Chapitre 2




Je suis réveillé. J’attends le signal. Ma montre m’indique que je dispose d’une dizaine de minutes de répit, comme une longue respiration avant de me lancer dans la course quotidienne.

C’est le deuxième jour d’initiation pour Crassus, le plus périlleux. Il va commencer seul sa première journée type. Je n’ai pas pu tout lui dire, or je ne serai pas toujours derrière lui pendant les quatorze heures qui nous séparent du coucher. En tant que Rouge, je ne suis pas les mêmes cours que lui.

Lui va apprendre à lire et compter comme un petit qu’il est, et moi l’art d’engraisser et de saigner les cochons, de semer efficacement les céréales ou toutes autres choses que je ferai peut-être un jour. On n’apprend pas tout cela pour rien en attendant de grandir. On servira bien à quelque chose après. Pourquoi on ne nous dit rien ?

Un souvenir me revient à propos de tous ces mystères autour de notre avenir. Il y a plusieurs mois, après le sport du matin, une rumeur avait circulé. Il y avait quelque chose dans les toilettes. Une inscription à la craie derrière une porte. J’ai réussi à la lire juste avant qu’on ne l’efface :

Je veux savoir d’où je viens et ce qu’on devient après. S’il vous plaît.

Ce n’était pas signé. Mais on voyait tout autour comme une constellation de petites croix au tracé mal assuré. J’en ai compté une trentaine. La craie était posée par terre. J’ai ajouté ma croix et les deux copains qui m’accompagnaient ce jour-là, Marcus et Octavius, ont fait de même. Durant la journée qui a suivi, les enfants ont échangé des signes qui disaient : « J’ai vu. » « T’as vu ? » « J’ai signé. » « T’as signé ? »

Longtemps après cet événement, ces toilettes-là étaient toujours les plus utilisées. C’était comme si on venait aux nouvelles, pour connaître la suite d’une histoire ou alors pour signifier qu’on se sentait appartenir à un clan dont le local serait si exigu que ses membres ne pourraient le fréquenter qu’à tour de rôle. Pourtant, aucune autre inscription n’a vu le jour depuis.

Qu’est devenu Quintus depuis vingt-quatre heures ? Est-il apprenti paysan ou pêcheur dans l’île ? Est-il en partance vers un ailleurs inconnu ? Est-il mort ? Est-il soldat avec des chaussures qui puent la graisse ? Non, sûrement pas cette dernière solution. Il n’a pas le physique pour ça : trop maigre et trop grand. Personne n’a le physique du soldat que j’ai aperçu hier. Je me demande où ils les trouvent, ceux-là. La nature n’engendre pas de tels monstres.

La sonnerie. C’est l’heure, plus le temps de rêvasser. À peine levé, je répète à Crassus le seul conseil qui vaille :

– Regarde les autres avant de faire ou de dire quelque chose. Dans la mesure du possible, ne parle pas et surtout ne pose pas de questions.

– Je resterai très concentré. Je te le promets, Méto.

– Les Rouges à la course ! Les Rouges à la course ! crie Claudius. Méto, dépêche-toi !

– Je vous rattrape.

Je cherche, parmi les Bleu clair, un garçon digne de confiance.

– Sextus, surveille Crassus discrètement. Fais ça pour moi. Juste aujourd’hui.

– OK, Méto, je ne le lâcherai pas.

La course matinale a lieu dans le couloir qui borde le bâtiment. Il en épouse la forme octogonale. La surface de l’étage est coupée en quatre par deux passages perpendiculaires : un sud-nord et un est-ouest. Au centre de la croix ainsi formée se placent quatre César, chacun s’occupant d’un point cardinal. Les enfants courent par équipes de quatre, contre le chronomètre. On commence par les Rouges, et dans l’ordre des performances établi la veille. Je suis dans l’équipe qui part la première chaque matin, parce que c’est la plus rapide depuis longtemps. Au sein de chaque équipe et selon le même principe, les coureurs sont classés. Dans la mienne, Rémus est premier, Claudius second, Octavius troisième et moi quatrième. Chaque enfant s’installe au bout d’un des passages. Au top départ, les enfants s’élancent, deux vers la droite et les deux autres vers la gauche. À chaque fois qu’ils sont visibles au bout d’un passage, le César qui leur fait face hurle leur numéro. Les garçons ont cinq tours à faire s’ils sont Rouges, quatre s’ils sont Violets, trois s’ils sont Bleu foncé et deux s’ils sont Bleu clair.

