Chapitre 1




Crac !… Le bruit est à peine audible, mais il réveille tout le monde. Les respirations sont coupées. On attend dans un silence angoissant. Il est cinq ou six heures du matin. On sent poindre le jour à travers l’oculus. Soudain Servius chuchote :

– C’est Quintus !

– Non, c’est pas moi ! répond l’autre, comme si on l’injuriait.

– Taisez-vous tous, gronde Claudius, taisez-vous ou ils vont venir. Allez ! Tout le monde dort, espérons que ça ne se verra pas.

Une heure plus tard, le moment est venu de se lever. Chacun se redresse et descend lentement de son lit, puis en fait le tour en pinçant délicatement avec son pouce et son index les fines planches qui l’entourent.

La plupart du temps, ce geste quotidien est presque un plaisir. En l’accomplissant, on s’assure que tout va bien. Ce matin, c’est différent, un lit a craqué pendant la nuit. Un de nous est en danger et vit peut-être ses dernières heures dans la Maison.

– C’est Quintus !

La phrase est partie comme une flèche, mais cette fois on ne sait pas qui l’a prononcée. Quintus est assis par terre, la tête entre les mains. Tous les enfants passent près de lui. Certains lui touchent l’épaule en signe d’affection, les autres osent à peine le regarder. Marius pleure bruyamment.

Nous nous dirigeons vers la salle des lavabos. Marcus s’approche de moi et me glisse à l’oreille d’une voix hésitante :

– On ne peut pas continuer comme ça !

– Je sais, Marcus, dis-je sans le regarder. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?

À peine avons-nous franchi la porte à battants qu’une sirène nous intime l’ordre de ne plus bouger et de fermer les yeux. On entend un bruit de pas rapides dans le couloir. Ils sont au moins cinq. Je pense tout à coup à Rémus que je n’ai pas vu se lever. Que va-t-il lui arriver quand, venant chercher Quintus, ils le verront dormir ?

L’un d’eux s’est arrêté au milieu de la salle des lavabos. Au bout de quelques secondes, il entreprend une inspection. Il fixe les visages de très près. On sent la forte odeur de la graisse qu’il met sur ses chaussures ferrées. Cette odeur m’écœure. Je salive. Je sens que je pourrais vomir. Il se tourne vers la porte et s’immobilise. On entend les mêmes pas rapides dans le couloir, auxquels s’ajoute le bruit d’un sac qu’on traîne. Notre cerbère se dirige vers la sortie. J’entrouvre un œil et le vois de profil. C’est un homme de petite taille, plus petit que moi, sa tête paraît très grosse et comme déformée, et ses bras sont trop longs.

Après le petit déjeuner, César 1 vient me chercher et m’emmène dans la salle bleue. Il porte une barbe fine et a le crâne qui luit. Un numéro 1 est brodé sur sa poitrine. Il me fait signe de m’asseoir sur un des bancs qui longent les murs. Il disparaît derrière une petite porte. J’attends. Je ne sais où porter mon regard. Je connais ces murs vides par cœur. J’ai souvent patienté ici dans l’attente d’une sanction. Cela fait plus d’un an que je ne suis plus revenu. La porte s’ouvre. Un jeune enfant entre, suivi de près par César 3, copie quasi parfaite du numéro 1.

– Je te présente Crassus. Tu seras responsable de lui pendant un mois. C’est à toi de l’initier aux règles de la Maison. C’est à toi de lui éviter toutes les erreurs que commettent ceux qui ne savent pas. Aujourd’hui, tu lui fais visiter les lieux. Tu es dispensé d’activités. Tu as bien compris : s’il commet une faute, c’est toi qui paies, et cela pour une durée d’un mois à compter de ce jour.

– J’ai compris.

J’avais compris avant même qu’il ne parle. Quintus est « parti » et il faut le remplacer le jour même avant midi. C’est la première fois qu’on me confie une initiation. J’ai déjà vu les autres à l’œuvre. Je sais que c’est périlleux car les enfants, pourtant tous dociles dès le départ, ne peuvent éviter de se tromper. Il y a tellement de règles à apprendre ! Il faut au début sans cesse se contrôler. Le principal conseil à donner, c’est d’attendre, de toujours attendre : attendre avant de parler, attendre avant d’agir.

