Chapitre 5




Aujourd’hui, je suis décidé : je vais parler de ce que je sais à Marcus et Claudius. Je n’ai pas envie de mêler Crassus à tout cela. Il est trop jeune et trop léger. Il pourrait s’attirer des ennuis et m’en attirer par la même occasion. Pour Octavius, je serai obligé de le faire tôt ou tard, mais son manque de concentration parfois et sa distraction maladive me font hésiter. Il pourrait se trahir si facilement.

Cela fait plus de trois semaines, et j’en ai un peu honte, que je joue les espions avec mes propres amis. Trois semaines que je les suis presque partout et pendant toute la journée.

Aucun n’a disparu à un moment pour aller faire son rapport. Je me suis à chaque fois endormi le dernier. Je suis sûr qu’ils sont fiables. C’est des autres que nous devons nous méfier.

J’ai prévu de leur demander, avant, s’ils veulent ou non entendre ce que j’ai à dire. Je vais leur faire courir un danger, après ils seront mes complices.

Je commence par Marcus, avec qui je me retrouve seul en sortant du dortoir :

– J’ai appris des secrets pendant mon séjour au frigo. Je n’ai pas le droit d’en parler. Je suis très surveillé par César. Si tu veux savoir, je veux bien te mettre dans la confidence. Mais ne me réponds pas maintenant. Réfléchis jusqu’à ce soir.

Le visage fermé, Marcus fait un léger mouvement de tête pour me signifier qu’il a compris.

– Réfléchir à quoi ? demande Crassus en me tapant sur l’épaule.

– Ah, tu es là ! Réfléchir au sens de la vie… à la mort…

– Vous vous moquez de moi ! Je suis sûr que vous me cachez quelque chose !

– Non.

– Je suis sûr que si. C’est quoi ?

Comme nous restons silencieux, je vois le regard de Crassus s’assombrir. Il semble blessé. Je me retiens d’ajouter : « C’est pour ton bien. » Pourtant, c’est exac-tement ce que je pense.

J’approche ma deuxième cible pendant la chorale. Paulus a rejoint les Violets. C’est donc un moment propice pour voir Claudius seul. Il chante juste à ma gauche. J’ai préparé un message écrit sur du papier-toilette, car le professeur déteste les bavardages.

Nous avons nos partitions à la main. Je glisse mon papier sous son pouce. Je vois Claudius froncer les sourcils. Il a lu mon message. Il ne chante pas, il cherche mon regard. Je chante plus fort que d’habitude en souriant aux anges pour ne pas éveiller les soupçons. La chorale se termine. Je sens qu’il me glisse un papier dans la poche. Je le sors discrètement pour l’identifier : c’est mon message. Il me l’a rendu. Je cherche Claudius des yeux. Il s’est mêlé au troupeau qui s’éparpille.

Je le retrouve quelques minutes plus tard, posté à l’entrée des toilettes, sans doute en train d’attendre Paulus. Il me fait signe d’un mouvement de tête. Quand j’arrive à sa hauteur, il me glisse :

– Je ne veux pas savoir.

– Tu es sûr ? Tu n’es pas obligé de me répondre maintenant.

– Je ne veux pas savoir, dit-il en détachant bien ses mots. Et toi, fais attention.

Paulus revient, je m’éclipse.

Je suis sous le choc. Claudius aurait-il peur ? Pour lui-même ? Pour Paulus ? Je l’ai toujours vu comme un grand frère solide et sûr. Pourquoi me fait-il ça ?

Ce soir, au repas, Marcus est en face de moi, il me fixe. Il a bien choisi son moment. Dans le brouhaha qui précède le début du « soixante-douze », personne ne peut entendre ce qu’il va dire.

– C’est d’accord, lâche-t-il d’une voix claire.

Il ne me sourit pas et baisse la tête.

– Tu en as parlé à quelqu’un d’autre ? ajoute-t-il.

– J’ai essayé d’informer Claudius. Mais il a refusé. Je ne comprends pas pourquoi.

