Chapitre 4




Nous sommes convoqués avec Crassus à neuf heures trente dans le bureau des César. Pour la première fois, le nouveau pourra lever la tête et sentira le regard direct d’un adulte, il pourra même s’adresser à lui.

J’attends ce moment avec impatience. C’est dur de rester vigilant pour un autre. Je suis pressé de retrouver ma liberté même si c’est pour aller au frigo. La sanction a été différée pour que je puisse terminer mon travail d’initiation mais je ne vais pas y couper.

Depuis une semaine, Crassus me regarde drôlement : il se sent coupable. Je lui ai dit de ne rien tenter auprès de César. Aucune démarche ne pourra changer les choses.

– Tu sais, le frigo, c’est comme la claque tournante, vu de l’extérieur, c’est très impressionnant et très violent, surtout la première fois. Quand on y est, on s’accroche à l’idée que c’est une épreuve dont on ressort toujours, dis-je.

– Mais dans quel état ? objecte Crassus.

– On en ressort plus fort et endurci.

– Pourtant César sait bien que c’est uniquement de ma faute. Je ne comprends rien à vos règles ! s’emporte-t-il.

– N’aggrave pas mes affaires. J’étais responsable de toi et je paye donc pour toi. Si tu te plains avant neuf heures trente, César est capable, en suivant le même principe, de me rajouter un jour de frigo sous prétexte que je ne t’aurai pas dissuadé d’aller le voir. Allez, laisse tomber. N’y pense plus.

– Que j’ai été bête ! Vouloir à tout prix récupérer ce foutu manteau ! Et sans t’en parler, en plus…

– Il faudra quand même, quand je serai de retour, qu’on revienne sur certains détails de ton expédition au vestiaire. Je ne comprends toujours pas comment toi, un petit nouveau, tu as réussi à échafauder un tel plan : comment tu as déterminé le moment idéal pour échapper à ma surveillance et surtout comment tu as trouvé tout seul ce « passage secret » au fond du placard des toilettes, qui mène droit au vestiaire.

– J’ai rêvé tout cela dans les moindres détails, répond Crassus.

– Je ne crois pas à tes histoires de rêves.

– Quelle est ton explication, alors ?

– Je n’en ai pas encore, mais je finirai par comprendre.

Le bureau est petit. Il sent l’encaustique et les vieux papiers. César 3 est assis, plongé dans ses documents. Il relève la tête et regarde Crassus en détail, comme pour imprimer ses traits dans un coin de son cerveau. Il s’adresse au petit :

– Alors, c’est toi, le nouveau ! Bienvenue parmi nous. Je suis César, mais je pense que tu le sais déjà. Tu peux y aller, maintenant, je te souhaite une bonne journée. Méto, reste, je dois te parler.

Crassus est planté devant le bureau, hésitant. Il doit quitter la pièce seul. Il met quelques secondes à se décider.

– Bonne journée, finit-il par dire. Méto, on se retrouve au repas…

Je lui souris en signe d’assentiment et il sort.

– Assieds-toi. L’initiation s’est déroulée de façon excellente, commence César… jusqu’à cette curieuse affaire d’expédition au vestiaire. À ce sujet, il reste des points à éclaircir. Je t’écoute.

Un silence vite gênant s’installe, mais je ne vois rien à dire. Je finis par lâcher :

– Je crois que je vous ai tout dit la dernière fois. Depuis, j’ai souvent réfléchi à cette histoire, mais je n’y comprends toujours rien. Je pense que quelqu’un l’a manipulé. Lui ne se souvient pas précisément. Il évoque des rêves. J’en ai déduit qu’on lui avait sans doute parlé pendant son sommeil…

– Qui ?

– Je ne sais pas.

– Si tu me donnes un nom avant ce soir, tu n’iras pas dans la chambre froide.

– Je pense qu’on cherche peut-être à me séparer de Crassus.

J’ai dit cela sans réfléchir mais, à la lueur qui apparaît dans l’œil de César, je comprends que j’aurais peut-être dû me taire.

– Réfléchis encore. Sinon, ta punition commencera ce soir à vingt-deux heures, après la séance de rire mensuelle. Profite bien de ta journée. Pendant les quatre jours qui vont suivre, tu n’auras pas beaucoup d’occasions de t’amuser. Au revoir.

