Chapitre 6




Réveillé un peu en avance, comme d’habitude, je me contorsionne pour atteindre mon bas de pyjama sans trop desserrer l’étreinte des draps. Je dois sortir comme les autres jours et comme tout le monde, par le haut et en douceur. Ce procédé a deux avantages, il nous rappelle qu’il faut y aller très prudemment et il nous évite de refaire le lit chaque matin.

Je m’applique à marcher avec naturel. Seul celui qui sait pensera à regarder le pli incongru. Les autres courent dans tous les sens pour avoir une bonne place aux lavabos ou aux toilettes avant de foncer à la course. J’ai l’impression que c’est un coup pour rien. J’enlève mon pyjama et je me prépare pour la course.

Mes copains sont déjà là. On se tape dans les mains pour s’encourager et se secouer un peu. Nous gagnons nos positions.

C’est parti.

Premier tour : Claudius qui court en sens inverse m’a frôlé. J’ai cru qu’il allait me parler. Je dois rester concentré sur ma course.

Deuxième tour.

– C’est moi, l’autre.

Claudius, c’est Claudius qui a dit ça !

Troisième tour.

– Alors, tu as compris ? insiste-t-il.

Quatrième tour.

– Oui, j’ai compris.

Cinquième tour.

– On est faibles aujourd’hui, annonce-t-il.

Il a raison. La course, rien que la course…

C’est fini. Notre performance est moyenne. Nous nous retrouvons au centre pour reprendre notre souffle. Claudius se rapproche de moi.

– Alors, tu es étonné ?

– Oui, mais ça me plaît. Pourquoi tu n’as pas voulu m’écouter après le frigo ?

– J’attendais un ordre.

– Paulus est avec nous ?

– Non, c’est un traître.

Nous nous dirigeons vers les autres activités.

– Ton ami est un traître ?

– Ce n’est pas mon ami. Je le surveille. Séparons-nous, on nous a trop vus ensemble.

Pendant le cours d’agriculture, j’ai du mal à prendre des notes. Si je ne me contrôlais pas, je passerais mon temps à contempler Claudius. C’est lui… Je n’avais rien deviné. Comment aurais-je pu ?

Il va falloir qu’on s’organise, tous les deux, des moments où on pourra échanger des informations sans provoquer la suspicion des César et la curiosité de nos proches. Hormis pendant la chorale, où nos places nous ont été imposées, je m’aperçois que je ne suis jamais à côté de Claudius. Comment mes fidèles Marcus et Octavius vont-ils ressentir le fait que je choisisse de m’éloigner d’eux ? Et lui, comment fera-t-il pour se défaire de Paulus ?

À la fin du cours, Marcus me demande :

– Qu’est-ce qui t’arrive ce matin ? Tu n’es pas avec nous. À quoi penses-tu ?

Comme je mets quelques secondes à répondre, il enchaîne :

– Tu penses à Spurius ?

Au moment où j’acquiesce machinalement, l’image du jeune placeur m’envahit. Je sens remonter en moi comme un malaise, une honte.

– Il faudrait qu’on s’en occupe.

– Et comment, Méto ? demande Octavius.

– En allant demander à César si on peut lui rendre visite.

– Tu sais que normalement on doit attendre que César nous le propose ?

– Mais s’il n’y pense pas, on ne saura rien aujourd’hui.

Marcus ajoute :

– C’est moi qui vais demander. Toi, tu restes là.

– D’accord.

J’aurais pu répondre « merci », aussi, car je me dois de rester discret. En même temps, depuis que je sais que nous sommes deux à savoir, je me sens presque invincible.

Au repas, Marcus s’assoit en face de moi. Il commence :

– César a dit que Spurius s’était réveillé mais qu’il ne pourrait pas quitter l’infirmerie pendant une semaine.

– On peut aller le voir, alors ?

– César a dit que ce n’était pas une bonne idée, car Spurius doit se reposer.

– Et tu as eu l’impression qu’il te mentait ?

– Non, pourquoi ? Attendons une semaine pour tirer des conclusions.

Je suis toujours étonné qu’après tant d’années nous soyons si peu à douter.

