CHAPITRE 9
Dans quel piège va-t-on nous jeter aujourd'hui? Nous attendons, comme chaque matin, que quelqu'un nous prenne en charge. C'est l'énorme Chevelu de la dernière fois, une sorte de garde personnel des chefs, qui vient nous chercher. Après l'échange de la veille avec Radzel, on s'attendait à des cris. Et nous ne sommes pas déçus. Ils nous reprochent d'attiser les tensions avec les Lézards en laissant croire que nous serions soutenus par le Premier cercle, nous qui n'appartenons à aucun clan. Pourtant, une fois l'orage passé, nous découvrons qu'ils nous ont accordé tout ce que nous réclamions. Aucun de nous trois ne songe, à cet instant, à trop montrer sa satisfaction. Mais nous avons gagné.
- Nous insistons tout de même, ajoute Drazel l'Ancien, pour qu'un de nos gars vous aide dans vos recherches.
- On accepte de le prendre à l'essai. S'il nous gêne, je vous le signalerai. On peut commencer tout de suite.
- Oui, Reniglas va vous escorter jusqu'à l'entrée. Par ailleurs, Méto, vous devez absolument cesser vos provocations. Sinon, nous ne répondons plus de rien.
- Hier soir, c'est Radzel qui voulait en découdre, pas nous.
Nous partons par un souterrain étroit qui débouche, après plusieurs courbes, sur une petite salle dont les murs sont recouverts de livres. Une unique table entourée de six chaises trône au milieu. Un gars aux cheveux ras et à la barbe coupée court nous y attend. À peine sommes-nous assis devant lui qu'il nous tend un cahier rempli de chiffres. Ce sont toutes les combinaisons testées. On repère aux changements d'écriture les différentes équipes. Ils ont travaillé dans l'ordre en commençant à la fois par le début et par la fin. Ces pages couvertes de nombres impressionnent mes deux camarades.
- Je m'appelle Gouffre, commence l'homme, je crois que tu es Méto. Affre m'a parlé de toi, c'est toi qui vas t'occuper du classeur. Les autres, vous allez étudier les livres que je vous ai préparés. Essayons de garder le lieu silencieux, si l'on veut être efficaces.
J'ai un peu réfléchi à la question et je commence par écrire des suites employant tous les chiffres. Les suites ordonnées simples ayant été essayées, j'entreprends d'abord de travailler sur les chiffres pairs et impairs: 0246813579 et 1357902468, puis d'assembler les chiffres par deux pour faire 9: 9081726354 et 0918273645. On peut également et à l'inverse proposer des combinaisons où n'est utilisé qu'un seul chiffre répété dix fois, comme 5555555555, ou seulement deux, 1212121212; la liste s'allonge déjà.
Notre hôte ne nous regarde pas travailler. Il lit un ouvrage dont le titre est Histoire de l'astronomie. Je n'ose lui demander ce que cela raconte. À écrire ainsi, je ne vois pas le temps passer. Les estomacs de mes deux compères se réveillent et se font entendre:
- On n'aurait pas sauté un repas? demande Octavius.
- Ah, vous avez faim? répond Gouffre. J'ai pris l'habitude de ne jamais manger le midi. La digestion me fait dormir et m'empêche de lire. Pas vous?
Aux regards pleins d'incompréhension de mes copains, Gouffre se rend compte qu'ils ne fonctionnent pas de la même façon.
- Je vais aller voir mon ami à la cuisine. N'en profitez pas pour mettre du désordre.
Comme il semble nous y avoir invités, nous nous levons et manipulons une partie des livres. Il y a des mots qui reviennent souvent et dont je n'ai jamais entendu parler, comme "poésie", "conte", "roman". On ne nous apprenait pas tout à la Maison, seulement ce qui pourrait nous servir pour après.
Pendant que nous mangeons la viande froide et les tomates que Gouffre a rapportées, il nous raconte l'histoire de ce lieu qu'il a agrandi lui-même à la pioche. Ces livres proviennent de la bibliothèque de la Maison qui n'est accessible qu'aux César, aux professeurs et à Jove lui-même. On y trouve ses ouvrages personnels et ceux récupérés dans les bagages des enfants à leur arrivée, ou d'autres, enfin, rapportés lors du pillage des maisons sur le continent.
- Tu étais César, avant?