– Il cherche à te protéger. Moi, j’ai la trouille, reprend-il, mais je ne veux pas te laisser seul avec ton secret. Quand tu m’auras raconté ce que tu sais, laisse-moi tranquille avec tout ça.

Le soir, avant de m’endormir, je fais part à Marcus de ce que j’ai appris.

Après un court silence, il réplique :

– Profitons des moments que nous avons à passer ici. Promets-moi de ne plus rien tenter.

Comme je ne réponds pas, il reprend :

– Ce qu’il faut que tu comprennes, c’est que je tiens à toi comme si tu étais une partie de moi. J’ai peur pour toi. Claudius aussi, j’en suis sûr.

Je me sens obligé de mentir pour le rassurer.

– J’ai besoin de réfléchir, vous avez peut-être raison. Bonne nuit, Marcus.

– Bonne nuit, Méto.

Leurs peurs, je les comprends. Moi aussi, j’ai la trouille. Pourtant je veux savoir. Je dois découvrir ce qui se cache derrière les portes, derrière les visages lisses des César, derrière les gueules cabossées des monstres-soldats.

Demain soir, je ne boirai pas pendant le repas et je verrai bien si Romu a raison quand il dit qu’on nous drogue pour dormir.

Ce matin, j’ai pris la décision d’être un élève obéissant, un gentil mouton durant la journée. Cela me permettra d’être invisible. Il faut qu’on m’oublie. Ainsi personne ne pourra se douter que la nuit je me transforme en une petite fouine prête à braver tous les interdits.

La journée se déroule comme prévu jusqu’au repas du soir. Là, une épreuve m’attend. Ne pas boire est un vrai calvaire. J’ai horriblement soif dès les premières bouchées avalées. Les aliments doivent être saturés de sel ou d’une autre substance provoquant le même effet. Ce qui est curieux, c’est que je ne sens rien. Le goût doit être masqué. J’observe mes voisins et je mesure la quantité d’eau qu’ils consomment. Les trois enfants assis devant moi ont bu respectivement dix verres, sept verres et treize verres. Moi, je me contente de manipuler la carafe et de porter mon verre à mes lèvres sans rien avaler.

Au moment de me brosser les dents, en revanche, je profite du rinçage de la bouche pour me rattraper. Je dois ingurgiter une grande quantité d’eau pour éteindre le feu qui brûle ma gorge.

Comme à l’habitude, le coucher s’effectue dans une ambiance calme et apaisée. Après des conversations réduites à quelques minutes, les voix se taisent une à une et le dortoir est plongé dans un profond silence. Moi, je ne dors pas. Mes yeux ne me piquent pas. De longues minutes s’écoulent. Je me décide à faire un test : j’appelle un par un tous les enfants autour de moi. Aucun ne me répond. Je n’ai jamais tant élevé la voix dans cet endroit, même dans la journée. Mes yeux, totalement habitués à l’obscurité, voient presque comme en plein jour. Je me suis redressé et je regarde mes amis dormir. Les grands sont couchés en diagonale et les petits sont, eux, parfaitement parallèles aux bords du lit.

J’entends des pas derrière la porte. Je m’allonge et remonte un peu ma couverture. Et là survient l’incroyable : quelqu’un allume les lumières. Aucun enfant ne réagit. C’est sûrement comme ça chaque nuit. Je n’ose pas encore ouvrir les paupières. Je sens des présences autour de moi. Je ne perçois pas l’odeur de la graisse à chaussures, mais des effluves de désinfectant ou de shampooing antipoux. J’entrouvre les yeux et je les vois : ils sont grands, très grands. Ils se baissent pour ramasser le linge dans des sacs marqués au nom des élèves. Ensuite, j’entends le bruit des portes des placards qui s’ouvrent une à une. Ils sont au moins six. Je referme les yeux quand les visages se tournent dans ma direction. Maintenant, ils passent le balai. Aulus effleure mon lit de sa main droite. Je suis sûr que c’est lui, il était Rouge quand j’ai débarqué à la Maison. Ils portent des combinaisons noires avec un numéro peint sur le dos. Aulus a le 197. Son visage est creusé, il semble triste et fatigué, et ses gestes sont machinaux. Il a comme les autres un anneau épais et très large à l’oreille. Il s’interrompt dix secondes pour toucher les cheveux de Paulus, je crois, ou bien d’un de ses voisins. Je devine plus que je ne vois réellement. La lumière s’éteint.

