Chapitre 10
Il est sept heures. Ce matin, je retiens les petits dans le dortoir. Je leur assène un discours moralisateur sur les provisions qu’il faut économiser, sur le respect qu’on doit avoir envers les serviteurs. Je les menace des pires châtiments, du retour du frigo, de coups donnés en public, si leur attitude n’évolue pas dans le bon sens. Je leur présente aussi le programme de la journée : du sport, des travaux ménagers avec les serviteurs, mais également des cours sans sujet défini où ils pourront poser toutes les questions qu’ils voudront.
– Toutes les questions qu’on voudra ? insiste un Bleu clair qui n’en revient pas.
– Oui, toutes.
Leur curiosité est piquée. L’animosité, voire l’agressivité qu’on pouvait ressentir hier soir, semble avoir disparu.
Dans le réfectoire, les grands sont déjà installés selon mes directives. Les petits bouchent les trous laissés : aucun regroupement d’agitateurs n’est possible. Ils se sentent sous contrôle. Le calme règne pour la première fois depuis le début du soulèvement. J’en profite pour m’informer auprès de Claudius des derniers événements de la nuit. Je commence par lui faire part de ma frustration :
– J’aurais voulu être là, mais je me suis endormi sur ma préparation de la journée. Je me suis réveillé avec le jour et j’ai compris au vu du silence qui régnait dans les couloirs que tout était terminé.
– Tu devais bien dormir, car ça ne s’est pas déroulé dans la discrétion. L’opération a commencé vers deux heures. La diversion a eu lieu côté nord. Titus et deux autres ont fait une sortie discrète, et, quand ils ont repéré des soldats, ils ont ouvert le feu. Ils pensent en avoir touché mortellement au moins deux. Au bout de quelques minutes, on a entendu des mouvements de troupes qui affluaient en renfort. Nous avons alors fait sortir Mamercus et Numérius par l’issue opposée. Après un bon quart d’heure à échanger des tirs, nos trois camarades se sont repliés à l’intérieur, heureusement sains et saufs.
– Tu t’attends à avoir des nouvelles quand ?
– J’espérais qu’ils seraient de retour avant le lever du soleil. En cas de difficultés à rentrer avant la fin de la nuit, ils avaient pour consigne de se cacher pendant la journée. J’ai posté des guetteurs en haut du phare pour tenter de les repérer. Des tireurs sont prêts à couvrir leur repli. Nous n’avons plus qu’à attendre. Et avec les petits ? Quel est le programme ?
Je lui fais un topo rapide. Il approuve, mais me demande de ne pas solliciter des gars comme Titus et des « membres de la garde » pour animer le sport. Ils doivent être disponibles en cas de retour difficile de nos deux émissaires.
Le premier cours commence. J’ai regroupé tous les Bleus dans la même salle et je leur ai demandé de m’écrire la question ou le thème qu’ils veulent aborder. Le choix est vite fait. Une écrasante majorité propose qu’on parle des femelles chez les humains.
Je commence dans un silence recueilli :
– À l’instar des autres mammifères, on trouve chez les humains des mâles, qu’on appelle des « hommes », des femelles qu’on appelle des « femmes » et des enfants qui, quand ils sont mâles, sont appelés « garçons » et, quand ils sont femelles, sont appelés « filles ». Dans ce qu’on nomme une famille, le géniteur s’appelle le « père » ou le « papa », la génitrice la « mère » ou la « maman », le garçon le « fils », et pour la fille… eh bien… on dit la « fille ». Quand les mêmes géniteurs ont plus d’un enfant, celui ou celle qu’ils ont déjà désigne le nouveau par le mot « frère » si c’est un garçon et par le mot « sœur » si c’est une fille.
Comme pour Marcus, la veille, la simple évocation de ces mots provoque chez une partie de l’auditoire des réactions physiques discrètes mais perceptibles, des déglutitions, des soupirs, des yeux rougis, des larmes aussi. Comme si remontaient soudain à la surface des souvenirs trop forts.