- Oui. Avant de fuir, j'avais caché un grand nombre de livres dans un endroit que je savais facile d'accès. Je pensais que ça intéresserait les habitants des grottes. Mais, quand je les leur ai montrés, ils ont cru que j'apportais du combustible pour la cuisinière. Il n'est pas bien vu de lire ou d'étudier ici. Mais grâce à mes connaissances sur la Maison et à ma capacité à trouver des informations, je leur ai rendu service quelquefois. Alors maintenant, ils me laissent vivre tranquille dans mon trou.
- Tu ne leur coûtes pas trop cher en nourriture non plus, ajoute Octavius.
- Et comment transforme-t-on un enfant normal en César?
- Jove m'a expliqué qu'il m'avait choisi parce qu'il me trouvait intelligent et me sentait capable de persuader facilement les autres que j'avais toujours raison. Mais, dans la réalité, j'ai été sélectionné pour un motif beaucoup plus simple: j'avais le physique. J'étais de petite taille, avec un corps plutôt fluet et un visage tout en longueur, un parfait César en somme. Ma formation a duré le temps que ma barbe pousse et que j'apprenne à me raser le crâne sans me couper. Mais j'ai senti peu à peu, dans mon for intérieur, que je n'étais pas fait pour ce métier et j'ai donc très vite eu le projet de partir. J'ai joué pendant quelques années le bon élève obéissant chez les César, jusqu'au moment où on m'a fait suffisamment confiance pour que je réussisse à fuir. Vous avez devant vous un expert dans l'art de la manipulation des esprits faibles mais, rassurez-vous, je ne m'en servirai pas contre les amis d'un ami. Pas une seule fois je n'ai regretté mon départ même si, ma tête étant mise à prix, je ne sors jamais à l'air libre. Je sais presque tout sur la Maison. Malheureusement, je ne connais pas la combinaison qui nous permettra d'ouvrir ce classeur. À ce propos, Méto, on pourrait essayer tes trouvailles de la matinée.
Octavius et Claudius sont très excités à cette idée. Personnellement, je ne me fais aucune illusion sur mon travail du jour. Je le considère comme une mise en jambes avant la vraie partie. Gouffre sort de son tiroir le classeur métallique et le pose sur la table. Je les laisse essayer chacun leur tour, en vain.
- Et pourquoi, demande Octavius, tu ne pourrais pas t'y prendre comme avec les cadenas, à l'oreille?
- Pas avec celui-là, il est différent. Vous avez aussi remarqué que l'écriture des chiffres est différente: ils sont tous formés à partir de traits droits, ce qui fait ressembler le 0 à un rectangle.
Mes amis reprennent leur lecture pendant que j'aligne des listes durant une grande partie de l'après-midi. Au moment de me lever, je rature violemment mon travail. J'espère que demain je serai plus productif.
Nous quittons notre nouvel ami pour aller dîner. Je vois tout de suite qu'aucune consigne n'a été donnée à Radzel et ses sbires puisqu'ils nous attendent pour perturber notre repas. Pas question de partir, nous devons les affronter. À peine assis, nous voyons atterrir divers morceaux de nourriture sur notre table. Certains nous visent au visage. Beaucoup rigolent de la situation et personne ne s'interpose. J'aperçois Titus et les anciens Violets qui baissent la tête. Seul Toutèche réagit mais ses compagnons le retiennent. Je prends une tranche de tomate en pleine tête. Excédé, je me lève et j'interpelle l'affreux Lézard:
- Radzel, finissons-en tous les deux. Je t'attends sur la plage dans quinze minutes pour une lutte d'homme à homme!
- Je n'ai pas le droit de me salir les mains avec un Petit qui n'est pas initié!
- Ne cherche pas d'excuses bidons pour éviter le combat! Si tu n'as pas peur, viens te battre.
Le calme revient mais la tension n'est pas retombée. Tous les yeux sont braqués sur Radzel qui fanfaronne. Mes deux copains me dévisagent comme si j'étais fou. Je hausse les épaules en me disant que, s'il me blesse, je retrouverai la douceur de l'Entre-deux, si ce n'est pas directement la froideur de l'Autre Monde.