– Ne reste pas planté là, dit doucement César 3, tu as du travail. Commence tout de suite. César te verra en fin de journée. Au revoir.

Sans un regard, il sort. Je me tourne vers le nouveau.

– Bonjour, Crassus. Écoute bien mon conseil : face à toute situation inconnue, fais la statue. Reste immobile et la bouche fermée. Attends que je t’explique. Même si tu es sûr d’avoir compris, ne te précipite pas. Regarde d’abord comment je fais et imite-moi, même si cela te paraît bizarre… Au départ, tout te paraîtra bizarre ici. Après, ça devient naturel et on n’y pense plus. Rappelle-toi : tu as de la chance d’être ici. On dort au chaud dans des draps propres et on mange à notre faim. On peut aussi lire et apprendre des jeux.

– Comment tu t’appelles ?

– Je ne te l’ai pas dit ? Je suis Méto. On va commencer par le dortoir. Aujourd’hui, je vais te parler presque sans arrêt. N’hésite pas à me faire répéter, si tu ne comprends pas bien.

Nous marchons dans des couloirs déserts. Par moments, Crassus serre son manteau contre lui, comme s’il avait froid. Je reprends :

– Aujourd’hui, nous sommes le 29. C’est un jour impair, un jour à piqûre. Nous devons être à l’infirmerie pour dix heures. Tu dois commencer à comprendre qu’ici les horaires sont très stricts.

– Stricts ??

– Ça veut dire qu’il est très important de les respecter et qu’il ne faut jamais arriver en retard. Sinon…

– Sinon ?

– On peut avoir des ennuis. Mais si tu fais attention, tout ira bien.

Je pousse la porte du dortoir et prends la main de Crassus qui, bien que surpris, se laisse faire.

– Surtout, tu ne touches pas les lits. Lis ce qui est écrit là, sur le mur.

Il se tourne vers moi d’un air étonné.

– Vas-y ! Lis. Tu ne sais pas lire ?

– Non.

– Écoute bien, alors : Le dortoir est exclusivement réservé au repos. Tu as compris ? Ici, personne ne jouera avec toi, personne ne te poursuivra pour s’amuser. Tu ne verras personne se cacher, ni se battre, même gentiment, avec un oreiller. Ici le mobilier est précieux, surtout les lits qui sont extrêmement fragiles. Un seul contact un peu violent peut casser une des parois, et un lit cassé, c’est l’expulsion.

– L’expulsion ? C’est quoi ?

– Tu disparais et on ne te revoit jamais.

La piqûre se pratique en haut des fesses. Elle a lieu juste avant le cours de lutte. Nous sommes habitués à ce traitement, personne ne rechigne.

– Les piqûres nous permettent d’être en bonne santé et de ne pas trop grandir. Tu n’as pas peur, Crassus ? Je te promets que tu ne sentiras presque rien.

Le nouveau se soumet avec docilité au rituel. Je vois son visage grimacer au moment où l’aiguille pénètre dans la chair. Il se croit obligé de me rassurer :

– Je ne crains pas les piqûres. Mais, Méto, pourquoi c’est bien de ne pas trop grandir ?

En fait, je ne sais pas pourquoi il est bien d’être petit, mais ici, c’est comme ça. Tout le monde est petit. Tant qu’on est petit, on reste au chaud dans le nid, après c’est le grand saut dans le vide…

– Viens, Crassus, on va s’asseoir. Il faut que je te raconte une histoire. Un jour, je suis passé deux fois à la piqûre. C’était un mardi. J’avais cassé mon ruban bleu ciel la veille.

– Ton ruban bleu ?

