1962

1

Sur ma table, la facture de la compagnie des Eaux. Je ne m’étonnerai pas du chiffre qui est gros.

Ce bruit fluide qui court le long des tuyaux, qui les fait frémir dans toute la maison, quand un robinet est ouvert et qui se termine par un léger coup de bélier, quand le robinet se ferme, c’est le leitmotiv ; et je n’ai pas besoin d’entendre, proche ou lointaine, franche ou assourdie, la chute de l’eau dans le faitout, la bassine, le lavabo, le bidet, la baignoire, le bac ou l’évier. Je sais. Il y a du monde dans la maison ; il est telle heure ; et tel jour dans la semaine. Le débit dit tout : l’intensité ménagère, son infini fractionnement, ses heures de pointe, ses rares repos ; et notre nombre auquel il est proportionnel ; et même notre âge, l’enfance — à petite surface de peau — se barbouillant si fort qu’elle tire plus que nous sur le compteur.

Des réalités quotidiennes, en famille, l’amour n’est pas la mesure. Disons que c’est le nimbe : petit soleil à éclipses dans le meilleur des cas et, dans les autres, plus ou moins rond de fumée. Quant à l’argent, incessant, concret, résumant bien cette quête et cette fuite des moyens qu’exige la vie commune, il est vraiment trop décimal. Le bon étalon, c’est l’eau. Triviale et poétique. Qui rafraîchit, qui filtre, qui échaudé, qui dissout, qui égoutte, qui dilue, qui trempe, qui bout, qui glace, qui asperge, qui barbote, qui dessale, qui lave, qui rince, qui arrose. L’eau qui le long du plomb invisible comme le courant le long du fil électrique, jaillit soudain, sort du brise-jet, pure, pour mille services impurs et, vite immonde, parce que chargée de nous, retourne sous la terre par le tout-à-l’égout. L’eau de vaisselle, l’eau de lessive, l’eau de cuisson, l’eau de boisson, qui sent le chlore au robinet, mais qui sera Évian pour verre d’enfant ; l’eau de lavabo (consommée bas, consommée haut, pour le visage, pour le bas du dos) ; et après ces eaux en gros, l’eau de détail, l’eau qu’éponge la serpillière, l’eau des jus, des sauces, des infusions, des tisanes, l’eau du sirop dans les bocaux, l’eau de la chasse d’eau, l’eau bénite, l’eau de la pattemouille et ce qu’il y a d’eau dans l’eau de Javel, dans l’eau oxygénée des bobos, dans les postillons des bavardes comme dans les gros chagrins et les petites précautions…

Je plaisante. Il n’y a pas de quoi plaisanter. Toute cette eau qui passe, qui passe et qui fait du mètre-cube, toute cette eau, matière première de la femme, c’est Mariette qui l’utilise. Elle sait mieux que moi ce que ça veut dire, ce qu’elle y noie de temps et de peine, pour que le volume ait triplé…

2

Pour nos pères, parce qu’ils étaient distraits, augustes, enclins à n’assumer que les “responsabilités supérieures”, indifférents à tous les problèmes qui se situent “à hauteur de bonne…” Pour nos pères et un peu aussi pour nous, leurs fils, qui nous souvenons de leur empire, qui le trouvons moins insupportable maintenant que nous pourrions l’exercer, il a existé (il existe encore pour quelques colons domestiques) de charmants tableaux de famille : où l’on voit un époux sérieux, calme, bien boutonné, l’air absorbé par de grandes tâches, un homme qui à l’évidence possède toutes les qualités fortes, se pencher sur une épouse d’un huitième plus petite, d’un quart plus jeune (prudence ! La beauté passe, plus vite que la vigueur) et dont nous savons par les descriptions des auteurs qu’elle a toutes les qualités faibles, pudeur, douceur, fidélité, piété, gentillesse, sans oublier la discrétion dans l’élégance, la dignité dans l’aisance et ce rien de cigale sur fond fourmi qui permet de bien recevoir, de pailleter la politesse, d’habiller à ravir, pour quatre sous, ces enfants sages, proprets, capables de dire bonjour madame et au moindre bonbon Merci madame, comme de disparaître au premier clin d’œil, pour aller sans bruit, sans murmure, se jeter sur leurs leçons.

Vous avez le droit de rire.

Pour nos femmes, en effet, il existe un tableau plus moderne, très apprécié des magazines : où près du mari chéri, bon gagneur, bon amant, bon consort, seulement carré d’épaules, s’épanouit la jeune mère, tendrement souveraine ; libre parmi de libres enfants ; sachant quelle chance elle a comme Paola de posséder en eux ce qui manque tant à Fabiola ; saine, il va de soi, et belle aussi, car pour se défendre elle a tout ; cultivée, car elle lit tout ; efficace, car elle sait tout et peut d’un doigt posé sur les boutons qu’il faut, sans aide, comme sans fatigue, mettre en branle cette armée d’appareils qui livrent du linge blanc, du cheveu sec, du potage mouliné, du parquet luisant, du gigot en tranches, du café ou de l’information bien filtrée.

Cette fois, vous ne pourrez que sourire. N’est-ce pas le programme de la super-machine à rendre la femme heureuse qu’est devenue la “communication de masse” des fées publicitaires ? Moi-même, qui les moque humblement, je rêve de leur baguette ; j’abdiquerais volontiers ( ?) ce qu’il reste du maître pour le rendre faraud de cette maîtresse de maison ; et je m’étonne et je m’afflige et je m’accuse de n’avoir pas pu, de n’avoir pas su m’installer dans ce contexte, de laisser ma femme me donner un spectacle si différent.


Maintenant c’est simple : il n’y a plus de Mme Bretaudeau ou presque. C’est à peine si Mariette l’est une heure par jour, quand elle sort les enfants ; et encore, comme elle se nippe souvent à la diable, peut-on s’y tromper, la prendre pour une gouvernante de bonne maison. Si j’excepte quelques vives échappées vers les grands magasins, Mariette est devenue une de ces femmes invisibles comme en ont la moitié des Angevins, une de ces femmes bloquées dans le champ de gravitation intense de la famille, qui concentre leur espace sensible en raison directe du nombre de gosses et en raison inverse du carré de l’éloignement.

Moi-même je ne la rencontre plus guère. J’aperçois à peine, de temps à autre, la Mariette coiffée, habillée, destinée à plaire, la femme en repos faite pour le mien. Entre elle et moi, il y a toujours du tablier et autour du tablier un cercle d’ustensiles en action. Ses mains sont des outils ; ses yeux des voyants de contrôle. Mariette, d’abord, est sa propre bonne : une bonne à plein temps qui passe pour une privilégiée parce qu’elle a une femme de journée, qui l’aide quatre heures par jour, au tarif syndical, quand elle-même en fait douze gratuitement. Certes, elle abandonne aussi quelques tâches au 220.

