Chapitre 9




Ce matin, mon réveil est tardif. C’est la première fois de ma vie. L’emploi du temps ne s’applique plus et chacun choisit de disposer de sa journée comme il l’entend. Cet état de fait ne résulte pas d’une décision mûrement concertée, c’est plutôt une non-décision, en attendant d’en prendre une vraie.

Nous prenons le petit déjeuner dans un brouhaha de plus en plus sonore. On a des difficultés à se comprendre. Marcus et moi y renonçons après deux ou trois tentatives. Je sais, de toute façon, ce qu’il veut me dire, qu’il est content de la résolution prise ensemble cette nuit, mais aussi qu’il craint les remontrances des autres. Claudius me tape sur l’épaule et me glisse que nous devons le rejoindre avec Octavius dans le bureau des César, dès qu’on aura fini de manger. Je transmets par signes le message à Marcus qui s’angoisse déjà. Dans un lieu aussi exigu, je devine que nous ne serons pas jugés par l’ensemble des Isolants. Peut-être ne seront présents que Claudius et Numérius.

J’avais raison. Ils trônent tous les deux sur les fauteuils des César en regardant des papiers, et nous, pauvres coupables, restons debout à les contempler. Ils ne vont tout de même pas nous laisser mariner, comme le faisaient ceux qui occupaient ces sièges il y a quelques jours ! Je casse tout de suite ce que je perçois comme une mise en scène :

– Bon, on est là pour quoi ? J’ai d’autres projets pour ma matinée.

Mes complices sourient de mon arrogance. Les deux autres sont surpris.

Numérius prend la parole, d’une voix agacée :

– On veut comprendre pourquoi vous avez pris la décision de vous débarrasser des César et des autres, contrairement à ce qui avait été décidé hier soir.

– Ils nous ont poussés à bout et, sans l’intervention de Méto, ça aurait tourné au carnage, commence Titus.

Je précise avec fermeté :

– Nous avons jugé que c’était la meilleure chose à faire à ce moment-là. À l’entrée du frigo, nous ne sommes tombés dans aucun guet-apens et maintenant nous ne sommes plus menacés par leurs agissements. Que voulez-vous de plus ?

– Ce n’est pas ce que nous avions décidé. Vous n’aviez pas le droit d’agir ainsi, précise Claudius.

– Vous vous conduisez comme des César ! Quand vous parlez, on doit tout le temps être d’accord. Vous êtes toujours sûrs d’avoir raison. Eh bien, là, vous aviez tort. Et si vous vous attendez à des excuses, j’espère que vous avez plusieurs vies devant vous, parce qu’on ne se sent pas prêts.

Numérius se lève, excédé :

– Tu nous insultes en nous traitant de César !

– Mais regardez-vous, assis dans leurs fauteuils, avec devant vous des petits élèves convoqués ! Allez, les gars, on s’en va.

Nous sortons. Dans les couloirs, mes copains me bousculent en rigolant.

– T’as raison, pourquoi serions-nous moins intelligents qu’eux ? déclare Titus.

– Et tu penses qu’ils en resteront là ? interroge Marcus.

– Que veux-tu qu’ils fassent ? Et puis je crois que le moment était venu de poser ces questions.

– Quelles questions ?

– Qui commande maintenant ? Et pourquoi ? Et comment ?

Nous croisons Optimus qui porte une lourde panière de linge sale. Il me sourit et s’éloigne. Je le suis des yeux et l’appelle :

– Optimus ! Attends, je vais t’aider.

Il s’arrête et prend un air gêné :

– J’ai l’habitude, Méto. Tu as sans doute des choses plus importantes à faire avec tes amis.

– Les serviteurs ne doivent pas travailler pour les autres, on doit partager le travail. Je vais en parler au conseil des Isolants cet après-midi.

– En attendant, je vais faire la lessive, conclut le serviteur en s’éloignant.

Une heure plus tard, Claudius m’aborde chaleureusement :

– J’ai besoin de toi, mon ami. Je peux te voir tout seul ?

– Bien sûr, mon ami.

– Romulus nous a fait comprendre qu’il y avait d’autres caches d’armes. Il faudrait les découvrir et entraîner des volontaires au tir. Je pense que c’est encore une sorte d’énigme à résoudre pour toi.