– Pour une fois, me fait remarquer Kaeso, j’aurais eu envie de prendre des notes sur mon cahier. Tout m’intéresse. Mais j’ai un peu peur de ne pas tout retenir, il y a tellement de vocabulaire.
Après un court silence, un des enfants m’interpelle :
– Et à quoi ça ressemble exactement, une femme ? Combien a-t-elle de paires de mamelles ?
– Je vais vous la dessiner rapidement. Si je commence par la tête, elle est semblable à celle de l’homme, sauf qu’elle n’a pas de pilosité sur les joues comme les César. Les femmes portent sur tous les schémas que j’ai vus des cheveux très longs. Je ne sais pas très bien à quoi cela peut leur servir. Elles ont une paire de mamelles qu’on appelle des seins. Nous avons nous-mêmes deux mamelons, il faut les imaginer surmontant deux bosses graisseuses.
– C’est gros comment ?
– Il semblerait qu’il y ait des tailles et même des formes assez variées. Je montrerai en fin de cours, si vous êtes sages, les différents dessins que j’ai trouvés. Les hanches sont plus larges que celles des hommes car c’est à ce niveau que l’enfant se développe après la fécondation.
Le débat continue ainsi dans une ambiance chaleureuse. Les questions se font plus techniques : durée de la gestation et durée du sevrage, nombre d’enfants par portée. J’essaie, à chaque fois, d’être précis et d’apporter le vocabulaire spécifique pour les humains, ce qui m’oblige à relire sans cesse mes notes.
– Méto, interroge Kaeso, est-ce que tu sais si, parmi nous, il y en a qui sont frères ? Moi, je crois que Décimus est mon frère. On se ressemble et on pense souvent pareil.
– Je ne peux pas te répondre. Il doit y avoir quelque part dans la Maison des archives qui pourraient nous renseigner sur nos origines, mais on ne les a pas encore trouvées.
– Est-ce que, à mon stade de développement, je pourrais être un géniteur ?
– Pourquoi tu demandes ça ? Il n’y a pas de fille pour t’accoupler ! répond un gamin qui se cache derrière son voisin.
Quelques enfants partent d’un grand éclat de rire. J’attends qu’ils se calment.
– La puberté, c’est-à-dire la période où on passe de l’état d’enfant à celui d’adulte, a lieu entre treize et quinze ans chez les garçons. Le problème, c’est que nous ne connaissons ici que le nombre d’années que nous avons vécues depuis notre arrivée. Pas le nombre de celles vécues avant. Pour être simple, je te dirai que tu es trop jeune pour être papa. Il y a des signes associés à la puberté, poils sous les bras et sur le menton, par exemple, que tu n’as pas.
– Toi tu pourrais, alors ?
– Il semble que oui. J’ai déterminé que j’avais sans doute à peu près quatorze ans.
D’autres enfants lèvent la main pour poser des questions, mais nous devons nous arrêter.
– On doit passer à la suite du programme. Demain, je vous promets qu’on pourra recommencer.
– Allez ! Une dernière ! Méto, s’il te plaît !
J’aperçois Claudius qui patiente dans le couloir. Il me fait signe de sortir.
– Demain, je vous le promets. Attendez deux minutes, je reviens.
Je sors de la salle. Mon ami semble préoccupé.
– Tu as des nouvelles de Numérius et Mamercus ?
– Aucune. Aucun signe. Tout est très calme. Je ne sais pas quoi penser. Titus a proposé de partir à leur recherche avec Octavius. Je m’y suis opposé. Je ne veux pas risquer de les perdre à leur tour. Toi, quel est ton avis ?
– Tu as raison. Dis-lui d’attendre jusqu’à la nuit, nous prendrons la décision ensemble.
– Comment ça se passe avec les petits ?
– Très bien, ils sont passionnés.
– Je vois un dessin bizarre au tableau. Laisse-moi deviner… C’est une femelle humaine ?
– Tout juste. J’ai retrouvé les pages arrachées du livre de sciences…
– Les pages 42 à 48 ? Quand as-tu fait cette découverte ?
– Hier après-midi, dans le bureau des César, mais je n’ai pas trouvé l’occasion de t’en parler.