Ainsi les anciens, pour une part au moins, ne sont pas chassés de l’île et livrés au froid et à la peur quand ils dépassent la taille maximale. Certains restent à la Maison. Ils travaillent au nettoyage la nuit. Au vu de leur état, je pense qu’ils ne doivent pas trop se reposer pendant la journée.

Grâce à Romu, j’ai l’impression que le rideau s’entrouvre doucement. Je ne dirai rien à Marcus demain, je ne veux pas qu’il s’inquiète. Le sommeil me rattrape bientôt.

La nuit suivante, ce sont les mêmes qui reviennent. Quand Aulus se baisse pour ramasser mes affaires, je décide soudain de lui parler. J’ouvre les yeux. Il me fixe et déclare bien fort :

– Un Rouge a ouvert les yeux. Méto en 6/4. À signaler.

J’en entends un, plus loin, qui lui répond comme un écho :

– Méto en 6/4. OK.

Je suis pétrifié. Je le fixe encore quelques secondes en louchant légèrement et je referme mes paupières. Je suis parfaitement immobile. Je les entends s’affairer encore quelques très longues minutes, puis la lumière s’éteint et la porte claque. Demain et pendant la semaine suivante, je vais redormir comme les autres et vider des carafes entières le soir au dîner.

Pendant les jours qui suivent, chaque matin, au réveil, je sens l’odeur de la graisse à chaussures. Elle imprègne mes draps. La nuit, les « monstres » me regardent dormir, c’est sûr.

Je me sens de plus en plus seul. Bientôt, je vais ressembler à Romu.

Marcus me lance des coups d’œil angoissés.

– Tu as fait quelque chose de grave. Je le vois à ton regard, me lâche-t-il un soir.

– Pas si grave. La preuve, je suis toujours là. Tu ne veux pas que je te raconte ?

– Non.

– Tu n’as donc aucune curiosité ?

– Si, mais j’ai peur. J’ai peur pour toi aussi. S’ils sentent que tu es pressé de connaître ton futur, ils peuvent te casser ton lit. C’est déjà arrivé.

– D’où sors-tu cette histoire ?

– Rémus me l’a raconté : c’est ce qui s’est passé pour un Violet nommé Gnaeus, un rebelle notoire, d’après lui.

– Je vais discuter avec Rémus.

– Méfie-toi de lui. Les traîtres dont tu m’as parlé sont bien quelque part.

– Pas Rémus.

Dès le lendemain, je décide de suivre Rémus des yeux pendant une semaine. Rien à signaler, à part qu’il reste souvent seul, assis, les yeux dans le vague, et qu’il arrive toujours au dernier moment pour participer aux activités.

J’essaie de me rapprocher de lui. Je m’assois par exemple à sa table aux heures des repas. Mais je m’aperçois vite qu’il n’y a rien à en tirer. Je veux qu’il me parle de ce Gnaeus et je lui glisse mine de rien quelques questions sur le personnage. Il se contente de me regarder avec un petit sourire aux lèvres. Dans ces moments-là, j’ai l’impression qu’il est vide et ne comprend rien.

Un matin, après une ultime tentative de ma part, il me prend la main et m’attire dans un recoin.

– Gnaeus n’était pas gentil, alors il a été puni et on a cassé son lit. Et après, il est parti.

– Qui a cassé son lit ?

– C’est le mystère de la nuit. Mais la nuit, ce n’est pas pour les enfants. La nuit, les enfants dorment.

– Tu n’es plus un enfant, Rémus.

– Si, un peu. Je suis encore un Rouge.

Soudainement, il change de ton :

– Méto, évitons-nous pendant quelques jours, sinon…

Il s’éloigne sans finir et entre dans les toilettes. Je pars rejoindre Marcus.

Rémus est absent au moment du repas. Il nous retrouve à la chorale. J’aperçois César 4 qui le suit des yeux.

