Chapitre 8




C'est l’heure. Je ne sais pas exactement laquelle, mais il est plus tôt que d’habitude. Claudius m’a réveillé avant les autres. Nous passons voir chacun de nos partisans chez les Rouges et les Violets. Nous sommes treize, les seuls qui agiront au grand jour. Marcus est parmi nous. Son séjour au frigo lui a enlevé ses derniers doutes. Les Bleus ne seront pas impliqués. L’hypothèse d’un échec a été envisagée et il nous a semblé important, dans le cas d’un retour au mode de vie habituel, que les plus jeunes ne soient pas punis.

Nous sommes à présent trois autour du lit de chaque traître. Un s’occupe de le bâillonner pendant que les deux autres le maintiennent. Claudius est dans l’équipe qui s’occupe de Paulus. Ce dernier, la surprise passée, lance des regards haineux à son ancien copain. Crassus adopte, vis-à-vis de moi, un air suppliant. Les quatre garçons sont conduits dans la salle des douches. Trois enfants sont désignés comme geôliers. Nous laissons les Bleus dormir. Mamercus reste sur place pour les surveiller.

Claudius a trouvé une clef sous son oreiller, ce matin, signal que le grand jour était arrivé. Nous l’utilisons pour ouvrir les portes qui conduisent au couloir central. Nous allons ensuite dans le bureau, où nous surprenons deux César en plein travail.

– Méto ! Claudius ! Mais qui vous a permis ?

Nous fondons sur eux sans leur répondre. Ils savent qu’ils ne peuvent résister physiquement face à des garçons surentraînés. César 1 se lance dans un discours qui se veut menaçant :

– Vous paierez pour cet affront ! Si vous persistez dans cette action absurde, vous le regretterez ! Vous verserez des larmes de sang !

Le regard amusé que lui renvoie Titus le coupe dans son élan. Il comprend que sa harangue est inutile et il baisse la tête.

Sans un mot, quatre enfants les entraînent auprès des traîtres. Je me précipite sur la boîte à clefs. Ils ont modifié la combinaison depuis mon dernier passage. Je compose le nouveau code en tremblant. Et s’ils avaient changé leur système ? Non, ça marche. Je découvre un trousseau impressionnant. Je l’évalue à trente ou trente-cinq clefs. Claudius me pousse vers la sortie.

– Porte 204. Vite !

– Allons d’abord au frigo ! Il y a Sextus et Kaeso là-bas.

– Non. Je ne les oublie pas, mais suivons l’ordre qui a été décidé.

Les clefs ne sont pas numérotées. Je ne sais par où commencer. Ce n’est qu’au dix-huitième essai que je réussis à faire tourner le barillet de la porte 204. Nous entrons. Il fait froid. Nous tâtonnons dans la pénombre à la recherche d’un interrupteur. On entend des bruits de respiration et le cliquetis de lourdes pièces métalliques. Une voix nous interpelle :

– C’est à gauche de la porte, à cinquante centimètres, et à un mètre quarante de hauteur.

Je cherche un instant puis j’allume la lampe. Le spectacle qui s’offre à nos yeux nous laisse bouche bée. Ils sont vingt-cinq ou trente serviteurs allongés sur une paillasse grisâtre. L’endroit est si exigu qu’ils ne peuvent dormir que sur le côté et collés les uns aux autres. Ils sont enchaînés ensemble au niveau des mollets, des poignets et de l’anneau de leur oreille droite. Les extrémités des trois chaînes sont reliées par deux gros cadenas à d’épaisses boucles métalliques scellées dans le sol. Je reconnais Numérius. C’est lui qui a parlé. Son visage s’illumine :

– Je t’avais dit, Claudius, qu’on se reverrait tous les deux. Méto, montre-moi le trousseau, je vais te désigner la bonne clef. C’est la petite jaune très usée. Oui, celle-là !

J’actionne le mécanisme et je libère les serviteurs. J’en vois certains cogner sur deux d’entre eux. J’imagine que ce sont leurs espions. Puis tous se mettent debout. Les traîtres ont les bras maintenus dans le dos et la tête baissée par la pression qu’on imprime sur leur nuque.

Désignant deux serviteurs qui portent les numéros 126 et 94, Numérius ordonne :

– Conduisez ces deux salauds aux douches.

J’interpelle l’ami de Claudius :

– Numérius, il faudrait vider le frigo.