– Ah oui, les rubans… Je t’expliquerai cet après-midi. Je reprends. Donc, le ruban, ça m’avait perturbé et j’avais fait deux fois la queue. Tout se déroulait si vite, comme d’habitude, que personne ne semblait y faire attention. Pourtant, l’infirmier s’en est aperçu. Sûrement en voyant qu’on avait utilisé une seringue de trop. La leçon de sport a été annulée. Personne ne m’a dénoncé mais, le soir au dortoir, j’ai compris que cela ne se faisait pas. J’étais jeune, j’apprenais. « Il y a deux règles à respecter, avait martelé un grand dont j’ai oublié le nom : 1) Ne jamais voler la piqûre d’un autre. 2) Ne jamais priver les enfants de sport. La sanction en cas de récidive, c’est l’explosion nocturne du lit du coupable. » Même s’il me semblait que j’avais déjà compris, j’avais demandé en tremblant : « C’est quoi, récidive ? » « Ne recommence pas ! Voilà ce que ça veut dire. Et puis demain, tu donneras ta piqûre à Mamercus. Il a eu une alerte cette nuit. Son lit a fait un drôle de bruit. » Je n’avais pas protesté. Ils étaient tous d’accord et j’étais nouveau à l’époque. Je n’avais pas d’amis, tout le monde se méfie des nouveaux. Ils causent parfois des catastrophes. Tu verras qu’il existe un trafic autour des piqûres. Certains échangent leur injection contre une bonne note ou une part de gâteau. Des petits, surtout, qui n’ont pas encore tout compris.

Immobiles sur un banc, nous regardons les autres qui partent à la lutte en souriant.

– Tu veux les rejoindre ? Aujourd’hui, tu n’es pas obligé, c’est ton premier jour.

– Je suis un peu fatigué, et puis…

– Et puis ?

– J’ai faim.

– Je sais, mais pour cela il faut attendre, ici les horaires sont…

– Stricts.

– C’est ça. Tu comprends vite.

Crassus serre de nouveau son manteau contre lui.

– Tu as froid ?

– Non, il fait chaud ici.

Nous restons là, silencieux. Crassus s’est endormi. Je sens un poids sur mon épaule. Au bout de quelques minutes, ma position devient inconfortable, mais je n’ose pas bouger de peur de le réveiller. Il sent le savon, il a dû passer au décrassage. Ma douleur étant de plus en plus forte, je m’écarte doucement et retiens sa tête pour éviter qu’il ne se cogne. Enfin je décide d’allonger ses jambes sur le banc et je m’assois près de sa tête. Ses cheveux sont ras. Il a une petite croûte de cicatrisation sur l’arrière du crâne.

Je devais lui ressembler, il y a quatre ans, quand j’ai découvert la Maison. Un petit être déplumé et fatigué, trop content de trouver un endroit sûr pour dormir. Je n’arrive pas à me souvenir d’avant. Je me souviens juste du froid, du noir et de ces terribles odeurs dont la seule évocation, des années plus tard, peut me faire vomir. Ce que je sais, c’est qu’ici c’est mieux.

Soudain je pense à Rémus qui ce matin dormait quand ils sont venus chercher Quintus. Comment est-ce possible ? Je n’ai pas eu le temps de lui en parler. On m’a mis ce moineau dans les pattes. Cette mission me sépare des autres. Je n’aime pas ça.

Il est presque midi. Je dois réveiller Crassus. Nous ne pouvons pas rater le repas, surtout lui, dans son état. Je le secoue sans trop de ménagement et là, dans le silence, il hurle comme si je l’avais frappé. Je le secoue de nouveau en lui ordonnant sèchement de se taire.

– Ah, c’est toi, dit-il en reprenant son souffle, je crois que je rêvais. Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai dormi longtemps ?

– C’est bientôt l’heure du déjeuner. Nous allons nous diriger vers la salle à manger.

– Excuse-moi d’avoir crié.

– Ce n’est rien, on y va.

On entre dans la salle les premiers et Crassus découvre avec émerveillement les tables garnies de victuailles. Il s’immobilise et reste planté, la bouche ouverte, sans doute saisi par la richesse et la variété des plats, ou bien il a déjà acquis le « réflexe de la statue ». Je lui tape gentiment sur l’épaule :

– Avance, n’aie pas peur. C’est aussi pour toi, tout ça. Ici, on va te remplumer.

Bientôt, nous sommes rejoints par les autres enfants qui gagnent leur place dans un léger brouhaha. Ils s’assoient et les bruits cessent. César 5 a levé sa fourchette en signe de bon appétit. Je glisse à l’oreille de Crassus :

– Tu dois compter jusqu’à 120 avant de toucher tes couverts et laisser un espace de cinquante secondes entre deux bouchées. À part cela, tu peux manger autant que tu veux dans la limite du temps imparti pour le repas.