– Je m’en occupe. Dis-moi, j’imagine que tu as été choqué par ce que j’ai dit ce matin ?

– En effet, ça m’a beaucoup touché, troublé aussi. Sans doute parce que tu as dit vrai. Si nous commandons, Numérius et moi, c’est parce que c’est nous qui avons organisé tout ça, avec ton aide, bien sûr ; c’est nous qui sommes à l’origine de cette révolte. On se sent responsables.

– Je sais, mais je crois que maintenant nous devons prendre les décisions tous ensemble. Nous devons écouter tout le monde. C’est important de ne pas refaire ce que nous avons détesté.

– Nous en parlerons peut-être tout à l’heure. Nous réunissons les Isolants à onze heures trente dans le réfectoire.

– J’y serai. D’ici là, je vais réfléchir aux caches d’armes.

Je rejoins mes copains pour leur raconter.

– Tu avais finalement raison. Il ne t’en veut même pas, déclare Marcus, ravi.

Nous entendons des enfants crier et nous nous précipitons. C’est une grosse bagarre. Ils sont presque une vingtaine, uniquement des Bleus. Certains sont par terre et se font piétiner. Rien ne sert de crier, personne ne peut nous entendre. Nous rentrons dans la mêlée pour séparer énergiquement les belligérants. Nous prenons des coups mais, lorsqu’ils nous reconnaissent, les enfants s’écartent. Je demande d’un air sévère :

– Je peux savoir la raison de votre dispute ?

Ils me regardent avec un mauvais sourire. Ils en poussent un devant eux qui murmure :

– On ne sait pas.

– Je ne t’entends pas, dis-je en haussant le ton.

– J’ai dit : On ne sait pas.

– Comment ça ?

– On s’ennuyait. Alors on s’est dit qu’on pouvait s’organiser une petite lutte sans règles pour voir qui sont les plus forts.

– On ne fait rien de mal, ajoute un autre qui porte une chemise tachée de sang.

– On joue un peu à ce qu’on veut maintenant. Il n’y a plus de César pour nous mettre au frigo, s’enhardit un troisième.

Je ne sais quoi leur répondre. Je ne peux pas les laisser se fracasser la tête, mais de quel droit pourrais-je les en empêcher ?

– Je veux bien m’occuper de vous ce matin, propose Titus, mais vous vous mettez en tenue et on se bat à la régulière. Ça vous intéresse ?

Une dizaine d’enfants lèvent la main. D’autres détournent la tête et s’éloignent, peut-être pour recommencer leur pugilat dans un endroit plus discret un peu plus tard.

Octavius reste pour aider Titus, et Marcus me suit dans notre salle d’étude où je sors mon cahier pour réfléchir à mon nouveau problème. Marcus se lance :

– Pourquoi t’installes-tu pour écrire ? Si c’est comme pour les portes des passages et qu’il suffit d’additionner les chiffres, on devrait essayer la 302.

– Je pense que ce serait trop simple, mais on ne sait jamais. Tentons le coup.

Quelques dizaines de secondes plus tard, je suis enfermé dans un des placards à balais du troisième étage et j’attends, une bougie à la main, qu’il se passe quelque chose. Mais rien ne bouge. C’est raté. Je ressors. Marcus est déçu, moi je l’avais pressenti.

De retour dans la salle, je reprends mon papier et je réfléchis tout haut :

– Jove est un homme rationnel. Donc, une cache d’armes par étage me paraît suffisant. Romu nous a indiqué celle du deuxième : la 203. On sait aussi que le grand maître aime jouer avec les chiffres. On peut par conséquent déduire les trois autres. Il faut émettre des hypothèses. Ouvrons la 102.

– Pourquoi ?

– J’ai une idée. Allons essayer.

Marcus s’installe derrière l’épais battant. Après moins d’une minute, j’entends des coups. Il produit le même code que lors de la première découverte.

Je déverrouille la porte. Il arbore un fusil en bandoulière et fait le V de la victoire.

– Alors, commence-t-il, si ce n’est pas un coup de pot, tu dois connaître l’emplacement des autres.

– Oui, j’espère que j’ai compris, sinon on recommencera.

Je conduis mon ami successivement à la 304 et à la 401 avec les résultats attendus. Marcus est très impressionné :

– Tu es vraiment fort !