Juste avant le souper, je m’assois à côté de Claudius en silence. Depuis ma proposition et son refus, je sens une grande distance entre nous.

– Méto !

La voix est calme et ferme. Je ne me retourne pas et réponds :

– Oui, César.

Je l’attendais.

– Il faut qu’on parle, Méto, reprend-il.

Je le suis jusqu’à son bureau. Il classe des papiers pendant un long moment en me jetant des regards rapides. Enfin il demande :

– Alors, tu as parlé à Rémus ?

– Je l’aime bien, Rémus.

– Tu lui as demandé quoi ?

– De me parler de Gnaeus.

– Pourquoi t’intéresses-tu à lui ?

– On m’a dit qu’autrefois quelqu’un avait volontairement cassé le lit d’un certain Gnaeus, alors qu’il n’était que Violet. Je voulais savoir si c’était une légende qu’on raconte pour effrayer les enfants ou si ce garçon a réellement existé. Alors, j’ai demandé à celui qui est ici depuis le plus longtemps, c’est-à-dire Rémus.

– Et alors ? Qu’est-ce qu’il t’a répondu ?

– Il m’a dit que c’était vrai.

– Quoi d’autre ?

– Il a ajouté qu’il ne savait pas qui avait cassé le lit. C’est tout.

Je dois à tout prix me contrôler et ne pas montrer ma peur. Je reprends d’une voix douce et ferme, en prenant soin de bien articuler :

– Je n’ai rien raconté à Rémus. Je ne lui ai pas parlé de Romulus ni de ce qu’il m’a dit. J’ai tenu ma promesse.

– Il semblerait que oui. Méto, ne gâche pas ta vie ici, elle n’est peut-être plus très longue. Profite ! Apprends ! Amuse-toi ! Et surtout, dors bien !

– César, j’ai un peu faim. Je n’ai pas encore mangé ce soir et je n’ai rien bu non plus, fais-je remarquer innocemment.

– Passe en cuisine, nous avons tout prévu.

Je mange seul dans un coin de la cuisine et je regagne le dortoir au dernier moment. Crassus me fait signe.

– C’était quoi, ce soir ? demande Marcus.

– Rien. La suite du frigo. César veut être sûr que je n’y retournerai jamais.

– Tu ne m’as pas raconté le frigo, à moi, intervient Crassus.

– C’est le passé. Je n’aime pas y repenser. C’était très dur. Je t’en parlerai plus tard, dans quelques mois par exemple.

– Tu l’as raconté à Claudius et à Marcus, dit-il en prenant une voix un peu suppliante.

– Non, enfin, à peine. Tu dois comprendre que je ne suis plus ton tuteur. J’ai repris une vie normale : je discute avec tout le monde, surtout avec des Rouges que je connais depuis très longtemps et de qui j’ai été séparé pendant ton initiation et le séjour au frais qui a suivi.

– Oui, je comprends, mais je veux être ton ami, moi aussi.

– Tu es mon ami. Mais je te donne un conseil : trouve-t’en d’autres, s’il te plaît, de ton âge et de ta couleur. Ils dureront plus longtemps.

– Tu es Rouge depuis longtemps ?

– Je crois que je suis à moins trois.

Il baisse les yeux. Je ne sais pas s’il a compris.

– À moins de trois centimètres de la grande casse. Il me reste au mieux trois à six mois. Enfin, je crois.

– Alors, n’attends pas trop pour me raconter.

Je grimpe dans mon lit et me glisse sous les draps. Bien content d’être au chaud. Marcus tourne sa tête vers moi, au moment où on éteint les lumières :

– Je suis soulagé de te voir. J’avais peur.

– Tu vois, ce n’est pas si grave. De toute façon, je n’ai pas envie de t’abandonner.

Mes yeux se ferment. Je vais bien dormir.

