Chapitre 3
Aujourd’hui, nous sommes à la moitié de l’initiation de Crassus. Il s’habitue. Comme prévu, le brouillard se dissipe pendant les cours. Je vais bientôt pouvoir l’abandonner lors de l’étude. Ce cours de soutien m’empêche de participer aux activités de la fin d’après-midi car mon travail personnel doit être terminé et visé par les César avant que je puisse rejoindre mon protégé. J’étudie donc tout seul dans la salle, bercé par les cris énervés de mes camarades se livrant aux délices de la compétition à quelques pas de là.
J’aimerais tellement retourner jouer à l’inche. Ils vont finir par me remplacer tout à fait au poste de placeur. Pour l’instant, je sais que ceux qui se sont lancés ont échoué, l’un a eu le bras cassé, un autre a supplié ses partenaires de le remettre à l’arrière. Il était complètement perdu et se sentait grandement responsable des défaites. Presque chaque jour, un de mes coéquipiers m’aborde dans les couloirs pour me demander la date de ma reprise.
– Bientôt, très bientôt, les gars.
Crassus s’est mis à l’inche. Il a compris qu’on peut survivre, qu’un traumatisme crânien vous met sur la touche une semaine mais ne vous empêche pas d’avoir envie d’y retourner. Il sait qu’il doit s’endurcir pour résister ici. Apprendre à obéir, c’est bon pour éviter les problèmes avec les César, mais pas pour éviter ceux que les enfants se créent entre eux. Crassus a des dispositions pour passer au travers des ennuis, il est malin. Il a ça dans le sang. J’éprouve pour ce trait de caractère un mélange de dégoût et d’admiration. On gagne toujours au détriment des autres. Il sera parfait pour la Maison.
– Course-purée… Il va y avoir une course-purée. C’est quoi encore, ce truc ? interroge mon protégé. Ça fait mal ?
– Non, c’est un petit spectacle clandestin, juste pour se distraire.
– Tu m’expliques ?
– Deux enfants de même couleur, assis l’un en face de l’autre, entourés de leurs intimes qui font écran, se défient pendant le repas. Au moment où César donnera l’autorisation de manger à tout le réfectoire, ils vont tenter de vider leur assiette en enfournant à chaque bouchée la plus grosse quantité de bouffe possible. La partie s’arrête quand l’assiette est parfaitement récurée.
– C’est rigolo !
– Et interdit aussi. Si les César repèrent des taches suspectes sur ton uniforme, tu es bon pour le frigo. Pour éviter ce genre de traces, certains se défient à l’eau, mais vu les quantités qu’ils peuvent boire, beaucoup se sont rendus malades pour de vrai. Au fait, tu sais qui sont les compétiteurs ?
– Non, pas exactement, des Bleu foncé en tout cas. Toi, tu as déjà essayé ?
– Moi, j’ai tout fait. Tu commences à me connaître… Lors d’une course-purée, j’ai bien failli m’étouffer. J’en ai rejeté par les narines. Un vrai supplice.
– Et alors ?
– J’ai perdu.
– Je ne vois pas l’intérêt de ce jeu.
– Il faut bien passer le temps.
– Rémus pleure, me glisse Octavius à l’oreille, au moment où nous rejoignons la salle d’étude. Il est assis par terre dans le couloir, la tête dans les mains.
– Quelqu’un lui a parlé ?
– Moi.
– Et que veut-il ?
– Il veut te parler, et à toi seulement.
– J’y vais.
– Ce n’est pas le bon moment. Qu’est-ce que tu vas dire à César ?
– La vérité. Il finit toujours par la connaître, de toute façon. J’y vais.
Je trouve Rémus au bout du couloir est. Il a les yeux dans le vague.
– Qu’est-ce que tu as ?
– J’ai été suspendu d’inche, me répond Rémus.
– Ce n’est pas nouveau. Pour un an, je crois, c’est ça ?