Il n’y a pas eu de miracle et l’heure du châtiment est arrivée. Quatre-vingt-seize heures interminables avec, je l’espère, quelques visites de Romu, le « démon du frigo ». C’est un élève qu’on ne peut rencontrer que là. Il semble y habiter. Je l’ai vu à chacun de mes passages. La première fois, j’étais terrorisé et il n’avait rien fait pour me rassurer. Je n’avais pas dormi une seule seconde. Il tapait le sol près de moi avec une barre de fer. Son visage était déformé par d’horribles grimaces. Et il me hurlait dans les oreilles : « Tu n’es pas Rémus ? Pas Rémus ! Pas Rémus ! » J’avais crié, couru jusqu’à l’épuisement. On aurait dit qu’il jouait comme un chat sadique avec une taupe sans défense.

Aujourd’hui, je sais qu’il avait fait tout cela pour m’éviter l’endormissement et les engelures.

La deuxième fois, il était resté muet, le plus souvent prostré dans un coin de la chambre froide. Enfin, la dernière fois, il m’avait observé en souriant, mais n’avait lâché que ces quelques mots, juste avant mon départ :

– La prochaine fois, je te parlerai.

Ce soir-là, en sortant, je m’étais promis de rentrer dans le rang et de ne plus jamais revenir. J’avais boité jusqu’à l’hôpital, où on avait failli m’amputer des deux plus petits orteils du pied droit.

Quatrième séjour signifie quatre jours. Un record pour les élèves de l’actuel dortoir. J’espère de tout mon cœur que Romu sera là et qu’il tiendra sa promesse.

Au détour d’un couloir, je retrouve Crassus.

– Alors, dit-il, il a supprimé la punition ?

– Pour quoi faire ? Il ne retire jamais de punition. Mais arrête de parler de ça. Ne me gâche pas mes dernières heures. En plus, ce soir, il y a une surprise : soirée rire !

– Je n’aime pas les surprises. Ici, elles sont souvent redoutables.

– Tu verras, celle-là ne fait pas mal.

Après le repas, tous les élèves sont rassemblés en cercles, par couleur. Armé d’un micro, César 2 est aux commandes et donne les consignes avant chaque séquence.

À des exercices de respiration un peu longs succèdent des sortes de vocalises : « Aaaaah aaaaah ! Oooooooh ooooooooh ! » Certains grimacent, d’autres sourient. Petit à petit, sans qu’on comprenne pourquoi, des élèves partent dans des rires bruyants et communicatifs. Bientôt, c’est toute la salle qui est secouée. Au bout d’une dizaine de minutes, un coup de sifflet brutal nous ramène à la raison et chacun regagne le dortoir.

César vient discrètement me chercher et m’accompagne dans la cuisine. Il ouvre une lourde porte et me pousse fermement à l’intérieur. Je me laisse faire, je n’ai pas le choix.

La « boîte » est très faiblement éclairée. Au début, le froid ne paraît pas agressif. Mais le corps épuise vite son énergie en s’efforçant de se maintenir à 37,5 °C. L’endroit, pas très grand, est encombré de gros piliers. Il y a une deuxième issue qui donne sur une partie de la Maison inconnue des enfants. C’est par cette porte métallique que le « démon du frigo » apparaît et disparaît à chaque fois. Romu est peut-être caché dans un recoin sombre. Je vais l’attendre. Je ferme les yeux et je me concentre sur le moindre bruit. Après quelques instants, je perçois une autre respiration. Je la sens qui s’amplifie. Je soulève alors doucement les paupières : il est là, un léger sourire aux lèvres, à moins d’un mètre. Il n’a pas changé : même taille, même corps athlétique et même crâne rasé.

– Enfin, tu es revenu ! La dernière fois, c’était il y a un an et demi, lance-t-il.

– Je ne sais plus très bien.

– Dix-neuf mois et deux jours.

– Je n’ai jamais compté. Je m’étais même persuadé que je n’y reviendrais jamais.

– Et ?

– Celui que j’initiais a fait une connerie.

– Classique, presque banal. Quatre jours et quatre nuits, ça va être dur.

– Je sais, mais tu es là.

