1964

1

Encore une année comme les autres ; encore des vacances comme les autres.

Voilà un bout de temps que, sur la pression de leurs filles — citadines en qui, seul, le balnéaire Armor fait remuer le sang breton — les beaux-parents ont vendu leur baraque de Montjean pour acheter à Quiberon, route de Port-Issol, la villa Domisiladoré. Le nom leur en a paru peu celtique. Ils l’ont débaptisée pour l’appeler d’abord Ker Guimarch. Mais ces Bretons de l’Anjou, exilés de leur langue, ayant fini par apprendre que le malheureux Ker, mis à tant de sauces, n’a jamais signifié maison et regrettant ce qu’il y avait dans le premier nom de si typiquement accordé à leur enthousiasme, ont rectifié le tir. Sur le tronc du cyprès qui signale la maison — ultra blanche à parements de granit — est désormais cloué cet écriteau :

Éric loue le sous-sol ; moi, le premier ; la belle-mère se conserve le rez-de-chaussée, où se trouve la pièce commune, forcément meublée de bretonneries à rosaces et décorée d’assiettes de Quimper où rutilent du coq, du saint Yves, du saint Guénolé, du plouc en folklorique costume. Des calculs judicieux, basés sur le principe d’une part par adulte et d’une demi-part par enfant, ont abouti aux résultats suivants :

Les Guimarch senior : 4 a = 4 p

Les Guimarch junior : 2 a + 4 e = 4 p

Les Bretaudeau : 2 a + 4 e = 4 p

Comme en l’absence des hommes, on aboutit également à 3-3-3, nous payons donc chacun le tiers des frais de ravitaillement, le coefficient d’appétit qui avantage le boulimique beau-père ayant été tenu pour nul et se trouvant d’ailleurs largement compensé par la modicité de la location dont le “rapport” selon la belle-mère, est loin de couvrir l’entretien de la maison. Compromis entre la prudence et la générosité, Ty Guimarch assure avant tout le grand regroupement annuel dans l’iode armoricain. On y voit même Reine qui descend à l’hôtel voisin (deux étoiles B) pour ne pas avoir à faire la queue devant la salle de bains. On y voit aussi des cousins, de diverses branches, qui viennent camper dans le jardin. Il n’est pas rare que deux douzaines de Guimarch ou d’alliés s’élancent chaque matin, armés d’épuisettes et de crochets à crabes.

Vers ce haut-lieu, le premier juillet, chacun conduisant les siens bourrés de Nautamine, monte une caravane de trois voitures qui, après le déjeuner à la Roche-Bernard, après les arrêts-nausée, les arrêts-pipi, les arrêts-essence parvient vers les six heures à Saint-Jusant.

Mais Éric ne prend ses congés payés que le premier août, date à laquelle le beau-père, chargé de tenir la bonneterie avec l’aide d’une vendeuse, peut décemment baisser le rideau. Moi-même, j’ai des affaires à suivre jusqu’au 15 juillet et je profite en général de la fin du mois pour mettre ma paperasserie en ordre. Après avoir aidé à déballer, nous faisons demi-tour. Éric laisse sa guimbarde sur place, pour les courses de ces dames, et rentre avec son père dans la 220 SE qui fait le récent orgueil de la tribu et que les enfants surnomment la Mémèrcédès. Moi, je reviens seul.


Elles avaient eu d’abord cette idée incroyable : organiser l’intérim. Mme Guimarch nous voyait très bien prendre pension rue des Lices. Elle serait même allée jusqu’à nous prêter sa bonne. Nos femmes, qui se harcèlent mais ne peuvent se passer les unes des autres, ignorent que leurs hommes, qui s’épargnent volontiers, ne sont pas grégaires. M. Guimarch a coupé court :

— Une bonne pour trois, quand vous êtes la douzaine, non, Mamoune, tu as besoin d’elle.

Il tient trop à pouvoir déserter. Un jour sur deux, pendant le veuvage, il pêche en Sarthe ; il s’offre des ventrées de friture. En fin de semaine, Éric l’accompagne : ce corniaud n’a pas son pareil pour choisir les esches, pour glisser le bouchon dans la bonne coulée. Ce sont les seuls jours où le père Guimarch se retrouve un fils digne de lui. Je ne les vois jamais. À chacun sa paix.

La mienne est totale. La femme de journée, une Vendéenne, est elle-même en congé, elle a rejoint son bourg natal, près des Sables-d’Olonne, d’où elle m’a envoyé une carte postale, avec la Sablaise de rigueur prête à s’envoler tant elle a de coiffe. Je me débrouille. J’ai décidé une fois pour toutes que je préférais être un seigneur mal servi que mon propre valet. Retourner le matelas, refaire le lit chaque matin m’a toujours semblé un rite plus qu’une nécessité ; il suffit de tirer les draps. Le coup de balai n’est pas non plus d’une utilité quotidienne. On a beau être seul et glisser comme une ombre, meubles et parquet deviennent gris : l’air, dirait-on, est lui-même parti en vacances, là où les gens vont le chercher, et la poussière, qui n’a pas suivi, dépose. Vous pouvez jouer du plumeau, cet objet ridicule qui ressemble à un croupion de volaille, une semaine plus tard vous en trouverez autant. Alors pourquoi s’acharner ? En août, je serai moi aussi maritime et il en retombera assez pour qu’il soit impossible de savoir si la couche date d’un ou de deux mois. Au surplus, quoi que je fasse, Mariette en rentrant s’exclamera toujours :

— La belle écurie !

Je ferme tout. Chambre à coucher et bureau me suffisent.

Au début, par acquit de conscience je vidais les placards et le frigo. Il y a toujours là de quoi durer une semaine. Puis j’allais acheter des œufs en gelée, des cassoulets, des salades de museau dans de petits cartons, des biftecks. Mais le seul bifteck force à salir, donc à laver au moins une poêle et une assiette, sans compter les couverts. La scie à pain fait des miettes partout. Le beurre, dont je consomme une noix, est vite rance. Le boucher m’intimide ; je ne sais pas évoluer sur sa sciure ni préciser dans quoi il doit me couper ma viande. Tous comptes faits, il est plus expéditif et moins coûteux d’aller au Libre-service de la rue de la Gare. C’est la solution que depuis longtemps l’oncle a adoptée. Deux fois par jour, il quitte le studio rempli de coloniales dépouilles qu’il habite au coin du boulevard Foch et de la rue d’Alsace, dans l’étonnant immeuble style 1928, qu’un mosaïste nimba d’or et de bleu. Assurant du même coup son footing, il vient se garnir un plateau. Il s’installe, il m’aperçoit :

— Pstt ! fait-il pour m’attirer à sa table.