J’entends Crassus qui respire fort près de moi. Il a les yeux dans le vague et semble perdu.

– Écoute les petits qui comptent à voix basse…

– 115… 116… 117… 118… 119… 120…

Crassus est surpris par le bruit que font… d’un coup soixante-quatre mains qui empoignent une fourchette. Quelques secondes plus tard, il me regarde en mâchant. On n’entend presque plus rien. Bientôt, on perçoit de nouveau la voix de petits qui égrènent 46… 47… 48… 49… 50… Moi, il y a longtemps que je ne compte plus. Je sens, à chaque fois, le moment exact où je peux piquer avec ma fourchette. Crassus mange jusqu’à la dernière seconde. Il a planté soixante-douze fois : le maximum. Je le sens fatigué soudain, sans doute le stress que génère, au début, ce rituel du repas. J’ai oublié de lui dire que c’est dangereux de manger trop, surtout après avoir connu la faim comme lui, mais à quoi bon ? M’aurait-il entendu ?

Nous nous levons. Je le soutiens un peu. Marcus me frôle.

– Surveille-le, il ne doit pas vomir.

– Je sais.

– Qu’est-ce qu’il a dit ? demande Crassus.

– Rien. Je te propose de faire une petite promenade pour t’aider à digérer. Tu es trop lourd pour aller jouer.

– On va où ?

– Au phare. De là-haut, on peut voir toute l’île. Il y a beaucoup d’escaliers, mais on va y grimper doucement.

– J’ai un peu mal au ventre.

– Si ça ne va pas, parle-moi. Évitons les catastrophes.

Le phare surmonte le toit de la Maison. On y accède par une série de couloirs. Nous passons devant de nombreuses portes que j’ai toujours vues fermées. Différentes odeurs s’échappent des salles : relents d’égouts, de transpiration, de renfermé ou de médicaments. Crassus fait la grimace. Je vois bien que ça ne va pas. Je cherche une solution. Toutes les portes sont closes, surtout celles donnant vers l’extérieur, où pendent d’énormes chaînes dorées. Il ne peut pas vomir là, au milieu d’un couloir.

– Ne t’inquiète pas, Méto, je sens que je vais mieux, mais on ne pourrait pas ouvrir une fenêtre que je puisse respirer un peu d’air frais ?

– Je n’ai jamais vu de fenêtres ouvertes dans la Maison. C’est aussi pour ça qu’il y fait toujours chaud. Maintenant, nous allons commencer l’ascension. Il y a des bancs tous les deux étages, on s’arrête quand tu veux.

Crassus se détend. Il monte doucement, en prenant bien soin de respirer profondément. Nous arrivons au sommet au bout d’un quart d’heure. La vue est dégagée. Je commence la leçon :

– Notre île ressemble à une étoile de mer. C’est une île d’origine volcanique avec une montagne au centre : l’ancien volcan. On a construit la Maison au fond du cratère. Les pentes du volcan sont riches et on peut y cultiver des fruits, des légumes et des céréales pendant la belle saison. Au nord se trouvent une forêt, où sont élevés des cochons, et des prairies, où vivent des ruminants et des volailles. On a aussi installé des ruches. La pêche se pratique tout autour de l’île et dans les grottes sous-marines situées sur la côte ouest.

En donnant ces explications, je me rends compte que je n’ai jamais vu de près tout ce dont je parle. J’ai tout étudié pendant les cours. Je ne vois des cochons des forêts que les tranches de jambon qui remplissent mon assiette ou les images des manuels. Soudain, j’aperçois César 1. Ai-je déjà commis une erreur ? Il a le même visage que d’habitude. Il sourit. Mais il sourit toujours, même quand il annonce les pires nouvelles.

– Méto, ton protégé doit porter l’uniforme au repas de ce soir. J’ai l’impression que tu as oublié de passer chez le tailleur.

– Non, César, je n’ai pas oublié. Nous irons là-bas juste avant la chorale. Crassus était très faible ce matin. Il a dormi un peu et puis je ne voulais pas qu’il rate l’heure du repas.

– J’ai vu qu’il en avait besoin. Tu as bien fait. N’a-t-il pas trop mangé à midi ?

– Sans doute, mais ça ira.

– Ne tarde pas, le tailleur t’attend et il n’est pas dans un bon jour.