– Je veux savoir d’abord de combien de temps nous disposons.

– Deux heures avant le réveil programmé, précise Claudius.

– Alors, OK pour le frigo. Méto, tu y vas avec Optimus. Il connaît les clefs, tu gagneras du temps. Dès que vous avez fini, revenez immédiatement. On aura besoin de vous.

Je suis pressé et je pars en courant. Celui qui m’accompagne a du mal à me suivre. Il est plus grand que moi mais dans un très mauvais état physique. Maigre, pâle, il semble courbé sous le poids d’une immense fatigue. Je ralentis. Il se force à sourire :

– C’est bien que vous soyez venus. Je n’en pouvais plus.

– On y est. Tu me montres la clef ?

– C’est celle-là !

Sextus et Kaeso semblaient nous attendre derrière la porte.

– C’est toi ? On croyait que c’était la bouffe, dit Sextus.

– Je ne comprends pas comment tu as pu résister quatre jours, ajoute l’autre.

– Je te raconterai une autre fois.

– C’est qui, le grand ?

– Je suis Optimus, répond celui-ci avec douceur.

– Alors, ça y est ? On est les maîtres de la Maison ?

– Pas encore tout à fait. Regagnez le dortoir. On va venir vous informer.

– Méto, on a faim !

– Ce n’est pas le moment. Allez finir votre nuit et soyez très discrets. On s’occupera de la bouffe plus tard.

Je repars vers la chambre-cellule des serviteurs. La discussion est très animée. Tous se retournent avec un air impatient quand nous arrivons.

– Ce n’est pas trop tôt ! déclare Numérius. On doit mettre la main sur les trois César qui manquent.

– Et tu sais où les trouver ?

– On sait où dorment les César. Avec un peu de chance, ils ne seront pas encore levés.

– Et Jove ? interroge Claudius.

– Jove, reprend Numérius, on sait qu’il existe car beaucoup d’entre nous ont senti son odeur vinaigrée, un jour ou l’autre. Quant à savoir où il se cache, nous n’avons aucun indice.

– De qui parlez-vous ? demande Titus.

– Jove est le grand maître de la Maison, le créateur de tout ça, précise Claudius.

Nous partons dans les étages en courant. Un serviteur nous désigne la porte 404. Nous l’ouvrons avec prudence. Elle débouche sur un couloir au fond duquel il y a une autre porte. Numérius nous fait signe de nous taire. Je mets la clef dans la serrure avec le maximum de précaution. Ça tourne. Je pousse doucement la porte. Trois serviteurs m’écartent et pénètrent dans la chambre plongée dans la pénombre. Ils se dirigent lentement vers des points qu’ils connaissent par cœur. J’entends le bruit de quelqu’un qui se débat. Claudius allume la lumière. Deux César sont plaqués sur leur lit. Bâillonnés et mains liées, ils vont sous escorte rejoindre les autres.

– Il en manque un, déclare Numérius, déçu. Il faut organiser au plus vite un rassemblement.

– Et les profs ? On ne doit pas s’occuper d’eux ? interroge Marcus.

– Rien à craindre de leur côté, réplique le chef des serviteurs, ils sont enfermés dans leurs appartements et, de toute façon, ils sont inoffensifs.

Les révoltés Rouges et Violets forment un cercle. Numérius prend la parole :

– Les petits et les neutres dorment encore. À leur réveil, plein de problèmes matériels vont se poser, auxquels on n’a pas eu le temps de réfléchir. Mais, tous ensemble, on trouvera des solutions. Avant cela, nous devons sécuriser la Maison. Les forces armées sur l’île sont très faibles en ce moment, on ne compte qu’une douzaine de gardes répartis dans les différents campements. Ils sont chargés de la surveillance des travailleurs de l’extérieur. Le gros de la troupe est en maraude sur le continent. La principale menace se trouve au troisième étage : il y a là un poste de garde avec six soldats, prêts à intervenir en cas d’extrême urgence. Cette mission est très dangereuse. A priori, nous bénéficions encore de l’effet de surprise et nous n’aurons sans doute pas à nous battre. Mais nous devons nous préparer au pire.

– Tu as un plan d’attaque ? interroge Claudius.

– Oui, nous connaissons le moyen de les bloquer dans leur repaire.

– Si nous devons nous battre malgré tout, avec quelles armes allons-nous affronter les soldats ? demande Titus.