Et dès que je suis assis :

— Le célibat a du bon, hein ? dit-il. Tu vois, tu peux manger des tripes.


Une autre solution, c’est de jouer les pique-assiette. Mais les amis sont dans mon cas, pour la plupart. La méthode a d’ailleurs des inconvénients : je m’étale mal chez autrui et le bouquet de rigueur coûte plus cher que la gargote. Alors je fais ce dont Françoise Tource, en ses colères, menace publiquement son mari (d’une voix si puérile qu’on l’imagine pommant de nouveau dans le chou) : je retourne chez ma mère. Juillet, c’est mon mois Bretaudeau où je fais retraite pour affronter le suivant qui sera terriblement Guimarch. Je redeviens fils. Ma mère m’accueille comme si j’étais parti de la veille, comme si je n’avais jamais abusé du souci qu’elle a de préserver l’autonomie de mon ménage. Elle dit simplement :

— Tiens, voilà mon garçon…

Tant que je suis là, en effet, je suis son garçon. Puisque je viens me faire soigner, elle me soigne. Affection, bœuf en daube, avis, bouton à recoudre, ceci et cela se mélangent dans la rude bonhomie qui lui est propre. Nous déjeunons. S’il y a des haricots verts, que je déteste, tant pis ! Il y a des haricots verts. Dès le second quignon, elle m’arrête :

— Ne mange pas tant de pain, Abel. À ton âge ça ne fait plus grandir.

Mariette dirait : ça te fait grossir (les kilos que je prends rendent les siens moins lourds). Le style indirect, habillant l’exigence, c’est la spécialité de maman. Ce que valent ma carrière, mon intimité, ce qui continue à se détériorer dans ma vie, elle n’en ignore rien. Mais elle se couperait la langue plutôt que de lâcher un mot contre ma femme. Je suis le chef de famille. Le responsable. Par devant moi-même. Comme elle l’a été par-devant elle-même. Je lis dans ses yeux l’humilité que je lui inspire. Elle demande :

— Ce Danoret, qui vient d’entrer au conseil de l’Ordre, c’est bien celui que tu m’amenais, quand vous étiez étudiants ?

J’incline la tête.

— Il va, celui-là, il va ! murmure-t-elle.

Au dessert nous parlons de papa. “Ta mère a vécu dans l’ombre de ton père, dit Tio. C’était le genre de l’époque. Mais je peux t’assurer qu’elle y a vécu comme un arbre à l’ombre d’un oiseau.” L’évocation rituelle est là-dessus fort discrète. Elle se trahit seulement par voie comparative, en rappelant sa bonté :

— Ce que tu peux lui ressembler ! Quand je te vois faire avec Nicolas, je le retrouve : lui non plus n’a jamais osé te donner une gifle. Heureusement que j’étais là.

Elle était là et je lui en sais gré. Nul ne m’a fourni mieux qu’elle le sentiment de la justice, nécessaire à l’enfance comme le toit et le pain. Ses blâmes, ses compliments, tout était mesuré, ajusté, indépendant de l’humeur. Une fois, m’ayant puni à tort, elle a eu le courage de m’en demander pardon, m’inspirant du même coup un respect merveilleux. Un temps fut où j’étais si féru de son oracle qu’avant d’ouvrir la bouche, pour répondre à un tiers, je la consultais de l’œil. Mais je sais aujourd’hui que son battement de cils, qui signifiait tu peux ou c’est bien, lui était délicieux ; qu’elle meurt d’ennui pour avoir abdiqué. Et elle sait que je le sais. Elle se reprend :

— Une fois veuve, j’ai même été un peu trop là, dit-elle.

Et la voilà enfin qui rapidement se lâche :

— Le pouvoir des femmes ! Je ne l’ai pas détesté. Mais seul il ne vaut pas mieux que celui des hommes. Trop de père, on se révolte ; trop de mère, on s’amollit.

C’est assez. C’est peut-être trop. Je me suis trop longtemps reposé sur elle, sans doute. Mais est-ce suffisant pour expliquer que je sois, si aisément, si complètement passé d’un matrimoine à l’autre ? Ma mère ouvre, puis referme un sourire :

— Vous, au moins, vous êtes deux ! dit-elle, en guise d’espoir.

Et la quinzaine passée, ceci se vérifiera. Ma liberté garde de la corde. Je suis allé au concert, avec Gilles. Je me suis fait tailler chez Thierry un costume dont la coupe, le tissu, la couleur et le prix n’auront été contrôlés par personne. J’ai déjeuné chez Coquereau avec cette petite collègue, parfaitement innocente de l’usage que je fais d’elle, quand la chair est triste, au bénéfice de Mariette : son appétit, comblé par un lapin chasseur, m’a durant une heure donné l’impression de traiter ma maîtresse.

Mais dans la maison désaffectée, chaque soir, le silence s’épaissit : la rigidité des objets augmente, les photos des enfants me vrillent de regards insistants. Je relis avec attention les lettres bihebdomadaires, invariablement kilométriques (nous sommes allés jusqu’à Damgan), barométriques (il pleuvait hier. Nous espérons qu’il fera beau demain, pour les vives eaux) et pharmaceutiques (tous leurs trucs, pour les coups de soleil, ça ne vaut pas le blanc d’œuf). Je dénombre les signatures de la page finale, entrelacées de dessins laborieux, de fleurs collées, au milieu de quoi se détache un Maman, fortement souligné (une fois, entraînée par l’habitude, Mariette a signé ainsi le carnet de recommandés). J’écris, moi-même : à chacun, chacune, pour qu’ils aient tous leur lettre de papa, même ceux qui ne peuvent pas la lire (épreuve douce, mais épreuve ! La niaiserie des enfants n’a d’égale que la nôtre, quand nous resuçons du Bic en cherchant quoi leur dire). Gilles part pour La Trinité où il a un bateau. Tio, invité par Mamoune, s’est jeté dans le train de Vannes. Quiberon m’effraie moins. Le beau-père bouclera le 31. Mais Éric étant libre le 29, nous ne l’attendrons pas.