Si la hiérarchie est respectée, on doit entendre les chiffres dans l’ordre. Dans le cas contraire, on redistribue les numéros pour le lendemain. César 1 chronomètre la performance du groupe qui peut être rétrogradé en cas de défaillance. Le classement des enfants par couleur est affiché chaque jour. Il n’est pas bon d’être classé seizième, sauf si l’on vient d’entrer dans une couleur. On essuie sans cesse les quolibets, on n’est plus appelé par son prénom mais par le sobriquet infamant de « Zzeu ». Si un élève se complaît dans cette situation marginale, des pressions sont exercées par les César, souvent des privations de nourriture.

Moi, j’ai de la chance, j’ai toujours couru vite. Je suis dans le groupe 1 depuis plus d’un an. Si je ne grandis pas trop vite, je peux encore progresser.

C’est parti. Après ma journée de quasi-repos d’hier, je me sens en pleine forme.

– 1, 4, 2, 3.

Je suis bon.

– 1, 4, 2, 3.

Je croise Claudius, classé 2, qui me fusille du regard et me lance :

– Petit rêveur !

Pas le temps de répondre. Je m’accroche.

– 1, 2, 4, 3.

Au troisième tour, j’ai cru l’espace d’une seconde que Claudius avait dévié légèrement sa course comme s’il cherchait à m’accrocher. Il n’a aucun intérêt à le faire. C’est ça l’intelligence du système : on joue contre et avec les autres en même temps. Une chute nous coûterait trop à chacun.

– 1, 2, 3, 4 ! hurle César 1.

C’est fini. Nous rejoignons le centre de l’octogone en soufflant profondément.

– Groupe 1 : ordre respecté. Chrono amélioré.

– Combien, le chrono ? réclament en chœur Claudius et Octavius.

– 4.8.

– Merci, César.

– Hé, Rémus, on a fait 4.8 ! C’est super ! lance Octavius.

– Pas mal. J’ai déjà fait mieux. Avec d’autres.

– Quand ?

Il ne répond pas. Rémus, l’indétrônable premier, s’en va tranquillement vers les lavabos. Nous restons pour écouter le score des autres équipes. Pas de changement dans le classement des groupes à l’issue de l’exercice, demain l’ordre au départ sera identique.

Nous partons pour le deuxième atelier consacré à la musculation. Au programme : concours de pompes. Les pieds sont posés sur un banc. Nous sommes installés en rang d’oignons selon le classement de la veille. Je suis en dixième position, Rémus, comme partout en sport, occupe la première place. Un César donne le départ et chacun exécute à son tour le mouvement, qui doit être parfaitement contrôlé. Le menton vient effleurer le sol et une pause de trois ou quatre secondes est obligatoirement respectée avant de remonter dans la position initiale. La cadence est tranquille au début. On ne fait l’effort qu’une fois toutes les deux minutes. Mais, à mesure des abandons ou des disqualifications pour gestes non conformes, le rythme s’accélère. Quand le « Zzeu » est désigné, beaucoup laissent tomber. Il y a, devant, quatre ou cinq spécialistes absolument inattaquables.

Le troisième atelier, celui des assouplissements, est un vrai moment de détente. L’enchaînement des mouvements est exécuté dans un ordre immuable. Un de nous se place face aux autres et donne le tempo. Les Rouges le font presque les yeux fermés.

La dernière activité du sport matinal est la corde. Véritable supplice pour les Bleu ciel qui abîment leurs mains avant d’avoir assimilé la technique. À partir du moment où l’on intègre le groupe des Violets, on travaille sans l’aide des jambes, à la seule force des bras. On nous impose la lenteur et le sourire. Chez les Rouges, certains se rajoutent des bracelets lestés aux chevilles.

C’est fini. Je n’ai pas progressé dans les classements et j’assume mes médiocres performances en pompes et en corde.

Au moment du petit déjeuner, je croise Crassus, le teint livide. Il s’écroule à sa place.

– C’est comme ça tous les matins ? chuchote-t-il.

– Oui, tu vas t’habituer. On a dû te dire que tu devais au plus vite te dégager des places de « Zzeu ».

– Oui, on me l’a dit.

– Je te retrouverai à la lutte. Je pense que tu seras dans mon groupe. D’ici là, sois attentif.

Je croise le regard rassurant de Sextus qui hoche la tête doucement pour me signifier que tout va bien.

– Attention, ça commence…

Les enfants ont faim et dévorent toute leur assiette. Je vois Crassus hésiter :

– Je n’ai pas trop faim après le sport.