– J’ai juste suivi un raisonnement très « carré ».

– Et maintenant, tu es sûr qu’il n’y en a plus d’autre ?

– Je pense qu’on a tout trouvé, mais je ne suis pas dans le cerveau du créateur de la Maison.

L’heure de la réunion approche et nous rejoignons tranquillement le réfectoire. Les serviteurs mettent le couvert et posent les plats. Des chaises ont été disposées en cercle. Nous nous asseyons. Petit à petit, les sièges se remplissent. Numérius se place en face de moi. Il évite mon regard. Lui n’a pas digéré notre dispute.

Il ouvre le débat en énumérant les différents problèmes à régler :

– Nous devons aborder en urgence les points suivants : comment rallier les serviteurs de l’extérieur et ceux que les soldats appellent les « Oreilles coupées » ?

– C’est qui, ceux-là ? demande Mamercus.

– Ne m’interromps pas, s’il te plaît.

– Excuse-le, dis-je. Mais on veut savoir. C’est la première fois qu’on en entend parler.

Numérius comprend qu’il ne pourra pas remettre à plus tard son explication :

– Ce sont des serviteurs évadés. Ils se cachent au sud de l’île, dans des grottes. On les appelle comme ça parce qu’ils ont été obligés de se fendre le lobe de l’oreille pour enlever leur anneau.

Il joint le geste à la parole. Beaucoup d’enfants font la grimace.

– Ensuite, nous parlerons de la défense de la Maison en cas d’attaque.

Il me regarde et ajoute :

– Est-ce que vous voulez aborder d’autres sujets ?

Titus lève la main :

– Les Bleus sont désorientés. Ils s’ennuient, ne dépensent plus leur énergie. Il faudrait qu’on s’occupe d’eux. Tout à l’heure, on est intervenus pour arrêter une bagarre qui tournait mal. Après, j’en ai entraîné la moitié à la lutte pendant une heure, et il faudrait pour cet après-midi des volon…

– Merci, il faudra qu’on y pense. Tu as raison. Mais je crois qu’il n’y a pas urgence.

Titus souffle bruyamment pour marquer son aga-cement. Numérius continue :

– Je reprends, donc… Ah oui, les serviteurs extérieurs ont reçu notre message. On a eu une réponse. Ils écrivent qu’ils vont prévenir les Oreilles coupées. Certains voudraient qu’on leur donne des armes pour qu’ils éliminent leurs gardiens.

– C’est normal, déclare Tibérius.

– Sauf que nous ne pouvons pas être sûrs, reprend Numérius, qu’il ne s’agisse pas d’un piège tendu par les soldats ou des espions pour s’approprier nos armes ou pénétrer dans la Maison.

– À moins d’aller les rencontrer pour s’assurer de leur bonne foi, je ne vois pas ce que nous pouvons faire, insiste Tibérius.

– Nous devons soigneusement préparer cette rencontre. Il faut prendre le temps de réfléchir pour éliminer tous les risques, déclare Claudius.

– Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre, il me semble. Nous dépendons d’eux pour le ravitaillement, fait remarquer Octavius.

– Les réserves sont impressionnantes, nous ne mourrons pas de faim tout de suite, assure Numérius. Ce que je crains, c’est le retour du reste des soldats sur l’île. Réunissons-nous cet après-midi à quelques-uns pour mettre au point un plan.

Je décide d’intervenir :

– Moi, je voudrais poser une question sur les serviteurs de l’intérieur. Voilà…

– Ce n’est pas le sujet, tranche le « nouveau César ».

– Laisse les autres en juger. Nous parlons et, en ce moment, des serviteurs, dans cette même salle, continuent leurs occupations habituelles. Qu’est-ce qui a changé pour eux ?

– Ils ne sont plus frappés et humiliés à longueur de journée, et ils dorment chaque nuit de manière raisonnable, explique Numérius.

– Pourquoi ne sont-ils pas invités à nos discussions, comme toi par exemple, et pourquoi n’organisons-nous pas le travail différemment ? Les élèves pourraient participer aux travaux et les serviteurs, eux, pourraient faire du sport ou continuer à apprendre.