– Nous n’avons rien pour l’instant. Des caches d’armes existeraient dans la Maison, mais nous ne disposons actuellement d’aucun élément pour les localiser. Alors, nous allons passer à la cuisine et nous saisir de tout ce qui peut servir à nous défendre.

– On va les affronter avec des fourchettes ? demande Octavius, goguenard. Ça me va !

– Je suggère qu’on utilise aussi les protections de l’inche, propose un autre.

– Nous n’avons pas le temps, tranche Numérius. Alors ? Qui est partant ?

Une dizaine de doigts se lèvent. Ce sont les convertis de la première heure. Numérius sourit et nous entraîne vers la cuisine.

Octavius se coiffe d’une casserole et brandit une louche et un couvercle de marmite.

– Et comme ça, Méto ? Je te fais peur ? demande-t-il en rigolant.

Je suis beaucoup moins à l’aise que lui. Je ne desserre pas les dents. Je récupère dans le four une lourde broche et je vais retrouver les autres. Si j’étais moins angoissé, je crois bien que j’éclaterais de rire devant notre troupe dont les regards sérieux tranchent radicalement avec le ridicule de notre armement.

Numérius passe devant. Il sait où il va. Nous nous retrouvons devant une petite porte, la 411, que j’aurais prise pour l’entrée d’un placard à balais. Il fait sombre. La porte franchie, nous progressons dans un étroit couloir, en silence. Bientôt, l’espace s’élargit. À une dizaine de mètres, j’aperçois un rai de lumière vertical. Numérius lève son bras. Il avance tout seul et plaque son visage contre la fente. Il se recule et attrape deux d’entre nous par le cou. Tous les enfants l’imitent et nous nous retrouvons les têtes plaquées les unes contre les autres. Il parle très bas :

– Cette porte à double battant donne sur la salle des gardes. Ils sont six, comme prévu. Quatre sont allongés sur leur lit mais gardent les yeux ouverts. Deux sont debout, aux aguets. Ils sont équipés et prêts à envahir les couloirs. Il y a…

Il marque un temps. Nous retenons notre souffle. Aucun bruit. Il reprend :

– Il y a un moyen de les empêcher de sortir. Au pied du mur, à ma droite, sont posées trois barres de fer qu’il faut fixer dans des logements prévus sur les côtés de la porte. Cette manœuvre doit s’effectuer dans un silence parfait. Nous commencerons par celle du milieu.

Je ne suis pas sûr d’avoir très bien compris. Je suis les autres. Nous nous répartissons le long d’une des barres. Nous regardons la bouche de Numérius qui compte sans bruit, en bougeant seulement les lèvres :

– 1, 2, 3…

C’est si lourd que, pendant un moment, j’ai l’impression qu’on ne progresse pas. Je puise dans mes réserves. Je vois les autres grimacer sous l’effort. Octavius respire trop fort et Claudius lui décoche un petit coup de coude dans les côtes pour le lui faire remarquer. Surpris, Octavius se plie et manque de tout faire chavirer. La première barre est en place. Nous nous reculons pour positionner la deuxième, celle du bas. Les corps sont douloureux et, çà et là, des gémissements discrets se font entendre. Il faudrait accélérer la manœuvre mais nous en sommes incapables. Quand nous laissons tomber la barre dans son logement, nous percevons des bruits qui nous glacent le sang. Nous avons tous compris : les soldats nous ont entendus et ils vont se défendre. Des coups d’une violence inouïe font trembler la porte. Nous nous regardons. Si nos yeux pouvaient émettre des sons, ils hurleraient : « Barrons-nous tout de suite ! »

Claudius prend la parole. Il doit crier pour se faire entendre :

– Nous ne partirons que quand la troisième barre sera placée. Allez, les gars ! C’est la dernière ! On y va.

Comme si un signal nous l’avait indiqué, nous nous mettons tous à hurler, à jurer. Nous empoignons la lourde pièce en fer en nous criant des encouragements, peut-être surtout pour couvrir le bruit de la menace qui se précise. Nous touchons au but. Beaucoup tremblent. Un dernier effort. Ça y est, c’est fini. Je tombe à genoux et je ne suis pas le seul. Le bruit derrière la porte s’est brusquement arrêté. Les soldats ont compris et ont aussitôt renoncé. Octavius m’aide à me relever. Les sourires commencent à poindre sur les visages exténués.