— Toutes ces mécaniques, lui a dit tante Meauzet, ça simplifie bien les choses.

— Oui, a répondu Mariette, avec une machine à déshabiller, une machine à cuisiner, une machine à faire le marché et quelques autres du même genre, sans oublier un œil électronique dans le dos pour la surveillance, ça pourrait aller.

— Tu t’ennuierais ! s’est exclamée la tante.

Le mot a fait fortune, à la maison. Quand d’aventure Mariette s’assied un instant, pour souffler, elle ne tarde pas à rebondir de sa chaise :

— Allons ! Cessons de nous ennuyer. Je rejoue.

Quelquefois, elle ajoute :

— Je deviens imbattable à ce jeu-là.

Et c’est vrai. De geste en réflexe, Mariette (regardez-la, cra-cra-cra, couper les pommes de terre) parvient à des virtuosités dont elle se flatterait, si ce n’était l’usage en notre distinguée société de les considérer comme ancillaires. Elle ne déteste pas toutes ses tâches. Elle n’en déteste pas l’ensemble, même lorsqu’il lui arrive de crier :

— Ah ! J’en ai assez, je démissionne…

Mais désormais elle est abrutie par la répétition. Elle se sent engloutie dans le servile. Elle le reconnaît, du reste. Elle le dit. Elle le répète même avec insistance, où perce un certain goût de jouer les victimes. Nul ne la complimente impunément sur son ménage. Tio survient, quand elle repasse, admire son coup de fer :

— J’étais faite pour ça, hein ! dit Mariette.

Tio insiste, pointe le doigt vers un col de chemise, le compare au sien qui plisse aux pointes. Mariette s’exclame :

— C’est qu’elle n’a pas son bac, votre repasseuse ! Moi, j’ai fait huit ans de lycée pour en arriver là.

Tio d’ailleurs, pour les doléances, c’est l’oreille favorite. Mme Guimarch ou Gab sont déjà convaincues et depuis longtemps résignées. Tio, lui, a le cœur tendre des militaires qui n’ont jamais fait turbiner que des hommes. Il n’a jamais été marié. On peut tout lui dire, sans l’offenser, même ce qui m’offenserait. On sait bien que par ses soins, ça me reviendra, bien enveloppé. Tio a droit aux belles formules :

— Oh, la la, le mariage, mon oncle ! On s’engage comme âme sœur, on se retrouve sœur converse.

Il a droit à des considérations précises :

— Faire toujours la même chose, passe encore ! Ce qui me tue, c’est la série. Quand j’ai du slip à laver — et il faut voir ce que c’est, avec Nico, qui mériterait qu’on lui mette le nez dedans — quand j’ai du slip à laver, forcément, c’est une demi-douzaine…

— Oui, dit Tio, glissant vite aux idées générales, le pire, c’est le coefficient.

Ce mot-là, aussi, a fait fortune chez nous. J’ai mon coefficient, fait observer Mariette quand nous sommes tous là. Et la soupière, quand l’étranger la considère (ce qui est rare), appelle la remarque : c’est qu’il en faut pour mon coefficient ! Selon le jour, le ton est très différent : gentillet, las, orgueilleux, tendre, hargneux, indifférent. Ce qu’elle pourrait faire dire aux chiffres, Mariette ne l’a sans doute jamais calculé. Mais moi j’y songe quand, incessante, elle coupe tant de morceaux, elle brosse tant de manteaux… Le coefficient ! Il est lui-même redispersé par les multiples. Si du simple quatre relèvent les bouilles à débarbouiller, en relèvent également les oreilles, les mains, les pieds à laver (quatre fois deux huit), les ongles à curer (quatre fois dix quarante) ou encore les dents, de compte imprécis à cause des dents de lait. Si du simple six relèvent les taies d’oreillers, les mouchoirs, le coefficient rencontre un exposant pour les chaussures (six exposant deux), pour les assiettes (à soupe, à viande, à dessert : six exposant trois). Et ce n’est rien à dire : un autre aspect de la question l’aggrave. Le matin, nous sommes encore six au petit déjeuner. Mais je prends du thé, Mariette du chocolat, Nico du Banania, tandis que les trois derniers en sont encore à la blédine. Le nombre s’affole dans la diversité.

3

Mais pourquoi en remet-elle ?

Cette question, je ne la lui ai pas posée. Ce n’est pas possible : elle ne la supporterait pas ; sa mère encore moins. La mienne elle-même partagerait sur ce point l’indignation des femmes censurées dans leur zèle. Voilà une fille qui s’éreinte et j’irais, plein de gratitude, me plaindre qu’elle exagère ! J’aurais bonne mine. Il serait trop facile de prouver qu’au contraire, à son grand regret, sur certains points, Mariette loin d’en remettre se trouve obligée de laisser aller. Ce qui est vrai. Ce qui me forcerait, pour rester franc, à devenir tout à fait odieux, à dire que justement, sur ces points-là, la négligence de Mariette me navre, qu’à mon avis il valait mieux céder sur d’autres… J’entends les cris ! Quoi ? Quels autres ? Il faudrait préciser. Il faudrait en avoir le courage ou, plutôt, la cruauté. Si elle n’a pas choisi de céder sur ces points-là, ma femme, c’est que ce sont précisément ceux où elle en remet ; donc, qui lui tiennent à cœur ; donc, indiscutables, à moins d’admettre que je me sente lésé, que je plaide pour mon saint, que je sois un égoïste, que le père en moi ne vaille pas la mère en elle…

Car il s’agit des gosses. Cessons de tourner autour, avec confusion. Il s’agit des gosses. Voilà, c’est dit. Je suis un père qui trouve que leur mère en fait trop pour eux. Je ne dis pas qu’elle n’en fait pas assez pour moi. Non. Encore que… Mais passons. Ce qui m’exaspère, c’est de voir Mariette, non seulement installée dans l’esclavage, mais incapable de s’ôter la plus petite occasion de l’alourdir.


J’en ai fait la remarque à Tio. Il a froncé le sourcil. Il a grogné :

— Exemple ?

Et je me suis trouvé pris de court. Des exemples. Ils surabondent. Mais ils sont toujours très minces. Un seul ne signifie rien. Il faudrait en citer cent. Le premier venu — mais était-ce le premier venu ? — m’a pourtant semblé péremptoire :

— Eh bien, tenez, les smocks… Elle est enragée de smocks ! Elle bâille, elle a les paupières qui lui tombent sur le nez, mais tous les soirs en ce moment, une fois couchée, elle brode des robes pour les petites.

— Et tu attends ! a dit Tio.

Oui, j’attends. De pouvoir dormir. Et l’heure s’use, que jadis nous estimions la meilleure ; que nous passions, parallèles, à respirer, à murmurer, dans la même ombre ; qui maintenant me semble longue ; et qui me voit endormi, sur la gauche, quand elle renonce, les yeux brûlés, pour se coucher sur la droite.