Ce matin, je ne sens plus l’odeur des soldats flotter autour de mon lit. Je me lève. Ma main effleure un petit bâton glissé sous un coin de mon oreiller. Comme par instinct, je le glisse dans la poche de ma veste de pyjama. À l’aveugle, je tente de comprendre. Ce n’est pas un bâton, mais ça en a la forme. C’est plus souple, peut-être un morceau de carton extrêmement fin. Je le transfère bientôt dans mon pantalon. Je dois trouver un moment propice pour le regarder sans risque. Je fais ma première tentative aux toilettes mais, à peine entré, j’entends tambouriner un petit qui hurle que je dois me presser. Toutes les activités de ce début de matinée s’enchaînent au pas de course. Dès que j’en ai l’occasion, je touche le petit bâton, le soupèse, le tords. Je ne connais même pas sa couleur. À force de le triturer, je m’aperçois qu’il s’agit d’un rouleau de papier roulé très serré. Avec l’ongle du pouce, je parviens à l’étaler. Je suis maintenant sûr que c’est un message, un message de la nuit.

Je suis assis depuis un quart d’heure et j’écoute un cours sur la culture de la pomme de terre, ses origines, ses propriétés nutritives…

Je sors mon mouchoir que je serre autour du papier. Je laisse glisser le message sur mon cahier et je me mouche. Marcus tourne la tête vers moi et me sourit.

– Tu as pris froid ? chuchote-t-il.

Je ne réponds pas car j’entends le prof de botanique qui s’interrompt et tourne sa tête vers nous.

C’est un homme sans âge et sans cheveux qui se déplace difficilement en s’aidant de lourdes béquilles. Un élève lui sert de poisson pilote dans les couloirs car il est aveugle, ou quasiment. Il parle d’une voix claire et calme :

– Marcus, lance-t-il, ne vous inquiétez pas de la santé de votre camarade. Il n’est pas du tout malade, vous savez. Il y a dix secondes, il a mouché à vide.

Il se tait. Va-t-il reprendre son cours ?

– Méto, pourquoi avez-vous mouché à vide, au fait ?

Je ne desserre pas les dents. Si je parle, il comprendra que je mens. Je patiente. Une longue minute s’écoule.

– C’est sans importance, après tout ! déclare-t-il fina-lement. Revenons à nos patates qui ne méritent aucun contretemps.

Je respire enfin mais pas trop fort.

Tout en écrivant de la main droite, je retourne le papier. Il mesure environ huit centimètres sur un. Il y a deux lignes tracées à l’encre grise, les caractères sont minuscules :

Agir pendant qu’on est encore à la Maison est plus facile qu’après. Ne fais confiance à personne ni le jour ni la nuit. Si tu veux suivre nos pistes,enroule un de tes cheveux autour du premier bouton de ta chemise du jour. Mange le message.

J’attends la fin du cours, le moment où les chaises reculent bruyamment, pour chiffonner le papier et en faire une boulette que j’avale. Personne ne m’a vu.

Marcus semble encore perturbé par l’incident. Il me regarde avec des yeux de chien battu. Dans le couloir, il me retient par le bras.

– Pourquoi tu n’as pas répondu ?

– Je ne pouvais pas répondre.

– Pourquoi ?

– Je ne peux rien te dire.

Son regard se durcit. Il est en colère. Il doit avoir l’impression que je le trahis un peu plus chaque jour. Il s’écarte et lâche :

– Et puis merde !

Je le regarde qui s’éloigne vers la salle de piqûre. Une main se pose sur mon épaule. C’est Crassus.

– Alors, Méto, tu vas bien ? Qu’est-ce que tu me racontes ?

Cette question, que je devrais juger légère, me perturbe un instant :

– Que veux-tu que je te raconte ? On était en botanique. On a parlé patates. Et toi ?

– Moi, j’étais en mécanique, on a eu droit à l’histoire de la chaudière volcanique de la Maison.

– Toi qui crains le froid, tu devais être passionné. Bon, on se retrouve après pour la lutte. Je dois aller à la piqûre.

Nos élèves sont alignés en silence. Ils ont revêtu leur justaucorps marron. Je les regarde l’un après l’autre. Aujourd’hui, Marius n’est pas dans son assiette. Il serre les dents et braque ses yeux sur Crassus, mon « ancien élève ».