– Mange quand même un peu. La prochaine fois, c’est dans trois heures.

Ce matin, je suis les cours de pêche de monsieur V. : Comment capturer et cuisiner le dauphin. À mon arrivée, je ne comprenais rien à rien. La mer, les vagues, les marées, les poissons ne sont que des dessins et des mots dans les livres. Une fois ou deux, on a fait une sortie dans les couloirs pour aller regarder la mer du haut du phare.

Un jour, j’avais posé une question :

– Comment discerne-t-on les poissons dans la mer qui est colorée ? Quand je plonge ma cuillère dans la soupe de légumes, je ne la vois plus.

– L’eau de mer n’est pas comme la soupe, elle est transparente et incolore. Vous le constatez dans votre livre.

– Du haut du phare, j’ai vu qu’elle était verte.

– Il faut croire vos livres, avait affirmé monsieur V., ils ne mentent pas. Vos impressions, votre vision par exemple, peuvent vous tromper.

Un autre élève avait insisté :

– Moi aussi, j’ai vu comme Méto que la mer est colorée.

– Ça suffit ! On reparlera de cela plus tard.

– Pourquoi pas maintenant ? avais-je insisté.

– Parce que ce n’est pas prévu. Si vous voulez, je demanderai si j’ai le droit de revenir sur cette question une autre fois.

– Vous demanderez à qui ?

– Ça suffit ! Reprenons notre cours. Nous avons perdu assez de temps aujourd’hui. Méto, je ne vous autorise plus à poser de questions de toute la semaine.

– Bien, maître.

Monsieur V. n’en avait bien entendu jamais reparlé. Moi, j’avais à partir de cet épisode arrêté d’interroger les professeurs parce que cela ne servait à rien, parce qu’ils se mettaient en colère ou avaient l’air gênés.

Aujourd’hui, je prends des notes sérieusement car il y aura bientôt des contrôles. Si on n’est pas performant, on est obligé d’aller à des cours de rattrapage pendant les activités de jeux. Pour ceux que le sport n’intéresse pas – ils sont rares –, des restrictions de nourriture sont à craindre.

En règle générale, les enfants comprennent vite que la bonne solution, c’est de travailler. Travailler signifiant essentiellement quatre choses :

1) Apprendre par cœur les cours, même si on ne les comprend pas parfaitement.

2) Savoir recopier vite et sans faire de fautes de longs textes compliqués.

3) Pouvoir identifier de manière automatique une grande quantité d’espèces végétales et animales.

4) Enfin, être capable de dessiner proprement, de manière réaliste.

Les cours de lutte ont toujours lieu avec l’ensemble des enfants, répartis en quatre groupes, placés chacun sous la responsabilité de quatre Rouges. Ces derniers ne combattent pas. Ils organisent les échauffements, les exercices et arbitrent les duels.

J’ai la responsabilité d’un groupe avec Titus, un grand blond qui ne sourit jamais. On nous a attribué deux assistants qui nous regardent en souriant bêtement : Marcus et Rémus.

Les deux professeurs, monsieur A. et monsieur P., se déplacent avec difficulté. Ils portent des corsets et restent le plus souvent appuyés sur les barres qui entourent l’immense salle de sport.

Ils ne montrent aucun geste technique aux élèves. Ce sont les Rouges les plus expérimentés qui miment les prises et les phases de combat. Mais leurs remarques et leurs conseils sont toujours extrêmement précis. Tout semble prouver qu’ils étaient de grands champions avant l’accident.

J’occupe un poste à risque car je dois avant tout éviter les bagarres générales qui parfois éclatent subitement. Quand un lutteur se juge maltraité, quand il a été mordillé, pincé, ou qu’on lui a tordu les doigts, il a tendance à répliquer. Les amis au bord du tapis prennent vite parti et la salle peut s’embraser. J’ai assisté à un épisode de déchaînement peu de temps après mon arrivée et j’en garde encore aujourd’hui un souvenir horrifié. Les coups se sont abattus avec une extrême violence car tous savaient que le temps était compté et que l’intervention des deux professeurs mettrait fin aux affrontements. Messieurs A. et P. n’ont pas crié et se sont déplacés avec une certaine lenteur. Ils ne sont intervenus que lorsqu’ils ont été sûrs qu’on pouvait les entendre. S’ils prononçaient deux fois le nom d’un enfant, celui-ci savait qu’une punition tomberait le soir même. La grande majorité des enfants ne donnaient donc qu’un ou deux coups et se protégeaient ensuite en attendant l’arrivée des deux adultes. C’était à qui taperait le premier et le plus fort.

