Chapitre 7




Le lendemain, Claudius m’attend devant les lavabos. Aucune « oreille » à l’horizon.

– J’ai reçu un message. Nous devons préparer le grand jour.

– Le grand jour ?

– Le jour où les enfants et les serviteurs prendront le pouvoir.

– Contre les soldats, on ne pèsera pas lourd.

– Ils quittent l’île une ou deux fois par an.

– Tous ?

– Presque tous. Il faudra saisir notre chance.

– Ce sera… bien… si… on…

Crassus vient de m’apparaître dans le miroir.

– Vous parlez de quoi ?

– Je disais que ce serait bien d’améliorer encore notre temps.

– Tu veux passer deuxième maintenant, c’est ça ?

– Pas forcément.

S’il savait comme aujourd’hui tous ces rituels pour lesquels je me passionnais m’indiffèrent. Je n’y participe que pour ne pas me faire remarquer. Claudius me tape sur l’épaule :

– Faut y aller tout de suite, Méto.

– Salut, Crassus.

De nouveau tranquilles pendant quelques secondes, nous reprenons notre discussion à l’endroit précis où nous nous étions interrompus :

– Ce sera quand ?

– Pas dans les tout prochains jours. Nous devons d’abord recruter des gens sûrs pour nous aider.

Nous avons rejoint nos amis au point central. Je manque presque le départ de la course. Je crois que je vais vite retrouver ma vraie place dans la hiérarchie. Qui ? Qui mettre dans la confidence ? À qui faire prendre ce risque ? Ceux qui participeront ne pourront pas faire marche arrière.

Claudius m’engueule en me croisant :

– Bouge-toi ! Ce n’est pas le moment de faire n’importe quoi !

C’est comme si je me réveillais. Je fonce. Je me fais mal. Lorsque je m’arrête, je reste recroquevillé, un genou à terre pendant plusieurs minutes. C’est le vide. Octavius vient me relever.

– Ça va aller ?

Je retrouve une respiration presque normale.

– Oui, oui, merci. Et le chrono ?

– Comme d’habitude, mais tu es repassé derrière moi.

– Ce n’est pas grave.

Octavius ? Oserai-je mouiller Octavius ? Si ce n’est pas lui ou Marcus, en qui j’ai toute confiance, à qui pourrai-je parler ?

Claudius nous a rejoints. Il retrouve le ton autoritaire et bienveillant qui nous rassure tous.

– Méto, tu dois te concentrer sur ta course. Je veux que tu restes dans mon équipe.

– J’ai compris, chef, dis-je en souriant.

Toute la journée, une idée me taraude. Et si je m’étais trompé en repérant les traîtres ?

Je décide que ma première cible sera Marcus. Je dois commencer par lui, au nom de notre amitié. Le problème, c’est qu’il m’évite depuis plusieurs jours. Je ne peux lui parler qu’au moment du coucher, et encore, s’il accepte d’orienter la tête vers moi. Le soir même, je fais ma première tentative. Je me tourne vers lui :

– Marcus, écoute-moi ! Il se prépare de grands changements et nous cherchons des enfants pour nous soutenir.

– C’est qui, nous ?

– Claudius et moi, et puis des serviteurs qui travaillent la nuit. Nous sommes en contact avec eux, depuis quelque temps…

– Pourquoi tu me le demandes à moi, le trouillard ?

– Ce n’est pas ce que je pense de toi. Tu es mon ami et même si tu choisis de rester à l’écart de tout ça, je voulais te prévenir en premier.

Je n’y tiens plus et je relève la tête. Au bout de quelques secondes, je tords mon cou vers lui pour guetter son assentiment ou son refus. Il regarde le plafond et a placé ses mains sur ses oreilles. Après quelques instants, alors que j’ai renoncé à lui parler, il se décide à répondre :

– Cela ne m’intéresse pas.

Au milieu du dortoir silencieux, à quelques minutes du réveil général, je mets au point mon futur recru-tement. Dans ma tête, j’établis une première liste : Octavius, que je ne peux laisser à l’écart plus longtemps, et Titus, qui encadre avec moi la lutte depuis des mois. Je connais sa droiture, je peux lui faire confiance. Je veux qu’ils me disent oui et, en même temps, je souhaite qu’ils refusent pour sauver leur peau en cas de malheur.