Nous regagnons le dortoir en marchant doucement. Certains boitillent, d’autres font des mouvements pour soulager leurs membres endoloris.

– Et maintenant, on ne risque plus rien, Numérius ? interroge Claudius.

– On leur a fermé l’accès direct vers chez nous, mais ils vont se réorganiser et contre-attaquer.

– Je ne comprends pas, intervient Marcus. Ils ne sont pas enfermés dans leur salle de garde ?

– Non. Je vous explique… La Maison est composée de deux espaces autonomes et séparés : d’un côté le monde des enfants et des César, et de l’autre le monde des soldats et des serviteurs. Ces deux zones comportent les mêmes lieux : des dortoirs, un réfectoire, des salles de sport, des couloirs, etc. Quelques pièces font commu-niquer les deux espaces, car elles ont une issue dans chacun d’eux, c’est ce qu’on appelle les passages. La salle des gardes, le frigo et notre dortoir-cellule en sont des exemples.

– Et tu connais tous ces passages ? reprend mon ami.

– Non.

– Alors les gardes peuvent entrer quand ils veulent.

– Si nous maintenons les portes fermées de notre côté, nous sommes en sécurité.

Mamercus court à notre rencontre :

– J’ai deux nouvelles : une bonne et une moins bonne, enfin, je crois… Voilà, on a trouvé le dernier César et Rémus a disparu.

– C’est peut-être mieux qu’on n’ait pas à le gérer, celui-là. Comment ça s’est passé ? demande Claudius.

– Je surveillais le dortoir et j’informais ceux qui se réveillaient de la nouvelle situation. Lui n’a rien demandé, il a foncé dans les couloirs. Je l’ai appelé et me suis lancé à sa poursuite. Il a pris le couloir est. J’étais à dix mètres derrière lui. Après le virage, il a disparu.

– Comment ça, disparu ? insiste Octavius.

– Je ne sais pas, moi. Il a dû prendre un de ces passages secrets.

– Nous en reparlerons plus tard, tranche Numérius. Rassemblons d’abord tout le monde. Rassurons les petits et organisons-nous pour le reste de la journée.

La grande réunion a lieu dans le gymnase. Les enfants se sont assis spontanément à leur place habituelle. Ils attendent sagement. C’est Claudius qui s’adresse à eux :

– Ce matin, nous avons pris le pouvoir dans la Maison. Nous avons libéré nos anciens amis que les César avaient transformés en esclaves. Nous avons fermé les accès de la Maison. Personne ne peut plus y pénétrer sans notre autorisation. Nous retenons prisonniers les César et les enfants qui sont à leur service. Aujourd’hui, l’organi-sation de la journée va changer. Les horaires des repas seront maintenus mais il n’y aura ni cours ni compé-tition. Ce soir, nous nous réunirons pour préparer le programme des jours suivants et vous pourrez poser toutes vos questions.

Un Bleu clair pleure bruyamment. Claudius l’interpelle :

– Qu’est-ce qu’il y a, petit Bleu ?

L’enfant relève la tête. Il peine à articuler :

– Mais quand ils reviendront, Claudius, quand ils reviendront, ils nous feront du mal !

– Toi, tu ne risques rien, tu n’as pas participé.

– Mais ils ne le sauront pas que je suis resté gentil !

– Tu dois avoir confiance en nous. Tout va bien se passer. Ils ne reviendront plus.

Le petit n’est pas convaincu. Ils sont nombreux comme lui, mais n’osent rien dire. Ils auraient honte de montrer leur peur.

Les Bleus quittent le gymnase, comme à regret. Ils ne savent où aller. Beaucoup s’asseyent dans les couloirs pour attendre.

Les révoltés se réunissent de nouveau, mais seuls. Je décide de prendre la parole. Numérius me regarde d’un drôle d’air, comme si je voulais lui voler son pouvoir. Claudius lui sourit. Il s’apaise. Je commence :

– Je crois que si nous voulons éviter les mauvaises surprises, nous devons d’abord visiter de fond en comble la Maison. Il faut ouvrir chaque porte, nous avons les clefs pour le faire. Ainsi, nous découvrirons les caches d’armes, s’il y en a, et les passages vers l’autre côté dont a parlé Numérius. Il faut les identifier et les surveiller. Qu’en pensez-vous ?