De la tête, il me fait signe de le suivre près du moteur du frigo.

– On va parler tous les deux, dit-il sans élever la voix malgré le bruit.

Je me concentre sur le mouvement de ses lèvres pour le comprendre.

– Ici, on est en sécurité. Pour une fois que c’est un ami que je retrouve. Tu es bien le seul qu’ils n’ont pas réussi à dresser. Ça va me changer des petits qui passent leur temps à pleurer et hurlent dès que je les approche. Comme si j’allais les étrangler… À force, c’est vrai que j’en ai souvent envie.

– Tu quittes parfois le frigo, quand même ?

– Pendant cinq ou six heures chaque nuit. Je dors dans une pièce minuscule mais chauffée. Une tasse de thé est posée sur la table de nuit. Je ne vois personne. Je me lave aussi, quelquefois, même si par cette température je ne sens pas trop mes odeurs.

– Pourquoi on te garde à l’isolement, loin des autres enfants ?

– C’est que je ne suis plus du tout un enfant.

– Tu n’es pas plus grand que moi, pourtant.

– Tu n’as pas encore tout compris, toi… Je dois te quitter, maintenant. Si nous ne ressortons pas de derrière ce pilier, ils vont s’affoler. À demain.

Il s’éloigne et j’entends bientôt claquer la porte de son couloir. Je me dirige très vite vers elle pour profiter de la chaleur qui a pu pénétrer quand on lui a ouvert. Je ne sens rien. Je reste planté là quelques secondes.

Maintenant que j’ai l’expérience du frigo, je sais ce qu’il faut faire pour en sortir indemne : s’occuper l’esprit avec n’importe quoi, comme réciter tous les règlements appris depuis mon arrivée à la Maison, ou bien encore compter le plus loin possible. Il faut également penser à son corps en se massant violemment les pieds, les mains et les oreilles. Marcher. Il faut marcher sans cesse, mais pas trop vite pour ne pas s’épuiser. Je ne sais pas si on peut tenir quatre jours. Je ne sais pas si quelqu’un l’a fait avant moi.

Je me rappelle les fautes qui m’ont conduit au frigo, par le passé.

La première fois, c’était un malentendu. Deux élèves se battaient : le grand Appius, aujourd’hui disparu, et Rémus. Puis il y avait eu une bousculade, j’étais tombé par terre. On m’avait ramassé et conduit dans le bureau de César avec Appius, mais sans Rémus. Ils s’étaient trompés. Je n’avais rien dit, Appius non plus. Nous savions déjà qu’il ne servait à rien de discuter. J’avais vu César tripoter une grande boîte métallique pendant quelques secondes. Puis il l’avait reposée et avait fermé les yeux pour réfléchir. Après, il s’était levé et nous avait tourné le dos. Enfin il s’était rassis et avait ouvert la boîte à clefs. Une pour chacun. Appius, qui avait été blessé à une arcade, avait eu le droit de cicatriser à l’infirmerie avant le frigo. Moi j’y avais été conduit directement et tout seul.

La deuxième fois, c’était entièrement de ma faute. Je l’avais presque fait exprès. À l’époque, j’étais sans cervelle et j’avais décidé de sortir légèrement des rails, rigoureusement tous les jours, juste pour voir si on pouvait passer au travers des sanctions. C’était le plus souvent de manière infime : je ne chantais pas tous les couplets des chants à la chorale, je mettais ma fourchette dans ma bouche au bout de quarante-huit secondes ou je ne boutonnais pas tout mon pyjama. Chaque nuit, au moment de m’endormir, j’étais fier. Fier d’avoir résisté, même si personne ne s’en apercevait ou ne voulait le remarquer. Mais un soir, après le repas, César 2 était venu me chercher. Il m’avait bandé les yeux avant de m’entraîner dans les couloirs jusqu’à une lourde porte métallique qu’il avait ouverte avec peine. Puis, assis sur un tabouret, j’avais attendu dans le noir l’arrivée d’une personne à la démarche hésitante et à la respiration difficile. Un vieillard, sans doute. Celui-ci m’avait plaqué sa montre sur l’oreille pendant quelques secondes. Ses mains noueuses et sèches sentaient le vinaigre. Il m’avait ensuite observé pendant un bon quart d’heure sans desserrer les dents puis avait griffonné un mot sur un papier qu’il avait tendu à César. Il avait dû écrire : Pas de problème d’oreilles. Bon pour le frigo, car quelques minutes plus tard j’y étais enfermé pour deux jours.

