nursery le fruit de leurs précédents rapprochements.
On se range, on se conserve. Ce qui se dit des partenaires peut se dire aussi des choses qui les entourent. Mariette se laisse même de plus en plus posséder par ce qu’elle possède. Sur l’inexperte, qui jetait un peu vite, la bonne nature a vite pris le dessus.
Mariette ne conserve pas tout, comme certaines. Ainsi parmi les papiers, elle ne garde que le kraft d’emballage, les sulfurisés, les paraffinés qui sont plus blancs à la pliure, le papier doré (pour envelopper les surprises de l’arbre de Noël), le papier cristal et le papier d’étain, aplati au préalable avec un dos de cuiller.
Elle conserve les sacs de plastique, s’ils ont une fermeture-glissière.
Elle conserve les boîtes de carton, qu’elle encastre les unes dans les autres, par ordre de taille, quand elle ne sait qu’en faire afin d’en faire quelque chose quand elle saura. Nous mangeons beaucoup de gâteaux secs, remarquablement quelconques, mais qu’une maison locale empile encore, sur huit couches, dans de grandes boîtes de fer blanc. C’est ainsi que sont nées la boîte à gâteaux du savon, la boîte à gâteaux des sardines, anchois et miettes de thon, la boîte à gâteaux du cirage.
Elle conserve tout ce qui se dénoue : le cordon de tirage, le bolduc, le ligneau, le raphia et toutes les ficelles plates, rondes ou tressées.
— Ne coupe pas ! crie-t-elle, si je suis là quand arrive un paquet.
Des pires nœuds elle triomphe toujours et hop ! ça fera une pelote de plus dans une quatrième boîte à gâteaux, sans étiquette spéciale, mais facile à trouver, en haut, à droite, sur la dernière planche du placard fourre-tout, à laquelle on accède en montant sur une chaise.
Mariette ne résiste pas non plus devant les rubans, vite transformés en cylindres de soie. Elle conserve les boutons : les petits dans une série de tubes d’aspirine, les gros en vrac dans un ancien bocal de prunes dont la transparence permet en principe de savoir, sans tout étaler sur la table, s’il y en a un qui corresponde au bouton manquant de son manteau. Elle conserve certains pots de confitures ; certaines bouteilles, notamment les litres, précieux étalons de capacité. Elle laisse s’encombrer l’armoire à pharmacie, dont une tablette offre le choix d’urgence, mais dont les autres succombent sous un bric-à-brac d’ampoules, de flacons, de médicaments, qu’on ne peut plus utiliser parce qu’on ne sait plus à quoi ça sert, mais qui constituent une réserve magique, une protection vague contre tout et contre rien.
Elle conserve maintenant les restes. Dans le réfrigérateur dont c’est la fonction même, il n’y a jamais de place quand s’y déverse le cabas du marché. Ne faut-il pas une assiette pour chaque reliquat ? Une bonne ménagère réintroduit le fond de soupe d’hier dans celle du jour, qui fera partie de celle de demain.
Elle conserve les recettes, les “trocs de trucs” qu’elle découpe et colle sur un cahier :
Les poissons frits seront plus croustillants, roulés dans la fécule plutôt que dans la farine.
Si vos gonds grincent, soulever la porte et frottez l’axe à la mine de crayon.
Au four disposez vos escargots sur lit de gros sel : tenant droit, ils ne perdront pas leur jus.
Si une plante dépérit, soupçonnez le vers dans le pot. Un quartier de pomme, mis sur la terre, le fera monter.
Il y en a déjà comme ça vingt pages, d’utilité problématique, mais qui signalent chez ma femme une minutieuse humilité (je ne savais rien, je saurai tout) et dans ce plaisir d’aimant à retenir toute aiguille, la découverte d’une vocation.
L’ordre lui est venu également : heureusement complémentaire.
Qui conserve ne range pas forcément : on sait ce que cela donne chez les vieilles dames dépassées par les entassements. Chez de plus jeunes, même dépourvues, le désordre peut être organisé : la flemme y trouve son compte, avec un certain goût de l’aventure. La recherche d’un objet lui prête une importance, une liberté, une vie propre. L’ordre l’immobilise, le rend à l’inanimé. L’agaçant plaisir de trouver ce qui se dérobe est si vif que la plus méthodique des femmes a toujours un brouillon chéri, un sans place, un pèlerin de poche ou de sac, que sa mémoire renonce à discipliner.
— Où est-elle encore, cette clef ?
Il s’agit de celle du verrou d’entrée. Deux fois par jour Mariette l’égare, deux fois par jour elle la récupère. Avec la lime à ongles et une certaine paire de ciseaux, voilà les folles du logis. Le reste demeure fidèle au règlement.