Depuis que j’ai cette charge, il ne s’est jamais rien passé au sein de mon équipe. Titus et moi connaissons bien les élèves. Nous arrivons à déceler, avant même que les combats ne commencent, quand un enfant va perturber la séance. Il y a des signes qui ne trompent pas, comme une main qui fuit quand on la serre, un visage fermé ou un sourire insistant. Ces jours-là, l’enfant ne combat pas. Un de nous discute avec lui pour comprendre ce qui cloche. Cette charge me permet d’être bien informé des tensions, des rancœurs, mais aussi des amitiés et parfois des secrets qui existent dans la Maison.

Je présente le nouveau aux autres :

– Voici Crassus. Il sera dans notre groupe. Soyez sympas avec lui. C’est sa première séance et il est un peu perdu. Décimus, s’il te plaît, tu lui rappelles les règles.

Celui-ci s’exécute aussitôt :

– Le but du jeu, explique-t-il, c’est de maintenir son adversaire le dos collé au sol pendant dix secondes. On ne doit pas frapper, pincer, mordre, déchirer le justaucorps de l’autre, tirer les cheveux, les oreilles ou…

– C’est bon, je pense qu’il a compris.

Après un échauffement d’un quart d’heure, je groupe les enfants par deux et on répète des prises. C’est Marius, un Bleu foncé très doux, qui initie Crassus.

Le nouveau a peur. Dès que son partenaire l’attrape, on a l’impression qu’il cède tout de suite, qu’il se met à genoux en signe de soumission. J’ai même le sentiment qu’il bloque sa respiration quand on l’immobilise, comme s’il voulait qu’on le croie mort.

Titus choisit de ne pas le faire participer aux combats aujourd’hui. Il doit comprendre l’esprit du jeu et se rassurer.

À table, Crassus mâche lentement, en silence. Il semble réfléchir. Il commence à percevoir ce que sera son quotidien pendant quatre ou cinq ans. Il sait que ce sera dur, mais que, comme les autres, il finira par s’y faire.

Il y a une minuscule récréation d’un quart d’heure après le repas. Les enfants se répartissent par petits groupes dans l’ensemble des couloirs. C’est le seul moment non organisé de notre emploi du temps. Les pensionnaires en profitent pour libérer le flot de paroles qu’ils accumulent depuis des heures. Dans certains groupes de petits, tout le monde parle en même temps sans se soucier du discours de l’autre. Chez les plus vieux, en revanche, on peut avoir de vraies discussions. Bien entendu, pour prévenir tout conflit, des César sont harmonieusement répartis sur tout l’étage. La parole est surveillée, même si c’est souvent de loin.

Les cours théoriques reprennent ensuite à quinze heures. Puis les enfants vont en alternance aux jeux de table ou aux sports collectifs en fonction de leur couleur. On inverse les activités chaque jour.

Les jeux de table partent tous de la même base : les petits chevaux. Un plateau de quatre couleurs, un dé et deux pions colorés par joueur. Les nouveaux jouent selon la méthode traditionnelle, la plus facile. Le jet du dé est essentiel. On gagne si on a de la chance.

Les autres, en grandissant, utilisent des variantes où la stratégie a plus de place. La première consiste à envoyer un cheval dans un sens et un autre en sens contraire. Le but est de rejoindre au plus vite son camp comme dans le jeu classique, mais en multipliant les conflits. La deuxième, de loin la plus utilisée, n’a gardé pour ultime objectif que l’élimination totale des trois autres adversaires. On jette le dé deux fois. Les pions avancent dans le sens qu’on désire. On est libre de choisir un sens et un pion pour le premier jet, et de changer l’un ou l’autre pour le second. La figure qu’on recherche le plus est le « sandwich de la mort », quand deux pions d’une même couleur bloquent complètement un pion adverse qui attend, impuissant, son élimination. On peut jouer en équipe ou chacun pour soi. Il est aussi possible de nouer, selon les circonstances, des alliances officieuses du type « l’ennemi de mon ennemi est mon ami jusqu’à ce que notre ennemi commun disparaisse ». Ces variantes sont tolérées si elles n’occasionnent pas de débordements violents.