Titus, à qui rien n’échappe, me propose :

– Tu commences l’entraînement et je m’occupe de Marius. Il est très remonté. Mais tu préfères peut-être que ce soit le contraire ?

– Non, vas-y.

Titus se dirige droit sur Marius, le prend par les épaules amicalement mais fermement et l’éloigne des autres.

Je commence l’échauffement sous le regard goguenard de nos deux assistants habituels.

Titus revient au bout de quelques minutes.

– Il est calmé, mais c’est à toi qu’il veut parler.

Je rejoins Marius.

– Crassus bave, déclare-t-il gravement.

– Crassus ? Le petit nouveau dont je me suis occupé ?

– Oui. Tu n’as pas dû assez lui expliquer qu’on ne doit pas raconter des trucs sur les uns et les autres.

– Il fait ça ? Donne-moi des exemples.

– ll a dit des trucs sur Quintus.

– Sur Quintus ? Il est arrivé le jour de son départ ! Il ne l’a même pas connu… Je te promets de tirer cette affaire au clair et de t’en reparler.

– Méto, on a confiance en toi. Ne te trompe pas d’amis.

– J’ai compris, va t’amuser.

J’appelle Crassus qui me sort son plus beau sourire.

– Crassus, c’est quoi cette histoire ? Tu as insulté Quintus ?

– J’ai juste dit qu’il n’était pas très courageux.

– Et comment sais-tu cela ?

– Méto, je t’ai déjà raconté que, la nuit, j’entends des voix. Alors, le matin, je répète ce que j’ai entendu. J’en ai parlé à Marius par hasard, pendant le petit déjeuner. Je ne savais même pas que c’était son copain.

– Arrête tes salades ! Si tu n’es pas capable de contrôler tes paroles, tu risques de très graves ennuis.

– Je n’ai pas peur. Tu ne dois pas t’inquiéter pour moi, tu n’es plus mon tuteur. Tu me l’as déjà dit.

– Je te parle comme à un ami.

– Je ne le ferai plus, c’est promis.

– Tu vas t’excuser tout de suite.

– Si tu veux.

Je fais un signe à Titus. Il pousse amicalement Marius vers Crassus qui sourit. Le Bleu foncé garde un visage très fermé. Les deux se serrent la main et Crassus articule :

– Je regrette ce que j’ai dit. Je te prie de m’excuser.

En sortant de la salle de gym, Marius me frôle et me glisse :

– Il n’était pas sincère. Je laisse tomber pour ne pas t’attirer de problèmes, mais Crassus n’est pas clair et il continue à me défier du regard.

– Il est jeune, je vais le surveiller.

– N’en fais pas trop pour lui. La dernière fois, ça t’a coûté quatre jours au frais. Maintenant tu n’es plus obligé.

J’observe mon ex-protégé pendant le repas. Il a trouvé sa place maintenant. Il est détendu et souriant. Il a un air presque dominateur quand il regarde les autres. Je m’aperçois que, si le hasard ne m’avait pas obligé à m’en occuper, il ne serait jamais devenu mon ami.

D’ailleurs, est-ce un ami ?

Pour beaucoup de mes camarades, je devrais le haïr ou au moins m’en méfier. Si je fais le bilan de ce qu’il m’a apporté – quatre jours au frigo, des parties d’inche supprimées quand je devais l’aider pour son travail –, ce n’est pas très reluisant. Je pense aussi qu’il m’a menti quant à son expédition au vestiaire et qu’il s’est payé ma tête à la fin du cours de lutte…

Et si Crassus représentait un danger ? Et si c’était une « oreille de César » ?

Cette idée s’impose soudain à moi comme une évidence. J’aurais aidé, protégé, couvé même un petit mouchard ?

Comment agir maintenant ? Tout d’abord, vérifier mes impressions, en le gardant à l’œil le plus possible, et puis arrêter de m’occuper de lui. Qu’il les assume tout seul, ses provocations et les prétendues voix entendues pendant son sommeil.