L’ordre de Mariette, en effet, ne se conteste pas. Il m’est apparu dans les premiers temps comme un déplacement général, destiné à s’emparer des objets, à les rendre introuvables pour les habitués de l’ordre ancien, donc à me mettre en condition. Il y avait de cela. Mais, soyons justes, régnait encore en elle le souci de s’adapter à un nouvel espace, d’y créer des relais, des repères, des chemins de fourmi. Tout ordre est d’abord le triomphe d’une mémoire établie dans un champ d’influence. Tout ordre se réfère aussi au cas d’espèce. Mes affaires, j’ai tendance à les ranger dans ce qui a été créé à cet effet : mes cravates sur un porte-cravates, mes dossiers dans un classeur. Je suis institutionnel.
Mariette serait plutôt adaptationnelle. Si l’ordre de ma mère n’est pas, dans la même maison, celui de ma femme, c’est que cela ne se peut. Apparente est la fantaisie ; presque raisonnée, l’habitude. Ce qui commande, ce qui s’est imposé presque toujours, c’est le motif, le mode, la fréquence, la distance d’emploi.
Exemple : il y a dans la cuisine une série de pots en grès, de taille décroissante et candidement marqués, pour que nul n’en ignore : PÂTES (1), FARINE (2), SUCRE (3), CAFÉ (4), SEL (5), THÉ (6), ÉPICES (7). Comme nous mangeons peu de pâtes et buvons peu de café, comme au contraire Mariette est très pâtissière, la farine ne pouvait aller qu’au 1, c’est-à-dire dans le plus gros pot. Les pâtes sont descendues au 4 sous la rubrique café. Le gros sel occupe le 2 : dans ce plus vaste espace il dure plus longtemps. Les épices ayant sauté au 5, le petit 7 s’est trouvé libre pour accueillir la réserve de petite monnaie qui n’avait pas été prévue. Bien entendu, pour une fille du Nord dont l’homme carbure au Gloria, pour Gabrielle portée sur le condiment, le problème se repense.
Autre exemple : Elle a un placard à balais, assorti à l’ensemble Ivoirine de Polyrey qui fait la fierté de sa cuisine. Son mari, un samedi, trouve un balai qui traîne dans la chambre au premier. Il le descend, le fourre dans le placard. Est-ce un chou ? Oui. Mais c’est un serin. Le balai du premier se range au fond de la penderie, pour être à pied d’œuvre.
Dans cet ordre d’idées (économiser sa peine), Mariette pourrait faire beaucoup mieux. Le rangement est souvent un ennemi du rendement. Je n’oserai le dire : d’abord parce que, dans ce domaine, ma femme est sourcilleuse et qu’on y a vite l’air d’un ingénieur des travaux finis ; ensuite parce que je me sens complice : offensé comme elle par l’objet qui traîne et flatté par ce rangement d’honneur qui apaise le regard et choque la raison. Rien de plus absurde au fond que de mettre toute la vaisselle dans le vaisselier de la salle à manger et d’aller chaque fois y rechercher le plat dont on a besoin. Rien de plus discutable que d’en faire autant pour le linge, concentré dans l’armoire pour la seule satisfaction d’en admirer les empilements.
Mais on ne dira jamais assez à quel point l’esthétique peut gouverner la logique chez la plus humble ménagère. C’est en son nom que Mariette fait des tartes rondes — si longues à égaliser — quand en quatre coups de couteau elle pourrait les faire carrées. C’est en son nom qu’elle demeure l’esclave des écrins, deux fois par jour vidés, puis regarnis de petites cuillers. C’est en son nom que pour ne pas dépareiller les sièges de son ensemble de cuisine, elle s’assoit toujours trop bas, au lieu de s’installer sur une chaise haute pour ménager ses reins et repasser au bon niveau. C’est en son nom qu’elle essuie sa vaisselle à la main, parce que ça lui semble plus net, plus sculpté, plus méritoire (ici nous atteignons l’éthique) que d’ébouillanter le tout et de laisser sécher. C’est en son nom enfin qu’elle relègue en des fonds de placards le seau à pédale, la serpillière, la poubelle, d’emploi incessant, alors qu’elle laisse dehors la belle bassine de cuivre où les confitures écument à peine deux fois par an.
C’est même un signe que l’apparition inopinée des affreux : si je rencontre par hasard la ventouse à déboucher les waters, instrument que signalent de temps à autre d’abominables bruits de succion, aucun doute : c’est que vraiment Mariette n’a pas eu une minute pour le faire disparaître ou qu’elle est à bout de souffle.