2

Éric a déjà oublié la panne, la bielle coulée, la poussette sur le bas-côté, le remorquage jusqu’à Auray, les regrets du garagiste qui n’avait pas la pièce, qui a demandé trois jours pour réparer, le transbordement des bagages jusqu’au train. Il m’a peu aidé, il a pesté tout le temps, mais du moment qu’il est arrivé, il est content : ses grognes qui se dissipent au fur et à mesure ont vraiment un grand avantage sur mes rognes qui sont longues à se décontracter. De la gare à Ty Guimarch, malgré ses valises, il n’a cessé de courir. J’avais peine à le suivre. J’étais en nage, je crevais de soif et l’arrivée devant une maison fermée ne m’a pas détendu. Si nul ne vous attend, à quoi sert de télégraphier ?

— À cette heure-ci, tu penses, ils sont tous à la plage, dit Éric, laissant tomber son barda.

Il repart, empruntant la traverse, bordée de cyprès tordus vers l’est, qui rejoint le front de mer. Il a enlevé ses chaussures et la cravate desserrée, le gilet ouvert, il piète dans le sable brûlant où résistent quelques panicauts :

— Une nouvelle ! Il y en a chaque année, fait-il, pointant le doigt vers une construction neuve.

Ses parents sont toujours venus ici. Il se retrouve à chaque pas, cet homme-enfant qui n’est vraiment lui-même qu’en vacances et les attend toute l’année dans l’ombre de la banque. Nous débouchons sur le boulevard, à la hauteur du mât de la météo dont le drapeau, forcément vert, pendouille. Inutile de tendre l’oreille : les bouées sonores, qui au moindre souffle mugissent de l’Oceano Nox, sont absolument muettes. Azur dessus, azur dessous : l’un fond dans l’autre et cette huile miroitante, au loin, fait frire Belle-Île. Au plus près c’est le spectacle ordinaire : de la raie blanche du jusant au rempart de toile allongé par les tentes, le nu grouille mollement sous la canicule. Éric fait un effort d’imagination :

— Quelle rockerie ! dit-il, accoudé au parapet.

Rockerie est le mot juste. Les manchots de la Terre Adélie, les otaries aux îles Pribilov, les saumons sur les gravières ont de ces rendez-vous massifs, chaque année. Nous descendons. En principe Mariette, dédaignant les vertes et rouges comme les jaunes et noires des agences rivales, loue une tente coq de roche de l’agence du Manoir : pas trop loin de l’escalier central, donc du passage ; pas trop loin du club Mickey et de la baraque du crêpier ; pas trop près de la colonie ; pas trop près de l’affleurement rocheux où la couche de sable est trop mince. Bref, elle loue “son” 78 et Gabrielle le 79, au même tarif ; savoir six mille francs par mois ou dix mille pour les deux, plus le transat, dont la rentabilité paraît encore plus remarquable.

— Tu les vois ? fait Éric.

Non, je ne vois personne : ni les siens ni les miens. Nous sommes pourtant dans le secteur. Nous allons, nous enjambons les premiers corps gluants d’ambre solaire. Parmi tout ce strip, étalé pour la sieste, c’est nous qui sommes scandaleux, qui faisons virer des prunelles lentes et naître des sourires goguenards.

— Ils n’ont pas eu leurs emplacements : il y a quelqu’un d’autre ! s’exclame le beau-frère.

Au beau milieu de la 78, entre les tendeurs de l’auvent, gît une mémère en maillot violet, béant devant sur le néant, flottant de tous côtés sur un second maillot de rides que l’os perce à son aise. Son regard indulgent dégouline sur une espèce de schtroumpf blondasse, qui armé d’une pelle de plastique s’occupe activement à l’enfouir avant l’heure. Au 79, bien à plat sur le dos, dort un poussah que sa respiration gonfle et dégonfle, en faisant frissonner la soie blanchâtre qui embroussaillé le lard de son poitrail. Nous poussons plus loin, par-dessus des cuisses. Enfin à la hauteur du 104, de l’intérieur d’une tente surgit le colonel, plus menu encore que d’habitude dans un slip grenat. Il étend un bras grêle :

— Stop, les enfants ! C’est ici, la yourte.

— Salut, l’oncle ! dit Éric. On vient chercher les clefs.

Appeler les gens par leur grade familial, même quand on n’est pas de leur famille, est un tour populaire qu’affectionnent les Guimarch. De la même façon, en parlant de maman, ils me demandent : Et comment va la grand-mère ? Mais la vocation avunculaire de Tio est telle qu’il l’étend volontiers. Très à l’aise en son simple appareil, il nous tend une main à chacun et secoue, en expliquant :

— Moi, je suis de garde. Ce sont les femmes qui ont les clefs. Elles ne vont pas tarder, elles sont aux niniches.

Niniche, sorte de sucre d’orge, spécialité du cru. Tio me regarde en haussant une épaule. Il n’y peut rien. Il n’a pas d’autorité, céans. Éric jette sa veste au fond de la tente où s’entasse déjà le magma habituel : serviettes mouillées, appareil photo, caleçons roulés en boule, ballon, bouée-canard, journal du jour, Thermos, panier à tartines, souliers, fripes de toutes tailles, le tout fortement sablé. Moi, je tiens à mes griefs, je murmure :

— Nous pensions trouver Mariette et Gab à la gare.

— Ton télégramme ne donnait pas d’heure, dit Tio.

Il dodeline du chef et reprend :

— Toi, mon gentil, tu comptes un peu trop sur ce qui t’est dû. Évidemment vos femmes auraient pu se pointer à chaque train, mais à Quiberon comme à Angers elles ont toujours chacune quatre enfants dans les jambes.

Bien qu’il ait la vivacité du lézard pour s’enfiler dans les failles, ce qu’il y a de bien avec Tio, c’est que grâce à sa voix, à sa taille, l’une et l’autre discrètes, l’importance de ce qu’il dit se trouve très allégée. Je me tais. Mais Éric prend le relais :

— Ça, dit-il, j’ai vingt fois proposé d’expédier mes filles, ne serait-ce qu’un mois, en colonie. Gab a refusé.