– Oui, mais je devais reprendre bientôt. J’ai demandé à César la date précise de ma réintégration dans l’équipe. Et là, il m’a annoncé qu’ils avaient décidé de me suspendre un an de plus. Dans un an, je ne serai plus là.
– Tu le leur as dit ?
– Oui. Eh bien, ils m’ont assuré que si, que je serai encore là. Moi, je sais que je suis vieux, je suis un Rouge plus mûr que toi, et toi, dans trois ou quatre mois, tu es fini.
– Je vais voir ce que je peux faire. En attendant, lève-toi, tu ne peux pas rester là.
– Non, d’abord, promets-moi que tu vas m’aider. Je veux rejouer au moins une fois, au moins une fois.
– Je m’en occupe. Lève-toi, maintenant.
Il se relève tranquillement et part en direction des dortoirs. Il ne va jamais à l’étude et personne ne lui dit rien. En ce qui concerne sa prolongation, je ne lui ai pas promis de réussir, mais je vais essayer. Si les César avaient eu plus de courage, ils lui auraient directement annoncé qu’il était interdit à vie. Rémus, dans le jeu, peut être d’une violence extrême, d’un acharnement qui fout vraiment la trouille. Je l’ai vu une fois cherchant à casser le bras de Claudius. Il écumait de rage et était totalement incontrôlable. Tous les joueurs s’y sont mis pour les séparer. Il a fallu l’assommer pour qu’il lâche prise. Il est interdit d’inche « pour cruauté ».
Son exclusion a entraîné, pendant plusieurs mois, un arrêt total des matchs. Mais des bagarres éclataient pendant des séances de lutte ou dans les couloirs, et le frigo tournait à plein régime. Et comme la violence contrôlée et organisée est plus facile à gérer, l’inche a été rétabli.
Je rentre dans l’étude. Je viens me planter devant César 3 qui me regarde comme s’il était surpris que je veuille lui parler. Pourtant, si je m’étais glissé discrètement à ma place, j’aurais passé un sale quart d’heure dans son bureau.
– Je viens vous expliquer mon retard : un camarade pleurait, prostré dans le couloir est. Il m’a fait dire qu’il désirait me parler. J’ai pens…, pardon, j’ai…, j’y suis allé sans trop réfléchir.
– Pourquoi ?
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi toi ?
– Je ne le sais pas. Il ne me l’a pas dit.
– Et toi, qu’en penses-tu ?
– Je n’en pense rien.
– Où est-il maintenant ?
– Il s’est relevé et il est parti vers…
– Je sais vers où, tu peux regagner ta place.
– César, j’ai promis d’intercéder en sa faveur…
Il ne relève même pas la tête. Il a mis un terme à la discussion et n’imagine pas que je puisse la prolonger de mon propre chef. J’insiste :
– César ?
– Tu es encore là ? Alors que tu as déjà pris beaucoup de retard dans ton travail ?
Il marque un long silence puis reprend :
– Plus tard, peut-être, on se parlera.
Je n’insiste pas. Une vague promesse de sa part, ce n’est déjà pas si mal.
Je repense à ce que m’a dit Rémus : « Dans trois ou quatre mois, tu es fini. » C’est quoi, finir ? Qu’est-ce qui m’arrivera ? Et Quintus, traîné par deux monstres dans un sac, il y a deux semaines… Qu’est-il devenu ? Est-il encore en vie ? Je me suis fait à l’idée qu’on nous recyclera dans un emploi, ailleurs. On ne peut pas nous avoir entraînés et éduqués chaque jour pour ne rien faire de nous au bout du compte.
Crassus s’est assis en face de moi pour manger. Il a sans doute des questions en réserve. Curieusement, il ne démarre pas tout de suite. Il m’observe sans rien dire pendant la moitié du repas. Qu’attend-il ?
– Rémus, finit-il par lâcher, c’est ton ami ?
– Oui, on peut dire ça. Je ne parle pas avec lui tous les jours, ce n’est pas un bavard. Mais je le connais depuis mon arrivée et c’est un équipier fidèle et efficace à la course.