Devant les lavabos, je comprends que Claudius n’a pas les mêmes hésitations :

– Combien ? interroge-t-il.

– Aucun. J’ai fait une tentative qui a échoué.

– C’était qui ?

– Marcus.

– Ça ne me surprend pas. Moi, j’en ai deux, Octavius…

– Octavius ? J’étais sûr qu’il dirait oui. Et le deuxième ?

– Mamercus. Important, celui-là, il débarque de chez les Violets. Il les connaît par cœur.

– Et il se doutait pour Julius ?

– Oui, il n’a pas été étonné… Tu crois qu’on va exploser notre score ce matin, Méto ? demande soudain mon copain, qui vient d’apercevoir Paulus entrer dans la salle.

– Oui, si je m’arrache comme à la fin de la séance d’hier… Tiens, salut Paulus !

Curieusement, c’est à moi que celui-ci s’adresse. Son expression m’avertit que l’heure est grave :

– Je viens te voir. Je m’inquiète pour Marcus, ton copain. Je l’ai trouvé bizarre ce matin.

En essayant de cacher mon angoisse, je demande :

– Il t’a causé ?

– Non, pas vraiment… Il parlait tout seul à voix basse. Il répétait un truc du genre : « J’ai peur ! J’ai peur ! », comme un refrain de chanson. Alors, je lui ai demandé doucement : « Mais de quoi, Marcus ? » Et là, comme s’il reprenait ses esprits, il m’a répondu : « De rien… de rien, Paulus. »

Sans réfléchir, je fonce retrouver mon copain qui arrange son lit. Je me plante devant lui. Il semble calme.

– Je ne t’obligerai à rien et je te protégerai si tu en as besoin. Tu es mon ami.

– Je sais tout ça, Méto…

– Juste une chose très importante. Ne te confie jamais à Paulus, c’est un traître. Je me sauve tout de suite, sinon je vais être en retard.

La course se déroule sans anicroche. Je profite de cet effort pour faire le vide. Mes copains sont rassurés et souriants.

Je me suis fixé d’aborder Titus au moment de la séance de lutte. J’aime son esprit carré et son regard franc. C’est un gars qui n’a jamais trahi sa parole. À peine ai-je commencé qu’il me donne sa réponse : c’est oui. Mais il veut tout savoir. Je lui demande d’espacer nos rencontres au cours de la journée et de ne me poser qu’une seule question à chaque fois. Tout au long de mes déplacements dans la Maison, je croise des regards qui me semblent complices. Combien d’enfants savent déjà ? Les choses vont-elles trop vite ? J’ai peur de ce que feront les petits et les plus faibles quand ils auront l’information. N’iront-ils pas directement en parler à ceux qui les nourrissent et leur assurent le repos et la sécurité depuis des mois ou des années ? Peut-être auront-ils l’impression d’avertir les César pour notre bien à tous ?

Au repas, tout en s’asseyant, Titus me demande :

– Est-ce qu’il faudra tuer ?

Je suis pris au dépourvu et marque un temps avant de répondre :

– Je pense que oui.

– Je suis capable de faire ça, tu sais. Je crois que je l’ai fait souvent avant.

Le lendemain matin, j’ai un message sous l’oreiller :

Avant trois jours. Trouve comment ouvrir la boîte aux clefs. Bureau de César.

Je raconte à Claudius qui semble perplexe :

– Tu sais de quoi ils parlent ? me demande-t-il.

– Oui. Mes nombreuses convocations au bureau m’ont permis d’acquérir une certaine « culture césarienne ». C’est une boîte en métal posée sur le bureau. On y trouve, par exemple, la clef du frigo. Les César l’ouvrent grâce à une combinaison à cinq chiffres. Mais, pour plus de sécurité, ils changent souvent la suite des chiffres. Je les ai vus plusieurs fois marquer un temps d’arrêt avant d’ouvrir la boîte, me tourner le dos et contempler le mur où sont rangés les dossiers de couleur. La solution doit se trouver là.

– Je ne comprends rien. Occupe-t’en et laisse-moi faire le recrutement.

– D’accord. À propos des nouveaux à mettre dans la confidence, il faut absolument écarter les Bleus.

– Pour moi, il n’a jamais été question qu’ils se joignent à nous. Je croyais te l’avoir déjà dit.

Claudius s’éloigne. Je suis un peu rassuré.