Dès le début de la chorale, un drame éclate. Un petit qui trébuche, peut-être poussé, et qui se rattrape à un autre. Un début de dispute. Un ami qui s’interpose. Résultat : trois rubans arrachés.

– C’est un accident, c’est un accident, je n’ai pas la taille ! crie Mamercus. César, s’il vous plaît !

– Et merde ! lâche Appius, un Bleu foncé.

Le petit Caelus est en larmes et répète :

– Ce n’est pas ma faute ! Ce n’est pas ma faute !

César 5 intervient avec un grand sourire. Sans un mot, il ramasse les rubans et invite de la main les trois « craqueurs » de l’après-midi à le suivre. Un Bleu ciel, un Violet et un Bleu foncé. Mamercus ne se lamente plus, il est furieux. S’il n’y avait pas de témoin, il frapperait rageusement le responsable.

Cette scène du ruban brisé, je l’ai vécue des dizaines de fois, mais aujourd’hui je la vois avec des yeux neufs. Avant cet instant, je l’avais toujours considérée comme une étape naturelle, un passage obligé dans une évo-lution inéluctable. Mais c’est une mise en scène, un acte provoqué pour rétablir un équilibre. J’ai compris et j’en suis sûr : Spurius est mort. Il faut donc un nouveau Rouge, un nouveau Violet et un nouveau Bleu foncé. Il faut faire une place au petit Bleu clair qui arrivera bientôt et surtout il faut boucher le trou laissé par Spurius, qu’on va se dépêcher d’oublier.

À partir d’aujourd’hui, plus personne n’osera demander de ses nouvelles. Marcus sait aussi que je ne lui en parlerai plus. À quoi bon risquer le frigo ?

À la fin de la chorale, Claudius se rapproche de moi :

– On se parle avant l’inche ?

– Si tu veux. Et Spurius ?

– Laisse tomber Spurius. Ils l’ont évacué cette nuit.

– Comment le sais-tu ?

– On me l’a dit.

– Tu sais qui ?

Il ne répond pas. Paulus l’a rejoint. Je m’éloigne pour aller retrouver Octavius et Marcus.

Dans les rangs des petits, ça parle fort :

– Je vais le dire à César. Je l’ai vu quand il l’a fait tomber, déclare Kaeso.

– Ne dis rien, l’avertit Décimus, au mieux tu te feras engueuler.

– Je m’en fous, j’en ai marre de la fermer.

– Laisse tomber ! je te dis. Je ne t’accompagnerai pas cette fois-ci au frigo.

– Arrête d’avoir peur. Je ne vais rien faire de mal. Je vais juste parler à César.

Je m’approche. Je ne peux m’empêcher d’intervenir :

– N’élevez pas la voix ainsi ! Qu’est-ce qui vous arrive ?

– Bonjour, Méto. J’ai tout vu pendant la chorale, commence Kaeso.

– Qu’est-ce que tu as vu ?

– C’est Paulus qui a poussé Caelus sur Mamercus.

– Qui l’a vu à part toi ?

– Personne, je crois… Enfin, peut-être d’autres, mais ils ont peur.

Il est très énervé et ne parvient pas à baisser le ton de sa voix. J’essaie de mon côté d’être le plus calme possible :

– Alors, ce sera ta parole contre la sienne. Tu es plus jeune. Ce n’est pas à toi qu’on donnera raison. Tu ne gagneras pas.

– Tu préfères croire Paulus parce que c’est l’ami de Claudius ? C’est ça ?

– Tu crois ce que tu veux, Kaeso. Écoute mon conseil. C’est vraiment pour ton bien. Ne va pas voir César ! Je sais comment ça marche.

J’attrape Décimus par le bras et lui chuchote :

– Ne lâche pas ton copain, c’est un têtu.

– Je sais. Ne t’inquiète pas.

Je rejoins mes camarades qui s’étaient éloignés pour qu’un attroupement n’attire pas l’attention d’un César.

– Finalement, ça te plaît de materner les petits, plaisante Octavius.

Au moment du « carapaçonnage », Claudius s’installe près de moi.

– Paulus a fait son boulot pendant la chorale, lui dis-je.

– Je sais. Ce n’est pas la première fois. Nous sommes loin à ce moment-là et il en profite. Bon, je change de sujet. On a une urgence : découvrir les autres traîtres comme lui.