Et le temps tourne.
Comme les feuillets de ces agendas à qui je suis resté fidèle, et où je note non seulement mes rendez-vous, mais, en deux ou trois mots, les faits saillants de ma vie privée.
Ces agendas, comme je les tiens depuis mon bachot, il y en a quinze dans un tiroir de mon bureau. Je ne prétends pas qu’ils me racontent. Jadis je risquais des commentaires (tels ceux qui, en deux chiffres, classaient les filles). Malheureusement, pour Mariette, la communauté, l’intimité des époux n’ont pas de limites. Je pénètre en elle ; elle trouve naturel de pénétrer en moi, de tout connaître de mes pensées, de mes affaires, de mes projets. Elle n’ouvre pas mon courrier, mais elle attend que, l’ayant lu, je le lui passe (comme elle me passe le sien). Elle n’hésite pas à dire :
— Chéri, tu peux me donner ton agenda ?
Je ne saurais refuser. Alors tranquillement, devant moi elle feuillette, elle murmure :
— Mardi, non, tu n’es pas libre… Mercredi, moi, je vais au magasin… Vendredi, ça va, ton dernier rendez-vous est à six heures. On pourra dîner chez les Tource.
Machinalement elle tourne encore une ou deux pages, s’exclame :
— Ce n’est pas possible ! Garnier, vingt mille. Mais, Abel tous tes collègues demanderaient le double.
Je ne peux rien lui cacher. Elle connaît mes manies, mes abréviatifs : le petit gonfalon qui signifie rue des Lices, la tour (la rue du Temple, à cause de la tour du 5, qui appartint aux Templiers), la balance (Palais) qui peut devenir quand je ne suis pas content d’un jugement, le cèdre (la Rousselle, signalée de loin par cet arbre) l’abréviatif M* (avec étoile : Mariette aimable) ou M● (avec point noir : Mariette maussade). Elle en discute :
— Ce n’est pas vrai ! Ce jour-là, c’est toi qui n’étais pas à prendre avec des pincettes.
Elle résout sans difficulté — et tolère — cette charade simple :
C’est-à-dire : déjeuner avec la tante Meauzet. Elle a même déchiffré l’inscription commémorative, tracée d’un Bic allègre, au soir d’une réception donnée par les Guimarch pour fêter les dix-huit ans de Simone, leur benjamine, née sous le signe de la Vierge et devenue l’une des plus virulentes yéyettes d’Angers.
Et elle s’est aussitôt hérissée :
— Qu’est-ce que tu en sais ? Simone gigote un peu, c’est de son âge. Tu as l’imagination fraîche ! On dirait que ça te venge de ne plus être dans le coup.
Depuis lors je me méfie. Même en code, je ne commente plus guère. J’oublie de noter certaines choses : la rencontre d’Odile, par exemple. J’en note soigneusement d’autres : comme l’anniversaire de ma mère à l’occasion duquel Mariette n’a pas pensé à prendre la plume. Dans cette maison de verre, le silence même est translucide.
Et quelquefois, le nez sur mes vieux carnets, je fais des comparaisons. Jusqu’en 53, il suffit de prendre dix pages, au hasard, pour être édifié. C’est un feu d’artifice. Parmi les références à une jeune activité professionnelle se bousculent titres d’ouvrages, scores de matches, congrès, voyages organisés, pièces de théâtre, sauts à Paris, à Nantes, à la mer, à la Roussette, concerts, bals, parties de pêche en Loire, discussions, séances de ciné-club. Ça va, ça vient, ça change, c’est plein de filles, d’amis, de noms nouveaux.
Mais si j’interroge l’un de mes derniers agendas, le contraste est saisissant. De semaine en mois, sauf à la période des vacances (qui d’ailleurs reproduit la précédente), les gens cités, les lieux, les sujets, les tâches, les urgences mêmes ne changent pas. C’est un petit Bottin judiciaire où défilent les avocats, juges, greffiers, avoués, huissiers, notaires de la ville. C’est un répertoire de clients. Un annuaire : bourré d’adresses, de numéros de téléphone. Un pense-bête. Un catalogue de la famille, où les Guimarch reviennent dix fois contre une. Un témoin des rythmes conjugaux : varicelle et angines, dîner hebdomadaire rue des Lices, déjeuner mensuel à la Roussette, transes cycliques, visites de Tio, de Gilles, des Tource, échéances, rentrées, invitations (rares), réceptions (rares), balades dominicales et même disputes (M●● deux fois pointé).
Bref, le registre du ronron.