Depuis que j’ai résolu le problème d’identification des traîtres, nos alliés de la nuit ont confiance en moi. Je ne sais pas si, cette fois-ci, je serai à la hauteur.

Je ne vois pas passer la journée. Je vis machinalement, comme un engin programmé pour les différents rituels qui constituent notre vie ici, sauf que j’ai un autre cerveau qui, lui, travaille à résoudre une énigme. Marcus m’évite. Octavius est bien silencieux, il doit comme moi peser la gravité de l’acte que nous nous apprêtons à commettre. Je me prends à désirer que tout soit remis à plus tard. Quand je m’en ouvre à Claudius, il me répond sèchement :

– Si tu vivais la condition d’esclaves qu’on leur impose là-haut, tu serais pressé de réussir pour les libérer.

Je crois qu’il en sait beaucoup sur le sujet. Il n’a jamais eu l’occasion de me raconter.

Je suis convaincu que, si je ne peux pas retourner dans le bureau de César et y rester un moment, je ne parviendrai pas à résoudre le problème qu’on m’a soumis. Claudius en est conscient mais il n’a pas la solution pour me faire pénétrer dans l’antre des chefs.

– Nous savons qu’ils occupent le bureau toute la journée. Et tu ne peux pas simuler une autre maladie.

– Envoyons Octavius. Je lui expliquerai ce que je sais.

– Non, c’est toi qui dois y aller. Je vais demander l’aide des serviteurs.

– Comment tu leur fais parvenir tes messages ?

– Avec celui qui s’occupe de mon linge, on a mis au point un système de boîte aux lettres. S’il trouve un cheveu enroulé au premier bouton de ma chemise, il sait qu’il y a du courrier. Le message est placé sous mon oreiller. C’est génial comme système, n’est-ce pas ?

– Quel système ?

Encore Paulus… Il doit se douter de quelque chose.

– On met au point une nouvelle technique pour l’inche.

– Un Claudius 2.1 ou un Méto 2.2 ?

– Un Médius 1.1.

– Ou un Clauto 1.1.

On part dans un grand éclat de rire. Je vois Paulus froncer les sourcils, il se sent exclu de notre relation. Je lui vole celui qu’il pense être son meilleur ami. Je les quitte pour ne pas envenimer les choses.

Plus tard dans l’après-midi, un Violet dénommé Caïus me frôle l’épaule et cligne des yeux. C’est certainement un « nouveau partisan ». Combien sommes-nous maintenant ? J’éprouve soudain un sentiment de puissance et de bonheur que Mamercus vient contrarier quelques minutes après :

– Méto, il faut parler à Claudius. J’ai l’impression que ça s’emballe. L’euphorie qui gagne certains leur fait perdre toute prudence. J’ai déjà dû effrayer un Violet qui parlait un peu fort de nos secrets. Comme si, l’issue approchant, on pouvait se laisser aller. Je ne vois pas comment on va éviter une catastrophe.

– Entendu, Mamercus. Je lui parlerai.

– Tu ne sais pas combien de temps on doit encore tenir ?

– Non. Personne ne le sait.

– Tu n’as pas l’air inquiet. Ton calme me rassure.

En guise de réponse, je me contente de lui sourire. L’image qu’il me renvoie de moi me paraît bien flatteuse, mais à quoi cela servirait-il que je le lui dise ?

Il s’éloigne. J’informerai Claudius comme promis, mais je crois que c’est déjà trop tard.

Durant l’étude, après avoir expédié mes devoirs, j’essaie de visualiser le mur que contemplent les César quand ils ont oublié la combinaison de la boîte à clefs. Je voudrais utiliser un dessin. Cela m’aiderait, mais c’est impossible. Il n’existe pas de feuille pour dessiner librement. Les cahiers ont des pages numérotées et sont vérifiés à la fin de chaque cours. J’aimerais d’ailleurs bien savoir sur quoi Claudius écrit ses messages.

Je décide de tenter quelque chose. Je vais utiliser une petite zone d’une feuille blanche pour me livrer à mes recherches et ensuite je camouflerai tout sous un des dessins imposés pour les concours : la chaudière de la Maison, par exemple. Il y en a deux autres qu’on peut faire et refaire, pour s’entraîner : le couple de cochons et ses deux petits, ou bien trois épis de maïs liés par une ficelle. Je choisis la chaudière car, il y a environ six mois, j’avais décidé, sans succès, de devenir champion sur ce motif. Je le connais donc dans ses moindres détails.