– Je ne sais pas si nous en verrons un jour un spécimen en vrai, déclare Claudius, soucieux.
– J’en suis sûr. Nous avons encore plusieurs années à vivre. Tu viens présenter la suite aux Bleus avec moi ?
– Oui, ça me changera les idées.
Nous rentrons dans la salle où les Bleus nous accueillent avec le sourire.
– Suite à l’épisode d’hier soir, commence Claudius, très solennel, nous avons décidé de vous faire découvrir le travail des serviteurs de la maison. Vous allez être associés à un serviteur et vous le suivrez pendant les deux heures qui nous séparent du repas de midi. Vous l’observerez, vous l’aiderez et vous lui obéirez en tous points. Avez-vous des questions ?
– Je ne comprends pas très bien l’intérêt de cette activité, objecte un petit qui se planque derrière les autres.
Claudius hausse le ton :
– J’aimerais te voir quand tu me parles. Approche-toi, Cornélius ! Je crois que tu comprendras quand tu auras vécu l’expérience. Fais-nous confiance et dis-toi que tu n’as pas le choix. D’autres questions ?
L’ambiance s’est de nouveau tendue. Je reprends la parole d’un ton le plus naturel possible :
– Je vais faire l’appel et vous indiquer le nom de votre tuteur-serviteur et le lieu où il se trouve. Il vous attend. Soyez respectueux. Des grands passeront vérifier que tout se déroule comme il faut.
En sortant, certains me lancent un drôle de regard, comme si je les avais trahis.
À l’heure du repas, nous n’avons toujours pas de nouvelles de nos camarades. Titus est très agité. Il s’assoit en face de moi. Il s’efforce de parler doucement car il ne veut pas que les petits entendent :
– Il faut que tu ailles voir Claudius, me dit-il. Toi, il t’écoute. On doit faire quelque chose. Imagine que Mamercus et Numérius se soient cachés, les autres doivent passer l’île au peigne fin. Plus nous attendons, plus les chances de les retrouver diminuent.
– Titus, on ne sait pas où les chercher. Et nos ennemis n’attendent sans doute que ça, qu’on sorte par petits groupes et qu’on se fasse prendre les uns après les autres. Tant que nous avons les armes, que nous surveillons les issues, ils ne peuvent rien tenter contre nous. En revanche, je pense que pour nos deux camarades c’est foutu. Ils ont dû les prendre. À moins, et c’est à cet espoir que je m’accroche, à moins qu’ils ne soient d’abord tombés sur les Oreilles coupées.
– Au fond, je sais bien que tu as raison, que ce serait dangereux, voire suicidaire, mais je n’en peux plus d’attendre.
Il a du mal à contenir son impatience. Il manipule bruyamment sa mitraillette et il met en joue des cibles imaginaires en faisant claquer sa langue.
– Titus, je crois que, bientôt, on regrettera cet endroit.
– Pourquoi dis-tu ça ?
– Je sens au fond de moi que le temps ici nous est compté. Arrête de jouer et profite de ton repas chaud.
Le déjeuner se passe sans incident. Les petits, bien encadrés, mangent avec appétit. Je cherche des yeux ceux qui me défiaient du regard tout à l’heure. Je ne parviens pas à décrypter ce qu’ils peuvent ressentir à cet instant.
À l’issue du repas, nous réunissons les Bleus dans le gymnase. C’est Claudius qui mène les débats :
– D’abord, je veux vous dire que je suis content car les serviteurs que j’ai rencontrés avant le déjeuner m’ont rapporté que vous vous étiez bien tenus. Alors, les gars, pouvez-vous nous raconter ce que vous avez fait ?
– Moi, j’ai fait la lessive. J’ai essayé d’enlever des taches de confiture sur des vêtements. C’était pénible.
– Moi, j’ai lavé les douches et les toilettes.
– Moi, le sol des couloirs.
– Moi, j’ai préparé à manger. J’ai épluché des centaines de carottes. Mais je n’ai pas trouvé ça trop long parce que j’ai discuté avec Optimus. On a parlé de celui qui m’a initié autrefois parce que c’est son ami. Il m’a raconté qu’Appius s’est coupé l’oreille pour fuir il y a un mois.