– Je suis convaincu que tu as raison, assure mon ami. Prends un gars avec toi et charge-toi de cette mission.

Le chef des anciens esclaves se sent obligé d’ajouter quelque chose :

– Nous, les serviteurs, connaissons mieux la Maison que vous. Optimus t’indiquera les seules portes qui nous étaient interdites. Allez-y tous les deux et soyez prudents. À la moindre erreur de votre part, ils seront sans pitié, surtout après l’affront qu’ils viennent de subir.

– Je peux commencer tout de suite ?

– Si tu veux, confirme Claudius.

– Marcus, tu nous accompagnes ?

– Je viens, Méto.

Nous nous éloignons d’un pas rapide. Je dois d’abord retrouver l’endroit secret où j’ai été soigné. Il communique avec une sorte d’hôpital pour soldats. Si on ouvre cette porte, on offre aux monstres un passage. Je demande à Marcus de me bander les yeux devant le bureau des César et de me suivre dans les couloirs. Je me retrouve après quelques tâtonnements devant une porte, la 114. C’est celle-là. Je vérifie qu’elle est fermée et je fixe dessus un avertissement : Danger. Ne jamais ouvrir.

Je me sens plus tranquille. J’explique à mes coéquipiers que j’ai envie de passer par la salle d’étude pour arracher des feuilles dans mon cahier. Je veux établir des plans et tout indiquer dessus. Malgré les recommandations de Numérius, je décide de fouiller moi-même tous les recoins.

Nous commençons par notre étage. Nous inspectons les pièces où l’on ne va jamais. Ce ne sont que des locaux techniques : réserves de produits d’entretien, placards à balais ou salles remplies de tuyaux avec des cadrans. C’est pourtant derrière une de ces portes qu’a disparu Rémus tout à l’heure. Je commence à me dire que notre action est inutile. C’est cela que voulait me faire comprendre le copain de Claudius pendant la réunion.

Je sais qui pourrait nous renseigner. J’en parle aux deux autres :

– Il faudrait aller au frigo pour rencontrer Romu. Je suis sûr qu’il nous aiderait.

Optimus fait la grimace :

– Ce n’est pas une bonne idée. Romu est le fils de Jove.

Je répète sans vraiment comprendre :

– Le fils de Jove…

– Le fils… Tu ne sais pas ce que ça veut dire ? Jove est le mâle qui a fécondé une femelle qui, elle, a engendré Romu. Et pour Rémus, c’est pareil, ils sont donc frères.

– Frères ? Ça veut dire nés du même mâle et de la même femelle ?

– Mais pas seulement : Jove s’est occupé d’eux quand ils étaient petits. Il les a nourris et protégés. On dit que c’est leur père.

Ces mots résonnent en moi bizarrement. Je ne les ai jamais entendus ni même prononcés, du moins depuis que je suis ici, mais ils remontent lentement à la surface de ma mémoire. Un père, un frère, une m… mè… mère.

Je dois rester concentré sur notre tâche et ne pas me laisser envahir par cette évocation. Je regarde Marcus qui pleure.

– Romu est différent. Il m’a prouvé plusieurs fois que je pouvais lui faire confiance.

– Comme tu voudras, Méto. Mais il serait plus sage qu’on en réfère aux autres.

– Nous n’avons pas le temps.

Nous courons vers le frigo, qui est évidemment vide. Pourquoi Romu y serait-il resté, d’ailleurs ? Il n’a plus rien à y faire. Je décide de laisser tout de même un message derrière le poteau où il me donnait rendez-vous : J’ai besoin de toi. Méto.

Après le repas, je croise Claudius qui m’interroge :

– Alors, cette fouille ?

– Pour l’instant, rien, mais je garde espoir.

Je n’ose pas lui avouer que j’en suis réduit à attendre de l’aide de quelqu’un qui causera peut-être notre perte à tous. Je change de sujet :

– J’ai une question à te poser. Maintenant que nous sommes coupés du reste de l’île, nous ne recevrons plus de ravitaillement. Comment allons-nous survivre ?

– Nous en avons parlé après ton départ. Un groupe a évalué précisément les réserves. On pense qu’on peut survivre un mois. Pour la suite, des messages ont été cachés avant la révolte dans les sacs à provisions qu’utilisent les serviteurs extérieurs pour les livraisons. On veut les inviter à participer à notre rébellion.