En attendant, je mange en respirant bien entre chaque bouchée. Au fond de moi, je pense qu'il est impossible que le Premier cercle n'essaie pas de tenter une médiation. Le temps s'écoule et le combat paraît de plus en plus inéluctable. Je me lève et me dirige vers la sortie, accompagné de mes deux fidèles. La peur m'envahit alors et je sens que je vais vomir. Radzel m'emboîte le pas, suivi par toute sa bande.
J'ai tellement de choses à faire avant de mourir et encore tellement de choses à apprendre... Un cri retentit derrière nous. Enfin. Nairgels!
- Radzel et Méto, suivez-moi!
J'ai soudain l'impression d'avoir rajeuni de quelques mois. Une convocation dans le bureau du chef... Je ne sais si mon adversaire s'en doute, mais je suis assez fort à ce jeu-là également.
Nairgels marque une pause. Cette fois-ci, je crois qu'il a besoin de réfléchir à ce qu'il va nous dire:
- Quand la situation est normale, Radzel, tu as le droit de détester Méto et même celui de le supprimer, puisqu'il n'appartient pas à la communauté. Nous nous soutenons entre frères en toutes circonstances, même dans nos pires erreurs. Mais, mon frère, aujourd'hui, le Premier cercle a décidé que Méto et ses amis devaient rester en vie, car la communauté a besoin d'eux. En revanche si, à la fin de la semaine, il ne nous a pas donné ce que nous voulons, il sera à toi, Radzel. Prends patience. C'est un ordre. Et tiens tes Lézards plus serrés...
Mon ennemi s'éloigne sans un mot. Nairgels me regarde et se force à sourire. Quand il est sûr qu'on ne peut plus l'entendre, il reprend:
- Méto, tu veux la protection de Relignas pour cette nuit?
Je suis content qu'il s'agisse d'une question, car je vais pouvoir décliner son offre. S'il se doutait du nombre de gens que je vois en secret!
- Non merci, j'ai confiance en ton autorité. Il t'écoutera. Tu n'as pas dit ce que tu feras de nous si j'arrive à ouvrir le classeur gris. Tu nous permettras de quitter l'île?
- Non, nos lois précisent que personne ne doit en partir. Mais disons que je fermerai les yeux.
Je comprends mieux comment il est devenu chef, celui-là. Mes amis m'attendaient devant l'entrée de la tente. Nous tombons dans les bras les uns des autres. Octavius annonce:
- Je sais que ça va vous paraître complètement déplacé, voire suicidaire, mais j'ai besoin d'aller prendre une douche. Mes démangeaisons reprennent dès que je me néglige trop longtemps.
- On va y aller, les gars, déclare Claudius, ce n'est pas parce que nous vivons dangereusement que nous ne devons pas rester propres.
Je les aime, ces deux-là. Est-ce que c'est plus fort quand on est frères pour de vrai? Je n'arrive pas à imaginer, à cet instant, quelque chose de plus puissant que ce sentiment.
En revenant vers la salle à manger, nous apercevons Louche. Nous nous approchons pour le saluer. Il m'attire vers lui en me soufflant à l'oreille:
- Soit tu es très fort, soit tu es complètement fou!
Je sens qu'il fait tomber un paquet un peu lourd dans la poche de ma veste. Quand nous sommes à l'écart, j'en tire un chiffon blanc qui enveloppe trois petits couteaux aiguisés comme des rasoirs. Nous passons près de nos alvéoles et, discrètement tout de même, prenons nos affaires pour disparaître dans le noir. Nous croisons des Oreilles coupées que nous ne distinguons qu'à la dernière seconde. Le chemin étant étroit, nous nous frôlons. Il serait facile de nous faire trébucher ou de nous jeter en bas des rochers. Par chance, ceux que nous rencontrons n'appartiennent pas au groupe de Radzel. Ils sont indifférents, juste soucieux de respecter les écarts et de progresser dans un total silence, comme chaque fois. Une Vipère m'envoie même un sourire complice. Quand nous arrivons sur place, nous sommes seuls. Par précaution, je propose de surveiller les alentours pendant que mes copains passent en premier. Soudain, j'entends des craquements qui ne viennent pas du chemin. Une ombre s'approche de moi par les fourrés. Je lui fais face. Elle avance dans ma direction. Que faire? Hurler pour appeler à la rescousse mes amis nus et mouillés? Trop tard, l'ombre se tient devant moi. C'est... c'est un soldat. Je sursaute de terreur et lâche mon arme. Il chuchote, très calme:
- J'apporte un message de la part de Rémus. Il est d'accord avec tes conditions. Tu peux fixer la date. Il a confiance. Je te recontacterai.