Un classement officieux est établi chaque jour. En fin de semaine, les champions s’affrontent sous le contrôle de tous les autres. Je me suis passionné au début pour ces jeux, pour le prestige que cela apporte. Mais, en vieillissant, je me suis aperçu que les vainqueurs ne font jamais partie du cercle de mes proches. J’ai depuis quelques mois pour principe de ne jamais participer aux finales. D’abord, pour éviter de perdre mon sang-froid devant les autres, juste pour un jeu, mais aussi parce que j’apprécie d’être inactif pendant ce temps. Je fais semblant de regarder et je laisse mon esprit divaguer. Sortir du cadre, ne serait-ce que quelques minutes, une fois par semaine, me procure un grand plaisir. Je ne dois pas m’en vanter, les César n’apprécieraient pas.

Ce soir, nous, les grands, avons sport en salle. L’activité commence par un long travail d’habillage baptisé le « carapaçonnage ». On enfile tout d’abord une combinaison élastique sur laquelle on a cousu des anneaux en métal. On fixe ensuite, sur ces anneaux, à l’aide de lanières, des pièces de cuir qui ont la forme et la couleur des principaux muscles visibles de notre corps. Ainsi harnachés, nous ressemblons au dessin de l’écorché qui trône dans la salle d’anatomie. Un masque de fer et de peau couvre la moitié du visage. Deux gros globes en plastique transparent placés sur les yeux nous font ressembler à des mouches.

Les équipes sont composées de six joueurs. J’appartiens à celle de Claudius. Avant d’accrocher la lanière du casque, notre capitaine nous appelle. Nous formons un cercle en nous serrant par le cou. La pression nous fait baisser la tête. Tout le monde se tait. Moins la mise au point dure, moins c’est douloureux.

– On fera l’Appius 1.3. Même sizaine de départ que dimanche. Pas de questions ?

– Non ! hurle-t-on en chœur.

Le cercle se disloque. Les joueurs se mettent en place en faisant des rotations de la tête. Aujourd’hui, nous jouerons donc une partition déjà inscrite au catalogue. Cela fait bien trois semaines que personne n’a proposé une nouveauté. Peut-être qu’on est arrivés au bout des stratégies possibles. Il y en a une de moi classée dans le gros bouquin qui les recense. Elle est codée Méto 2.1. Je pense avoir trouvé le sens de cette numérotation obscure. Le 2 signifie que je suis le deuxième Méto de la Maison, en tout cas le deuxième à avoir proposé une stratégie, et le 1 signifie que c’est ma première combinaison acceptée. Jamais un César n’a confirmé mon hypothèse : on ne parle pas du passé.

– Le passé, comme dit César 2, c’est l’histoire des autres et on ne doit s’occuper que de sa propre histoire.

Le jeu de salle s’appelle l’« inche ». Le but du jeu pour chaque équipe est d’aller porter une boule de poils et de tissu dans un trou carré de vingt centimètres de côté situé dans le mur du camp adverse, tout en empêchant l’équipe concurrente d’en faire autant.

Tous les coups sont permis : pousser, jeter, écraser l’adversaire. Il n’y a pas de hors-jeu. Les rôles au sein des équipes sont très spécialisés. Il y a des nettoyeurs chargés de « clarifier la zone de but », des transperceurs qui perforent les lignes adverses et des placeurs censés concrétiser l’avantage. Ce sont les « artistes » du sport car ce sont les plus adroits et les plus précis. La partie s’arrête dès que la boule a trouvé une niche.

Ah oui, j’oubliais le principal : tous les déplacements se font à quatre pattes et la boule est tenue entre les dents. Ce jeu est violent et provoque une très grosse dépense d’énergie. Ceux qui tiennent la boule doivent sans cesse agiter la tête pour éviter qu’un adversaire ne puisse mordre dedans.

Je suis placeur, moins pour mon adresse qu’à cause de mon manque de masse musculaire. Le match commence. Cette « Appius » est très spectaculaire. Claudius, notre transperceur, mord dans la boule et quatre équipiers le saisissent et l’envoient de toutes leurs forces percuter les lignes ennemies. Il écarte ses jambes et ses bras pour accrocher et aplatir le plus possible d’adversaires en retombant. Ensuite, chacun retrouve son rôle. Profitant de l’effet produit par Claudius, je me faufile derrière les lignes et je circule de droite à gauche et de gauche à droite en esquivant les coups. Je m’épuise à aller et venir. Je sens que je n’aurai qu’une chance dans le match car les contre-attaques sont souvent meurtrières. De plus, c’est Titus, mon partenaire à la lutte, qui joue placeur en face et c’est un véritable génie de la cible.