– Je crois que j’en connais un autre : Crassus.

– Tu as des preuves ?

– Non.

– Tu dois être sûr. C’est très important.

– Et tes copains de la nuit ne pourraient pas nous donner leurs noms ?

– Pas précisément, mais ils nous aideront.

Les autres se sont rapprochés. J’aurais tellement de questions à poser à Claudius. Comment et depuis quand a-t-il rejoint ceux qui résistent ? Vu la brièveté de nos échanges, je ne suis pas près de tout connaître.

Curieusement, aucun membre de l’équipe n’évoque l’absence de notre copain accidenté la veille. Il n’y a pas de volontaire pour prendre sa place. Je vais donc me défouler ce soir, même si le cœur n’y est pas.

La partie est enragée comme toujours et nous perdons assez vite suite à une mésentente entre les deux arrières. Il n’y a pas de dégâts, c’est ce qui compte.

En sortant de l’étude, je décide de commencer tout de suite ma première mission et de m’asseoir en face de Crassus pendant le dîner. Si c’est une « oreille », je vais le démasquer. J’engage la conversation :

– Tu as appris pour Spurius ?

– Oui, il s’est blessé pendant l’inche et il est toujours à l’infirmerie.

– Non, je crois qu’il est mort.

– Qui t’a dit ça ?

Je lui fais une moue pour exprimer mon ignorance. Il insiste :

– Qui t’a dit ça ?

Il comprend que je ne vais pas répondre, alors il marque un temps et change de sujet :

– Tu ne devais pas me raconter le frigo ?

– Non, enfin, je ne sais pas, qu’est-ce que tu voulais savoir ?

– C’était comment ?

– Froid, extrêmement pénible parce que interminable. J’ai l’impression d’avoir vieilli d’une année en quatre jours.

– Comment tu as fait pour passer le temps ?

– J’ai pensé, je me suis parlé, j’ai chanté même… En fait, je ne crois pas que ces renseignements te seront utiles un jour.

– Pourquoi ? On ne sait jamais.

– Tu n’iras jamais au frigo.

– Comment peux-tu en être sûr ?

– C’est comme ça, je le sens, et c’est tant mieux pour toi.

Crassus me regarde. Il ne prend pas mes dernières paroles pour un compliment. Je le fixe et me dis : « Allez, vas-y, petit toutou ! Va rapporter ce que le méchant Méto t’a raconté. Vas-y et j’aurai la preuve que c’est toi le traître. » Nos regards se croisent et semblent se défier. Crassus me sourit. De loin, on prendrait cela pour de la complicité.

Le résultat ne se fait pas attendre. Le visage de César 3 apparaît dans le miroir tandis que je me lave les dents. Il m’invite d’un geste sans équivoque à le suivre. Il va falloir que je joue serré. À peine assis, il attaque :

– On t’a rapporté que Spurius était mort ?

– Non, mais je crois qu’il est mort car, s’il allait mieux, je pense qu’on nous aurait permis de le voir. Pourquoi ? Il est vivant ?

– Donc, c’est toi qui l’as déduit mais sans preuves ?

– C’est ça.

– C’est juste une conjecture ?

– Oui.

– Évite de parler de tes conjectures. Évite même d’en faire. Tu es trop souvent dans mon bureau.

– C’est la dernière fois… Je vous le promets.

– Tu n’as pas besoin de promettre. Moi je sais que c’est la dernière fois. Bonne nuit, Méto.

– Bonne nuit, César.

Je rejoins les autres discrètement. Maintenant je suis sûr que Crassus est un espion. Je sais aussi que je ne dispose plus que de quelques jours pour agir, quelques semaines tout au plus.

Le lendemain dans l’après-midi, je croise Claudius dans un couloir. Il me frôle. Il m’a glissé quelque chose dans la poche. Un message. Il est plus long que d’habitude et c’est moi qui vais devoir l’avaler. Je m’enferme dans les toilettes.

Les oreilles au repos forment toujours un carré. Quand on en connaît deux, on en connaît quatre.

Incinération d’un Rouge bouclé blond cette nuit. Le remplaçant n’est pas prêt.