— Elle s’ennuierait, dit Tio.

— Faudrait savoir ! proteste Éric. Qui s’ennuie de ses tracas perd le droit de s’en plaindre.

Tio l’observe un instant d’une curieuse façon : l’abhomme — comme il l’appelle — ferait-il enfin une petite révolte ? Hôte de ces dames pourtant, il préfère changer de sujet. Il promène un regard circulaire, d’un bleu pervenche, sur la cohue, où les enfants, presque seuls debout, bourdonnent comme des mouches autour des viandes maternelles.

— Ça devient très prix Cognacq, dit-il. Le beau bikini émigre. Même quand on n’est plus d’âge comme moi, ni en situation comme vous, de s’intéresser, l’œil s’attriste.

Coin de mer pour mères, en effet. Si vers la Côte sauvage, vers la pointe du Conguel, l’halieutique fait rage, si les lancers lourds, griffant l’air, débobinant des décamètres de nylon de cinquante centièmes, vont faire floc dans l’éternel brisant où se ferrent les grands bars, la péninsule, célèbre pour ses colères, rassemble en ce lieu ses douceurs. Tout est là : une grève fine comme le talc, nette de franges, s’enfonçant insensiblement dans l’eau ; un cadre de granit, peu glissant, creusé de conques à lochettes, crevettes, crabillons ; et à gogo des petits bateaux, des pédalos, des toboggans, des concours de châteaux, un minigolf, un poste de secours à bobos, cinq ânes, dix vendeurs de glaces, de bonbons, d’orangeade… Ô paradis des méragosses ! L’incessant coup de prunelle au canard qui barbote les dénonce très vite. Tricotant, lisant, bavardant, étendues sur relax, tapis de plage, sorties-de-bain, couchées sur le dos, sur le ventre, sur le côté, elles dominent sans conteste et il faut bien avouer que pour une brune gazelle il y a dix poulinières en ce haras de fessiers.

— Voilà Mme Guimarch, dit Tio.

Je cligne des yeux, car moi je ne suis pas presbyte. Un tourbillon s’avance, autour d’un bras distribuant de la niniche. Mais déjà il se désagrège, se résout en arc-en-ciel de petits maillots. Dans un deux-pièces vert pomme, qui boudiné de partout, Mamoune roule vers nous. Je connais le spectacle : pour être annuel, il n’est pas moins coquet. Imaginer ma mère en pareil équipage me semblerait sacrilège. Cependant les enfants, qui nous ont aperçus, foncent en criant. Aline, douze ans, bat Martine, treize ans, qui a déjà quelque poitrine et du poil sous les bras. Nico arrive troisième ; puis Julien, puis Catherine, puis Loulou et enfin les jumelles, grassouillettes et passées au brou de noix. Nous n’avons pas fini d’accoler tout ce monde que Mamoune, parvenue à vingt mètres, nous crie :

— Vous avez vu mes négrillons ? Un kilo de mieux chacun ! Ça se dore, ça dévore et ça dort.

Si près du plus grand marchand de sable le contraire serait scandaleux. Pris d’assaut par mes quatre, qui tour à tour me bisent et relèchent du sucre d’orge, une jumelle à chaque bras, un fils à chaque jambe, le père en moi exulte. Mais soudain le voilà qui laisse tout tomber, qui se frotte les yeux comme s’il allait en tomber des écailles. Une seconde vague arrive et la grâce me foudroie…

La grâce inverse ! Elles sont cinq, en deux groupes. En première ligne avancent nonchalamment Ariette, Gab et Simone : les deux premières étant ce qu’elles sont, la troisième profitant de ces repoussoirs pour accaparer l’attention du soleil. Suivent Mariette et… Qui donc ? Je connais. J’ai déjà vu. Je cherche. En tout cas, la nymphe est admirable, auprès de qui ma femme, hélas ! joue le même rôle.

— C’est Annick, me confie la belle-mère. Vous savez bien : la gamine qui était venue au baptême de Nico. Elle campe dans le jardin avec Roger, son frère. Dame ! On ne la reconnaît plus. Elle a vingt ans maintenant. Son père quitte Béziers ; il vient d’être nommé receveur à Angers. Simone est ravie. Sa cousine est de son âge…

Tio me pousse du coude et ne dit rien. Éric non plus ne souffle mot. Pour une fois il a le menton serré et dans sa bouille ronde un peu de l’œil du loup. De lui à moi pourraient sauter les répliques : Ce que ta femme a séché ! Ce que la tienne a grossi ! Dix ans plus tôt sur cette même plage, ce sont elles qui débouchaient, jeunettes, vives, élastiques, sans rien de trop, sans rien de moins, le maillot tendu, de la suture des jambes à l’épanouissement des ombons. Telle, j’avais pris ta sœur. Si ma fidélité n’a pas été parfaite, à qui la faute ? Les femmes, pourquoi ne commencent-elles pas par rester fidèles à elles-mêmes ? Celle-ci qui vient, bourrelant du ventre, lâchant trop de chair dans l’air, on peut me soutenir que je l’avais choisie. Au jour le jour c’est vrai, je laisse aller, j’accepte. Mais voici que ce soir je ne la reconnais plus. Parce que la vraie, c’est l’autre ; parce que cette petite, qui lui ressemble étrangement, c’est elle que j’avais épousée.

3

Les Anglais ont un mot ravissant : holidays, c’est-à-dire “les jours de paradis”. Au Club des 49, mon dada, c’est l’étymologie et je faisais remarquer dans un articulet de notre mince revue (pompeusement baptisée Revue de la Loire) qu’en disant vacances nous employons un pluriel qui, par glissement de sens, s’est fort éloigné de son singulier. Vacances, vacant, vacuité : il s’agit bien de s’absenter du quotidien.