J’avais occupé mon séjour à échafauder un plan pour m’enfuir. Peu de temps auparavant, j’avais repéré la seule fenêtre parfois ouverte dans la Maison : un étroit vasistas dans la cuisine. Je m’étais dit qu’il fallait que j’agisse assez vite car plus je grandirais, moins j’aurais de chances de pouvoir passer par cette ouverture.

J’avais par moments parlé à haute voix et Romu semblait m’écouter. Mais, pour toute remarque, il m’avait fait quelques grimaces qui exprimaient la peur et la colère. Aujourd’hui, je comprends que, en se livrant à ces facéties, il avait peut-être voulu me montrer ce qui allait m’arriver plus tard, si je mettais mes plans à exécution. Je n’y avais même pas réfléchi, à l’époque, j’étais sûr d’avoir affaire à un fou qui, même s’il ne m’effrayait plus, ne pouvait rien m’apporter.

Quelques mois plus tard, c’était donc fort logiquement ma tentative de fuite qui m’avait réexpédié au frigo. Ce sinistre ratage avait été naturellement, et heureusement pour les autres, une aventure solitaire, celle d’un petit enfant buté qui se méfiait de tout le monde. J’avais réussi un soir à glisser des cales en papier sous chaque porte, empêchant, mais de manière invisible, leur fermeture totale. Dans la journée, elles sont bloquées en position ouverte.

Cette nuit-là, je n’avais pas attendu que tous les enfants soient endormis car j’aurais sans doute plongé dans le sommeil en même temps qu’eux. Je m’étais donc relevé, à peine la lumière éteinte.

J’avais slalomé au milieu des lits dans le noir complet. Tout d’abord, personne n’avait osé me parler. Puis, soudain, j’avais entendu la voix douce et craintive de Marcus me demander :

– Où tu vas ?

– J’ai oublié d’aller pisser.

– Tu n’as plus le droit, maintenant. Tu vas t’attirer des ennuis.

– Ne t’inquiète pas, Marcus.

– Reste.

J’avais poussé lentement la porte et je m’étais retrouvé dans le premier couloir. J’avais franchi avec la même facilité la deuxième porte. J’étais très excité, c’était si simple. J’avais mis quelques secondes à me calmer, puis j’avais entrepris de compter mes pas : seize vers la droite, quart de tour gauche et six pas et demi. J’étais maintenant devant la porte de la cuisine. Je l’avais poussée avec douceur et j’avais senti un léger courant d’air qui m’indiquait que le vasistas était ouvert. À peine avais-je fermé la porte derrière moi que la lumière s’était allumée. César 4 était planté devant moi et souriait :

– Une petite faim, peut-être ? Tu es encore tout habillé ? Enlève ce pull et suis-moi, je vais te rafraîchir les idées.

Quelques secondes plus tard, j’avais retrouvé la pénombre et laissé éclater ma colère. J’avais hurlé durant de longues minutes et pleuré soudain comme une fontaine.

J’ai mal dans le dos. Quelqu’un m’assène de violents coups de poing. Je parviens difficilement à ouvrir les yeux. C’est Romu qui se démène pour me réveiller. Mes doigts de la main gauche me font souffrir. Il me prend la main et nous marchons ainsi doucement entre les colonnes. Je mets presque une heure à calmer ma douleur. Romu m’a sans doute sauvé d’une amputation ou même de la mort. Mais je ne crois pas qu’ils laissent mourir les enfants ici, ça se saurait. Romu me regarde :

– Tu ne dois pas dormir aussi longtemps. Tu le sais, quand même ! me reproche-t-il.

Je ne trouve rien de plus intelligent à lui répondre que :

– Je n’ai pas fait exprès.

– Tu bois trop d’eau au repas du soir, c’est pour ça que tu roupilles.

Il tourne la tête et s’éloigne.

Qu’a-t-il voulu dire ? On nous droguerait tous pour nous faire dormir la nuit ?