– Pourquoi ?

– Des petits se sont battus au début du cours de lutte et ont déchiré leurs uniformes. Les grands sont intervenus un peu tard. Il y aura des sanctions. Elles seront prononcées au dîner, annonce-t-il avec le même sourire inexpressif.

Je déteste César 1.

Il tourne les talons sans un regard pour Crassus.

– Il fait comme si je n’existais pas, s’inquiète celui-ci.

– Pour l’instant, tu ne fais pas partie de la Maison. Il te parlera à la fin de ton initiation. Jusque-là, je parle à ta place. À présent, nous allons chez le tailleur.

Le tailleur me regarde avec cet air mauvais qui ne le quitte jamais.

– Alors, c’est lui, le nouveau ? lâche-t-il. Il lui faut du 4. Tiens.

Il me tend un ballot de grosse toile verdâtre. Je passe avec Crassus dans le vestiaire. Je déplie le tissu sur la large table au centre de la pièce. Il y a dedans une chemise blanche, des sous-vêtements blancs, un pantalon marron, une grosse veste de couleur grise, des chaussettes et des chaussures noires.

– Voilà les vêtements que tu vas porter aujourd’hui. Tu rentres dans cette cabine, tu te changes et tu reviens plier toutes tes anciennes affaires. Tu les replaces dans le ballot et on part pour la chorale.

– On va me les rendre après ?

– Après quoi ?

– Quand je partirai.

– Non, je crois qu’ils les brûlent. Les vêtements qui composent l’uniforme sont neufs, plus chauds et de meilleure qualité. Tu n’as rien à regretter.

– Je veux garder mon manteau.

– Pourquoi ?

– C’est tout ce que j’ai… et puis il est très chaud.

Qu’est-ce qu’il veut, celui-là ? Qu’on rate l’heure de la chorale à cause de son manteau pourri en poils de rat ? Je ne dois pas m’énerver, je sais que ça peut tout gâcher. J’essaie d’adopter un ton calme mais ferme :

– Ce n’est pas possible. Rentre là-dedans et change-toi.

En lui parlant, je le pousse doucement dans la cabine étroite, dont je ferme la porte.

Je regarde ma montre en respirant lentement. Je ne l’entends pas s’affairer. Alors, je compte trente secondes dans ma tête et j’ouvre la porte. Il est assis par terre et pleure en silence.

– J’ai peur d’avoir froid, et puis ce manteau, c’est à moi. Je ne veux pas qu’on le brûle, gémit-il.

– Écoute-moi, dis-je, un peu embêté, mets tes nouvelles affaires. Pour le manteau, je te promets d’en parler à César avant le repas. Ici, tu n’auras jamais froid. Tu verras ton armoire ce soir, dans le dortoir. Elle sera pleine à craquer de pulls, de vestes et de manteaux. Allez, fais vite. Je ne veux pas qu’on arrive en retard à la chorale.

Crassus se relève. Il ferme la porte et s’habille en quelques secondes. Quand il ressort, il est transformé. Il se force à sourire. Je laisse le ballot au tailleur et lui précise d’une voix la plus aimable possible :

– Il veut garder son manteau en souvenir. Je vais en parler à César ce soir. D’ici là, je vous remercie de ne pas le brûler.

– C’est ça… c’est ça… En souvenir. Va parler à César.

Dans son regard, je perçois une complicité malsaine, comme s’il pensait que je joue la comédie et que ni l’un ni l’autre nous ne sommes dupes.

Je rattrape Crassus.

– Ça va aller. Allons chanter.

Une fois par semaine, nous allons à la chorale. Le rituel veut que chacun s’attache, avant de commencer, une bande de papier de couleur autour de la poitrine. La bande doit être parfaitement ajustée. Elle ne doit pas être trop lâche et risquer de descendre, ni bien sûr se déchirer pour avoir été trop serrée… Il y a quatre couleurs. J’accroche à Crassus un ruban bleu ciel. Rémus, Marcus, Claudius et moi portons le rouge, la dernière taille.

– Crassus, lorsque ton ruban craquera, tu en auras un bleu foncé, puis un violet et enfin un rouge comme le mien. Surtout ne le touche pas. Je te l’enlèverai à la fin du cours. Va rejoindre les quinze autres « Bleu ciel » et ne sois pas trop bavard. Regarde bien le professeur quand il parle.