Hélas ! si c’est facile pour les enfants qui quittent vraiment tout : la maison, les habitudes, l’école, ce l’est moins pour les parents qui, sauf séparation, auront toujours à s’occuper de ces enfants-là et dont la conjugalité va forcément redoubler. Je rêve toute l’année d’une détente, où je pourrais déposer la toge et ses soucis. Mais je sais ce qui m’attend : durant cette période que Mariette, aussi rassembleuse que sa mère, n’accepterait jamais de passer seule, nous ne serons jamais en vacances l’un de l’autre. Au contraire. Nous qui, sauf en fin de semaine, ne vivons ensemble qu’une heure le matin, une heure à midi et deux ou trois heures le soir, nous allons avoir à passer quelque chose comme trente dimanches à la file, à supporter vingt-quatre heures sur vingt-quatre une vie totalement commune, cent pour cent familiale, dans ce ghetto Guimarch dont le niveau s’aligne sur celui de l’enfance-reine.


Car l’article de foi demeure : les enfants d’abord ; et à cet égard il n’y aura point de relâche. Ces chers petits, qui ont les yeux bouffis de sommeil quand il s’agit d’aller à l’école, à Quiberon sautent du lit aux aurores. Leurs huit voix, leurs huit trots ne laissent plus aucune chance à personne de dormir. Ne faut-il pas habiller les plus menus, d’ailleurs ? Pour ce qu’ils ont sur le dos, ils pourraient le faire eux-mêmes. Un short à ceinture élastique, un polo, une paire d’espadrilles, un enfant de quatre ans les enfile tout seul et les Inès sont assez grandes maintenant pour les aider. Mais Mariette se croirait déshonorée.

— De toute façon, dit-elle, il faut aussi leur préparer à déjeuner.

Autre prétexte : Martine, Aline se débrouillent très bien. Françoise Tource, qui loue à Carnac, a institué le système du plateau, préparé la veille. J’ai proposé de l’imiter. On m’a répondu :

— Un petit déjeuner froid, tu sais, c’est un pis-aller. Françoise on comprend, elle est seule…

C’est moi qui ne comprends plus. Puisqu’elles ne sont pas seules, elles pourraient se relayer. Mais non, elles se lèvent toutes, ces mères, qui ont besoin de repos, laissant vituler Simone et Ariette et, dans sa tente, Annick. Ce frais tohu-bohu du matin, cette cavalcade, cette bousculade de gosses, à toi, à moi, qui cherchent du savon, une serviette, une place aux W.C., qui ont la peau humide, le pyjama ouvert, les pieds nus, les cheveux hirsutes, qui chahutent, qui se chamaillent, qui se drapent à la romaine avec un dessus-de-lit, qui se font une barbe avec le postiche gris de Mamoune, qui s’aiguisent les dents sur quatre pains, qui liquident je ne sais combien de berlingots de lait… vraiment, ça ne peut pas se manquer.

Comme on ne pourra pas manquer le reste. À la maison les mères ne sont-elles pas sans cesse sur le qui-vive ? En territoire aubain, où rôdent les dangers, trous d’eau, vilains amis, cailloux pointus, ajoncs, choses à ne pas regarder, une attention redoublée s’impose. Et puis savent-ils jamais quoi faire, ces petits ? Ils le sauraient, vous me direz, si on les priait fermement de le savoir, s’ils avaient eu moins de jouets, moins de séances de télé pour leur couper l’imagination. Jusqu’à l’heure du club, aux distrayions organisées, nos mères animatrices y pourvoieront ; et c’est miracle de voir filles et garçons abandonner, qui sa Barbie à dix costumes, qui son tank téléguidé à canons tournants, pour revenir d’enthousiasme aux archaïques jeux de société : nain jaune ou portraits. Spécialité de Mme Guimarch, le nœud gordien soulève des contestations. Faire en une minute un nœud, le plus compliqué possible, le passer au voisin, qui vous passe le sien et gagnera s’il a dénoué plus vite le vôtre, cela suppose pour la justice que les bouts de ficelle soient identiques, mais aussi que les ongles aient les mêmes pouvoirs. Les jumelles protestent. On passe à Je-ne-dis-ni-oui-ni-non. Mais un mouvement de tête de Julien, perfidement questionné, fait hurler Catherine :

— T’as dit non !

— C’est pas vrai, crie Julien, je m’ai tourné vers Mamoune.

Bonne occasion pour rectifier : Voyons, Julien, on dit : je me suis tourné. Mais nos animatrices, imperturbablement penchées sur ce que l’illusoire peut entraîner de chicane, ont déjà trop à faire pour apaiser le contentieux, sans cesse renaissant. L’heure tourne. Vient celle du club Mickey, qui les libère un peu, leur donne le temps de préparer le déjeuner. Mais à midi cinq elles n’y tiennent plus. Une délégation va rechercher les anges, qu’on trouve attardés autour d’une méduse. Vous voyez ! Une méduse, cette horreur qui n’est pas seulement dégoûtante, mais urticante. La plaque de boutons sur le bras de Loulou, si ça se trouve, ce n’était pas l’excès de salade de crabe, c’était ça.

— Y a pas à dire, on ne peut pas les laisser ! chante Gab, pour la centième fois.

L’après-midi sera plus sûr. On ferme (en mettant la clef, pour les dissidents, sous une dalle disjointe). Les femmes descendent en force et nul ne sortira du sable pour aller dans l’eau avant décision du chrono de Mamoune (qui rajoute au temps légal un bon quart d’heure de sécurité). En maillot toujours, pour virer à ce brun cuir que les brides rayeront de blanc, Gab et Mariette se trempent peu. Elles veillent. La profondeur à quoi ont droit les quatre ans, les six ans, s’estime au niveau de l’eau atteint par les adultes voisins. On peut entendre Gab, dont l’accent, le vocabulaire refleurissent au soleil, s’écrier soudain :

— Té ! Ils vont trop loin ! La bringue d’à côté, tu la vois ? Elle en a jusqu’au sentiment.

Et au retour de la marmaille dégoulinante, vite enveloppée, vite dirigée, les garçons sur une tente, les filles sur l’autre, l’équipe entre en action. Mariette éponge, Gab frotte, Mamoune prêche :

— Si, si, mets ton lainage.

C’est le seul moment où le colonel (s’il ne partage pas les joies de l’équipe mâle, Guimarch père, fils et cousin, épinglant le pironneau sur les quais de Port-Maria) se mette à bougonner :

— À l’équateur, je te dis, elles craindraient que la mer soit froide !