– C’est une excellente idée, intervient Claudius, mais nous sommes dans l’urgence et nous ne pouvons pas tout traiter à la fois. Dans un premier temps, et avec leur accord, il a été décidé que les serviteurs assureraient leur travail habituel. Rassure-toi, cette organisation est transitoire. Elle durera tant que la défense de la Maison ne sera pas parfaitement organisée. Ensuite, une nouvelle vie commencera ici, sans serviteurs ni servis, dans la liberté et l’autonomie, avec moins de violence. Personnellement, c’est ce que j’espère et je crois ne pas être le seul.

– J’aime t’entendre parler ainsi, Claudius, dis-je.

– Moi aussi, ajoute Marcus.

Pendant quelques secondes, personne n’ose intervenir. Claudius reprend :

– Merci, les gars. Je change de sujet. Avez-vous trouvé les caches d’armes ?

– Oui, on a trouvé les trois autres. Elles renferment les mêmes munitions que la première.

– C’est une très bonne nouvelle. Bravo, les gars !

Quelques élèves applaudissent. Je vois Numérius qui plisse ses lèvres nerveusement. Il marque un temps avant d’intervenir :

– Je propose qu’on remette la décision pour ceux du dehors à la réunion de ce soir. Et, si vous êtes d’accord, on peut inviter tous les serviteurs. Sachez tout de même que je leur rends compte fidèlement de nos discussions. Enfin, puisque nous avons des armes, je propose que certains s’exercent à les utiliser. Y a-t-il des volontaires ?

Titus lève la main :

– Je suis un expert dans ce domaine et je servirai d’instructeur. J’invite tous ceux qui le veulent à me retrouver après le repas.

Claudius approuve :

– J’étais sûr qu’on pouvait compter sur toi. Hier, en te voyant manier un fusil, j’ai tout de suite compris que tu t’y connaissais. Ah oui… Avant qu’on ne se sépare, je voulais vous informer que, cette nuit, la décision a été prise de nous débarrasser des César et de leurs fidèles. Ils ont été conduits au frigo ce matin. Et, pour revenir à la proposition de Titus, il faudrait que certains se désignent pour organiser ou surveiller les activités des Bleus.

Mamercus lève la main pour se proposer. Marcus le rejoint. Je me lève avec le sourire. Je regarde Numérius. Je suis sûr qu’on peut tous ensemble faire de belles choses ici.

Pendant le repas, qui atteint un niveau sonore jusqu’alors inimaginable, je n’essaie même pas de parler. Je me demande comment je vais occuper mes prochaines heures. Vais-je apprendre à tirer pour être prêt à défendre la Maison efficacement en cas d’attaque des soldats ? Vais-je donner mon temps aux plus jeunes pour assurer la paix dans la Maison ? Je sens monter en moi une envie qui surpasse toutes les autres. Je veux fouiller dans les mystérieux dossiers des César. Je veux savoir d’où je viens, qui sont les membres de ma famille, s’ils existent encore et comment je m’appelle vraiment. Quelque chose me dit que la réponse est là et qu’elle me tend les bras. J’irai en parler à Claudius à la fin du déjeuner.

Je retrouve mon ami dans le bureau de nos anciens chefs.

– Nous avons commencé à mettre le nez dans leurs papiers, me déclare Claudius. Nous n’avons pas encore trouvé de dossier sur les enfants. Si tu veux nous aider dans nos recherches, tu es le bienvenu.

– Sur quoi portaient les dossiers que vous avez parcourus ?

– Des inventaires de matériel, des tableaux, des calculs sur la consommation de la Maison en énergie, sur l’approvisionnement des cuisines, des plans…

– Des plans de la Maison ?

– Je ne crois pas. Ça ne ressemble pas à la disposition d’ici.

– Il y a des annotations qui pourraient nous renseigner sur l’endroit représenté ?

– Il y en a, mais elles sont cryptées : des séries de chiffres remplacent toutes les légendes. Tu pourras y jeter un œil, toi qui es doué pour les énigmes.

– Quelle partie des dossiers avez-vous fouillée ?

– Les classeurs de couleur, ceux qui t’ont permis de trouver la combinaison de la boîte aux clefs. Je crois que les secrets sont dans cette armoire métallique-là car il est impossible de l’ouvrir. Aucune clef ne correspond.