Passons. C’est sûr, il lui faut des poupées, bichonnées, avec des choux, des nœuds, des fronces, des franges, des jupettes à plis, de tendres chemisettes et de la boucle qui tombe dessus : tout ce qui demande un raffinement de l’aiguille, du fer, du peigne fin, tout ce qui réclame la brosse douce et la mousse de lavages compliqués. Déjà, je trouvais les garçons trop minets dans les petites culottes de velours, qui découvrent de la cuisse si fraîche, mais s’usent plus vite que le parquet ; je me disais qu’une salopette leur donnerait l’air plus malin, plus mâle, en modernisant la tradition rustique du sarrau gris dont nos mères, pas folles, ensachaient ces gaillards-là.

Pas question. Vive le mignon ! Avec les filles, c’est devenu du délire, de la culture de fleurs au sein de l’ouragan. Je ne nie pas qu’au passage, cueillant l’une, cueillant l’autre, j’aime frotter de la barbe aux joues de ces minaudières qui pépient :

— Papa, tu piques !

L’oscillation est déjà toute Guimarch : appuyée, prolongée. Mais ces ventouses roses m’engluent de je ne sais quoi. Le derrière est, dans ma main, humide. Le reste est du chiffon qui grouille. Mariette survient, se récrie, s’empare du paquet, change la robe pour une autre bien repassée, la culotte pour une autre bien blanche, repeigne, refait le bouquet, le hume, l’aspire, le lâche enfin dans la nature et gronde, tournée vers moi :

— Tu te rends compte ! C’est la troisième fois que je la change aujourd’hui.


Et les jouets ! N’est-ce pas aussi un exemple ?

Je dis même que c’est un scandale, un gaspillage organisé. En avions-nous le dixième ? Étions-nous plus malheureux ? Nos parents, relayés par nos parrains, étaient-ils moins chaleureux ou moins bêtes ? Quelles sommes leur avons-nous épargnées, nous qui aimions inventer nos simulacres ? Oui, je sais, depuis lors, s’est montée l’industrie des loisirs et, à l’étage au-dessous, celle du jouet. Mais ce qu’il y fond d’argent m’ahurit, autant que la sottise des donateurs, aux cadeaux toujours en avance sur l’âge des donataires. Je vois ces meccanos dont le balai emporte les vis ; ces ménageries dont les fauves à pattes cassées sont censés dévorer les moutons de la ferme ; ces épiceries qui se regarnissent à la cuisine de sel, de riz, de mie de pain, vite absorbés par les rainures du parquet ; ces grues, ces tanks à piles défuntes, tractés par des bouts de ficelle ; ce sublime ensemble ferroviaire — avec grand huit, signaux, tunnel et transfo — dont personne ne sait se servir, sauf Tio ou moi, qui n’arrivons jamais à rassembler les pièces éparses. Je vois tant d’autos miniatures, de baigneurs, de nageurs, de poupards désossés qui naguère fermaient les yeux, disaient maman, faisaient pipi ; et tant de pâte à modeler, éperdument créatrice, jaspée par les mélanges, en boudins, en crottes, en médaillons collés au tapis ; et proposés par tant de marques sur d’astucieux cartonnages, tant de découpages éparpillés, avec ce qu’il reste des jonchets made in Japan, des combinés made in Germany, des cartes, des pions, des billets de la banque du Petit-Monde ; et surtout, partout, criant du vert, criant du jaune, criant du rouge, cette marée de plastique : bibelots de quatre sous, bricoles indéfinies, réglettes, mini-soldats de vinyle, ardemment exhumés du fond de trente-six boîtes pour être aussitôt cassés, oubliés, abandonnés sur le tas multicolore… Assez ! Assez ! N’en jetez plus ! Mais en voilà encore, mais en voilà toujours. Le ciel polymérise pour les enfants du siècle. Mariette rentre. On se presse, on poussine autour d’elle qui aime tant faire la fée, qui, sans attendre d’en avoir besoin, décortique des paquets de lessive en disant naïvement :

— Je les prends toujours par quatre, pour qu’ils aient chacun leur surprise. Ça les fait tenir tranquilles cinq minutes.

Ce que démentent aussitôt les cris d’Yvonne, qui voulait le Pluto et qui a eu le Bambi.


Et nos menus ?

Jambon, escalope, œufs à la coque ou œufs à plat (comme disent les petits), omelette (de partition moins aisée, contestée, à cause des pointes qui rétrécissent le morceau), nouilles (la coquillette de préférence, qui s’enfourne sans incident), purée de pommes de terre.

Et sur toute la gamme C12 H22 O11 : entremets, confitures et gâteaux.


Et la conversation conjugale ?

Comme la cuisine, la voilà simplifiée, ramenée au niveau de l’enfance. Tio lui-même en convient :

— J’imagine, dit-il, que le massacre des saints Innocents en Judée, avait pour quelques années fait monter le niveau culturel !


Et nos sorties ?

Les voilà aussi rares que sont devenus les amis. Il en reste, du genre Tource, avec qui le dialogue (voir plus haut), de mère en mère, demeure rebondissant ; et qui ont la télé pour boucher les trous.

Mais quand nul n’est enrhumé chez les uns comme chez les autres (chance — ou plutôt malchance — calculable : 6 Bretaudeau, 6 Tource, à 10 jours de coryza par tête, en voici donc 120 — un sur trois — de fichus), quand les maris sont disponibles, quand les femmes sont disposées, quand ce n’est ni lundi (jour de fermeture des boutiques) ni jeudi (jour réservé aux enfants) ni dimanche (jour réservé aux parents) reste le problème majeur : la garde. Ariette est moins libre depuis que, lasse d’attendre un mari (que cette situation, sait-on jamais, pourra tenter) elle a repris la gérance de la succursale. Simone ne cache plus que, des neveux, elle en a jusqu’aux yeux. Mamoune a moins d’entrain, se laisse parfois clouer par la sciatique. Grand-mère se couche tôt et elle est bien austère. C’est Gab, la surchargée, qui vient le plus souvent, laissant sa fille aînée, Martine, précocement impérieuse, sérieuse et ménagère, caporaliser — père compris — le reste de la smala. Enfin quelquefois, Mariette, sans enthousiasme, s’adresse à l’Aide familiale, embauche une étudiante, qu’elle assote de recommandations :

— Surtout, s’il y a quoi que ce soit, prévenez-moi. Appelez le 22.14. Ne donnez rien aux petits. N’ouvrez pas les fenêtres. Mais laissez les portes entrebâillées et jetez un coup d’œil tous les quarts d’heure. Marchez doucement. Loulou a un sommeil d’oiseau.