À l’instant où je sors de ma cachette, Marcus passe devant moi et baisse la tête. Je crois que notre amitié est en danger. Je m’aperçois qu’on ne s’est pas parlé de toute la journée. Il m’évite. Moi, je viens juste de le remarquer. Je suis entièrement accaparé par mes découvertes. Je dois le forcer à renouer avec moi. Je ne veux pas perdre un ami comme lui.

Au moment de l’extinction, je tourne la tête vers la droite. Il s’en aperçoit mais il reste sur le dos et ferme les yeux.

Ce matin, je découvre un nouveau message. Je me hisse hors du lit. Je suis heureux, presque euphorique, car j’ai le sentiment que la journée qui s’annonce va être pleine de découvertes. Marcus et Octavius sont déjà levés. Je vais les rejoindre comme si de rien n’était. Je deviens un roi du secret.

Octavius m’accueille avec un sourire :

– Alors ? Toujours parmi nous ?

– Oui, pourquoi ?

– À chaque fois que tu disparais dans le bureau de César, j’ai peur que tu n’en ressortes pas.

Je regarde Marcus dans le miroir. Je lui souris. Il se voile le visage derrière sa serviette. Je reprends :

– Les gars, même si je vous semble un peu ailleurs en ce moment, vous devez savoir que je ne vous abandonnerai jamais. Je tiens trop à vous deux.

– Alors, on mange ensemble aujourd’hui ?

– C’est promis.

Marcus est resté muet mais n’a rien perdu de la conversation. Je rentre dans une cabine et déroule enfin le nouveau message : Prends le laitage au couvercle légèrement décollé. Bon appétit.

Claudius profite de la course du matin pour me signaler qu’il a été averti de ce qu’il appelle mon initiation.

– Et toi, tu l’as faite ?

– Oui.

– Et c’est comment ?

– N’aie pas peur. Aie confiance. Tu sauras bientôt presque tout.

Partagé entre la peur et l’impatience, je regarde se dérouler la matinée en spectateur. Au moment du repas, je presse mes copains pour arriver dans les premiers.

– Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ?

– J’ai faim, c’est tout.

– Tu sais très bien qu’arriver en avance ne permet pas de manger avant les autres, m’objecte Octavius.

J’entends Marcus qui lui glisse à l’oreille :

– Il nous cache encore quelque chose.

Je ne relève pas, il a déjà compris.

Devant les desserts, je sélectionne avec minutie le mien. Octavius s’énerve un peu :

– C’est tous les mêmes, Méto !

Marcus lui adresse une grimace qui signifie : « Tu vois, j’avais raison, il nous cache quelque chose. »

– C’est bon, les gars, j’ai entendu.

J’espère que j’ai choisi le bon.

Lorsque je le déguste, je comprends vite que je ne me suis pas trompé. Je repère une texture inhabituelle, sablonneuse. Je le finis entièrement en évitant les grimaces. Marcus m’adresse enfin la parole :

– C’était bon ?

On ne peut rien lui cacher à celui-là, il me connaît par cœur.

– Oui, pourquoi ?

– Je trouve que tu as mis du temps à le terminer.

Je ne relève pas et me contente de sourire.

Pendant l’après-midi, sans bien comprendre pourquoi, je me sens vite mal à l’aise. Je me répète que je dois avoir confiance et que tout va bien. Durant l’étude, les premières démangeaisons apparaissent. Ce n’est pas douloureux mais je me gratte sous les vêtements. César 3 s’installe en face de moi sur une chaise et m’observe. Ça m’est déjà arrivé quand j’étais plus jeune. Parfois, cela n’a aucune conséquence : il regarde et c’est tout. Là, je sens qu’il va parler :

– Méto ? Tu vas bien ?

– Je me gratte, mais ça va passer.

– Suis-moi à l’infirmerie.

Tous les regards se tournent vers moi avec étonnement ou dégoût. Ils me donnent l’impression qu’une corne m’a poussé au milieu du visage. Ce n’est que devant la glace des toilettes que je prends conscience de la gravité du problème. Mon visage est cramoisi, marqué de petites plaques tirant sur le violet.