Ces compétitions sont organisées deux fois par an et sont ouvertes à toutes les couleurs. Les César jugent la dextérité et la rapidité. Ils appliquent ensuite un coefficient en fonction de la couleur de l’élève, et le champion est applaudi par tous. On ne gagne rien. Maintenant que j’y pense, ces concours doivent avoir leur utilité. Je sais qu’ici rien n’est fait pour rien. Cela doit entrer dans le processus de sélection pour « après ».

On trouve sur le mur du fond des dossiers rangés par couleur. Chaque série est numérotée. Il y a cinq étagères. Les dossiers peuvent avoir des épaisseurs très diverses. Les rouges occupent la première rangée, celle du haut. Je m’en souviens car une fois où César m’avait fait patienter plus d’une demi-heure, je m’étais dit que les dossiers rouges étaient dans la même position que nous, les anciens. Ils dominent les autres couleurs, mais à une altitude où la chute est douloureuse à coup sûr. Il y a des gris et des marron à côté. Sur la deuxième étagère, on trouve des bleus, des violets et des roses, je crois. Marcus, qui veille sur moi, même quand je ne le sais pas, me glisse à l’oreille :

– Il te reste un quart d’heure avant la fin.

– OK, OK, mon ami.

Je noircis mon travail et je le transforme. Quelques minutes plus tard s’offre aux yeux de tous un des côtés de la chaudière avec une partie dans l’ombre. Je fais le reste de façon mécanique. César s’est levé et chacun range ses affaires dans sa case. Le cahier doit, lui, rester bien en évidence pour le contrôle.

Le matin suivant, devant la glace, je remarque que Claudius et moi, nous nous ressemblons : même visage préoccupé et triste. Je lui murmure :

– Claudius, Mamercus est inquiet.

– Je sais. À cause des Violets. Moi aussi. J’ai reçu une réponse pour notre affaire. Un soir prochain, pendant l’étude, tu disposeras de dix minutes.

– Mais comment ?

– Je ne sais pas. Tiens-toi prêt et, le moment venu, tu comprendras. On a un autre problème. Paulus a annoncé à tout le monde qu’on préparait une nouvelle ouverture pour l’inche. Il ne faudrait pas les faire attendre trop longtemps. On ne doit pas attirer les soupçons.

– Et tu as une idée, toi ?

– Non, mais je compte sur toi.

Il va rejoindre les autres et me laisse là, perplexe.

Les cours s’enchaînent. Je n’écoute rien mais j’essaie que ça ne se voie pas trop. Penser à cette nouvelle ouverture pour la partie de ce soir me semble bien futile, surtout en regard de ce qui se passera peut-être pendant l’étude. Je n’arrive pas à imaginer que je puisse accomplir ma mission sans me faire prendre. Un César et un traître dans la salle, un autre César dans le bureau. Je n’ai pas la capacité de me rendre invisible !

En sortant du cours d’agriculture, j’entends des cris qui viennent des couloirs et je vais voir. Crassus est par terre et se tient la tête. Trois élèves entourent Marcus qui se débat. César 4 arrive et désigne d’un geste sec deux enfants pour accompagner la « victime » à l’infir-merie. Puis, se tournant vers le « coupable », il lève son pouce. La sentence est tombée : un jour de frigo. Marcus a le visage fermé. Il sait qu’il n’y a rien à tenter, que c’est trop tard, qu’il s’est fait piéger. Je le prends dans mes bras. Il me chuchote à l’oreille :

– Un jour, je le tuerai.

– Écoute bien mes conseils. Je ne suis pas sûr de te revoir avant qu’il ne t’emmène ce soir.

– Pourquoi, tu quittes la Maison aujourd’hui ?

– Non, mais on ne sait jamais. Écoute-moi. Au dîner, ne mange pas trop et retiens-toi de boire jusqu’à ce qu’on aille aux lavabos, où tu pourras te rattraper. L’eau des carafes est bourrée de somnifères et tu dois abso-lument éviter de dormir là-bas.

– D’accord, je m’en remets au spécialiste, dit-il, presque en souriant.

– Ah oui ! Encore une chose : ne sois pas effrayé par Romu, l’enfant du frigo. S’il te fait peur, c’est pour t’éviter de t’endormir et d’avoir les extrémités gelées. C’est un ami. À plus tard.