Il se baisse, me tend mon couteau et disparaît dans la nuit. Je reste tétanisé, hagard jusqu'au retour de mes amis. Quand Octavius me touche l'épaule, c'est comme si je me réveillais. Je fonce sous la douche. Ce n'est qu'une fois de retour dans l'alvéole de Claudius et entouré de mes frères que je leur raconte enfin ma rencontre du soir.
- Alors, tu l'as vraiment fait! déclare notre hôte comme s'il venait soudain de comprendre. Le message et le marché! Comme tu l'avais dit... Mais j'avais pris ça pour une blague, moi!
Comme je ne peux pas leur en expliquer davantage, je préfère mettre fin à notre conversation. Je m'extirpe de sa couchette et leur lance:
- À demain, les gars. Profitons bien de la nuit, c'est...
- Peut-être la dernière, me coupe Octavius en rigolant.
- Et ça vous fait rire, en plus, ajoute Claudius, décontenancé.
Pendant qu'ils cherchent le sommeil, je verse dans ma gourde un peu de poudre récupérée à la Maison. Je redescends pour la remplir d'eau et l'apporter à Affre. Octavius m'entend et insiste pour m'accompagner. Quand nous arrivons, l'ancien monstre-soldat dort. Je lui glisse mon flacon dans une main et nous repartons.
La fin de journée a été tellement mouvementée que je ne parviens pas à me reposer avant d'aller rejoindre Eve.
Nous sommes serrés l'un contre l'autre et restons silencieux un moment, puis elle me réclame des nouvelles d'Affre.
- Tu as fait comme je t'ai dit? Il faut commencer par une dose très faible, car parfois le corps réagit violemment à un composant du produit. Si tu en mets trop, tu peux tuer la personne. Cela s'appelle une allergie. Demain, tu regarderas s'il n'a pas de signes bizarres: plaques rouges, démangeaisons, gonflements ou autres. Si c'est bon, tu lui en donnes plus. Si cela ne marche pas, on essaie avec un autre produit. Tu vois, c'est simple.
Elle est très calme. Je n'ai plus du tout peur d'elle. Soudain, elle colle sa tête sur ma poitrine pour écouter mon cœur.
- Je faisais ça à Gilles quand il était petit. Tu l'as déjà fait, toi?
Je lui fais signe que non. Elle s'allonge et je viens placer ma joue au-dessus de ses seins. Elle m'attire doucement contre elle. J'entends son cœur battre. Le contact avec cette partie du corps qui me fascine tant depuis que j'ai rencontré Eve me fait rougir malgré moi. J'ai la tête en feu et un frisson me parcourt le corps tout entier. Je me dégage doucement et n'ose plus la regarder pendant plusieurs secondes. Enfin, je retrouve mes esprits et lui demande:
- Tu veux bien que je continue à lire ton journal?
- Oui, j'ai envie que tu saches tout. Je sais que tu ne me jugeras pas.
Comme la veille, elle me regarde lire, me fixant de ses yeux verts.
8 janvier 1976
Garry et moi cherchons un moyen d'embarquer sur un bateau qui part pour cette île. Ce n'est pas facile car c'est une île privée très bien gardée. Ceux qui nous emmèneront prennent un risque et veulent donc être rémunérés en conséquence. Garry essaie de négocier avec ce qu'il lui reste. Il a fait une offre et on attend la réponse.
9 janvier 1976
J'ai voulu voir à quoi ressemblaient nos passeurs. Garry m'a prêté des habits de garçon pour que je n'attire pas l'attention. Ils ont une façon agressive de s'adresser à nous. Je suis certaine que ce sont des voyous et que nous ne pouvons pas leur faire confiance. Je l'ai dit à Garry qui pense que nous n'avons plus vraiment le choix. Quand j'ai évoqué la possibilité de tout abandonner; il s'est mis à pleurer et m'a suppliée de ne pas le laisser tomber. J'ai réfléchi toute la nuit et j'ai décidé de surmonter ma peur et de le suivre. Je dois essayer de sauver mon frère et une autre occasion de le faire ne se représentera peut-être jamais. Nous allons emporter des couteaux pour nous défendre en cas de problèmes. Le départ est fixé pour la nuit prochaine. J'en veux à mes parents qui ne font rien. Ce n'est pas à leur fille de seize ans de prendre tous ces risques. Je ne reviendrai jamais chez eux.