Mes yeux se ferment à nouveau, mais je lutte contre le sommeil en continuant de marcher. Je n’arrive plus à réfléchir, alors je chantonne tous les airs que j’ai appris à la chorale depuis mon arrivée.

Je ne connais pas d’autres chansons. J’ai pourtant dû en entendre dans le passé. C’est comme si j’étais né le jour de mon entrée dans la Maison. Cependant, je suis sûr qu’il y a eu une vie avant. Je n’ai que quatre ans de mémoire. Avant, rien… enfin, pas tout à fait. J’ai une image en moi. À chaque fois qu’elle apparaît, elle me semble plus précise. Je suis petit. J’ai des cheveux collés sur le front. Je me cramponne à un gros cylindre qui doit être une canalisation de chauffage. Je sue. Il fait noir. Il y a un bruit assourdissant et cette odeur de graisse à machines qui me donne la nausée… Je ne suis pas seul dans cet endroit. J’entends des cris d’enfants qu’on maltraite, là, tout près de moi. C’est tout. Parfois, je doute de ce souvenir, car je le trouve tellement proche du début de LaMaison du bonheur.

Tous les enfants de la Maison avec qui j’en ai parlé ont un souvenir d’avant. En tout cas, ils peuvent en citer un. Sont-ils toujours véritables ? Sont-ils parfois imaginaires ou réinventés ? Comment savoir ?

Certains, comme Marcus, sont catégoriques :

– Je m’appelle Olive, m’a-t-il affirmé un soir. Marcus, c’est un nom bidon qu’on m’a donné ici. J’en suis sûr. Dans mes rêves, quelqu’un de très gentil m’appelle par ce prénom : « Olive, mon petit Olive. »

De là à penser qu’on porte tous des faux noms, il n’y a qu’un pas que je n’arrive pas à franchir. Méto, c’est un prénom que j’aime.

J’occupe mon esprit en me remémorant les « souvenirs d’avant » des autres.

Alors, Claudius ? Ah oui, je me souviens. Il parle d’un objet qu’il appelle « maman ». Il ne sait plus exactement à quoi il ressemble. Mais ce mot ne le quitte pas. Ce dont il est sûr, c’est qu’il y a une relation entre cet objet et le moment du coucher, et aussi qu’il est chaud et doux. Il pense que c’est peut-être une autre façon de désigner un oreiller ou une couverture.

Paulus, son souvenir est un lieu, une petite pièce dans une petite maison. Un endroit comme un dortoir où il n’y aurait qu’un lit. Il décrit précisément deux objets posés sur sa couverture bleue, deux faux animaux : un petit ours et un lapin. Il voit aussi une grande photographie, collée au-dessus de son lit, où deux chatons jouent avec une pelote de laine.

Cette énumération me maintient en éveil, mais je commence à fatiguer.

Octavius… Octavius se rappelle un visage : c’est un enfant roux comme lui, mais avec de très longs cheveux tressés comme deux cordes. Ce visage lui sourit puis lui tire la langue, toujours en souriant. Cette image lui sert à se calmer certains soirs, après des vexations ou des injustices. Et il en a eu besoin, de son souvenir, pour survivre ici, lui.

Octavius a perdu ses deux phalanges par étourderie. Piégé par une rêverie, un jour, il a commencé à manger trop tôt. Une autre fois, il a enfourné soixante-quatorze bouchées. L’un de ses doigts n’a pas résisté aux basses températures du frigo.

Depuis, il est surveillé dès le réveil par un Rouge. Il n’y a pas vraiment de tour de rôle, mais chaque jour quelqu’un le prend en charge. Ces derniers mois, c’est surtout Marcus et moi qui nous occupons de lui et nous sommes devenus très proches.

J’ai faim. Je vais plaquer mon oreille à la porte pour guetter l’arrivée de mon repas. Je me retire bientôt car j’ai peur de rester collé au métal.

Pourquoi Romu m’a-t-il dit que je n’avais rien compris ? Qu’y a-t-il à comprendre ?