J’ai pris un coup dans le dos. C’est un défenseur qui m’a touché avec son pied en essayant de se sortir des griffes d’un nettoyeur. Claudius a toujours la boule à la bouche. Il arrose les autres de sueur et de bave en tournant la tête. Ça y est, il m’a vu. La passe est précise. Je reçois la boule mouillée en pleine figure. Je m’aplatis dessus. Je mords. Je me relève et tire d’instinct vers la niche, avant de sentir le poids d’un nettoyeur qui plonge sur mon dos et me plaque contre terre. Un coup de sifflet bref m’indique que c’est fini. J’ai marqué. On a gagné. Les élèves se mettent debout, aident les plus mal en point à en faire autant. Chacun vérifie que son corps est resté intact. Les visages sont souriants. Pas de dégâts aujourd’hui. On se congratule.

Après un court moment de repos, les perdants passent la serpillière pour effacer les traces de salive, de sueur ou de sang. C’est la bouche qui saigne le plus, lèvres éclatées, dents cassées, voire arrachées. On range ensuite soigneusement les éléments de la carapace dans les paniers qui leur correspondent. On met les combinaisons trempées et la boule dans le trou du linge sale.

C’est sous les douches qu’on fait le vrai bilan des dégâts corporels : hématomes, morsures, griffures, entailles au niveau des globes protecteurs. Personne ne se plaint ni ne s’apitoie sur les autres. Ce jeu, on l’aime pour sa violence.

La première fois que j’ai vu d’autres enfants y jouer, cela m’a rappelé une image du livre sur les espèces sauvages : on y voit deux sangliers adultes qui se battent pour une charogne.

L’étude est un grand moment de solitude à plusieurs, chacun travaillant seul dans son coin, au milieu des seize autres. Tout se passe dans un silence que ne viennent troubler que le bruit d’un César faisant les cent pas, celui des pages d’un livre qu’on tourne ou le grattement des stylos plume sur le papier.

Certains, le visage en l’air, les yeux fixes ou fermés, révisent leurs leçons. D’autres noircissent pendant toute l’heure des pages et des pages. D’autres encore dessinent. Absorbés, concentrés, nous ne voyons pas passer cette heure-là.

Au moment du repas, j’essaie de faire le point avec Crassus :

– Alors, cette journée ?

Il me regarde sans me répondre. Il a l’air épuisé.

– C’était dur ?

– Je ne sais pas. Je… je…

Nous avalons une bouchée.

– Mâche bien. On a le temps. Ne parle que si tu en as envie.

– J’ai entendu parler de l’inche. C’est un jeu horrible.

– Tu finiras par apprécier.

– Je ne crois pas.

Quelques bouchées plus tard, comme s’il avait eu besoin de reprendre son élan :

– Les cours… c’est très long. Je n’arrive pas à me concentrer. Très vite, je ne comprends plus rien.

– C’est normal.

– Le pire, c’est l’étude… Ce silence qui me fait peur.

– Si tu travailles, tu oublies l’angoisse.

Il me regarde, énervé. Comme quelqu’un emprisonné dans une cage de verre, qu’on ne pourrait pas entendre.

– Je n’y comprends rien. Je ne sais rien faire. Tous les autres…

Il sanglote doucement et rate les dernières bouchées.

Dans les couloirs, je lui pose la main sur l’épaule et je tente de le rassurer :

– Tu es nouveau, mais tu n’es pas bête. Chaque jour tu feras des progrès. Tous les nouveaux qui débarquent sont comme toi. Nuls, extra-nuls en tout. Et puis cela s’arrange.

– Il paraît qu’on peut nous priver de nourriture quand on ne travaille pas.

– Ça arrive à ceux qui y mettent de la mauvaise volonté, mais si tu fais des efforts, tu seras soutenu et personne ne te reprochera rien. Je pourrai demander le droit de t’aider, aussi.

– C’est vrai ?

– Des grands qui soutiennent des petits pendant l’étude, c’est assez courant.

Marcus et Octavius me rejoignent près des lavabos.

– Alors, on continue l’élevage du petit poussin ? lance Marcus.

– Rigolez, les gars… Bientôt, ce sera votre tour.

Ce soir, Crassus se borde tout seul. Il me demande tout de même de vérifier. Je lis dans ses yeux que quelque chose le tracasse. Il hésite puis se lance :

– Pour mon manteau…

– Oui ?

– Y en a qui m’ont dit que…

Je l’interromps brutalement. Il m’énerve avec sa peau de rat.

– Parce que tu ne me fais pas confiance ?

– Si, bien sûr…

– Alors, dors et n’en parle plus.

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