Moi, je le suis : faisant ce que je peux pour ne pas le laisser voir. Mais ça se voit. On m’excuse :

— Quand Abel a du temps libre, dit Mariette, il ne sait jamais à quoi l’occuper.

Comme les gosses, en somme ! À vrai dire mon bonheur serait volontiers ambulatoire, du moins amateur de changement, de dépaysement. Je n’ai aucune vocation pour celui de Mariette, du genre jeu de cubes : les vacances assurant le resserrement du couple, encastré parmi ses enfants, puis au sein de la tribu, elle-même emboîtée dans la foule de ses pareilles. Mon temps libre, je saurais l’occuper, si je pouvais. Mais il n’est vraiment question que de savoir l’occuper à quelque chose qui, me convenant (et encore ce n’est pas obligatoire), puisse convenir à ma femme, à mes commensaux et surtout aux enfants “si désireux de profiter enfin de leur papa”. L’avocat seul est en congé. Pas moi. Il ne viendrait pas à l’idée d’une Guimarch que dans une famille on puisse avoir besoin de se reposer les uns des autres. Le cœur s’arrête-t-il de battre, le poumon de respirer ? Est-il un spectacle plus sain que de voir un père, encore un peu trop blanc, mais vigoureusement poilu, s’acharner à creuser un sable semi-liquide qui sans cesse redescend dans le fossé à l’abri de quoi s’élève, sur le modèle en étoile inventé par Vauban, ce fort dont l’expérience enseigne qu’avec des fascines de goémon et un parement de galets il peut tenir un bon quart d’heure contre le flux ?

Hélas ! Je suis plein de respect humain. Je me force cinq minutes, pendant lesquelles j’en fais trop. Puis j’abandonne au moment même où la lame arrive, où il faudrait participer à l’émotion générale :

— La tour ! piaille Julien. Vite, tonton, tu répares.

Tonton est remonté vers les tentes, devant lesquelles soudain il crochète, pour assister à cette partie de hand-ball qui rassemble ce que la plage a de plus réussi. C’est plein de nombrils sur ventre plat, de pectoraux purs, de balconnets. S’y trouve souvent la troisième équipe : Simone, Annick, leurs amis ou amies qu’elles seules connaissent et quelquefois Ariette, transfuge du groupe des tricots ou Roger, transfuge du groupe des gaules. S’il manque du monde, il arrive qu’on m’invite : de mon passé sportif, il me reste encore quelque détente. Je m’aime assez, rabattant sec, vers Annick qui saute, les seins dardés, et crie :

— Terrible !

Mais j’en ai vite assez. Je ne sais pas m’amuser, je ne sais que m’intéresser : c’est un état d’esprit qui ne donne pas aisément l’occasion de s’agréger. Je fuis un gros avoué qui m’a repéré tout de suite, qui ferait de moi ses délices, mais qui semble toujours raccroché au fil du téléphone et n’a de conversation qu’autour de ses affaires. Pourtant je lui ressemble. En slip, je marche dignement, une invisible toge déployée autour de moi. Comme lui, j’attends de rentrer. Je tourne. Je vire, je glandouille.

Un jour j’accompagne Éric et le beau-père qui triturent des vers, des escargots décortiqués, des tripes de merlus et embecquent avec soin ces horreurs, de leurs gros doigts gluants. Ils reviennent, la bourriche pleine et dans le grand plat où se côtoient leurs prises, aux yeux bouillis, chacun montre du doigt un tout petit poisson :

— Ça, dit le beau-père, c’est l’éperlan d’Abel.

Parfois j’arrive à embarquer les filles dans cette voiture enfin récupérée, dont l’âge les fait sourire et je pousse une pointe jusqu’à Sarzeau, Sainte-Anne ou Port-Louis.

Parfois j’essaie de la solitude. Je vais, je longe, dans les anses de la pointe qui ne sont pas nettoyées, ces franges indistinctes où mer et terre se rejoignent, s’offrent réciproquement leurs détritus, l’une donnant l’écume, l’os de seiche, les coquilles brisées, le bois flotté, l’algue glaireuse, l’autre fournissant le gravier, le chat crevé, le bloc couché qui aurait pu faire un si beau menhir, le papier gras, le bidon d’huile, la boîte de sardines à couvercle roulé, la peau d’orange et moi-même. Je ramasse un galet où s’entrecroisent de blanches nervures ; puis un rose, trop léger, facétie de la mer à base de brique roulée ; puis un morceau d’ardoise. Maître Bretaudeau se retourne. Il est seul. Il se baisse, il tire, il obtient trois maigres ricochets.

— Minable ! s’exclame Tio, qui me cherchait, qui surgit de derrière un rocher, me harponne et me ramène.

Je retrouve les femmes, assidûment assises et dont les doigts, les bouches maillent de la laine et du potin. Quelquefois je tombe pile, sur une très belle histoire :

— Son premier mari est mort, dit Mamoune, d’une curieuse façon.

Qui ? C’est sans importance. La belle-mère continue :

— Figure-toi que sa femme avait laissé tomber son alliance dans l’eau. Elle criait : Va la chercher, Jérôme. Perdre son alliance, ça porte malheur. Lui hésitait ; il savait nager, remarquez, mais il y avait trois mètres de fond. Il paraît qu’il lui a répété pendant un quart d’heure : Je t’en achèterai une autre. Mais elle se désolait : Une autre, tu n’y penses pas ! C’est comme si je me remariais. Ça l’a touché. Il a plongé, il a fouillé, il a retrouvé l’alliance, il a eu même le temps de la lancer sur la berge. Et puis, il a coulé, foudroyé par une congestion.

Quelquefois, au contraire, j’arrive comme un bourdon dans la gaze. Dans le brouhaha général, nos six mètres carrés font silence.

— Vous nous restez, Abel ? demande Mme Guimarch.

— Très volontiers, ma mère.

Je m’étale. Mamoune, d’un coup de langue, s’humecte la lèvre ; puis tournée vers Mariette, qui ne me regarde pas, clôt le débat interrompu sur de prudentes considérations générales :

— Que veux-tu, les mots le disent bien : c’est le mari qui fait le mariage ; mais c’est la femme, heureusement, qui fait la famille.