Je ne me souviens pas avoir déjà vu craquer un ruban pendant un chant. On déchire plus facilement son bandeau quand on l’enfile maladroitement parce qu’on est pressé, anxieux ou impressionné. Parfois c’est parce que le moment est venu de changer. Il y a souvent des phénomènes de contagion : quatre ou cinq bandeaux se rompent le même lundi.

Lorsque nous chantons, nous sommes tous statiques. On ne voit bouger que les mâchoires et les ventres qui servent de soufflet.

Comme à chaque fois, le professeur est installé quand nous arrivons. Ses jambes sont dissimulées sous un plaid. J’ai l’impression qu’on l’a posé là derrière son piano pour toujours. La chorale est un moment magique. Je m’y sens puissant près de mes amis et je me surprends parfois à m’essuyer une larme au coin de l’œil.

– Qui initie le nouveau ? interroge le professeur.

– C’est moi.

– Comment s’appelle-t-il ?

– Crassus.

– Aime-t-il chanter ?

– Je ne sais pas.

– Demande-le-lui.

Je me rapproche de Crassus que les Bleu ciel ont rejeté à l’écart.

– Tu aimes chanter ?

– Je ne sais pas. Je crois que je n’ai jamais essayé.

Je me tourne vers le professeur.

– Il n’a jamais essayé.

Le professeur nous fixe avec un regard vide pendant plusieurs secondes.

– Qu’il essaie doucement pour ne pas perturber les autres et, quand tu sauras s’il aime chanter, viens me le dire.

– Bien, professeur.

Je retourne à ma place. Crassus me lance des regards désespérés. Il a l’impression que je l’abandonne. Je lui souris.

En fin d’après-midi, Crassus me demande de retourner au dortoir. Il vide son armoire pour compter ses affaires. Il frotte les maillots de corps contre ses joues et caresse les pulls.

– Ça va, tu es content ?

– Oui, c’est bien ici.

– Alors, tu aimes chanter ?

– Aujourd’hui, je n’ai pas osé essayer. J’ai écouté, c’était tellement beau. Je vais m’entraîner tout seul pendant la semaine. Dis, est-ce que tu sais ce qui est arrivé au prof ? Pourquoi est-il handicapé ? C’est de naissance ?

– Non, c’était un accident. Je ne sais plus qui m’a raconté cela. Tu verras, tous les profs ont été touchés.

– Et tu sais ce qui s’est passé ?

– Ils escaladaient la paroi sud du volcan et ils ont dévissé. Comme ils étaient encordés les uns aux autres, ils sont tous tombés.

– Ah bon… Quelle histoire ! Est-ce que je peux mettre un pull sous ma veste ce soir ?

– Si tu veux. Tu as froid ?

– Non, j’aime mes pulls. Ils sentent si bon. Est-ce qu’on lave nous-mêmes nos affaires ?

– Non, tu retrouves tes affaires propres chaque matin. Ce sont des fées ou des lutins qui font tout le travail la nuit quand on dort.

– Tu me parles comme à un petit.

– Tu es petit. Et puis je n’ai pas d’autre explication à te donner. En fait, personne ne sait.

Je jette un coup d’œil à ma montre et déclare :

– C’est bientôt l’heure du dîner. Je vais essayer de voir César pour ton manteau.

Nous quittons le dortoir en direction de la salle de jeux. J’espère y trouver Marcus à qui je pourrai confier Crassus. Quand nous pénétrons dans la salle, toutes les places sont prises. On entend rire, pester, même siffler. Je repère Marcus qui observe Claudius et Paulus en pleine partie de petits chevaux.

Toujours inséparables, ces deux-là, depuis que l’un a initié l’autre. C’est un phénomène très rare à la Maison : une amitié entre un petit et un grand. L’initiation crée généralement des tensions. Le grand, souvent puni à cause du petit, ne pense qu’à s’en débarrasser. Plus tard, on assiste même parfois à des vengeances.

– Marcus, je te confie le petit cinq minutes. Je dois voir César.

D’un geste de la main, Marcus invite Crassus à s’asseoir. J’hésite à m’éloigner et reste un instant à les regarder.