– Que sait-on sur eux ?

– Qu’ils vivent dans des campements sévèrement gardés. Qu’ils cultivent la terre et font de l’élevage pour nourrir ceux de la Maison. Qu’ils livrent chaque matin des produits frais.

Je suis dans la salle d’étude en train de recopier au propre mon plan de la matinée, quand j’entends des voix qui s’élèvent dans le couloir. Je tends l’oreille :

– Laissez-moi voir mon ami, ou je peux vous causer beaucoup de tort.

C’est la voix de Romu. L’échange avec Numérius est vif. Ils se menacent l’un l’autre, mais aucun des deux ne semble prendre le dessus.

– Je n’ai aucune confiance. Je sais d’où tu viens et quel rôle tu joues.

– Tu ne sais pas grand-chose, en fait.

Les voix se sont rapprochées et je suis debout quand Romu pousse la porte. Les autres sont derrière lui. Ils sont quatre. J’interviens :

– Laissez-nous seuls. Si vous n’avez pas confiance, montez la garde devant la porte. Romu est venu parce que je le lui ai demandé. Je sais qu’il peut nous aider.

Romu a pris une chaise et leur tourne le dos. Je soutiens leur regard. Ils voient que je ne céderai pas et tournent les talons. Numérius me lance :

– Tu ne restes avec lui que quelques minutes et je veux te voir après.

– C’est promis. Ne t’inquiète pas.

Ils referment la porte. Romu me sourit.

– On ne peut donc jamais discuter tranquillement, tous les deux ! Alors c’est lui, le chef ? Vous n’avez pas choisi le plus brillant !

– Nous n’avons pas désigné de chef pour l’instant, mais…

Sa remarque m’a mis mal à l’aise. Je change de sujet :

– Romu, tu as compris ce qui se passe, j’imagine.

– Bien sûr. Je savais que ça arriverait un jour. Mon père, au contraire, en est tout retourné. Vous avez bien préparé votre attaque. Pour l’instant, vous réalisez un sans-faute.

– Pour que ça continue, nous devons absolument identifier toutes les pièces à double issue. Peux-tu nous y aider ?

– Il vous suffit de repérer les numéros de portes dont la somme des chiffres est égale à 6, comme 222, 204…

– 303 aussi, alors ?

– Oui, tu as compris.

– Au fait, et toi, comment es-tu entré ?

– Par un passage connu de moi seul. Rassure-toi, je n’ai pas été suivi.

– Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi le système ne marche pas dans les deux sens. Les soldats ne peuvent pas intervenir sans notre aide. Ça paraît absurde.

– Ils ne peuvent intervenir que si les César les y autorisent. Jove se méfie plus des soldats que des enfants. Les soldats, même dans leur état normal, ont une énergie difficile à canaliser. C’est pour ça qu’il les laisse parfois partir sur le continent pour qu’ils donnent libre cours à leurs instincts. À certaines périodes, ils sont presque incontrôlables. C’est comme une épidémie qui se propage, ils peuvent s’en prendre à n’importe qui, à des serviteurs, à d’autres soldats, à eux-mêmes parfois. Jove n’a jamais voulu laisser les enfants sans défense à la merci de ces bêtes.

– C’est pourtant lui qui les a créées, ces brutes, si j’ai bien compris.

– Oui, mais il sait y faire. Quand il sent la crise monter, il drogue leur nourriture.

– Donc, nous sommes en sécurité ?

– Presque. Vous devez vous débarrasser des César et de leurs complices au plus vite. Sinon, l’un d’entre eux réussira à ouvrir un passage ou persuadera un esprit faible de le faire.

– Comment doit-on s’y prendre ?

– Enfermez-les dans le frigo et je m’occuperai de les faire sortir de l’autre côté.

– Je voudrais savoir aussi où se trouvent les caches d’armes. Vu les monstres que tu décris, on peut en avoir besoin.

Je sens qu’il hésite :

– Tu me promets de ne t’en servir que contre eux ?

– Je te le promets.

– Je vais t’en indiquer une, une seule. Pièce 203. C’est un placard. La cache ne se dévoile que si tu t’enfermes à l’intérieur sans allumer la lumière. Au bout de quelques instants, tu vois la cloison du fond qui monte doucement et la lampe s’allume toute seule. Attention, ne te trompe pas de porte, la 204 peut être mortelle.