Je suis maintenant assis devant César qui téléphone pour expliquer mes symptômes. Il raccroche et sort un épais ruban de son tiroir. Il me bande alors les yeux et me met debout. Je le suis dans les couloirs. Il ouvre une porte et me fait asseoir. Il y a quelqu’un d’autre. Des mains sèches m’effleurent les joues et le cou. Elles sentent le vinaigre. L’homme ne parle pas. J’imagine qu’il fait des gestes. C’est comme si César traduisait pour lui-même :

– Il est contagieux. Il doit se reposer et c’est tout.

J’entends l’homme s’éloigner en claudiquant. César me retire le bandeau. Je suis dans une pièce toute blanche avec un lit et une petite table. Il y a aussi une armoire à pharmacie d’où il sort une seringue et un flacon rempli d’un liquide rosâtre.

– Tu vas dormir jusqu’à ta guérison. Ce produit va te plonger dans un sommeil très profond et ainsi tu ne seras pas tenté de te gratter. C’est mieux pour toi.

De toute façon, il ne me demande pas mon avis. Il me saisit le bras et enfonce son aiguille. Je ne sens presque rien. Il sort. Je reste assis là quelques secondes, immobile.

J’ai du mal à donner du sens à ce qu’il m’arrive. On m’a rendu malade en me faisant manger un aliment. Je suis maintenant à l’isolement. Je vais, d’après César, passer tout mon temps à dormir. À quoi tout cela peut-il bien servir ? Je me force à me répéter les paroles de mon ami : je dois avoir confiance et je vais bientôt tout savoir.

Je sens mon bras piqué qui s’engourdit et mon regard commence à se brouiller. Je rejoins mon lit. Mes yeux se ferment. Je suis bien.

Je suis réveillé. César est près de moi, il me parle :

– Tu vas aller aux toilettes. Tu vas aussi manger et boire. Ensuite, tu te rendormiras. Allez, lève-toi maintenant !

C’est difficile mais j’y parviens. Mes mouvements sont lents. Je vois César qui consulte sa montre. Il semble pressé que j’en finisse. À peine un quart d’heure a passé que déjà il m’invite à lui tendre le bras pour une nouvelle injection.

Je suis de nouveau réveillé mais je suis seul. Je suis peut-être un peu en avance sur l’heure prévue de mon réveil. Et si c’était normal ? Si le plan préparé par ceux de la nuit allait se mettre en place ? Comme par réflexe, je glisse ma main sous mon oreiller. Bingo, un message !

Nous avons dilué le sédatif et tu disposes d’une heure. C’est l’heure morte de la nuit. Plus personne ne circule. Pousse les portes, regarde. Ne perds pas de temps et ne te perds pas. Mange le message.

Je le déchire minutieusement en quatre et je commence à mâchonner un premier morceau. J’observe la pièce. Il y a deux portes. J’en pousse une au hasard, elle donne sur le couloir. J’essaie l’autre. Il y a un escalier. Je monte et débouche sur une autre porte que j’ouvre. Je suis à présent dans une pièce à peine éclairée. Les lumières proviennent de deux veilleuses fixées au plafond et des cadrans allumés de deux grosses machines qui ronronnent contre un mur latéral. Au centre trône un grand fauteuil surmonté d’un drôle de casque strié qui ressemble à un cerveau. En m’approchant, je distingue des zones délimitées par d’épais traits noirs. Chacune est étiquetée. Je parviens à lire : mémoire 1, motricité, vue, goût, langage, mémoire 2, odorat, ouïe… Ça me fait penser au poster de la classe d’agriculture, le poster des morceaux du cochon. Au milieu de chaque zone du casque, il y a un petit trou. Dans l’un d’entre eux, une aiguille est restée enfoncée.

Je dois tout retenir. J’essaierai d’analyser ensuite. J’entends un souffle régulier derrière moi. Quelqu’un dort. C’est un petit. Il a le crâne entièrement rasé et un pansement collé sur l’arrière de la tête. Il porte un tee-shirt gris avec un numéro : 257. À côté de son lit, sur une tablette, sont posées deux feuilles cartonnées. Sur chacune d’elles, un prénom est écrit. Il s’appellera Rufus ou Quintus, ce n’est pas décidé. Ceux de la nuit l’avaient écrit : Le remplaçant n’est pas prêt. Spurius est mort trop tôt.