Nous formons un mur de trois attaquants accrochés solidement par les bras. Le transperceur est recroquevillé derrière moi. Les nettoyeurs sont en retrait, ramassés sur eux-mêmes. Au signal, nous progressons. Les coups s’abattent et nos adversaires essayent de nous séparer pour accéder au transperceur et à la boule. Quand nous ne pouvons plus résister, je pivote vers nos lignes arrière et fais mine de récupérer l’objet, puis je plonge en avant. Ils me retournent comme une crêpe et découvrent que je n’ai rien. Ils s’abattent alors sur Claudius, le meneur, pour un résultat équivalent. Et là, pour eux, c’est trop tard. Un des nettoyeurs m’a expédié la boule et je marque sans trembler. On a gagné. Mes copains se relèvent avec un sourire parfois noyé de sang. Je suis dans mes petits souliers. Vais-je voir mon ouverture validée et me couvrir de gloire, ou vais-je essuyer des injures et des quolibets ? Je regarde César qui fait durer le suspense :

– La Méto 2.2. rentre dans le grand livre. Sous réserve, dit-il sans émotion.

Toujours la même tactique. Faire planer un doute pour éviter qu’on ne se réjouisse trop.

Les regards de mes copains me montrent que pour eux le doute n’est pas permis. Octavius est carrément enthousiaste :

– Je n’imaginais pas qu’il y avait encore quelque chose à inventer. Tu es génial, mon pote !

Nous allons sous la douche. Titus, grand perdant, vient faire ses remarques :

– Vous avez gagné grâce à l’effet de surprise, en faisant croire que la boule était entre les dents du transperceur. Mais c’est facile à contrer quand on le sait.

– Sans doute, sans doute, Titus. Enfin, reconnais que ce soir nous étions meilleurs.

Il s’écarte en souriant. Il n’est pas convaincu. Loin de toute cette agitation, presque caché dans un recoin, Publius se frotte les yeux. Je comprends tout de suite que ce n’est pas à cause du savon. Je m’approche du « traître Rouge ».

– Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as été secoué pendant l’attaque ?

– Non, après l’attaque, répond-il en s’efforçant de ne pas pleurer. Ils me sont tombés dessus alors que j’enlevais mon casque. Des gars de mon équipe. Sans le faire exprès, soi-disant.

Il baisse la tête et me montre une estafilade au-dessus de sa nuque.

– Je ne sais pas ce qu’ils me veulent.

– Tu ne vas pas aller te plaindre à César ? Ce ne serait pas bon pour l’esprit de votre équipe. Va voir Titus d’abord. C’est ton capitaine.

– Peut-être. Mais il faudra quand même qu’on me soigne.

– Bien sûr, fais-toi soigner, Publius.

– Tu sais, je n’ai pas envie de finir comme Spurius.

Au moment de dormir, des images de la journée me reviennent en mémoire. Je sens que la bataille a commencé. Les provocations qui se répondent. Les vengeances qui se précisent. Il faut calmer le jeu au plus vite, sinon… sinon quoi ?

La réponse à cette question arrive le lendemain vers cinq heures du matin. Branle-bas de combat dans le dortoir. Les enfants sont rassemblés dans les couloirs puis forcés de s’allonger, les yeux fermés, face contre terre, avec les mains dans le dos. Des cris. Des sifflets percent nos tympans. Des soldats marchent sur nous en hurlant. Certains d’entre nous sont relevés sans ménagement et des exécutions sont simulées. Je suis victime d’un simulacre d’étranglement avec un lacet. Même si j’essaie de me persuader qu’ils sont juste là pour nous effrayer, j’ai peur et, un instant, j’ai vraiment cru qu’ils allaient me tuer. Beaucoup d’enfants pleurent doucement. Soudain, tout s’arrête. On entend les soldats se regrouper et s’éloigner. On se remet debout et on rejoint les lavabos. Pourquoi ont-ils fait ça ? Qu’ont-ils découvert ?

Claudius m’explique la consigne que chacun fera passer à celui ou à ceux qu’il a convertis personnellement : stopper tout recrutement, se mêler aux autres et communiquer le moins possible entre comploteurs.

– Et surtout, ajoute-t-il, si on sent une angoisse dangereuse chez notre interlocuteur, il faut lui faire croire que tout est annulé, qu’on a renoncé. Cette journée doit être sans tache.