– Crassus, c’est bien ça ton prénom ? interroge Marcus.

– Oui.

Mon ami désigne du doigt le plateau du jeu.

– Tu connais les règles ?

– Non.

– Regarde comme c’est beau. Si ça t’intéresse, un jour, je t’apprendrai. Tu peux y aller, Méto. On ne bouge pas.

À peine suis-je sorti de la pièce qu’une voix forte m’appelle :

– Méto ! Méto ! Où est ton protégé ?

– César, justement je vous cherchais. J’ai confié Crassus à Marcus.

– Il est sous ta responsabilité…

– Il fallait que je vous voie seul.

– Il y a un problème ? Il a vomi ? Il a cassé quelque chose ? Il a…

Je décide d’attendre qu’il me laisse parler. Je regarde mes chaussures. Il comprend très vite :

– Allez, parle !

– C’est au sujet de son manteau…

– Ah oui, on m’a raconté. Mens-lui.

– Je n’en ai pas envie.

– Mens-lui. Il n’est pas en état de connaître la vérité. Vas-y tout de suite.

Il me plante là. La discussion est close. Je retourne sur mes pas.

– Tu es déjà revenu ? demande Crassus.

– Oui, César semblait m’attendre à la sortie de la salle de jeux. Ton manteau… ton manteau ne sera pas brûlé. Ils te le rendront quand tu partiras, si… si tu le leur demandes.

Paulus, qui allait jeter un dé, interrompt son geste et me fixe dans les yeux :

– Tu l’as cru ?

– César le lui a dit, intervient Claudius avec vigueur.

– Si César le lui a dit… répète Paulus.

Au dîner, l’ambiance est très tendue. César 1 est debout et arbore un sourire qui promet. Crassus semble plus serein. Je le regarde. Je me sens coupable. Mais César a raison. Quand il aura grandi, il sera plus à même de comprendre et d’accepter la vérité. De plus, je ne serai plus là pour qu’il me le reproche, j’aurai « craqué » depuis longtemps.

Chaque enfant a regagné sa place et attend dans un silence parfait. César 1 commence :

– 1) Kaeso et Décimus se sont battus. Sanction : vingt-quatre heures de chambre froide. Application : immédiate. 2) Les « Rouges » sont intervenus trop tard. Sanction : une claque tournante. Application : à vingt heures ce soir dans le dortoir. Bon appétit.

Décimus et Kaeso se lèvent, et suivent César 5. Ils ont du mal à contenir leurs larmes. J’ai expérimenté cette punition, qu’entre nous nous appelons le frigo. Dans cette prison obscure, la température ne dépasse jamais zéro degré. Ils vont apprendre à se connaître. Ils auront besoin d’être solidaires pour survivre.

César lève sa fourchette. Le compte peut commencer. Aux tables des grands, des regards s’échangent : certains montrent de la colère, d’autres de l’indifférence ou de la résignation. Crassus me chuchote à l’oreille :

– Toi, tu n’étais pas là quand c’est arrivé. Tu ne risques rien.

– Je suis Rouge, donc je suis concerné.

Le petit me regarde, horrifié.

– Je ne comprends rien !

Il marque une pause puis demande :

– Ça fait mal, une claque tournante ?

– Tu verras, ça dépend. Ne t’inquiète pas pour ça. Ce n’est pas ma première. Surtout, Crassus, ce soir, ne mange pas trop.

À vingt heures précises, César 3 entre dans le dortoir, un petit sac noir à la main. Tous les grands s’approchent et piochent, chacun à son tour, un jeton de bois sur lequel est inscrit un numéro. Moi, j’ai le 14. Ensuite, nous formons un cercle en respectant l’ordre indiqué par le tirage au sort. César se place alors au centre et demande si nous sommes prêts.

– Je commence. Attention… 1… 2… 3…

En entendant son numéro, le 1 assène une violente gifle au 2 qui pivote et frappe le 3, et ainsi jusqu’au numéro 16, qui frappe le numéro 1. César laisse trois secondes entre chaque coup.

– 13… Clac. 14… Clac. 15… Clac. 16… Clac.