Longuement attardée par d’ultimes étreintes, Mariette, enfin s’en va, tirant le pied à chaque pas, comme si la retenait quelque long élastique. En arrivant, elle murmure avant de sonner :

— Pourvu que Marianne n’en profite pas pour me faire une crise d’acétone…

Une heure plus tard dans l’euphorie entretenue par les confidences de Françoise Tource sur la gastrite de son dernier, elle n’y tient plus, elle guette du regard. Françoise comprend, lui souffle :

— Tu veux donner un coup de fil ?

D’un bond, Mariette est au téléphone. Elle s’indigne parce que ça sonne longuement :

— Quoi, c’est insensé, cette fille dort.

Non, elle répond. Tout va bien. Mariette se rassied, jette un œil sur le feuilleton télévisé ou consent à écouter Tource dans un numéro d’imitation de son directeur. Avec un sourire tendu, avec un doigt sur la bouche, instinctivement, quand fuse un éclat de voix. Et, très vite, elle sera sur le bord du fauteuil presque levée, la paupière aux aguets, attendant le chocolat glacé ou l’orangeade finale, la bien-nommée “boisson longue” dont les hôtesses polies se servent pour donner le signal du départ.


Et nos réceptions, aussi rares, en tous points semblables, à ceci près que les rôles sont renversés ? Et que ces jours-là, la pendule de la salle avance toujours de vingt minutes.

Et cette façon de juger nos visiteurs, en vertu de la chanson j’ai apporté des bonbons ?

La cote de Gilles, notre familier le plus tenace, est haute, parce qu’il n’oublie jamais.


Et ces inspections minutieuses de tous les orifices, cette chasse au bouton du bout des doigts glissant sur la peau de pêche, ces enveloppements dans la serviette-éponge, ces longs séchages après le bain-bain ?

Et cette débauche de gouttes, de suppositoires, de fumigations au moindre rhume ?

Et cette excuse devenue refrain quand je retrouve la salle sens dessus dessous :

— Que veux-tu ? Il faut bien qu’ils s’amusent.

Et ces cavalcades du matin pour conduire Loulou à la maternelle et revenir au galop chercher Nico, qui commence à la même heure, qui pour aller à l’école — comme pour en revenir — ne saurait traverser la rue sans sa main ?

Et ce dévorant souci d’ubiquité qui lui fait monter, qui lui fait descendre sans arrêt l’escalier, qui la fait ricocher de pièce en pièce, alertée par le bruit comme par le silence et follement anxieuse de savoir “ce qu’ils font” ?

Je disais que Mariette en fait trop. En vérité, elle ne s’autorise plus à vivre.

4

À ma gauche, Tio mastique : avec ce bruit particulier que lui vaut un rhumatisme de la mâchoire ; à ma droite ma mère, dont je me suis toujours demandé de quoi elle vivait, grignote. C’est leur dimanche, en principe réservé à raison d’un sur quatre. En face de moi Mariette est encadrée par ses filles, perchées sur leurs chaises hautes. Les garçons sont aux bouts de table. Cette disposition fait fi de tout protocole, mais comme Mariette se refuse à faire manger les enfants avant nous — ce qui ne se fait pas chez les Guimarch — il faut bien nous plier aux nécessités du nourrissement. À ceci près du reste il serait impossible de se tromper sur les lieux : bavard, bon enfant, ponctué de rires douillets, dépourvu de toute réserve, le laisser-aller de la rue des Lices, qui épanouit ma femme, ne lui donne jamais cette ankylosé du cou que la cuillerée pour Yane, puis la cuillerée pour Vonne font virer sans le déraidir. L’allégresse de Tio n’y peut rien : elle n’est pas de même nature :

— Ce jugement du 2, j’adore ! dit-il. Te voilà entré dans les annales. Grâce à toi, on saura que même les brouettes doivent être éclairées la nuit.

Encore trois coups de fourchette et nous arrivons au référendum du 8. Le colonel avoue que ça lui a coûté de voter oui, qu’il ne peut pas se faire à l’idée que ses pairs ne boiront plus d’anisette à Sidi-Bel-Abbès où il a tiré cinq ans. Et hop ! nous voilà en plein ministère Pompidou. Mariette qui brodait sur le tout de la parlote alimentaire — à voix basse : encore un peu de veau ? Voyons, Nico, ne pousse pas avec tes doigts — dresse l’oreille. Si elle tient beaucoup à son droit de vote, elle oublie souvent de l’exercer, l’urgence d’un scrutin cédant à celle d’une lessive. Mais son nationalisme local est vif :

— Deux ministres angevins, dit-elle, on n’a jamais vu ça ! Il y en a même un qui sort de Mongazon, comme Abel.

Ma mère se tait, prudente. Elle sait que le colonel a des idées de colonel, les Guimarch des idées de boutiquier, mais que dans ce pays les luttes entre variétés de blancs peuvent mettre une famille à mal. Inutile souci : du ministre de la Justice, Tio, redescendant la voie hiérarchique, en arrive au juge Coulomb dont la femme vient d’accoucher de son treizième :

— C’est curieux, dit Tio, il y a vingt ans, on s’en vantait, on avait le dard épique ! Aujourd’hui, Coulomb, c’est tout juste s’il ne se cache pas.

— Et moi qui me plains de ma kyrielle ! dit Mariette.

C’est un mot qu’elle affectionne : tout droit venu du kyrie eleison, Seigneur, ayez pitié de nous ! Pourtant, chaque fois qu’elle le prononce, c’est plus fort qu’elle : son regard fait le tour et quatre fois comblé exprime un sentiment qui n’a rien de plaintif. Husch, comme disent les Anglais. Nous en sommes au dessert et les quatre regards des quatre regardés, eux aussi enguirlandent leur mère, qui, louche en main, commence par les servir :

— C’est votre fameuse crème famille ! dit ma mère — qui attend et dont les paupières se sont un instant bloquées.

— Oui, dit Mariette, Abel ne peut pas la souffrir, mais c’est la folie des enfants.

Je lorgne le mélange. Ça contient un arc-en-ciel de fruits confits hachés, ça ressemble à de la cassate qui aurait fondu. Déjà, nous abandonnant la louche, Mariette enfourne, côté Yane, raclant autour de la petite bouche, rattrapant d’un preste bout de cuiller de délicieuses rigoles. Nico s’affaire, tout seul, lapant, claquant de la langue. Ma mère tique.

— Voyons, Nico ! fait Mariette, avec l’indulgence plénière que lui inspire tant d’enthousiasme.

Mais la voilà qui s’assombrit. Quoi ! Immobile, Loulou reste figé devant son assiette.

— Je n’ai pas mis d’angélique, dit-elle. Tu vois bien, il n’y a pas de vert.

Peine perdue. Loulou, qui n’aime pas l’angélique, reste de bois.

— Qu’est-ce qu’il a encore, ce Hutin ? murmure Tio.

— Je ne peux pas en faire manger trois, dit Mariette.