– J’ai bien retenu la leçon.

– Je dois y aller, Méto. J’espère que tout se passera bien et qu’on se reverra un jour.

– Moi aussi. Merci, mon ami. J’ai une dernière question.

– Dis vite. La durée de mon absence va devenir suspecte.

– Où est Jove ?

– Tu ne peux pas me demander de trahir un membre de ma famille, même s’il n’agit pas bien. Tu ne peux pas, Méto, dit-il gravement.

Il se lève et sort. J’aurais voulu le rappeler pour m’excuser de cette ultime requête, mais il est déjà loin. Je l’entends qui interpelle Numérius :

– Alors, tu as vu ? Méto a survécu au méchant Romulus.

Quelques minutes plus tard, je fais mon rapport à l’assemblée des révoltés.

Après m’avoir écouté, Mamercus prend la parole :

– La voilà, la solution à notre problème ! On va foutre dehors les César et leurs espions qui narguent et menacent leurs geôliers.

– Bonne idée ! renchérit Marcus, enthousiaste. De toute façon, on ne trouvait plus de volontaires pour faire ce boulot.

– Doucement, doucement, les gars ! intervient Numérius. Je n’ai aucune confiance en ce cinglé de Romu. J’ai la conviction qu’il nous tend un piège. On ouvrira le frigo, et les autres, en embuscade, nous tomberont dessus et s’introduiront chez nous pour nous massacrer.

Le dernier mot prononcé marque les esprits et le silence se fait.

– Par ailleurs, je suis persuadé que ces indications pour trouver les caches d’armes ne sont pas fiables, poursuit Numérius. Et si, en croyant trouver des fusils, on ouvrait un passage ?

Personne n’ose plus intervenir. Claudius me regarde :

– Tu en penses quoi, Méto ?

– Moi, j’ai confiance. Sinon, je ne l’aurais pas appelé. Je crois aussi qu’il s’est mis en danger pour venir me voir. Et, pour prouver que j’ai raison, j’accepte de courir le risque seul. Je rentre dans la 203 et vous fermez à clef derrière moi. Si je trouve des armes, vous m’ouvrez. Si je trouve des soldats, vous ne m’ouvrez pas.

– Je suis d’accord si tu es sûr de le vouloir, déclare Claudius.

– Moi aussi, dit Numérius.

– Pas moi, dit Marcus, un peu fort. Ou alors je t’accompagne.

– Moi aussi, avec une de mes fourchettes bien affûtées, ajoute Octavius.

Le moment du test est arrivé. Presque tous les révoltés sont présents. Personne ne sourit. Marcus, Octavius et moi entrons dans la petite pièce avec une bougie allumée. Je me maîtrise pour ne pas trembler. La clef tourne bruyamment dans notre dos. Nous sommes enfermés. Je retiens mon souffle. Marcus se cache les yeux. Peu après, on entend comme un bruit de roulettes et la paroi coulisse verticalement vers le haut. À une trentaine de centimètres, j’aperçois une première étagère garnie de boîtes cubiques. Ce sont les munitions. Trois gros caissons remplis de poignards, haches et pistolets occupent la deuxième. Enfin, plus haut, six fusils sont rangés dans des niches en bois. C’est le modèle dessiné sur les manuels, on s’en sert pour tuer les cochons sauvages. J’en décroche un et frappe avec la crosse sur la porte : trois coups brefs, je marque un temps et je recommence. C’est le code. La porte s’ouvre. On sort sous les hourras.

Le repas du soir est à peine plus bruyant qu’un repas surveillé. La veillée-débat, elle, est très animée, mais je remarque que ce sont toujours les mêmes qui prennent la parole. Certains disent qu’ils se sont ennuyés sans le sport. Beaucoup de questions tournent autour du thème de la nourriture : la plupart ont peur de manquer. Certains enfants, muets pendant toute la soirée, restent prostrés dans un coin. Ils donnent l’impression de ne pas s’intéresser aux échanges. Comme si écouter, c’était pour eux montrer un consentement.