– C’est un méchant. On m’a raconté des horreurs sur lui.
– Sans doute beaucoup de légendes. Mais il est certain qu’il peut être violent.
– Dans quelles circonstances ?
– Il n’y a pas de circonstances particulières. Ça arrive brutalement, par crises.
Crassus recommence à me regarder comme une bête curieuse. Pourquoi ce soudain intérêt pour Rémus ? L’épisode du couloir a-t-il déjà fait le tour de la Maison ?
Je suis maintenant distrait par un petit Bleu assis à côté de lui. Il vient de pousser son dessert vers son voisin de gauche. Quelle est sa dette ? Je le lui demanderai quand nous quitterons le réfectoire. Crassus, qui a aussi remarqué le manège, m’interroge du regard. On va bientôt savoir.
En sortant, j’aborde le dénommé Kaeso qui m’explique avec légèreté la raison de son régime sans sucre :
– J’ai perdu tous mes desserts du mois en jouant aux petits chevaux. Je n’ai compris que vers la fin de la partie que, malgré les insultes qu’ils s’échangeaient, les autres étaient complices et me tendaient un piège.
– Un mois, c’est trop. Tu veux que j’intervienne ?
– Non, je te remercie. Je serai plus méfiant la prochaine fois. Et puis, je n’aime pas trop les desserts, je préfère le pain.
– Comme tu voudras. C’est qui, ces vautours ?
Il fait comme s’il ne m’avait pas entendu et va rejoindre ses copains. Les rations servies étant très abondantes, ceux qui arnaquent les plus jeunes ne le font jamais par nécessité, mais pour montrer qu’ils ont le pouvoir, qu’ils leur sont supérieurs et pas seulement par la taille. D’ailleurs, les portions taxées sont à peine touchées. Les petits ne se plaignent pas, ils se disent que, plus tard, ils se vengeront. Mais sur qui ? Pas sur ceux qui les ont volés, mais sur d’autres plus petits qui n’avaient rien demandé. Les Bleus envient les grands, même s’ils savent que leur temps est compté.
– Méto, tu voulais me parler ? me demande César 1.
– J’ai promis à Rémus d’intercéder pour lui. Il voudrait rejouer à l’inche une seule fois, une dernière fois.
– Tu sais très bien que c’est une bonne chose pour ses camarades qu’il ne mette plus jamais les pieds sur un terrain. Tu as toi-même déjà eu à subir sa violence.
Je suis étonné par ce qu’il vient de me dire. Je demande :
– Ah oui ? Quand ça ?
– Tu étais Violet, on t’avait mordu dans le bas du dos.
Je me souviens de la douleur. J’avais mis des semaines à cicatriser. Je souffrais terriblement, le soir, allongé sur le dos, avant de m’endormir.
– Mais, César, ce n’était pas lui ! C’était Philippus, il était passé au frigo pour ça et avait disparu assez vite après.
– Ah ? En effet, j’ai dû me tromper. Enfin, pour revenir à Rémus, tu sais qu’il est dangereux ?
– Oui.
– Alors, dis-lui que tu as fait ce que tu pouvais, mais que ça n’a servi à rien.
– Je me disais qu’on pouvait essayer, juste une fois, en prenant des précautions et seulement avec des volontaires…
– Oublie ça, Méto. Bonne nuit.
Il a déjà détourné la tête. Je n’existe plus pour lui. César 1 m’a souvent énervé. Plus jeune, j’ai plusieurs fois rêvé qu’il participait un soir à une claque tournante et que j’étais juste à côté de lui. Mon coup violent l’envoyait voler à travers le dortoir. Pourtant, je ne suis pas sûr que ça aurait suffi à gommer ce regard impassible pour bien longtemps.
Je retrouve Marcus devant les lavabos. Il m’attendait.
– Alors, tu ne t’es pas attiré d’ennuis avec cette histoire ?
– Rémus va être déçu. Je le lui dirai demain. J’ai encore un petit espoir que César change d’avis pendant la nuit.