L’étonnant, chez ma femme, c’est qu’elle devine si vite et comprenne si peu. Car elle a mis le doigt sur la plaie. Depuis qu’il n’est plus le petit dernier, Loulou de temps en temps pique une tête dans le caprice. Traduisons. La crème et la tendresse, pour Loulou, sont une seule et même chose : le nanan, sous deux espèces. Il n’en sait rien, mais son silence le clame : Je suis un petit garçon torturé par l’amour. Pourquoi ne me fais-tu pas manger, moi aussi, comme les filles ? Je n’en veux pas de cette saleté, qui n’est pas sucrée de toi. L’ombre de M. Freud plane sur une scène passionnelle.

— Il va manger avec moi, dit ma mère, étendant la main.

Hélas ! S’il s’agissait de mémé Guimarch, le relais serait possible. Mais grand-mère est une dame en noir aux douceurs méconnues.

— Non ! crie Loulou qui, floc ! d’un coup de cuiller au mitan de l’assiette éclabousse son attentive aïeule.

L’œil de ma mère se clot, résigné. Voilà bien notre part. Tio toupille sur sa chaise. Mariette laisse pendre un bout de lèvre navrée. Il faut intervenir. Je me lève. Je soulève le coupable. Je m’assieds à sa place et, le calant sur mes genoux, à l’étonnement de tous, j’enfourne une cuillerée, puis deux. Loulou avale. Trois, quatre, cinq. Loulou avale, en regardant sa mère. Dix, quinze. Il avale toujours, raide comme un entonnoir. Mariette m’observe, l’œil en dessous, la pointe des seins dardée. C’est fini. L’assiette est vide, l’ordre règne. Assuré d’un modeste prestige, je regagne ma place…

— Loulou ! hurle Mariette.

Un hoquet. J’ai compris. Je me retourne. La crème alliée à tout ce qu’elle a suivi est de nouveau dans l’assiette : une partie du moins, car il y en a partout. Une odeur de vomi monte de ce margouillis. Mariette enserre de tous ses bras la victime, inventive le bourreau :

— Tu ne vois pas qu’il est malade, non ? Idiot ! Vraiment je me demande ce que tu as dans la tête ; et de quoi tu t’occupes…

— Ma foi, dit Tio, il s’occupait de son fils.

Ma mère se tait. Si elle a accepté de s’effacer, de se laisser mettre sur la touche, ce n’est pas pour prendre aujourd’hui parti contre sa bru. Du reste Mariette ne fait plus attention à personne. Où a-t-il bobo, mon chéri ? Dans son venventre, en haut ou dans son venventre, là, en bas ? Elle palpe. Elle parle déjà d’appendicite, de médecin. Si Loulou ne connaît pas son mal, du moins l’en voilà convaincu. Il braille, il sanglote, il agonise dans le giron retrouvé. Mariette enfin l’emporte vers la cuisine où les cris font place aux gargouillements, aux reniflements, aux bruits d’eau peu à peu étouffés dans la serviette-éponge. Mais, orphelins de mère, les trois autres pouillards sont aussitôt perdus, tirent des mines et, s’échappant l’un après l’autre, trottinent pour rejoindre. Ma mère repousse sa chaise :

— Ce n’est rien, dit-elle. Tu m’as fait vingt fois le coup quand je te servais des épinards.

Elle s’en va, elle aussi, soucieuse d’assistance et d’apaisement. Je reste seul en face de Tio. Il hésite, tord une moue, essaie de la camoufler en sourire. Puis il se décide :

— J’aime bien Mariette, dit-il, mais je commence à croire que tu n’as pas tout à fait tort. Il y a décidément des maladies spéciales aux femmes. Métrite. Salpingite. La tienne fait une inflammation de la maternité. J’appelle ça de la maternite.

5

Bien que dans un sens elle les ait édifiés, j’aurais préféré que cette scène ne se produisît pas devant mon oncle et surtout devant ma mère dont je connais (et dont je partage) le goût pour le maintien. Pourtant il faut bien avouer qu’entre Mariette et moi les accrochages, depuis quelque temps, se multiplient.

Pendant des années ils ont été rares : du moins de mon fait. Je crains même d’avoir été trop poli, trop enclin à ne pas élever la voix. Certes, le monsieur qui se veut dans le monde tout galant, tout exquis avec les dames et réserve sa rudesse à sa femme, est aussi odieux que fréquent. Mais la politesse refoule très bien ; elle peut être une façon de marquer la distance, de traiter la compagne en honorable étrangère, de lui manquer de véritable attention. Chez moi, il y a sans doute trop d’amidon : l’éducation m’empèse. Mais je n’ignore pas qu’il y a fuite : je n’aime pas qu’on me fasse des remarques et je déteste encore plus avoir à en faire. S’il le faut absolument, je m’y résigne, mais c’est alors d’un ton uni, qui n’impressionne pas. J’ai l’air de donner un avis, et non d’exprimer un sentiment. Avec ma mère, pour qui tout mot compte, c’était parfait. Avec Mariette, dont toute la famille met du cri dans l’opinion, c’est inefficace. Tout se passe comme si, faute d’intensité, elle ne pouvait pas m’entendre, me prendre au sérieux. Alors je me contracte pendant des jours et puis, soudain, j’explose.


Ainsi pour la soupière.

Je me suis vingt fois gendarmé en voyant les enfants jouer à la dînette avec différentes pièces d’un service de Limoges, très incomplet et pas très beau, mais qui me vient de ma grand-mère. Quand il s’agit d’avoir la paix, Mariette ne défend rien.

Un vendredi, de mon bureau, j’entends un grand bruit de casse, suivi d’une galopade effarée, puis d’une semonce à voix contenue et enfin du raclement significatif produit par un balai poussant hâtivement les morceaux dans la pelle à main. Une demi-heure plus tard, je descends déjeuner. On ne me dit rien. On n’a d’yeux que pour le saucisson. Je demande quel était ce patatras :

— Une bricole ! dit Mariette.

Femme et enfants ont, mine de rien, l’inquiétude si voyante et en même temps si complice que je vais tout droit soulever le couvercle de la poubelle : où gisent évidemment les débris de ma soupière. Le procédé est inadmissible. À l’exemple de sa mère que j’ai entendue dire, en riant, à son mari : “Les bêtises des petites, t’en ai-je assez caché !” Mariette tait une foule de menus incidents. Mais cette fois il n’y a pas seulement faiblesse ; il y a mensonge et complot.

— Oui, j’allais te le dire, c’est la vieille soupière ébréchée ! fait Mariette, qui m’a rejoint, mimant l’indifférence. Dans l’état où elle était, ce n’est pas un…

Je coupe :

— Les enfants jouaient avec, bien entendu ?

Mariette m’observe : il paraît qu’il faut se méfier quand mes sourcils se rapprochent. Ça va partir. Et s’ils se touchent, tilt, ça part :

— Tu pensais que je ne verrais rien. Mais enfin te rends-tu compte ? Pour leur éviter une paire de gifles tu n’hésites pas à t’associer à eux pour me mettre hors du coup, tu leur donnes un exemple de mauvaise foi !