Mon ami s’éloigne. Si lui a échoué en employant son intelligence, c’est qu’il ne reste que la manière forte et brutale pour résoudre le problème. Je vais pouvoir me défouler. Je décide d’aller chercher une hache, j’en ai aperçu dans les caches d’armes. Je cogne comme un fou. Le métal plie, pourtant la porte ne s’ouvre pas. Je m’épuise vite. Le bruit attire peu à peu des spectateurs. Plein de volontaires se proposent pour m’aider. Bientôt, Titus apparaît avec sa petite armée. Il élève la voix pour que je l’entende :

– Tu t’y prends mal, Méto. Pose la hache et écarte-toi.

Je n’ai pas le temps de répondre qu’il tire déjà à cinq reprises dans la serrure, qui cède aussitôt.

– Autre chose, mon ami ?

– Non, je te remercie.

Mes spectateurs s’écartent bientôt quand ils me voient reprendre mon travail de fouille.

C’est long et je veux le faire sérieusement. J’épluche tous les dossiers, tous les registres, en commençant par ceux du haut à gauche. Au bout de trois heures, je tombe sur un petit cahier calé au milieu d’un classeur de schémas techniques. C’est une liste sans doute chronologique des enfants, avec notre nom d’ici et la photo prise à notre arrivée. On trouve une lettre associée à chaque cliché. Il y en a trois différentes : A, G et E. Je suis E et Claudius est G. Comment savoir à quoi elles correspondent ? Peut-être est-ce le rôle qu’on avait prévu de nous faire jouer plus tard ? Dans ce cas, nous n’aurions pas eu le choix, contrairement à ce que m’avait indiqué Romu… Peut-être est-ce en rapport avec le temps d’avant, le lieu d’où nous venons.

Dans un classeur vert, je trouve les pages qui avaient été arrachées dans notre livre de sciences. Elles évoquent avec des photos et des planches la reproduction humaine. Tous mes copains rêveraient d’être à ma place. Je m’arrête sur la photo d’une maman ou d’une sœur, avec des cheveux longs et des pectoraux en forme de cône, qui doivent servir à l’allaitement. Je glisse les feuilles sous ma chemise, je prendrai le temps ce soir de les examiner plus en détail.

Dans le même classeur, je trouve des schémas du cerveau, des dessins de têtes rasées couvertes de petites zones de tailles différentes et numérotées. En dessous, la légende indique à quoi elles correspondent : sentiments, motricité, intelligence, mémoire 1, mémoire 2… Dans les pages qui suivent, on parle de mémoire autobiographique, de mémoire sémantique, de mémoire à court et long termes. Pour l’instant, je n’y comprends rien, mais un jour ces documents devraient m’éclairer sur les tripatouillages pratiqués dans la salle située au-dessus de l’infirmerie.

Tout en bas de l’armoire, plaqué contre le fond, je déniche un fin classeur métallique avec un impressionnant cadenas à roulettes. C’est une combinaison à dix chiffres. Je suis presque sûr d’être enfin tombé sur quelque chose d’important. Cette boîte renferme sans doute une partie des secrets de la Maison. Mais je sais aussi que je devrai attendre longtemps avant de réussir à l’ouvrir.

Le repas du soir tourne vite à la bataille rangée. Cela a commencé par une table de Bleu foncé. Au début, ce sont des boulettes de pain qui fusent, puis des morceaux entiers et enfin l’eau et le contenu des assiettes. Les grands, surpris, mettent du temps à réagir. Les petits sont « désarmés » et plaqués contre les murs. Deux enfants qui se débattent se font frapper.

– Repas suspendu pour les Bleus, tous les Bleus.

– J’ai rien fait ! hurle un petit en larmes.

– J’ai dit : Tous les Bleus ! répète Numérius. Tour de garde par six. S’il le faut, frappez-les !

Numérius pointe six grands qui se chargent d’organiser un rang parfait en vociférant et en bousculant les plus jeunes. La colonne quitte la salle à manger dans le plus grand silence. Mais les petits ne sont pas calmés pour autant.

– Réunion des Isolants dans cinq minutes. Mangez et réfléchissez aux mesures qu’on peut prendre contre eux.

Je suis mal à l’aise parce qu’il a parlé de « mesures contre eux », comme s’il s’agissait de nos ennemis. Ils nous ressemblent. Ils sont juste plus jeunes que nous.