C’est fini. César tend le petit sac et chacun s’avance pour rendre son jeton avant de gagner son lit. Octavius était en treizième position et ne m’a pas raté, malgré son majeur amputé. Moi, j’ai allumé Tibérius dont la joue molle a bien sonné. César est parti. Je retrouve Crassus au pied de son lit, les mains sur les oreilles. Je le rassure :

– Tu vois, je ne suis pas mort.

– Vous pourriez taper moins fort !

– Nous n’avons pas le choix. Si quelqu’un fait semblant, César peut nous imposer un deuxième tour qui, en général, est beaucoup plus violent, chacun voulant être sûr que c’est bien le dernier.

Tibérius passe devant moi en se frottant la joue.

– C’était trop fort, Tibérius ?

– Non, c’était parfait, Méto. Bonne nuit.

Je me retourne vers Crassus pour mes dernières instructions :

– Monte doucement dans ton lit et couche-toi bien au milieu. Sors les bras. Ce soir, pour te montrer, c’est moi qui vais te border.

Crassus s’exécute. Je tire sur ses draps. Il pousse un petit cri :

– Tu serres trop, ça fait mal.

– Tu dois apprendre à dormir comme ça. Ainsi, la nuit, si tu rêves, tu ne risques pas d’endommager ton lit.

– Je ne peux pas respirer, se plaint-il.

– Tu vas y arriver. Calme-toi. Fais un effort.

– J’ai mal au ventre.

– Tu as encore trop mangé.

– Non, c’est le drap qui m’appuie sur l’estomac. Tu sais, je n’ai pas touché au dessert. Ah, j’ai mal !

– Arrête de parler ! Concentre-toi sur ta respiration. Ton corps va s’habituer et tu vas t’endormir.

– Alors, ça y est ? On a bordé son bébé ? me lance Marcus.

– Tu verras quand ce sera toi qui joueras les nounous !

Ce soir, c’est au tour de Paulus d’aller éteindre la lumière centrale. Au retour, l’obscurité est totale. S’il ne veut courir aucun risque, celui qui est chargé de cette tâche doit, pendant la journée, s’entraîner à prendre des repères, à compter ses pas pour ne rien casser.

En terminant de coincer mes draps, je me tourne vers mon protégé :

– Bonne nuit, Crassus. Cette nuit, tu dors au chaud.

Il ne me répond pas. Il est déjà endormi.

Après quelques minutes de silence absolu, on commence à percevoir des chuchotements. Les conversations se font uniquement avec un voisin immédiat. Il est impossible de comprendre précisément ce que disent les autres, mais on peut s’amuser à deviner. Le corps coincé par les draps, il faut dresser le cou au maximum pour voir par-dessus le montant du lit. C’est donc au prix d’un gros effort qu’on parvient à maintenir nos têtes orientées vers notre interlocuteur. Il n’est pas question de desserrer l’étreinte de la couverture pour poser, ne serait-ce qu’un instant, les coudes, le sommeil nous surprend toujours si brutalement.

Étant près d’une cloison, je n’ai qu’un seul voisin immédiat : Marcus. C’est cette position qui nous a rapprochés, lorsque nous étions Bleu clair et que, le soir venu, des larmes soudaines nous submergeaient. Marcus chuchote :

– Encore un peu de salive pour ton pote ?

– J’ai attendu ce moment toute la journée. Tu as parlé à Rémus, aujourd’hui ?

– Oui, un peu, comme d’habitude.

– Il ne t’a rien dit pour ce matin ?

– Non, pourquoi ? Que s’est-il passé ?

– Il n’était pas dans la salle des lavabos au moment de la visite des soldats.

– Tu es sûr ?

– Il faut croire qu’ils l’ont laissé dormir. Et qu’ils ne l’ont pas puni.

– Tant mieux pour lui… Mais peut-être ne l’ont-ils tout simplement pas vu.

– Moi, en revanche, j’en ai vu un !

Marcus marque un temps d’arrêt. Il détend son cou pendant quelques secondes en se tournant vers le plafond. J’en profite pour en faire autant.

– Tu as osé… Alors, ils sont effrayants ?

– Oui, effrayants. La deuxième fois, on doit avoir moins peur.

– Tu recommenceras, alors ?

– Oui, je veux savoir, même si j’ai peur.

– Moi aussi, je veux savoir.

Les chuchotements s’arrêtent un à un, comme par contagion, dans un temps très court.

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