La porte s’ouvre. César 2 dépose un plateau sans rien dire. Je me précipite pour sentir la chaleur du dehors. Trop tard, il est reparti. J’avale d’abord les liquides avant qu’ils ne soient trop froids et ne deviennent douloureux dans la gorge. Je mange ensuite tout le reste, sauf le pain que je garde pour plus tard, contre la faim, mais surtout contre l’ennui. Ensuite je marche puis je m’accroupis, enfin je m’étire. Je répète machinalement ces mouvements une vingtaine de fois.

Romu arrive. Aussitôt, je me dirige vers le moteur pour lui signifier que j’ai besoin de parler tout de suite.

– Tu as l’air en forme… C’est bien, me dit-il.

– J’en ai déjà marre. Merci pour cette nuit.

– C’est un peu mon travail. Je dois éviter les catastrophes. Parlons vite et bien. César 1 se méfie de toi. Il m’a proposé de ne pas venir du tout au frigo cette nuit. C’est la première fois qu’il est aussi gentil…

– Tu vas bientôt partir, alors ?

– Oui, dans cinq minutes. Tu sais, je tiens à toi. Nous avons six jours et demi de vie commune. C’est toi que je connais le mieux.

– Pourquoi t’impose-t-on une vie semblable à celle des punis ?

– Je dois payer pour plein de fautes, semble-t-il. La plupart, je ne me les rappelle plus. Ma plus grosse, c’est sans doute d’être né.

– Pourquoi dis-tu cela ?

– Du plus loin qu’il m’en souvienne, je n’ai jamais été comme il faut à ses yeux. J’ai toujours été le méchant Romulus.

– Aux yeux de qui ?

– De lui… de celui qui a créé tout ça. Je suis Romu le fou, l’imprévisible.

– Moi, je sais que tu es gentil. Tu m’as sauvé la vie plusieurs fois.

– J’agissais sur ordre. Je vais partir, je reviendrai demain. Je sais beaucoup de choses mais je ne sais pas par où commencer. Pour demain, prépare-moi trois questions que tu juges essentielles et j’y répondrai. Salut.

Il disparaît derrière un poteau puis, quelques secondes après, j’entends la porte qui se referme avec fracas.

Je vais occuper mon esprit en inventoriant tous les mystères de la Maison. Il faut que je sois prêt pour son retour. Je ne dois pas me tromper. Les poings fermés, je me tape les genoux. Je lutte pour faire disparaître la douleur qui revient à la main gauche. Je desserre mes lacets pour que mes orteils remuent à l’intérieur de la chaussure quand je marche. Je m’assois deux minutes. Je compte les secondes pour ne pas m’endormir et je repars. Il faut que je passe le temps avec n’importe quoi, si possible avec un sujet qui ne s’épuise pas trop vite.

Ah oui… les questions de Marcus sur notre origine. Elles nous ont tant fait rire. C’est son sujet de prédilection. Il l’aborde depuis son entrée ici.

Après une leçon sur l’entretien des ruches, il avait interrogé Claudius sur l’existence d’un souterrain secret où pourrait se cacher notre reine. Une autre fois, il m’avait demandé si, à mon avis, on naissait sans pattes et avec une queue au fond de l’eau.

– Comme un têtard ? avais-je demandé en rigolant.

– Oui, parce que, figure-toi, m’avait-il assuré, je crois que j’ai trouvé, là, dans le bas du dos, l’endroit où était autrefois attachée notre queue.

Mais l’épisode qui reste marqué à jamais dans nos mémoires s’était déroulé pendant un cours de sciences, et sa question, cette fois, c’est au prof directement qu’il l’avait posée.

Nous venions d’écouter un exposé sur l’élevage des porcs sur l’île, quand soudain il avait levé la main :

– Nous, les hommes, avait-il demandé, nous sommes aussi des mammifères ?

– Oui, Marcus, avait répondu doucement le maître. Quelle est ta question ?

– À quoi ressemblent les femelles humaines ? Ont-elles, comme les truies, un sexe à l’intérieur et des rangées de pis sur l’abdomen ?

Tous les enfants avaient ri devant l’audace de la question. Mais personne parmi nous ne connaissait la réponse.

– Ta question est sans objet, avait répliqué le maître sur le ton de la colère. C’est un cours sur les porcs. Ici, nous élevons des porcs ! Les hommes, nous les instruisons !