– Moi, le mien m’a révélé tout ce qui lui est arrivé après qu’il a cassé son lit.
– Moi, j’ai appris des trucs horri…
Quelqu’un frappe à la porte et entre sans attendre. C’est Titus, le visage fermé, qui s’adresse à Claudius :
– Viens. Il y a du nouveau.
– Méto, tu termines. Je reviens dès que je peux.
Mes deux copains sortent de la pièce. Personne n’ose reprendre la parole. Je décide d’abréger la discussion. C’est trop dur de ne pas savoir.
– Bien. Ce matin, quelqu’un a demandé pourquoi on vous imposait ces travaux. Il y a deux raisons que vous avez comprises maintenant. D’abord, vous faire rencontrer des serviteurs qui, il y a quelques années, étaient à votre place ; vous montrer également ce qu’est leur travail et le boulot que vous leur donnez quand vous agissez n’importe comment. Nous voulons, dans quelque temps, partager le travail avec eux et…
Je n’arrive plus à faire semblant. Les visages de Numérius et de Mamercus m’apparaissent sans cesse.
– On va arrêter là pour aujourd’hui. Vous vous rendez calmement en salle de jeux et… Allez-y.
Je retrouve Claudius et Titus au centre de la Maison. Le ton monte :
– Je te l’avais dit. On les a abandonnés.
– Tais-toi. Ne dis pas ça, Numérius était mon meilleur ami.
J’arrive en courant.
– Expliquez-moi ce qui se passe et arrêtez de vous engueuler. On doit rester unis.
– C’est foutu, Méto. Ils ont eu Numérius.
Claudius peine à contenir son émotion :
– On a reçu un message de l’extérieur nous indiquant qu’on trouverait un colis au frigo. On a entrouvert la porte et on a vu le corps de Numérius avec un message autour du cou : Rendez-vous ou vous finirez tous comme lui.
– Il est toujours là-bas ?
– Méto ! C’est tout ce que ça te fait ? s’insurge mon ami. Ils l’ont tué et toi tu…
Je le prends dans mes bras quelques secondes. Soudain, il éclate en sanglots. Je l’entraîne vers le bureau des César et je l’assois dans un fauteuil.
– Attends-nous là. Repose-toi.
Je sors, accompagné de Titus.
– Il faut vérifier qu’il est bien mort et surtout qu’il n’a pas dissimulé un message pour nous avant d’être pris.
– Tu as raison, mais je vais appeler du renfort. Si c’était un piège, il faut qu’on soit couverts.
Le corps de notre ami gît à nos pieds. Je lui ferme les yeux. J’inspecte ensuite ses poches. Je lui ouvre la bouche. Marcus ne peut s’empêcher de me le reprocher :
– Laisse-le en paix, Méto. Il est mort.
Je continue ma fouille sans me déconcentrer. Et, dans sa chaussette gauche, je trouve deux feuilles pliées en huit. Ce n’est pas l’ultime message de Numérius, c’est une missive de Romu. Elle m’est adressée. J’entreprends de la lire à haute voix.
Méto,
C’est bien moi. Fais-moi confiance. Pour ce message, je suis absolument sûr qu’ils ne se doutent de rien. Si on se rencontre un jour, je t’expliquerai pourquoi. La feuille qui suit te donne la liste de ceux qui seront exécutés après l’assaut. Tous ceux qui s’y trouvent doivent fuir la Maison avant ce soir minuit. C’est l’heure actuellement retenue pour l’intervention. Mais ne tardez pas trop car elle peut être avancée. Les soldats seront de retour sur l’île d’un moment à l’autre. Ce sont eux qu’on attend pour passer à l’attaque. Il existe un tunnel qui peut vous permettre de rejoindre le sud de l’île, zone non contrôlée par les troupes de mon père. On y accède par le débarras (porte 101). À l’intérieur, tourne le clou auquel est suspendu le balai pour ouvrir l’entrée du passage. Un long escalier vous conduira en dehors de la Maison. À la sortie du tunnel, suivez le chemin tout droit. À deux cents mètres, sur la gauche du sentier, se trouve un poste de garde que vous devrez neutraliser avant de passer. Il faut à tout prix éviter que l’alerte ne soit donnée. Bonne chance.