La fin du dîner se déroule dans un calme glacial. Ensuite chacun saisit sa chaise et nous nous disposons pour former un cercle.

– Que proposez-vous ? lance Claudius.

Je vais dire ce que j’ai sur le cœur. Je suis sûr qu’ils seront d’accord :

– Il ne faut pas les punir. Il faut leur parler, leur expliquer les problèmes qu’on rencontre et les conséquences de leurs conneries. Il faut aussi leur donner un rôle à jouer, qu’ils se sentent impliqués et…

– J’ai eu tort de sévir, alors ? demande Numérius, agacé.

– Je n’ai pas dit ça. La réaction pendant le repas, bien qu’un peu violente à mon goût, était justifiée, mais elle ne résout rien.

– Moi, je crois qu’il faut les punir, intervient Mamercus. On ne peut pas utiliser le frigo, car ce serait les livrer aux César et à leurs monstres, alors frappons-les devant tous les autres. Ça servira d’exemple.

– On n’a pas le droit d’être pires que les César, objecte Marcus.

– C’est la guerre ! tranche Numérius. On n’a pas le temps d’inventer une nouvelle punition qui fasse moins mal !

– On pourrait les droguer, il reste un gros stock de sédatifs. Comme ça, ils dormiraient toute la journée, propose Tibérius.

– Punissons-les ou débarrassons-nous d’eux, ajoute un Violet nommé Brutus. Tout à l’heure, quand je maîtrisais l’un d’entre eux, il m’a menacé. Ces gars-là représentent un danger pour nous.

– Si personne n’a rien à ajouter, passons au vote.

Je redemande la parole :

– Laissez-moi une chance de régler le problème par la discussion. Ce ne sont que des petits, on était comme eux avant. On ne doit pas s’en faire des ennemis. Si, demain, ils recommencent, je vous laisserai les punir.

Claudius intervient avec calme :

– Pour moi, c’est d’accord. Tu en prends la responsabilité. Mais pour ce soir, il me paraît raisonnable de les droguer. Nous avons des questions urgentes à trancher. On ne doit pas perdre de temps.

Nous débarquons dans le dortoir qui est étrangement silencieux alors que personne ne dort. J’aperçois cinq enfants à genoux, les mains sur la tête, près de l’entrée. Ils ont du sang sur la chemise.

Numérius prend la parole :

– Distribution d’eau avant de dormir. Vous verrez demain ce qu’on décidera. Rangez-vous en colonnes.

Les Isolants sont de nouveau réunis dans la salle à manger. Les serviteurs nous ont rejoints. Numérius mène les débats :

– Je vais commencer par vous présenter les réflexions du groupe et après nous déciderons ensemble de la marche à suivre. Nous ne pouvons rester isolés. Quand les soldats seront de retour, il sera difficile, voire impossible, de réussir tout seuls face à eux. Ils sont armés, entraînés. Ils peuvent nous couper des autres, bloquer le ravitaillement et nous affamer. Nous devons réunir toutes les forces possibles de l’île contre les soldats pour préparer la bataille qui aura lieu à leur retour.

« Le problème, c’est que jusqu’à maintenant les seuls contacts que nous avons eus avec l’extérieur étaient des messages écrits. On ne peut pas être sûrs qu’ils n’émanent pas des César et de leurs alliés.

« La conclusion à laquelle nous sommes parvenus est qu’il faut sortir de la Maison et aller se rendre compte de la situation par nous-mêmes, bien que ce soit extrêmement dangereux. Comme je suis à l’origine de cette mutinerie, je me sens responsable de vous tous. Aussi, je souhaite participer à cette expédition. Le groupe propose qu’on sorte à deux cette nuit même.

Les têtes approuvent silencieusement.

Je me lance :

– J’irai avec toi, si tu veux bien.

– Pas toi ! intervient Marcus.

– Pourquoi ?

Il semble chercher ses mots :

– Parce que, sans toi, j’ai… enfin, je veux dire, on… on a peur ici. On ne sait pas toujours comment réagir et…

Les autres sourient et son visage s’assombrit. Numérius reprend la parole comme si de rien n’était :

– Y a-t-il d’autres volontaires que Méto ?