— Tu vois bien que j’avais raison, piaule aussitôt Mariette. C’est plus fort que toi, il faut que tu en fasses un drame.

De sa connivence elle ne conviendra pas. Rien ne peut plus empêcher ce réflexe de chatte repliée sur sa portée. J’exagère. Il y a peut-être du vrai dans ce que je dis, mais ce qu’elle en retient, c’est que j’exagère. N’est-ce pas mon métier ? J’ai haussé le ton, mais je continue à ranger mes phrases, à débiter des arguments, bien articulés, incapables de convaincre Mariette pour qui le critère de la conviction, c’est de s’étrangler de rage.

— Plaide, plaide, dit-elle, je t’écoute, je n’ai que ça à faire de t’écouter. Les enfants attendent…

— Eh bien, ils attendront, crétine !

J’ai hurlé. La voilà impressionnée. Il faut être grossier avec cette race-là. Malheureusement je ne sais pas m’arrêter : Mariette, couchant la tête de biais, vient se fourrer cinq doigts dans les cheveux : un tic qu’elle a, quand elle est émue, ennuyée ou soucieuse. Il y a neuf ans que je le connais, ce tic, neuf ans que pour ne pas la désobliger je ne le lui ai jamais fait remarquer. À tort, du reste : ça lui rendrait service. Devant la télé, quand le mélo se corse ou quand l’increvable inspecteur va s’emparer du bandit qui le canarde en vain, je me demande parfois comment Mariette peut conserver du cuir chevelu. Je continue à tonner, crescendo. Je m’entends à peine. Et puis soudain je lâche le fil, je mélange les genres, je lance :

— Qu’est-ce que je suis, ici ? La cinquième roue ? Comme ton père, comme ton frère. Tiens-toi pour dit que je suis la motrice. Et puis cesse de te gratter la tête comme ça : on dirait que tu as des poux.

Touchée ! Mariette frémit de partout. Elle me poignarde d’un regard affreux. Mais c’est elle qui s’effondre sur une chaise, qui bafouille d’une voix éraillée :

— Tout t’est bon pour me vexer. Tu… Tu ne rates plus une occasion de…

Plus de salive. Mais l’œil prend le relais de la bouche. C’est la Madeleine, c’est la fontaine, c’est ce que je redoute le plus. Elle a toujours pleuré facilement : au cinéma comme au mariage de ses amies. Mais quand elle sanglote je ne suis pas longtemps satisfait, à la pensée de lui être tout de même assez cher pour lui tirer tant de larmes. Dans toute cette eau, je me sens méchant comme un requin. Je n’y tiens plus, j’oublie tout, je ne songe qu’à tarir ce flux où se dissout ma colère…


L’ennui, c’est que nous glissons à l’habitude. Je supporte de moins en moins les longues tensions, je lâche plus tôt la soupape et sans chercher noise je refuse de m’effacer, je dispute au lieu de disparaître. De son côté, Mariette a compris. Inutile de crier deux fois plus fort pour me faire reculer, comme le fait Gab quand Éric se rebiffe. Inutile de discuter pied à pied, comme le fait sa mère, jusqu’à ce que son poussah, fatigué, abandonne. Mariette ouvre les écluses.

Mais — second ennui — se sentant abritée comme la Hollande au sein des éléments liquides — Mariette a tendance à se buter. Elle s’attarde dans la querelle comme elle s’attarde au téléphone. Si j’ai tort, elle veut des excuses. Des vraies. Pas seulement des tendresses confuses.

— Ah, je t’en prie, tes lécheries…

Si je n’ai pas tort, l’inondation continue. Elle cherche à sauver la face (ce que, dans le cas adverse, elle ne m’accorde jamais). Elle ergote :

— Reconnais au moins que je ne l’ai pas fait exprès…

J’admets, pour en finir. Mais est-ce fini ? Pas toujours. Dépitée, elle remue de la cendre :

— Ce n’est pas comme toi l’autre jour…

Il arrive qu’alors, mes vieux réflexes me reprennent et que je claque la porte. Il arrive qu’au retour ni elle ni moi n’ayons envie de faire la paix. Une fois, nous sommes restés deux jours sans nous parler. J’avais refusé, faute d’argent, de changer le réfrigérateur : ce vieux machin, conçu pour deux, alors que maintenant nom sommes six. Et de mot en mot, de pique en pique, nous en étions arrivés au grand déballage : elle, me reprochant de gagner à peine plus qu’Éric, en tout cas pas le quart des revenus de son père et ça, avec un doctorat, pourquoi faire, je vous le demande, quand au tiers de sa carrière on n’est même pas membre du conseil de l’Ordre ; moi, lui rappelant l’histoire des titres — rendue plus saignante pas la baisse générale — et aussi son refus obstiné de me laisser quitter Angers pour accepter à Rennes une mirobolante situation de chef de contentieux. Le tout, couronné d’épithètes où incapable avait, je le crains, rencontré emmerdeuse. Et qui pis est, devant les enfants (d’ordinaire épargnés). Pour nous réconcilier, il n’avait pas moins fallu que l’intervention de madame mère :

— Mariette est allée un peu loin, mais vous êtes bien nerveux, Abel, ces temps-ci…

Je le suis resté : malgré le don de ce Frigéavia 200 litres, monument blanc comme l’innocence et témoignant pour longtemps de ce qu’une mère, affligée d’un gendre pauvre, doit consentir au bonheur de sa fille.

6

Et maintenant, maître, taisez-vous un peu, laissez parler Abel.

Quand vous rentrez, quand vous sortez de votre vieille voiture, qui aurait besoin d’être changée — et dont les pneus en tout cas ne peuvent plus attendre —, une fois sur deux vous trouvez chez vous une personne maussade. Vous ne vous en apercevez pas toujours. Mais quand vous avez l’esprit assez dégagé de votre dernier procès, vous vous demandez parfois : Enfin, qu’est-ce que je lui ai fait ?