Romu
Mes copains se jettent sur la liste. Ils trouvent tous leur nom. Marcus ne peut retenir ses larmes. Nous partons retrouver Claudius.
Il est étrangement calme. Il parcourt rapidement la liste et déclare :
– Tous les Rouges et les Violets, et tous les serviteurs, ils ne font pas dans le détail… Alors ? Vous en pensez quoi ?
Mes copains se tournent vers moi. Ils savent déjà ce que je vais dire :
– Ce n’est pas un piège. Romu ne m’a jamais trahi. La fuite nous permettra de bien montrer que nous seuls sommes responsables, que les petits n’ont fait que nous obéir. En ne les mêlant pas à une résistance, de toute façon inutile, nous augmentons les chances qu’ils soient épargnés. Et comme nous partons avec les armes et que quelques-uns d’entre nous sauveront sans doute leur peau, peut-être pourrons-nous même revenir un jour libérer les Bleus.
Mes copains semblent abattus et personne ne songe à discuter. Octavius conclut pour tout le monde :
– Perdu pour perdu…
Claudius reprend la parole :
– Nous partirons après le repas. Je vais aller prévenir les serviteurs. Méto, retourne près des petits. Les autres, préparez les sacs. Emportez à manger et des couvertures, des vêtements chauds aussi. Titus, tu t’occupes des armes. Ce soir, il ne faudra pas lésiner sur le somnifère pour les Bleus. On mangera à des tables séparées pour ne pas se tromper. Est-ce que j’oublie quelque chose ?
– On pourrait emporter les combinaisons d’inche sous nos affaires et porter des casques, propose Marcus.
– Retenu.
– Est-ce qu’on ne pourrait pas mettre dans la confidence un des Bleus pour qu’il explique aux autres un peu plus tard la raison de notre départ ?
– Méto, tu ferais courir un grand risque à tout le monde. Je ne sais pas ce que vous en pensez, les gars, mais ça me semble être une très mauvaise idée.
– Je suis d’accord, déclare Titus, catégorique. Oublie ça, Méto.
Je hoche la tête en signifiant que je me rallie au groupe. Nous nous dispersons. Je retrouve les Bleus, étonnamment calmes. Décimus quitte sa table de jeu pour venir me parler :
– T’as vu, on est sages. On voulait te faire la surprise. C’est bien, cette révolte. Elle est sympa, la Maison, comme ça. Méto ? Méto, pourquoi tu fais la gueule ? Vous avez eu de mauvaises nouvelles ?
– Non, ça va. On est inquiets parce que Numérius et Mamercus sont partis rallier les autres serviteurs de l’île la nuit dernière et que nous n’avons pas de nouvelles.
Son visage devient grave. Il hésite puis se lance :
– Tu crois que tout pourrait redevenir comme avant ?
– Non, on est là, nous. On est là pour que ça n’arrive pas.
– Tu viens jouer avec nous ?
– Pourquoi pas ?
Claudius s’est installé face à moi pour le repas. Il est pensif. Moi aussi. Je me sens déjà nostalgique d’un monde que pourtant je n’aimais pas. Des choses vont me manquer quand même. Les parties d’inche, par exemple, ou les conversations clandestines, le soir avant de dormir. J’ai l’impression de n’en avoir pas assez profité. Une page se tourne définitivement. J’ai peur aussi que mes amis meurent ce soir. Tous ceux qui me font confiance vont peut-être tomber dans un piège. Je pense à Claudius, qui est à l’origine de cette révolte, qui l’a provoquée pour sauver son ami Numérius, mort aujourd’hui. Vers où ses pensées vont-elles, là, à cet instant ?
– Méto… Méto ? appelle Claudius.
– Oui, pardon ? Tu disais ?