Une ambiance étrange règne. Les enfants payent le réveil violent et matinal. Les performances sportives sont déplorables. Une certaine apathie envahit les couloirs et les salles de classe. Je suis content que Marcus ait échappé à cette démonstration de sauvagerie.

Un Violet nommé Aulus s’installe en face de moi pendant le repas. Malgré les recommandations qu’on a dû lui faire, il tente d’entrer en contact avec moi. Ce sera un message muet ou presque. Je dois comprendre en regardant ses lèvres. Après un instant d’hésitation, je décide de l’« écouter ». Je ne suis pas trop doué pour cet exercice, ce qui l’oblige à recommencer deux fois. La teneur de son message est la suivante :

– Ce matin, j’ai compris que tout le monde avait peur, même toi. Je l’ai senti quand il s’acharnait sur ton cou. J’étais juste à côté. Et pourtant, vous n’abandonnerez pas, n’est-ce pas ?

Pour toute réponse, je le fixe d’un regard grave pour lui signifier que notre détermination est intacte. Je lui fais aussi comprendre que la conversation doit s’arrêter là.

Il acquiesce et serre les doigts de sa main droite en signe de solidarité.

Le soir, la partie d’inche est désordonnée car les enfants sont fatigués et énervés à la fois. Deux d’entre eux se blessent lors d’un choc violent. Bilan : une clavicule cassée et un poignet fracturé.

Après le repas, César 2 se fend d’un petit discours sur le climat déplorable de ces derniers jours :

– Ce vent de violence sera combattu par une violence encore plus forte. Nous en surveillons certains, ils se reconnaîtront.

C’est dans un silence glacial que chacun regagne le dortoir. Je lance à Claudius :

– Peut-être à demain.

– C’est ça, peut-être à demain.

Marcus est déjà dans son lit. Il a les yeux fermés. Il récupère. Il a survécu.

Ce matin, le courrier est passé : Aujourd’hui, dix minutes après le début de l’étude. Le bureau sera vide.

Comme d’habitude, je retrouve Claudius aux lavabos. Il a reçu un message, lui aussi, plutôt rassurant : Ils sont nerveux mais ils ne savent rien.

– Tu crois que je pourrai quitter l’étude comme ça, sans raison valable ?

– Fais-leur confiance. Ils connaissent la Maison mieux que nous.

Je repère Marcus qui s’asperge d’eau glacée pour se donner du courage. Je m’approche de lui et lui souris :

– J’étais sûr que tu tiendrais le coup.

– Je suis fatigué. Méto, j’ai un message pour toi de la part de Romu.

Je vérifie que personne ne peut nous entendre.

– Vas-y !

Méfiez-vous de Rémus.

– C’est tout ?

– Oui. Méto, faut que t’y ailles.

Après la course, je rapporte à Claudius les propos de Marcus. Il me rassure :

– À part toi, Octavius et moi, tout le monde craint Rémus et personne n’ose l’approcher. Par ailleurs, Octavius m’a dit qu’il avait seulement converti un Violet.

– Et toi, tu n’as pas eu envie de le mettre au courant ?

– Non. J’ai toujours pensé qu’il était ingérable : trop impulsif, trop violent.

– Je suis assez d’accord, même si je ne peux m’empêcher d’avoir de la sympathie pour lui.

– Et, à propos de Rémus, tu as trouvé des volontaires pour se faire casser en deux pour son ultime partie d’inche ?

– Je n’ai pas eu le temps de m’en occuper et j’espère que tout sera fini avant.

Lorsque j’entre dans la salle d’étude, je suis très mal à l’aise. J’ai l’impression de ne rien contrôler. Que va-t-il se passer ? Que vais-je pouvoir dire ? Aucune excuse n’est recevable et ils n’ont jamais fait d’exception. Si je demande à aller aux toilettes, je déclencherai un éclat de rire général. Je ferme les yeux et j’attends un miracle qui n’arrivera pas. Les minutes s’écoulent avec lenteur. Je suis incapable de fixer mon attention et j’ai très chaud. Je dois lever la main. Je vais lever la main. Je lève la main.

– Oui, Méto ? interroge César 3 avec un léger sourire.