Il y a une autre porte. Cette seconde salle ressemble plutôt à un atelier. Des dizaines de scies, de couteaux, de lames de toutes sortes sont suspendus au mur qui me fait face. La pièce est carrelée de blanc du sol au plafond. Une longue table trône au milieu. Je découvre plusieurs planches anatomiques sur le mur de droite. L’une d’elles est semblable à celle que nous utilisons pendant les cours, à ceci près qu’on y a ajouté des pointillés rouges sur les os de la jambe et que des vertèbres sont colorées de la même couleur. Une autre présente un squelette réduit, mais pas d’une manière harmonieuse, comme serait celui d’un petit enfant. Ici, les bras sont trop longs par rapport au tronc et aux jambes. Le soldat que j’ai entraperçu dans la salle des lavabos le matin où ils ont emporté Quintus dans un sac avait un peu cet aspect. C’est peut-être là qu’on les fabrique. Sur le mur opposé, je découvre une sorte de fenêtre éclairée par des lampes, sur laquelle sont collées des photos transparentes de tibia, de péroné et de fémur. Tous les os sont comme striés de quelques traits blancs.

Au fond, j’aperçois une porte discrète. À peine le seuil franchi, je sens des présences. L’éclairage très faible me permet tout de même de distinguer des lits, pour la plupart occupés. L’odeur est un peu agressive : un mélange de cuisine et de vestiaire après l’effort. Les gens qui sont là dorment, certains bruyamment. Ils ont tous des cotons humides sur les yeux et d’épais pansements leur tiennent lieu de vêtements. Ce sont des soldats. Plusieurs portent des attelles métalliques aux jambes. Des vis sont fixées à même la peau. Je m’arrête devant l’un d’entre eux parce que je le connais. Pourtant son nom ne me revient pas. Il était avec nous avant. Je reconnais son front légèrement bosselé, son nez court et ses petits yeux rentrés. Il s’appelle… je ne sais plus… Il n’a pas seulement vieilli, ils l’ont changé. Sa tête paraît plus large et ses pommettes sont absolument carrées, comme si on lui avait glissé des plaques sous la peau.

Est-ce une chambre de torture ou un hôpital ? La puanteur est vraiment trop forte. Elle m’envahit et m’empêche d’analyser ce que je vois. Je veux sortir maintenant. Je mets quelques minutes à retrouver mon chemin. Je n’ai aucune idée du temps qui s’est écoulé depuis mon réveil. Doucement, je refais le parcours inverse en prenant garde à bien refermer les portes et je me recouche. Je ne retrouverai pas le sommeil.

Je commence à comprendre un des choix qui s’offriront à moi : être un monstre-soldat ou un esclave. Souffrir beaucoup pour être transformé ou souffrir le restant de mon existence pour avoir refusé la souffrance.

J’entends une porte s’ouvrir. Je garde les yeux fermés. On me secoue sans ménagement. César 3 est de retour.

– Tu vas mieux. Tu rejoindras le groupe demain matin. Ne traîne pas.

J’ai envie de parler :

– Et les autres vont bien ?

– Pourquoi cette question, Méto ?

– Comme ça, pour rien.

– Alors, ne gaspille pas ton temps en bavardages.

César est-il préoccupé ou veut-il me faire payer le temps que je lui fais perdre ? Il s’y reprend à trois fois pour réussir son injection. Mon bras me fait horriblement souffrir. Heureusement, ça ne dure pas et je m’endors.

Je suis réveillé. Je vais aux nouvelles. Le message est court et n’occupe qu’un dixième de la feuille.

Trouve les traîtres. Stylo sous la table. À ranger après. M.l.m.

Avant de m’installer pour travailler, je pars à la recherche du stylo. Il est fixé par deux élastiques sur le côté gauche du plateau. Il est plus petit que mon auriculaire.