Après un long silence, il avait repris :

– Tu as commis une grave erreur, Marcus. On ne pose pas de questions hors sujet et tu le sais, n’est-ce pas ? Pour une telle faute, tu risques une punition.

– Je vous présente mes excuses, avait articulé Marcus. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Pardon, pardon !

– J’accepte tes excuses pour cette fois. Mais ne recommence jamais ! Et cet avertissement doit servir à tous ! avait dit le maître en élevant la voix.

– Je vous le promets, avait assuré Marcus.

Mon ami s’en était sorti indemne et j’en éprouvais une immense satisfaction. Mais j’avais eu honte d’avoir participé aux rires.

Le soir, je n’avais pu résister à l’envie de lui faire part de mon admiration :

– Tu as osé poser une vraie question : fondamentale, essentielle.

– Je l’ai posée pour rien. Nous n’aurons jamais la réponse, avait-il répliqué tristement.

– Je suis sûr qu’un jour on saura, avais-je affirmé.

Curieusement, ce n’est qu’à partir de cet instant que je me suis mis à réfléchir à mes origines. Non, je n’étais pas apparu un jour au fond d’une cave comme par magie. Oui, j’étais né de l’accouplement d’un mâle et d’une femelle. Et sans doute n’étais-je pas seul dans la portée ce jour-là.

Le temps s’écoule avec une lenteur désespérante. Mes yeux se ferment malgré moi. Il ne faut pas. Romulus va revenir et je risque de ne pas être prêt. Je dois me centrer sur le plus important : l’avenir, notre destin à la sortie. Comment dois-je poser la question pour ne pas recevoir en retour une réponse sibylline ? Est-ce que… ? Comment… ?

Je me réveille allongé dans la poussière, avec des douleurs dans le dos. J’ai dû dormir, il ne faut pas. Soudain, une main m’effleure l’épaule.

– Alors, ces questions ?

Je ne sais plus quoi dire.

– Lance-toi, m’encourage-t-il, j’ai le pressentiment que ça va être très court, ce matin.

– Pourquoi… pourquoi tu m’as dit que tu n’étais plus un enfant ?

– Parce que c’est vrai. Un enfant, c’est quelqu’un qui a moins de quinze ans. J’ai vu passer dans ton lit quatre générations d’enfants. Sachant qu’ils restent en moyenne quatre ou cinq ans, j’en déduis que j’ai au moins trente ans. Comme Rémus, d’ailleurs, que je connais depuis toujours…

– Que deviennent les Rouges quand on les sort de la Maison ?

– Cela dépend : ils ont un choix à faire. Enfin, pas tous exactement le même… Attention !

La porte s’ouvre brusquement et je n’ai pas le temps de comprendre. J’ai soudain l’impression qu’on m’enfonce quelque chose dans la tête.

Quand je me réveille, je suis dans un fauteuil, au chaud. J’ai même de la sueur sur le front et ma chemise est collante. César 3 est en face de moi.

– Que t’a dit Romulus ?

– Romu ? Il m’a dit qu’il s’ennuyait.

– Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

– Il m’a dit qu’il était content de me revoir…

– Arrête de te moquer de moi. Je peux tout ici, tu le sais. Par exemple, te remettre au frigo une semaine et te laisser crever !

Il est hors de lui, je ne l’ai jamais vu comme cela. Lui, toujours si calme, si dominateur, si maître de lui…

– Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

– Il m’a dit qu’il n’était plus un enfant, qu’il pensait avoir au moins trente ans. Et qu’il connaissait bien Rémus.

– Tu l’as cru ?

– Non, enfin, je ne sais pas. Je crois qu’il n’est pas tout à fait normal…

– Oui, il est très perturbé, assure César d’une voix redevenue paisible. Il vit seul et a beaucoup d’imagi-nation. Ensuite ?

– Je…

– Vas-y !

– Je lui ai demandé ce que deviennent les Rouges, comme Quintus par exemple, quand ils partent.

– Et ?

– Il m’a dit qu’ils avaient un choix à faire et puis quelqu’un est arrivé et je ne me souviens plus de rien.

César se lisse la barbe et m’observe avec un petit sourire.