Ceux qu’on appelle maintenant les « Isolants », sur une proposition de Kaeso, parce que, a-t-il expliqué, « leur résistance a rompu le courant de la soumission », se réunissent ensuite dans le gymnase. Le premier problème abordé est la garde des ennemis. Titus et Octavius se portent volontaires. Pour remercier ce dernier de sa solidarité dans l’épreuve de la cache d’armes, je décide de me joindre à eux. Marcus fait de même. Numérius explique que, pour que la nuit se passe bien, les Bleus ont bu pendant le repas l’eau habituelle, chargée de soporifique. Titus demande si on peut garder des armes à portée de main pour impressionner les César et leurs amis, en cas de nécessité. Claudius est d’accord mais il ajoute :

– Surtout, les gars, en cas de problème, n’hésitez pas à venir nous réveiller.

– C’est promis, assure Octavius.

Nous débarquons dans la salle de classe qui a été réquisitionnée pour les prisonniers. Ils sont assis sur le sol et enchaînés par groupes de trois aux radiateurs. Les traîtres arborent une mine plutôt réjouie qui m’étonne. Ont-ils une idée en tête ? Les César conservent leur air supérieur, malgré leur situation piteuse. Ils s’adressent à nous d’une voix très sûre et très calme :

– Bonsoir, mes enfants, commence César 3.

– Vous savez que vous avez fait un très mauvais choix, continue César 1. Vous n’avez pas…

– Tais-toi ! hurle Titus. Nous ne sommes pas venus ici pour discuter mais pour dormir. Tout César que vous êtes, sachez que nous n’avons plus rien à perdre et que je n’aurai aucune hésitation à vous fracasser les membres ou la tête si vous me provoquez. Vous avez compris ? Regardez ce que nous avons trouvé en cherchant une serpillière. Il paraît que ça ne pardonne pas, à bout portant.

Plusieurs heures se passent et tout paraît facile. Nous échangeons de brèves paroles entre nous. Je veux que nous organisions des tours de garde pour que chacun puisse se reposer un peu. Marcus et moi dormirons la première partie de la nuit.

Même sans drogue, je m’endors en quelques minutes.

Je suis soudain réveillé par des gémissements. J’ai des difficultés à comprendre ce qu’il se passe. Un César gît par terre. Il a une blessure à la tête. Octavius pleure. Titus a braqué un fusil sur la tempe de Crassus, qui pleure aussi. Marcus s’est réveillé juste après moi. Octavius se met à parler doucement, comme s’il ne s’adressait qu’à lui-même. Il est à bout.

– Ils n’ont pas le droit de dire ça sur nous… Ils n’ont pas le droit.

– Que se passe-t-il ?

– Ils disent des choses sur nous avant, des choses pas bien, surtout à Titus.

– Moi, je vais dégommer ce petit con ! hurle ce dernier.

– Les gars, on se calme. Venez avec moi au fond de la salle. On va parler.

Je saisis doucement l’arme de Titus qui se laisse faire. Mes copains se lèvent et me suivent. Octavius prend la parole :

– Ils ont dit que Titus avait tué toute sa famille dans des conditions atroces. Ils ont aussi parlé de toi. Ils disaient que tu allais nous trahir, que tu faisais semblant de dormir, que tu attendais le moment pour nous fusiller et… On est fatigués…

– Ils veulent nous diviser. Ils veulent nous faire craquer. Mais, les gars, je sais comment agir. On va les conduire au frigo, comme l’a suggéré qui vous savez. On va les évacuer tout de suite et…

– Je suis d’accord, coupe Titus, mais on doit prévenir les autres, on a promis hier soir.

– Je suis sûr qu’ils hésiteront à prendre la décision, alors que nous, nous savons bien que c’est la seule solution.

Même à bout de forces, ils ne semblent pas convaincus.

– Si vous voulez, je dirai que c’est moi, que je vous y ai contraints.

– Pas la peine, je suis avec toi, dit Marcus.

Quand nous nous tournons vers nos ennemis, je vois qu’ils ont compris que la partie est perdue pour eux. Crassus, à qui j’ai pourtant sauvé la vie cinq minutes avant, me lance un regard plein de haine. Ils se lèvent en silence. Ils savent où nous les conduisons. Je déverrouille la porte du frigo et je regarde entrer, enchaînés les uns aux autres, nos adversaires défaits. César 4 grimace. Pour lui comme pour ses compagnons d’infortune, c’est une première. Je referme la porte. J’espère que Romu ne les trouvera pas trop tôt. J’aimerais qu’ils aient le temps d’apprécier le climat sain de l’endroit.

Nous retournons au dortoir, épuisés mais souriants. Nous nous en sommes bien tirés.

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