15 janvier 1976
Je suis en vie. Je suis cachée dans une grotte habitée par un drogué qui passe beaucoup de temps à dormir. Je n'ai pas eu l'occasion d'écrire avant aujourd'hui. Je ne me suis jamais sentie aussi seule et je crois que la situation n'est pas près d'évoluer.
Je vais reprendre les événements dans l'ordre.
Nous avons pris le bateau comme prévu. Tout se passait bien quand les moteurs se sont brutalement arrêtés. Les types se sont jetés sur nous et nous ont fouillés ainsi que nos affaires pour voir si on ne cachait pas un peu d'argent. J'étais tétanisée car j'avais peur qu'ils découvrent que j'étais une fille. Comme ils ont trouvé les économies de Garry, ils n'ont pas insisté. Ensuite, ils nous ont débarqués en riant et nous souhaitant bonne chance. Bien sûr, ils n'avaient pas prévu de revenir nous chercher quarante-huit heures plus tard comme ils s'y étaient engagés.
Garry s'est calé entre deux rochers et s'est mis à sangloter doucement. J'ai grimpé dans un arbre pour essayer d'avoir une idée de la topographie de l'île. Soudain, j'ai entendu des cris. C'était Garry qui venait d'être surpris par des hommes en maraude. Je l'entendais les supplier qu'ils ne le tuent pas. Les autres lui hurlaient dans les oreilles:
- Vous étiez deux. Où est ton copain?
- On va te crever si tu refuses de parler!
J'ai attendu qu'ils s'éloignent et je suis descendue de ma cachette. J'ai récupéré mon sac, je me suis enfoncée dans les buissons et je suis restée prostrée là pendant des heures, partagée entre l'envie de me noyer tout de suite pour échapper à ces Barbares et celle d'attendre de me faire repérer. Je me sentais incapable de réagir. Quand la nuit est tombée, je suis partie à la recherche d'un endroit pour dormir. J'ai trouvé un trou assez large dans la falaise et je m'y suis glissée. Comme il était profond, je m'y suis enfoncée. C'était un passage secret mesurant une trentaine de mètres qui menait vers une très large grotte. J'ai tout de suite compris que ce n'était pas un endroit ordinaire. Un homme jeune, curieusement déguisé, dormait à même le sol. Il y avait sur des tables un tas d'objets bizarres sculptés dans de l'os. Je me suis cachée dans un recoin. Au bout d'une heure, un gars est entré, les yeux baissés et le dos tellement courbé que sa barbe frôlait le sol. Il a posé à manger sur la table et il est reparti en silence. Il avait l'air effrayé. J'ai alors réalisé que j'étais chez une sorte de divinité. J'entendais des cris à l'extérieur de là: "Cherche! Fouillez partout! Trouvez-le, mort ou vif!" La chasse à l'intrus commençait.
Celui qui était peut-être un prêtre ou un sorcier s'est réveillé et a rampé difficilement jusqu'à une table basse où il a récupéré un sac plein d'une poudre blanchâtre.
Ensuite, il est allé picorer dans son assiette avant de retourner dormir. J'ai attendu d'être certaine de son sommeil pour aller finir la nourriture. Sur une étagère, j'ai découvert sans difficulté de quoi me suicider, il suffisait de savoir lire les notices. Mais, après quelques heures à pleurer, en silence, le verre de poison à la main, j'ai décidé de différer ma fin. Je n'avais pas fait tous ces sacrifices pour rien et je devais sauver mon frère.
Les jours suivants, j'ai eu tout loisir de visiter les lieux et de comprendre l'activité de ce curieux personnage. Il passe son temps à dormir et ne sort que le visage couvert, avec des rembourrages sous son manteau pour donner l'illusion d'une stature qu'il n'a pas. Je l'ai vu, hier, soigner un homme qui avait une fracture du poignet. Le gars souffrait mais n'osait pas se plaindre. Ils ont tous une telle dévotion à son égard que ce Chamane, comme ils l'appellent, peut faire n'importe quoi sans risques. Surtout, il a institué comme règle l'interdiction formelle de le regarder sous peine de mort. Vu l'état de faiblesse dans lequel la drogue le met, on comprend pourquoi. Il se déplace péniblement et il est secoué plusieurs fois par jour de longues crises de tremblements. Il vomit plus qu'il ne mange. Je crois qu'il n'en a plus pour très longtemps.