Je sais comment chercher. Les oreilles au repos forment un carré. Je dois dessiner le plan du dortoir, un quadrillage de douze sur six, avec un rectangle vide de quatre sur deux à l’endroit de l’entrée. Je place les noms des soixante-quatre enfants. Pour cela, je ferme les yeux à plusieurs reprises car j’ai besoin de visualiser. Je ne veux pas me tromper. Jamais plus je ne disposerai d’un tel moment de tranquillité. J’avance doucement, même si je n’ai pas vraiment d’hésitation. C’est prêt. Je relie Crassus à Paulus. Il n’y a pas de possibilité de développer le carré vers le haut car on dépasse les limites. Je trace donc, à angle droit, deux côtés de même longueur vers le bas. Julius chez les Violets et Publius chez les Rouges. Je les connais très bien, mais ils n’ont jamais appartenu au cercle de mes proches.

J’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec Publius depuis mon retour du frigo, car c’est lui qui a remplacé Quintus chez les Rouges et dans mon équipe d’inche. Il joue nettoyeur. Il aime beaucoup parler mais surtout être à l’écoute des autres. Maintenant je comprends mieux pourquoi.

Ce qui me trouble, c’est que, lorsque j’espionnais Crassus, je n’ai jamais vu Julius ni Publius en grande discussion avec lui. Ils doivent donc utiliser des codes, comme nous.

Maintenant que j’ai accompli ma mission, je vais devoir avaler le message. Sans eau. Je le découpe en tout petits morceaux et je mâche méthodiquement. C’est long et amer. Je ne dois pas m’endormir avant d’avoir fini. Je ne sais pas de combien de temps je dispose avant le retour de César. Je me mets à suer. Je dois me calmer. Je suis à présent allongé dans le lit et je guette le moindre bruit. Deux boulettes résistent. Elles ne peuvent franchir la barrière au fond de la gorge. Des pas se rapprochent.

– Bonjour, Méto.

Je me contente de lui sourire et j’en profite pour caler les restes de papier dans le creux de mes molaires du bas à droite.

Il m’observe attentivement. Pourrait-il voir quelque chose ?

– Tu vas bien ?

– Oui, mais j’ai un peu soif.

Il détourne le regard et enchaîne :

– Lève-toi. Tu as juste le temps de passer au décrassage et de t’habiller avant la course.

Sous la douche, j’ouvre la bouche. Je suis enfin libéré du message. Je remarque que j’ai une petite tache d’encre entre le pouce et l’index. Je frotte pour l’atténuer. J’ai du mal à me persuader que César ne l’a pas vue. Je frictionne violemment mes joues et je sautille sur place pour me réveiller. J’ai une compétition dans un quart d’heure et mes copains comptent sur moi.

Ils sont là. Ils m’attendent.

– T’as l’air en pleine forme, commence Octavius. Tant mieux parce qu’il faut qu’on s’arrache ce matin, sinon ils vont nous rétrograder. Hier, notre temps à trois a été déplorable. C’est le mot qu’a employé César.

– J’ai senti des regards de défi toute la journée, comme si notre tour était venu de passer la main, surenchérit Claudius.

– Sûrement pas, déclare Rémus, je n’ai jamais fait partie d’un autre groupe.

Je les rassure :

– Ne vous inquiétez pas, les gars, je suis plein d’énergie. J’ai passé mon temps à dormir.

Nous rejoignons nos places.

C’est parti. C’est vrai que je suis en forme et je ressens un réel bonheur à courir. Je vois arriver Claudius. Il va me parler :

– Tu les connais ?

– Oui.

Deuxième tour, j’annonce :

– Julius.

– Julius, répète-t-il.

Troisième tour :

– Publius.

– Publius.

Quatrième tour :

– Bon boulot. Allez, on met la gomme !

– OK.

Les quatre visages sont crispés, personne ne veut rien lâcher.

– 1, 2, 4, 3, annonce César. Temps amélioré.

Rémus arbore un large sourire.

– C’était bien, les gars. Méto, tu passes en trois. Tu as entendu ?

– Oui, oui. Alors, Octavius ? Pas trop déçu ?

– Non, répond mon ami en souriant. Je soupçonne les médicaments qu’on t’a donnés d’y être un peu pour quelque chose.

– Si tu le dis, camarade.

– Demain, annonce-t-il, je prendrai ma revanche !

Claudius me rejoint.

– Tu sais presque tout maintenant.

– Oui, et ce n’est pas gai.

– Grâce à nous, ça va changer.

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