Dites-vous déjà que le soir, c’est la fin de la journée. Plus exactement la fin de la vôtre, car il s’en faut que ce soit la fin de la sienne : vous ne vous le répéterez jamais assez. Mais on peut vous répondre sur le fond, pour employer votre langue. Que lui avez-vous fait ? Vous lui avez fait des enfants. Vous ne lui avez même fait que cela qui puisse vraiment compter à ses yeux. Vous n’êtes pas au Palais si grand ténor, ni chez vous si doux ténorino. Mme Bretaudeau ne s’avouerait pas déçue, non. De ce robin pas très roué, assez noué, elle a fait son affaire, en prenant son parti de ses petits moyens. Le temps où la romance peut remplacer le confort est passé ; le temps où le confort console de la romance, hélas n’est pas venu. Alors elle fait le transfert habituel. Ça peut se chanter : plaisir d’amour ne dure qu’un moment, plaisir de mère dure toute la vie. C’était dans sa nature : aggravée par sa tradition. C’était dans l’air aussi. Voyez comme elles se multiplient, autour de vous, ces esclaves ambiguës, qui ne le sont plus de nous, mais de ce qui leur est tombé du ventre ! Voyez comment, grognant sans cesse, consentant sans arrêt, elles sont ravies de se ravager, de substituer aux nôtres les exigences de l’enfant-roi ! Nous ne sommes pas tout seul, maître. Lisez les journaux, écoutez la radio, regardez la télé : il n’y en a plus que pour leur race sublime ! La vedette veut en être ; l’ère gynécolithique, où nous sommes plongés, fait briller aux doigts de Farah les pierres de dix carats qu’elle ne conservera que grâce au fils né de son Shah. Et toutes ces petites filles, dont on célèbre aussi la neuve liberté, le droit d’être couchées, demain seront aussi vite accouchées, demain viendront grossir la sainte masse des mères, pour se réjouir comme elles, pour se légitimer comme elles, tout le reste de leur vie, dans l’élevage du blondin.

La franchise a du bon, maître : elle enrage le petit homme en nous, mais elle renseigne l’autre. Vous êtes dans la norme ; la norme est moins virile ; elle est presque utérine ; et croyez bien que ça va durer longtemps. Au moins aussi longtemps que vous. Le temps va passer, passer : qui paraît si long à vivre, qui paraît si court une fois vécu. Le temps va passer.


Et vous l’entendrez, durant des années, le gloussement de la géline qui a remplacé celui de la pigeonne.

Vous trouverez votre femme, à dix minutes près, tantôt geignante, tantôt épanouie, pour les mêmes raisons, pour les mêmes charges : intolérables et délicieuses.

Vous serez méconnu dans vos dons : car ce qu’on leur donne (leur : vous prenez aussi l’habitude des pronoms) puisqu’on peut le donner, ne compte pas beaucoup ; et ce qu’on ne leur donne pas, parce qu’on ne peut pas, ça juge le bonhomme.

Vous ferez des éclats, vite balayés, comme ceux des assiettes. Vous serez soulagé. Puis vous éprouverez le sentiment confus d’avoir malgré tout abîmé le service.

Vous vous évaderez de temps en temps : pour aller plaider à Rennes, au Mans, à Tours. Vous accepterez ces occasions-là, vous les racolerez pour vous donner de l’air. Deux ou trois fois, pas plus (l’art des approches, l’argent, le temps vous manquent), vous en profiterez pour avoir des faiblesses envers quelques passantes ; et l’une d’elles, au petit matin, s’étant avouée mère de famille, vous en serez outré, vous vous direz : la garce, si Mariette me faisait ça…

Vous serez pourtant bien conscient que ce n’est pas du tout la même chose. Vous vous sentirez fidèle, puisque vous êtes marié ; puisque vous le restez ; puisque vous n’imaginez pas d’attenter à cette sécurité.

Vous aurez d’ailleurs les attentions qu’il faut. Vous n’avouerez jamais que vous trouvez ses pieds froids en hiver, chauds en été ; son haleine moins fraîche ; et abîmée à force d’enflures son ex-taille de guêpe. Vous serez attendri, au contraire (je ne blague pas) par ce qu’il y a, en ses premières rides, de chiffonné par vous. Point trop rarement, car il faut vous détendre, vous demanderez gentiment l’autorisation de vous rendre au Club des 49, dont votre femme vous a laissé prendre la carte ; mais au moindre prétexte par la même allégué, vous le sacrifierez. Point trop souvent, car il faut surprendre, vous apporterez du bouquet — dont les roses seront de nombre impair (parce qu’elles disent ainsi : je ressens toujours pour toi un peu plus que le compte). Vous aurez aussi des propos fleuris, des prudences parfumées. Le dimanche matin sans rien dire vous irez chercher le gâteau ; vous le ramènerez avec grand soin, tenu par la ficelle. Vous serez content de vous, car vous aurez choisi une tarte à six parts, une tarte à six fruits, pommes-prunes-cerises-poires-ananas-abricots, afin que chacun ait ce qu’il préfère ; et vous vous exclamerez : suis-je bête, voyons ! en vous rappelant, devant leurs mines, qu’ils sont toujours trois à se disputer les cerises.

Dans cet esprit de modestie, vous vous garderez de dauber sur les femmes, le misogyne étant de nos jours aussi démodé que l’anticlérical ; vous sourirez quand vous entendrez dauber sur les hommes, car c’est désormais faire preuve d’ouverture d’esprit.

Ouvert, donc — comme un parapluie (c’est ce que vous êtes, dans les averses de responsabilités, d’ennuis, de factures) — vous admettrez que la famille l’emporte comme le nombre sur l’unité. Vous serez au mieux le chiffre 1. Mais vous concevrez que le 2, représentant 3, 4, 5, 6, vous soumette à son programme, préfère les nouilles aux salsifis, le cirque à l’opéra et au circuit touristique les sempiternelles vacances sur sable fin.

Ainsi, plein de mérite — mais vous méfiant d’y croire — il vous sera accordé l’estime ordinaire vouée à ceux dont on ne parle pas ; dont on sait qu’ils ne sont pas des aigles ; dont on se dit que c’est bien ainsi, les aigles d’ordinaire ayant du bec pour dévorer ce qui s’agite autour d’eux. Vous serez réputé sans histoires ; donc heureux ; avec ce que cela comporte de rapide bénédiction, de fausse considération pour un état dont le commentaire assure toujours qu’il doit être simplet.

Et vous serez en effet quelque chose comme ça. Mais oui, mais oui. Il n’y a pas de quoi vous vanter, il n’y a pas de quoi rougir. Nul n’est heureux qu’au petit bonheur, de temps en temps, sans trop le savoir ; et ces grâces émergent d’un océan de routine et d’ennui. Je compte pour rien les moments béants : dans un fauteuil qu’encense la pipe ; devant la télé ; et même au fond du lit, Me Bretaudeau près de Mme Bretaudeau, tous deux enfouis, sans dormir, sans parler, sans bouger, dans la commune chaleur du commun couvre-pieds. Je parle des moments béats.

Ce soir même, au besoin, je vous prends sur le fait. Je vous photographie à l’instant du bonsoir-à-papa, quand foncent vers vous quatre petits pyjamas.

Au bénéfice des plus longues jambes, Nico saute le premier et tandis que vous le tenez, tandis que vous lui rappelez le trait vengeur de sa maîtresse sur son carnet de notes : ne se distingue par son silence que pour les récitations, il rit, il vous force à rire, il commence à défaire — c’est son privilège — votre nœud de cravate. Loulou, qui suit, qui s’avance, la braguette peu boutonnée et ses cheveux extra-fins dilués dans l’air, comme il se frotte et s’enfonce ! Yane, qui ne suce pas son pouce, mais son index, et le tient toujours en l’air, humide et rose, pour ne pas le salir, le renfourne aussitôt comme pour rebiberonner le lait de vos tendresses. Et Vonne, enfin soulevée, bat l’air de ses pieds nus. Allons, maître, allons ! c’est toujours ça de pris.