Aujourd'hui, on lui a apporté un mort. Il a bredouillé, devant quelques brutes en larmes, des paroles dans une langue inconnue que j'ai mémorisées phonétiquement. Ensuite il a appliqué une pâte à l'odeur forte sur les yeux du cadavre.
Ce soir, j'ai pris la décision de me débarrasser de lui prochainement et de prendre sa place dès que je saurai comment il se procure les médicaments. Je n'ai aucune nouvelle de Garry.
17 janvier 1976
La nuit dernière, nous sommes entrés dans la forteresse où sont gardés les enfants. Mon frère chéri dort sans doute derrière une de ses nombreuses portes. Le Chamane avait des clés et se déplaçait à l'intérieur sans prendre trop de précautions. Je le suivais discrètement. Il était dans un tel délire qu'il ne s'est aperçu de rien. Je me demande comment ces visites sont possibles. Ce doit être un moment favorable, ou alors les gardes font semblant de ne pas l'entendre.
19 janvier 1976
Je sais tout ce que je dois savoir et je vais bientôt prendre sa place. Ensuite, je pourrai retrouver mon frère.
20 janvier 1976
Aujourd'hui, j'ai tué un homme. Au moment de le faire, j'ai bien cru que je n'y arriverais jamais. On ne devrait jamais être obligé de faire des choses pareilles à seize ans, ni après, d'ailleurs. J'ai juste ajouté du poison dans son poison. Je me rassure en me disant que j'ai seulement écourté sa vie de quelques semaines car son état empirait chaque jour, mais je n'en avais pas le droit. J'ai caché le cadavre dans un coin. Je ne sais pas encore comment le faire disparaître.
24 janvier 1976
J'ai effectué aujourd'hui ma première sortie. J'ai constaté que la règle était bien appliquée: personne ne cherche à croiser mon regard. Les brutes ne rentrent que si je les y autorise, et à horaires fixes, pour les repas. Ce soir, j'ai eu mon premier malade à traiter. Une forte fièvre. Il a survécu. Je passe beaucoup de temps à lire le livre de médecine d'urgence. Je me demande où mon prédécesseur l'avait déniché.
27 janvier 1976
J'ai traîné le cadavre du Chamane au bord de l'eau cette nuit. J'espère que la marée va m'en débarrasser.
30 janvier 1976
Ce matin, on m'a déposé le corps inanimé d'un jeune homme. J'ai mis un certain temps à reconnaître Garry.
Il a été torturé. Dans de brefs moments d'éveil, il geignait doucement. Je lui ai donné une forte dose de somnifère. Je suis restée près de lui à le regarder dormir. Il est mort dans l'après-midi. Je sais à quoi m'attendre si ces Barbares me démasquent.
Sur les autres pages de son journal, elle raconte, au fil des jours, sa découverte de l'univers des Oreilles coupées, qu'elle gratifie de nouveaux surnoms, comme les Puants ou les Sauvages. Elle décrit leur organisation hiérarchique, leurs règles brutales. Elle évoque son impuissance face à la mort de certains mais aussi ses meurtres quand elle croit son secret en passe d'être découvert. Elle y fait part également de son découragement, car ses recherches n'avancent pas, et ses visites régulières dans le dortoir des enfants n'aboutissent à rien. Elle s'en prend à la Terre entière: à ses parents, aux Chevelus qui la confinent dans ce rôle stupide de Chamane, à certaines portes de la Maison qu'elle n'arrive pas à ouvrir et derrière lesquelles son frère attend peut-être en pleurant. Le journal continue sur des dizaines de pages. Les cahiers suivants sont plus techniques; elle y détaille surtout ce qu'elle apprend en soignant les autres. Je trouve peu d'indications sur sa vie personnelle, qu'elle considère comme monotone et "mortifère". Elle m'a interdit de lire le dernier cahier, sans doute parce qu'elle y parle de moi.
Quand je relève la tête, je m'aperçois que la nuit est déjà bien avancée. Eve dort. Je la regarde un peu avant de me décider à quitter son refuge.