– Un choix… Il a dit « un choix ». Tu ne mens pas, on m’a rapporté ces derniers mots. Bien, bien… Tu vas finir ta peine. Il te reste un jour et demi à tenir. Tu as le droit de manger avant d’y retourner : un repas de « trente-six ».

– Est-ce que Romu sera puni ?

– Non, probablement pas, on ne punit pas les malades, ils n’y peuvent rien. Toi, tu gardes le silence sur ce qu’il t’a raconté. J’ai des oreilles partout : dans le dortoir, au réfectoire, partout.

Au bout de la table de la cuisine se trouve une assiette : trente-six fourchettes de bonheur. Le rata est tiède et insipide, mais j’en pleurerais de joie.

César me regarde et surveille mon timing.

– C’est l’heure, Méto.

Je remplis mes poumons d’air chaud et je rentre dans le frigo.

Je reprends mes exercices comme par réflexe et je me répète sans cesse : « J’aurai le choix… J’aurai le choix. Mais lequel ? Entre le mauvais et le pire ? » Je n’ai finalement pas appris grand-chose. Si, la présence parmi les enfants d’indicateurs, de ceux qu’on pourrait appeler les « oreilles de César ». Je croise des mouchards tous les jours. Je leur parle, certains sont peut-être des amis. Je passe en revue tous les gars du dortoir. J’ai l’impression de les connaître si bien. Même s’ils ne sont pas tous mes camarades, même si j’ai longtemps cru que je n’étais pas fait pour vivre avec eux, je n’arrive pas à m’imaginer que parmi eux se cachent des traîtres. J’ai toujours senti, de la part de tous, de la compassion pour ceux qui se faisaient punir. Plusieurs joueraient la comédie, et cela depuis toujours… Je me dois d’être méfiant, même avec mes proches.

Je ne vais pas parler tout de suite de ce que j’ai appris. Je vais me forcer à observer mes amis pendant plusieurs semaines. Je vais m’assurer que mon jugement est clair et que je ne me laisse pas aveugler par l’affection ou les habitudes.

Libéré…

C’est le soir. Je mange d’abord un « soixante-douze », seul dans la cuisine, et puis j’ai droit au gros décrassage avant de mettre un pyjama propre. Tout le matériel habituel est là : du plus doux au plus rugueux. Du gant à la brosse. L’eau est distribuée sans compter, c’est bien la première fois. Je ne peux m’empêcher d’évaluer la durée de la douche : c’est au moins une « quatre cents secondes », du jamais-vu.

César 5 m’accompagne dans l’obscurité jusqu’à mon lit. Tout le monde semble dormir. La porte se referme. Je m’approche des lits de mes camarades qui vont bientôt sombrer dans le sommeil.

– Méto, c’est toi ? chuchote Marcus.

– Oui.

– T’es pas passé par l’infirmerie ? s’inquiète Octavius.

– Non, je suis toujours complet.

– C’est bien.

– Excuse-moi, Méto, lance Crassus timidement.

– C’est fini, maintenant. Mais il faut que je dorme.

– Bien sûr, Méto. Bonne nuit, ajoute Marcus.

– Réveillez-moi demain, les gars, je ne veux pas être puni.

– Ne t’inquiète pas, assure mon meilleur ami, je suis trop heureux de t’avoir retrouvé.

J’ai mal partout. J’ai le dos qui chauffe. Ma tête semble prête à exploser. Je dois ralentir ma respiration pour laisser le sommeil m’envahir doucement.

Le réveil me paraît brutal. J’ai des courbatures. Je boite jusqu’au lavabo.

– On a beaucoup pensé à toi, me glisse Crassus, on a même essayé de t’envoyer mentalement des ondes pour te réchauffer. Tu ne les as pas senties ?

Marcus rigole. Crassus et moi partons dans un fou rire.

– Crassus ? Tu as réussi à survivre sans moi ?

– Oui, je n’ai même pas fait de bêtises. De nombreux enfants sont venus me parler de toi. Beaucoup admirent ton courage, tu sais ?

– Quel courage ?

– Ta tentative de fuite, tes séjours au frigo.

– Je regrette ces moments. Je n’en tire aucune fierté. Toi, n’oublie pas : reste dans la ligne. Moi, j’ai mis trop de temps à le comprendre.

– C’est promis.

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