À propos de qui, là encore, mystère. Peut-être moins épais. La langue, en tout cas, a d’étonnants hasards. Si le mariage est de notre invention, il l’est comme la démocratie conçue — à leur usage — par les bourgeois de 93 et qui, aujourd’hui, les dévore. Un nouveau silence assure la transition. On m’oublie. On recommence à bavarder : sans discuter vraiment, sans disputer, comme le feraient des hommes. J’écoute. Voilà donc ce qu’elles se disent, à longueur d’année, quand je ne suis pas là. La présence me montre à quel point je peux, de leurs idées, de leurs préoccupations, m’être absenté. L’essentiel, c’est du faire-part : naissances, morts ou mariages. Mariages, surtout. C’est fou ce que l’institution, dont elles se plaignent, peut les tenir en haleine ! Mariages faits, mariages défaits, mariages à faire. Toute la plage y passe. La bouche troussée en as de cœur, elles s’interrogent sur des couples ; sur une jeune femme qui n’a jamais été vue, même en week-end, avec son mari ; sur les intentions du garçon de la 65, qui serre de près la fille du 47. Un instant le propos dérive. Que fait donc Gilles ? On n’a pas vu Gilles. Il est pourtant tout près, Gilles, avec son bateau.

— Il ne se marie toujours pas, dit Mamoune.

Nous y revoilà. Elle reprend :

— Tout de même, il serait temps. Il a au moins…

Le chiffre ne passe pas.

— Deux ans de moins qu’Abel, dit Mariette.

— Six ans de plus qu’Ariette, dit Gabrielle.

Mme Guimarch se rembrunit. Le mariage d’Arlette est son cruel souci, depuis longtemps. Mais pour des raisons différentes celui de Simone, désormais, ne la hante pas moins. Simone n’a pas seulement le goût de l’indépendance, elle en a les moyens ! Modéliste, elle gagne sa vie, paie pension comme une grande et, au moindre froncement de sourcil, menace de monter à Paris. La voilà qui passe devant nous, Simone, flanquée de je ne sais qui ; elle a déjà parlé d’un Henri, d’un Armand, d’un Germain, comme à Angers, où le téléphone ne sonne plus que pour elle. Mme Guimarch la suit des yeux, déroutée. Ne parlons pas, je vous en prie, de glissement de mœurs. Simone, comme Annick, qui n’est ni moins entourée ni moins libre, peut bien rentrer à des heures indues, parler de ses flirts avec désinvolture et même montrer de l’allergie au mariage. Ça signifie quoi ? Qu’elle n’a pas trouvé. Rien n’empêche et même, puisqu’il y a défilé, tout commande de croire qu’elle cherche, par les voies modernes, qui sont comparatives…

Acharnées à vouloir en faire d’autres, les mères papotent toujours, mais je n’écoute plus. Simone repasse, avec Annick flanquée d’un éphèbe blond assez agaçant. Mes yeux font le travelling.

— Tout de même, Abel, devant moi, regarde-la un peu moins, dit soudain Mariette.

Il y a de l’amusement dans sa voix plutôt que du reproche. Mais il y aura de l’humeur dans la mienne :

— Si je ne peux plus regarder ce que mille personnes ont le droit de voir, autant me crever les yeux !

Et autant détruire sur les places publiques ces œuvres d’art qui nous montrent des déesses très nues, allaitant en plein vent, sous l’œil attendri de leurs divins époux, pourvus de grands articles en bronze ! Une Annick, dans ce paysage de cellulite, voilà qui soulage, qui réconcilie avec les valeurs humaines ; et qui, encore une fois, ne rallume les maris qu’au bénéfice de leurs femmes. Je suis saoul de parlotes, de ridicule. J’attends quelques secondes par décence. Puis je me relève. Je fais un détour par-derrière les tentes. On me perd de vue. Alors rentrant soigneusement le ventre, je trotte et au bout de la plage je rattrape ce que le mariage même, après tout, m’a donné comme sœur et comme cousine.

4

Avant-dernier jour. En short et polo blancs, Gilles, qui ne sent plus son pied bot dès qu’il est dans sa voiture ou sur le Miclou, son bateau, s’est amarré à Port-Haliguen. Quel succès ! La fièvre de l’aventure, soudain, s’est mise à souffler sur Ty Guimarch. Tout le monde a voulu en tâter, sauf Mariette qu’une expédition à Groix, lorsqu’elle était petite fille, a une fois pour toutes dégoûtée de mettre un pied sur ce qui flotte. Elle a été chargée de garder les enfants et Tio s’est dévoué pour lui tenir compagnie, tandis que la Mercedes, cahotant à travers les dunes, nous transportait au Conguel.

— Un petit tour seulement, a dit Mamoune, montant à bord avec son époux.

Lesté de leurs quintaux, le Miclou n’a fait, côté baie, qu’une très modeste boucle. Les beaux-parents en ressortent fiers comme Christophe Colomb, laissant la place aux Éric pour qui Gilles, actif à l’écoute, cingle un peu plus au large. Ariette et Simone suivent qui seront chahutées : virant sec, couchant de la voile, Gilles leur offre des sensations, leur tire des cris, les ramène aspergées. J’embarque dans l’ultime fournée avec Annick par hasard à mon sort associée :

— Vous, dit Gilles, vous n’y coupez pas. Je vais jusqu’au phare de la Teignouse.

Va ! Le souffle de marée, qui commence à broder de la houle, nous emporte gentiment au ras de l’îlot de la pointe. Mais Gilles appréciant mal la force du jusant, resserré dans le passage qui alimente la baie, s’en inquiète un peu tard : pris de vitesse et raclant longuement un banc providentiel, le Miclou s’engrave.

— Merde ! dit Gilles, menacé dans son prestige.

— On allège ? fait Annick, qui sans attendre la réponse pique une tête.

Je me retrouve dans l’eau. Le banc, sortant de la mer à quarante mètres de là, devient plagette entre deux rochers. La petite va, grenouillant de la brasse, crachotant, se retournant pour me voir, dans son sillage, battre un aimable, mais non foudroyant crawl. Très vite nous avons pied, nous arrivons au sec. Gilles serre la toile, pour éviter de donner de la prise au vent. La mer monte, qui va redonner du fond. Il n’y a qu’à attendre. Un îlot vide et dessus, acclamée par les mouettes, cette sirène ruisselante, au deux-pièces collé sur de perçantes pointes, sur des hanches hardies, en vérité le malheur est mince ! l’inexpérience de Gilles ne mérite pas de reproches. Nous nous regardons, nous éclatons de rire.