Le soir, au moment où j’enlève ma chemise, je me pose une autre question : est-ce que je dois, dès à présent, me signaler à « mes amis de la nuit » ? J’hésite, à cause des remarques du prof pendant le cours d’agriculture. Mon attitude a-t-elle fait l’objet d’un rapport ? Une « oreille de César » aura-t-elle soupçonné quelque chose ? Je me dois d’être prudent.

À mon réveil, je comprends que ma méfiance de la veille était justifiée. Il y a ce matin une drôle d’odeur près de mon lit, comme si les soldats étaient revenus surveiller mon sommeil ou fouiller mes affaires. Je vais adopter pendant la journée le comportement du mouton que j’ai déjà expérimenté.

Après le dîner, je retrouve mes amis aux lavabos pour le brossage des dents. En rangeant le dentifrice dans ma sacoche, je saisis mon peigne et l’inspecte à la recherche d’un long cheveu que j’enroule autour de mon index gauche. Je le glisse ensuite dans ma bouche.

J’ai choisi de sauter le pas. Si je deviens trop prudent, je n’aurai rien fait avant d’avoir « craqué ». C’est maintenant ou jamais que je dois savoir.

Je retourne dans le dortoir. J’enfile mon pyjama et je plie mes affaires soigneusement en terminant par la chemise. Puis je fais semblant de prendre de la salive comme lorsqu’on veut nettoyer une tache, et je place mon cheveu à l’endroit convenu. On me claque vigoureusement le dos.

– Alors, on rêvasse ? m’interroge Crassus.

Je ne me laisse pas surprendre et je contre-attaque :

– Salut. Au fait, tu étais où à la fin de l’étude ? Je t’ai attendu.

– Tu m’espionnes, toi, maintenant ? dit-il en rigolant.

Je souris et reprends sur le même ton léger :

– Non, j’avais un truc à te dire. Mais là, maintenant, ça ne me revient pas.

– Ah bon ? Bonne nuit, Méto.

Il ne m’a pas répondu.

Ce matin, le courrier est passé. Je dois éviter de le lire en cours. Je décide d’aller m’enfermer aux toilettes.

À deux, vous serez plus forts. Signale-toi à l’autre en retournant une fois la jambe gauche de ton pantalon de pyjama quand tu iras au lavabo demain.

J’avale le message en tirant la chasse d’eau. Ensuite, je vais boire au robinet pour l’aider à passer.

– Ne bois pas trop d’eau avant la course, tu vas t’alourdir.

Je me retourne. C’est Paulus. Je réplique :

– Quand tu seras en mesure de me battre, tu pourras me donner des conseils.

– Il disait ça pour ton bien ! intervient Claudius.

– Je sais, je sais ! Mais je préfère qu’on ne s’occupe pas trop de moi en ce moment… Paulus, je me suis énervé. Sans rancune ?

– Sans rancune, bien sûr, affirme ce dernier.

Il faut que je me calme. J’aimerais tant à cet instant être seul pour savourer la nouvelle. Bientôt, nous serons deux à partager le poids des secrets et les risques. Je dois me concentrer sur ma journée. D’abord, rejoindre tranquillement mes partenaires de relais, faire le vide et donner mon maximum.

La matinée s’est bien passée. Je rejoins Octavius et Marcus pour le repas. Je ne peux m’empêcher de parler de Claudius, de la proximité qu’il a avec Paulus au point de souvent intervenir à sa place.

– C’est un peu ridicule, déclare Marcus, Paulus devrait s’émanciper.

– Je crois que ça lui convient, intervient Octavius. Moi, je vous aime bien, mais j’aime aussi être seul parfois.

– Il doit surtout penser à la séparation. Claudius est en fin de parcours, ajoute Marcus.

Pour m’occuper l’esprit, je continue la surveillance de mon suspect. J’en suis venu à la conclusion que, sur l’ensemble de ses journées, il passe beaucoup trop de temps aux toilettes. Je n’avais jamais remarqué ce phénomène pendant son initiation. Peut-être emprunte-t-il le passage par le placard pour aller rapporter à César. Moi, j’ai essayé de l’ouvrir maintes fois, depuis que j’en connais l’existence, mais il est toujours fermé. Crassus, lui, a-t-il la clef ?