– C’est à propos de l’inche ? C’est ça ?
– Oui, j’ai proposé d’organiser une partie avec des volontaires pour jouer avec lui une dernière fois.
– Tu n’en trouveras pas beaucoup pour prendre un tel risque. Regarde, dans la journée, tout le monde l’évite. À part toi, Octavius et Claudius, bien sûr… Il fait peur.
Crassus nous rejoint.
– Méto, j’ai un truc à te demander.
Marcus m’interroge du regard.
– Reste, Marcus. Tu veux savoir quoi, petit ?
– Où sont les passages secrets ?
Mon vieux copain sourit et intervient :
– Ah, ça ! Moi aussi j’aimerais bien savoir, Méto.
– On raconte, dis-je, qu’il y en a partout. À tous les étages, dans chaque pièce ou couloir, mais durant toutes ces années personne n’a été capable de m’en montrer un seul.
– Tu penses qu’ils n’existent pas. C’est ça ?
– J’y crois de moins en moins. Un matin, j’ai fait le guet pour un grand qui, pour percer ce mystère, avait décidé d’inspecter un placard à balais. Il n’a rien trouvé, le pauvre. Mais, lui, les César l’ont trouvé et envoyé au frigo directement.
– Et toi, tu y es allé avec lui ? demande Crassus.
– Pas cette fois-là.
– Pourquoi ? Tu l’avais trahi ?
– Ta question est une insulte, Crassus ! Si je ne devais pas te garder sous ma protection, je pense que ta tête aurait embrassé l’émail du lavabo…
J’ai parlé avec calme mais le message est passé.
– Excuse-moi. J’ai parlé trop vite. Je sais que tu ne l’aurais jamais fait, Méto.
– Quoi ? Trahir ou te punir ?
– Trahir.
– Non, je ne l’aurais jamais fait. Ce jour-là, je n’ai pas eu le temps de le prévenir, juste celui de sauver ma peau. Et je n’étais pas fier. Au fait, qui t’a parlé de ces passages ?
– Je ne sais pas.
– Comment ça ? Si tu ne connais pas son prénom, tu peux au moins me le montrer.
– Je ne sais pas qui c’est, parce que je ne l’ai jamais vu. J’ai rêvé de ces passages. Pendant mon sommeil, on me parlait de leur existence. J’aurai peut-être plus de détails la prochaine fois. Si c’est le cas, je te raconterai.
– Quelqu’un te parle pendant ton sommeil ? Et de quoi d’autre t’a-t-il parlé ?
– De rien d’autre.
– Tu es sûr ? Je sens que tu me caches quelque chose. Tu dois tout me dire, je te rappelle que je suis responsable de toi pendant deux semaines encore.
– Tu vas t’énerver.
– Pourquoi ?
– Tu m’avais dit de ne plus aborder ce sujet.
– Il te parle de ton manteau ? C’est ça ?
– Oui.
– Tu as raison. Je ne veux plus en discuter.
Crassus s’éloigne, tête baissée, comme s’il voulait me montrer qu’il m’obéit ou peut-être me cacher un regard de défi ou de colère. Marcus est dubitatif. Il lève les sourcils :
– Je me demande ce qu’il a dans la tête, ton élève.
– Moi, je crois qu’il a tout inventé. Il n’a jamais entendu de voix la nuit. Il a imaginé cette histoire juste pour avoir l’occasion de me reparler de son foutu manteau.
– Et les passages secrets ? Pourquoi s’intéresserait-il à eux ?
– Je ne sais pas. C’est peut-être le prétexte qu’il a trouvé pour m’interroger au départ et, ensuite, il voulait glisser vers le sujet qui l’obsède.
– Et si c’était vrai, cette histoire de voix ?
– Tu vois que c’est un bon acteur, le petit Crassus. Toi-même, tu es prêt à le croire.
– Dans tous les cas, tu devrais te méfier de lui au moins pendant les deux semaines de tutorat qui te restent.