– Les petits étaient sages quand tu as débarqué tout à l’heure sans prévenir ?
– Oui, c’était beau à voir. Je savais qu’on pouvait arriver à un équilibre, ici.
– On aura manqué de temps et d’un peu de chance, déclare Claudius.
Titus intervient brutalement :
– Revenez sur terre, les gars. Ce soir, c’est de survie qu’il s’agit. Pensez à bien manger. Fourrez-vous du pain et du sucre dans les poches. Le rendez-vous est fixé dans une heure. Tout le monde devra se passer le visage et les mains à la suie.
– J’irai surveiller le coucher et je vous rejoindrai le plus vite possible.
– Ton sac est fait ?
– Non, pas encore.
– Je le préparerai pour toi, me propose Claudius. C’est bien que tu continues à t’occuper des petits. Comme ça, ils ne se douteront de rien. Il n’y a rien de spécial que tu désirerais emporter ?
– Si, trois choses : un classeur métallique qui, je l’espère, contient plein de secrets sur la Maison et sur ses habitants, un petit cahier, et aussi un dossier vert avec des documents scientifiques, entre autres sur la reproduction humaine.
– Alors là, tu m’intéresses, intervient Titus avec un large sourire.
– C’est tout ?
– Oui.
Les petits, commençant à sentir les effets de la drogue dissoute dans l’eau, se dirigent rapidement vers les dortoirs. Comme chaque soir, ils plient leurs affaires et se hissent dans leur lit avec précaution. Certains s’endorment à l’instant où leur tête touche l’oreiller.
Qu’ils dorment. Le réveil sera dur demain. Ils ne vont rien comprendre. Je sais que j’ai promis, mais c’est plus fort que moi. Je me dirige vers le lit de Décimus, qui garde encore quelques instants les yeux ouverts.
– Donne-moi ta main, Décimus, et promets-moi de m’écouter jusqu’au bout sans réagir.
Il acquiesce. Son visage est grave. Il doit sentir que je ne suis pas seulement là pour lui souhaiter bonne nuit.
– Décimus, les grands doivent quitter la Maison cette nuit.
– Quoi ?
Je lui plaque la main sur la bouche. Comme je sens qu’il se détend, je relâche la pression.
– Écoute-moi, Décimus. Tu vas bientôt t’endormir. Il faut que tu m’écoutes. Nous avons reçu un message cet après-midi. Nous sommes condamnés, nous devons fuir et éviter au maximum que vous ne souffriez de nos actions. Nous n’avons pas d’autre solution. Je te fais le serment que si nous arrivons à rejoindre les Oreilles coupées, j’organiserai la révolte contre les soldats et on viendra vous libérer. On ne vous oubliera pas.
Décimus a lâché ma main. Il dort. J’espère qu’il aura compris le principal. Je cours retrouver mes amis. C’est bientôt l’heure.
– On n’attendait plus que toi. Alors, ça y est ? Ils dorment tous ? m’interroge Claudius en me jetant mon sac.
J’enfile une carapace tout en parlant :
– Oui, j’ai attendu que le dernier soit endormi.
Octavius, qui est déjà prêt, me vient en aide. Je recouvre mes protections d’un manteau. Et pendant que je me maquille de noir, Titus me met au courant du plan :
– Quand on sera dans le tunnel, silence total. Je passe devant avec Tibérius. On rampe tous les deux jusqu’au poste de garde et on les neutralise en silence. Quand on siffle trois fois, vous arrivez avec nos sacs et nos fusils. C’est bon pour tout le monde ?
– Vous allez vous y prendre comment ? interroge Marcus.
– Fais-nous confiance. On s’est entraînés tout l’après-midi. Un lacet, une bonne lame et l’effet de surprise nous permettront de prendre l’avantage.
Mes copains s’écartent pour me laisser ouvrir le placard à balais et actionner l’ouverture. Et ça marche. Titus, muni d’une torche électrique, me dépasse avec son copain de combat. Le boyau est étroit. Nous descendons les marches les uns à la suite des autres. Une porte claque derrière nous. Trop tard pour les regrets.
À suivre…