Je ne dois pas me laisser convaincre sans preuves.

À la sortie des cours théoriques, j’aperçois Spurius qui me regarde et hésite à m’aborder. Je sais ce qu’il veut. Mes copains m’en ont déjà parlé. Il aimerait bien jouer placeur. C’était son poste dans ses équipes précédentes. Il n’a jamais osé me demander directement de lui céder la place.

Il attend finalement le moment du « carapaçonnage » pour se lancer :

– Comment es-tu devenu placeur la première fois chez les Rouges ? me demande-t-il.

– Le précédent s’était cassé le nez. Le temps qu’il cicatrise, il avait « craqué ». Depuis je n’ai jamais lâché le poste, sauf durant mes séjours au frigo.

– Tu sais que j’étais efficace à ce poste dans mon équipe de Violets ? reprend-il.

– On m’a dit ça. Et là, maintenant, tu te sens capable d’essayer chez les Rouges ?

– Oui. Pas pour te remplacer à chaque fois, mais pour participer, tu comprends ?

Aujourd’hui, j’ai envie de dire oui. Ce défoulement de fin de journée commencerait-il à me lasser ?

– Si Claudius est d’accord, tu peux jouer cette partie.

– T’es génial, Méto ! Merci. J’en avais déjà parlé à Claudius.

J’ai rarement vu une pareille joie. Je ralentis immé-diatement mon habillage et réponds en souriant aux signes amicaux que me lance le reste de l’équipe. Ils ont l’air contents.

Je prends place sur le banc des remplaçants. Le match commence par une ouverture qui plaît beaucoup aux débutants, parce qu’elle est très spectaculaire. Le transperceur prend la position de l’œuf et ses coéquipiers le roulent le plus loin possible. C’est la Romulus 1.1. Dès que le mouvement est décodé, les adversaires se ruent sur le meneur pour lui faire lâcher prise.

Nous avons récupéré la boule. Spurius souffre. Il est incapable de se dégager de l’emprise des nettoyeurs. Il est cloué au sol et Claudius s’épuise à chercher une solution. Ça y est, on nous a repris la boule. C’est la contre-attaque. Spurius s’est enfin relevé et plonge tête la première sur le porteur du précieux paquet. Le choc est violent. Il s’affale comme un sac de linge. Titus attrape la balle et marque. C’est fini. Le nouveau placeur ne bouge plus. César 2 intervient :

– Brancard ! Brancard !

Je bondis sur ses talons.

– On va le poser doucement, précise-t-il. Attention à la tête ! C’est bon. Claudius et Méto, portez-le à l’infirmerie.

César dégage doucement le casque. Une bande violacée barre le front de Spurius. Il y a du sang sous ses yeux.

– Il a la tête dure. Il s’en sortira. Méto, pourquoi n’étais-tu pas placeur ce soir ?

– Spurius m’a demandé de le laisser essayer. J’avais confiance car il jouait à ce poste chez les Violets. Maintenant que je l’ai vu à l’œuvre, je pense qu’il ne fait pas le poids.

– Claudius, tu étais d’accord pour cet essai ?

– Bien sûr. Nous sommes des Rouges bien mûrs. Il faut penser à l’avenir.

– Ce n’est pas à vous de penser à l’avenir. Allez-y et rassurez vos amis. Je vais rester près de lui ce soir.

Dans le vestiaire, les autres nous entourent.

– Alors, il a bougé ? risque Marcus.

– Non, dis-je, mais, d’après César, il s’en sortira. Moi, je le trouve bien amoché. Il n’était sans doute pas prêt à me remplacer.

– Méto, tu n’y es pour rien. Spurius en rêvait et nous étions tous d’accord. Demain, tu reprendras ta place et lui, il apprendra en te regardant depuis le banc.

– Je l’espère.

Ce soir, je devrais être heureux car, demain, je vais rencontrer l’autre moi-même, le seul ici qui ait choisi de savoir. Mais l’image qui me hante à cet instant précis, c’est celle de Spurius allongé, inerte sur le lit de l’infirmerie. Celle d’un mort.

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