Ce matin, Rémus nous rejoint in extremis pour la course. Nous avons tous cru à une disqualification pour cause de retard. On a dû aller le secouer pour qu’il daigne ouvrir les yeux.
– Aujourd’hui, j’avais décidé de ne pas me lever, déclare-t-il calmement.
Je demande :
– Pourquoi ?
– Je suis fatigué.
– Tu as mal quelque part ? Tu es malade ?
– Non. J’en ai marre de tout ce cirque.
– Allez, viens. Habille-toi ou ils vont tous nous rétrograder.
– Bon, d’accord. Je le fais uniquement pour vous.
La course se déroule presque comme d’habitude. Quand je croise le regard de Rémus, je sens qu’il attend de moi des réponses. Que vais-je lui dire ? Je n’arrive pas à me convaincre que César ait définitivement fermé la porte. Je lui répéterai mot pour mot les paroles échangées avec lui et il décidera de ce qu’il veut comprendre.
Je l’aborde dans le couloir qui nous conduit à la salle des pompes. Après mon récit, il me sourit. Ce qui me rend perplexe. Avec lui, c’est souvent le cas.
– Vous êtes mes amis, déclare-t-il, je ne recommencerai plus. Merci.
Cours de mathématiques. Nous sommes en phase d’« imprégnation ». Le professeur nous fait répéter en chœur une équation, en espérant qu’elle pénètre ainsi plus facilement dans notre mémoire. Plus jeune, j’adorais ces moments où il n’y avait rien à comprendre. Juste répéter, parfois en gueulant ou en déformant pour faire sourire les autres.
La sonnerie retentit. C’est une alerte. Comme par réflexe, tous les enfants plaquent leur front sur la table et regardent leurs chaussures. Les plus prudents ferment aussi les yeux. Le prof a ouvert la porte et attend, immobile, les informations. On entend des cavalcades de souliers ferrés.
Je tourne la tête le plus lentement possible vers la porte et j’entrouvre les yeux. Un « monstre »-soldat, presque identique à celui aperçu deux semaines plus tôt, parle à voix basse à notre enseignant. La discussion dure un bon moment, mais est rigoureusement inaudible. La sonnerie de nouveau. La porte se ferme. On attend encore quelques minutes l’ordre de se relever. Au moment du déjeuner, je trouverai sans doute quelqu’un pour m’éclairer sur l’origine de cette agitation.
Dans les couloirs, les nouvelles circulent plus vite que les élèves. Les « Foncés » ont tout vu. Ils vont avoir plein d’amis durant le repas. Je m’assois devant Marius qui me regarde, amusé. Crassus est à côté de moi.
– Tu viens aux renseignements ?
– Comment tu as deviné ?
César 1 s’est levé. La rumeur se tait brutalement.
Crassus murmure :
– Il va nous expliquer ?
Je lui fais signe que non. Je sais déjà ce qu’il va dire.
– Déjeuner muet ! hurle le grand chef.
On entend alors comme un souffle de dépit. Puis le bruit des chaises des César au grand complet qui se lèvent et partent arpenter les allées à l’affût de la moindre parole. Ils sont armés d’une petite baguette fine au bout arrondi qui ne sert pas à taper mais à indiquer les punis « à refroidir » sur-le-champ. Tous les enfants connaissent la règle et Crassus, à qui je n’en ai jamais parlé, l’a immédiatement intégrée. Je me suis souvent demandé ce qui se passerait si tous les élèves décidaient ensemble de ne pas obéir. Je pense qu’on entendrait la sonnerie.
Je n’ai pas choisi par hasard Marius comme voisin. Nous savons communiquer en silence. Je le vois pousser la nourriture vers le haut pour libérer un espace d’environ un tiers de la surface de son assiette. Je dois le regarder le plus discrètement possible et lui faire signe quand j’ai compris et qu’il peut passer à la suite de son message.