7

Et toujours, et toujours l’éternel problème, trois cent soixante-cinq fois nocturnes : l’amour à faire.

À faire régulièrement comme on fait la cuisine, comme on fait le ménage, comme on fait le lit où justement il se fera. L’amour, petit a, complément de l’Amour, grand A, dont nous sommes censés vivre, dont nul ne doute, ni ne veut douter qu’il ne soit, même défraîchi comme les rideaux, comme les papiers de la maison, finalement comme elle aussi resté en place. L’amour, preuve que l’Amour c’est toujours comme ça. Mais preuve par deux, oh la la ! désormais montée à six. L’amour qui, dans la grève du rêve, reste un cauchemar pour le calendrier.

Attention ! dit une voix dans l’ombre, où nous semble levé quelque doigt menaçant — ce doigt que, peut-être, si vous n’êtes pas sage, vêtira de caoutchouc le doigtier du médecin. Attention ! Mariette, la dernière fois, a déjà eu des histoires avec son calcium. Un enfant de plus et elle peut devenir sourde.

Attention ! murmure une autre voix. La santé, le plaisir, l’entente par en bas, ça compte, ça vous fait l’haleine et l’humeur fraîches. Et d’ailleurs on est marié pour ça. Et sans ça on ne l’est plus, on fournit l’occasion de soulager ailleurs la vilaine nature. Se servir de ce qu’on a, accommoder les restes et d’amour comme de pain nourrir la bouche ouverte, c’est vertu ménagère. On n’y peut pas manquer… Arrangez-vous. La suite, également ménagère, doit être prévue dans la petite armoire de pharmacie.


Ouais, je suis un délicat. La bête à deux dos, ce qui peut la rendre libre, en ses meilleurs ébats aussitôt la transforme en sujet de l’hygiène. Ce qui sauve les fins perd les commencements. L’amour, déjà, ne ressemble que trop au miracle du paon : qu’il faut voir du bon côté, car de l’autre ce flamboyant chef-d’œuvre s’irradie autour du point noir du croupion. C’est désolant, mais sûr ; le mariage fait le tour. Comment l’éviter au cours de ces pointages, de ces discussions préalables, hérissant en moi l’être à fonctionnement sec ? C’est désolant, mais indispensable. La lune, au firmament, tourne, mélancolique ; et la peur l’accompagne jusqu’au dernier quartier, jusqu’au moment où l’on dit : ouf ! On n’en sort plus. On n’en dort plus. Au prix de tant de layette, le plaisir, qui ne coûtait rien, coûte vraiment trop cher.

— Ce truc ! dit Gab, qui ne mâche pas ses mots. On y vient se régaler et c’est fait comme un piège.

Mme Tource, Mme Dubreuil, Mme Garnier, Mme Danoret, Mme Jalbert, pour être plus discrètes, ne murmurent rien d’autre. Tout se sait. C’est même étonnant comme en ce domaine on apprend ce qu’on n’a aucune envie de savoir. Les affres des bonnes amies chacune les confiant à chacune, dans un cercle recoupé par beaucoup d’autres, nul mari, assez confident de sa femme, ne les peut ignorer ; et sans avoir jamais soulevé ces files de jupes, il est comme assailli par ce qui passe en dessous. Françoise Tource elle-même, si pieuse, est — dit-on — au martyre de choisir tour à tour, en son chef de bureau, l’époux navré de s’abstenir, l’époux navré de se retenir.

Gab en est au pessaire : la pose, la dépose alimentent une chronique qui se transmet à voix tout à fait basse. Mariette compta sur moi, longtemps. Dans la paix du cœur. Qui fait ce qu’il doit, il doit le faire comme il faut, jusqu’au bout ; et de ce qu’il faut lui seul est averti, lui seul est responsable. Il y a là, je l’avoue, moins de prophylaxie, mais une confiance qui passe nos moyens. Mariette en est revenue. Et la double phobie qui torture son âge (Vais-je prendre du poids ? Vais-je prendre de l’enfant ?) la pousse vers les balances et vers les précautions. Angevine pourtant, donc inquiète de tout, du légal, du moral, du médical et pour tout dire de la nécessité de s’intégrer au normal, elle a commencé par retoucher sa métaphysique :

— Enfin, qu’est-ce qu’ils attendent ? Jadis, la moitié des enfants mouraient en bas âge. Maintenant ils vivent. On doit se limiter.

Pour arriver à la bonne conscience, elle est devenue agressive :

— Ils me font rire avec le droit de vote ! Et avec la liberté sexuelle, donc ! Du vent ! Quand la fille est devenue femme, sa libération suppose celle de ses charges : en premier lieu, le droit d’en refuser d’autres…

Le génie venant aux femmes quand il est question d’elles, Mariette m’a même servi des formules étonnantes dans une bouche habituée à tous les consentements :

— Ce n’est pas vivable de vivre au péril d’une autre vie ! Mais ils pensent que sans ça nous deviendrions trop fortes : la fin de notre peur fait peur.

Ainsi jugeant les attardés (“Ils”, les légistes : caveant consules !), Mariette s’est répandue parmi ces livres qu’une forte publicité annonce “discrètement livrés à domicile” et où “un médecin révèle comment avoir les enfants que vous souhaitez”, c’est-à-dire dans le langage de la sainte hypocrisie, comment ne pas avoir les enfants que vous ne souhaitez pas. Mais l’oracle technique — respectueux des lois de 1920 — ne fournissant pas de détails, nous nous sommes rabattus sur ceci ou cela, par celle-ci ou celle-là longuement éprouvés. L’exemple de Gab n’a pas été suivi : je ne sais plus quelle cousine, dans les mêmes conditions aurait fait une tumeur. Nous avons eu des boîtes. Nous avons eu des tubes. Comme c’est bon, la spontanéité ! Vite, vite, chérie, cours à la petite armoire. Je tiens. Je suis vaillant, jusqu’aux introductions. Mais quoi ? Un enfant crie ? Va voir, mon amour. Ce doit être Loulou. Il a mangé trop de pêches, ce soir. Va. J’attendrai. Et même en attendant, à la lueur douce de la veilleuse, je lirai sur le tube, pour mon instruction, la formule de la Jelly dont l’inventeur affirme que parmi ses active ingredients elle contient : Ricinoléic acid, 0,70 % ; Boric acid, 3 % ; Disobutylphenoxypolyethoxyethal, 1 %…

Hélas, on ne devrait pas s’informer de trop près. Quand tu reviendras, chérie, je crains que tu ne sois toute protégée de moi.

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