La porte de l’étude s’ouvre. César 5 entre et murmure quelques mots à l’oreille de son homologue. Ce dernier déclare :

– Je dois m’absenter quelques minutes avec Publius. Je vous fais confiance. Ne nous décevez pas ou nous serons impitoyables.

Ils sortent tous les trois. Nous sommes sans surveillance. C’est tout à fait inédit et les élèves se regardent, abasourdis. Certains commencent à rire et à s’agiter. Claudius se lève et me fait signe de partir. Je l’entends parler doucement pendant que je passe la tête dans le couloir :

– Il est important que chacun se comporte normalement, et le fait que Méto soit sorti doit rester absolument secret. C’est compris ?

Le silence est rétabli. Personne à l’horizon. Je cours jusqu’au bureau qui est ouvert. Je referme la porte. Je me tourne vers les étagères et, tout de suite, je repère que les dossiers ont changé de place. Les rouges ne sont plus en haut. Je prends le cadenas entre mes doigts. Il y a cinq roues comme les cinq étagères. Les dossiers ayant tous des numéros, la solution est devant moi. On doit sans doute lire la combinaison verticalement. Elle ne peut pas être à gauche car les séries commencent naturellement toutes par le chiffre 1. Je ne peux donc m’intéresser qu’au dernier chiffre à droite. Là, c’est différent, les séries ne comportant pas toutes le même nombre de dossiers. Par exemple, il y a huit dossiers jaunes très fins et quatre très gros dossiers gris. Je lis en descendant le dernier chiffre de chaque ligne, ça donne 7 4 6 4 5. J’essaie. Ça ne marche pas. J’utilise les mêmes chiffres mais en remontant : 5 4 6 4 7, et ça marche ! J’ai réussi à ouvrir la boîte. Je rétablis la combinaison d’origine et je regagne discrètement la salle d’étude où il règne un silence pesant. Je n’ose tourner la tête vers le bureau de peur d’y voir trôner César. Je m’assois et je lève les yeux. Personne, j’ai donc accompli ma mission. Je tremble. Je dois retrouver mon calme. Je ferme les yeux.

Marcus me tapote la main, sans doute pour me réconforter. Non, il m’avertit que le chef et le traître sont revenus. César reste debout et fait claquer sa règle violemment pour obtenir toute notre attention :

– L’inche est supprimé jusqu’à nouvel ordre. Le temps d’étude est donc doublé. Ceux qui n’ont rien à faire se préparent pour le grand concours de dessin qui aura lieu dans une semaine.

Un murmure réprobateur s’élève. La règle claque une seconde fois et le silence revient. Il reprend :

– Je peux dès à présent vous annoncer que des sanctions seront prises contre les auteurs de violences gratuites. Le ménage commencera par les Rouges.

Les « oreilles » ont fait leur rapport et le frigo va recevoir son lot de chair fraîche.

Je transmets la combinaison à Claudius et surtout la manière dont on peut la retrouver en cas de changement.

– Tu m’épates, Méto, tu es vraiment doué ! D’après toi, pourquoi sentent-ils le besoin de la modifier ? C’est vraiment se compliquer la vie, tu ne trouves pas ?

– Si tu utilises toujours le même code, à la longue, on doit pouvoir repérer des traces d’usure sur les chiffres.

– Comment sais-tu tout ça ?

– C’est logique. Il faut juste réfléchir.

Comme prévu, le repas du soir est précédé par la proclamation des mesures répressives. C’est César 1 qui s’en charge :

– Pour leur manque de vigilance, toutes les couleurs participeront ce soir à une double claque tournante. Bien entendu, les victimes des violences seront exclues du cercle de douleur. Juste après, Mamercus et Tibérius iront en chambre froide. Lundi soir, ce sera le tour de Flavius et Caïus, et, mercredi soir, celui de Sextus et Kaeso.

Il s’assied et donne le signal du repas.

Dans les couloirs, je rejoins Mamercus qui me déclare avec calme :

– J’ai déconné après l’inche d’hier, alors je paye. C’est normal.

– Tu veux les conseils d’un vieil habitué ?

– J’ai été mis au parfum par ton ami Marcus. Je te remercie.

– Vous êtes deux. Veillez bien l’un sur l’autre.

Le dortoir est silencieux. César est déjà là. Les Rouges s’approchent pour puiser un numéro. Rares sont ceux qui arborent un regard bravache, la grande majorité des enfants ont pris le masque des martyrs.

Feu !

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