Il étale d’abord une feuille de salade mais n’en conserve que la partie la plus verte. Je pense « du vert ou du verre ». Il entreprend à présent de faire comme s’il voulait la casser. Ensuite il en détache des petits morceaux. J’interprète : « des morceaux ou des éclats de verre ». Il mange tranquillement. Sans doute doit-il réfléchir à la suite.
Il dessine alors un sillon dans la nourriture. C’est une forme géométrique : un octogone. Le plan des couloirs du deuxième étage où nous courons le matin. Il va m’indiquer le lieu. Le couloir est. « Une vitre a explosé dans le couloir est ce matin. » C’est logique, la salle d’étude des Bleu foncé est toute proche.
Il dispose trois pommes de terre et, avec la pointe de son couteau, il entaille légèrement leur surface. Il me regarde. Je fixe longuement son assiette. J’hésite. Je décide de lui faire signe de continuer, les morceaux du puzzle s’agenceront peut-être dans quelques minutes.
« Trois projectiles », pas des pommes de terre. Les vitres sont très épaisses. « Trois pierres », sans doute…
Il découpe maintenant un morceau de jambon. Plus précisément, il sépare le blanc du rose. Il mange ce dernier et expose le gras. Il avale la seconde patate et entreprend de former un angle aigu ou un oiseau en vol avec des petits pois. Il me regarde, puis mange sa dernière patate avant de tout mélanger. Fin du message.
Je vais comprendre, j’en suis sûr. Je mastique et réfléchis.
« Gravé », c’est ça, gras-V : des pierres gravées.
Je décolle mon pouce de la cuillère. Il fait de même, nous nous sommes compris. À une époque où les rapports étaient plus tendus, les repas muets étaient très fréquents et beaucoup d’enfants ont développé des systèmes pour communiquer.
Comme prévu par tous les anciens, les Bleu foncé seront invisibles jusqu’au prochain repas. Un César les attend à la sortie de la salle à manger pour une longue séance de discussion qui comportera deux parties principales et un conseil très clair. D’abord : « Racontez-nous ce que vous avez cru comprendre des événements de ce matin », et ensuite : « Écoutez ce qui s’est réellement passé et apprenez-le par cœur », puis le conseil : « Taisez-vous à jamais sur le sujet ! » Chaque enfant, à tour de rôle, viendra devant les autres réexpliquer la nouvelle version, souvent il rajoutera des petits détails personnels. J’ai déjà vécu cette expérience quand j’étais Bleu clair. À la fin de la journée, j’étais sûr et certain de m’être trompé au départ.
Au moment où je vais rejoindre Crassus en salle d’étude, César 2 me fait signe de le suivre dans son bureau.
– Tu reprends l’inche demain, commence-t-il. Nous avons décidé de permettre à Rémus de rejouer une unique fois. Tu formeras les équipes. Le match aura lieu dans soixante-quinze jours. D’ici là, tu as le temps de convaincre des joueurs.
– J’espère que j’y arriverai.
– Nous comptons sur toi. C’est ton idée.
– Je peux en parler à Rémus ?
– Tu peux.
Le repas du soir commence par une annonce de César 1 :
– Je voudrais que nous revenions sur les événements de ce matin.
– Tu vois qu’il va nous expliquer… me lance Crassus.
– Chut !
– Nous allons écouter le récit de Paulus, reprend César doucement.
– Le bruit, commence le Bleu foncé, que certains ont entendu pendant leur cours a été provoqué par trois goélands qui ont percuté une vitre du couloir est. Ils ont été rabattus par un coup de vent très violent. Deux des oiseaux sont morts sous le choc, le dernier, plus petit, est gravement blessé au bec et ne peut plus s’alimenter. C’est tout.
– C’est triste, déclare Crassus.
Je ne peux m’empêcher de sourire.
– Tu ne crois pas que c’est vrai ? s’insurge Crassus.
– Si… si. Je trouve un peu bizarre qu’on déclenche une alerte pour trois malheureux oiseaux qui s’éclatent contre des vitres… Mais il y a sans doute une explication.
César est resté debout, il n’a pas fini :
– Ce soir, projection de La Maison du bonheur.