Sept mains se lèvent : les costauds de la bande, ceux qui ont joué aux armes tout l’après-midi et qui veulent en découdre.

– Comment fait-on, Numérius ? Tu veux décider ? propose Claudius.

– Je ne veux pas choisir. Je propose que le sort désigne celui qui m’accompagnera.

Claudius déchire des petits papiers de taille égale et les distribue aux volontaires. Un crayon circule pour que chacun griffonne son nom. Notre ami récupère les papiers et les plie soigneusement en quatre. Il les enferme entre ses mains et souffle doucement au niveau des pouces pour les mélanger durant une trentaine de secondes. Enfin, il relève le majeur de la main droite, ouvrant ainsi un trou. Un papier s’échappe et tombe à ses pieds.

– Mamercus.

L’enfant désigné sourit. Ses copains viennent lui toucher l’épaule en signe de soutien. Numérius enchaîne :

– Nous allons sortir pour rejoindre les Oreilles coupées et tenter de libérer des serviteurs.

– Vous devez vous barbouiller la peau avec du noir de cheminée et emporter des couteaux recourbés et des poinçons. Nous en avons découvert dans le vestiaire. Ils s’en servaient pour fabriquer des chaussures. C’est très efficace pour tuer, assure Titus.

– Bonne idée, mais je ne suis pas sûr de savoir faire ça, déclare Numérius.

– Laisse-moi vous accompagner. Je le ferai pour vous.

– Titus, la décision a été prise, ne revenons pas là-dessus. Mais je suis d’accord pour que tu nous montres des prises un peu plus tard. Je reprends : nous savons que les gardiens portent autour de leur cou les clefs des chaînes servant à attacher les serviteurs extérieurs pendant la nuit. Un double de toutes ces clefs se trouve sur le trousseau que nous avons récupéré dans le bureau des César. Nous emporterons donc toutes les clefs dont nous ne connaissons pas l’usage.

– Vous savez où trouver les esclaves, dehors ? demande Marcus.

– Optimus nous a fait un plan. Il a travaillé à l’extérieur pendant quelques mois au début, avant de tomber gravement malade. Si les campements n’ont pas changé de place, on sait où les localiser.

– Il y a beaucoup de gardes ?

– Chaque brigade, précise Optimus, comporte vingt travailleurs, dont deux mouchards et trois gardes qui se relaient pour dormir. Ils sont armés.

– Et comment rentrerez-vous en contact avec les Oreilles coupées ?

– Nous ne savons pas, mais d’après Optimus…

– C’est eux qui les trouveront, explique ce dernier. Ils ont des guetteurs partout.

– Nous devons déterminer par où Mamercus et Numérius vont sortir, reprend Claudius. Il y a quatre issues aux quatre points cardinaux, malheureusement elles sont très visibles.

– Je sais ce qu’il faut faire, intervient Mamercus. Il faut créer une diversion. Leur faire croire qu’on sort au nord et sortir au sud un peu plus tard.

– Bien raisonné, approuve Titus. On sort avec des armes à feu, on fait un maximum de bruit. On avertit en même temps les Oreilles coupées qu’il se passe quelque chose. Si on se débrouille bien, on dégomme deux ou trois soldats au passage.

– Que nous reste-t-il à faire avant l’heure H ? demande Mamercus.

– Il faut installer des sentinelles aux quatre sorties possibles, déclare Claudius, et observer s’il y a des mouvements de troupes.

Il se tourne vers Numérius et Mamercus :

– Vous deux, Titus va vous expliquer comment vous servir de vos lames.

– Je vais vous indiquer les parties du corps les plus tendres à percer, précise ce dernier.

– Allez-y, les gars, reprend Claudius. Méto, toi, tu prépares la journée pour les Bleus. Tu me tiendras au courant après le petit déjeuner. Je veux deux sentinelles par issue. Optimus va vous montrer le chemin. Les autres, allez vous coucher. Je suis sûr que demain nous aurons à faire face à de nouveaux problèmes.

Il serre dans ses bras les deux futurs éclaireurs. Tous les enfants les entourent en silence et viennent former une masse compacte autour d’eux.

Je n’ai pas eu l’occasion de leur parler de mes découvertes de l’après-midi dans le bureau des César.

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