— Qu’est-ce qu’il y a dans cette île ? demande la naufragée.

Voyons, voyons. L’exploration me hante. Il y a des rochers et encore des rochers dont le chaos, propice à l’escalade, permet d’offrir la main. Il y a de l’autre côté, en contrebas, pour nous rendre invisibles, d’étroites terrasses semées de touffes d’armerias. Annick se penche pour en cueillir. Voilà un mois que je respire plus court, près d’elle. Dans ce décor sauvage je me sens tout primitif. De ma vie je n’ai eu plus forte envie de plaquer une fille à terre, de l’y accointer, bon gré mal gré, au bénéfice du poids. Une occasion pareille, dans cette tenue, sous ce soleil, est-ce que ça se représente ? En moi le robin, qui sait le viol plutôt cher en assises, retient faiblement le robinson. Annick se relève, sautille plus avant, s’arrête, met un doigt sur la bouche. À quelques mètres, grise et blanche, une mouette couve à même le sol. J’approche. Me voici derrière la petite cousine, ami, ami, observant la nature, les mains posées sur deux épaules qui sont rondes, qui sont lisses et sur quoi les doigts glissent comme ça, machinalement, faisant lever un frissonnant grain de peau :

— Hé, dis donc, toi ! souffle la gosse.

La voix est molle. Le sein est dur, dont ma main droite prend la mesure, tandis que l’autre, déjà plus bas… Ronsard a très bien dit la chose. Soit bénie la bretonne appétence qu’éveille si vite le bel art du toucher !

— Tu n’y penses pas ? Tu es…

Fou, chérie, fou de toi. Bouche gobée, le petit visage bascule, qui plus que jamais ressemble à celui de Mariette, pucelle. Plus beau, plus net que le sien, le buste suit, prolongé par ces longues jambes qui se dessoudent. Maître, rassurez-vous : vos collègues n’auront pas à plaider les circonstances atténuantes. Cette enfant, la voilà déjà qui le chante, son consentement, qui étire la plus jolie plainte du monde. Elle dit bien mieux que oui, cette foudroyante ardeur, à bien peu de filles donnée, qui arque celle-ci au mieux de la flèche, qui la fait haleter, secouer la tête, les yeux mi-clos, les cheveux mêlés à l’herbe et les bras en étau.

— A-bel ! An-nick !

Sur deux tons le pilote nous rappelle. J’achève moins bien ce qui fut mieux commencé. Il faut quitter Cythère. Annick se redresse :

— Ça, alors !

Elle a de la gratitude dans l’œil, mais aussi de l’étonnement, peut-être de l’inquiétude. Si douée qu’elle soit pour cette sorte de surprise (ce qui reste à prouver), elle doit comme moi soudain se ressouvenir de ce que nous avons un instant oublié : je suis le gendre de son hôte, le mari de sa cousine, le père de quatre enfants et en commençant tôt j’aurais, à la rigueur, pu être aussi le sien. Ça, alors ! répète-t-elle, tandis que, dernière privauté, je l’aide à relacer son slip dont le cordon a souffert. Il y a quinze ans, en pareil cas, Mariette aurait certainement murmuré : que vat-tu penser de moi ? Mais cette génération a le ventre innocent. Gilles crie toujours :

— A-bel ! An-nick !

— Allons-y, dit la petite, Gilles se ferait des idées.

Retâtant un peu tout, vite, en propriétaire, je l’embrasse profond. Sans les échos qui de roc en roc ressassent nos prénoms, je la doublerais sûrement. Mais elle me repousse, se relève et se met à courir. Du haut de la falaise nous revoyons le Miclou, qui bouchonne plus loin et se garde d’approcher. Gilles fait de grands gestes impatients. Annick plonge :

— Cent mètres, nage libre !

Nul ne battra l’autre. À mi-chemin, braquant vers moi une tête aux cheveux collés, Annick dit rapidement :

— Écoute, Abel, je ne veux surtout pas d’histoires avec Mariette.

J’entre dans un rouleau. J’en sors. Je murmure :

— Quand seras-tu à Angers ?

Mais elle ne répond pas. Nous sommes trop près. Gilles, qui jette de la corde, me regarde d’un drôle d’air.


Nous irons virer au phare, et sages, nous rentrerons ; et sages, nous resterons, tout le soir, dans la gentillesse générale, plus irritante que rassurante. Pour délivrer mes yeux, qui ne savent où se poser, j’irai me coucher tôt.

Mais quand Mariette aura sur le dos de la chaise rangé ses petites affaires, quand elle se sera endormie, je me relèverai doucement pour aller me regarder dans la glace du cabinet de toilette. Je ne suis plus un minet. Mais je me tiens. Du garçon il reste bien plus dans l’homme que de la fille il ne reste en sa femme. Et me voilà dans la chambre en train de guetter le sommeil de la mienne. Ému. Divisé. Exalté par la chose. Effrayé par la suite. Le rein plus joyeux que le cœur. Tu sais, chérie, je ne sais pas ce qui m’a pris : cet après-midi je me suis envoyé ta cousine. Et je ne sais pas ce qui lui a pris : elle ne s’est pas défendue. Est-ce un accident ? Est-ce un miracle ? Je n’y comprends rien. Pour le ménage à trois, je ne suis pas partant. Dans l’envie que j’avais d’elle, dans l’envie que je garde d’elle, tu n’es pas étrangère. Est-ce bien toi, là, qui dors ? Est-ce encore toi ? C’est affolant, cette impression de ne pas t’avoir trompée, mais doublée, de perdre ce que j’y gagne en te voyant respirer. C’est affolant d’être en même temps exaspéré par ta chaleur, par ton odeur, par la quiétude imbécile de toute cette maison, par l’obligation où je suis d’être ici, en pyjama et non en bas, sous la tente, avec une petite fille nue, pour qui je me sens prêt à tout foutre en l’air, à tout recommencer.

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