Un murmure de contentement parcourt les tablées.
Le signal de manger est enfin donné.
– La Maison du bonheur ? C’est quoi, ce film ? Tu l’as déjà vu ?
– Une quinzaine de fois. Je crois qu’il n’en existe pas d’autres.
– Et ça parle de quoi ?
– De notre histoire à tous. De notre vie d’avant, de celle d’ici aussi.
– Et ils vont projeter ça où ?
– Ici, tu verras.
– Et c’est bien ?
– Tu verras.
Crassus semble agacé par mon manque de précision. Il répète :
– Tu verras, tu verras…
À la fin du repas, les enfants écartent les chaises et se placent autour de leur table. Aux ordres donnés par les Rouges, ils la soulèvent et la déplacent, encore couverte des restes de nourriture, vers le fond de la salle. Ensuite, chacun récupère sa chaise et va la déposer sur les marques que Crassus découvre à cette occasion. Les couleurs sont indiquées. Les petits devant et les grands derrière. Tout le monde est assis en silence. Le noir se fait. On entend le bruit du projecteur qui démarre. Il n’y a pas de générique. C’est en noir et blanc.
On est d’abord dans une cave inondée par un liquide qui a la couleur de l’encre. Des papiers et des cartons flottent çà et là. On distingue des sacs en jute entassés un peu partout. La caméra se rapproche. Certains sacs semblent bouger tout seuls. On aperçoit bientôt, cachés derrière, des enfants au visage noirci par la crasse. Leurs lèvres tremblent de froid ou de peur. Puis on entend des cris et des sanglots. Des hommes sont entrés. Ils ont de grandes bottes qui brillent. Ils frappent un peu au hasard sur les sacs. Les hurlements s’amplifient sans que l’on comprenne s’ils proviennent des agresseurs ou des agressés. D’autres scènes plus ou moins violentes suivent, dans divers lieux sordides. Soudain, c’est la lumière. Des soldats s’interposent et soulèvent les enfants tristes et affamés dans leurs bras au-dessus des immondices. Ils les enveloppent dans des couvertures et les emportent en souriant vers l’extérieur. Ces soldats ne ressemblent pas à ceux que j’ai vus ici. Ils sont comme nous, juste plus grands et plus forts. On les retrouve tous ensuite dans un bateau qui fonce dans la nuit au milieu de grosses vagues. Le film devient encore plus lumineux quand on entre dans la Maison, la Maison du bonheur. Et là, on reconnaît immédiatement les lieux que nous fréquentons quotidiennement. On voit beaucoup rire les enfants. On les voit également faire du sport, manger à pleines dents, se laver, et tout cela avec un sourire qui ne s’efface jamais.
La projection se déroule dans un recueillement étrange. Les petits se voilent les yeux quand ils ont peur ou plaquent leur main sur la bouche pour assourdir leurs réactions. Les moyens récitent toutes les paroles au fur et à mesure que les scènes du film défilent. Les Rouges s’efforcent de garder un visage impassible devant ce spectacle. Moi, je ne suis plus impressionné aujourd’hui par ces images, mais je suis toujours touché en les voyant, presque malgré moi. Ce film a été très important pour chacun d’entre nous, surtout au début. Et même après une quinzième projection, je ne connais personne qui ose rigoler ou se moquer.
Je retrouve Crassus dans les couloirs. Il est totalement bouleversé et ne parvient pas à contenir ses larmes. Il finit par articuler :
– Ils le repasseront quand ?
– Je ne peux pas te le dire précisément car ce n’est pas régulier. Mais tu le reverras bientôt, ça c’est sûr.
– C’est que je pleurais tellement que je n’ai pas vu grand-chose. Dis-moi, Méto…
– Quoi ?
– Pourquoi l’ont-ils passé ce soir ?
– Je crois que ça a un rapport avec ce qui s’est produit ce matin.
– Je ne comprends pas.
– Je ne saurais pas te l’expliquer, mais ici ils ne font jamais les choses par hasard.